Cycnos | Volume 25 Spécial - 2008 Charlotte Brontë, Jane Eyre 

Claire Merias  : 

Jane Eyre : de l’errance à la quête du sens

Résumé

Cet article se propose d’étudier le thème de l’errance dans le roman de Charlotte Brontë et de la façon dont il s’articule peu à peu autour de la notion d’une finalité, l’errance prenant davantage l’aspect d’une quête, dans une œuvre qui tient beaucoup du Bildungsroman, mais qui est surtout l’affirmation d’ une voix et d’ une conscience féminines atypiques.

Index

mots-clés : Bildungsroman , errance, quête, voix féminine

Texte intégral

1L’un des livres préférés de la jeune Jane à Gateshead est Gulliver’s Travels, dont le héros est présenté comme un double masculin de la jeune femme,« a most desolate wanderer in most dread and dangerous regions » (p.17).1 Jane elle-même se décrit comme telle au chapitre 21 : « I still felt as a wanderer on the face of the earth » (p.194). Ce motif de l’errance apparaît en effet comme central à l’œuvre de Charlotte Brontë mais la question peut se poser de savoir si celle-ci est véritablement sans but. Si l’on considère entre autres l’héritage du Bildungsroman, l’existence d’une finalité du voyage de Jane (car il s’agit sans doute bien d’un parcours avec une destination précise) doit être prise en compte. On peut donc se demander si ce terme de wanderer ou wandering n’est pas en réalité trompeur.

2Utilisé à la fois comme ressort dramatique et élément structurel, le thème de l’errance semble suggérer, au premier abord, la difficulté, voire l’incapacité, non seulement de l’héroïne, mais aussi de certains personnages dits secondaires, comme Rochester ou Bertha Mason, à progresser et à évoluer. Néanmoins, il apparaît vite qu’il existe une véritable destination, atteinte à l’issue d’un patient cheminement vers soi, découverte du monde mais également de l’intime de l’être - révélation qui s’étend au lecteur, guidé par Jane dans un long processus d’apprentissage du texte.

3Il est intéressant de noter que l’un des tous premiers mots du roman est « wandering » (« We had been wandering, indeed, in the leafless shrubbery », p.5), terme associé d’emblée à un univers perçu comme froid et hostile par l’orpheline Jane. Les images évoquées (« raw twilight », « chilly afternoon », « nipped fingers and toes ») impriment en effet la vision d’une enfance malheureuse, solitaire, réduite à un silence qui se révèlera vite insupportable. L’introduction du thème de l’errance est renforcée par les nombreuses références aux oiseaux, en particulier les oiseaux de mer, mouettes ou cormorans : Jane décrit les recoins solitaires où se nichent ces espèces (« the haunts of the sea-fowl », « the solitary rocks and promontories bythem only inhabited », p.6), images tirées de son livre favori, The History of British Birds de Thomas Bewick. Le passage évoque aussi des paysages désolés, froids, hostiles (« those forlorn regions of dreary space », « the broken boat stranded on a desoate coast ») semblables à ceux autour de Gateshead, où règnent le froid, le vent et la pluie (« the drear November day », « a scene of wet lawn and storm-beat shrub, with ceaseless rain sweeping away wildly before a long and lamentable blast », p.6). Le début du roman établit donc une forte correspondance entre paysages intérieurs et extérieurs chez le personnage de Jane, qui se représente comme totalement exclue d’un semblant de vie sociale et familiale ; la phrase « I was shrined in double retirement » (p.5) évoque également un mouvement de repli vers soi et un regard introspectif (qui se confirmera dans la suite du récit) : l’errance va être vécue par Jane comme une expérience solitaire, ce qu’elle affirmera d’un ton résolu à Rochester avant de quitter Thornfield au chapitre 27: « The more solitary, the more friendless, the more unsustained I am, the more I will respect myself » (p.270).

4Dès le début de son récit, Jane se présente donc comme rejetée, à la fois par sa famille et du monde de l’enfance, car l’innocence et l’insouciance qui caractérisent d’ordinaire ce dernier lui sont de toute évidence refusées (« She really must exclude me from privileges intended only for contented, happy, little children », p.5). Jane y subit alors un véritable processus de réification, se décrivant elle-même comme une simple chose (« a heterogeneous thing », «a useless thing », « a noxious thing », p.12). Ne semblant participer d’aucune structure familiale ou sociale, Jane apparaît telle le héros de Gulliver’s Travels, vouée à une vie de souffrance et d’errance.

5Le changement et le départ s’imposent donc très vite à elle comme seuls échappatoires possibles face aux brimades et aux injustices que lui infligent sa tante et ses cousins. La perspective d’aller à l’école lui semble dès lors salvatrice, promesse de nouveauté et de découverte : « Besides, school would be complete change ; it implied a long journey, an entire separation from Gateshead, an entrance into a new life » (p.20).

6La structure même du roman reprend ce motif de l’errance et du voyage, à travers une division en cinq ‘épisodes’ auxquels correspond à chaque fois la découverte d’un lieu bien précis et de visages nouveaux. Ces cinq étapes sont séparées par ce que l’on pourrait appeler des moments de transition, sortes d’interludes qui reprennent et développent l’image du voyage. Les nombreux déplacements de Jane, ses va-et-vient d’un endroit à l’autre, rythment donc le récit, donnant parfois l’impression que l’histoire ne fait que se répéter, comme lorsque Jane retourne à Gateshead pour rendre visite à une Mrs Reed mourante au chapitre 21; elle replonge alors dans les souvenirs (parfois traumatisants) d’une enfance malheureuse : « The same hostile roof now again rose before me » (p.194).

7Jane va vivre ainsi dans plusieurs endroits différents, qu’il lui faudra tous tôt ou tard quitter lorsqu’elle se sentira malheureuse, insatisfaite ou menacée. Très vite, en effet, un sentiment de lassitude s’empare d’elle, face à un environnement qui soit lui est devenu trop familier et a donc perdu de son caractère ‘nouveau’, soit s’est révélé hostile, menaçant de l’emprisonner pour toujours. C’est le cas de Lowood et de ses hauts murs, qui rendent la ‘vision’ (dans tous les sens du terme) impossible, ou de Thornfield, donc le simple nom évoque un labyrinthe semé de pièges et de dangers, sombre bâtisse digne des châteaux gothiques d’Ann Radcliffe, et susceptible de devenir une prison pour elle, mais aussi pour son propriétaire, Rochester, (qui décrit le lieu comme «a great plague-house », p.121, et fait référence à une vie d’errance et de tourments au chapitre 27) comme pour celle qui y est enfermée depuis des années, Bertha Mason, la première épouse.

8Chez Jane, ce désir de changement, ce souhait du départ (donc d’un éternel recommencement) s’ajoute à l’expression d’un autre désir, celui d’une voix féminine déterminée et qui s’élève soudain au chapitre 12, dans ce qui constitue l’un des rares apartés ou digressions du roman : Jane (ou est-ce Charlotte Brontë ?) se prend à disserter sur le statut des femmes : « Women are supposed to be very calm generally : but women feel just as men feel; they need exercise for their faculties and a field for their efforts as much as their brothers do ; they suffer from too rigid a restraint, too absolute a stagnation, precisely as men would suffer » (p.93). Il s’agit d’une véritable insurrection contre l’attitude soumise et docile imposée aux femmes, et de la revendication d’un droit à l’action identique à celui des hommes. Ce passage n’a sans doute pas la portée contestataire, politique ou sociale, qu’on lui a souvent attribué : il marque, bien plus, l’expression d’une volonté individuelle, d’une conscience, d’une voix qui souhaite s’affranchir davantage des contingences liées au genre (gender) que des normes sociales ; au début du paragraphe suivant, c’est d’ailleurs la voix de Grace Poole (ou plutôt le rire de Bertha Mason) qui se fait entendre en réponse aux propos de Jane : « I not unfrequently heard Grace Poole’s laugh » (p.93). Preuve, s’il en est, qu’une certaine forme d’émancipation est déjà en cours…

9L’errance a néanmoins chez Jane une justification évidente, à savoir sa position d’orpheline ; la fragilité de son statut à la fois social, familial et émotionnel, est l’un des postulats de départ du roman : Jane n’a ni véritable famille, ni foyer, ni identité propre. L’enfant est présentée comme exclue, à la fois par les autres (« Me, she had dispensed from joining the group », p.5) et par elle-même («A small breakfast-room adjoined the drawing-room. I slipped in there.(…) I was shrined in double retirement », p.5). Dans Jane Eyre, la cellule familiale implose en permanence et devient objet de sarcasme ou de moquerie (l’attitude de John Reed envers Jane ainsi que celle, parfois cruelle, de Rochester envers sa pupille, Adèle). Les résonances autobiographiques avec la propre vie de l’auteur viennent alors naturellement à l’esprit : la figure de l’orpheline ainsi que l’absence (et donc la recherche) de la figure maternelle, sont des motifs récurrents dans le roman de Charlotte Brontë, tout comme dans Wuthering Heights, de sa sœur Emily. Il est des traumatismes difficiles à oublier, et les évocations d’une mère absente ponctuent le récit de Jane, à travers le personnage de Miss Temple, seule source de réconfort et d’affection à Lowood, à travers aussi Helen Burns, qui protège Jane et la met en garde contre l’impulsivité de sa nature, tout comme une mère le ferait, mais également à travers l’image centrale de la lune, élément féminin s’il en est, présent lors de chaque moment-clé du récit, ainsi qu’à travers la nature en général, « the universal mother, Nature » (p.275) : c’est elle qui, au chapitre 28 soutient et nourrit Jane, physiquement et psychologiquement, lors de son errance dans la lande. Ce passage, d’un réalisme parfois insoutenable, marque l’apogée de la souffrance et de la solitude chez l’orpheline qui déclare alors « Not a tie holds me to human society at this moment » (p.275), écho d’une expérience qui ne lui est que trop familière (« It is a strange sensation to inexperienced youth to feel itself quite alone in the world, cut adrift from every connection », p.79). Ce sentiment de n’avoir rien - voire de n’être rien - se répète invariablement chaque fois que Jane quitte un endroit pour se rendre vers une destination inconnue: « Thus was I severed from Bessie and Gateshead : thus whirled away to unknown, and, as I then deemed, remote and mysterious regions ». L’errance semble ne mener que vers une incertitude et une obscurité encore plus grandes.

10D’obscurité, il est aussi question à travers le personnage de Bertha Mason, que sa folie et sa différence ont aliénée de la société des hommes, et qui a été enfermée dans la partie la plus sombre et la plus isolée de Thornfield. Par ses origines, Bertha a beaucoup en commun avec Jane : toutes deux sont présentées comme des déracinées, des exclues, rejetées par leur propre famille ; à travers les crises de Jane à Gateshead - qui sont presque des crises de démence -, on voit se profiler la figure de Bertha, tout d’abord à travers l’image de la chambre close, interdite : la fameuse ‘red room’ dans laquelle Jane est confinée après avoir été punie ressemble à la pièce où Bertha est tenue à résidence. Claire Bazin fait d’ailleurs référence à Jane comme offrant alors une sorte de « budding image » de Bertha Mason, l’image d’un être en devenir qui semble se confirmer par le double sens de la phrase: « I was borne upstairs » (p.9, je souligne).2

11Autre point commun entre les deux femmes : cette agitation dont Jane sent qu’elle l’anime sans cesse (« the restlesssness was in my nature », p.93). A Thornfield, elle se décrit comme faisant les cent pas: « Then my solerelief was to walk along the corridor of the third story, backwards and forwards » (p.93). Elle ignore alors tout de la proximité de Bertha, dont les mouvements mimeront ceux de Jane au chapitre 27 : «In the deep shade, at the further end of the room, a figure ran backwards and forwards » (p.250). Le personnage de Bertha représente, au-delà de l’errance, la menace d’une mort certaine, d’une stagnation du corps et de l’âme qui ne peut conduire qu’à la destruction. La thématique de l’errance, de l’emprisonnement et de l’aliénation est également centrale dans le roman de Jean Rhys, Wide Sargasso Sea (1966), œuvre qui s’empare de Bertha Mason pour en faire la protagoniste (et narratrice) principale, établissant alors un chassé-croisé complexe et parfois déroutant avec le roman de Charlotte Brontë. Bertha (rebaptisée Antoinette Cosway) y déclare par exemple : «I wish to stay here in the dark….where I belong », p.81.3 Les ressemblances avec Jane y sont renforcées, en particulier grâce à l’image de l’oiseau, utilisé également par Jean Rhys comme l’un des principaux éléments symboliques.

12Pour Jane, la menace d’une existence de captive est souvent représentée par l’image de l’oiseau en cage, dont l’importance n’est plus à démontrer : Rochester n’a de cesse de comparer Jane à un fragile petit oiseau qui tente désespérément de s’envoler, et ce même à la fin du roman, alors que Jane a acquis maturité et indépendance, et apparaît comme le guide et le soutien de son ancien maître : « You will fly, too, as your sisters have all fled before you » lui dit-il (p. 370). Mais Jane semble accepter cette fois la métaphore et compare elle aussi Rochester à un oiseau, un aigle : « Your hair reminds me of eagles’ feathers ; whether your nails are grown like birds’ claws or not, I have not yet noticed » (p.371). L’oiseau, autrefois symbole de captivité, créature privée de ses ailes,4 est devenu symbole de liberté et de force recouvrées : les griffes repoussent, tout comme repousseront les branches du vieux marronnier d’Inde qui suggère à Jane un autre rapprochement entre Rochester et la Nature. Cette dialectique de l’emprisonnement et de la libération s’exprime en effet à travers plusieurs éléments du monde naturel : l’air, bien sûr, puisque l’homonymie s’impose (Eyre), mais aussi le feu, entité destructrice tout d’abord, car associée à Bertha Mason, puis promesse de transformation et de renouveau à la fin, Rochester étant implicitement comparé à une sorte de phoenix renaissant de ses cendres. L’eau, enfin, qui est souvent synonyme de stagnation et de mort : ce sont les eaux croupies autour de Lowood, « turbid and curbless » (p.64) ou celles indirectement associées à un personnage dont le nom signifie beaucoup, St JohnRivers, qui évoque des sensations de froid, des eaux gelées à force d’avoir stagné : « His reserve was again frozen over », « he continually made little chilling differences between us », « I could hardly comprehend his present rigidity » (p.337). Pour Jane, St John représente un danger similaire à celui que représentait Bertha : la perspective d’une existence de captive, qui la forcerait à dissimuler sa véritable nature, à taire sa voix. Jane se représente cette perspective d’avenir au chapitre 34 en évoquant des images de souffrance physique intense, notamment par le feu : « but as his wife - at his side always, and always restrained, and always checked - forced to keep the fire of my nature continually low, to compel it to burn inwardly and never utter a cry, though the imprisoned flame consumed vital after vital - this would be unendurable » (p.347).

13L’errance n’est donc pas seulement géographique ; elle devient aussi profondément ontologique. La progression physique ne fait que mimer l’exploration de soi et du monde qui mènera Jane à une pleine connaissance d’elle-même. L’absence de repères concrets à Whitcross, par exemple, reflète le sentiment de solitude et de dénuement extrêmes qu’elle éprouve à ce moment du récit : «I see no passengers on these roads : they stretch out east, west, north, and south- white, broad, lonely » (p.275). L’espace, le monde extérieur, est perçu comme un vaste terrain à explorer, mais qui peut se révéler semé d’embûches, et requiert donc une certaine bravoure, dont Jane n’est pas dépourvue. Ainsi analyse-t-elle son avenir au chapitre 10: « Now I remembered that the real world was wide, and that a varied field of hopes and fears, of sensations and excitements, awaited those who had the courage to go forth into its expanse, to seek real knowledge of life amidst its perils » (p.72).

14L’errance ne sera donc jamais réellement subie car il est évident que c’est à chaque fois Jane la véritable instigatrice du départ : ce sont en effet son tempérament indomptable et son attitude rebelle face aux adultes qui poussent Mrs Reed à l’envoyer à l’école ; c’est Jane elle-même qui prend l’initiative de postuler pour un autre emploi afin de quitter Lowood où elle sent que sa vie est devenue bien trop uniforme à son goût ; enfin c’est elle encore qui, au prix d’une lutte douloureuse, fuit Thornfield et Rochester après la découverte du premier mariage de ce dernier et de l’existence de Bertha Mason ; l’utilisation du modal ‘must’ à ce momentdu récit (on en dénombre une dizaine d’utilisations entre les pages 256 et 259 du chapitre 27) exprime toute la volonté et la force de Jane ; la modalisation prouve qu’elle s’érige en maîtresse de son destin, indépendamment des contingences extérieures, et qu’elle souhaite être la seule et la dernière à décider de son avenir.

15Par ailleurs, les moments d’errance et d’isolement sont toujours, chez Jane, propices à l’observation et à la réflexion, en particulier sur elle-même. Ce qui pouvait sembler n’être qu’une dérive vers un inconnu jamais identifié se transforme en un long questionnement sur soi, un cheminement qu’il nous faut bien sûr rapprocher de celui décrit par le Bildungsroman.

16Jane Eyre semble en effet suivre le schéma classique du Bildungsroman, si l’on s’en réfère à la définition de M.H. Abrams : « The subject of these novels is the development of the protagonist’s mind and character, in the passage from childhood through varied experiences - and often through a spiritual crisis - into maturity, which usually involves recognition of one’s identity and role in the world ».

17D’expériences variées il est bien question dans le roman de Charlotte Brontë: à la manière des romans de Dickens, Jane Eyre décrit le passage (ainsi que ses rites) de l’enfance à l’âge adulte, à travers les yeux d’une protagoniste et narratrice qui revient en détail sur les souffrances endurées, mais aussi sur les enseignements acquis, avec une détermination constante et une foi inébranlable en Dieu et en soi. Il est donc également question d’une épreuve spirituelle que Jane doit traverser pour devenir elle-même. Le parcours de l’héroïne souligne l’importance de notions centrales du Bildungsroman: la foi, la persévérance, la force morale. Jane tire des leçons de ses expériences personnelles, mais aussi de celles des autres : ainsi prend-elle l’aventure malheureuse de Rochester avec Céline Varens comme un avertissement personnel, une mise en garde contre les dangers que représente une relation qui ne s’épanouirait que dans l’amour charnel : « I impressed it on my heart, that it might remain there to serve me as aid in the time of trial » (p.266). Ces leçons tirées posent donc les jalons d’un véritable cheminement : la détermination et l’endurance de Jane sont récompensées à la fin, lorsque le voyage cesse et qu’elle est réunie avec Rochester. La conscience de progresser, d’évoluer, est très marquée chez Jane tout au long du roman, elle qui déclare dès le chapitre 10 : « in the interval I had undergone a transforming process » (p.72).

18Néanmoins, la comparaison avec le Bildungsroman trouve vite ses limites, dans la mesure où l’héroïne est seule responsable du progrès parcouru, sans que quiconque ne l’ait véritablement « éduquée ». L’institution que représente Lowood ne présente l’éducation que comme un moyen supplémentaire de contrôler et asservir, mais nullement de permettre un quelconque épanouissement personnel ; l’endroit est associé à des murs élevés (le mur de Lowood est d’ailleursle premier élément que Jane perçoit lors de son arrivée, p.35: « I dimly discerned a wall before me »), à des eaux boueuses ou gelées, à un climat et une nature hostiles, ligués avec Brocklehurst dans les sévices infligés aux jeunes élèves : « During January, February, and part of March, the deep snows, and, after their melting, the almost impassable roads, prevented our stirring beyond the garden walls, except to go to church » (p. 51).

19C’est, davantage, au contact de Mrs Temple ou de Helen Burns, qui fait elle aussi figure d’insoumise aux yeux des bien-pensants, que Jane voit se tracer son propre chemin. L’éducation dispensée par la société victorienne ne peut mener qu’à cette attitude soumise et tranquille, sur laquelle Jane refuse de s’attarder au chapitre 10 : « I was quiet ; I believed I was content » (p.71) se contente-t-elle de dire, non sans avoir précisé auparavant : « I now pass a space of eight years almost in silence » (p.70, je souligne). Cette soumission apparente (« to the eyes of others ») est d’ailleurs présentée comme une illusion (utilisation de « I believed ») : Jane souhaite en effet transmettre une toute autre image d’elle-même, non pas celle de la jeune fille obéissante et disciplinée, qui se serait pliée aux codes existants, mais celle dont elle affirme: « The restlessness was in my nature » (p.93). Il ne s’agit pas pour elle de suivre le chemin tout tracé, mais d’en creuser un autre, certes parallèle au premier (le roman se clôt sur l’image d’une jeune épouse et mère victorienne assagie), mais creusé de ses propres mains, sans l’aide d’une quelconque structure ou institution. Il n’est donc pas surprenant que Dieu se rencontre, pour Jane, en pleine nature, et non à l’église : les rares fois où elle s’y rend, elle en ressort avec les pieds et les mains gelés, à Lowood (« during the morning service we became almost paralysed », p.50), puis avec le cœur brisé, à Thornfield, après la découverte de l’existence de Bertha Mason. Il semble que l’église, comme l’école, loin d’élever l’esprit ou de réconforter l’âme qui souffre, ne servent qu’à nourrir chez Jane les sentiments d’aliénation et de solitude, et ne soient donc les véritables responsables de l’errance. Cette idée semble se confirmer à la fin du roman, à travers l’image d’Adèle que Jane nous donne à voir : celle d’une jeune fille « pale and thin » (p.383), dont les institutions ont de toute évidence éteint la vivacité et le côté enfantin; Adèle est devenue, selon les dires de Jane, en tous points conformes à la jeune adolescente de l’époque victorienne : silencieuse et soumise (« docile, good-tempered, and well-principled », p.383). Elle a donc été « éduquée », dans tous les sens du terme, et le contraste n’en est que plus net avec le chemin de traverse parcouru par Jane.

20Ce voyage solitaire et intransigeant est également celui du lecteur, que la narratrice sollicite à maintes reprises, notamment lors de ces ‘interludes’ entre chaque étape, moments de transition qui sont aussi pour elle des moments de réflexion et d’analyse. Les appels au lecteur, à sa perspicacité ou à sa pitié, témoignent chez Jane d’une volonté de partager l’errance vécue (ou revécue), de la transformer en souvenir et expérience communs. Ainsi en appelle-t-elle à l’imagination du lecteur (« and when I draw up the curtain this time, reader, you must fancy you see a room in the ‘George Inn’ at Millcote », p.79), car l’imagination est bien, pour Jane, moyen d’évasion, moyen de combattre - ou transcender - l’errance. Au chapitre 28, alors qu’elle vient de quitter Rochester et Thornfield et erre dans la lande, elle se tourne vers le « gentle reader » interpellé à la fin du chapitre précédent : elle le supplie de compatir à la souffrance que la blessure encore récente du souvenir ravive, et d’accepter qu’elle lui épargne les détails : « Reader, it is not pleasant to dwell on these details » (p.280), « Do not ask me, reader, to give a minute account of that day » (p.281). A ce moment du récit, Jane hésite entre le désir de partager l’errance avec le lecteur (la fonction cathartique du traumatisme revécu est bien sûr très nette), et la douleur trop grande engendrée par le souvenir d’une expérience humiliante qu’elle préfère oublier : « the moral degradation, blent with the physical suffering, form too distressing a recollection ever to be willingly dwelt on » (p.280).

21L’acte de lecture est bien lui aussi acte d’errance, puisqu’il implique que le lecteur se laisse guider, voire manipuler, par une narratrice qui ne cache jamais son désir de réécrire le passé, plutôt que de simplement le décrire. Jane effectue donc des coupures, passe sous silence les huit années passées à Lowood, ou bien croque les amis de Rochester d’un coup de crayon parfois impitoyable, exposant ainsi la vanité d’un code social construit sur du vide : ainsi, le portrait qu’elle brosse de Blanche Ingram au chapitre 18 (p.158) est loin d’être flatteur et la narratrice ne nie en effetjamais la force de ses sentiments, qui déforment nécessairement la réalité et impose au lecteur une vision plus que subjective. D’autre part, le roman superpose les voix narratives, ce qui exige un travail supplémentaire afin de démêler les points de vue, et de rétablir une unité en termes de perspective. Enfin, une grande partie de l’intrigue repose sur un secret, celui de Thornfield Hall, mystère par ailleurs lié à la propre identité de l’héroïne: la dimension gothique du roman participe aussi à la confusion et à la perplexité du lecteur, que Jane (qui raconte l’histoire dix ans plus tard) met volontairement sur de fausses pistes, avec le personnage de Grace Poole par exemple, ou la manipulation des codes romantiques à laquelle elle se livre. La scène de la rencontre entre Jane et Rochester au chapitre 12 en est un exemple frappant : la jeune fille, qui est loin d’être une demoiselle en détresse (« I am not at all afraid ofbeing out late », p.97) et qui semble parfaitement savoir où elle va (en l’occurrence poster une lettre au village voisin), se voit contrainte de porter secours au Prince Charmant qui vient de tomber de cheval, avant d’analyser la scène en ces termes : « It was an accident of no moment, no romance ( je souligne), no interest in a sense » (p.98), puis de conclure très prosaïquement : « it reminded me that I was late, and I hurried on » (p.99).

22N’ayant donc d’autre choix que d’emprunter le même chemin que la narratrice (chemin peu fréquenté qu’elle décrit comme « thissolitary lane », p.97), le lecteur est donc souvent pris au dépourvu; il butte, hésite, se perd, et s’interroge, au cours d’un voyage qui le mènera, lui aussi, à la révélation et à la découverte : découverte d’une voix féminine qui ose s’élever contre les systèmes et contingences déjà en place; découverte non pas d’une, mais de plusieurs histoires (dont la « fateful third story », p.177), imbriquées les unes dans les autres, qu’il convient de décrypter et d’interpréter petit à petit. L’acquisition, à la fin du roman, d’un héritage, d’une famille, et donc d’une véritable identité (et position sociale) est exprimée en des termes qui résument également l’aboutissement de cette quête du sens chez le lecteur :

Circumstances knit themselves, fitted themselves, shot into order : the chain that had been lying hitherto a formless lump of links was drawn out straight,- every ring was perfect, the connection complete. (p.327).

23Jane Eyre se présente donc comme l’histoire d’une voyageuse dont le périple, loin d’être une errance sans fin et sans but, répond à une dynamique bien précise, que Brontë ne cesse de souligner : celle de la conscience et de la voix d’une femme qui cherche à s’affranchir de la norme, ou plutôt (et c’est là toute la subtilité du roman) à la rejoindre par un chemin de traverse, creusé à la seule force de la volonté. L’errance n’est donc jamais subie: elle s’organise en un long parcours jalonné d’images et de symboles, hanté par des textes mystérieux qui jettent des éclairages multiples, sinon parfois contradictoires, et dont l’aboutissement marque l’affirmation d’une identité (re-)conquise et triomphante : « I am my own mistress » (p.370).

Notes de bas de page numériques

1  Les références de pages sont celles de l’édition Norton.

2  Claire Bazin, “The Red-Room”, explication de texte, pp.153-161 dans Jane Eyre, le Roman de Charlotte Brontë et le Film de Franco Zeffirelli (Paris:Ellipses, 2008).

3  Jean Rhys, Wide Sargasso sea, 1966 (London: Norton Critical Edition, 1999).

4  Tout comme le perroquet d’Antoinette dans Wide Sargasso Sea, dont les ailes sont coupées par son frère Richard (p.25)….

Bibliographie

ABRAMS, M.H. A Glossary of Literary Terms. Harcourt Brace College Publishers, 1957.

BAZIN, Claire.“The Red-Room”, explication de texte, pp.153-161 dans Jane Eyre, le Roman de Charlotte Brontë et le Film de Franco Zeffirelli, ouvrage sous la direction de Laurent Bury et Dominique Sipière. Paris : Ellipses, 2008.

BRONTE, Charlotte. Jane Eyre. 1847. London : Norton Critical Edition, 2001.

RHYS, Jean. Wide Sargasso Sea. 1966. London : Norton Critical Edition, 1999.

Pour citer cet article

Claire Merias, « Jane Eyre : de l’errance à la quête du sens », paru dans Cycnos, Volume 25 Spécial - 2008, mis en ligne le 08 mars 2010, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=6003.


Auteurs

Claire Merias

Claire MERIAS est professeur agrégée à l’Université Jean Moulin Lyon III, où elle enseigne la traduction et la littérature britannique du XIXème siècle. Elle est également membre de la Brontë Society. Elle a écrit des articles sur les sœurs Brontë et ses travaux de recherche portent essentiellement sur les romanciers victoriens (Emily Brontë, Oscar Wilde, Bram Stoker).
Université de Lyon III.