Cycnos | Volume 22 n°1 La science-fiction dans l'histoire, l'histoire dans la science-fiction - 

Valerio Evangelisti  : 

La Science-fiction, métaphore du présent

Résumé

Dans son intervention, à mi-chemin entre étude et témoignage, à l’instar de celle de Serge Lehman, Valerio Evangelisti dresse un bilan plutôt sombre de l’état de l’édition de science-fiction à l’échelle européenne, lui voyant un avenir peu assuré, en dépit de la croissance rapide de la fin des années quatre-vingt dix. Il rappelle que la science-fiction revêt une fonction critique essentielle, témoignant de la capacité des sociétés à s’analyser elles-mêmes. Sa disparition serait donc une catastrophe, car elle est la seule, véritablement, à prendre l’évolution des sociétés et les crises qu’elles traversent, non comme un simple décor, mais comme un sujet à part entière. Sans la science-fiction, nous pourrions bien de plus savoir interroger notre temps.

Texte intégral

1On parle beaucoup de « mort de la SF ». En effet, un peu partout dans le monde des revues ferment, des maisons d’édition spécialisées disparaissent. Moi, je dis que si cela n’était pas qu’un phénomène transitoire, ce serait un grand dommage pour la culture en général.

2Quelle littérature sait interroger la réalité présente ? Se confronter au pouvoir moderne, à son anonymat, à la multiplicité de ses réseaux ? Prendre la mesure du rayonnement doctrinaire, de la machine du contrôle social, de l'envergure planétaire des ambitions ? En jouant avec les systèmes-mondes, en manipulant les hypothèses, la science-fiction constitue un de ces laboratoires où se lisent l'intime composition chimique du monde actuel et les forces qui le feront entrer en explosion.

3La mondialisation de l'économie, le rôle hégémonique de l'informatique, le pouvoir d'une économie dématérialisée, les nouvelles formes d'autoritarisme liées au contrôle de la communication, tous ces thèmes paraissent laisser indifférents les écrivains de la « grande littérature », du moins en Europe. Dans la plupart de leurs romans, le monde semble immuable. Dominent les histoires intimistes, qui auraient pu se passer il y a cinquante ans — ou qui pourraient se produire dans cinquante ans... Amours, passions et trahisons perpétuent leur consommation sous une lumière tamisée, dans un monde aux couleurs pâles et aux fragrances de poussière et de talc. Certes, il y a quelques exceptions ; mais, la plupart du temps, le cadre général est immodérément « minimaliste ».

4Le style fade, exténué, en est venu à être considéré comme réaliste. C'est lui qui paraît détenir la vérité, au point de devenir la seule forme de littérature noble. Peu importe si l'auteur, qui n'a pas de temps à perdre, tape son texte sur un ordinateur et l'envoie par courrier électronique. Peu importe que le temps d'impression se soit réduit de plus de moitié grâce aux nouvelles technologies. Ces innovations vulgaires ne sauraient se refléter dans le récit, sous peine de le contaminer et de réduire sa charge de sublime. La prose « réaliste » se situe hors du temps ; ce qui est ancré dans le temps ne serait que pacotille.

5Certes, la littérature « blanche » traîne derrière elle son antithèse, le roman noir. Ici la rue, le conflit, l'urbain, le social jouent un rôle important. N'ont en revanche aucun rôle, sauf dans de rares cas, les structures planétaires du système, les évolutions historiques, les mutations psychologiques et comportementales qu'engendre le développement technologique. Les événements se réduisent au conflit entre quelques individus animés par d'éternelles passions : haine, vengeance, amour, soif de justice. Le « maximalisme » du cadre se dissout dans le « minimalisme » du traitement : policier corrompu ou douteux ou honnête contre criminel honnête ou douteux ou corrompu. Pas toujours mais assez souvent. Cependant, le système dans son ensemble est mis en cause. En fait, il s'agit d'un « minimalisme » plus large ou d'un « maximalisme » réduit. Deux pas en avant pour un en arrière.

6Le fait est que, plus que jamais, le système s'est dilué à l'échelle des continents, et le contrôle sur les vies individuelles se trouve entre les mains d'un pouvoir anonyme et lointain. Un volume vertigineux d'échanges décide en l'espace d'une journée de centaines de milliers de destinées : une usine ferme en France, une révolte éclate en Indonésie, une entreprise italienne délocalise sa production en Albanie, un aventurier gagne des millions de dollars en Australie et les perd en Espagne le lendemain ; tout cela escorté de milliers de drames que nul ne se charge d'enregistrer... Veut-on savoir qui est à l'origine de tant de tragédies ? On découvre qu'il s'agit d'actionnaires inconscients ayant confié leurs économies à un gestionnaire de fonds. Ce dernier, lui aussi, est partiellement inconscient : tout ce qu'il connaît, c'est le marché.

7Or le marché n'est pas une entité physique, c'est un ensemble d'équilibres géré par des règles. Qui a imposé ces règles ? Les gouvernements. Mais les gouvernements aussi sont inconscients, au moins en partie : ils prennent des décisions en liaison avec d'autres gouvernements, conditionnés à leur tour par des gouvernements plus puissants. À qui ces derniers obéissent-ils ? En théorie au marché, en réalité à personne.

8Si on cherchait l'élément détonateur, peut-être finirait-on par le découvrir chez un professeur alcoolique, dans une petite université provinciale américaine... Celui-ci, en plein délire éthylique, élabore une théorie fondée sur rien, mais en affinité totale avec ce qu'exige, à ce moment-là, la politique de son gouvernement... La théorie se mêle à l'idéologie, le composé se métamorphose en politique, la politique se mue en pouvoir, le pouvoir se fait puissance.

9À ce stade, le chômeur sait qui remercier. Ou plutôt il ne le sait pas. Nul ne le sait.

10Tandis que la « grande littérature » se complaît à ignorer tout cela, la littérature des « étages inférieurs » a fait de l'époque son objet de prédilection. Je fais là allusion à la science-fiction. Pas à toute la science-fiction, bien entendu, car la pacotille abonde en ce domaine. Mais, par nature, le genre est « maximaliste » et incline à traiter de vastes sujets : peinture des mutations à large échelle, dévoilement de systèmes occultes de domination, dénonciation des effets tragiques ou bizarres de la technologie, invention de sociétés alternatives. De même qu'il pouvait arriver au plus balourd des « western spaghetti » d'inclure des moments de cinéma de qualité, le moins lisible des romans de science-fiction peut contenir de grandes intuitions. Même s'il s'égare dans des aventures sans autre but qu'elles-mêmes, dans des portraits psychologiques bâclés, dans des simplifications d'historiette infantile. Mais le « minimalisme » lui reste à jamais intolérable. Il est étranger à son code génétique.

11Seule la science-fiction présente des descriptions réalistes (oui, réalistes !) du monde où nous vivons. Ainsi, quel autre genre littéraire a-t-il jamais consacré un roman aux mécanismes des crises économiques ? Aucun. Mais prenez Depression or Bust (1974) de Mack Reynolds. Un quidam annule sa commande de réfrigérateur, ce qui entraîne la faillite du concessionnaire puis du fabricant, et, étape après étape, l'écroulement de toute l'économie des États-Unis. Le récit n'a d'autre personnage que la crise et la fragilité générale du système. Peut-être ne s'agit-il pas de littérature raffinée, mais on ne peut la rejeter dans le champ de l'éphémère et du négligeable. Les thèmes en sont si forts qu'il est impossible de la laisser en marge.

12Remontons en arrière, avec Hell's Pavement de Damon Knight (1955) [Les Pavés de l'enfer, L'Âge d'Homme, 1981]. Une société imaginaire, relativement proche de la nôtre dans le temps, découvre le médicament définitif contre le crime. Les criminels avérés sont conditionnés à souffrir d'hallucinations au moment où ils tentent de commettre un méfait. La trouvaille tombe entre les mains de quelques sociétés multinationales, qui l'adaptent à leur propre but : le forfait majeur, celui qui provoque des hallucinations, devient l'achat de produits des entreprises concurrentes. Résultat : le monde entier est partagé en zones d'influence, où chaque société multinationale exerce sa domination en imposant aux citoyens les hallucinations qui lui conviennent.

13Cela vous fait sourire ? Moi, je ne souris pas. Je vis dans un pays — l'Italie — où un mouvement politique est né en un tournemain, grâce au seul fait que son leader, M. Silvio Berlusconi, était le patron d'un réseau de chaînes de télévision...

14Un autre exemple. J'ai fait allusion à la difficulté d'identifier, aujourd'hui, les tenants des leviers du pouvoir. Sur ce sujet, il y a un délicieux récit de Jack Vance, Les Œuvres de Dodkin (1959). Dans une société de classes rigide, un ouvrier est troublé par les ordres irrationnels qui lui sont imposés, aussi tente-t-il de repérer de qui ils émanent. Après une longue enquête, il découvre qu'ils n'émanent de personne. Mieux, c'est un vieux gardien des palais du pouvoir qui se charge de taper un brouillon sur une machine à écrire antique, puis le système s'en empare, le déforme et le transmue en obligations absurdes. À première vue, rien de plus qu'une plaisanterie. En réalité, une parabole sur la défaillance de la démocratie qui se manifeste dans les formes modernes de société, quand le pouvoir s'exerce sans contrôle.

15Avec la métaphore, la science-fiction a su percevoir, mieux que toute autre forme de narration, les tendances évolutives (ou régressives) du capitalisme contemporain. Cela lui a souvent permis de dépasser les limites habituelles de la littérature et de se répandre dans les mœurs, les comportements, les façons de parler ordinaires, dans la vie quotidienne, en un mot. Le courant cyberpunk, encore actif il y a une quinzaine d'années, en est l'exemple principal. Pour la première fois dans l'histoire, et bien avant les développements actuels d'Internet, de nombreux écrivains prenaient comme thème de leurs romans cette forme de relation entre l'homme et la machine qu'est l'informatique.

16S'agissait-il de romans « fantastiques », éloignés du réalisme considéré comme la forme littéraire privilégiée ? Permettez-moi d'en douter. Quand Internet s'est imposé, les œuvres de William Gibson, Bruce Sterling, Rudy Rucker et d'autres ont fourni à la nouvelle réalité les termes adaptés pour la décrire, et une carte de ses avenirs potentiels. Mieux encore, ils ont montré aux opposants la voie de la résistance, culturelle et pratique, face aux menaces contenues dans l'émergence d'un réseau de communication omniprésent et capable de reproduire les rapports de domination sur le terrain trompeur de l'immatériel.

17On avait déjà vu la littérature populaire influencer la vie (voir le feuilleton du XIXème siècle ou les retombées sociales des romans d'Eugène Sue), mais jamais de façon si massive et systématique. Au point que le cyberpunk ne s'est pas éteint de faiblesse, mais parce qu'il était devenu superflu, face à son expansion hors du champ narratif. Je ne crois pas que d'autres courants littéraires puissent se vanter d'une fin aussi glorieuse.

18On a l'impression que le fantastique, et tout particulièrement la science-fiction, est le seul moyen du point de vue littéraire de décrire de façon adéquate le monde actuel. Parce que c'est un monde où l'imaginaire a pris une importance exceptionnelle. Si l'on devait reformuler la théorie de la valeur (et combien cela serait nécessaire !), il faudrait ajouter l'information aux facteurs repérés par les diverses écoles économiques. Les notions de quantité de travail contenue dans les marchandises, de pénurie des biens, de différence entre l'offre et la demande ne suffisent plus. La demande d'une marchandise augmente avec sa notoriété, et sa valeur croît en conséquence.

19Le capitalisme traditionnel se contentait de la publicité. Désormais, il va plus loin : dans l'imagination, dans les rêves, dans les visions du monde les plus intimes. La croissance de la communication le lui a permis, en imposant des modes de vie, en créant des besoins là où il n'y en avait pas, en augmentant la soif d'affirmation de l'individu. On ne comprend rien à la société contemporaine si l'on ne tient pas compte de la rapide colonisation de l'imaginaire accomplie ces dernières années. Auparavant, on jouait un rôle productif un certain nombre d'heures par jour, le reste du temps étant consacré au divertissement et au repos, c'est-à-dire à soi-même. Les activités de détente, toutes fondées sur la communication, étendent le champ de la productivité aux dépens du loisir et du temps de repos. Presque tous les spectacles télévisuels contiennent des incitations à l'achat, qu'il s'agisse de publicité explicite ou de références à des modes de vie considérés comme les meilleurs pour tous.

20Désormais, la communication capitaliste vise directement l'inconscient. La production symbolique, autrefois ajustée à l'évolution des siècles, est devenue frénétique. On encourage effrontément la perte d'identité. Par ailleurs, information et communication sont partagées quand les grands sujets sont en jeu. D'immenses tragédies se réduisent à d'expéditives séquences d'images, si rapides qu'il n'en reste rien. Regarder un journal télévisé de CNN, c'est ne rien regarder. On en sort avec une série de notions inutilisables, parce qu'il y manque le contexte, une analyse, une réflexion. Il est vrai que la profondeur est le grand ennemi de ceux qui contrôlent les destinées d'autrui (même sous forme anonyme). Le système ne subsiste que si les subordonnés vivent dans la futilité. D'où l'exigence d'introduire dans leur intimité, jusque dans leur psychisme, de fausses informations, de fausses représentations pour qu'ils ne se rendent pas compte de leur condition.

21La science-fiction, le fantastique, la littérature centrée sur l'imaginaire ont le pouvoir de renforcer l'inventivité contre ce genre d'agressions. Elles l'utilisent moins qu'il ne le faudrait et parfois même pas du tout. La science-fiction américaine contemporaine est l'ombre de ce qu'elle fut: standardisée, pauvre, elle se réduit, le plus souvent, à des formes bâtardes de vulgarisation scientifique, nulles aussi bien sur le plan littéraire qu'intellectuel. Le renoncement à l'ambiguïté et à la provocation lui a certainement été fatal.

22Toutefois, il ne faut pas s'attendre à ce que la « grande littérature », le mainstream (si indifférent à la société qui l'entoure qu'il a fait du désengagement et du repli sur soi un critère de qualité), guide la résistance contre la colonisation de l'imaginaire.

23Il faut pour cela une narration « maximaliste », consciente d'elle-même, qui inquiète et ne console pas. La science-fiction l'était. Elle peut l'être à nouveau.

24On a un grand besoin de SF, aujourd’hui plus encore que dans le passé.

Pour citer cet article

Valerio Evangelisti, « La Science-fiction, métaphore du présent », paru dans Cycnos, Volume 22 n°1, mis en ligne le 15 novembre 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=457.


Auteurs

Valerio Evangelisti

Valério Evangelisti est né à Bologne en 1952. Après avoir publié des essais historiques, il s’est consacré à la littérature et au fantastique. Son premier roman, Nicolas Eymerich, inquisiteur (1994), lui a valu le Prix Urania, le plus prestigieux en Italie dans la domaine de la science-fiction. Ont suivi sept autres romans du cycle d’Eymerich et les trois volumes de Le roman de Nostradamus, une biographie avec des côtés fantastiques du célèbre prophète. Un cycle à soi est celui du pistolero Pantera, à travers lequel on examine, sous les formes du western, des moments de l’histoire américaine. Les romans d’Evangelisti sont traduits en quatorze langues. En France ils ont été publiés par Rivages et repris en poche par Presses Pocket. Les dernières parutions italiennes sont Anthracite (2003) et Noi saremo tutto (2004), « un roman noir sur le mouvement ouvrier aux Etats-Unis, des années 20 aux années 50 ». Le cycle d’Eymerich a obtenu en France le Grand Prix de l’Imaginaire et le Prix de la Tour Eiffel. Scénariste pour la radio, le cinéma, la télévision, la bande dessinée, Evangelisti a aussi obtenu le prix international du meilleur auteur de feuilletons radiophoniques, en 2000.