Cycnos | Volume 22 n°1 La science-fiction dans l'histoire, l'histoire dans la science-fiction - 

Roger Bozzetto  : 

Utopies et barbaries, d'hier à demain

Résumé

Les utopies ont d'abord fait rêver. Puis, les dystopies ont pris leur place dans le champ littéraire. Où l'utopie présentait des hommes heureux, vivant dans le respect des règles à buts égalitaires, la dystopie est venue s’appuyer sur les « vices privés » dont sont réputées découler les « vertus publiques », au nom du libéralisme. La science-fiction permet une approche plus ouverte que cette opposition manichéenne entre les modèles des sociétés représentées. Certains textes de SF comme ceux de Ursula Le Guin, de Serge Lehman revisitent les utopies et dystopies dans une visée nouvelle et font ressortir une opposition différente : celle qui oppose le « centre » prétendument civilisé à la périphérie présentée comme sauvage. Mais qui, dans ces textes qui parlent des villes et sociétés actuelles, peut se permettre de taxer l'autre de barbare ?

Index

mots-clés : barbarie , dystopie, fable des abeilles, science-fiction, utopie

Plan

Texte intégral

1Voici un couple antagoniste de figures, les diverses utopies et les nombreuses barbaries qui, tout au long de l'Histoire occidentale ont contribué à illustrer, et ont donc donné à penser la dimension politique des sociétés. Pourquoi ce couple et quel rapport avec la dystopie ?

2On pourrait d'emblée opposer une périphérie à la forme du rêve de bonheur incarné par l'utopie « rationnelle », autocentrée et hors de l'Histoire. Périphérie, un lieu où les non utopiens sont considérés comme des barbares. Les Grecs utilisaient le critère linguistique pour exclure les autres de la cité : sans la connaissance du grec, on était un « barbare », et chez More, si l'on n'est pas un utopien c'est qu'on est un barbare. Mais les choses ne sont pas aussi simples, comme l'Histoire nous le montre. La barbarie n'est pas toujours périphérique. L'Utopie n'est pas toujours le lieu du bien, ni la barbarie sa face noire. Et les rapports entre les deux ont évolué, comme les contextes historiques où cette interaction se joue. Voyons cela de près.

3Aristote, dans La Politique nous présente Hippodamos de Milet, le premier urbaniste qui ait eu à reconstruire entièrement une ville de façon rationnelle, en relation avec la conception du monde de son époque. Il inaugure les rues se coupant à angle droit d'une ville découpée en quartiers, où se concentrent artisans, paysans et guerriers. Au centre, l'agora, pour l'exercice de la démocratie, car on y élit les magistrats et on leur attribue des fonctions.1 A l'extérieur les barbares, et entre eux et les citoyens : les métèques.2

4Dans la perspective d'une révolte intellectuelle contre la réalité historique et sociale de l'Angleterre du XVIème siècle Thomas More inaugure ce qui deviendra un « genre » littéraire et sociologique particulier par le titre de son ouvrage, Utopie (1516).3 A la différence de la République de Platon, qui était pensée comme une véritable solution alternative à la réalité sociale athénienne,4 More présente prudemment son île idéale comme un divertissement ironique : le fleuve est anhydre (sans eau) la capitale Amaurote (sans habitant) et le terme d'utopie signifie à la fois « nulle part » et « meilleur ». Mais là aussi More ne voit, dans les peuples de la périphérie, que des barbares avec lesquels, selon les cas, les utopiens guerroient ou négocient, à l'image de la politique anglaise qu'il a conduite.

5Jusqu'à la moitié du XVIIIème siècle, vont fleurir de nombreuses « utopies », très fantaisistes, et dans lesquelles on ne s'occupe pas des barbares. Elles sont parfois pimentées de personnages et de coutumes étranges comme dans La Cité du soleil de Campanella (1623) avec son éducation murale et ses accouplements dictés par l'astrologie ; La Terre australe connue de G. De Foigny (1676) et ses hermaphrodites ; ou encore La Découverte australe de Rétif de la Bretonne (1781) avec ses hommes oiseaux, etc. La dimension de critique et de proposition à caractère social que portait l'utopie se résorbe dans un genre encore plus ancien, les « voyages imaginaires ». Ils permettaient d'imaginer à la fois des formes hybrides, des jeux de la Nature, mais aussi des barbares. On les représente dans l'imaginaire de cette époque, comme ces « sauvages » que l'on pouvait coloniser pour les « civiliser ». Les voyages autour du globe, les découvertes d'îles ou de terres inconnues des Européens, se poursuivaient depuis le XVIème siècle — engendrant une multitude de récits de voyage et de rencontres avec les « sauvages » aux mœurs qualifiées de « barbares ».

6Parmi ces utopies, il en est une qui présente une vraie originalité La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon (1627)

7C'est la première qui articule la pensée utopique avec le développement des savoirs techniques et scientifiques, inventant une utopie technocratique. Elle n'est pas figée dans le contexte agricole des autres utopies — où il s'agissait simplement de mieux répartir des richesses existantes. Bacon envisage le développement positif de la civilisation vers un futur, associé à un progrès issu des développements historiques du savoir, se posant ainsi comme un des précurseurs de la science-fiction. Ici, les barbares de la périphérie disparaissent car ils viennent librement profiter de cette civilisation nouvelle.5

8Cependant le XVIIIème siècle propose aussi, avec La Fable des abeilles de Bernard Mandeville,6 un autre modèle, cynique, de développement des sociétés. Mandeville ne refuse pas de prendre en compte les progrès dans la production des biens — on en est en Angleterre aux prémices de la révolution industrielle — mais il remet en cause le postulat central de l'utopie, fondé sur des lois intangibles et un total égalitarisme. L'utopie inviterait donc, selon lui, à l'inertie sociale, à l'absence de progrès, puisque tout est fixé par des lois. Au contraire, dit Mandeville, il faut faire confiance au désir de possession de chacun, aux « vices privés » qui font se développer la société sur la loi de l'offre, de la demande et du marché, et sont donc créatrices de progrès, et par conséquent, par une ruse de l'Histoire, de « vertus publiques ».

9En d'autres termes cette Fable des abeilles est au cœur de l'idéologie du capitalisme marchand. Une nouvelle sorte de barbarie émerge, qui n'est plus périphérique : elle est le cœur même du système et engendre les dystopies.

10La dystopie pose l'utopie réalisée, pour en montrer tous les aspects négatifs. Elle donne de l'utopie l'image d'une barbarie rationalisée.

11L'utopie peut en effet se décrire comme un « dispositif » se présentant sous forme de discours didactique tenu dans le cadre d'un faux dialogue entre un Sage et un néophyte. Elle vise à convertir ce dernier aux valeurs de la collectivité prise comme source de toute valeur.

12La dystopie inverse le dispositif et illustre comme valeur première un sous produit idéalisé du libéralisme : l'individualisme forcené. Elle se présente comme un récit qui pose comme créateur de valeurs l'itinéraire d'un personnage en révolte contre le système utopique décrit comme oppressif et inhumain. Pourquoi oppressif ? Parce que tout y est centré sur les valeurs collectives qui étoufferaient les libertés — autre nom des « vices privés » chers à Mandeville — vices qui dynamisent l'économie de marché. La dystopie présente la vision d'un individu révolté contre le collectif. Il prône les valeurs de l'individualisme proposé comme fondateur toutes les libertés, mais sans jamais en définir les limites. La liberté du renard dans le poulailler… mais les poules sont libres.

13Mon hypothèse est que tant que les rêveries utopiques demeuraient dans l'imaginaire, elles ont été acceptées avec plaisir comme de brillants exercices poétiques. Mais quand la réalité de l'avancée des sciences et des possibilités techniques, au XIXème siècle, ont pu rendre effectives certaines propositions politiques et sociales imaginées dans les utopies, alors les tenants de la pensée libérale ont inventé, puis promu, le genre de la dystopie.

14La dystopie se rapproche des récits de science-fiction en ce qu'elle raconte l'histoire et la révolte d'un individu pris dans les mailles d'un système. D'ailleurs certains textes de SF comme Ravage de R. Barjavel, Les Dépossédés de U. Le Guin, ou « Nulle part à Liverion » de S. Lehman proposent aussi des récits qui thématisent une mise en perspective des thèmes de l'utopie. Mais alors que la dystopie est nettement orientée vers la défense du libéralisme, sous couvert de défense de la liberté individuelle, la SF présente des perspectives plus différenciées, et le fait de façon plus subtile.

15On retrouve curieusement avec l'utopie et la dystopie, les oppositions entre le centre et la périphérie et les notions grecques d'œcumène, « terre habitée », dont les peuples « extérieurs » seraient des « barbares ».

16Les utopies, en effet, sont présentées comme closes, et l'île est le meilleur site pour les y établir7. A la périphérie vivent les « autres », à exploiter où à « civiliser ». Par contre, les dystopies couvrent généralement la terre entière, sans dehors possible

17La SF propose, heureusement, des scénarios plus complexes.

18Parfois, après une catastrophe, elle montre le retour à un stade antérieur de la civilisation industrielle, comme dans Ravage. Après la disparition de l'électricité et l'abandon des villes qui en dépendaient, un groupe se rabat sur la campagne et invente de petites communautés agricoles, aux mœurs patriarcales. Toute invention technique y est punie de mort, comme si la barbarie était associée à la technique, ainsi qu'il allait de soi dans l'idéologie du « retour à la terre ».8

19Ursula Le Guin propose avec Les Dépossédés (1975) ce que la critique a désigné comme une « utopie ambiguë ». Elle met en scène deux systèmes, situés sur deux planètes différentes, l'une à fondement « topique », l'autre « libéral » — et laisse le même personnage expérimenter les deux systèmes sans vraiment être en état de définir le meilleur des deux, éliminant ainsi toute référence à la « barbarie »9. Par la suite elle envisagera, dans d'autres romans, comme Le Nom du monde est forêt, les rapports qu'impose une superpuissance à des peuples « périphériques » et considérés comme des sous êtres, « les créates ».

20Serge Lehman propose une suite romanesque inachevée, F. A. U. S. T, qui comprend trois romans et quelques nouvelles. Il pose que les multinationales ont pris le pouvoir réel, assujettissant ce qui fut l'ONU, et qu'elles possèdent la quasi totalité de la Terre10. L'univers qui en résulte est composé du « Village » qui correspond aux riches mégalopoles et aux axes de circulation privilégiés comme la Darwin Allée. Ailleurs c'est le « veld » qui renvoie à la périphérie, où vivent les exclus perçus comme des barbares, des sous hommes. Il s'agit d'une nouvelle illustration de la Fable des abeilles dans un contexte nouveau.

21Ce cadre posé, la nouvelle « Nulle part à Liverion » regarde vers les stades antérieurs de la pensée utopique. On y voit un historien qui, dans le cadre de ses recherches sur une « donation » ancienne, pense s'y appuyer pour remettre en question la légalité des appropriations de certaines multinationales. Ce faisant il trouve d'autres pistes qui le conduisent sur les traces d'une sorte de complot d'intellectuels et de savants qui ont imaginé une retraite dans les monts caucasiens. On retrouve là, malgré l'environnement high tech, dont le héros se dégage, une sorte de retour à une sorte d'Arcadie. Elle est présentée comme la seule solution, devant l'impossibilité pour les personnages d'adhérer aux valeurs proposées dans le cadre des « vices privés », tout en se trouvant dans l'impossibilité de proposer une réponse collective, mises à part la dissidence et la retraite dans le désert.

22L'utopie du XXIème siècle se retrouve là où elle a pris sa source, à savoir, comme son nom l'indique, nulle part, comme un lieu vide, un creux. Elle est entourée de tous côtés par la « civilisation » dérivée des « vices privés », qui se maintient par la force des armes, des techniques et des manipulations de la réalité, forme moderne et omniprésente d'une « civilisation » qui occulte sa propre « barbarie ».

23Le rêve utopique a souvent abouti à un échec lorsqu'il a voulu se concrétiser, comme on a pu le voir dans les nombreux essais, tentés au XIXème siècle, et qui renvoient à des textes et des noms connus. Emile Cabet qui tenta de rendre possible ce qu'il décrivait dans son Voyage en Icarie (1840). Thomas Owen qui tenta de fonder l'utopie de New Harmony et échoua — et tant d'autres. Il en reste d'autres traces plus prosaïques exhumées par des historiens11. En revanche on doit remarquer que les dystopies ont plutôt bien réussi.

24Certes nous ne vivons pas, actuellement et en Occident, sous la férule de Big Brother, bien qu'il existe dans certaines zones un non-droit que les puissants imposent à leurs victimes, comme les USA à la prison de Guantanamo. Mais si ce « totalitarisme hard » qu'illustrait 1984 est devenu rare, au moins en Occident, nous sommes soumis à un « totalitarisme doux ». Il est si doux qu'il est imperceptible et aliène nos esprits par la simple répétition publicitaire, par les incitations persuasives à une hyper consommation, qui ont le même effet qu'une drogue et dont Huxley, le premier a montré les effets dans Le Meilleur des mondes.

25Mais depuis quelque temps un autre problème se pose avec acuité. Ce qui est vrai pour la société occidentale est-il exportable ? Sous certains pouvoirs despotiques est-il même encore possible d'être un dissident ?12

26De plus notre réalité actuelle n'est-elle pas aussi un leurre — avec ses lumières et ses lampions de ville occidentale — pour des habitants qui désertent les périphéries lointaines afin de venir s'entasser dans notre périphérie, celle des bidonvilles et des « cités ghetto »? Là, leurs pauvres moyens de survie impliquent un retour aux lois de la jungle. Peu à peu, leurs habitants s'affrontent à ceux de la ville occidentale, de l'utopie réalisée. Les « utopiens » que nous sommes tentent alors vainement de s'abriter sous le paravent de la Loi. Mais cette Loi semble barbare aux yeux des habitants des périphéries, tout comme les lois de la jungle semblent barbares aux yeux des urbains utopiens. Utopie, barbarie… qui va définir aujourd'hui l'autre comme barbare ? Et comment sortir de ce cercle vicieux ? Un spectre sans nom hante l'Occident…

Notes de bas de page numériques

1 Aristote La Politique II, VII, 1 et II, VII, 4, cité par Jean Servier Histoire de l'utopie. Idées NRF. 1967 p 28-29
2 Platon refusait ce type de démocratie, il avait construit en philosophe le programme d'une « cité idéale » dont il élabore les lois de façon systématique dans La République sans s'intéresser aux barbares. Et on trouve aussi des traces de ses réflexions sur un modèle idéal dans Les Lois, le Critias et le Timée. On notera dans cette tripartition l'influence des lois de Manu instaurant les castes en Inde
3 Thomas More De Optimo reip.statu. Deque nova insula Utopia libellus verus aureus, nec minus salutaris quam festiuus clarissimi divertissimi et viri Thomae Mori. Notons que ce texte est à la fois littéraire et programmatique ce qui en fait un modèle original. La République n'était en rien littéraire au sens actuel du terme.
4 On sait qu'il tenta en vain la mise en place de son système chez un tyran sicilien.
5 Il figure avec Kepler qui publie Le Songe ou l'Astronomie lunaire en 1634, et Cyrano de Bergerac Les Etats et empires de la Lune en 1657, et Jacques Guttin Epigone, histoire du siècle futur (1659) parmi les pères de la pensée conjecturale, appuyée sur la science galiléenne qui se développe à cette époque. Louise Michel, dans Le Monde nouveau (1888) reprendra l' idée de Bacon d'un progrès civilisateur.
6 Bernard Mandeville La Fable des abeilles, ou les fripons devenus honnêtes gens. (1740)
7 Utopus emmène son peuple dans une presqu'île, puis il coupe le cordon (ombilical ?) qui reliait la presqu'île à la terre continentale. Il coupe aussi le lien avec l'Histoire.
8 René Barjavel (1943) Ravage, Livre de Poche, 1965. Ce texte est écrit dans un contexte pétainiste qui glorifie le retour à la terre et le culte du héros patriarche Pétain.
9 Ursula Le Guin Les Dépossédés, Paris : Laffont, 1975. Le texte se situe avant l'effondrement de l'URSS, à une époque où existait en apparence une solution alternative au système libéral et capitaliste. Le Nom du monde est forêt, Paris : Laffont, 1979. Le Dit d'Aka, Paris : Laffont, 2000.
10 Serge Lehman F.A.U.S.T (1996); Les Défenseurs (1996) ; Tonnerre lointain (1997). Les trois romans au Fleuve Noir. « Nulle part à Liverion » in Geneses (présenté par Ayerdhal). Paris : J'ai Lu. 1996 pp177-246
11 Petitfils Jean Christian, La Vie quotidienne des communautés utopistes au XIXème. Paris : Hachette.1982 / Lavoie Laurent, Utopia: de quelques utopies actuelles à l'aube du XXIème siècle Laval (Canada) : Presses Universitaires et Paris : Syllepses, 2000 / Andres Bernard et Desjardin Nancy [ed], Utopies au Canada.1545-1845 Montréal :  Univ de Québec, 2001
12 Mustapha Kilani, Miroirs des heures mortes, Hammam Sousse (Tunisie), 2004 Edition Dar elmizen lennarch (La Tunisie sous Ben Ali ?)

Documents annexes

Pour citer cet article

Roger Bozzetto, « Utopies et barbaries, d'hier à demain », paru dans Cycnos, Volume 22 n°1, mis en ligne le 15 novembre 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=491.


Auteurs

Roger Bozzetto

Université d'Aix-Marseille