Cycnos | Volume 22 n°1 La science-fiction dans l'histoire, l'histoire dans la science-fiction - 

Michel Pagel  : 

Roman historico-fantastique : Les pièges de la documentation

Résumé

Dans son témoignage, l’auteur nous livre les secrets de la genèse d’un roman historique et le rapport délicat que le romancier entretient avec les sources et plus largement la documentation, qui s’avère très différent de celui de l’historien. En s’appuyant sur Le Roi d’août, l’auteur nous apprend, avec humour, que subvertir l’histoire est légitime. Surtout si c’est exclusivement pour se divertir. Ainsi les failles dans les archives, sont les brèches dans lesquelles tout le talent de l’écrivain trouve à s’exercer.

Index

mots-clés : documentation , fantastique, histoire, Philippe Auguste, roman

keywords : Fantasy

Plan

Texte intégral

1Les réflexions qui suivent m’ont été inspirées par les problèmes rencontrés durant l’écriture de mon roman Le Roi d’Août. Sans entrer dans les détails, le livre relate le règne de Philippe Auguste en résolvant à l’aide d’éléments fantastiques les énigmes qui l’émaillent. Il suppose notamment que Philippe n’est pas totalement humain, son ancêtre Hugues Capet ayant fauté avec une nymphe et en ayant eu un enfant devenu, à la suite d’une substitution, roi de France sous le nom de Robert le Pieux.

2Afin de rendre crédible un tel point de départ – et aussi afin que le jeu ne soit pas truqué, donc vain – il est nécessaire de rester aussi fidèle que possible à l’Histoire, l’authenticité de tout ce qui est vérifiable apportant en quelque sorte sa caution à la pure fantaisie de ce qui ne l’est pas.

3Le romancier qui s’assigne pareille tâche ne dispose que d’un seul outil : la documentation. Il s’y plonge donc avec vaillance et, lui qui n’a pas de formation d’historien, il croit naïvement qu’en lisant tout ce qui a jamais été écrit sur la période idoine, autant les chroniques d’époque que les travaux ultérieurs, il se retrouvera en possession des renseignements nécessaires à son propre travail. Il déchante bien vite lorsqu’il se rend compte que trois obstacles lui barrent la route : l’insuffisance de la documentation ; ses contradictions ; sa fiabilité. Je vais tenter d’expliciter chacun de ces points en les illustrant d’exemples, ainsi que de montrer comment ils peuvent au bout du compte se changer en atouts.

4Au risque d’énoncer une évidence, je dirai que l’insuffisance la plus criante est constituée par la totale absence de documents audio-visuels. Georges Duby remarquait que, dans un roman situé avant l’époque moderne, l’auteur commence à mentir dès qu’il fait parler ses personnages puisque, si nous savons à peu près comment écrivaient nos lointains ancêtres, nous ignorons de quelle manière ils s’exprimaient oralement. Une sorte de convention, sans doute fondée sur le style des chroniques latines traduites en français mais établie depuis par la quasi-totalité des romans ou films historiques, veut qu’un personnage médiéval s’exprime en une langue moderne aux tournures surannées plutôt que, disons, à la Michel Audiard ou en argot des banlieues. On s’attend plus à trouver dans la bouche d’un Richard Cœur-de-Lion : « Par la Malemort, messeigneurs ! Je jure de ne prendre aucun repos avant que ce félon n’ait expié ses crimes ! » que : « Oh, putain, les mecs, je vais lui faire bouffer son heaume, à cet enfoiré ! »

5écrivain populaire soucieux du confort de son lecteur, j’ai choisi moi aussi la première option, mais ne nous y trompons pas : en termes d’authenticité, la seconde ne serait ni plus ni moins pertinente.

6Puisqu’il lui est impossible d’approcher la vérité dans ses dialogues, le romancier aimerait à tout le moins faire preuve d’exactitude dans ses descriptions. À cet égard, la documentation ne manque pas pour les décors ou les costumes. Elle se révèle en revanche avare de portraits. Nous savons certes à quoi ressemblaient Philippe Auguste, Richard Plantagenêt et autres figures de premier plan, mais le flou le plus total recouvre l’essentiel de leur entourage. Du connétable Raoul de Clermont, par exemple, nous connaissons les intrigues politiques et les hauts faits mais les chroniqueurs n’ont pas jugé utile de s’étendre sur son apparence ou son caractère. La chose est de peu de conséquence pour l’historien qui écrira : « Raoul de Clermont conseilla sagement Philippe Auguste au début de son règne », puis changera de sujet. Le romancier, lui, est plus ennuyé, car il doit mettre l’homme en scène. Il ne peut pas écrire :

7Raoul de Clermont entra dans la salle du conseil. On me pardonnera de ne pas le décrire, car nul ne sait à quoi il ressemblait. En outre il m’est impossible de préciser s’il avait la voix grave ou aiguë, s’il était doux ou coléreux, ou s’il préférait le faisan rôti au civet de sanglier, parce que personne n’en sait rien non plus.

8On sent bien à quel point cette formulation serait peu romanesque, d’autant qu’il conviendrait de la réitérer pour neuf des dix autres personnes présentes ce jour-là au conseil du roi. Que fait-il donc, notre romancier, s’il veut animer de vrais personnages et non de vagues silhouettes ? Il s’assure que la réponse qu’il cherche ne figure réellement dans aucune source, et ensuite, la mort dans l’âme, il se résout à faire son métier : il invente.

9On peut donc d’ores et déjà affirmer que l’insuffisance de la documentation, à elle seule, brise tout espoir d’atteindre dans le contexte d’un roman une vérité historique vers laquelle on ne saurait que tendre.

10Elle est, en revanche, facteur de liberté, particulièrement si l’on en conjugue les méfaits. Permettez-moi d’éclairer ce propos nébuleux d’un nouvel exemple. Les chroniqueurs, ces ancêtres des journalistes, ne rapportaient les actes de leurs contemporains que dans la mesure où ils exerçaient une influence sur le royaume. Il est ainsi des individus dont on connaît fort bien les agissements sur une courte période, durant laquelle ils jouèrent un rôle primordial, mais dont le reste de l’existence demeure assez obscur. Au premier rang de ceux-là, j’ai rencontré Renaud de Dammartin, comte de Boulogne. Artisan de la coalition formée contre la France par la Flandre, l’Angleterre et l’Empire, c’est l’homme sans lequel la bataille de Bouvines n’aurait pas eu lieu, donc un personnage capital – mais qui n’avait guère mérité d’entrer dans les chroniques avant cette date : la fin du règne de Philippe, donc la fin de mon roman. Pouvais-je, à la page cinq cents, prendre un personnage auparavant tout juste entrevu et en faire le traître de la tragédie ? Certainement pas : c’est ce qu’on appelle une erreur de narration. Je devais donc à tout le moins inclure Renaud dans une scène marquante au cours du récit, afin que le lecteur conserve de lui une image bien nette lorsqu’il réapparaîtrait dans toute sa splendeur deux cents pages plus loin. Mais quelle scène ? Hormis enlever sa future épouse, ce qui était certes romanesque mais trop éloigné de mon sujet, le bougre n’avait rien fait qui valût d’être conté. Je me trouvais donc de nouveau face à une lacune, contraint d’inventer. C’est grâce à une deuxième lacune que j’ai pu le faire de manière cohérente. On sait en effet que Geoffroy Plantagenêt, le frère de Richard, trouva la mort accidentellement au cours d’un tournoi alors qu’il venait de s’allier à Philippe, ce qui contraignit ce dernier à revoir l’ensemble de sa politique. Événement d’importance, donc, et de surcroît occasion rêvée de décrire un tournoi en détruisant quelques clichés issus d’Hollywood. Mais dudit tournoi, des circonstances précises de la mort de Geoffroy, on ne sait rien, pas même le nom de l’adversaire du Plantagenêt – un détail qui m’était indispensable pour raconter la scène.

11Conjuguons ces deux lacunes : la culpabilité de Renaud de Dammartin ne semble-t-elle pas évidente ? Rien ne prouve que Renaud ait participé au tournoi, mais rien ne prouve le contraire. S’il s’y trouvait, leurs allégeances respectives du moment font que Geoffroy et lui combattaient dans des camps opposés et ont donc fort bien pu se retrouver face à face. Ça n’a sûrement pas été le cas, ça n’est pas même probable, mais c’est possible. Une telle hypothèse, aussi cohérente qu’elle soit, ne présente bien sûr pas d’intérêt pour l’historien puisqu’aucun indice ne vient l’étayer, mais elle permet au romancier de brosser sa grande scène spectaculaire tout en attirant l’attention de son lecteur sur un personnage dont il pourra dès lors se servir en temps voulu sans paraître le sortir de sa manche.

12Deuxième piège : les contradictions de la documentation. Elles peuvent être le fait des chroniqueurs – Français et Anglais, par exemple, rapportaient rarement dans le même esprit les événements opposant leurs deux peuples – mais aussi, hélas, des historiens modernes que leur nécessaire impartialité ne garde pas des différences d’interprétation.

13Un bon exemple de ce second cas concerne le frère Guérin. Cet hospitalier fut le principal conseiller de Philippe Auguste durant toute la deuxième moitié du règne : ses activités au cours de cette période ne sont un mystère pour personne ; c’est au sujet de ses origines que l’on diffère. Il serait trop long d’expliquer ici pourquoi, mais certains historiens l’estiment présent à la cour de France dès le début du règne de Philippe, d’autres postulent que ce dernier le rencontra durant la troisième Croisade – la vérité étant que nul n’a la réponse à cette question, ce qui, en apparence, ne fait pas l’affaire du romancier, lequel est bien obligé d’en apporter une, lui.

14Mais en apparence seulement. Face à un tel dilemme, notre homme, déjà bien guéri de ses ambitions de vérité absolue, réalise en effet qu’il peut choisir la solution qui l’arrange en fonction de critères purement littéraires.

15Je devais dès le début de mon roman présenter un grand nombre de personnages importants. En ajouter un n’aurait servi qu’à désorienter un peu plus le lecteur. J’ai donc décidé que Philippe croiserait Guérin en Terre Sainte, et me suis alors retrouvé devant un problème analogue à celui que m’avait posé Renaud de Dammartin : l’individu devait être présenté brièvement mais de manière assez frappante pour ne pas sembler sortir du néant lorsque, bien plus loin dans le roman, son importance deviendrait primordiale. Or, les chroniques des Croisades ne conservent aucune trace de coups d’éclat accomplis par un certain Guérin, à qui je ne pouvais donc faire sauver la vie du roi ou prendre une forteresse à lui tout seul.

16À problème analogue, solution analogue, aimablement fournie par notre vieille amie, l’insuffisance de la documentation. Durant le siège de Saint Jean d’Acre, les Croisés disposaient à l’intérieur de la ville d’un informateur qui leur envoyait des messages en décochant des flèches dans le camp français, par-dessus les murailles. Cet espion ne fut pas pour rien dans la prise d’Acre, et pourtant, l’histoire n’a pas retenu son nom…

17Eh bien oui, je peux vous le révéler aujourd’hui, c’était le frère Guérin, mais seuls Philippe Auguste, son cousin l’évêque de Beauvais et moi-même en fûmes informés.

18Là encore, dans le cadre d’un roman qui se veut aussi fidèle que possible à l’histoire, l’important n’est pas que ce soit vrai mais que ce soit vraisemblable et que nul ne puisse prouver le contraire.

19Quand les historiens nous mentent

20Nous en arrivons à l’écueil le plus dangereux qui guette le romancier sur les océans de la documentation : la fiabilité.

21Passons rapidement sur les mensonges ou inventions des chroniqueurs, payés pour donner une certaine image de certains personnages. On les dépiste aisément. Quand Guillaume le Breton, chapelain de Philippe Auguste, nous montre Jean Sans Terre assassinant lâchement Arthur de Bretagne dans son cachot, par exemple, on flaire la diffamation puisque la scène n’eut pas de témoin, que l’assassin ne revendiqua jamais son acte et que le cadavre de la victime ne fut jamais retrouvé. Dans pareil cas, nul n’en voudra au romancier de choisir une autre option, tout aussi invérifiable.

22Plus grave, bien plus grave, est la malhonnêteté des historiens. On la rencontre par bonheur assez rarement, mais elle existe et elle est terrible. Écrivains, mes frères, méfiez-vous. Je ne saurais trop insister sur ce point : méfiez-vous comme de la peste du livre qui semble soudain vous apporter la réponse à toutes vos questions, du livre qui renferme des détails dont tous les autres ne soufflent mot. Il est vraisemblable que leur auteur, tout historien qu’il soit, s’est permis des libertés que vous, romancier, n’oseriez pas vous autoriser.

23Au cours de mes recherches préalables à l’écriture du Roi d’Août, j’ai rencontré un tel livre, œuvre d’un historien de renom, aujourd’hui décédé, que je ne citerai pas. Dès les premières pages, j’ai senti mon cœur se gonfler d’une joie intense : il y avait là, racontées par le menu et dans un style élégant, toutes les cérémonies importantes du règne de Philippe Auguste, avec la liste des personnes présentes, la manière dont elles étaient habillées et la couleur du cheval qu’elles montaient. C’était un peu l’Histoire de France version Point de Vue, Images du Monde, mais pour moi, c’était une mine d’or, si bien que, fébrile, je prenais des notes à m’en rompre le poignet. Et puis tout de même, petit à petit, un vague doute m’a envahi. Voyons, me disais-je, aucune chronique ne rapporte ce que portait la reine Isambour le jour de son arrivée en France. On a certes retrouvé l’inventaire de sa garde-robe, mais qu’est-ce qui nous permet d’affirmer qu’elle portait tel ou tel vêtement ce jour-là ? Réponse : rien ! Mon Léon Zitrone du Moyen-Âge est en pleine improvisation.

24Ce qui ne serait rien si, quelques pages plus loin, je ne l’avais pris en flagrant délit de mensonge pur et simple, éliminant mes derniers doutes quant au point précédent. Philippe Auguste, encore adolescent, épousa en premières noces la jeune Isabelle de Hainaut. Mon « historien » rapporte qu’âgée de treize ans, elle lui fut présentée le jour même du mariage et que le roi fut séduit par sa beauté juvénile. Je cite : « Sous le justaucorps, il voyait palpiter la gorge qui commençait à se former ». Ce qui nous apprend que Philippe n’avait aucun besoin de lunettes, car pour apercevoir quoi que ce soit sous le justaucorps d’Isabelle de Hainaut, ce jour-là, il fallait de très bons yeux : la petite avait en fait moins de dix ans et la nuit de noces n’aurait lieu que plusieurs années plus tard. À cet égard, toutes les sources et la plupart des historiens s’accordent. Seul mon auteur miraculeux vieillit un peu la reine, soit pour éviter de choquer une certaine morale, soit pour le plaisir d’évoquer de mièvres images à la David Hamilton. La question de ses motivations reste toutefois secondaire par rapport à celle de son intégrité.

25Il est à noter que ce livre, qui a plus ou moins fait autorité sur le sujet pendant des années, aurait presque pu me suffire à écrire mon roman. Si je n’étais pas allé chercher plus loin, j’aurais colporté de gros mensonges. En conséquence, je le répète, méfions-nous des historiens trop bien informés, même et peut-être surtout s’ils sont aussi académiciens.

26Mais pour être tout à fait honnête, la documentation ne pose pas son plus gros problème au romancier lorsqu’elle est insuffisante, contradictoire ou peu fiable. Elle le lui pose, paradoxalement, lorsqu’elle atteste avec la plus grande précision et dans un magnifique consensus des historiens qu’un événement s’est bel et bien produit tel jour et de telle manière. Parce que l’histoire, osons le dire, n’a strictement aucun sens des techniques littéraires. Il n’y a pas un romancier au monde qui, tenant un personnage tel que Richard Cœur-de-Lion, choisirait de le faire mourir stupidement au cours d’un siège sans conséquence, au beau milieu du roman, et de le remplacer par un Jean Sans Terre en tant qu’adversaire principal de son héros. Pas un ! Et j’en connais fort peu qui, de leur propre chef, prénommeraient Guillaume sept personnages différents du même livre, et quatre autres Philippe, au risque d’égarer totalement le lecteur. Quand la documentation est irréfutable et qu’elle ne l’arrange pas, le romancier ne dispose que de deux options : violer l’histoire, comme le conseillait Dumas, ou faire avec.

27J’ai choisi la seconde, ce qui m’a causé bien des soucis mais a aussi trouvé sa récompense. Car la documentation, en dépit de mes affirmations précédentes, apporte parfois sur un plateau au romancier les éléments dont il a besoin – souvent les plus inattendus.

28On se souvient que j’ai fait de Philippe le descendant d’une nymphe, une créature de l’eau possédant nombre de pouvoirs liés à cet élément. Or, en lisant Rigord, le chroniqueur des débuts du règne, je me suis avisé que mon héros avait un jour fait rejaillir une source asséchée afin d’abreuver son armée en campagne. Une autre fois, il avait fait baisser le niveau d’une rivière afin que la même armée puisse traverser à pied sec. Je tenais là, et sans le moindre effort, la confirmation du postulat le plus improbable de mon livre. Le moine Rigord, bien sûr, attribuait ces prodiges à une intervention divine, mais son hypothèse est-elle réellement moins fantastique que la mienne ? Je vous fais juges.

29En conclusion, il n’est, à mon humble avis, pas nécessaire de violer l’histoire pour lui faire de beaux enfants : on peut aussi tenter de la séduire ; elle n’est pas si farouche.

Pour citer cet article

Michel Pagel, « Roman historico-fantastique : Les pièges de la documentation », paru dans Cycnos, Volume 22 n°1, mis en ligne le 15 novembre 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=484.


Auteurs

Michel Pagel

Michel Pagel est l’un des maîtres de la science-fiction française, maintes fois récompensé. Auteur très prolifique, il a notamment publié L’équilibre des paradoxes et Le Roi d’Août, deux romans dans lesquels l’Histoire est convoquée par l’Imaginaire. Par ailleurs, il poursuit l’écriture de l’un de ses plus grands projets : La Comédie Inhumaine