Cycnos | Volume 22 n°2 La science-fiction dans l'histoire, l'histoire dans la science-fiction - 

Benoît Rossignol  : 

Figures de l’historien dans le cycle de Dune de Frank Herbert

Résumé

L’analyse précise des différentes figures de l’historien dans le cycle de Dune de Frank Herbert révèle l’importance des réflexions qui y sont consacrées à l’histoire. Le travail de l’historien est confronté d’une part à ses limites : la politique et l’ambition, l’écologie et le déterminisme de la longue durée, le hasard, les préjugés… d’autre part à des paradigmes concurrents qui sont propres au monde du roman : la prescience, la mémoire génétique. Parfois malmenés par ces situations critiques, les historiens dévoilent les enjeux multiples de la narration du passé. Face aux risques qui en découlent, ils sont rappelés à une double exigence de modestie et d’esprit critique.

Plan

Texte intégral

1L’an 2116 du règne de Leto II, neuf historiens disparurent dans sa Citadelle, brûlés sur le bûcher de leurs propres œuvres1 pour avoir menti effrontément. Il s’agit d’un fait bien éloigné du cœur de l’intrigue du quatrième opus du cycle de Dune, L’Empereur-Dieu de Dune, qui se situe 1400 ans plus tard. Cependant le lecteur attentif ne peut manquer de s’y arrêter, pour deux raisons au moins. D’une part, la mention précise de ce fait se trouve dans un rapport présenté comme une pièce d’archives, une source historique qui en cite une autre, un manuscrit renvoyant lui-même à un témoignage oral. Archives, témoins, critiques2 et recoupement des sources : c’est au sein d’un dispositif littéraire mimant le travail de l’historien que surgit le bref récit de son anéantissement. D’autre part ce petit fait est évoqué par ailleurs à plusieurs reprises : dans le dialogue entre Hwi Noree et l’inquisiteur ixien3, dans le dialogue sur le despotisme rhétorique entre Moneo et Leto II4 et sans doute dans une allusion du dialogue entre Sœur Chenoeh et Leto5. Significativement ce dernier passage est lui aussi présenté comme une pièce d’archives, annotée et commentée et constituant « a footnote to history »6. L’anecdote frappe d’autant plus si l’on considère plus largement l’Empereur-Dieu de Dune. Les références historiques y abondent. Surtout le récit est encadré de deux textes d’Hadi Benotto, historienne et archéologue, chargée de la publication du journal de Leto II, quatre mille ans au moins après le déroulement de l’intrigue. Le lecteur apprend cependant, à la fin du livre, qu’au cours de son travail elle buta sur la censure des autorités politiques et religieuses. Une tension se crée alors entre deux figures d’historiens : celle des neuf anonymes victimes de leurs mensonges, antérieurs au déroulement du roman et celle d’Hadi Benotto, victime de son désir de vérité et postérieur au déroulement du roman. Tension qui invite à préciser les figures de l’historien dans le cycle afin d’élucider, par l’étude d’un cas précis, une partie des rapports complexes qui peuvent exister entre histoire et science-fiction.

2Notre étude est limitée au cycle de Dune entendu dans un sens restreint, ne considérant que les six romans de Frank Herbert. Restriction qui n’a pas seulement un but pratique mais répond surtout à une recherche de cohérence. Le cycle se donne à lire, finalement, comme une histoire d’un futur très lointain. L’addition successive de chaque roman a toujours dû se faire en tenant compte de ce qui avait été précédemment écrit, sur le principe de non-contradiction, même si chaque roman est l’occasion de reconsidérer tout le cycle d’un oeil nouveau. C’est cette recherche de cohérence que nous voudrions interroger à travers la place que les historiens y occupent : quelles réflexions sur l’histoire et son écriture se sont élaborées dans ce travail d’écriture contrainte et l’univers qui s’y déploie ? C’est à cause de cette contrainte − élaborer une réflexion dans et par un univers cohérent − que nous n’interrogerons pas les autres textes de Herbert, et c’est parce que nous voulons rapporter cette cohérence à un auteur que nous excluons de notre étude les additions récentes au cycle.

3Le cycle articule trois périodes bien distinctes. La première, la plus ancienne pour les protagonistes, et qui leur est la plus mal connue, est constituée de notre histoire, de la préhistoire au XXème siècle : espace d’historicité commun au lecteur et aux personnages de la fiction. Il n’est partagé pourtant que très imparfaitement. La deuxième période couvre l’espace temporel qui nous sépare du début de la narration du cycle. C’est la période charnière, qui établit la fiction, le bond par-delà notre futur qu’il faut accepter pour adhérer au récit. Les romans nous font découvrir et connaître la troisième période, qui commence dans la cinquante septième année de l’Empereur Shaddam IV − an 10191 de la Guilde. Malgré cette précision apparente nous ne saurions exactement la situer dans le futur, dont seul le caractère très lointain est assuré. Par la suite elle s’étend sur un peu plus de 10000 ans7. De cette très longue durée le lecteur n’a qu’une vision fragmentaire, brisée par deux longues ellipses. L’une couvrant le règne de Leto II − 3508 ans − l’autre couvrant sans doute plus de six mille ans séparant la fin du règne de Leto II et le début des Hérétiques de Dune. Des indices permettent au lecteur de situer dans ces ellipses différents événements, comme le bûcher des historiens ou les fouilles d’Hadi Benotto. La deuxième période est aussi une vaste ellipse peuplée de quelques informations fugitives. Elle se divise en deux, autour d’un événement fondateur pour tout le cycle, le Jihad Butlérien. Précédé par cent dix siècles d’expansion spatiale8, le Jihad fut dirigé contre la création et l’usage des machines pensantes. Il inaugura une ère où l’homme ne peut être remplacé. C’est du Jihad qu’émerge l’ordre au sein duquel se situe le début du cycle : il a valeur de traumatisme inaugural, d’événement fondateur de toute la fiction. Deux constats s’imposent. Le premier pour constater le décalage choisi par Herbert par rapport à une règle habituelle de la science-fiction la plus courante lorsqu’il écrivit Dune. Le Jihad crée une régression technologique, le futur ne s’inscrit pas dans une perspective de progrès technologique et scientifique continu. Au contraire, il y a là un jeu sur les conventions de la science-fiction et sur ce qui, pour un lecteur, identifie une époque donnée. C’est aussi le moyen d’expliquer nombre d’éléments spécifiques à l’univers de Dune, qui contribuent à créer son atmosphère si particulière et justifient ses aspects médiévaux ou renaissants. Le second pour inviter à un arrêt sur le nom du Jihad, qui ne peut avoir été choisi fortuitement : il s’agit d’une référence claire à l’utopie satirique de Samuel Butler, Erewhon. Prendre au sérieux cette référence, c’est observer que la genèse de Dune n’est pas tant à chercher dans un avant historique que dans un ailleurs littéraire. Entre l’histoire réelle et la diégèse, s’ouvre et se tient l’espace de l’utopie et de ses variantes − dystopies, voyages extraordinaires et satiriques. Invitation à pratiquer une lecture dystopique et satirique du cycle9

4Comme le nom du Jihad le rappelle, Dune abonde en références historiques et littéraires, plus ou moins implicites. Les références explicites constituent, dans la diégèse, un souvenir conscient de la première période, notre histoire réelle. Elles sont en théorie rares. La distance temporelle est immense, le Jihad a détruit de nombreux documents, effacé bien des souvenirs10. Cependant ces références explicites prennent une part croissante au fil du cycle. Elles sont d’abord presque inexistantes : c’est incidemment que Jessica cite Saint Augustin11. Le Messie de Dune rassemble plusieurs allusions à “l’âge d’or de la Terre”12, Paul y transforme son panégyriste en archiviste pour présenter à Stilgar Gengis Khan et Hitler13. Le personnage de Leto II − et ses capacités de mémoire génétique − entraîne un nombre significativement plus grand de références historiques dans Les Enfants de Dune et L’Empereur-Dieu de Dune. Les deux derniers livres prolongent et intensifient cette tendance : les traces de l’histoire terrestre deviennent aussi physiques : des pièces grecques14 et surtout un tableau de Van Gogh15. Enfin avec le personnage du Rabbi et son groupe c’est la culture juive qui prend place dans l’univers de Dune16.

5Si l’épisode du bûcher des historiens laisse penser qu’il existe durant le règne de Leto II une communauté d’historiens professionnels − Hadi Benotto étant aussi une de ces professionnels − ils n’ont jamais le monopole de l’écriture de l’histoire, c’est-à-dire la narration reconnue vraie, organisée et transmise, des faits et intrigues passés. Cette définition trouve, dans le cycle, deux limites importantes : d’une part le mythe, la légende et d’autre part le mensonge, la propagande, ces deux limites pouvant parfois, mais pas toujours, se recouper. Il faut ajouter ce qui constitue non pas une troisième limite, mais la contradiction nécessaire sur laquelle vient s’opposer tout effort historique, l’oubli. Un certain nombre de personnages peuvent être distingués dans le cycle comme des historiens. Mentionnons brièvement d’abord leur rôle dans le texte. À travers leurs écrits, ils contribuent à créer des effets de réels, simulant un hors-texte. Tout d’abord en organisant la profondeur chronologique du récit, en construisant des ellipses. Ensuite et surtout, en simulant une intertextualité qui inscrit le texte du cycle dans un ensemble supposé cohérent et bien plus vaste, ensemble évidemment fictif, n’offrant de perspective qu’en trompe-l’œil mais à l’efficacité remarquable. Les œuvres d’historiens se prêtent bien, dans le cycle, à la simulation de l’intertextualité17 au sens restreint du terme − insertion de citation − et surtout d’une vaste paratextualité, le texte de Dune se donnant à voir comme un texte principal entouré de textes subalternes : des prologues mais surtout les épigraphes ouvrant chaque chapitre. Ainsi, les œuvres des historiens organisent une sorte de polyphonie narrative et construisent dans leur récurrence, ou leur intervention inaugurale, un effet de réel saisissant, puisque l’œuvre d’historien incarne − en théorie − une autorité et une instance de vérité. Le jeu littéraire n’en devient que plus intéressant lorsque l’on constate que les figures d’historiens que construit le roman relativisent fortement cette autorité. Aux effets de réel, il faut ajouter ce que l’on pourrait nommer effet de familiarité. Grâce aux discours des historiens du récit le lecteur se familiarise avec ce qui devrait lui être étranger. Un univers de science-fiction, au moins lors de son apparition, est par définition exotique pour ses lecteurs, déroutant, c’est même là un des plaisirs du genre. Au fil de sa lecture, comme pour tout roman, le lecteur se construit un horizon d’attente. En science-fiction, par définition le lecteur ignore les règles et les enjeux de l’univers que l’auteur a construits, tout au plus peut-il s’appuyer sur les conventions du genre ou du sous-genre pour anticiper. Si dans le cadre du cycle, les livres précédents offrent un certain nombre de données, il n’en reste pas moins qu’un des enjeux du texte est le bon dosage de surprise, lorsque l’horizon d’attente du lecteur est pris en défaut, contrarié, et de familiarité, pour que le lecteur puisse suivre les enjeux des protagonistes et voir parfois son horizon d’attente intensifié en suspense. Ainsi, les historiens et leurs œuvres économisent les passages explicatifs, ou plutôt les réintroduisent légitimés par la nécessité interne du récit, faisant apparaître l’univers fictif d’autant plus cohérent et dynamisant la narration. Bien plus, en anticipant sur le fil du récit, les œuvres des historiens de Dune donnent parfois au lecteur un aperçu de la fin vers laquelle tend le récit, l’inscrivant dans une nécessité historique, lui conférant un aspect tragique et orientant nettement l’interprétation. Dans le cycle, bien d’autres œuvres contribuent à créer des effets de réel, à simuler une intertextualité, que ce soit des extraits du folklore fremen ou des citations de la Bible Catholique Orange18. De même tel ou tel aspect de l’univers de l’imperium peut s’expliquer à travers un dialogue. Surtout, la construction et l’orientation de l’horizon d’attente du lecteur est avant tout assurée, en particulier au début du cycle, par la prescience des Atréides. La place des historiens dans le cycle ne peut donc pas ressortir uniquement à une astuce littéraire, on ne peut donc nier qu’il y a à travers les figures d’historien une volonté de jouer avec la discipline historique, voire d’en interroger les fondements.

6Présente dès les premiers mots du cycle, la Princesse Irulan est la première historienne sur qui s’arrêter. Les extraits de dix-neuf de ses œuvres accompagnent chacun des chapitres de Dune. Irulan Corrino est l’héritière de l’empereur Shaddam IV, et à ce titre épouse officiel de Muad’Dib’. C’est à la cour impériale et à l’histoire de son mari qu’est consacré l’essentiel de ses œuvres, au demeurant variées : ouvrages de références, réflexions et analyses, essais biographiques et autobiographiques, commentaires, recueils de conversations, de paroles, même de légendes. Irulan elle même n’intervient que très tardivement dans l’intrigue, et l’ampleur de son œuvre, rencontrée à chaque chapitre, contraste avec le rôle restreint qui est réservé à sa personne et tout particulièrement avec le jugement porté sur elle par Jessica à la fin du roman19. Belle patricienne formée par le Bene Gesserit, Irulan appartient à la vieille aristocratie, mais qu’elle le montre ou non20, elle fait partie des vaincus de l’histoire. À travers Muad’Dib’ elle est mariée à l’histoire, mais de manière chaste, stérile, mariage formel et fictif, conséquence de la défaite des siens. Si Irulan se consacre à l’histoire de son temps, ce temps l’a vaincue et rejetée dans le passé. Elle représente l’ancienne dynastie, témoignage des échecs passés enkysté dans le présent. Ce qui amène à s’interroger sur la condition de toute écriture historique : n’appartient-elle alors qu’à ceux qui n’ont rien d’autre ? À ceux que l’histoire a rejetés ? Le rôle attribué par la suite à Irulan confirme cette image. Sa tentative de retrouver un rôle historique, en participant à un vaste complot, et de porter le futur de l’empire − en la personne d’un héritier de Paul − échoue n’aboutissant qu’à lui révéler son propre aveuglement. Elle n’est qu’un pion manipulé, un facteur de stérilité, dont l’accession à la pleine conscience de ses sentiments et à une relative autonomie est plus que tardive21. Le Messie de Dune consacre aussi l’effacement de son œuvre : les épigraphes sont désormais tirées d’auteurs variés, même si trois nouvelles œuvres d’Irulan sont citées. Les Enfants de Dune n’en citent plus qu’une seule et confirment sa situation de personnage ballotté par l’histoire, incapable de l’influencer, ni même de la comprendre. Il revient à Ghanima d’exprimer abruptement et clairement sa place face à l’histoire en l’appelant Irulan la Ruine22.

7Farad’n Corrino, personnage important des Enfants de Dune, reprend le problème de l’écriture de l’histoire là où Irulan sa tante l’a abandonné, étant emblématique du basculement de génération qui est au coeur de l’intrigue. Mais il accomplit un chemin en grande partie inverse. Farad’n n’est pas comme Irulan un vaincu. Lorsqu’il apparaît, tout est déjà perdu. Avec lui l’écriture de l’histoire ne se constitue pas par défaut, comme un substitut de l’action politique qui s’est perdue. Au contraire elle définit Farad’n23 et à partir de là peut se proposer comme un avantage, un instrument de la conquête du pouvoir suprême24. Autre supériorité de Farad’n sur Irulan, il n’entretient pas d’illusion sur lui-même et peut donc être « juge des hommes ». Il peut ainsi admettre, face à la tentation du pouvoir suprême sa préférence pour ses recherches historiques et l’exercice de responsabilités politiques plus limitées et plus réalistes25. Homme attaché aux livres et à ses sources, Farad’n est conscient des limites de l’historien : les livres nous apprennent que l’on peut faire certaines choses, mais le véritable apprentissage ne vient que dans la réalisation26. Narration et action diffèrent essentiellement ; le travail de l’historien ne trouve sa valeur véritable qu’au service de la seconde. Le véritable savoir historique serait alors en acte dans l’action politique quand il n’est contenu, au mieux, qu’en puissance dans l’œuvre de l’historien. Farad’n formule clairement ce que le reste du cycle approfondira : la compréhension de l’histoire n’existe qu’en acte, comme un processus dynamique. Et pourtant Farad’n ne réussit guère plus dans la conquête du pouvoir suprême, même si son échec est moins amer. Ses connaissances restent limitées. Des forces historiques bien plus puissantes, incarnées par Leto II, et qu’il n’avait pas vues, repoussent ses plans. C’est à cette aune cependant qu’est mesurée et reconnue la valeur de Farad’n : Leto II reconnaît son talent d’historien, lui concédant un génie authentique à lire le présent dans les termes du passé27. Farad’n peut finalement trouver sa place réelle, exerçant ses capacités au profit du projet de Leto mais en lui résistant quotidiennement, intensément, exerçant une influence inactuelle, c’est-à-dire agissant contre le temps, donc sur le temps, au bénéfice d’un temps à venir, pour paraphraser Nietzsche28. Avec cette position ambiguë de contre-pouvoir au service du pouvoir Farad’n gagne néanmoins ce qu’Irulan n’avait jamais reçu, une postérité, un destin fécond, mais caché : c’est lui et non Leto II − devenu inhumain − qui continue la lignée atréide. Alors qu’Irulan recevait le surnom moqueur de “la Ruine”, Farad’n est baptisé de celui de Harq al-Ada, le « Briseur d’habitudes ». Si bien que l’on peut estimer que c’est dans sa connaissance du passé qu’il peut puiser la force et la justification de son opposition, de son humanité. Farad’n offre donc après la figure d’Irulan, une figure d’historien bien plus positive, même si contenue dans les limites de son savoir et de son humanité. Peut-être est-ce précisément ce qui fait sa valeur, car ses limites sont aussi les conditions de son ouverture ?

8Ce n’est qu’à la fin des Enfants de Dune que le lecteur comprend que les nombreuses épigraphes signées Harq al-Ada sont des extraits de l’œuvre de Farad’n rédigée après la fin du récit. Alors qu’Irulan est surtout une mémorialiste, rédigeant l’histoire de son temps, Farad’n est aussi un antiquaire tourné vers le passé plus ou moins récent, un archéologue qui ne fuit pas son présent. S’il écrit l’histoire de Leto II, il se consacre aussi à la biographie de personnages plus anciens comme Liet-Kynes et même à l’histoire plus lointaine du Jihad Butlérien et de l’Âge d’or de la Terre. Historien complet, personnage riche et positif, élaboré par contraste et filiation avec Irulan, il est la figure d’historien la plus aboutie du cycle, aucune des figures suivantes n’occupant une telle importance. Il illustre donc parfaitement la position de l’histoire dans le cycle entier, même si il n’en donne pas tous les développements. Aussi peut-on, à partir de lui, montrer comment dans le cycle, les historiens et leur discipline sont cantonnés à un espace difficile, limité par des paradigmes concurrents ou supérieurs.

9Le goût de Farad’n pour un certain type d’information, l’a entraîné aux limites de sa discipline : la planète devient objet d’histoire mais aussi sujet. Considérant la très longue durée, Farad’n insiste sur le déterminisme du milieu, agent complexe, pesant indirectement sur les acteurs de l’histoire, à la manière d’un style, d’un inconscient29. Dans cette perspective plus que braudelienne, l’histoire est conduite à s’effacer derrière la planétologie30, de céder la place à la science reine de Dune, l’écologie. La transformation de la planète renvoie peu à peu les acteurs humains à leur impuissance, à leur incompréhension. Le désastre n’est évité que par Leto II, qui n’étant plus humain, peut incarner l’écosystème de la planète. L’ancien et le nouveau s’opposent en fonction de sa transformation, l’enjeu étant d’en comprendre pleinement les conséquences. L’histoire perd sa spécificité, vient se diluer dans la planétologie, l’écologie, dont le programme est connu des lecteurs pour avoir été exposé, dans le premier livre du cycle, par le spectre du père de Liet-Kynes31. Passage qu’il faut lire en regard du récit de ses actions dans l’appendice I à Dune : récit d’un messianisme scientifique, de l’idée de progrès, de la connaissance et de la maîtrise des déterminismes naturels. L’histoire, narration du passé et compréhension du présent à la lumière de ce passé, cède le pas devant un paradigme concurrent et englobant, celui de l’écologie ; les actions des hommes passés s’effacent devant un déterminisme bien plus vaste. L’œuvre de Farad’n témoigne de cette inclusion de l’histoire dans la dynamique planétaire. Elle insiste sur l’existence d’influences supérieures évidentes32, sur la manière dont les changements planétaires et climatiques échappent à l’échelle humaine et à sa mesure, la génération33.

10Mais la leçon du spectre s’achève amèrement : les scientifiques ont tort, les principes les plus permanents dans l’univers sont l’accident et l’erreur34. Il revient au Prêcheur de l’apprendre à Farad’n : l’histoire humaine est volatile, vulnérable face au hasard, surtout dans le domaine de la politique où les raisons les plus insignifiantes semblent commander parfois l’ascension et la chute des gouvernants. Le Prêcheur liste différents petits faits aux grandes conséquences, le premier d’entre eux étant la dispute de deux femmes35. C’est là une allusion claire à l’anecdote qui illustre, depuis Voltaire au moins, ce problème historique, souvent connue comme l’histoire « du verre d’eau »36. Au paradigme déterministe et scientiste de l’écologie, s’oppose un paradigme aléatoire, intuitif, celui de la politique ; à la nécessité et à l’ordre naturel, s’opposent le hasard et l’absurde, tout aussi naturel ; au déterminisme de la longue durée, un micro-déterminisme presque insaisissable. À condition toutefois de ne pas se faire d’illusion sur la valeur réelle de ces analogies, on pourrait voir dans le premier problème l’application du principe d’incomplétude et dans le second du principe d’incertitude. L’histoire doit trouver sa place entre deux pôles qui lui contestent d’une part son caractère de discipline autonome et d’autre part sa prétention à apporter de l’intelligibilité aux affaires humaines. Emboîtement des échelles temporelles et spatiales, compréhension et statut des causes historiques, Farad’n s’affronte à quelques-uns des plus importants problèmes de la méthode historique. L’historien doit nécessairement les résoudre dans son travail de figuration en ajustant les faits et l’explication et sortir ainsi d’une situation d’écartèlement entre un macro-niveau où l’excès de compréhension appauvrit l’information et un micro-niveau où c’est au contraire l’excès d’information qui ruine la compréhension37.

11Mais, et c’est le privilège de la science-fiction, Farad’n se trouve aussi confronté à des problèmes spécifiques à son univers. Car l’histoire doit aussi se justifier, dans l’univers de Dune, face à des paradigmes supérieurs : d’une part la connaissance presciente du futur grâce à la transe de l’épice et d’autre part la connaissance étendue du passé grâce à la mémoire génétique. Si l’on veut bien convenir avec R. Koselleck et P. Ricoeur38 que le temps historique s’inscrit nécessairement dans la polarité s’organisant entre un espace d’expérience tourné vers le passé et un horizon d’attente tourné vers le futur, on conviendra que la prescience comme la mémoire génétique, et à plus forte raison leur combinaison dans le personnage de Leto II, renvoient tout historien humain à ses modestes limites en constituant à la fois un espace d’expérience inégalable et un horizon d’attente indépassable. Farad’n n’est pas le seul cependant à affronter ces questions.

12Bronso d’Ix n’apparaît qu’à deux reprises dans le Messie de Dune, un des deux passages ne figurant d’ailleurs pas dans toutes les éditions. Pris entre Irulan et Farad’n dans l’organisation du cycle, Bronso ne joue pas de rôle actif dans l’intrigue. Il occupe pourtant une fonction essentielle dans le roman. Les passages qui le mentionnent se trouvent en position de prologue et même, de préface. Il est clair qu’ils offrent une ou plusieurs clés de lecture et invitent à ne pas se contenter d’une lecture superficielle ou univoque39, à sortir de la vue commune40. Surtout, le texte de Bronso doit inciter le lecteur à ne pas se perdre dans le récit des intrigues de cour qui menacent Muad’Dib’ mais à comprendre son échec comme celui de la prescience, de la nature mortelle de la vision prophétique41. Face à la prescience, Bronso rappelle la nécessité d’un horizon d’attente qui ne soit pas figé, prédéterminé − futur semblable au passé car déjà connu. Nous savons bien peu de choses sur Bronso. Ses origines le situent à part. Ix, c’est le monde de la technique et du progrès, guidé par une vision mathématicienne, scientiste et en définitive prométhéenne. Il est clair que Bronso s’en est détaché, qu’il a su regarder sa planète différemment, ne pas se contenter de vérités superficielles. C’est d’ailleurs l’attachement à la vérité qui le caractérise. Nous le découvrons aussi attaché à la postérité de son œuvre, au legs laissé au futur, tout en restant capable de regarder cet attachement de manière ironique42. De lui nous ne connaissons qu’une seule œuvre, son Analyse historique consacrée à Muad’Dib’. De l’extrait qui nous en est donné, on peut déduire l’originalité de la vision de Bronso, le recul qu’il prend par rapport à ses collègues et prédécesseurs que l’on devine nombreux. Le retentissement de son œuvre nous est connu par le passage qui n’est pas repris dans toutes les éditions. L’analyse historique de Bronso est devenue l’argument rassemblant les opposants à l’empire de Muad’Dib’. Nul doute que ce succès − involontaire ? − explique la situation dans laquelle se trouve Bronso, car le texte nous le présentant est la retranscription d’un entretien situé dans une cellule où, convaincu d’hérésie, il attend la mort. Si l’on observe à nouveau l’amour qu’il porte à la vérité et à sa divulgation, il faut noter que son rapport au pouvoir est différent de celui des Corrino. L’historien n’est plus attiré par le pouvoir, mais menacé. Ce n’est pas seulement le jeu politique qui est dangereux, mais le travail de l’historien lui-même, lorsqu’il dévoile la vérité et déplaît au puissant. Pourtant Bronso se voulait détaché, loin des enjeux de l’histoire qu’il raconte. Face à l’accusation de cynisme, il se défend et se définit comme observateur et commentateur. Mais il est impossible à un observateur, ainsi que le prouve sa situation, de se couper de la réalité observée. Son observation − son − a fait son chemin et en retour il est affecté par la réalité observée, situation pleinement herbertienne. Les relations ne sauraient donc être univoques entre l’histoire-récit et l’histoire-événement.

13La figure d’Hadi Benotto entretient d’importantes similitudes avec celle de Bronso. Hadi Benotto est aussi un préfacier : des extraits d’une de ses allocutions ouvrent le récit de l’Empereur Dieu de Dune. Comme pour l’historien ixien, les révélations de ses travaux déplaisent au pouvoir. Les publications d’Hadi Benotto sont censurées, ainsi qu’on l’apprend à la fin du roman, qui se clôt par un autre texte d’Hadi Benotto43. C’est donc le discours de l’historien, lui-même présenté sous forme de sources historiques, qui ouvre et ferme le récit, en constitue les limites, mais entre les deux passages, un temps s’est écoulé qui a mené de la découverte du passé à sa censure, de la révélation publique au rapport secret. Hadi Benotto est une femme, formée par le Bene Gesserit pour comprendre le passé et les moeurs de ses ancêtres. En tant qu’archéologue, elle dirige les fouilles de Dar-es-Balat. Puis elle dirige le décryptage et la publication du Journal de Leto II, et se heurte à la censure. À la différence de Bronso, seule la communicabilité de son œuvre semble en souffrir : d’une part Hadi Benotto se contente de publier là où Bronso analysait et d’autre part si Bronso semble avoir travaillé sur l’histoire qui lui était contemporaine44, Hadi Benotto travaille sur un passé lointain, plus de quatre mille ans la séparant de la rédaction du Journal qu’elle publie45. Cet écart temporel est important. Lire ces extraits de l’œuvre d’Hadi-Benotto, c’est être dans la position d’un lecteur bien postérieur à ses découvertes, à leur publication, à leur censure. Ainsi se construit un retour dans le temps, vers un passé toujours plus lointain : du lecteur fictif d’Hadi Benotto, à une époque indéterminée, à l’époque d’Hadi Benotto, et de là à celle de Leto II. Le lecteur accomplit ainsi une démarche similaire à celle de Leto II remontant, sur des millénaires, le fil de sa mémoire génétique. Il faut donc voir dans les textes d’Hadi Benotto une clé de lecture du roman. Celle-ci n’est pas tournée vers la prescience comme avec Bronso : après Leto II les humains en sont  protégés. Le cycle se tourne vers le thème du passé. L’empereur-Dieu apparaît alors comme un tome pivot qui réorganise la problématique générale du cycle. C’est très significativement que son introduction et sa conclusion se présentent comme les textes d’une historienne et sont à la fois la mise en abyme et l’écho du discours du protagoniste essentiel, Leto, mémoire, fléau et sauveur de l’humanité. Rendue à sa liberté, l’humanité se trouve à nouveau confrontée à l’oubli du passé et à l’incertitude de l’avenir : la fonction de l’historien retrouve là une importance que la prescience oblitérait. On peut alors comprendre, depuis la figure d’Hadi Benotto, la colère de Leto II contre les mauvais historiens.

14Pour Hadi Benotto, l’histoire ne peut avoir qu’un but scientifique. L’historienne Bene Gesserit ne peut en effet que se faire une vision lucide de son travail, et de la perception qu’en a la société. L’archéologie ne peut être que d’une utilité fugitive, mais vitale46. Ses découvertes ne peuvent bouleverser l’évolution historique, elles ne peuvent que nous proposer des enseignements sur cette évolution. Le passé doit donc être malgré tout autorisé à parler, c’est en cela qu’il est un héritage que l’on doit assumer. Nous sommes loin ici des considérations pragmatiques de Farad’n cherchant dans l’histoire un savoir politique applicable. Pour Hadi Benotto, et ses contemporains, le passé lointain est bien incapable de tels enseignements. Un gouffre s’est creusé entre deux époques qui sont devenues incommensurables : le passé n’est seulement que le passé.47 Hadi Benotto est une moderne ; elle a effectué la conversion inaugurale de la science historique moderne, celle que résuma Ranke, non pas s’assigner la tâche de juger le passé, ou d’instruire le présent mais montrer comment les choses se sont effectivement passées.48 Les choses n’en sont pas plus simples pour autant : la vérité des choses passées ne se laisse pas si facilement établir, et la dire n’est pas sans risque. Si l’histoire nous renseigne d’abord sur notre propre évolution, elle soulève des enjeux identitaires importants, soit que son discours participe de la construction des identités individuelles ou collectives, soit qu’il les remette en cause. Dans ce dernier cas, l’historien explore le non-dit, ce qui était tu, dénié, mais n’en continuait pas moins à agir secrètement. C’est dans un non-espace, profondément enfoui, qu’Hadi-Benotto va fouiller pour en ressortir une mémoire perdue, le souvenir de traumatisme ancien, de projets passés, révélations qui se heurtent à la censure. Comment ne pas songer ici, derrière l’apparente référence à l’histoire, à la psychanalyse ?

15Cette modernité d’Hadi Benotto convient bien à une lecture du cycle comme métaphore du devenir de l’histoire occidentale. Si d’autres lectures sont possibles et souhaitables, l’enchaînement visible d’un livre à l’autre est frappant. De l’atmosphère médiévale et renaissante de Dune, dominé par l’antiquité écrasante pré-butlérienne, à la monarchie absolue de l’Empereur-Dieu de Dune et sa conclusion révolutionnaire et de là à l’univers industriel, hyper-technologique et post-moderne des deux derniers livres, bien des indices soutiennent cette lecture. Elle ne saurait être applicable en permanence et dans tous les détails, ni être la seule possible, mais semble pertinente. Tout au long du cycle, on assiste à une progression historique, technologique, économique, à une ouverture des sociétés - la Dispersion - en même temps qu’au surgissement de menaces plus complexes et d’aspect contemporain. À la monarchie absolue, ou au despotisme éclairé de Leto II, succède la menace totalitaire et destructrice des Honorées Matriarche, de leur bureaucratie militaire et technologisée. L’analogie avec les totalitarismes du vingtième siècle étant renforcée par la présence du groupe du Rabbi fuyant les persécutions. On comprend alors l’importance des références historiques dans ces volumes, et l’importance que le thème de l’histoire y prend, mais différemment, car aucune autre grande figure d’historien professionnel ne succède à Hadi Benotto. Absence notable s’expliquant sans doute par la place que prend le Bene Gesserit dans les deux derniers tomes, et avec lui la mémoire génétique des Révérendes mères.

16La mémoire génétique des Révérendes Mères, cette « Autre Mémoire »49, mémoire du corps50 remontant de génération en génération, voie intérieure51 qui offre un accès direct au souvenir des ancêtres passés, à travers un fil exclusivement féminin apparaît dès les premières pages du cycle par l’intermédiaire des révélations que Gaius Helen Mohiam inflige au jeune Paul. C’est dans un contexte bien différent que sa véritable nature est révélée : l’agonie de l’épice par Jessica et la transmission consécutives des souvenirs de la révérende mère fremen. On découvre alors le rapport particulier des Fremen à leur passé. Leurs révérendes mères, grâce à la drogue de l’épice conservent les souvenirs du passé, se les transmettent de génération en génération et les diffusent lors de transes collectives amenées par la drogue, moments d’intense communion. À travers cet accès direct aux souvenirs de leur peuple, les Fremen réaffirment leur identité et la solidarité de leur groupe, l’unité fondamentale nécessaire à leur survie, la base de leur vie sociale. Au sein du peuple Fremen, un historien est donc inutile, inconcevable. Quelle connaissance du passé s’offre alors à eux ? Pour Jessica la mémoire fremen se présente sous une forme fractale, une mise en abyme remontant de révérende mère en révérende mère jusqu’aux origines orales de l’histoire. Le passé transmis est une addition d’expériences personnelles, des faits en apparence insignifiants de la vie intime aux traumatismes majeurs et collectifs52. Il s’offre sans l’élaboration propre à l’écriture de l’histoire, sans travail explicite et recherché de figuration ou de narration. Le présent n’a donc pas de recul sur lui, il n’est que le réceptacle longtemps attendu53 d’un impératif, celui de se souvenir. Garder ce souvenir vivant constitue l’ethos fremen : « Ne jamais pardonner ! Ne jamais oublier ! »54. L’immédiateté de ce passé, le partage de cette mémoire si exigeante, sa fusion avec l’identité de chacun induit un rapport au temps particulier : l’espace d’expérience du passé, tout puissant, oblitère l’horizon d’attente des Fremen, qui ne subsiste dès lors qu’à travers un messianisme puissant. D’où l’incompréhension qui gouverna la rencontre inaugurale des Fremen et du planétologue Kynes, dont la vision est strictement inverse, puisque construite autour de la croyance au progrès, vision constitutive, elle aussi d’un certain messianisme. C’est d’ailleurs sur ce point que l’accord se fit, le messianisme scientifique se substituant à l’héritage religieux du passé, jusqu’à ce que l’arrivée de Paul révèle l’ampleur du malentendu. Le passé fremen est avant tout gouverné par la religion, dans la logique du roman et dans les allusions que le lecteur y trouve. Héritiers des Vagabonds Zensunni, les Fremen sont définis par la perte d’un passé désirable : d’une part leur exil initial rappelle la perte de l’Eden, d’autre part ils appartiennent aux Zensunni guidés par la volonté de retrouver « la voie de nos pères »55. Après ces chutes, leur histoire n’est que traumatisme et injustice, jusqu’à leur paradoxal refuge, l’enfer d’Arrakis. La question reste ouverte de savoir si cette focalisation sur les atrocités subies n’est pas due tout autant à la manière de transmettre le passé qu’est la mémoire qu’à la trajectoire historique singulière du peuple fremen. On constatera brièvement comment dans le dernier livre du cycle la mémoire de l’Israël Secret est organisée d’une manière très proche : révérende mère sauvage, rituels quotidiens et partage communautaire périodique56.

17N’envisager le passé qu’à travers une mémoire toute puissante c’est prendre le risque de finir gouverné par lui, de devenir une abomination, telle Alia dans Les Enfants de Dune. Il revient à Leto II et à sa soeur de formuler clairement les défis que pose cette mémoire envahissante. On ne peut reléguer et dénier le passé que l’on porte en soi57, il faut l’utiliser, l’amalgamer, accepter d’être transformé par lui, mais non possédé58, garder la possibilité d’un futur ouvert. La mémoire ne peut être à elle seule source de sagesse si l’on ne sait ordonner ses souvenirs et appliquer ses connaissances59. D’autant plus que la mémoire ne restitue pas le passé, mais le reconstruit, ce qui ne manque pas de poser certains problèmes pour qui veut compter uniquement sur elle60. On comprend alors que le Bene Gesserit ait un usage bien plus prudent de sa mémoire seconde que les Fremen, mais cet usage suffit à exclure, en apparence, les historiens. Archéologues et lieux de conservation semblent inutiles et sont proclamés comme tels61. Pourtant le lecteur ne peut manquer de se rappeler la figure d’Hadi Benotto et de croiser régulièrement celle de l’acariâtre soeur archiviste, Bellonda. Le Bene Gesserit envisage la discipline historique d’un point vue très pragmatique, instrumental, à la manière d’un levier politique62. Ce qui lui permet d’avoir cette perspective, c’est précisément de pouvoir utiliser la mémoire seconde pour comparer la réalité, telle que conservée dans le souvenir, au récit dont doivent se contenter ceux qui n’ont pas ce don. Écrire le récit du passé, en donner une interprétation particulière, c’est le recréer et ainsi influencer sur le futur, ainsi que l’affirme Leto II dont la mémoire seconde est encore bien plus vaste63. Ignorer le passé c’est donc se condamner à le revivre64, ou dit autrement, vouloir le répéter suppose de contrôler d’abord l’enseignement de l’histoire, ainsi que l’affirme la première épigraphe du dernier livre du cycle65. La participation d’Hadi Benotto aux fouilles de Dar-es-Balat n’était sans doute pas désintéressée… On peut surtout considérer chaque soeur comme une historienne66, ou une communauté d’historiens auto-suffisante. Les Soeurs n’ont donc pas manqué de développer une forte assurance dans leur capacité à connaître, conserver et dire le passé. Bellonda incarne cette assurance, le lecteur ayant été à plusieurs reprises confronté à des comptes-rendus issus du B.G. dont la fiabilité, hautement proclamée, est confirmée par leur appartenance à la chronique du chapitre67.

18Cette belle assurance n’est cependant mise en scène dans les deux derniers livres que pour mieux révéler sa destruction. Les Hérétiques de Dune s’ouvrent en effet sur une critique radicale de ces comptes-rendus, et des historiens, par le Bashar Teg68. Une dernière figure de l’historien se construit alors, mais en négatif. Très sévère pour la discipline elle ne correspond pas réellement à un personnage du roman, à l’exception des neufs historiens brûlés par Leto. L’historien est le badaud de l’histoire, attiré par le sang et les événements les plus accidentels. À ce titre, l’écriture de l’histoire devient une activité de diversion qui distraie l’attention des influences secrètes69. Les structures de pouvoir, de richesses, sont cachées, les Archives ne doivent pas être regardées comme sûres : outre leur fragilité face au temps, elles enregistrent surtout les processus de diversion qui s’organisent tout au long de l’histoire. Sans compter que dans leur arrogante apparence d’objectivité70, elles véhiculent les préjugés de ceux qui les ont rédigés, et de leur language, toute vision figée de l’univers ne pouvant être qu’inappropriée. Quand à la minorité d’historiens échappant à ces processus de restriction elle est assez rapidement éliminée par les puissants71. Derrière les apories soulevées par Teg, l’historien victime de sa curiosité et de sa fascination, l’historien instrument des puissants et cachant la vérité qu’il devrait révéler, l’historien obligé d’utiliser des mots pour raconter un passé que les mots figent et déforment, jaillit en fait l’exigence de la remise en cause de toute autorité passé : le passé doit être constament réinterprété par le présent72. La dernière figure de l’historien construite par le cycle le renvoie finalement à son humanité d’où il ne saurait prétendre s’abstraire : face à l’évolution il n’y a pas de pinacle73.

19Le présent et le futur ne peuvent exister que dans l’ouverture, la reconnaissance de la relativité de toute chose, la liberté, la surprise ! Après que Leto II ait libéré le futur de l’humanité de la prescience, Teg rappelle qu’on ne saurait pas plus autoriser le passé à diriger le présent. Au terme du cycle tant l’horizon d’attente du futur que l’espace d’expérience du passé sont ouverts au libre devenir des protagonistes. Dès lors ceux-ci ne sont plus soumis aux contraintes de l’histoire du cycle, ni même aux contraintes du texte. C’est donc de manière très cohérente que le cycle s’achève, à travers l’action de Duncan Idaho, sur une situation d’ouverture qui est une situation de liberté, liberté qui émerge sous les yeux de quiconque aurait espéré la réenfermer dans un futur contraint ou dans un passé répétable. Aussi, si tout au long du cycle les figures d’historien ont suscité d’assez nombreuses réflexions sur l’histoire, en apparence éparses et parfois contradictoires, elles composent finalement un motif puissant, jusque dans les limites finales apportée par Teg, motif élaboré dans l’enchaînement des œuvres, et pleinement cohérent avec le reste de l’enseignement de Frank Herbert.

Notes de bas de page numériques

1 GoD, p. 73 (God Emperor of Dune − abréviations bibliographiques en fin de texte).
2 « Internal evidence of the handwritten account… », GoD, p. 73.
3 GoD, p. 64.
4 GoD, p. 124.
5 « some of your bloody executions », GoD, p. 134.
6 GoD, p. 137.
7 « Ten thousand years since Leto II began his metamorphosis », HoD, p. 83
8 Dune, appendice II, p. 574.
9 Plusieurs utopies s’y écroulent sous le poids de leurs contradictions et de leur immobilisme : la société fremen, l’empire de Leto II. Le lien entre le Jihad Butlérien et l’utopie est explicitement affirmé dans CHD où la Très Honorée Matriarche confesse « Science holds the keys to utopia » (p. 104). La veine satirique − et comique − est explicite dans l’appendice 2 de Dune.
10 « The pittance of data which the Butlerians left us », DM, p. 92.
11 Dune, p. 69, lors de la rencontre avec Mapes où le thème du passé, de la trace, de la mémoire est très présent.
12 DM p. 42 à propos du kontar ; p. 110 à propos de Damas et Bagdad.
13 DM, p. 91-93.
14 « I have two early Greek in silver and a perfect gold obol ». CHD, p. 153.
15 « Cottages at Cordeville. […] Vincent Van Gogh. The thing dated from a time so ancient that only rare remnants such as this painting remained to send a physical impression down the ages », HoD, p. 146 voir aussi CHD, p. 174
16 « It is probable that a rabbi from ancient times would not find himself out of place behind the Sabbath minora of a Jewish household in your age », CHD, p. 35.
17 Cf. G. Genette, Palimpsestes. La Littérature au second degré, Seuil, Paris, 1982, p. 7-14.
18 Encore qu’elle soit présentée par Yueh comme ayant un intérêt historique : « It has much historical truth in it as well as good ethical philosophy », Dune, p. 55.
19 « They say she has pretensions of a literary nature. Let us hope she finds solace in such things ; she’ll have little else », Dune, p. 562. L’importance de l’œuvre laisse déduire qu’elle n’eut pas en effet grand chose d’autre.
20 Dune, p. 544 : « classic in its hauteur, untouched by tears, completely undefeated ».
21 « … she swears she loved him and knew it not. She reviles her Sisterhood », DM, p. 221.
22 « … they named you Irulan ? Or is it Ruinal ? […] Ruinous Irulan », CoD, p. 248.
23 « Farad’n knew his own talents and held few illusions about them. He was a historian-archaeologist and judge of men », CoD, p. 207.
24 « without such information, one cannot govern », CoD, p. 186.
25 « How attractive it remained, the urge to retire from this game into his preferred pursuits−historical research and learning the manifest duties for ruling here on Salusa Secundus. », CoD, p. 184 ; « I’m going back to my books and the other pursuits which hold more interest for me », CoD, p. 194.
26 « …one learns from books and reels only that certain things can be done. Actual learning requires that you do those things », CoD, p. 201 « … there was a deep emotional difference between history as recorded […] and the history which one lived », CoD, p. 174.
27 « It […] flattered your real talent, which is that of historian. You’ve a definite genius for reading the present in terms of the past. You’ve anticipated me on several occasions », CoD, p. 378.
28 F. Nietzsche, Considérations inactuelles I et II, tr. fr. P. Rusch, Paris, 1992, p. 94.
29 « …the influence of a planet upon the mass unconscious of its inhabitants has never been fully appreciated », CoD, p. 186.
30 « I’ve been reading about their Planetologist… », CoD, p. 173.
31 « The highest function of ecology is understanding consequences. […] We are generalists […] The physical qualities of a planet are written into its economic and political record », Dune, p. 314-318.
32 « … obvious higher-order influences in any planetary system », CoD, p. 285.
33 « …those long drifts of change which a generation may fail to notice », CoD, p. 313.
34 « Then, as his planet killed him, it occurred to Kynes that his father and all the other scientists were wrong, that the most persistent principles of the universe were accident and error », Dune, p. 320.
35 « What small events ! An argument between two women… », CoD, p. 86.
36 Cf. J. Stengers, Vertige de l’historien. Les histoires au risque du hasard, Le Plessis-Robinson, 1998, p. 24-26 où les limites de l’argument sont clairement posées en ce que l’attention portée à “la petite cause” fait abstraction des contextes dans lesquels elle s’inscrit.
37 Cf. P. Ricoeur, Temps et récit (3) : Le temps raconté, Point-Seuil, Paris, (1985), 1991, p. 277-278 note 3.
38 P. Ricoeur, op. cit., p. 375-390.
39 Il est piquant de constater que l’exemple pris par Bronso comme typique de la vulgate historienne sur Arrakis − l’intérêt porté au distille − est précisément repris et développé par Farad’n (CoD, p. 185).
40 « I was caught by the shallowness of the common view of this planet [] a one view planet », DM(Int.).
41 DM, p. 8-9.
42  « Q : - What led you to take your particular approach to a history of Muad’Dib’ ? / : - Why should I answer your questions ? / Q : - Because I will preserve your words. / A : - Ahhh ! The ultimate appeal to a historian ! », DM (Int.).
43 GoD, p. 452, HoD, p. 38 : « The reports by Archaeologist Hadi Benotto were marked : “Suppressed by orders of the Rakian priesthood. »
44 Cela se déduit de l’entretien avec le prêtre, mais pour qui lit seulement l’extrait donné dans les éditions anglaises ou françaises, il semble se situer nettement après la fin du règne de Paul, la discordance entre les deux étant difficilement explicable.
45 Selon l’inscription de Dar-es-Balat : GoD, p. 44.
46 « The admittedly fugitive but vital uses of archaeology must have their day ! », GoD, p. 453.
47 « Ahhh, but it’s the past. Don’t you understand ? It’s only the past ! » GoD, p. 4.
48 Cf. P. Ricoeur, op. cit., p. 272 n. 1. 
49 « other memory », Dune, p. 412 et CHD, p. 177, traduit en français par « mémoire seconde ».
50 « she can look many places in her memory - in her body’s memory. We look down so many avenues of the past… »., Dune, p. 24.
51 « Speaker ». CHD, p. 206-207.
52 Dune, p. 410 -413.
53 « I’ve been a long time waiting for you », Dune, p. 411.
54 Dune, p. 413.
55 Id., et articles Fremen et Zensunni du Lexique de l’Imperium.
56 « … the chosen people would never forget. No more than they could forgive. Memory kept fresh in daily ritual (with periodic emphasis in communal sharings) cast a glowing halo on what the Rabbi knew he must do », CHD, p. 44.
57 « The past-within cannot be relegated to the unconscious. That is a dangerous course for any human », CoD, p. 89.
58 « … we must not suppress the past entirely. We must use it, make an amalgam of it … », CoD, p. 92.
59 CHD, p. 61 (conversation de Rebecca et du Rabbi sur la mémoire et la conservation du passé).
60 HoD, p. 429 (citation du manuel du Mentat).
61 « The Sisterhood had no need for archaeologists. […] We have no attic storerooms », CHD, p. 5.
62 En lui-même le thème de la Missionaria Protectiva mériterait toute une étude.
63 « Historians exercise great power and some of them know it. They recreate the past […] Thus, they change the future as well », HoD, p. 403.
64 CHD, p. 4.
65 « Those who would repeat the past must control the teaching of history », CHD, p. 1.
66 « As a Reverend Mother, you will relearn history in each new moment », CHD, p. 231.
67 « … judged reliable and worthy of entry into the Chronicles of the Chapter House », GoD, p. 73 et HoD, p. 5.
68 HoD, p. 5-7.
69 HoD, p. 5-7 et p. 504 ; CHD, p. 71.
70 CHD, p. 63 où la discussion entre Rebecca et le Rabbi reprend la question.
71 HoD, p. 6 et p. 504-505.
72 « The past must be reinterpreted by the present », CHD, p. 232.
73 HoD, p. 6.

Annexes

Abréviations Bibliographiques 

Dune : Dune, NEL, Londres, 1990 (1ère édition 1965), 605 p.

DM : Dune Messiah, NEL, Londres, 1985 (1ère édition, 1969), 222 p.

(manque l’entretien d’un prêtre et de Bronso, abrégé DM(Int.)).

CoD : Children of Dune, NEL, Londres, 1990 (1ère édition, 1976), 380 p.

GoD : God Emperor of Dune, NEL, Londres, 1990 (1ère édition, 1981), 454 p.

HoD : Heretics of Dune, NEL, Londres, 1990 (1ère édition, 1984), 508 p.

CHD : Chapter House Dune, NEL, Londres, 1990 (1ère édition, 1985), 476 p.

Pour citer cet article

Benoît Rossignol, « Figures de l’historien dans le cycle de Dune de Frank Herbert », paru dans Cycnos, Volume 22 n°2, mis en ligne le 15 décembre 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=589.


Auteurs

Benoît Rossignol

Benoît Rossignol, en 1972, maître de Conférences en histoire romaine à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il a soutenu sa thèse de doctorat en 2004 : Études sur l’empire romain en guerre durant le règne de Marc-Aurèle (161-180). Ses recherches portent sur l’histoire politique et sociale de l’empire romain.