Cycnos | Volume 22 n°1 La science-fiction dans l'histoire, l'histoire dans la science-fiction - 

Danièle André  : 

Histoire américaine et cinéma de science-fiction : du nazisme à la pastorale

Résumé

Le Starship Troopers (USA, 1997) de Paul Verhoeven et The Postman (USA, 1997) de Kevin Costner, revisitent l’histoire américain en adoptant des angles différents, tout en aboutissant à des enseignements complémentaires. A travers un récit futuriste, Verhoeven nous montre une société militariste et pourtant démocratique. Les symboles visuels rappellent très satiriquement ceux des États-Unis d'Amérique. Son but est de montrer le totalitarisme inhérent à la société américaine. Dans The Postman, inspiré du roman de David Brin, les États-Unis, à la suite d’une guerre civile, régressent à une ère pré-industrielle qui nous propose le retour à la nature, au self-made man, et à une certaine forme d'héroïsme. C’est un appel à la nostalgie du passé américain. Pourtant ce film est lui aussi une critique d’une société devenue totalitaire car elle a perdu les valeurs qui étaient à l’origine de sa création. Ainsi sont mises en évidence, dans ces œuvres cinématographiques, les dérives de la société américaine et sont rappelés les mythes fondateurs de la république démocratique.

Index

mots-clés : dérives , héritage, histoire civilisationnelle et culturelle, histoire politique, homme, mythes fondateurs, république démocratique, symboles/emblêmes, totalitarisme

Plan

Texte intégral

1Mon approche concernant les liens qui unissent le cinéma de science-fiction à l’histoire américaine va se focaliser sur deux films qui illustrent assez bien la façon dont les Etats-Unis se sont construits et ce qu’ils représentent pour une partie de l’opinion américaine, voire mondiale. À travers Starship Troopers (USA, 1997) de Paul Verhoeven et The Postman (USA, 1997) de Kevin Costner, l'histoire américaine nous est contée de manière différente, avec pourtant des points de ressemblance. Ainsi Verhoeven dessine une société en guerre, technologiquement très avancée, dans laquelle les Etats-Unis regroupent la totalité du continent américain, et dont tous les symboles rappellent le nazisme. Dans The Postman, à la suite d'une guerre civile apocalyptique, les Etats-Unis se retrouvent à une ère pré-industrielle, pré-fédérée, très similaire à celle de la conquête de l’Ouest, mais qui conserve encore le souvenir d’un pays uni sous une même bannière. Ce qui me paraît intéressant est de voir comment ces films nous dépeignent l’évolution historique du pays qui se présente comme le chantre de la liberté et de la démocratie et, en m’attachant plus particulièrement à The Postman, j’aimerais montrer que ce film nous donne une explication très poussée de la manière dont se construisent les mythes fondateurs qui font l’histoire d’un pays et tout particulièrement des Etats-Unis.

2L’époque dépeinte dans le film correspond à un futur. La société est organisée en fédération, et la première chose qui soit annoncée au spectateur est « Service (military service) guarantees citizenship ». Vient ensuite un cours d’histoire donné par le professeur Rasczak. Ainsi dès le début du film, le ton est donné. La démocratie, ou république démocratique, n’existe plus; elle s’est suicidée en accordant trop d’importance aux discussions et concertations, aux sciences sociales et à l’individu. La conclusion est que lorsque la représentation et les discours politiques prennent le pas indéfiniment sur les décisions, l’inefficacité s’installe, la situation devient ingérable, et c’est dans ce contexte qu’un pouvoir fort, principalement militaire, peut renverser un gouvernement et imposer sa loi martiale.

3Dans Starship Troopers, les Vétérans ne pouvaient qu’être des militaires, le pouvoir en place est celui qui a résulté d’un putsch, présenté comme libérateur, et la société dépeinte est clairement une société militaire : n’a le droit de voter et de réussir en politique que celui qui a fait son service militaire. Les autres sont des sous-citoyens. Ce pouvoir ne connaît que la primauté du groupe sur l’individu, et ce dernier est sacrifié sans pitié au bénéfice de l’ensemble de la communauté. Nous avons donc clairement un régime totalitaire qui nie l’individu, et qui est à l’exact opposé de ce qui est regardé comme le gouvernement idéal, la république démocratique.

4Aussi nous pouvons comprendre que ce film ait soulevé des polémiques car il constitue une antithèse du système auquel aspire l’Occident. En outre, le régime dépeint, et en particulier son armée, possède toutes les caractéristiques du nazisme : uniformes noirs et gris, coupe de l’uniforme, sigle (un aigle), théories raciales (l’espèce humaine est supérieure à l’insecte) qui font penser à l’apologie de la race aryenne et à l’anti-sémitisme ; les enfants engagés dans la guerre vers la fin de celle-ci par manque de soldats peuvent être assimilé aux jeunesses hitlériennes, d’autant que, dans leur propre communauté, ils traquent et tuent l’ennemi (dans le film des insectes terriens, à l’époque nazie les non-conformistes et les non-Allemands). Enfin, cette nouvelle génération d’humains doués de dons psychiques et d’intelligence supérieure pourrait correspondre à l’image que les nazis donnaient des aryens.

5Tous ces éléments nous porteraient à croire que nous sommes dans un film propagandiste et il est vrai que la société dépeinte est propagandiste : de la même façon que dans Robocop (du même Verhoeven), les informations télévisées sont présentées sous forme d’écrans, donc par l’intermédiaire d’un média, outil de propagande du pouvoir en place qui justifie sa guerre, encourage l’engagement militaire et civique à son service. Toutefois, il faut être prudent ; la question « would you like to know more ? » qui apparaît chaque fois que, dans le film, un écran propose un sujet, est adressée à l’utilisateur de ce média, mais elle peut aussi être adressée au spectateur. Ainsi, je pense que cette phrase récurrente est une invitation à se poser des questions. Nous croyons ce que nous voyons et toutes nos informations sont canalisées ; sont, dans une certaine mesure, contrôlées, mises au service du pouvoir en place, et ce même si nous sommes supposés vivre dans des sociétés libres et démocratiques ; mais la liberté dépend aussi de notre libre accès à l’Information.

6Je pense que plusieurs questions sont soulevées dans ce film sur nos sociétés et particulièrement sur la société américaine. En effet, il y a de nombreuses références et allusions au passé et au présent américains. Ainsi lorsque sur la planète Klendathu, territoire des insectes, les militaires s’engagent dans un défilé, la scène n’est pas sans rappeler les scènes de guerre entre cowboys et Indiens ; la colonie humaine attaquée et détruite par les insectes fait écho à tous les récits de massacres de militaires et de civils américains par des Indiens. Cette association insecte/Indien est confirmée par une phrase du film qui dit : « The only good bug is a dead bug », le parallélisme est évident et la critique sarcastique pointe clairement son nez.

7Mais ce ne sont pas les seules références ironiques à l’histoire américaine. En effet, si l’engagement dans l’armée qui garantit la citoyenneté fait penser aux débuts de la République américaine et au rôle joué par la milice pour l’obtention de l’indépendance et pour la défense des libertés, l’utilisation de la force (l’armée) est la méthode utilisée par des générations d’Occidentaux pour, non seulement assurer leur frontière, mais pour envahir, coloniser ou, soi-disant, pacifier bien des pays. Les villes dévastées par les météorites ressemblent aux images des villes allemandes détruites par les avions alliés (le noir et blanc se charge de nous rappeler que la guerre entraîne toujours la même désolation).

8Si les généraux qui expliquent la politique de guerre menée contre les insectes évoquent Hitler et ses sbires, il est sans doute aussi possible d’y voir l’image des généraux américains parlant de la guerre au Vietnam, au Koweït ou en Yougoslavie, et si l’aigle a souvent été l’emblème de l’impérialisme, du despotisme, on ne peut oublier qu’il est celui des Etats-Unis. Enfin, le message émis par le gouvernement : « The war efforts need your efforts at work, at home, in your community » est celui que diffusaient les alliés pendant la seconde guerre mondiale, ainsi que celui répandu par les Américains à l’époque de la chasse aux sorcières. Dans Starship Troopers, l’insecte ennemi qui espionne, qui est insidieux, est à l’image de ceux qui pendant la guerre froide ont été accusés d’anti-républicanisme et ont été menacés, emprisonnés, conduits au suicide ou torturés (comme le sont les insectes). Le schéma politique est similaire.

9Que dire de la notion de libre-arbitre mise en exergue à deux reprises : quand le lieutenant Rasczak explique à Rico, le personnage principal, que « figuring out things for yourself is the only freedom anyone really has » et lorsque les engagés prêtent serment, dans les deux cas l’ironie est présente. Dans cette société les choix sont contraints ; l’individu est à la disposition du pouvoir ; il faut faire son service pour pouvoir voter, faire de la politique, mais aussi faire des enfants : la société qui impose ses lois sur la procréation fait peut-être penser à l’Allemagne nazie et à la Chine totalitaire, mais il ne faut pas forcer le trait pour trouver des ressemblances avec des lobbies occidentaux qui, eux, sont opposés à l’avortement ou au contrôle des naissances. Le libre-arbitre n’est que chimère et il est possible de penser que ce film met en garde les spectateurs contre les idées préconçues. Le libre-arbitre dont nous sommes si fiers ne ressemble-t-il pas à celui du film ? Avons-nous été assez vigilants ? Le tournant vers le totalitarisme n’a-t-il pas déjà été pris ?

10Cette question se retrouve, comme nous allons le voir, dans The Postman, et pourtant ce film est aussi une profession de foi dans les valeurs américaines ; en effet, tout n’est pas négatif aux Etats-Unis, certes le peuple américain s’est égaré à un moment de son histoire, mais il peut retrouver ses valeurs fondamentales, celles incarnées par le mythe américain, celles que normalement la figure emblématique du pays représente : son dirigeant. Le pays est à l’image de ceux qui gouvernent, le tyran choisit la guerre et la mort, le dirigeant honnête et juste choisit la paix et la vie.

11Ce film nous ramène à l’ère de la colonisation de l’Amérique du Nord avec une apologie de certaines valeurs fortes héritées de l’histoire américaine. Le terme pastoral est sans doute un peu fort, mais il renvoie à l’imaginaire d’une époque champêtre, aux gens simples, et permet d’insister sur ce qui différencie Starship Troopers de The Postman. L’un se situe dans une ère technologique, l’autre dans une ère pré-industrielle. Tous deux critiquent le totalitarisme américain et la société américaine contemporaine ; Starship Troopers ne nous promet aucun espoir en l’avenir, en revanche The Postman nous dépeint un monde post-apocalyptique où l’espoir germe dans un retour aux valeurs fondatrices de la nation américaine, des valeurs qui sont à l’origine du mythe américain.

12The Postman est sans doute élogieux sur l’individualisme, car même si les communautés parviennent à survivre, elles sont soumises au joug du tyran ; ce sont les solitaires ou les individualistes qui ne s’y soumettent pas qui vont faire bouger la société (le postman et John Stevens). Sans doute pourrait-on comparer le Postman à Mad Max dans le rôle constructeur que chacun apporte, malgré lui, aux communautés qu’il va croiser et, finalement, aider. Mais le postman  tient aussi du héros de western : celui qui se retrouve seul face au méchant qu’il va éliminer dans un duel afin de permettre à la communauté de retrouver sa sérénité. Le postman est un héros solitaire qui va finir par trouver sa place dans la communauté, une place que la société lui offre, et qu’il n’a pas cherchée : il devient un personnage de légende. Le postman n’est cependant pas l’archétype du héros solitaire puisqu’il finit père de famille ; notons le rôle fondateur de la femme, Abby, future mère, qui est là pour le soutenir et qui permet d’asseoir l’image de la famille américaine modèle. The postman est un héros et aussi un symbole : il est le messager, celui qui relie les hommes. Il est la communication et la fin de l’isolement. Il symbolise le début du pouvoir fédérateur : tout d’abord l’institution est moins importante que l’individu qui forge le mythe. Puis l’institution, symbole d’unité, prend le pas sur l’individu qui risque sa vie pour un service public au service du public (« par tous les temps et en toutes circonstances » comme le dit le serment du facteur).

13Le postman ne pourrait accomplir sa tâche sans cheval, ce qui est un hommage à l’âge d’or du western. Ce film semble s’opposer à Starship Troopers qui, lui, critique cette période de l’histoire en en montrant tous les aspects négatifs (les massacres d’Indiens). The Postman réhabilite ce retour à la nature, et aux vraies valeurs que seraient le don de soi, la bonté, l’honnêteté, le courage, l’abnégation. En effet, dans ce film, on distingue clairement qui sont les bons et qui sont les méchants, ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, et les valeurs fondatrices sont incarnées par le drapeau américain (qui s’oppose au sigle de la tyrannie). Pourtant, il faut se méfier des apparences. Si Costner joue sur la fierté d’être américain, le film n’est pas une apologie de la politique ni de l’histoire américaine, mais bien plutôt des valeurs qui sont à l’origine de ce pays. La tyrannie présentée dans le film peut être interprétée de différentes manières : le général Bethlehem et l’armée Holniste sont des tyrans qui sont à l’image de toutes les dictatures contre lesquelles s’élèvent tous les pays démocratiques. Il faut naturellement y voir une justification de la guerre contre le nazisme : les théories raciales de Bethléem et de ses sbires ne sont pas sans rappeler l’aryanisme, le sigle en forme de 8 rappelle étrangement la croix nazie, les couleurs de l’uniforme, rouge et noir, sont celles de l’Allemagne hitlérienne. Cependant, on peut aussi y lire une critique de l’impérialisme napoléonien (le dessin du général en petit âne, rappelle le « petit caporal » surnom de Napoléon), les symboles étant étrangement similaires.

14Mais il est aussi possible d’y lire l’histoire des Etats-Unis d’Amérique : le fonctionnement de l’armée Holniste rappelle celui de l’armée Sudiste (l’allusion à Lee n’est pas innocente), ainsi que ses modes de recrutement, ses théories raciales et sa sécession ; or la situation des Etats-Unis dans The Postman est le fait d’un certain Nathan Holn qui a poussé une partie de la population au soulèvement contre le gouvernement : il y a eu rébellion et sécession. Il n’est pas non plus impossible d’y lire le soulèvement des Américains contre les colons britanniques, d’autant que Bethlehem est féru de Shakespeare. Ainsi Bethlehem pourrait-il être vu comme le colonisateur britannique, alors que les communautés et le postman seraient les Américains privés de leur liberté et placés sous le joug de l’empire. Bethlehem, avec son nom aux connotations Bibliques, pourrait aussi sans doute être vu comme le colonisateur évangélique, celui qui a essayé de convertir les indigènes au christianisme ; alors, ceux qu’ils oppriment pourraient représenter les Indiens. Toutefois, le film est aussi une critique de ce que la société actuelle a apporté et de quelle façon elle est parvenue à aliéner ses membres, à les rendre esclaves de leur confort certes, mais aussi de leur apathie.

15En effet, le passé est présent par les vieilles voitures et le culte qui peut leur être porté (le jeune noir, de son vrai nom John Stevens, se fait appeler Ford Lincoln Mercury), mais surtout par les images et les commentaires télévisuels que se remémore le héros en voyant un vieux poste de télévision. Les objets racontent l’histoire d’une civilisation, mais racontent aussi comment la surconsommation peut entraîner la chute de la démocratie si elle provoque l’oubli de l’essentiel. Le postman se souvient du nombre incroyable de chaînes de télé qui étaient disponibles dans un pays où les habitants passaient la plus grande partie de leur temps devant leur petit écran. Et c’est bien le résultat de cette apathie télévisuelle, de ce gavage d’images, qui semble avoir conduit à la chute. Alors, si le Général Bethlehem divertit ses esclaves avec des films, c’est parce qu’il sait qu’en leur offrant l’équivalent des jeux romains du cirque (ici la Mélodie du Bonheur (The Sound of Music) il les endort et leur ôte l’envie de se rebeller. À travers ces esclaves qui réclament La Mélodie du Bonheur et rejettent Universal Soldier, The Postman semble dire que le goût pour la violence vient des dirigeants et non pas du peuple qui, lui, aspire seulement à la paix et au bonheur ; mais, il nous dit aussi, peut-être involontairement, de nous méfier des films qui semblent innocents car eux aussi peuvent être dangereux : ainsi peut-on lire dans The Postman une critique d’une société qui ne voudrait donner à ses citoyens que des films où la vie est belle afin de les amadouer pour mieux les exploiter (il suffit de penser aux films de Walt Disney et aux ligues de vertu pour établir un parallèle direct entre le film et les USA d’aujourd’hui).

16The Postman critique la télévision et le cinéma qui sont tous deux porteurs d’idéologies dont le citoyen devrait se méfier. Alors même que Bethlehem nourrit ses esclaves de films, il ne veut pas en revanche que le peuple écoute des pièces de théâtre : il cherche à se débarrasser de celui qu’il appelle Shakespeare (qui deviendra le postman) et qui est porteur de sens pour plusieurs raisons. En effet, faire référence à Shakespeare c’est parler d’une culture qui enrichit l’esprit au lieu de l’appauvrir, c’est se préoccuper du rôle de l’acteur aussi bien au théâtre que dans la vie (l’importance du texte/des idées sur l’acteur/l’individu), c’est disserter sur le rôle de l’homme politique (les pièces historiques qui traitent de ce qu’un roi juste et équitable fait pour son peuple), c’est s’intéresser à la vie (avec des considérations philosophiques sur la condition humaine). Ainsi celui qui s’appelle Shakespeare apporte (par le théâtre) le mot ; or la société s’est construite sur le langage et autour du langage. Il est donc logique que par la suite Shakespeare devienne le postman pour apporter le mot écrit − la lettre − qui ainsi symbolise la renaissance (par son parallèle avec l’époque shakespearienne et par le rôle fondateur de l’écrit). En outre, Shakespeare/le postman est aussi porteur d’Histoire et d’histoires. Alors ce que Bethlehem craint le plus c’est la culture et la connaissance, car il les perçoit comme des armes dangereuses face à la tyrannie.

17Là encore, l’Histoire est au cœur du film, l’histoire littéraire qui est aussi l’histoire théâtrale, qui est elle-même l’histoire politique et l’histoire des sciences humaines. The Postman à travers le recours à Shakespeare rend hommage à l’histoire humaine, une histoire qui se nourrit d’elle-même.

18L’histoire, qui se nourrit d’elle-même et qui nourrit à son tour l’individu, apparaît sous différentes formes : d’abord l’évocation de Shakespeare, mais aussi par des références à la conquête spatiale. Ainsi l’un des facteurs est un ancien ingénieur de l’aérospatiale. C’est un vétéran de la conquête de l’espace. Il est la preuve vivante et réelle que l’homme peut aller loin, mais aussi qu’il n’a pas su se préoccuper de son environnement proche ce qui l’a conduit à un retour en arrière, à une rétrogradation dans son histoire : un retour à la conquête de l’Ouest. Ce facteur est tout un symbole car il est aussi un vétéran du Vietnam. Il est donc témoin de plusieurs événements historiques. Il est l’Histoire elle-même car il en a été acteur et témoin. À travers lui, Costner réhabilite non seulement les vétérans du Vietnam, mais bien tous les anciens, ceux qui font partie de ce qui est communément appelé le troisième et quatrième âge. En effet, c’est grâce à ce que cet ancien a appris pendant la guerre du Vietnam (la guérilla) que les facteurs apprennent à se battre et à tendre des pièges.

19En montrant l’utilisation que l’on peut faire des connaissances des anciens, Costner légitime la guérilla (donc celle menée par tout un peuple pour se libérer du joug du tyran/de l’envahisseur, les USA y compris), et critique l’attitude adoptée par les politiques et la société envers ceux qui se sont battus pour leur pays (l’abandon des vétérans du Vietnam par le gouvernement) et envers les générations âgées. La leçon est que l’on apprend de son histoire. Or les anciens font partie de l’histoire, ils sont l’histoire et ils ont donc beaucoup à nous apprendre. C’est l’attitude générale de la société qui a conduit à un état de faits désastreux pour le pays ; ne pas renier ses vétérans et ses anciens, c’est accepter son histoire et apprendre de ses erreurs pour ne pas les réiterer et pour mieux avancer. Voilà pourquoi les représentants de la communauté noire sont mis en exergue dans ce film : si l’histoire appelle à ne pas recommencer les mêmes erreurs, alors elle apprend à ne pas accepter de plier l’échine. Il faut être prêt à mourir pour ses idéaux, pour vivre libre et égaux. Ainsi les deux personnages noirs incarnent toutes les minorités soumises au joug des puissants, et l’histoire et leur histoire leur apprennent que, pour changer le monde, il faut se battre et en accepter le prix : le sacrifice d’innocents. Alors si le tyran est responsable des effets de sa tyrannie, il n’a pu venir au pouvoir qu’avec l’approbation, même passive (ne rien faire c’est accepter), de la population. Le sacrifice des innocents représente le prix à payer pour la passivité face à l’abandon, voire au meurtre, des valeurs fondamentales et fondatrices de la société démocratique.

20The Postman nous explique aussi comment un homme ordinaire, qui n’a rien du héros de l’Ouest si ce n’est qu’il est solitaire, peut atteindre le statut de mythe si les conditions s’y prêtent. Après des années de pénurie et de dictature, l’être humain, dans son désarroi, a besoin de croire en quelque chose pour continuer. Cette bouffée d’espoir ne peut pas venir du sein de la communauté car il serait trop familier (voilà pourquoi Abby ne peut se faire inséminer que par un étranger). Il serait étouffé par l’atmosphère ambiante qui est, comme le reste, stagnante ; le seul espoir ne peut donc venir que de l’extérieur.

21Si l’homme solitaire suscite la peur, la méfiance ou l’espoir irraisonné, c’est parce qu’il vient de là où les autres ne sont pas allés. Il est, pour les autres, neutre car inconnu ; il n’a pas de nom, n’a pas de passé. C’est pourquoi il est une page blanche sur laquelle peuvent s’inscrire leurs désirs et leurs angoisses ; ainsi peut naître le personnage mythique fondateur de mythologie. Ce que nous montre ce film c’est l’histoire en marche, comment naissent les mythes et quelle est leur importance. Le mythe se construit par ouï-dire, par des histoires et des faits rapportés qui se transforment au fur et à mesure qu’ils se transmettent ; ainsi John prétend être en contact avec le postman qui, lui-même, est supposé être en contact avec le Président : le mythe a besoin d’être confirmé, utilisé et répandu pour exister.

22Les mythes font un pays, en sont à l’origine. Ce qui est important dans cette optique n’est pas la véracité des faits, de l’histoire ou du personnage, mais les valeurs qu’il incarne, ce qu’il symbolise et ce qui en est fait.

23Le mythe est construit par la société pour s’unifier et vivre. Il est un message d’espoir et incarne des valeurs fondatrices et fondamentales ; ainsi l’important ce n’est pas l’homme, c’est le regard que les autres portent sur lui (le postman porte le nom de la fonction qu’il occupe dans société) et la valeur qu’ils lui octroyent (la femme aveugle dit au postman qu’elle sait qu’il est un homme bien). Le postman refuse d’endosser ce rôle, cette image, mais il est impossible d’échapper au mythe. Il devient ce que les autres voient en lui. Quoi qu’il fasse, il ne peut y échapper. Le mythe a sa vie propre. Il n’a pas de visage, pas de mode ; il s’oppose alors à la célébrité qui elle est individuelle et définie, temporelle et éphémère et qui dépend d’une société à un moment donné (Tom Petty est un illustre inconnu dans le film). En revanche, le mythe et ses conséquences ont une portée communautaire, intemporelle et unificatrice (c’est pourquoi le postman s’entend dire qu’il a rendu à ces gens tout ce qu’ils avaient oublié : les valeurs démocratiques et fédérales).

24Le mythe est un déclencheur. Il permet à la société de se construire et d’évoluer. Le postman sert de déclencheur pour John qui, en renonçant aux voitures, signifie ainsi son refus des valeurs illusoires et superficielles qu’elles représentent (consommation, excès, pouvoir). Il renonce au monde de l’apparence pour revenir aux vraies valeurs, celles qui valent la peine d’être défendues, celles qu’incarne le mythe : il se tourne vers son identité originelle, vers les valeurs liées aux origines de la nation et crée la compagnie du courrier qui va permettre d’unifier le pays sous la bannière d’un pouvoir au service du public : l’individu fait la nation et le film met en exergue le self-made man et l’individualisme, non pas celui égoïste du tyran, mais celui qui apporte bien être à soi-même et à ses concitoyens.

25Ainsi le mythe sert de focalisateur. N’importe qui peut, a priori, devenir un personnage mythique ; il lui suffit de se trouver au bon endroit, au bon moment, car l’individu est moins important que ce qu’il représente : il est l’espoir qui se focalise en un lieu à un moment donné et est porteur de renouveau. Mais le mythe, pour fonctionner et pour poser sa marque sur l’histoire, a besoin de la mémoire collective. Elle est indispensable pour la construction du pays et pour celle de l’histoire.

26Le personnage du facteur est symbolique du mythe à plusieurs niveaux : le facteur comme le mythe est celui qui unit (en créant un lien entre les gens) au lieu de désunir (le tyran). Il est le gardien du passé (les lettres sont porteuses d’un moment donné du passé). Il est porteur d’informations et donc de connaissance au sens large. Il permet à l’histoire de ne pas stagner. En effet, ces lettres permettent, au travers par exemple des avis de naissance et de décès (dans lesquels Bethlehem voit le danger car « il y a tout là-dedans »), un continuum temporel : les morts sont le passé, les naissances sont le présent et sont signes d’avenir et d’espoir. Pour survivre, le tyran doit tuer l’espoir et doit tuer la vie. Son  pouvoir réside dans un hors-temps où il n’y a plus ni passé, ni futur. Le courrier casse ce hors-temps pour réinstiller du temps dans l’Histoire à travers des histoires (de la vie quotidienne). Le mythe est atemporel, il est de tous les temps, il est l’Histoire du pays (d’ailleurs toutes les civilisations ont leurs mythes). Il est la mémoire ; ainsi, lorsque le postman fait croire en la renaissance des Etats-Unis, d’un pays réuni une fois encore sous la bannière étoilée, il réactive les valeurs des Etats-Unis à leur naissance : à savoir un pays sans partis politiques (les partis sont ainsi implicitement accusés d’avoir dégoûté les citoyens de la politique) et dans lequel ceux qui comptent sont les individus qui font et dirigent le pays ; le nom n’a aucune importance (le postman dit que le Président s’appelle Richard Starkey, nom de baptême de Ringo Starr des Beatles, une légende), seul le mythe est important. Le mythe est donc ce que le passé nous enseigne pour nous permettre de construire l’avenir.

27Les lettres symbolisent le mythe en ce qu’elles font partie du continuum temporel, mais aussi parce qu’elles nécessitent la maîtrise du langage et de l’écriture, donc de l’éducation (qui ne peut être sans mémoire); elles sont signes de culture et de connaissance. Or, lorsqu’il y a connaissance, il y a possibilité de rébellion et de renaissance ; le mythe donne vie, ce qui dans le film apparaît lorsque le postman devient l’inséminateur choisi par Abby et son mari, Michael, afin de pallier la stérilité de ce dernier ; il est celui qui sème la vie, qui la fait germer. De la même façon, le but originel du postman était de partir à la découverte de la mythique St Rose, ville qu’il recherche désespérément comme les chevaliers de la table ronde recherchent le Saint-Graal. Mais ce qui est important c’est ce qu’ils font en chemin et le pourquoi de la quête (le bien qu’ils font, la volonté d’aider les autres et d’améliorer la vie des hommes). Ainsi le mythe nourrit la vie et l’histoire et se nourrit lui-même d’autres mythes.

28The Postman a besoin de ce qui constitue sans doute l’unique élément science-fictionnel du film, l’année 2013, pour raconter l’Histoire, pour nous donner une vision personnelle de ce qui fait la construction d’un pays et de ses mythes. En effet, c’est parce que le récit se déroule en 2013 que Costner peut disserter sur les valeurs fondatrices du mythe américain et sur ses dérives (la société contemporaine). Ce film est effectivement laudatif des valeurs qui ont fait naître la nation américaine: la volonté de construire une république démocratique, un gouvernement juste qui se préoccupe du bien de ses concitoyens et dans lequel chacun a sa chance, dans lequel l’Histoire a un sens et est prise en compte, où le mythe est constructeur. Toutefois, le monde apocalyptique du film est aussi une critique des effets dévastateurs de la société moderne et de ses pertes de valeurs, du totalitarisme d’un pays qui s’est perdu en route et dont les citoyens se sont désintéressés car il avait cessé de les représenter. Ainsi, en faisant resurgir la mémoire historique de la nation, The Postman essaye de réinstaurer la valeur du mythe pour que celle-ci fasse à nouveau germer l’espoir dans un pays qui aurait dû être bien différent de ce qu’il est.

29Alors, comme viennent de nous le montrer Starship Troopers et The Postman, la science-fiction loin d'imaginer le futur, semble plutôt s'interroger sur le présent, le passé, sur le sens de l'histoire et sur ce que nous en apprenons. D’un point de vue général, que je n’ai pas ici le temps d’approfondir, il est paradoxal de constater que la plupart des films de SF non seulement avertissent des dangers auxquels peuvent aboutir les dérives de la société contemporaine, mais font l’éloge d’un système politique décrié et pourtant perçu comme le meilleur (la démocratie). Donc, ce qui est remis en cause n’est pas le système politique ni les valeurs qui lui sont associées, mais bien de quelle manière toute théorie, si pure soit-elle à son origine (pure dans ses intentions), peut être pervertie. Ainsi, ancrés dans une société et une culture qui ne peut renier son héritage philosophique et politique, les films de SF la représentent aussi bien d’un point de vue littéral que métaphorique.

Pour citer cet article

Danièle André, « Histoire américaine et cinéma de science-fiction : du nazisme à la pastorale », paru dans Cycnos, Volume 22 n°1, mis en ligne le 13 octobre 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=505.


Auteurs

Danièle André

Danièle André, est l’auteur d’une thèse (Paris III) sur « cinéma de science-fiction et sociétés anglophones contemporaines », ainsi que de nombreux articles sur la représentation de la société et de l’être humain dans le cinéma et la science-fiction.