Cycnos | Volume 16 n°2 Détermination nominale et individuation - 

Laurence Vincent-Durroux  : 

Référenciation et opérations d’individuation dans la langue orale des sourds profonds, anglophones et francophones

Plan

Texte intégral

1La problématique que nous souhaitons développer ici suppose d’emblée que nous nous appuyions sur la distinction entre référent et valeur référentielle, telle qu’elle est abordée dans la transcription du séminaire de DEA d’Antoine Culioli (1985, p. 29) qui pose la question de savoir comment nous pouvons travailler de telle manière que le problème de la référence soit ramené à des problèmes de référenciation complexes et non pas à une simple relation de codage entre un référent externe et une désignation. L’activité de l’être humain [le langage] telle qu’elle nous apparaît à travers les langues est finalement une activité qui a une capacité d’abstraction beaucoup plus grande que la capacité d’abstraction des linguistes lorsqu’ils travaillent sur une langue. Nous nous intéresserons ici aux relations complexes entre référent et valeurs référentielles telles qu’elles ont été précisées par Sarah de Voguë (1988) ; nous y reviendrons dans un instant.

2Les énoncés que nous analysons ici sont extraits de corpus recueillis auprès d’adolescents, atteints d’une surdité profonde congénitale, dont on peut donc dire qu’elle est prélinguistique. Ces adolescents sont oralistes; ils ne connaissent donc pas de langue des signes. Chez ce type de sujet, la surdité profonde nous semble jouer un rôle de filtre à double titre : un premier filtre par rapport à l’input linguistique puisque tout n’est pas perçu en lecture labiale (cf. par exemple les confusions entre consonnes douces et consonnes fortes : en dehors d’un contexte permettant de désambiguïser, bad et pad d’une part, sad et sat d’autre part, présentent le même contour labial) : on peut donc parler d’un déficit dans l’apport linguistique, et ce, dès le plus jeune âge ; un second filtre par rapport à la perception du monde environnant, puisque le repérage dans le temps et dans l’espace s’appuie sur les perceptions sensorielles, auditives en particulier (Lafon, 1985, pp. 17-19). Les caractéristiques constatées dans la langue orale des sourds profonds (Vincent-Durroux, 1992) sont nécessairement rattachées à ce double filtrage.

3Nous proposons dans un premier temps une réflexion sur la référenciation et la construction des valeurs référentielles ; nous aborderons ensuite notre corpus d’études sous l’angle de l’individuation, de façon à mesurer les implications de la surdité sur cette opération linguistique qui permet à l’énonciateur de "travailler sur des occurrences, des événements ou des points" (Culioli, op.cit., ibid.).

4Si le langage réfère, cela implique que la construction du langage a quelque chose à voir avec l’extra-linguistique ; c’est de ce niveau en effet que relèvent les référents, c’est-à-dire des objets ou encore "portions du monde", selon les termes de S. de Voguë. Dans une relation dont la nature est d’être une projection du linguistique sur l’extra-linguistique, la langue construit des valeurs référentielles, constituées d’occurrences de N, qui peuvent avoir ou ne pas avoir de référent dans l’extra-linguistique (cf. Jean cherche une licorne). La valeur référentielle se projette sur le référent, cette projection découpant les objets. L’existence des occurrences de N est assurée par l’attribution d’une ou de propriété(s) construite(s) linguistiquement, indépendamment de l’existence du référent. Cette étape est indispensable dans le développement normal du langage, qui se distingue alors d’un encodage et d’un étiquetage de l’extra-linguistique et qui produit un système de représentation supposant une capacité d’abstraction.

5Or, de façon récurrente, des troubles dans la capacité d’abstraction sont relevés chez les sourds. Par exemple, les travaux de Pierre Oléron (1972) montrent des différences significatives au plan qualitatif entre sourds et entendants quant aux aptitudes perceptivo-motrices. Ces différences pourraient être attribuées au double effet de filtre que produit la surdité et que nous venons d’évoquer ; le filtre portant sur l’appréhension du temps et de l’espace ainsi que le déficit dans l’apport linguistique des enfants sourds troubleraient la construction du système de représentation. Ces troubles auraient des répercussions sur le développement du langage, dont la progression semble bloquée à partir d’un certain stade (Bochner et Albertini, 1988) ainsi que dans les utilisations de celui-ci qui amènent à une certaine forme d’abstraction se rapprochant de la métaphore, comme en témoigne cette anecdote qui nous a été rapportée par une orthophoniste. L’orthophoniste, qui demandait à un jeune sourd ce qu’il allait faire en sortant de l’école reçut comme réponse : "Je vais marcher sur le trottoir".

6Les travaux que nous avons effectués antérieurement ont permis de caractériser certains aspects de la langue orale, donc spontanée, de jeunes sourds profonds. Notre approche, favorisant une étude contrastive anglais / français, a permis de montrer l’existence de phénomènes comparables dans les deux corpus, ainsi qu’un rapprochement ponctuel mais très significatif avec une langue des signes, la langue des signes belge. Cette caractérisation nous semble conforter l’idée que la surdité profonde congénitale affecte le développement cognitif et, du coup, le système de représentation nécessaire au langage. Elle nous indique également que l’utilisation des marqueurs chez les sourds profonds n’est pas aléatoire.

7Les opérations d’individuation, en tant qu’elles s’effectuent à un niveau abstrait (il ne s’agit pas du découpage de l’extra-linguistique), impliquent le système de représentation et leur étude dans notre corpus nous semble pouvoir apporter des éléments de réflexion pour la problématique générale de l’individuation et de la détermination. Nous proposons donc d’aborder maintenant l’analyse de notre corpus, en confrontant nos observations à certains procédés décrits pour les langues non affectées par une pathologie.

8Notre corpus a été recueilli au Québec, auprès de huit adolescents de 14 ans en moyenne, quatre anglophones et quatre francophones, tous atteints de surdité profonde prélinguistique et éduqués en oralisme (auquel on réfère parfois par le terme de ‘démutisation’). Ces adolescents ont été enregistrés sur des tâches variées les conduisant à produire divers types de discours : descriptif, narratif avec et sans support visuel et finalement argumentatif. Chaque sujet a été enregistré pendant une heure environ et les enregistrements ont été soigneusement transcrits. Nous avons segmenté la transcription en unités de communication, selon la définition de Loban (1976) qui peut être résumée ainsi : une unité de communication est une proposition indépendante avec ses modifieurs.

9Notre corpus comporte 18 817 mots répartis en 2 008 unités de communication. Sur l’ensemble du corpus, 56 % des unités de communication ont été évaluées comme agrammaticales par rapport à l’anglais et au français standard. Nous remarquons la capacité de ces sujets à produire des marques de détermination conformes aux langues ‘standard’, en particulier pour l’individuation, ainsi qu’en témoignent les exemples (1) à (5) :

(1) In the yellow bathroom there’s a bathtub (sb, 18)
(2) It is a wall (dd, 21)
(3) There’s a basket in the carriage (hm, 47)
(4) Puis il y a une petite table marron (na, 17)
(5) Y’a un bureau avec un miroir (kg, 25)

10Nous proposons maintenant d’observer des exemples qui se démarquent de la langue standard en les regroupant par types.

11Les corpus comportent des occurrences de détermination dont la nature qualitative semble situer la valeur référentielle en amont d’une individuation possible, alors que le contexte permet bien la construction d’un référent unique. Cette remarque pourrait impliquer que l’individuation est de nature quantitative. Nous y reviendrons dans la discussion.

12La projection du linguistique sur l’extra-linguistique n’est pas réalisée et cela crée une spécificité puisqu’il y a disjonction entre la valeur référentielle effectuée par l’opération et le référent.

13L’énonciateur effectue une modalisation sur la notion choisie afin d’en évaluer la pertinence lexicale dans le contexte :

(6) It is like pantry (dd, 17)
(7) Il a gagné comme base-ball (kg, 23)
(8)Y’avait comme four micro-ondes (kg, 5)
(9) C’est comme exposition (kg, 181)

14Ce fonctionnement s’apparente à la discussion métalinguistique étudiée par Blanche-Benveniste (1985), la discussion métalinguistique se faisant le plus souvent sur le nom non affecté d’un déterminant.

15Les prédicats sont par essence de nature qualitative et échappent, du moins à un premier niveau, à la quantification. Le corpus comporte de nombreux énoncés pour lesquels il est difficile de décider à quelle catégorie le terme appartient ; et ce, malgré la présence parfois de prépositions (énoncés (10), (12), (13) et (14)) et la présence de la conjonction and (énoncé (11)):

(10) The room for exercise (dd, 56)
(11) Greg is go to the stove and open the stove and smell so delicious (sb, 86)
(12) We go there for weekend / week end (dd, 128)
(13) He really get soak after bath (hm, 124) (= bathe)
(14) Une salle à la manger (na, 9)
(15) C’était rare sous-titre(s) sous-titrés en français (na, 36)

16Cette instabilité quant à la catégorie nous semble intéressante par rapport à l’opération d’individuation pour la raison suivante : les notions concernées ici existent sous une forme identique en tant que nom et en tant que prédicat. Leurs différences sémantiques proviennent du fait "qu’ils utilisent des images différentes pour structurer le même contenu conceptuel" (Langacker, 1991, p. 147). Il y aurait un parallèle entre les processus perfectifs et leur nominalisation par une notion au fonctionnement sémantique de discontinu, d’une part, et les processus imperfectifs et leur nominalisation par une notion au fonctionnement sémantique de continu, d’autre part. Ce parallèle serait lié à la délimitation ou à l’absence de délimitation des états constitutifs des processus.

17En tant que processus perfectifs, end et bath(e) (énoncés (12) et (13)) pour ne prendre qu’eux, comportent en eux-mêmes des délimitations et permettent la construction de notions nominales au fonctionnement sémantique de discontinu. Ces délimitations, importées directement du prédicat, pourraient concourir à donner une valeur d’individuation à la notion nominale elle-même, dispensant l’énonciateur d’autres opérations. Ainsi dans ces énoncés, l’apparence prédicative et donc qualitative, pourrait ne pas bloquer l’interprétation d’un référent identifié comme unique par le contexte.

18Une particularité des noms dits ‘comptables’ serait de pouvoir représenter "différents niveaux d’organisation conceptuelle" (Langacker, op. cit. p.122), avec pour certains jusqu’à trois valeurs possibles : la substance, l’objet en cette matière et finalement le matériau (Langacker donne pour exemple tile en anglais). Chaque valeur présuppose la valeur précédente et la contient.

19Dans nos corpus, certaines occurrences de bois et de vitre sont remarquables de ce point de vue ; toutefois le fait que tous ces exemples se trouvent chez le même sujet est peut-être aussi révélateur d’un fonctionnement qui lui est propre :

(16) Une grande table bois (kg, 52)
(17) Comme la porte vitre brisée (kg, 172)
(18) Y’a un morceau bois vert (kg, 231)
(19) On voit vitre(s) (kg, 93)

20On remarque dans ces occurrences l’absence de préposition, que ce soit en ou de dans les énoncés (16) à (18). Dans l’énoncé (19), le français standard attend un prédéterminant. Les énoncés (16) à (18) utilisent bois et vitre en tant que substance ; l’énoncé (19) utilise vitre en tant qu’objet en cette matière. Cette distinction de nature cognitive justifie des marqueurs différents dans la langue standard. Cette distinction implique le passage de la nature qualitative à la nature quantitative. Plus précisément, les énoncés (16) à (18) construisent une qualité des référents, alors que l’énoncé (19) construit le référent, identifié visuellement, à partir de sa qualité. Le recours dans tous les cas à Ø par les sujets pourrait indiquer qu’au plan cognitif cette distinction n’est pas faite. L’individuation attendue dans l’énoncé (19) est bloquée par le fait que l’énonciateur ne dépasse pas le stade du qualitatif pur.

21Nous avons abordé jusqu’ici plusieurs types présents dans nos corpus, dont le point commun est que l’opération d’individuation attendue est faite différemment de la langue standard, dans des contextes où la valeur qualitative est repérable par les marqueurs en présence.

22Les exemples qui suivent se caractérisent par la mise en œuvre de délimitations qui assurent une forme de repérage et permettent la discrétisation. Ces délimitations sont effectuées de multiples manières. L’analyse des données nous conduit à répertorier séparément les notions au fonctionnement sémantique de discontinu et celles au fonctionnement sémantique de continu.

23En effet, deux procédés cognitifs semblent entrer en concurrence et être en distribution complémentaire (un procédé pour les notions discontinues, l’autre pour les notions continues). Ces deux procédés sont décrits chez les entendants et pourraient être qualifiés d’identification par les relations d’une part, et d’identification par l’homogénéité des référents d’autre part.

24Nous les étudions successivement.

25Ce procédé relève à la fois de la logique, du psychologique et du linguistique. Il est abordé dans un article de Tyvaert (1997) que nous résumons ici. Au niveau logique, l’identification préalable des relations qui permettront ensuite d’identifier les objets est primordiale. Au niveau psychologique, on note la mise en place de schèmes mentaux exploitant l’observation des événements intéressant directement le sujet : chez le jeune enfant, les premières catégorisations seraient liées au fonctionnement plutôt qu’à la perception. Cela rejoint la démarche de Culioli, qui évoque la prise en compte des rapports des sujets entre eux et au monde. Au niveau linguistique, le découpage conceptuel serait tributaire de cette mise en forme cognitive et la maîtrise des verbes précéderait celle des noms ; les enchaînements textuels seraient davantage fondés sur l’utilisation de propriétés fonctionnelles. Une partie serait isolée dans un tout lorsque la partie assure une certaine fonction. Cette caractéristique propre au référent aurait pour implication le fonctionnement sémantique de discontinu pour la notion (valeur référentielle).

26L’identification du référent par les relations fonctionnelles serait une forme primitive de détermination qui serait fortement maintenue chez les sourds et qui vaudrait comme lieu de mise en place d’individuation. Cette forme de détermination est très fréquente dans nos corpus.

(20) It is blue bedroom (sb, 2) (bed-room)
(21) Another door locker-room (dd, 41) (locker-room)
(22) My mother’s desk is desk for homework (sb, 27)
(23) There is string which he can pull the truck (ms, 184)
(24) Machine pour presser des oranges (na, )
(25) Rouleau pour faire la p‚te (jd, 143)

27La relation partie-tout est de même nature :

(26) On elephant’s back (sb, 125)

28Le repérage spatial, en tant qu’il implique un repérage relatif par rapport à une origine, nous semble relever des mêmes phénomènes. Il figure en grande proportion dans les occurrences que nous avons relevées, l’identification visuelle compensant probablement la surdité :

(27) The bed is in the middle of room (sb,10)
(28) The cupboard is left side (sb, 11)
(29) My bureau is right side (sb, 31)

29Dans ces exemples, room et side impliquent la prise en compte d’un point de vue : respectivement middle, left et right ; définir le point de vue consiste bien à établir des relations de nature fonctionnelle.

30Ce procédé cognitif s’appuie sur le fait que les objets du monde, qu’ils soient naturels ou qu’ils soient des artefacts, ont une enveloppe-frontière, avec un intérieur et un extérieur. La prise en compte de l’intérieur semble particulièrement en cause pour la construction des noms au fonctionnement sémantique de continu. Dans ces notions, le caractère homogène des éléments constitutifs des référents conduit à conceptualiser l’homogénéité, cette conceptualisation résultant en une valeur sémantique : certaines substances sont rattachées à une notion peu individualisable (eau, colle, verre, air) ; d’autres, dont la taille des particules constitutives est plus grande, le sont davantage (poussière, sable, gravier) ; enfin, lorsque les constituants sont plus grands, ils ont parfois des caractéristiques qui leur sont propres à l’intérieur d’un ensemble (provisions, mobilier) (Langacker, op.cit. p. 119). En primant sur tout autre critère, l’homogénéité masque d’éventuelles relations fonctionnelles propres au référent, avec pour implication le fonctionnement sémantique de continu pour la notion (valeur référentielle).

31Cette approche conceptuelle aurait chez les sourds une extension d’utilisation plus large que chez les entendants et pourrait expliquer certains exemples que nous recensons ici. A côté d’usages standard :

(30) The woman pick up peas (dd, 68)
(31) Salt, sugar (hm, 75)
(32) He was putting the sand in the pail. He was putting up sand on his body (sb, 135)

32nous trouvons des emplois non standard, dans lesquels nous observons que l’utilisation apparente du continu s’effectue sur des référents homogènes :

(33) Greg buy banana, can of cherry (sb, 56)
(34) It is yellow banana (sb, 75)
(35) Coffee, banana, cans (dd, 72)
(36) A can of cherry (hm, 52)
(37) And banana (ms, 77)
(38) Café, farine, lait, cerise(s) (kg, 78)
(39) Une banane et radis sur la table (kg, 101)
(40) La farine, pomme(s), poire(s), sel, sucre (kg, 110)
(41) Farine, café, banane(s), tomate(s), yoghourt, cerise(s) (na, 94)
(42) And the boy wear boot (dd, 108)
(43) A cold place for food, bottle (hm, 35)

33La notion d’homogénéité est une donnée cognitive qui fonctionne bien pour les aliments (cerise, banane, radis, pomme, tomate, poire) et nous le voyons, de façon répétée chez plusieurs de nos sujets, aussi bien anglophones que francophones.

34Nous la voyons aussi fonctionner pour bottle (exemple (43)) et pour boot (exemple (42)), pour lesquels l’homogénéité est une donnée plus probable chez des enfants que chez des adultes (peu d’utilisation des bouteilles, et problème classique de l’identification du pied droit et du pied gauche!)

35Enfin, nous souhaitons présenter quelques occurrences qui nous semblent devoir être rattachées à un fonctionnement de nom propre :

(44) On elephant’s back (sb, 125)
(45) And mother sat down (ms, 244)
(46) There girl is rolling on the dough (hm, 71)
(47) Mother is probably looking (hm, 71)
(48) He gave teddy-bear a hug (dd, 160)
(49) David loves teddy-bear (sb, 120)
(50) He playing with doll (dd, 165)
(51) Il assis sur éléphant (mjl, 97)
(52) Il aime pas beaucoup embarquer sur éléphant (jd, 181)
(53) Père travailler la céramique (jd, 35)
(54) Il caresse ours brun (kg, 208)

36Ces emplois, tous rattachés à des référents affectivement proches des sujets ou des personnages (mother, girl, père, éléphant, ours, teddy-bear, doll) montrent une utilisation dans laquelle la prise en compte des caractéristiques du référent le définissent complètement et de façon unique.

37Les occurrences observées jusqu’ici apparaissent dans les enregistrements comme des formes stables, dont on ne peut retracer le travail d’élaboration linguistique autrement que par des hypothèses telles que celles que nous avons formulées. Les corpus comportent également des occurrences qui sont l’aboutissement d’un travail sur la langue élaboré dans le contexte.

38Un premier type de travail sur la langue, élaboré dans le discours, s’apparente à une forme d’auto-correction, qui peut conduire l’énonciateur à se rapprocher de la langue standard (énoncés (55) et (56)) et parfois à s’en éloigner (énoncés (57) et (58)) :

(55) He find something in bag, the girl find something in her bag (ms, 95)
(56) Many food some food (dd, 67)
(57) There is food (...) some foods are on the counter (hm, 36-51)
(58) It is food they are food (sb, 60)

39Un autre type de travail sur la langue consiste à laisser des traces d’élaboration de l’individuation. Nous citons d’abord les passages concernés avant de les commenter :

(59) This side is full of blocks. When he decides to play with
some, and lets the blocks out of it. He put the blocks (...) he set the block and put another to another (hm, 11)
(60) Lego est tout le temps tombé. Après David recommence
faire Lego. Il a pris Lego un par un (kg, 226)
(61) He playing with doll he playing with ball (...) he dancing
with the doll (dd, 165-167)

40Les deux premiers extraits ((59) et (60)) décrivent la même image, l’un en anglais, l’autre en français. Dans le premier, nous notons tout d’abord une quantifiabilisation avec full of ...s, puis une partition avec some, et un fléchage avec the blocks. Par rapport à l’image décrite sur laquelle le petit garçon empile des cubes pour faire une tour, l’énonciateur est cohérent lorsqu’il produit the block et another : ces deux termes marquent que l’opération d’individuation est bien effectuée, même si elle a court-circuité (du fait d’une deixis possible à partir de l’image avec the/this block) l’étape envisageable de a/one block.

41Dans le second extrait, Lego, si tant est qu’il ne soit pas qualifié comme un nom propre, est traité comme un continu à partir d’un référent correspondant à un ensemble homogène. Sans opération intermédiaire, son statut change au profit d’une notion discontinue avec un par un.

42Le troisième extrait nous semble se démarquer des deux autres du fait qu’il met en parallèle deux prédicats (play et dance) et deux notions (doll et ball) et du fait que le travail consiste en un ajustement entre ces prédicats et ces notions au plan de la détermination. Les deux premières relations (He playing with doll et he playing with ball) sont fondées sur la construction d’occurrences de nature prédicative, donc qualitative : doll-playing et ball-playing. (Notons que doll fait peut-être initialement l’objet d’une identification de type nom propre). La détermination de ball n’est pas reprise par la suite ; peut-être est-elle jugée satisfaisante par assimilation à ball-game. En revanche, l’énonciateur manifeste son hésitation à propos de doll, et abandonne la caractérisation qualitative stricte pour une opération de nature quantitative et qualitative, correspondant à une individuation et un fléchage. Ball-playing semble une relation plus acquise / serrée que doll-playing. Dans ce dernier, la préposition with semble devoir couper les deux éléments de la relation et justifier le passage à une détermination dont la nature ne peut pas être seulement qualitative.

43Terminons par l’observation de quelques exemples dans lesquels la linéarité de l’énoncé fait apparaître la prise en compte des éléments constitutifs du référent par une valeur référentielle rattachée à du discontinu, puis la saisie des individus dans un ensemble dont la construction est possible du fait de l’homogénéité des éléments constitutifs.

(62) They were making two or three pies. And they covering them pie (sb, 78)
(63) I pack my clothes and put it in packet (dd, 128)
(64) Lots of block (...) he want to play with it (dd, 170)

44Nous aimerions rattacher les observations ci-dessus à des questions :

45Nous avons vu l’appui très fort que pouvaient prendre les opérations d’individuation sur des données qualitatives tout en visant l’approche de l’individu, donc de l’unique. L’individuation pourrait ainsi être une opération située dans cette zone intermédiaire où se place déjà la quantifiabilisation (Culioli, 1991). Cet appui pourrait se faire de façon privilégiée par l’insertion du référent dans une situation où l’on peut prédiquer de son existence et qui serait parallèle à une insertion forte de la deixis.

46La prise en compte des valeurs sémantiques de continu et de discontinu semble être une donnée commune aux entendants et aux sourds, même si son marquage dans les corpus est parfois aberrant : elle apparaît finalement comme une donnée cognitive transférable dans le linguistique, qui serait assez bien transférée par les sourds mais dont nous pouvons toutefois nous demander s’il s’agit ou non d’un résultat fort de la rééducation.

47La relation entre référent et valeur référentielle nous semble pouvoir être caractérisée de façon particulière chez nos sujets : les relations primitives qui permettent de construire des notions sont des invariants du système cognitif humain (Desclés, 1997, p.15) ; ces invariants permettent de construire des notions par un travail d’abstraction. Chez nos sujets, la surdité peut entraÎner des variations à la fois dans la perception des relations primitives et dans le travail d’abstraction. Cela pourrait expliquer certains phénomènes décrits plus haut où nous remarquons une association inhabituelle entre des notions et des opérations. En particulier ce que nous observons dans nos corpus pose question quant au va-et-vient entre la notion et les occurrences : on postule chez des énonciateurs ‘normaux’ qu’à partir des référents, il y aurait construction de la notion, à partir de laquelle il y aurait construction du domaine notionnel et des occurrences de la notion ; les occurrences se situant donc à un niveau linguistique. Chez les sourds le travail sur des occurrences de N en tant que représentations linguistiques avec les spécificités que nous observons pourrait être soit le résultat des opérations que nous avons envisagées (relations fonctionnelles, homogénéisation, deixis), soit l’effet d’un étiquetage de l’extra-linguistique.

48"A l’origine le développement cognitif est indépendant du langage mais une fois mis en place, le langage est appelé à jouer un rôle de plus en plus important dans l’accompagnement et le soutien des activités cognitives qui étaient déjà en place. A un certain moment, la pensée devient verbale tandis que le langage devient rationnel." (Auroux, 1996, p. 215). On peut se demander si chez les sourds, ce niveau de maîtrise du langage n’est jamais atteint ; ce qui pose le problème d’une langue construite par tâtonnement et par imitation sur une durée beaucoup plus longue que chez les jeunes entendants.

Bibliographie

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Pour citer cet article

Laurence Vincent-Durroux, « Référenciation et opérations d’individuation dans la langue orale des sourds profonds, anglophones et francophones », paru dans Cycnos, Volume 16 n°2, mis en ligne le 15 janvier 2004, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=52.


Auteurs

Laurence Vincent-Durroux

Université Paul Valéry, Montpellier-III