Cycnos | Volume 22 n°2 La science-fiction dans l'histoire, l'histoire dans la science-fiction - 

Pascal J. Thomas  : 

Les Divergences provençales de Jean-Pierre Tennevin

Résumé

Jean-Pierre Tennevin est un auteur en langue occitane (variante provençale), dans la mouvance félibréenne, qui publie romans et pièces de théâtre depuis les années 60. Une de ses premières œuvres, Darriero Cartoucho, est un récit à la Ravage qui est recensé dans l'encyclopédie de Pierre Versins. Lo Grand Baus, son premier roman, met en scène un voyage dans le temps « individuel » vers l'époque où les Romains prenaient possession de la Provence (avec quelques accents patriotiques). Mais son livre le plus intéressant, Lou Mounde Paralele (1971), comédie, est une uchronie basée sur la victoire des Toulouso-Aragonais contre les Français à Muret en 1213. L'anti-société qui y est décrite s'exprime en provençal, rend une justice proche du peuple, et fait fonctionner magie et médecine alternative, mais est finalement aussi technocratique que son modèle dans notre monde. La verve satirique, exempte cette fois de patriotisme, n'épargne ni l'une ni l'autre. En conclusion, on donne quelques indications sur l'emploi de la SF et plus particulièrement de l'uchronie pour reconstruire une Histoire calamiteuse, chez l'ensemble des écrivains occitans (auquel Tennevin appartient, dût-il lui en coûter).

Plan

Texte intégral

1Professeur de lettres (agrégé de grammaire) né vers 1920, militant de toujours de la cause provençale, dans la lignée félibréenne, Jean-Pierre Tennevin a fourni depuis les années soixante aux années 80 une œuvre littéraire peu abondante mais persévérante (au moins deux pièces de théâtre, quatre romans, un recueil de nouvelles). Et toute, ou presque, placée sous le signe du fantastique et de la science-fiction, ce qui peut surprendre dans le milieu littéraire de langue d’oc, plutôt dominé par le roman historique, le récit autobiographique ou le roman de mœurs paysannes.

2Il y a des œuvres de Tennevin sur lesquelles je dirai fort peu, mais que je mentionnerai par souci du contexte. La plus connue, peut-être, des amateurs de SF, est Darrièro Cartoucho, roman paru en deux parties à la fin des années 60. Publié en édition bilingue (provençal-français), il avait été recensé par Pierre Versins dans son Encyclopédie de la SF. Il s’agit d’un roman d’anticipation décrivant une catastrophe mondiale et la survie dans les collines d’un petit groupe de Provençaux; on pense à Ravages, de Barjavel (et le parallèle est hélas renforcé par une pointe de racisme). La Vièio qu’èro Mouarto est une histoire de fantôme située à Marseille en 1974, et publiée peu après ; La Countagien est une pièce de théâtre, une farce disons, qui a pour cadre la peste de Marseille vers 1720 (et présente quelques anachronismes voulus dans ses indications de mise en scène : un poste de radio, par exemple).

3Enfin Gracchus Bœuf et les Oïlitans, qui date de 1982, est un bref roman satirique qui frise l’uchronie, puisqu’il imagine un mouvement de défense des parlers d’oïl qui caricature le mouvement occitan, avec en particulier un portrait à charge de Robert Lafont − pas l’éditeur, mais le romancier, universitaire et essayiste nîmois, ici à peine travesti sous le nom de Professeur Mandarinot. Parfois leste et humoristique surtout, Tennevin mélange érudition réelle et fantaisiste en matière de littérature française, parfois pesant quand il noircit le trait contre ses adversaires.

4Il faut préciser la position linguistique de Tennevin : pratiquant le provençal, tantôt dans sa variété rhodanienne (Arles/Avignon), celle qui fut canonisée par Frédéric Mistral, tantôt dans sa variété maritime (et plus spécifiquement marseillaise, qui doit être le parler maternel de l’auteur), il le considère comme une langue différente du languedocien, par exemple (ce que la pratique quotidienne réfute aisément), et tient mordicus à l’écrire dans la graphie rendue célèbre par Mistral (alors que l’immensité majorité de ceux qui écrivent les autres variétés de la langue d’oc à l’ouest du Rhône utilisent désormais une graphie, dite classique, qui s’éloigne un peu plus des principes de l’orthographe française et se rapproche des usages de l’écrit d’oc du Moyen-Age). On pourra s’étonner que la question d’écrire [u] avec « o » ou « o-u » déchaîne des haines aussi tenaces. Ça rappelle les redoutables conflits de graphie des premiers siècles de l’Eglise…

5Venons-en au cœur du propos, les œuvres où Tennevin confronte ses personnages à l’Histoire par le biais de rencontres extraordinaires. Il y a une bonne partie des textes du recueil Lou Pantai e àutri nouvello, qui relèvent plutôt des ressorts classiques du fantastique (lieux hantés, malédictions). Je citerai parmi les plus intéressants à mon goût : « Lou rode », où un paysan qu’on croit demeuré fait reculer le temps d’une journée, afin de sauver sa forêt d’enfance de la convoitise immobilière d’un riche voisin ; « L’ome de Nebaroun », où un archéologue amateur, a une intuition chamanique de la vie des populations pré-romaines ; « Lou tèms mescla », où un univers de poche, replié dans le temps autant que dans l’espace, se dissimule au sous-sol d’un bâtiment administratif. Si l’édition que j’ai eue en main était de 2003, ces textes ont été publiés tout au long de la carrière de Tennevin.

6Son premier roman, par contre, Lou Grand Baus, a été publié en1965. C’est un texte d’une soixantaine de pages (le livre en compte 127, mais comporte le texte français en regard). Il s’agit de voyage dans le temps par des moyens magiques : Aloi, paysan provençal, possède sur ses terres le site archéologique du Grand Baou, dernier refuge des Salyens (de Provence) contre la puissance romaine, au 2ème siècle avant notre ère. En fouillant le site, il s’identifie à un ancien Salyen, et ils échangent leurs places (avec quelques ambigüités : leurs familles continuent de les reconnaître comme les hommes qu’ils ont toujours connus, avec des bizarreries de comportement, et quelques articles de vêtement semblent pouvoir passer les siècles).

7Aloi participe aux conseils de défense de la ville qui va être assiégée par les Romains, tout en sachant l’inutilité des efforts des Salyens. On fait immédiatement le parallèle avec les Provençaux progressivement étouffés par la francisation à marche forcée de leur culture. Le passage le plus révélateur se trouve page 52, quand Aloi se trouve doté d’une éloquence inespérée dans la langue Salyenne, langue du cœur…

Alor, entre coumunica dins l’amo emé soun eros uno oundado de sang l’estrementiguè que ié rebouquè à la tèsto ; uno restanco crebè dins éu e, à-cha-milo, li mot dóu vièi parla salian ié regounflèron i bouco ; tóuti ié venien a bóudre, grand escabot sarra que, dóu founs de soun esperit entrepacha davalavon subran i raro de son èime. Acò ‘ro la lengo di pouèto cèlto, leno e lènto, qu’avié just arrapa i Ligour quàuqui rebat dóu soulèu miejournau, fasènt lum, d’eici, d’eila, dins soun debana ennivouli.

(Alors, en rentrant en communication avec l’âme de son héros, une vague de sang lui monta à la tête et le fit trembler ; une digue se creva en lui, et, par milliers, les mots du vieux parler salyen lui emplirent la bouche ; comme un immense troupeau, ils se bousculaient, et du fond de son esprit engoncé, ils débordaient les lisières de son âme. C’était la langue des poètes celtes, lisse et lente, qui avait pris aux Ligures un simple soupçon de soleil méridional, pour éclairer, de ça, de là, son déroulement nuageux).

8…et de la révolte, comme dans cette déclaration de résistance (p. 78) :

Aloi arregardè li raio dóu païsage que, de mai en mai, s’ensournissien : — I’a ‘no causo, moun rèi, que li Rouman noun la pourran chanja, car tant que sus noste païs rajara lou soulèu nostre, es d’ome de nosto traco que coungreiara, toujour lèst à lucha pèr apara la terro. Es panca arriba lou tèms que, sènso mena guerro, d’estangié nous vendran empouisona lou cèu e leva lou soulèu, d’enterin que li gènt dóu païs, qu’auran desmascla, li leissaran faire. Anen, luchen, e se nous fau peri de la man dis envahissèire, nous dounaren lou soulas, avans, de ié faire coumprene ço que sian.

(Aloi contempla les crêtes qui devant lui, s’assombrissaient peu à peu — Il y a une chose, mon roi, que les Romains ne pourront jamais changer, car tant que sur notre pays brillera notre soleil, il produira des hommes de notre trempe, toujours prêts à lutter pour défendre la terre. Il n’est pas encore venu le temps que, sans nous faire la guerre, des étrangers viendront nous empoisonner le ciel et nous enlever le soleil, tandis que les gens du pays, qu’ils auront privés de leur virilité, les laisseront faire. Allons, luttons, et s’il nous faut périr de la main des envahisseurs, nous nous offrirons la consolation, auparavant, de leur faire comprendre ce que nous sommes.)

9On ne peut mieux dire : en se replongeant dans le passé, Aloi s’imprègne des vraies valeurs qui nourrissent son esprit de résistance, qui repose sur le fait culturel différentiel — exprimé ici par la langue et la terre. Et peu importe qu’il ne soit pas compris par les gens de son entourage, comme il n’était pas compris quand il s’était réveillé parmi les Salyens sans parler leur langue (alors que dans son aspect corporel, il était l’un de leurs guerriers respectés).

10Enfin, Tennevin a donné son œuvre la plus intéressante à mon goût avec son incursion dans l’uchronie, Lou Mounde Paralèle. Trois jeunes spéléogues partis en expédition près du Mont Ventoux tombent dans un éboulement en forme d’entonnoir — et, après avoir connu une étrange inversion gravitationnelle, ressortent d’un autre côté qui ressemble étrangement à celui qu’ils ont quitté. Deux d’entre eux, Ramoun et Veran, parlent provençal, ce qui leur vaut les quolibets du troisième, Marcelin, qui le comprend mais prétend ne savoir parler que le français, au nom de la modernité. Mais son français est désastreux, affligé d’un fort accent et parsemé d’impropriétés décalquées du provençal.

11Surprise ! La première personne qu’ils rencontrent au sortir de la caverne, Verounico, parle provençal uniquement (quoiqu’elle soit capable de reconnaître dans le parler de Marcelin une sorte de patois septentrional, qu’il n’est pas poli d’employer en présence d’inconnus). Marcelin prend la mouche et s’en va.

12Les deux autres, tombés amoureux de Verounico, la ramènent à Veisoun (Vaison-la-Romaine), où elle vit avec son oncle, le « préfet », un fonctionnaire d’autorité locale. Verounico peut faire apparaître des objets en plein air, car elle a « la man fado » (« la main fée »), et qu’elle ne demande à l’univers que des choses raisonnables, mais aussi parce qu’il y a de solides raisons scientifiques qu’elle essaie d’expliquer, brillamment, mais en vain : Ramoun et Veran deviennent incapables de pensée rationnelle en sa présence. Ils comprennent cependant qu’ils se trouvent dans l’Etat de Provence, dont le territoire semble correspondre à peu près à celui de l’Etat français actuel, avec pour capitale Avignoun (Avignon), et qu’à l’origine de ce changement politique majeur s’est trouvée la mort de Simon de Montfort lors de la bataille de Muret en 1213.

13Marcelin se retrouve au même endroit que ses amis ; ayant connu des ennuis avec les forces de l’ordre (il essayait de garer sa voiture sur un trottoir), il passe en jugement sur le champ, avec pour principal chef d’accusation, désormais, la « rebelioun culturalo » (« rebellion culturelle »), puisqu’il semble se refuser à parler Provençal, la langue officielle. Son défenseur — recruté parmi les témoins immédiats, comme il est de coutume dans l’expéditive justice provençale — est un passionné du patois du Nord, dont il reconnaît une variété dans la langue de Marcelin. Son plaidoyer passionné émaillé de citations d’un obscur poète local (Ronsard) obtient l’acquittement de Marcelin. Plus tard, l’avocat improvisé dynamite un lieu public et passer en jugement avec Marcelin pour défenseur ; ce dernier recommandera qu’on l’acquitte, pour ridiculiser la cause qu’il défend. Oui, ils parlent la même langue — le français — mais « dans ma planète, à moi, tout le monde l’emploie, cette langue, alors moi je suis dans le vent, je fais comme tout le monde, ça s’appelle suivre le progrès. Lui, c’est tout le contraire, il rêve de choses compliquées qu’il va chercher dans l’histoire ancienne » (p. 50).

14En fin de compte, les trois spéléos doivent retourner à leur monde d’origine, tandis qu’une explosion inopinée catapulte dans le monde parallèle quatre « teinoucrato » (technocrates) de notre monde. Et Verounico choisit de les suivre, ou plutôt Veran, qu’elle préfère à Ramoun, d’une éloquence compassée (qui me rappelle les mauvais poètes du Felibrige).

15Comme le sous-titre le dit bien, nous avons affaire à une comédie : brève et énergique, avec une intrigue secondaire sentimentale plutôt ordinaire, et pas de prétention aux analyses profondes. Le monde « parallèle » est décrit tel qu’il est à l’époque où ses visiteurs le découvrent, sans aucune vélléité de retracer l’évolution historique depuis 1213 jusqu’au présent. L’auteur aurait d’ailleurs eu bien du mal. Comme le lecteur le sait bien, dans notre monde la bataille de Muret fut un tournant majeur dans la Croisade dite « des Albigeois », livrée contre le Comte de Toulouse et ses vassaux, en raison de leur tolérance pour l’hérésie Cathare, par des armées essentiellement française (du Nord) sous le commandement de Simon de Montfort. Muret est une petite ville au Sud de Toulouse où l’armée française s’affronta avec les forces combinées et très supérieures en nombre, de Raymond VI de Toulouse et du roi (catalan) d’Aragon Pere (Pierre) II, qui avait conclu une alliance avec Toulouse quelque mois auparavant. Pere II fut tué dans la bataille, qui tourna au désastre pour les forces occitano-catalanes.

16Une victoire de Raymond VI, et l’écrasement qui aurait pu en suivre des armées croisées, aurait pu conduire à l’établissement d’un Etat vigoureux dans le Midi, mais sa base de pouvoir serait, sans doute, restée à Toulouse, quoique sa famille fût issue de Saint-Gilles (bourgade située à l’Ouest de la Camargue) et qu’il tînt aussi de nombreux fiefs en Provence à proprement parler (c’est-à-dire à l’Est du Rhône). Plus vraisemblable encore aurait été l’émergence comme centre du nouvel ensemble constitué par l’alliance Toulouse-Aragon du centre économique principal de la Couronne d’Aragon, à savoir Barcelona (Barcelone), l’Occitanie (potentielle) étant par la suite intégrée dans l’ensemble catalan (leurs langues écrites, à l’époque, ne se distinguaient pas).

17Quant à faire d’Avignon une capitale, le lecteur peut à bon droit se dire incrédule ; la ville serait restée sous l’influence de la dynastie des Saint-Gilles (et non tombée dans l’escarcelle du roi de France), qui ayant victorieusement résisté à une croisade n’auraient guère eu envie d’y permettre l’installation de la papauté, privant la ville de son principal titre de gloire historique. La question linguistique est aussi épineuse ; en supposant que la Provence proprement dite, jouissant d’un meilleur climat et d’une démographie plus dynamique, ait pris l’ascendant dans la nouvelle Gaule du Sud, on peut penser que l’évolution de son parler n’aurait pas mené au dialecte provençal actuel, dont le lexique et la phonétique portent la marque de l’influence française, et ne s’écrirait certainement pas selon les conventions graphiques mistraliennes employées par Tennevin. Certes, toute œuvre de fiction située dans un lieu ou un temps étranger est une transposition dans la langue qu’auteur et lecteur ont en commun. Mais rappelez-vous que le jeu entre les langues est un élément majeur ici et que l’auteur fait parler en français ses personnages francophones, sans traduction.

18Le « mounde paralèle » est en fait plutôt un monde-miroir, une caricature du nôtre, sur un mode léger. Par exemple, l’unité monétaire de l’Etat provençal est le « visigot » ; les Wisigoths avaient pris le contrôle de la Gaule du Sud et de l’Aquitaine après la chute de l’Empire Romain et ne furent repoussés en Ibérie que par les Francs qu’un siècle plus tard. Tennevin feint donc d’ignorer que le nom de l’unité monétaire n’a rien à voir avec les origines franques de la dynastie Parisienne, puisque les premiers « Francs » furent frappés au 14ème siècle pour payer la rançon de Jean le Bon après sa capture à Poitiers (dans la dispute dynastique qui l’opposait à la branche angevine) et donc le rendre libre, ou « franc ». Parmi les autres caricatures facétieuses de l’auteur figure l’expression « es pas trop albigés » (« c’est pas trop albigeois »), qui remplace « c’est pas trop catholique ». L’hymne de l’Etat provençal est la Coupo Santo (« Coupe Sainte »), chanson sacrée du Felibrige dans notre monde, qui se réfère à une occasion où les poètes catalans présentèrent un tel trophée aux Félibres au 19ème siècle (je dois dire que seule la mélodie de l’hymne est mentionnée).

19Tennevin, lui-même Félibre, ne peut s’empêcher de se moquer de ses collègues, quand il fait de son défenseur du patois français (et de Marcelin) le « Cheftain du Félibroque », attifé d’un costume traditionnel extravagant et président d’une association qui défend le français minoritaire et de telle façon qu’il est renvoyé au folklore.

20La caricature de la société est plus sérieuse ; nous avons vu que justice et administration restent proches du peuple ; médecins et pharmaciens sont hors-la-loi et il y a un « Ordre des guérisseurs » officiel, qui fait tout de suite un procès à qui voudrait employer la médecine chimique. Ce serait une erreur de croire que le monde parallèle est une sorte d’utopie libertaire vouée aux médecines douces. Comme le dit Verounico « I’a de bèn, i’a de mau » (« Il y a du bien et du mal », p. 27). L’obligation d’avoir recours aux guérisseurs (pour efficaces qu’ils soient) est aussi autoritaire que celle de la médecine occidentale ; l’obligation de parler provençal opprime les malheureux Français et le gouvernement provençal est dirigé par des « teinoucrato », comme Verounico, une fois encore, les décrit,

Nous laisson que lo dre de se plagne (...) Fan pas cas de vòsti lagno e seguisson sa poulitico, qu’es de coupa lis aubre, de rascla li champ de flour, d’aplana li mountagno, d’agouta li sourgènt, de canalisa li ribièro. (...) Dirias que noun s’arrestaran avans que la Prouvènço fugue curbecelado a perdo de visto d’una placo de betum, bèn lisco, bèn resquihouso, que sara mai eisa de gouverna dessus.

(Ils ne nous laissent que le droit de nous plaindre (…) Ils se moquent de vos soucis et suivent leur politique, qui est de couper les arbres, de racler les champs de fleurs, d’aplanir les montagnes, d’assécher les sources, de canaliser les rivières. (…) On dirait qu’ils ne s’arrêteront pas avant que la Provence soit recouverte à perte de vue d’une plaque de béton, bien lisse, bien glissante, sur laquelle il sera plus facile de gouverner).

21Bref, le genre de régime contre lequel se dressait la « nouvelle SF politique française », dont l’exemple-type fut la collection dirigée par Bernard Blanc chez Kesselring à la fin des années 70. Et Tennevin pense visiblement à son présent : un indice peut-être trouvé dans le nom même de son personnage de Provençal honteux, qui rappelle Raymond Marcellin, Breton anti-bretonnant et ministre de l’intérieur de Georges Pompidou. A la fin de la pièce, quatre Teinoucrato de la France pompidolienne sont projetés dans le monde parallèle par une invocation mal faite (ou serait-ce une mystérieuse explosion dans les silos de missiles intercontinentaux du plateau d’Albion, qu’ils inspectaient à ce moment-là ?) et leur mépris pour tout ce qui n’est pas parisien fournit un des plus hauts moments de comique de la pièce.

22En fin de compte, si Veran choisit de ne pas rester dans ce monde où l’on parle pourtant sa langue, si mal en point dans son monde d’origine, c’est que

ai de frejoulun dins l’amo a la visto d’aquela Prouvènço ourgueiouso que se viéutoulo dins sa sufisènci e que se capito triounflanto sènso meme s’en rendre comte. (...) que vòu impausa sa culturo en de pople d’un èime diferent. (...) m’entourne, lou cor leugié, vers ma Prouvènço matrassado e descouneigudo. La souleto causo que me doune de soulas es de saupre qu’en l’aparant noun trouvarai que li bèllis amo pèr faire targo emé iéu.

(j’ai froid à l’âme à la vue de cette Provence orgueilleuse qui se vautre dans sa suffisance et se trouve triomphante sans même s’en rendre compte. (…) qui veut imposer sa culture à des peuples à l’esprit différent. (…) je m’en retourne, le cœur léger, vers ma Provence meurtrie et méconnue. La seule chose qui me console est qu’en la défendant, je ne trouverai que de belles âmes pour me prêter main-forte.)

23Tandis que Verounico le suit en disant :

ai decida de passa dóu caire de la Prouvènço mespresado pèr pas quita li bèllis amo. (j’ai décidé de passer du côté de la Provence méprisée pour ne pas quitter les belles âmes.

24En quelques années, Tennevin a précisé le sens de son combat, ou de ses inimitiés, à tout le moins: il ne cherche pas à restaurer une nation provençale, mais à lutter contre une évolution qu’il voit comme délétère (emprise toujours plus grande de la technocratie, des promoteurs immobiliers, d’une vie loin de la nature). C’est à rapprocher même de l’Essai sur le Style de la Langue Provençale qu’il a publié quelques années plus tard : il considère que le provençal bien écrit doit être plus imagé, plus proche de la nature… (choses qui à mon sens sont plutôt contingentes, liées aux usages auxquels la langue a été confinée dans son évolution historique récente). Il ne suffit pas de parler provençal, il faut comprendre et apprécier la vie des anciens.

25Cela reste une thématique familière, très répandue dans le Félibrige, et pas exempte de relents réactionnaires, mais elle est allégée dans Lou Mounde Paralèle par la moquerie qui s’étend aussi à des choses dont on pourrait s’attendre à ce que l’auteur les soutienne (guérisseurs, Félibrige). Le passé n’est plus présenté comme un modèle (alors qu’on pouvait avoir cette impression dans Darriero cartoucho). C’est plutôt que le chemin d’une prise de conscience passe par une confrontation avec l’inattendu, l’inacceptable (a priori), et donc la vision d’un monde pas meilleur, mais différent. Même si c’est sur un mode persifleur, il n’est peut-être pas innocent que le nom de Jimmy Guieu, « spécialiste aixois du paranormal », fasse une brève apparition dans deux romans de l’auteur (qui prêterait, dit-on, une oreille un peu trop indulgente à toutes les théories qui remettent en cause la compréhension habituelle de la réalité, du spiritisme aux OVNI).

26Mais on ne peut pas dire non plus que Tennevin ait une vision positive à proposer ; peut-être parce que, à la longue, il a perdu l’espoir de voir la société environnante évoluer dans un sens qui lui convienne. C’est, hélas, une caractéristique partagée avec bon nombre d’écrivains occitans, qui ont eu tendance à se lamenter sur le passé révolu, au mieux les occasions perdues (Muret, mais aussi la guerre de cent ans, la Fronde, l’hypothétique aide anglaise aux Camisards…) tout en franchissant rarement le pas de l’utopie ou de l’uchronie. Le titre du livre (en français) de Gaston Bonheur, Si le Midi avait voulu, en dit malheureusement long.

27En gros, que trouve-t-on dans les lettres occitanes? Un peu de tout, avec au 19ème siècle et au début du 20ème, une nette prédominance de la poésie et des contes (avec une tradition de théâtre populaire, plutôt comique). Au milieu du 20ème, beaucoup de romans plus ou moins naturalistes, situés dans le milieu social qui parlait encore uniquement occitan à l’époque, la paysannerie (en partie parce que les auteurs eux-mêmes en étaient issus, tout en étant, en général, devenus enseignants, fonctionnaires ou ecclésiastiques). De nos jours, la production est plus variée, avec toujours une tendance à la politisation (il faut être motivé pour écrire en occitan) et une certaine mode pour l’adoption des formes du roman populaire contemporain, le roman policier notamment. Le travail sur la langue — sa recréation, sa modernisation, trop souvent menée de façon individuelle — tient une part plus importante dans le travail de ces écrivains que dans celui de ceux qui écrivent dans une langue très répandue, comme l’anglais ou le français. Parfois le jeu sur la langue devient sujet même du livre, comme dans l’amusant roman policier de politique-fiction de Joan-Loís Lavit, Zocalfar : dans un futur relativement proche, le Commissaire Magret, de la police de l’état autonome de Gascogne Sud (Béarn et Bigorre, grosso modo), doit combattre un terrible complot pour transformer le gascon en languedocien par le biais d’un virus informatique. La difficulté qu’il y a à imaginer, à partir de notre présent, un état autonome de Gascogne Sud d’ici vingt ans, avec des institutions fonctionnant en gascon, font de ce livre une uchronie implicite. Notons qu’une deuxième aventure du Commissaire Magret, Lo Tin-Tin d’Ergé, est parue en 2004.

28Comme Tennevin l’a fait dans Darriero Cartoucho, certains auteurs imaginent un futur qui mène à une ré-occitanisation de la population occitane par le biais d’une catastrophe. Je ne connais pas d’œuvre bien intéressante fondée sur cette idée, à l’exception du curieux roman La Santa Estèla del centenari, de Jean Boudou. Boudou (1920-1975), aveyronnais, est un des auteurs occitans majeurs du 20ème siècle. Lecteur occasionnel de science-fiction, inspiré peut-être par le catharisme pour ses spéculations dickiennes sur la séparation entre esprit et matière, a toujours été obsédé par les marginaux, les hérétiques (ceux qui auraient voulu écrire une histoire alternative de la religion), les rebelles. La Santa Estèla del centenari est son roman le plus clairement SF, dans lequel l’humanité est entièrement détruite, à l’exception d’un Adam et d’une Eve cyborguisés, qui en recréeront peut-être une… qui parle occitan. Mais ce n’est que la conclusion d’un roman qui aborde bien d’autres sujets. Je trouve plus intéressant son roman historique, La Quimèra, histoire d’un projet avorté de soulèvement général du Midi (ou en tout cas du Rouergue) à la fin du règne de Louis XIV, au nom d’une histoire précédente largement rappelée. Le livre, hélas, ne bascule pas dans l’uchronie, même s’il fait la part belle aux espoirs de ses protagonistes plus qu’aux événements avérés.

29On notera pêle-mêle deux autres exemples. Tout d’abord une brève nouvelle satirique de Leon Còrdas, « Memòrias ficcion », parue dans le recueil Los Macarèls en 1974 : le 6 mars 1945, les deux premières bombes atomiques tombent sur New York et Moscou. Elles sont allemandes, et la deuxième guerre mondiale se termine à l'avantage du 3ème Reich, qui établit sa domination sur le monde. Chaque Etat est doté d'une dictature plus ou moins fantoche à la mode locale. Un jour, on décide de simplifier les rapports entre les peuples du monde en rendant officielle et obligatoire la Weltsprache (autrement dit, l'allemand).

30Les Français poussèrent des cris d'orfraie et pour les calmer on fit « Doktor » les académiciens, voués à l'étude de leur langue de prédilection, désormais langue morte, et réservée à un folklore (par ailleurs encouragé). Le plan culturel de cinq ans, aidé par l'arrivée de la télévision, fait merveille.

Tanlèu qu'un dròlle daissava escapar un mot de francés que, per la fòrça de las causas, embabochinava encara tot còp lo vocabulari corrent, ausissiatz : « Sprich doch richtig ! ». Çò qu'autris còps en Occitània condicionada se seriá dit « Parle comme il faut ! » 

(Dès qu’un enfant laissait échapper un mot de français qui, par la force des choses, maculait encore souvent le vocabulaire courant, on entendait : « Sprich doch richtig ! ». Ce qu’autrefois en Occitanie conditionnée se serait dit « Parle comme il faut ! »)

[en français dans le texte –PJT].

31Plus récemment, un jeune auteur niçard, Stéphane Lombardo, a publié un court roman policier uchronique en feuilleton dans la revue Oc. On regrette, au vu de quelques extraits, qu’il ne soit pas plus facilement accessible !

32A l’exception du Mounde Paralèle de Tennevin, l’uchronie reste donc constamment présente à la lisière des lettres occitanes, mais ne se réalise littérairement que rarement − alors qu’elle servirait admirablement, à mon sens, les desseins à la fois militants, utopistes et nostalgiques des jeunes auteurs dans la langue, qui sont nombreux et ne dédaignent pas s’exprimer au travers de la SF (et plus souvent encore du fantastique). Peut-être ce manque traduit-il une méconnaissance des évolutions récentes de la SF de leur part.

Bibliographie

Joan Bodon [Jean Boudou] : La Santa Estèla del centenari, 1960 ; réédition : I.E.O., coll. « A Tots », n°1, janvier 1973, 162 p. (Une réédition plus récente et une traduction en français existent aux Editions du Rouergue).

La Quimèra, 1974; réédition : Editions du Rouergue, 1989, 478 p. (Une traduction en français existe aux Editions du Rouergue).

Leon Còrdas [Léon Cordes] : Memòrias ficcion, p. 53-76 in Los Macarèls, I.E.O., coll. « A Tots », n°11, avril 1974, 114 p.

Joan-Loís Lavit Talander : Zocalfar !, Editions Princi Negre, 1997.

Lo Tin-Tin d’Ergé, IEO, coll. “Crimis” n° 167, 2004, 134 p.

Jean-Pierre Tennevin : Lou Grand Baus, Imprimerie Mistral, Cavaillon, 1965. Réédition : Lou Prouvençau a l’escolo, 2003.

Darriero Cartoucho, 1. L’oustau aclapa, Imprimerie La Mulatière, Pont de Béraud, Aix-en-Provence, 1967.

Darriero Cartoucho, 2. Lou revenge di causo, Imprimerie La Mulatière, Pont de Béraud, Aix-en-Provence, 1968.

Lou Mounde Paralèle, Coumèdi, Imprimerie La Mulatière, Pont de Béraud, Aix-en-Provence, 3ème trimestre 1971, 64 p.

La vièio qu’èro mouarto, rouman marsihés, Imprimerie La Mulatière, Pont de Béraud, Aix-en-Provence, 1976.

La countagien : coumedié, Imprimerie Bené, 1978.

Gracchus Boeuf e lis Oilitan : rouman, Imprimerie Bené, 1982.

Essai sur le style de la langue provençale, CIREP - . Lou Prouvençau a l’escolo, 1987.

Lou Pantai e àutri nouvello, L’Astrado, 2003.

Pascal J. Thomas : Jan-Peire Tennevin: Lou Mounde Paralèle, Coumèdi [chronique de livre], in Conscience Historique (Yellow Submarine dossier n° 132), octobre 2004, éditions du Bélial’, p. 148-154.

Annexes

Remerciements

Je dois à Eric Henriet de m’avoir le premier signalé l’existence du Mounde Paralèle, ce qui m’a amené à m’intéresser à son auteur. Ce que je n’aurais jamais pu faire sans l’existence du CIRDOC (BP 180, 34503 Béziers, www.cirdoc.fr), qui m’a permis d’emprunter tous les ouvrages de Tennevin décrits ici et m’a fourni d’autres renseignements bibliographiques sur l’auteur. Enfin, je remercie André-François Ruaud, qui a publié une version plus courte de ce travail sous forme de chronique du Mounde Paralèle dans le numéro 132 de Yellow Submarine (cf. Bibliographie).

Pour citer cet article

Pascal J. Thomas, « Les Divergences provençales de Jean-Pierre Tennevin », paru dans Cycnos, Volume 22 n°2, mis en ligne le 13 octobre 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=601.


Auteurs

Pascal J. Thomas

Pascal J. Thomas, né en 1958, a commencé à écrire dans des fanzines édités par Francis Valéry en 1977, et à publier des chroniques dans Fiction vers 1980. Il a signé depuis des centaines de chroniques de livres (et quelques reportages, interviews et articles de fond) dans les périodiques francophones de SF (Univers, Yellow Submarine, Solaris, Bifrost, Galaxies...) mais aussi à l'occasion dans Fantasy Review, Locus, ou The New York Review of Science Fiction. A signaler : cofondateur du Prix Rosny aîné ; un ouvrage co-écrit avec Pierre K. Rey (La Nouvelle Science Fiction Américaine, 1981); une contribution à Mindscapes (actes du colloque Eaton de Riverside, CA, 1986); rédacteur en chef depuis 1995 de KWS, fanzine de critique de SF. Dans le civil, professeur des universités à Toulouse (en mathématiques).