Cycnos | Volume 22 n°1 La science-fiction dans l'histoire, l'histoire dans la science-fiction - 

Xavier Mauméjean  : 

Théorie de l’inquiétude

Résumé

L’auteur présente une analyse nouvelle et marginale du genre littéraire qu’est l’uchronie en se fondant sur la notion « d’inquiétude », notamment empruntée à Aristote. Si l’uchronie est souvent conçue comme « divergente », elle peut tout aussi bien « converger » vers le présent et le monde tels que nous les connaissons. Dès lors, en reliant le « passé imposé » au « passé fantasmé », elle offre une réponse littéraire aux quatre degrés de l’inquiétude que l’homme peut expérimenter (immédiate, intentionnelle, altruiste et collective). Le mensonge, quant à lui, n’est rien d’autre qu’une forme d’uchronie personnelle sans cesse réinventée.

Texte intégral

1Avant tout, je voudrais préciser ce que j’entends par Théorie. Il ne s’agit pas de proposer un système, donner une explication. Je préfère revenir à l’étymologie, Theoria entendue comme spectacle intérieur, vision intime. La part de subjectivité est donc revendiquée, elle est même une fin, au sens de terme et de but. Elle est une cause finale, aristotélicienne, présente à chaque étape du procès.

2Au chapitre 9 de son traité De l’interprétation, Aristote s’interroge sur le domaine d’extension du principe de contradiction :

L’affirmation ou la négation portant sur les choses présentes ou passées est nécessairement vraie ou fausse, et les propositions (contradictoires) portant sur les universels et prises universellement, sont toujours aussi, l’une vraie et l’autre fausse ; il en est de même dans le cas des sujets singuliers.1

3Ce principe peut être énoncé de la manière suivante : on ne peut être et ne pas être, en même temps, au même lieu, et sous le même rapport. Le principe de contradiction s’applique sans difficulté dans le présent et le passé. Ainsi Socrate est-il vivant ou mort, la bataille navale a eu lieu ou n’a pas eu lieu.

4La difficulté vient des propositions de futuro, c'est-à-dire des propositions portant sur des événements singuliers futurs. La question étant : le principe de contradiction est-il applicable au futur ?

5L’école de Mégare soutient que le principe est valable universellement, qu’il est donc valide dans le futur. La bataille navale aura lieu ou n’aura pas lieu. D’ores et déjà, l’une des propositions est vraie, et l’autre fausse. Le futur adviendra de toute nécessité, le réel est déjà déterminé. Ou, comme le dit Aristote :

S’il en est ainsi, rien n’est ni ne devient, soit par l’effet du hasard, soit d’une manière déterminée, rien qui, dans l’avenir, puisse indifféremment être ou n’être pas ; mais tout découle de la nécessité, sans aucune indétermination.2

6Les Mégariques proposent une logique du Destin dont l’objet serait un futur nécessaire, d’une certaine façon déjà écrit.

7Aristote s’oppose aux Mégariques. Ce qui est vrai, ce n’est pas l’une ou l’autre des propositions, mais l’alternative prise dans son ensemble. Je puis simplement dire que : la bataille navale aura lieu ou n’aura pas lieu, sans tierce possibilité, mais surtout sans décider maintenant du futur. Pour Aristote, le futur reste ouvert, contingent, libre, riche de toutes ses possibilités. Ou, comme le dit Laura Kasischke : « Les noms des enfants changent, d’un avenir à l’autre. »3 Nécessité d’un côté, liberté de l’autre. Il me semble que la querelle opposant Aristote à Mégare peut nous servir de modèle théorique pour comprendre la relation qu’entretient l’uchronie avec le passé historique.

8Le passé étant advenu, il est par définition nécessaire et imperméable au changement. Il est écrit, enchâssé. La vérité du passé n’est pas tant une vérité de droit qu’une vérité de fait. C’est parce qu’il est, en tant que passé, qu’il affirme sa légalité.

9A cette légalité, non du droit mais du fait, l’uchronie oppose sa légitimité. L’uchronie réintroduit l’alternative dans la nécessité historique, le possible, la liberté. Remarquons tout de suite, pour éviter les fausses querelles, la déviation négationniste, que l’uchronie ne remet pas en cause le primat de l’advenu, l’existence du passé historique. Simplement, elle multiplie les possibles. L’uchronie affirme que ce qui existe n’épuise pas le réel. Que l’étant, ce qui est ou a été, n’est qu’une figure de l’être, à laquelle on peut rajouter d’infinies variations.

10Mais quel est l’intérêt de multiplier des possibles, dès lors que l’on est bien forcé d’admettre que le passé est, et que l’on ne peut le changer ?

11A nouveau, l’intérêt de l’uchronie n’est pas dans la mise à l’écart du passé historique. Au contraire, elle permet d’y revenir, de l’interroger. En ajoutant un passé possible au passé advenu, l’uchronie met en concurrence deux ou plusieurs réels. C’est pourquoi je pense que le fameux point de divergence, sans être accessoire, compte moins que la convergence des réels compossibles. Cette convergence apparaît alors comme un nœud de réels à partir duquel se défont les possibles. Choisir, c’est alors trancher pour ne laisser qu’un fil, celui finalement suivi.

12En réintroduisant l’alternative, l’uchronie remet en cause le primat du réel, du passé qui, par nature, ne renvoie qu’à lui-même. L’uchronie refuse au passé le privilège de demeurer lui-même. Elle lui invente un rival, d’autant plus attirant qu’il montre que le passé aurait pu se produire d’une autre façon. Que l’événement redouté aurait pu être évité, ou encore plus terrible. Que l’épisode imprimé dans la mémoire aurait pu ne pas être, ou être mieux encore. Elle génère une schizohistoire, personnelle ou collective, dans laquelle un temps prend momentanément le pas sur un autre. A la clôture du passé, à sa fragile assurance, l’uchronie oppose l’inquiétude.

13Qu’entend-on par inquiétude ? L’agitation de l’esprit qui sort de l’apathie, de cette fausse assurance qui favorise une trompeuse familiarité au monde, critiquée par Bertram Russell :

(La philosophie) peut suggérer diverses possibilités qui élargissent le champ de nos pensées et les délivrent de la tyrannie de la coutume. Tout en diminuant notre certitude à l’égard de ce que sont les choses, elle augmente beaucoup notre connaissance à l’égard de ce qu’elles peuvent être.4

14L’inquiétude réveille notre faculté d’étonnement, cette capacité à se préoccuper, à interroger le réel5. Mais, à nouveau, quel intérêt à revenir au passé, dès lors qu’il est en tant que passé ? Pourquoi manifester cette inquiétude, en apparence gratuite, qui ne fait qu’ajouter à la tristesse et aux tourments que contient déjà le passé ?

15Nous répondrons à cela que, de fait, l’homme retourne par nature à son passé. Chacun de nous l’explore, voire le réinvente en faisant varier les possibilités. Et si j’avais accepté ce travail ? Et si j’avais plutôt pris la nationale, au lieu de rester sur l’autoroute ? Nous tous subventionnons un théâtre personnel où les scènes passées sont rejouées – au point qu’il devient impossible de distinguer le vrai du faux – jusqu’à trouver le mot juste. Enfin mis en valeur nous en tirons satisfaction. Joie et fierté appartiennent à la fiction, mais la satisfaction éprouvée est bien réelle. Elle vient effacer la honte ou la colère ressentie dans l’événement advenu. Sans l’inquiétude, nous devrions vivre avec l’assurance de nos maux, et uniquement avec elle. Or chacun de nous doit pouvoir faire semblant, multiplier les Moi afin qu’ils viennent épauler celui qui, dans sa solitude effective, a en charge l’identité.

16C’est pourquoi, en revendiquant clairement l’outil phénoménologique, je distinguerai quatre degrés de l’inquiétude, sachant que chaque degré supérieur suppose le, ou les, précédents.

17L’inquiétude naturelle est celle qui, de façon immédiate et spontanée, se tourne vers le passé. Par le biais de la mémoire oublieuse, chère à St Augustin6, elle retrouve le souvenir en identifiant dans un premier temps ce qu’il n’est pas, permettant ainsi de rejeter les autres objets qui se présentent. Mais la mémoire est aussi affective. En dissociant l’acte de remémoration de la qualité de l’état affectif antérieur, et l’état affectif qui accompagne cette remémoration elle-même, la mémoire affective fait que je puis être heureux au souvenir d’un événement triste, et triste en me remémorant un souvenir joyeux.7

18Cette prise de conscience introduit l’inquiétude intentionnelle, l’esprit jugeant alors avec bienveillance ou tristesse les affections liées au passé. Contre la rigidité du constat rationnel, remords, regrets ou nostalgie modifient les tonalités, agissent comme des moteurs à partir d’un contenu de souvenir qui peut varier à l’envie. Ou comme le dit James P. Carse :

Les explications arrangent les conclusions, en montrant que les choses doivent finir comme elles ont fini. Les récits font apparaître les conclusions, en montrant que les choses ne finissent pas comme elles le doivent mais comme elles le font. L’explication élimine le besoin de poursuivre la recherche, le récit nous invite à repenser ce que nous pensions savoir.8

19Cette recomposition des territoires intérieurs favorise l’ouverture. L’inquiétude altruiste se présente ainsi comme souci de l’autre, en bien ou en mal. Dans ma relation avec autrui, j’essaime les possibles, sachant qu’autrui effectue le même travail sur moi. Il m’oblige à repenser ma relation au passé mais, du coup, l’altère, et j’en fais tout autant à son endroit. Cette provocation réciproque modifie continuellement notre manière d’appréhender les vécus antérieurs. Un duel, en somme, ou chacun est complice de l’autre, ou gains et pertes ne se réduisent pas à ce qui advient, puisque je peux indéfiniment rejouer la partie.

20Enfin, l’inquiétude universelle se donne comme la volonté de repenser les entreprises collectives, sociales ou politiques. Cela ne signifie pas d’être sans engagement, de le relativiser ou d’y renoncer par délégation, mais au contraire de contester l’évidence de l’engagement pour le refonder à partir de ses variations in(dé)finies. Mettre en péril l’engagement, c’est l’obliger tout le temps à s’affirmer. Ce quatrième degré est celui de l’uchronie.

A l’évidence du passé historique qui, a posteriori, fait croire au destin, l’uchronie oppose le doute. Elle ne renvoie pas tant au passé qu’à ce qui, dans le passé, demeure inachevé, excédentaire. En montrant que le passé n’est jamais affirmation, mais toujours possibilité, l’uchronie introduit la suspicion et, partant, la liberté. La liberté de revenir, de ne pas accepter sans conditions le passé, de ne pas être passif, de retrouver la vérité. Et cette vérité que nous permet de saisir l’uchronie en investissant le passé, est d’abord la vérité du présent. Car le présent est la dimension temporelle où contingence et nécessité se rejoignent. La virtualité devient acte, le futur, jusqu’alors multiple, ouvert, libre, se cristallise dans le présent, pour se figer aussitôt dans le passé.

21En faisant de demain un aujourd’hui, destiné à devenir un hier, l’esprit prend conscience de la responsabilité infinie que lui impose la nécessité d’être libre.

22Ce qui est l’essence même de l’inquiétude.

Notes de bas de page numériques

1 Aristote, De l’interpétation, IX, 18 a, 30, Paris : Vrin, 1984.
2 Ibid. IX, 18b, 5.
3 Laura Kasischke, La Vie devant ses yeux, Paris : Seuil, 2002.
4 Bertram Russell : The Problems of Philosophy, Oxford : Oxford University Press, 1997.
5 Ainsi le questionnement de Socrate n’a-t-il pas d’autre but que d’inquiéter ses interlocuteurs, de leur faire renoncer aux trompeuses certitudes héritées du passé qui, figeant le présent, l’appauvrissent.
6 St Augustin, Confessions, X, (12), 28 et surtout X, (16), 24, Desclée de Brouwer, 1980.
7 Ibid. X, (14), 21.
8 James P. Carse, Jeux finis, Jeux infinis, le pari métaphysique du joueur, Paris : Seuil, 1988.

Pour citer cet article

Xavier Mauméjean, « Théorie de l’inquiétude », paru dans Cycnos, Volume 22 n°1, mis en ligne le 13 octobre 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=489.


Auteurs

Xavier Mauméjean

Xavier Mauméjean est l’un des nouveaux chefs de file de la jeune science-fiction française. Auteur de plusieurs romans remarqués par la critique, tels que La Ligue des Héros et L’ère du Dragon (parus aux éditions Mnémos), il vient d’obtenir le Prix Rosny aîné 2005 pour La Vénus Anatomique (Mnémos), roman dans lequel il rend hommage à l’œuvre de La Mettrie et revisite l’un des mythes fondateurs de la science-fiction moderne : le Frankenstein de Mary Shelley. Son dernier roman, Car Je suis légion (Mnémos, 2005) se déroule à Babylone.
xavier.maumejean@laposte.net