Cycnos | Volume 22 n°2 La science-fiction dans l'histoire, l'histoire dans la science-fiction - 

Eric Bachellerie  : 

Le Motif du tableau onirique (1864-1914) dans les récits de Verne, Rosny aîné, Renard, Haraucourt

Résumé

Les sciences naturelles ont mis à mal tout du long du dix-neuvième siècle plusieurs certitudes partagées de tous : le temps devient profond, la vie un heureux hasard, l’espèce humaine une anecdote, l’Homme un parent de la bête. Le monde d’après Lamarck et Darwin est inouï, inspirant au commun des sentiments confus : scepticisme, angoisse, émerveillement… Face à ces creux de l’imaginaire, la littérature française de science-fiction de la seconde moitié du dix-neuvième siècle a multiplié les expérimentations pour intégrer substantiellement au récit le temps infini, la violence primordiale, le primat du hasard, l’incertitude de l’origine. Le motif du tableau onirique, condensant une séquence de temps rêvé, en est une. Un personnage à demi conscient ou halluciné est transporté par la pensée dans une scène ou un tableau du passé reculé (équivalence du temps et de l’espace). Par touches successives, la représentation est peuplée de créatures puis animée pour au final reconstituer une certaine histoire de la Vie. Une telle fresque impressionniste parcourt des nouvelles, romans, essais romancés de Verne, Rosny aîné, Renard, Haraucourt sur un demi-siècle (1864-1914). Ce travail montre que ce motif du rêve puisant dans les concepts des sciences naturelles en train de se faire est à l’origine d’une langue particulière avec ses codes propres (procédant par collage, par combinaison, par condensation) permettant d’écrire une certaine histoire de la Vie.

Index

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Plan

Texte intégral

1De nombreuses questions sur le Temps et l’Origine qui ont hanté l’homme de la seconde moitié du dix-neuvième siècle parcourent les récits de science-fiction de cette période. Ainsi, dans « L’Eternel Adam », nouvelle posthume de Jules Verne publiée pour la première fois dans le recueil Hier et demain (1910), la voix du narrateur s’interroge :

 Oui, l’homme était grand, plus grand que l’univers immense, auquel il commanderait en maître un jour prochain. Alors, pour que l’on possédât la vérité intégrale, ce dernier problème resterait à résoudre : « Cet homme, maître du monde, qui était-il ? D’où venait-il ? Vers quelles fins inconnues tendait son inlassable effort ?  » 

2Les sciences naturelles ont ruiné tout du long du dix-neuvième siècle une somme de certitudes : le temps devient de la sorte profond, la vie un heureux hasard, l’espèce humaine une anecdote, l’Homme un parent de la bête. Le monde d’après Buffon, Lamarck, Lyell, Lartet, Boucher de Perthes, Owen et Darwin est inouï, inspirant au commun des sentiments confus : scepticisme, angoisse, émerveillement… Dans la pratique, les théories scientifiques transformiste, uniformitariste, évolutionniste ont anéanti le schème d’un monde harmonieux, jeune, né avec l’homme, pour l’homme.

3Face à ces creux de l’imaginaire, la littérature a multiplié les expérimentations pour intégrer substantiellement au récit le temps infini, la violence primordiale, le primat du hasard, l’incertitude de l’origine. Depuis le Voyage au centre de la terre (1864) et sur un demi-siècle, la littérature française de science-fiction a joué des potentialités générées par une science biologique foisonnante et débordante : débusquer les non-dits, combler les omissions, extrapoler au long terme…

4Dans la construction de cet imaginaire du passé lointain, la science-fiction française a proposé un traitement littéraire original reposant sur une utilisation particulière du motif du rêve. Un personnage à demi conscient ou halluciné est transporté par la pensée dans une scène ou un tableau du passé reculé (équivalence du temps et de l’espace). Par touches successives, la représentation est peuplée de créatures puis animée pour au final reconstituer une certaine histoire de la Vie. Une telle fresque impressionniste parcourt des nouvelles, des romans, des essais romancés de Verne, Rosny aîné, Renard, Haraucourt.

5Ce motif du rêve, puisant dans les concepts des sciences naturelles en train de se faire, est à l’origine d’une langue avec ses codes propres (procédant par collage, par combinaison, par condensation) permettant d’écrire une histoire de la Vie.

6La conscience du temps profond est une intuition du naturaliste et philosophe Georges Louis Leclerc, comte de Buffon, qui le premier dans Les Epoques de la nature (1778)1 fractionne l’histoire de la Terre en époques et fait remonter son origine à 75000 ans (dans les manuscrits, le nombre de trois millions d’années est avancé). La notion s’est ensuite amplifiée avec le géologue Charles Lyell qui dans les Principes de géologie (1830-1833)2 fait la démonstration de l’extrême lenteur des transformations géologiques avec comme corollaire une Terre âgée de plusieurs millions d’années. Elle s’est encore allongée avec le naturaliste Charles Robert Darwin qui dans L’Origine des espèces (1859) 3 conclut à des estimations de plus de 300 millions d’années d’existence pour le seul règne animal et postule l’existence de variations infinitésimales au sein des espèces.

7Un nombre important de textes de la littérature française se sont risqués à la notion de « temps profond » 4 au travers du motif du rêve. La première expérimentation est à créditer à Pierre Boitard, botaniste et géologue empreint d’idées transformistes et auteur d’un des premiers récits de science-fiction publié dans le Musée des familles de juin 1836 à novembre 18375. D’autres expérimentations appartenant aux littératures populaire, fantastique ou réaliste parcourent la seconde moitié du dix-neuvième siècle avec des auteurs aussi prestigieux que Dumas6, Sand7, 8, Flaubert9. Mais les précédents récits ont été écartés au profit des seuls récits de science-fiction présentant un triple dénominateur commun : textes datant d’après la première traduction française (1862), par Clémence Royer, de L’Origine des espèces10; textes de science-fiction plaçant les sciences naturelles au cœur du récit ; textes d’auteurs de science-fiction profondément pénétrés des questions de la biologie.

8Sur le juste demi-siècle allant de 1864 à 1914, cinq œuvres se détachent avec le Voyage au centre de la terre (1864) de Jules Verne11, La Légende sceptique (1889) et La Mort de la terre (1910) de Joseph-Henri Rosny12 13, Le Brouillard du 26 octobre (1913) de Maurice Renard14, Daâh, le premier homme (1914) d’Edmond Haraucourt. Ces récits – roman, nouvelle, essai romancé – sont empreints d’un fort paratexte scientifique d’époque et sont l’œuvre d’amateurs passionnés de sciences, en particulier de sciences naturelles : géologie, biologie, paléontologie…

9Le Voyage au centre de la terre constitue le 3ème Voyage extraordinaire qui raconte l’expédition du professeur Lidenbrock, accompagné de son neveu Axel et du guide Hans, dans les profondeurs du globe terrestre. Il s’agit de résoudre une double énigme en suspens à l’époque : Quelles sont les températures qui règnent dans les entrailles de la Terre ? Quelle est la structure des zones internes du globe15 ? Axel, lors de la traversée d’une mer souterraine, se laisse emporter par son imagination, mi-conscient, mi-halluciné, et parcourt le roman de la paléontologie16.

10« La Légende sceptique » est un essai romancé, sorte de synthèse de l’œuvre fantastique et de science-fiction de Rosny aîné, qui raconte l’histoire de Luc, un être du vingtième siècle, sensible et reclus, partageant son existence entre des rêves lucides et des rêves obscurs. Une période de rêves obscurs, sortes de grands hymnes harmonieux courant dans son cerveau, le fait remonter aux âges primordiaux17.

11« La Mort de la terre » est un récit des temps futurs et lointains qui raconte la lente agonie des derniers hommes dans un ultime combat contre d’étranges créatures minérales et magnétiques, les ferromagnétaux, se multipliant sur la planète par la transformation du fer industriel ou des globules rouges des hommes. Tang, alors dernier homme sur la Terre, dans un ultime rêve, parcourt l’histoire des règnes successifs18.

12« Le Brouillard du 26 octobre » est une des nouvelles du recueil Monsieur d’Outremort et autres histoires singulières qui relate l’expérience faite par le botaniste Chanteraine et le géologue Fleury-Moor d’un mirage intégral dans le temps. Les deux hommes de science sont projetés dans une scène du passé lointain sur le mode de l’hallucination consciente19.

13« Daâh, le premier homme » est un roman palethnologique qui tente de reconstituer de l’intérieur les premières expériences intellectuelles de l’homme profond, originel, celui du commencement absolu. Entouré d’une nature brutale, il ressent parfois face à la puissance extérieure des sensations, des réminiscences héritées de ses ancêtres encore prisonniers de la chair20.

14Lire Verne, Rosny Aîné, Renard, Haraucourt, c’est pénétrer l’histoire, ou plutôt les histoires : histoire de la littérature, histoire des mentalités, histoire des idées, histoire des sciences, histoire de la Vie.

15C’est l’histoire de la littérature avec cette ambition partagée de marquer la « grande » littérature française21 et avec la genèse ex nihilo d’une forme singulière de récits de science-fiction : récits d’anticipation pour Verne, récits d’imagination scientifique et récits préhistoriques pour Rosny aîné, récits parascientifiques dits « merveilleux-scientifiques » pour Renard, récits palethnologiques pour Haraucourt.

16C’est l’histoire de la quotidienneté avec ce même travail journalistique de description et d’analyse de l’histoire en train de se faire : Verne, Rosny aîné, Renard, Haraucourt ont été habités par un idéal de la connaissance totale, par l’encyclopédisme, via des lectures, correspondances, mises en fiches, réécritures22

17C’est l’histoire des sciences et des idées avec cette même jouissance jubilatoire de se faire témoin, exégète ou pédagogue des discussions et polémiques scientifiques du dix-neuvième siècle, en particulier celles participant des sciences naturelles.

18Mais c’est surtout le récit fantasmé en même temps que documenté de l’histoire de la Terre, de la Vie, de l’Homme sous la forme d’un même tableau onirique… Un rêve court, de quelques lignes à quelques pages, brise la narration et place le lecteur (ainsi que le ou les personnages) face à un instantané photographique de l’Histoire.23 Le rêve n’est pas la conséquence recherchée d’un abandon volontaire du corps et de l’esprit au monde « superstant » pour reprendre une expression de Charles Nodier, mais bien plutôt le rêve construit et pictural que décrira la psychanalyse.24 Il fait suite à un effort physique doublé d’un acte intellectuel de compréhension ; il est une connaissance qui se construit.

19Axel, le héros vernien, remonte ainsi jusqu’à la quintessence de son être dans un télescopage poétique de périodes géologiques : « Mon corps se subtilise, se sublime à son tour et se mélange comme un atome impondérable à ces immenses vapeurs qui tracent dans l’infini leur orbite enflammée ! » (p. 223).

20Tang, le héros rosnyen, faisant le voyage contraire, partant des temps originels, prend conscience de l’héritage ancestral dans un parcours accéléré de l’histoire de la Terre et de la Vie :

Quelque chose qui avait vécu dans la mer primitive, sur les limons naissants, dans les marécages, dans les forêts, au sein des savanes, et parmi les cités innombrables de l’homme, ne s’était jamais interrompu jusqu’à lui… (p. 177).

21Comme le note Bachelard dans son Introduction à la Bible de Chagall (1960), il est une différence de genre entre l’histoire d’avant l’écriture reconstituée par les sciences et celle ressuscitée par les arts :

Les savants de la paléontologie nous disent une tout autre histoire. Avec des chiffres ajustés à un calendrier de fossiles, ils nous parlent d’un homme quaternaire. J’imagine assez bien cet être vêtu de peaux de bête et mangeant de la viande crue. Je l’imagine mais je n’en rêve pas. Pour entrer dans les songes de l’homme, il faut être un homme. Il faut être un ancêtre, être vu dans une perspective d’ancêtre, en transposant à peine des figures qui sont dans notre mémoire. […] En les contemplant on est pris dans une grande rêverie de moralité25.

22Les récits de Verne, Rosny aîné, Renard, Haraucourt sont des expériences conjecturales pour approcher l’origine et l’histoire de l’Homme, de la Vie, de la Terre. Ils sont les premiers essais narratifs pour dire le temps profond, la variation infinitésimale, la filiation équivoque, les espèces disparues, le hasard omnipotent, sans copier la technicité chiffrée de l’exposé scientifique ou plagier l’entre deux inconfortable du récit de vulgarisation. Par le rêve qui permet de condenser les durées, de superposer les scènes, de concilier les incohérences sans plonger le lecteur dans le scepticisme, ils ont entrepris de libérer l’imaginaire, la poétique, le merveilleux, le fantastique des sciences de la Terre, de la Vie, de l’Homme.

23Au départ de la séquence rêvée, les dimensions sont brouillées, le temps et l’espace sont confondus, et le lecteur en compagnie du ou des personnages rêvant est entraîné dans une descente ou une remontée rapide de l’histoire : Axel est « emporté dans les merveilleuses hypothèses de la paléontologie » (p.220), Tang refait « le grand voyage vers l’amont des temps » (p. 176), Luc « remonte au Départ » (p. 494), Chanteraine et Fleury-Moor sont l’objet d’un « mirage intégral dans le temps et touchent une scène du passé » (pp.504 505), Daâh ressent les « âges d’exubérance depuis longtemps révolus pour la terre » (p. 37).

24Ensuite, déclinant une certaine iconographie scientifique née avec Georges Cuvier au début du dix-neuvième siècle, consistant à peindre une succession de scènes pour illustrer le spectacle de la Vie au fil des âges26, les récits du corpus procèdent du collage, de la superposition, de l’enchaînement d’instantanés (importance des métaphores photographiques dans la nouvelle de Maurice Renard). Ces séries exemptes ou presque de références directes à des personnages, des écrits ou des découvertes appartenant à l’histoire des sciences, intègrent plutôt des idées, des lois, des objets des sciences naturelles qui sont transposables en images.

25Se bousculent alors pêle-mêle les images d’Epinal de l’histoire des sciences naturelles avec le refroidissement de la Terre et les époques de Buffon, la Chaîne du progrès et les ruminants colossaux de Lamarck27, les dinosaures et les archétypes d’Owen, les ichtyosaures et l’uniformité de l’état physique de Lyell, le grand arbre des espèces et le gradualisme de Darwin. Tout un bestiaire merveilleux, rangé par âge et degré de complexité, apparaît dans une agitation primale : courses, hurlements, halètements… Ce sont l’anoplothérium ou le mégathérium de Verne, le dinothérium, ou le ptérodactyle de Rosny, le diplodocus ou l’iguanodon de Renard, les sauriens ou le mammouth d’Haraucourt.

26Les auteurs du corpus ressuscitent les espèces disparues, les êtres gigantesques, terrifiants en même temps que fascinants, un peu à la manière des prolongements fantasmés de quelque scientifique :

Alors pourraient réapparaître ces genres d’animaux dont les roches anciennes de nos continents ont conservé la mémoire. L’énorme iguanodon pourrait revenir dans les forêts, l’ichtyosaure dans la mer, et le ptérodactyle voleter de nouveau dans l’ombre des bocages de cyathéacées28.

27Mais plus que les espèces disparues à la charge émotionnelle certaine (dinosaures, mastodontes, pithécanthropes), ce sont les forces temporelles et énergétiques qui animent et font la spécificité des histoires de Vie reconstituées par les récits de Verne, Rosny aîné, Renard, Haraucourt. Les auteurs jouent des périodes géologiques (poétique des noms) et de l’énergie (poétique de la physique) pour insuffler l’Être dans leur séquence rêvée de temps profond.

28Fascinés par les époques reculées et les longues durées, les récits du corpus s’amusent des troubles, mi-terreur mi-hypnose, que suscitent les chiffres formidables déclinés à l’infini (siècles, millénaires, siècles de siècles, milliers de siècles, millions d’années, millions de siècles), la modernité presque ridicule de l’Homme ou les termes magiques de l’échelle des Temps : pliocène, miocène, éocène, crétacé, jurassique, trias, permien, carbonifère, dévonien, silurien, cambrien…

29Verne se délecte à l’idée de faire ressurgir les « époques bibliques de la création, « l’époque secondaire », « la période de transition », « le dévonien ». Rosny jubile en fantasmant sur « la matrice du secondaire », « le crétacé » et « le tertiaire ». Renard badine en exhibant « la période néozoïque », « le pliocène » peuplé d’hommes (c’est le pithécanthrope d’Eugène Dubois) ou même « le miocène » (la fiction littéraire dépassant alors l’histoire des sciences). Haraucourt, plus généraliste, fait montre de fascination pour « la période houillère », « les âges d’exubérance », « l’âge tertiaire », « l’âge quaternaire » et « l’ère pléistocène » tyrannisés par les carnassiers géants et timidement parcourus par un homme encore rare…

30De plus, dépassant en cela la vision dominante de l’histoire de leur époque (histoire événementielle passant sous silence le temps long, l’organique et le milieu), Verne, Rosny aîné, Renard, Haraucourt ont incarné leur rêve en y insufflant la poétique d’une physique : la chaleur pour Verne et Haraucourt, la lumière pour Rosny, la chaleur et la lumière pour Renard. C’est alors que transparaît une image d’une puissance certaine :

Le plissement alpin hérissait maintenant ses cimes réfrigérantes ; mais, en même temps, qu’avait surgi cet énorme congélateur, une chaudière s’était parallèlement creusée ; à l’occident de l’Europe, un océan plus large étalait sous les tropiques ses immenses surfaces d’évaporation. Entre ce foyer de chaleur et ce foyer de refroidissement, le courant d’air emportait avec lui une marée de nuages : inlassablement, depuis des siècles, la houle des nuées roulait de la région marine vers les régions montagneuses. A travers une enveloppe si dense, le soleil ne brillait presque plus jamais […]. (Edmond Haraucourt, pp 34-35)

31L’histoire de la Terre, de la Vie, de l’Homme telle que rêvée par la littérature de science-fiction française moyennant une séquence de temps profond constitue un marqueur ou indicateur symptomatique des histoires sur la seconde moitié du dix-neuvième siècle : histoire de la littérature, en particulier de science-fiction, dans la mesure où des auteurs de renom, originaux, et des textes de qualité, puissants, ont expérimenté les potentialités du motif du rêve ; histoire des mentalités lorsque le motif du rêve offre un témoignage élaboré et multidimensionnel des crises de sensi-bilité, des opinions passionnées face à la rupture paradigmatique, à l’effondrement du cadre culturel (fascination et terreur devant l’infinité du Temps, la puissance de la Nature, la contingence de l’Homme, l'ingression de l’Autre) ; histoire des idées et des sciences tant ces récits intègrent des hypothèses, des faits, des concepts ou des bouts de théories scientifiques, et télescopent les disciplines : paléontologie, biologie, anthropologie, thermodynamique, photochimie

32Par ailleurs, ces morceaux de textes littéraires, ces scènes picturales, condensées en même temps que solidement délimitées, parlent encore puissamment au lecteur d’aujourd’hui, constituant une aventure toujours efficiente de la perception par une image totale de domaines parmi les plus fascinants et complexes de la science, les sciences de la Terre, de la Vie et de l’Homme :

Comme la rêverie est toujours considérée sous l’aspect d’une détente, on méconnaît ces rêves d’action précise que nous désignerons comme des rêveries de la volonté. Et puis, quand le réel est là, dans toute sa force, dans toute sa matière terrestre, on peut croire facilement que la fonction du réel écarte la fonction de l’irréel. On oublie alors les pulsations inconscientes, les forces oniriques qui s’épanchent sans cesse dans la vie consciente. Il nous faudra donc redoubler d’attention si nous voulons découvrir l’activité prospective des images, si nous voulons placer l’image en avant même de la perception, comme une aventure de la perception29

Notes de bas de page numériques

1 Buffon George Louis Leclerc (comte de), Les Epoques de la nature..Supplément à l’histoire naturelle. Tome cinquième, Paris : Imprimerie Royale, 1778, 254 p.
2 Lyell Charles, Principles of Geology, Being an Attempt to Explain the Former Changes of the Earth’s Surface by Reference to Causes Now in Operation, Londres : John Murray, 3 volumes, 1830-1833
3 Darwin Charles Robert Darwin, L’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie, Paris : Ed. Flammarion, Coll. GF, n° 685, 1992 (1859), 604 p. (traduction de l’anglais par Becquemont Daniel)
4 Gould Stephen Jay, Aux racines du temps, Paris : Ed. Grasset, Coll. biblio essais, n° 4247, 1997 (1987), 318 p. (traduction de l’américain par Ribault Bernard)
5 Boitard Pierre, Etudes antédiluviennes. Paris avant les hommes. L'Homme fossile... Histoire naturelle du globe terrestre, Paris : Ed. Passart, 1861 (posthume), 1 volume in-8, 494 p. (partiellement disponible sur www.trussel.com/prehist/prehistf.htm)
6 Dumas Alexandre, Isaac Laquédem, Paris : Editions de la Bibliothèque mondiale, n° 55, 1956, 250 p. [in Le Constitutionnel, 1852-1853, roman inachevé pour cause de censure d’Empire] (disponible sur www.dumaspere.com/pages/biblio)
7 Sand George, Laura, voyage dans le cristal, Paris : Ed. Pocket, Coll. Pocket Classiques, n°6296, 2004, 199 p. [in La Revue des Deux Mondes, Deuxième période, Quarante-neuvième volume, janvier-février 1864 (1er janvier et 15 janvier)]
8 Sand George, « La Fée Poussière » in Contes d’une grand-mère, Paris : Ed. Flammarion, Coll. GF, n° 1194, 2004, 509 p. (394-405) [in Le Temps, 11 août 1875]
9 Flaubert Gustave, Bouvard et Pécuchet, Paris : Ed. Gallimard, Coll. Folio classique, n°3252, 2003 (1881, œuvre posthume), 572 p.
10 Darwin Charles, De l’origine des espèces, Paris : Ed. Flammarion, Coll. Les meilleurs auteurs classiques français et étrangers, 2 volumes, 1918, 645 p. (traduction de l’anglais par Royer, Clémence, sur la sixième édition anglaise, 1862)
11 Jules Verne, Voyage au centre de la terre, Paris : Ed. Pocket, Coll. Pocket Classiques, n°6056, 1999 (1864), 487 p. [Paris : Ed. J. Hetzel, Bibliothèque d’éducation et de récréation, 1867 (2ème édition augmentée et illustrée avec vignettes de Riou Edouard)]
12 Rosny Aine Joseph-Henri, « La Légende sceptique. Essai romancé » in Récits de science-fiction, Verviers (Belgique) : Ed. Marabout, Bibliothèque Marabout, n° 523, 1975, 510 p. (467 - 507) [in La Revue indépendante, n° 33-38, juillet-décembre 1889]
13 Rosny Aine Joseph-Henri, « La Mort de la Terre » in Récits de science-fiction, Verviers (Belgique) : Ed. Marabout, Bibliothèque Marabout, n° 523, 1975, 510 p. (126 - 177) [in Annales politiques et littéraires, n° 1405-1412, 29 mai - 17 juillet 1910]
14 Renard Maurice, « Le Brouillard du 26 octobre » in M. d’Outremort, Paris : Ed. Robert Laffont, Coll. Bouquins, 1990, 1271 p. (495 - 520) [Monsieur d’Outremort et autres histoires singulières, Paris : Ed. Louis Michaud, 1 volume in-12, 1913, 277 p.]
15 Cotardière Philippe (de la) (sous la direction de), Jules Verne. De la science à l’imaginaire, Paris : Ed. Larousse, 2004, 192 p. [en particulier, « Le Monde des profondeurs » (104-119)
16 « Cependant mon imagination m’emporte dans les merveilleuses hypothèses de la paléontologie. […] Quel rêve ! Où m’emporte-t-il ? Ma main fiévreuse en jette sur le papier les étranges détails. » (Jules Verne, pp. 220-223)
17 « Dans les magnificences augustes de la contemplation […] Marsupiaux, dans la matrice jurassique, alors que l’atmosphère pesait si lourde encore et que vous apparûtes timides et très humbles parmi les bêtes dominatrices ! » (J.-H.Rosny, pp. 494-495)
18 « Assis sur un bloc de porphyre, il demeura enseveli dans sa tristesse et dans son rêve. […] Il songea que ce qui subsistait encore de sa chair s’était transmis, sans arrêt, depuis les origines. » (J.-H.Rosny, pp. 176-177)
19 « Elles [les choses] semblaient se crayonner en grisaille, puis se sculpter à même la substance volage. […] Une épaisse fumée m’entourait, soufflant à l’improviste le soleil immémorial. Cela fut suivi de silence et de froid. » (Maurice Renard, pp. 502-516)
20 « C’était aux premiers jours de l’espèce humaine […]. Mais tous n’étaient point aptes à supporter la froidure relative qui commençait à crisper l’atmosphère : déjà des races d’animaux et de plantes émigraient ou s’éteignaient, tandis que d’autres variaient pour s’adapter, et que des espèces moins frileuses apparaissaient au monde. » (Edmond Haraucourt pp. 34-35)
21 « Le grand regret de ma vie est que je n’ai jamais compté dans la littérature française » (Jules Verne dans un entretien avec le journaliste américain  Robert Sherard pour le McClure’s Magazine, 1894) in Dekiss, Jean-Paul, Jules Verne. Le rêve du progrès, Paris : Ed. Gallimard, Coll. Découvertes, n° 119, 2001 (1991), 176 p.
22 « J’ai jusqu’à maintenant amassé plusieurs milliers de notes sur tous les sujets, et aujourd’hui, j’ai chez moi au moins vingt mille notes qui pourraient servir dans mon travail et qui n’ont pas encore été utilisées » (Jules Verne, Op. Cit.)
23 Beguin Albert, L’Âme romantique et le rêve, Paris : Ed. Corti, 1963 ; George Gusdorf, Le Romantisme, Paris : Ed. Payot, 2 volumes, 1993
24 Les écrits théoriques de Freud datent du tournant des dix-neuvième et vingtième siècles : Cf. Sigmund Freud, L’Interprétation des rêves, Paris : Ed. P.U.F., 1967 (1900) (traduction de l’allemand par Meyerson, I.) ; Le Rêve et son interprétation, Paris : Ed. Gallimard, 1969 (1901) (traduction de l’allemand par H. Legros.)
25 Bachelard Gaston, Le Droit de rêver, Paris : Ed. P.U.F., Coll. Quadrige, n° 323, 2002, 250 p. (en particulier « Introduction à la Bible de Chagall » in Verve, vol. X, n° 37-38, 1960)
26 Gould Stephen Jay, « L’échiquier de Huxley » in L’Eventail du vivant. Le mythe du progrès, Paris : Ed. Seuil, Coll. Science ouverte, 1997 (1996), pp. 17-27 (traduction de l’américain par  Christian Jeanmougin)
27 Lamarck Jean-Baptiste de Monet (de), Philosophie zoologique ou exposition des considérations relatives à l’histoire naturelle des animaux ; à la diversité de leur organisation et des facultés qu’ils en obtiennent ; aux causes physiques qui maintiennent en eux la vie et donnent lieu aux mouvements qu’ils exécutent ; enfin, à celles qui produisent, les unes le sentiment, et les autres l’intelligence de ceux qui en sont doués, Paris : Ed. Flammarion, Coll. GF, n° 707, 1994 (1809), 718 p.
28 Lyell Charles, Op. cit. cité par Gould, Stephen Jay, Aux racines du temps, Paris : Ed. Grasset, Coll. biblio essais, n° 4247, 1997 (1987), p. 150 (Cf. pour l’illustration littéraire Renard Maurice, Les Vacances de Monsieur Dupont, Bruxelles : Ed. Grama, Coll. Le Passé du Futur, n° 1, 1994 (1905), 117 p.)
29 Bachelard Gaston, La Terre et les rêveries de la volonté. Essai sur l’imagination de la matière, Paris : Librairie José Corti, Coll. Les Massicotés, n° 1, 2004 (1948), pp. 9-10

Pour citer cet article

Eric Bachellerie, « Le Motif du tableau onirique (1864-1914) dans les récits de Verne, Rosny aîné, Renard, Haraucourt », paru dans Cycnos, Volume 22 n°2, mis en ligne le 13 octobre 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=549.


Auteurs

Eric Bachellerie

Eric Bachellerie  est né en 1974, marié et père de deux enfants. Diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure de Physique de Grenoble (ENSPG) en génie énergétique et nucléaire en 1997, de l’Institut de Sciences Politiques (Sciences Po) en 1998, il a intégré l’unité TECHNICATOME du groupe AREVA en 1999. Depuis juin 2002, il est responsable du segment de recherche et développement relatif à la sûreté nucléaire. Parallèlement, en septembre 2003, il a obtenu un DEA à l’Université de Provence en Littérature Comparée sous la direction de Roger Bozzetto. Il poursuit depuis lors des travaux de recherche sur la réécriture des théories évolutionnistes dans les littératures française et britannique de science-fiction sur le demi-siècle allant de 1864 à 1914, dans le cadre d’une thèse sous la direction de Roger Bozzetto.