Cycnos | Volume 22 n°2 La science-fiction dans l'histoire, l'histoire dans la science-fiction - 

Daniel Fondanèche  : 

L’Uchronie comme moteur de l’Histoire (im)possible : L’Appel du 17 juin d’André Costa

Résumé

L’uchronie est un genre qui est en train de connaître un regain d’intérêt, mais l’on semble encore hésiter aussi bien sur sa forme que sur ses finalités, en bref sur sa définition : est-ce un simple exercice rhétorique sur l’Histoire, une forme de fiction spéculative dérivée de la science-fiction, un jeu de l’esprit pour intellectuels (distingués) ? En examinant les contenus de l’ouvrage d’André Costa : L’Appel du 17 Juin, on en vient à penser que l’uchronie est beaucoup plus proche du roman historique que de la science-fiction dont elle n’est pas une subdivision, car elle a ses propres exigences, ses propres lois de cohérence internes qui réclament une solide culture historique. Si l’uchronie est bien une littérature spéculative, c’est aussi un genre autonome avec ses codes propres. C’est pourquoi les véritables uchronies sont rares et le genre difficile à maîtriser.

Index

mots-clés : guerre mondiale II , histoire, roman, spéculation, uchronie

Texte intégral

1Lorsqu’en 1857 Renouvier publie L’Uchronie : L’utopie dans l’histoire, les choses sont encore simples : le cours du temps se déplace sur l’axe chronologique, du passé au futur. Renouvier a alors beau jeu de proposer que sur cette droite “O.a”, nous dit-il, on puisse placer un accident de l’Histoire qui va la faire dériver en “O.a”1, sur une nouvelle droite « qui serait venue comme résultante commune : 1ère du fait modifié lui-même, 2ème des faits corrélatifs qui ont dû changer en même temps, 3ème de ceux que l’on conserve à titre de circonstances et conditions données »2.

2Renouvier pose alors l’Uchronie en termes d’alternatives successives : vais-je ou non créer telle ou telle modification ? Va-t-elle influencer l’Histoire ? Petit à petit, je vais créer un réseau dont j’aurai progressivement peine à percevoir l’origine et dont je ne me représenterai que difficilement le plan.

Il est impossible, explique Renouvier, à l’esprit humain d’entrer dans cette voie, et il ne lui est pas même facile d’imaginer simplement la complication des causes, ou la résultante de la moindre partie d’entre elles, pour amener une trajectoire ou une autre.3

3Ainsi, comme il le dira peu après, l’uchroniste qui s’éloigne trop de l’Histoire véritable ne pourra plus maîtriser le récit qu’il crée, car les enchaînements de causalités seront trop nombreux et trop complexes pour pouvoir être contrôlés et la fiction se perdra dans le non-sens.

4L’Uchronie est donc un jeu de l’esprit sur l’Histoire, qui développe un discours sur une histoire parallèle qui pour être crédible doit être plausible. Mais tout ceci suppose qu’il n’y ait pas d’ambiguïté sur le cours du temps car, selon son sens, nous avons ou non affaire à une Uchronie. Effectivement, à l’époque où Renouvier écrivait, les choses étaient encore simples puisque l’hypothèse de la réversibilité du temps n’avait pas encore été formalisée sous forme romanesque comme le fera Wells en 1895 avec La Machine à explorer le temps. À partir de cette époque, le temps devient flexible, malléable. Ainsi l’histoire ne bégaie-t-elle plus, mais elle prend des chemins de traverse pour aller créer des histoires différentes dans des temps parallèles au cours normal de l’Histoire. C’est le phénomène que l’on peut observer dans la suite au roman de Wells écrite par Stephen Baxter : Les Vaisseaux du temps. Ici, dès que l’on intervient sur le temps, l’Histoire se déforme et, de changements en changements, il devient impossible d’en remonter le cours. Chez Wells comme chez Renouvier l’Histoire était encore homothétique, ce n’est plus le cas chez Baxter où tout voyage dans le temps crée une aberration temporelle génératrice de mouvements uchroniques. Pour autant, les migrations imprévisibles du temps à la suite de perturbations temporelles ne suffisent pas à créer une Uchronie.

5Il en va tout autrement pour ce qui est du roman historique. Là, l’auteur va extraire de l’histoire un personnage secondaire, voire un être obscur comme le Waverly de Scott, pour le hausser le temps du récit au rang de personnage historique en faisant de lui un des moteurs de l’Histoire en train de se faire. Il prend une dimension symbolique, même au prix des quelques « anachronismes nécessaires » envisagés par Hegel. Ces personnages extraordinaires, réels ou imaginaires, réécrivent partiellement la petite histoire pour la réifier et lui donner un statut enviable, mais ce n’est jamais qu’une métaphore comme le soulignait Lukàcs : « Sans une relation sentie avec le présent, une figuration de l’histoire est impossible ».4 Toutes ces variations ne déterminent pas ce que l’on appelle une Uchronie : soit on reste dans le jeu de l’aventure du voyage temporel et dans un roman de science-fiction, soit on entre dans le cadre du roman historique. Pour qu’il y ait Uchronie, l’auteur doit impérativement créer un incident sur l’axe historique, introduire une hypothèse plausible qui fait dériver le cours de l’Histoire.

6Le roman temporel est un jeu sur le paradoxe du temps qui peut être sans être advenu dans une Histoire qui ne sera pas ; le roman historique est une lecture métaphorique du présent de l’auteur comme le démontre Claude Bernard ; quant au roman uchronique il est le seul à développer un jeu spéculatif sur l’Histoire pour créer ce qui n’a jamais été. Voyons donc ce qu’à fait du temps André Costa dans son roman L’Appel du 17 Juin.

7Le récit débute « Le 5 juin 1940 en fin d’après-midi »5, mais la divergence uchronique n’interviendra que le 17 juin. Avant de l’aborder en détail, voyons ce qui s’est passé pendant ces douze jours. La drôle de guerre est engagée depuis le 1er septembre 39, mais la guerre active a débuté le 10 mai 40.

8Hitler avait projeté d’attaquer la France juste après sa victoire contre la Pologne le 27 septembre 1939 comme le prévoyait sa « Directive n°6 » du 6 octobre 39, mais le mauvais temps qui régnait alors l’en dissuada. Le 10 mai 40 à 5 heures 35, début de l’offensive allemande contre la Hollande et la Belgique. Sur la ligne Dyle entre Wavre et Louvain, huit divisions belges qui ont fait retraite s’intercalent entre les trois divisions du corps expéditionnaire britannique et la 7ème armée française. Ce même 12 mai, dans les Ardennes, les sept divisions de Panzer de Von Rundstedt attaquent, forçant les troupes françaises à abandonner la rive droite de la Meuse. Les 1ère et 10ème divisions blindées de Guderian se dirigent vers Sedan que les troupes françaises abandonnent. Le 13 mai, c’est le fameux discours de Churchill devant les Communes : « …je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, du travail, des larmes et de la sueur… » Le 14 mai, une division de Panzers débouche des Ardennes, balaie les troupes françaises, fonçant vers la mer, isolant comme prévu les forces anglaises et françaises venues au secours de la Belgique, à Namur. Le 15 mai, la Hollande capitule. Le 17 mai, le Président Lebrun rappelle le Maréchal Pétain pour occuper le poste de vice-Président du conseil à côté de Paul Reynaud. Le 26 mai, les Anglais et les Français sont isolés dans la poche de Dunkerque. Depuis Douvres, la flottille hétéroclite de l’Opération Dynamo va établir une noria de navires jusqu’au 4 juin pour sauver le corps expéditionnaire britannique et le reste de l’armée française. Le 28 mai, le Roi des Belges capitule. Le 6 juin, le général de Gaulle est nommé sous-secrétaire d’État à la guerre, partout dans le Nord-Est les troupes françaises cèdent face à l’invasion. Le 10 juin, l’Italie entre en guerre. Ce même jour, le gouvernement quitte Paris et se replie sur Tours avant de gagner Bordeaux quatre jours plus tard. Le 14 juin, pour éviter de nouveau son bombardement, Paris est déclarée « ville ouverte ». À Bordeaux, le gouvernement se divise sur la conduite à tenir. Pétain et Weygand prônent l’armistice ; de Gaulle comme Paul Reynaud veulent continuer la bataille depuis l’Algérie. Las des querelles, Paul Reynaud démissionne le 16 juin.

9André Costa a raconté, en détail cette campagne de France qui en 45 jours a fait autant de morts du côté français que les six premiers mois de la guerre de 14-18. C’est alors qu’il va faire diffracter l’Histoire, au soir du 17 juin.

Le cabinet Pétain fut formé le 17 juin. Pierre Laval sortait peu à peu de l’ombre. Il aurait souhaité occuper le poste de ministre des Affaires étrangères. Le jugeant trop compromettant le Maréchal parvint à l’écarter. Le général de Gaulle avait tout d’abord prévu de repartir vers la Grande-Bretagne (…) L’avion décolla vers 9 heures du matin mais de Gaulle demeura à terre (…) La journée durant, de Gaulle s’efforça en vain de joindre le nouveau président du Conseil dont il entendit la voix à la radio. Le Maréchal annonça qu’il faisait à la France le don de sa personne et que les combats allaient cesser. Vers 21 heures, alors que Pétain achevait de dîner au Splendid, il accepta de recevoir de Gaulle. […] "Monsieur le Maréchal (…) il faut que vous disiez à la France de continuer la bataille (…) – Ils s’imaginent tous que je vais demander l’armistice… − Il faut entretenir cette opinion et envoyer une délégation aux Allemands. – Et ensuite ?… − Ensuite, vous repousserez ces conditions. Avec éclat… Dans un discours qui exaltera la Résistance à l’envahisseur !6

10La divergence a donc eu lieu en ce soir du 17 juin lorsque de Gaulle a réussi à convaincre, mais il l’était déjà un peu, le Maréchal Pétain, de poursuivre le combat, comme en 1917 lorsqu’il a pris la tête des troupes françaises.

11Une telle confrontation est-elle irréaliste ?… Historiquement, oui, sentimentalement, ce n’est pas certain. En effet, n’oublions pas que le Général connaissait bien Pétain et qu’il avait pour lui une certaine admiration. En 1908, le jeune Charles de Gaulle est reçu à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr, il choisit l’infanterie et pour son année de stage en troupe, il demande son affectation au 33ème régiment d’infanterie d’Arras qui était commandé par le colonel Pétain. À sa sortie de Saint-Cyr en 1912, pour sa 1ère affectation comme lieutenant, de Gaulle va choisir le 33ème régiment. Pendant la guerre 14-18, de Gaulle sera nommé Capitaine de compagnie au 33ème, puis adjoint au Chef de corps. « Mon premier colonel : Pétain, me démontra ce que valent le don et l’art de commander »7 dit-il au début de ses Mémoires de guerre. Il y avait donc chez de Gaulle pour le Maréchal un certain respect qui ne rend pas cette conversation du 17 juin 40 totalement irréaliste, même si de Gaulle regrettait que Pétain ait critiqué son ouvrage Vers une armée de métier en 1934. Or, dans la réalité, comme dans le roman, l’écrasement des troupes françaises vient de donner raison à de Gaulle. Pour mener la Blitzkrieg Hitler, qui s’était fait lire l’ouvrage de de Gaulle, comme il le souligne dans ses Mémoires8 avait constitué une armée de métier, mécanisée, entraînée pour l’attaque. La situation que décrit Costa au soir de ce 17 juin n’est donc pas totalement irréaliste même si elle est peu probable car on imagine mal le Maréchal Pétain, poussé par Weygand, revenir sur son idée de capitulation. Acceptons cette hypothèse puisqu’on peut la défendre.

12C’est de Gaulle et non le général Charles Huntzige que Pétain va envoyer à Rethondes le 22 juin 1940 pour y rencontrer une délégation allemande conduite par Hitler. De Gaulle refuse les conditions imposées par les Allemands :

…je pense que les joutes oratoires, surtout lorsqu’elles recèlent des menaces indignes des soucis diplomatiques et humanitaires dont les hommes de pouvoir doivent faire preuve, sont oiseuses et dépourvues d’intérêt.9

13Les négociations sont rompues par le Général Keitel, de Gaulle est arrivé à ses fins : il va pouvoir mener la Résistance.

14Sommes-nous encore loin de l’Histoire réelle ? Pas tellement, car dans la réalité ce même 22 juin, depuis Londres, le Général adressait un télégramme aux chefs militaires d’Outre-mer, demandant en particulier au Général Noguès d’organiser la Résistance française dans l’Empire.

On peut donc dire que cet armistice serait, non seulement une capitulation, mais encore un asservissement. Or, beaucoup de Français n’acceptent pas la capitulation ni la servitude, pour des raisons qui s’appellent l’honneur, le bon sens, l’intérêt supérieur de la Patrie.10

15Le refus de la capitulation se double d’une volonté de Résistance à l’agression et c’est pourquoi, dans le roman, de Gaulle demande au commandant Philippe de Heautecloque d’organiser le transport de tout ce qui était alors transférable de France en AFN, grâce à la Royale. N’oublions pas qu’à cette époque la flotte française est la deuxième du monde et qu’elle inquiète l’Angleterre qui ne voudrait pas qu’elle tombe dans les mains de l’Allemagne. C’est ici que débute une assez large divergence entre l’Histoire et le roman.

16Dans la réalité, alors que le gouvernement s’est réfugié à Bordeaux avec une partie des parlementaires, le 19 juin un ordre signé de l’Amiral Darlan autorise les députés et sénateurs à évacuer la France sur le Massilia, le 20 juin depuis le port du Verdon : « La Marine ne peut rien faire d’autre ». Et quand il signe cet ordre Darlan écrit à sa femme :

Ils sont crevants. Ils cherchent tous à se défiler par les voies les plus rapides et ils se précipitent à toute allure sur le Verdon où j’ai mis un paquebot à leur disposition. C’est beau de dire aux autres de crever et de se débiner...

17Dans le même temps lorsque le Sénateur Lemery demande à Pétain ce qu’il convient de faire, la réponse du Maréchal est nette :

le gouvernement et le Parlement se déshonoreraient s’ils partaient en Afrique. Quitter le territoire en emportant l’or de la Banque de France et abandonner la population à la soldatesque d’Hitler, c’est encourir l’exécration et la flétrissure publiques.

18En dépit d’une fausse lettre de Pétain, réalisée par Alibert, demandant aux parlementaires de rester, le Massilia quitte le Verdon le 21 pour Casablanca, mais il n’a à son bord ni le Président Lebrun, ni aucun ministre du gouvernement.

19C’est à peu près ce qui se passe dans le roman où une partie non précisée du Gouvernement passe de France vers Alger et c’est de là que de Gaulle lance son appel à la Résistance, le 22 juin. « Français, Françaises. Je vous parle d’Alger, capitale provisoire de la France éternelle. »11

20André Costa récupère une partie du réel pour construire son roman.

21De Gaulle avait chargé Leclerc de mettre en place un plan d’évacuation de tout ce qui pouvait l’être. Il dirige vers Marseille et Toulon tout ce qui est en état de faire feu ou de rouler. Là, tout le monde embarque avant l’arrivée des troupes allemandes, qui sont freinées par la Résistance et quelques unités combattantes. La marine aux ordres de Darlan assure le passage des hommes et du matériel vers Alger. La flotte française est donc à peu près intacte, elle ne sera pas bombardée à Mers El-Kébir le 4 juillet 1940 par la Royal Navy et ce qu’il en reste ne sera pas sabordé le 27 novembre 1942 en rade de Toulon. Aussi une grande part de la suite du roman sera-il redevable à la Royale.

22Elle va permettre, grâce au matériel rapatrié de France, aux troupes motorisées de s’organiser sous les ordres de Noguès en Algérie, de Béthouart au Maroc et de de Lattre en Tunisie. Ces forces, essentiellement composées de chars, pourront attaquer les troupes italiennes en Tripolitaine. Les hommes de Leclerc, Wavell et Kœnig attaqueront et enlèveront Tripoli et Benghazi à partir du 14 août 40.

23Pendant ce temps, sous la conduite de Darlan, des amiraux Sommerville et Bourragué, la flotte française va affronter la flotte italienne, associée à la Force X en Méditerranée commandée par Cunningham.

24Les premiers combats font s’affronter les navires du contre-Amiral Sansonnetti, commandant de la 7ème escadre et l’Amiral Bourragué, le long de la côte italienne, puis ce sont les bâtiments de Darlan et de Sommerville qui détruisent ce qui reste de l’escadre de Sansonnetti, puis c’est au tour de la 1ère flotte de l’Amiral Jachino d’aller par le fond. Enfin, à la sortie du détroit de Messine, la Force X de Cunningham anéantit un convoi de matériels et de troupes destinés à la Libye. En bref, la marine italienne est plus ou moins anéantie dans la nuit du 14 août 40 et la Kriegmarine qui ne dispose que de quelques bâtiments en mer du Nord n’est pas susceptible de l’aider.

25Si l’on fait le bilan des opérations à la fin du mois d’août 40, en Libye les troupes de Studen et de Graziani sont défaites et la marine italienne n’a plus rien de sérieux à opposer à la flotte franco-anglaise en Méditerranée. Les forces terrestres franco-anglaises tiennent l’ensemble de l’Afrique du Nord avec leurs blindés. Quant aux troupes allemandes, elles sont stationnées dans les pays occupés et la Luftwaffe est prise par ses missions sur l’Angleterre. C’est alors que, bien en avance sur ce qui était prévu et sans concertation avec Berlin, Mussolini, lance ses troupes sur la Grèce le 28 octobre 1940. Le Général Metaxas demande l’aide de la France et de l’Angleterre qui la lui apportent en débarquant en Crète puis en Grèce le 7 novembre, pendant que les troupes grecques contiennent l’armée italienne. Lors du transfert de troupes d’Algérie en Grèce, un affrontement envoie le reste de la flotte italienne par le fond. Pendant ce temps, Mussolini parlemente avec Pierre II de Yougoslavie, lui impose de traiter avec Berlin. Pierre II signe sous la pression12. Le 15 novembre, il est déposé par son opposition qui engage la Résistance contre les troupes italiennes. Les armées italiennes ont été vaincues en Tripolitaine, repoussées en Grèce, attaquées par les Yougoslaves et chassées de l’île de Rhodes. Furieux, le 15 janvier, Mussolini limoge le Maréchal Badoglio qui intrigue auprès du Roi Victor Emmanuel III. Tous deux sont las du fascisme. Le grand conseil fasciste est réuni le 20 janvier 41. Mussolini, mis en minorité, est arrêté le 21 au matin. Le Roi charge Badoglio de former le nouveau gouvernement et d’arrêter la guerre. Hitler, furieux, envoie les chars de Guderian qui s’emparent de l’Italie du Nord le 26 janvier 41. Au matin du 6 février 41, par le biais de l’Ambassade d’Espagne à Alger, le Maréchal Pétain reçoit un télégramme d’Hitler : le Reich vient d’être attaqué par la Russie et la Roumanie. Hitler demande l’aide de l’Angleterre et de la France pour combattre Staline…

26Le roman d’André Costa s’achève sur cette nouvelle dérive de l’Histoire avec cet appel à l’aide d’Hitler, mais, comme on l’a vu, il y en avait bien d’autres avant, comme l’improbable destin de la Royale.

27Nous avons vu que le premier point de dérive de l’Histoire est improbable, mais qu’il n’est pas totalement fantaisiste : Pétain aurait peut-être cédé à de Gaulle s’il n’avait pas été poussé par Weygand et Darlan.

28La seconde dérive, celle de la fuite de la Royale, n’est pas non plus irréaliste comme le raconte le général François d’Astier de la Vigerie dans Le Ciel n’était pas vide (Julliard, 1952). Le 8 juin 40, il rencontre l’Amiral Darlan à Maintenon ; il lui propose de continuer la lutte avec la Royale. Le projet de François d’Astier est accueilli avec enthousiasme par Darlan qui lui dit : « Une capitulation serait une abdication honteuse. Pour ma part, j’ai déjà donné mes ordres, et quoi qu’il arrive, la flotte française continuera à se battre, dut-elle le faire sous pavillon britannique. »

29Lors d’une nouvelle entrevue entre d’Astier et Darlan dans la nuit du 14 au 15 juin à Montbazon, Darlan tient encore à son intention de poursuivre la lutte, comme le confirme l’Amiral Auphan dans L’Honneur de servir (France-Empire, 1978) :

Le général d’Astier de La Vigerie arriva à notre P.C., demandant à voir Darlan en personne. Très excité, il voulait faire passer la flotte en dissidence. Je crois bien que c’est la seule fois de la guerre où l’on ait réveillé le patron.

30Mais tout va changer peu après, le 17 juin à Bordeaux, comme le relate Mario Faivre13 dans Le chemin du Palais d’été (Régirex, 1982) :

Comme le Général d’Astier lui rappelait leur projet commun de continuer la lutte et lui demandait d’en poursuivre l’exécution, l’amiral lui répondit qu’il n’en était plus question. Et comme le général, n’en croyant pas ses oreilles, insistait : « Mais Amiral, hier encore vous me disiez... » Darlan coupa d’un cynique: « Hier, oui. Aujourd’hui, je suis ministre. »

31Peut-on en déduire que si Pétain n’avait pas nommé Darlan Ministre de la Marine, la Royale se serait enfuie vers l’Angleterre ou vers Alger ?… Ce n’est pas impossible.

32Autre point où la fiction a été relativement proche d’être réalité : l’engagement de l’Empire français et des troupes d’AFN dans la Résistance. On sait que de Gaulle avait demandé au Général Noguès de prendre la tête de la Résistance en Afrique :

… le premier mouvement de Noguès avait été de relever le drapeau. On sait qu’au vue des conditions allemandes, il avait, le 25 juin, télégraphié à Bordeaux, pour faire entendre qu’il était prêt à poursuivre la guerre. […] Il est clair qui si Noguès avait choisi la voie de la Résistance, tout l’Empire l’y aurait suivi. Mais on apprit bientôt que lui-même, ainsi que les autres résidents, gouverneurs, commandants supérieurs, obtempéraient aux sommations de Pétain et de Weygand et acceptaient l’armistice.14

33On sent dans ce paragraphe que de Gaulle éprouve un certain regret face à cette occasion perdue. En fait la Résistance de l’AFN ne commencera qu’après le 8 novembre 42, date du débarquement anglo-américain à Alger, opération dont de Gaulle avait été écarté, mais qui avait été en partie préparée par le cadet des frères d’Astier, Henri.

34Dans le roman, grâce au repli des forces françaises à Alger la reconquête de la Tripolitaine va pouvoir commencer dès le 14 août 40. Dans la réalité, la première attaque contre les forces italiennes sera menée dans la nuit du 6 au 7 novembre 41 par les troupes de la 10ème brigade indienne aux ordres du Général Slim. Elles attaquent et prennent Gallabat. Elles ne tiennent la position que quelques heures. Mais ce même 7 novembre 41, Leclerc débarque au Gabon, au Nord de Libreville qu’il prendra trois jours plus tard. Le 11 novembre, le discours de de gaulle à Brazzaville marquera le début de l’action des forces de la France libre. André Costa était donc en avance de quelques mois sur l’Histoire. Il s’en éloigne aussi en ce qui concerne l’action de la Royal Navy en Méditerranée. Après quelques semi-victoires italiennes, le 11 novembre 40 l’Amiral Cunningham attaque la flotte italienne dans le port de Tarente, l’empêche de sortir et l’aviation embarquée sur le porte-avion Illustrious en détruit la moitié. Il n’y a pas eu de grandes batailles navales en Méditerranée, mais de continuels accrochages qui ont généralement tourné en faveur des Anglais.

35En revanche, la bataille d’Angleterre est assez bien suivie, comme la tentative de conquête de la Grèce par l’Italie qui est assez fidèle aux événements. Si, sous l’impulsion du Maréchal Antonescu, la Roumanie a basculé dans le camp de l’Axe, en revanche le roi de Bulgarie, Boris III, refuse le 22 octobre 40, de se joindre à Mussolini pour attaquer la Grèce15. Dans le roman, la Bulgarie avait reçu la Macédoine pour rester neutre. Le 27 octobre, le dictateur grec Metaxas, refuse l’ultimatum d’annexion envoyé par Mussolini. Dans le roman, comme dans la réalité, les huit des dix divisions italiennes présentes en Albanie depuis 39, sous les ordres du Général Prasca, franchissent la frontière grecque à l’aube du 28 octobre 40. Le mauvais temps et la Résistance des troupes du Général Papagos gênent la progression des troupes italiennes qui ne peuvent bénéficier d’un appui aérien. Dans le roman, Churchill fait immédiatement installer des bataillons en Crète et l’île va servir de tête de pont. Le 7 novembre débutera ce qu’André Costa a appelé l’opération « Achille » : Bourragué tient l’Adriatique pour empêcher le ravitaillement des troupes italiennes, pendant que les troupes franco-algériennes débarquent en Grèce ainsi qu’à Rhodes qui est enlevé sans peine par le Général Kœnig.

36Dans la réalité, dès le 31 octobre 40, les forces italiennes commencent à faiblir. Le mauvais temps de leur permet pas de débarquer à Corfou comme prévu. En revanche, ce même jour, les troupes britanniques débarquent en Crête et dans les jours qui suivront 50% des appareils anglais basés en Égypte seront mis à la disposition de la Grèce. Le 4 novembre a lieu la première contre-offensive grecque. Le 8 novembre 40, la division Alpini est encerclée et ce même jour le commandement italien donne l’ordre de retraite. Le lendemain, le Général Soddu prend le commandement des troupes des Balkans, mais il se heurte dès le 14 novembre à une offensive généralisée des forces grecques si bien que le 22 novembre, la quasi totalité des troupes italiennes aura été repoussée au-delà de la frontière gréco-albanaise. Le 29 décembre, le front est à peu près stabilisé et il le restera jusqu’à l’offensive allemande depuis la Bulgarie, le 6 avril 1941, avec la 20ème armée de List.

37Le roman d’André Costa s’achève, comme on l’a vu, sur l’attaque des positions allemandes par Staline et l’aide plus qu’impensable qu’Hitler demande à Churchill et à de Gaulle. C’est une nouvelle divergence historique, car c’est Hitler qui déclenchera, comme on le sait, l’opération Barbarossa le 22 juin 1941 à 3 h 30 avec des bombardements de la Luftwaffe sur l’URSS et l’entrée de trois colonnes de troupes, comme pour la campagne de France.

38Ce roman, dans son ensemble, suit quand même d’assez près les recommandations de Renouvier : ne pas trop s’éloigner de l’Histoire véritable pour pouvoir maîtriser le cours des événements et ne pas sombrer dans des impossibilités comme celle qui clôt le roman… mais, on peut penser que Churchill et de Gaulle refuseront, que Staline écrasera les troupes allemandes et que la guerre s’achèvera en 1942.

39André Costa est relativement fidèle à l’Histoire véridique sur quelques points : la campagne de France, la Blitzkrieg et la bataille d’Angleterre dont il ne poursuit pas le récit à partir des bombardements de Londres, ainsi que le début de l’offensive italienne contre la Grèce. Sinon, il s’écarte du cours de l’Histoire authentique et mène une uchronie partielle à partir du 17 juin 40 avec l’entente de Gaulle-Pétain, avec la fuite de la marine française vers l’Algérie, la conquête rapide de la Tripolitaine et la défaite tout aussi rapide de la marine italienne. À la fin du roman, une seconde uchronie s’engage quand Staline attaque les positions allemandes.

40L’appel du 17 juin est-il pour autant un roman réussi ? Non, pas vraiment, même s’il est remarquablement bien documenté et même si certaines situations uchroniques sont historiquement plausibles. En effet, ce roman souffre d’un effet de garnissage avec une foule de détails sur les armes en présence, l’équipement d’artillerie des divers bâtiments et avions, ou encore une énumération parfois fastidieuse des matériels de guerre en présence. Garnissage dramatique également avec la présence de personnages exemplaires, mais qui sont dans le registre du roman historique.

41Dès le début du roman (p. 27), on voit apparaître Bernard Vallon, un adolescent qui, en l’espace de trois mois, rejoint la Résistance après avoir tué plusieurs officiers allemands. On peut penser que Bernard deviendra une figure de la Résistance, c’est du moins ce qu’André Costa laisse entendre. Il campe un autre personnage exemplaire, le jeune lieutenant Robert Desnais. Blessé il se retrouve à l’hôpital dans la même chambre qu’un officier allemand francophone : le lieutenant Heinz Klausmann. Les deux jeunes officiers sympathisent. Bien que plus âgé que Vallon, Desnais en est l’antithèse manichéenne, un exemple des soldats perdus qui s’engageront dans la division Charlemagne. Là aussi, nous sommes plus dans le cadre du roman historique scottien que dans celui de l’uchronie. Ces deux personnages emblématiques n’apportent que peu au récit car ils sont plus proches de la caricature que de ces « élus » que l’on trouve dans les romans de Tolstoï ; ils manquent d’épaisseur psychologique et leurs aventures ne sont pas toujours très plausibles. Ceci nous permet de départager le roman historique et l’uchronie car les deux genres sont proches, mais ils ne fonctionnent pas sur le même régime narratif. Le roman historique est le roman de l’Histoire et l’uchronie est le roman sur l’Histoire.

42Assurément, une bonne idée de divergence ne suffit pas à faire une bonne uchronie. Elle suppose que l’auteur ait de l’Histoire attestée une connaissance de spécialiste, mais sans toutefois encombrer son récit de précisions qui relèvent du discours de spécialiste pour spécialiste. En effet, le lecteur ne s’attend pas à lire un essai, mais une œuvre romanesque et c’est là que l’on peut dire que l’uchronie est en danger non seulement en France, mais dans l’ensemble des pays européens où l’étude de l’histoire s’est réduite depuis 20 ans à quelques notions générales, parfois dégagées de toute chronologie. Donc les récepteurs capables de recontextualiser un récit uchronique sont en train de se raréfier à cause de la baisse inquiétante du niveau de culture historique des élèves. Ainsi, non seulement l’uchronie est-elle un type de récit difficile maîtriser, mais son horizon commercial est étroit. C’est pourquoi, au-delà de ses maladresses et de sa fin peu satisfaisante pour l’esprit, L’Appel du 17 juin d’André Costa n’a pas eu de succès et s’est tôt retrouvé au pilon. Il est dommage qu’un tel genre, aussi difficile à mettre en œuvre, apparaisse en plus comme condamné à terme : ce n’est bon ni pour la création, ni pour la culture.

Notes de bas de page numériques

1 Voir le croquis qui se trouve dans la postface à l’édition de 1898, page 408 et dans mon ouvrage Paralittératures. Paris : Vuibert, 2005 ; p. 642, avec commentaires.
2 Renouvier Charles. Uchronie : l’utopie dans l’histoire. Paris : Fayard, 1898, p. 408-409.
3 Idem, p. 410.
4 Lukàcs Georges, Le Roman historique. Paris : Payot, 1965, p.56.
5 Op. Cit., p. 11.
6 Costa André, L’Appel du 17 Juin. Paris : J.C. Lattès, 1980, p. 31-33.
7 De Gaulle Charles, Mémoires de guerre : l’Appel 1940-1942. Paris : Librairie Plon, 1954, p. 2.
8 « Je fus, bientôt, avisé que lui-même s’était fait lire mon livre, dont ses conseillers faisaient cas ». (p. 12)
9  Costa., op. cit..p. 46.
10 De Gaulle, discours du 22 juin 1940. Radio Londres.
11 Costa, op. cit., p. 50.
12 Dans la réalité, les choses ont été plus compliquées. Le 4 mars 41 le Prince Paul, régent de Yougoslavie, rencontre Hitler à Berchtesgaden. Hitler exige que la Yougoslavie adhère à l’alliance tripartite avec un droit de passage pour les troupes allemandes en échange d’une partie de la Macédoine. Le 19 mars sommation de Hitler : la Yougoslavie a cinq jours pour adhérer au pacte. Le 20 mars lors du Conseil royal, le Prince Paul annonce qu’il est prêt à signer, le jeune Pierre II refuse. Le 25 mars, signature du pacte et la Yougoslavie reçoit Salonique en échange. Le 27 mars, le Prince Paul est déposé par un coup d’état militaire mené par le général Simovic. Pierre II qui n’a que 17 ans est proclamé majeur, Simovic est nommé Premier ministre. Il dénonce le traité tripartite qui avait été signé le 25 mars par le président du conseil Tsvetkovitch et le ministre des Affaires étrangères Cincar-Markovic. Simovic signe un traité d’alliance avec l’URSS. Le 27 mars, la « Directive n° 25 » d’Hitler ordonne la liquidation de la Yougoslavie. Le 30 mars Hitler approuve le plan d’invasion de la Yougoslavie fixé au 6 avril.
13 Mario Faivre est l’un des hommes qui participera à l’exécution de Darlan à Alger le 24/12/42.
14 De Gaulle, op. cit., p. 72-73.
15 Pour l’histoire de cette question balkanique, particulièrement complexe, on pourra se reporter à : Lory Bernard, L’Europe balkanique de 1945 à nos jours. Paris : Ellipses, 1996, p. 11-19.

Pour citer cet article

Daniel Fondanèche, « L’Uchronie comme moteur de l’Histoire (im)possible : L’Appel du 17 juin d’André Costa », paru dans Cycnos, Volume 22 n°2, mis en ligne le 15 décembre 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=603.


Auteurs

Daniel Fondanèche

Daniel Fondanèche  (formation en littérature comparée, histoire et sociologie) s’est d’abord spécialisé en science-fiction (thèses, critique, nouvelliste, anthologiste, organisateur du « 4ème Congrès national de la SF française » en 1977) avant d’entreprendre une étude systématique des autres paralittératures et d’aborder quelques-unes d’entre elles lors des séminaires qu’il organise à Paris VII où il exerce. Sa participation à quelques colloques lui a permis de préciser sa pensée pour aboutir à la rédaction en 2005 d’un ouvrage qui fait le tour de plus de trente ans de lectures de l’ensemble de ces littératures : Paralittératures (Vuibert, 723 p.).