Cycnos | Volume 18 n°2 Anaphores nominale et verbale - 

Dairine O’Kelly  : 

Le problème de l’« anaphore sans antécédent »

Abstract

Since the renewal of interest, towards the end of the seventies, in questions associated with reference, there is a general tendency to ignore the original distinction made by K. Bühler (1934) between Deixis (the generic term) and Anaphora (reserved for a specific type of deixis). The author questions the usefulness of the terms Exophora and Endophora, forged by Halliday & Hasan (Cohesion in English, 1976) and makes the point that the problem posed by F. Cornish (1996) would be easily solved if he were to exchange “exophora” for “deixis” and “endophora” for “anaphora”. A closer look at the deictic use of a certain number of referential pronouns would prevent the type of terminologal contradiction in terms made by G. Yule (‘Antecedentless Anaphors’, 1979).

Texte intégral

“When I use a word”, Humpty Dumpty said in rather a scornful tone, “it means just what I choose it to mean — neither more nor less.”
“The question is”, said Alice, “whether you can make words mean so many different things.”
“The question is”, said Humpty Dumpty, “which is to be master — that’s all.”
L. Carrol

1L’exemple, ci-dessous, qui sert de point de départ de cet article, traverse l’Atlantique depuis une vingtaine d’années. Il avait d’abord été proposé en 1979 par G. Yule, dans un article intitulé “Pragmatically controlled anaphora”. Un cas semblable avait été discuté trois ans auparavant, en 1976, par Hankamer & Sag, un autre devait l’être par Tasmowski-de Ryck & Verluyten en 1982 :

[Context : A and B turn a corner on the pavement, and suddenly find themselves face to face with a rather large dog].
A to B : Do you think it’s friendly ? (adapted from Yule 1979. ex. (1)).

2Le commentaire le plus récent, qu’on doit à F. Cornish (1995), commence par rappeler que cet emploi de “it” se caractérise par trois traits : (i) il n’y a pas d’antécédent, (ii) le référent est présent dans la situation, (iii) le pronom est non accentué. Ce dernier trait, d’après Tasmowski-de Ryck & Verluyten (1982, p. 322), Yule (1979) et Kleiber (1992a), indique que le référent est repéré par l’allocutaire dans la situation décrite. Pour F. Cornish, cet emploi de it sert à illustrer la nature fondamentalement anaphorique de l’exophore :

In this article, I would like to show first, that, contra Reboul (1994 : 136) and others, ‘exophora’ falls under the heading of anaphora proper and not prototypical deixis ; the second point I shall be arguing is that the referent’s situational presence is not a necessary condition for exophora, but that cognitive accessibility as well as saliency is such a condition ; and third, and perhaps more controversially, that exophora is in fact a more central manifestation of anaphora than the endophoric variety, which is typically presented in the relevant literature as the paradigm instance (art. cit., p. 20).

3Un appel de note signale aussi le désaccord de l’auteur avec le point de vue de Mühlhäusler & Harré, qui prétendent que les pronoms interlocutifs sont exophoriques, alors que les pronoms de troisième personne sont endophoriques (“all indexical pronouns are exophoric. Third person pronouns are endophoric, since their sense can be grasped by the text alone”, 1990, p. 129). On nous renvoie également à Nunberg (1993).

4Je note, en passant, que je ne suis pas arrivée en bas de la première page et que F. Cornish a déjà trouvé le moyen de citer quatorze (14) auteurs, sans oublier les autres (“...and others”). Revenons au propos de Cornish. Pour ce qui est de ses fondements théoriques, je reste perplexe. En employant les termes « endophore » et « exophore », lui et les « autres » se situent nécessairement, soit dans le cadre théorique de Halliday & Hasan (1976), soit dans celui d’André Joly (1987), qui, avec Thomas Fraser (1979 et 1980), a rediscuté et élargi ces notions1. C’est de là que sont partis ces deux termes et les concepts qui y sont attachés.

5Or aucun des noms qui viennent d’être cités ne figure dans la bibliographie de l’article et, à la lecture des propos liminaires, il est clair que l’auteur emploie ces termes d’une tout autre façon2. C’est évidemment son droit, mais si un linguiste éprouve le besoin de donner un nouveau sens aux termes «anaphore», «exophore» et «endophore», le protocole scientifique exigerait que celui-ci commence par le dire et, fût-ce brièvement, par définir sa position par rapport aux chercheurs qui ont introduit ces termes dans le vocabulaire de la linguistique. De plus, dans la mesure où le problème de ce qu’on appelle dans l’article en question “antecedentless anaphors” a déjà été traité par Halliday & Hasan, il serait souhaitable de comparer son point de vue à celui de ces deux auteurs. En effet, dans le passage de Cohesion in English auquel je pense, Halliday & Hasan commencent par constater qu’en règle générale les pronoms de troisième personne, à la différence des deux autres, présupposent un antécédent, mais, lorsque le référent est identifiable par le contexte situationnel (il s’agit de la situation que F. Cornish identifie par le terme “cognitive accessibility”), qu’ils peuvent aussi fonctionner « exophoriquement » :

[…] At the same time, just as the first and second person forms, while typically exophoric, may refer anaphorically, so also the third person forms, while typically endophoric, may refer exophorically to some person or thing that is present in the context of situation. An example such as the following could occur as a complete text :
[2: 15] Oh, he’s already been ? — Yes, he went by about five minutes ago.
The nature of the reply shows that the identity of he is clear to the respondent, at least to his own satisfaction. As we have emphasized already, ‘present in the situation’ does not necessarily mean physically present in the interactants’ field of perception ; it merely means that the context of situation permits the identification to be made (§ 2:14, p. 14).

6Dès lors, compte non tenu de la confusion terminologique, il apparaît que le problème posé par l’article discuté ici et publié en 1995 a bel et bien été traité en 1976, c’est-à-dire vingt ans auparavant3. Cela ne veut pas dire pour autant que le point de vue de Halliday et Hasan ne doive pas être remis en cause, mais tout simplement que, dans un élémentaire souci de respectabilité et de crédibilité scientifiques, toutes les discussions où les termes «endophore» et «exophore» sont utilisés doivent prendre comme point de départ l’analyse de Halliday & Hasan. De surcroît, en déclarant son intention de prouver que l’« exophore » est plus centrale que l’« anaphore », F. Cornish se pose comme un grand novateur ([...] perhaps more controversially [...] exophora is in fact a more central manifestation of anaphora than the endophoric variety, which is typically presented in the relevant literature as the paradigm instance”). Voici ce que disent Halliday et Hasan à ce propos :

We may be inclined to speculate, as with other reference items, that the original mode of reference of third person forms was actually situational, and that endophoric reference is ultimately derived from exophoric. There are reasons for believing that reference is primarily a situational relation, whereas substitution is a textual one, and therefore cohesive ; and in many texts the third person forms constitute the most frequent single class of cohesive items (opus cit., § 2 :14, p. 49 ; c’est moi qui souligne)

7Sur ce même problème, Joly et Fraser (1979) proposent la solution suivante :

Halliday et Hasan se posent la question de savoir s’il faut placer l’exophore avant l’endophore et, si oui, quel serait le sens de cette antériorité. Antériorité logique, antériorité historique ? A notre sens les deux à la fois. Dans l’histoire particulière des langues que nous avons pu examiner, il semble que la deixis exophorique précède la deixis endophorique, celle-ci n’étant en fait qu’un cas particulier de celle-là, dans la mesure où le «contexte» linguistique fait partie intégrante de la «situation», au sens large. L’ostension contextuelle paraît donc devoir être interprétée comme une transformée de l’ostension situationnelle. (Joly, Essais de systématique énonciative, 1987, p. 132 ; c’est moi qui souligne)

8Je ne vais pas m’attarder, pour l’instant, sur les analyses de F. Cornish, ni sur le problème posé par le terme “relevant literature”. La confusion de l’auteur en question me semble tenir pour l’essentiel — hormis, bien sûr, le problème de terminologie —, au fait qu’à la différence de ses prédécesseurs4, il n’a pas cru utile de poursuivre jusqu’au bout sa réflexion sur l’apport du contexte situationnel dans la construction du sens linguistique, sans parler de la distinction cruciale — centrale dans les analyses de Halliday & Hasan — entre phrase, énoncé et texte. Je me contenterai à présent de demander si, vingt-cinq ans après l’introduction des notions d’endophore et d’exophore, il n’y aurait pas lieu de s’interroger sur l’utilité à terme de ces outils qui sont, après tout, des concepts relativement récents dans la longue histoire de la reflexion sur la référence. Un retour aux seuls termes traditionnels de deixis et d’anaphore éliminerait, me semble-t-il, un certain nombre de problèmes.

9Sans remonter au-delà du vingtième siècle, il semblerait que les origines récentes de la théorie exposée par Halliday et Hasan se trouvent, en grande partie, dans les travaux de Karl Bühler (1934) sur la deixis et l’anaphore5. Inspirée à la fois par les recherches menées par la psychologie expérimentale sur la gestique6 et l’imagerie mentale (Ebbinghaus, 1919) et par les travaux des philologues allemands sur les langues indo-européennes — les linguistes les plus souvent cités sont Karl Brugmann et Philipp Wegener7 — la théorie du langage de Bühler repose sur la notion de l’existence dans la langue de deux types de mots, ceux qui appartiennent au « champ symbolique », dont la fonction est de nommer et ceux qui appartiennent au « champ déictique », dont la fonction est de montrer8. Selon Bühler, à la différence de ce qui se passe dans le cas des unités du champ symbolique, le sens de ces mots déictiques, dont le rôle est fondamentalement signalétique, est incomplet hors du cadre situationnel de l’acte de langage, où il se construit grâce à un certain nombre d’indices perceptuels saisissables en contexte. Ces signes linguistiques, qui sont donc des indices d’orientation, sont reliés non seulement à l’ancrage spatio-temporel du locuteur en tant qu’émetteur du message linguistique, mais aussi à celui qui est le destinataire de ce message, l’allocutaire9.

10Ainsi, chez Bühler, le terme générique n’est ni exophore ni anaphore, mais déixis. Pour ce qui est de la deixis dite anaphorique, elle recouvre toutes les formes qui permettent de s’orienter dans un texte écrit ou oral, c’est-à-dire tout ce qui contribue à la cohésion d’un texte, ce qui correspond très exactement à l’endophore de Halliday & Hasan. L’anaphore s’oppose à la deixis primaire, qui peut être oculaire (“ad oculos”) ou imaginaire (“am phantasma”). Ces deux derniers modes d’ostension correspondent grosso modo à la notion d’exophore de Halliday & Hasan. Les exemples ci-dessous offrent une illustration de chacun des trois types :

[2] Chance : Aw, good, put it there.

Fly : Yes, suh.

Chance : Give me the Bromo first. You better mix it for me, I’m —

Fly : Hands kind of shaky this mawning’?

Chance : [shuddering after the Bromo] : Open the shutters a little. Hey, I said a little, not much, not that much! (T. Williams, Sweet Bird of Youth, p. 28)

[3] It was one of those enticing days at the beginning of May when white clouds are drawn about the earth like curtains. (George Moore, The Lake).

[4] As she entered the supermarket, the cashier reminded her that it was Jelly Week : jelly, he said was obtainable at a reduction of forty per cent. He was a West Indian also, a man of approximately the same age as she was, but several stones heavier. He smiled at Miss Gomez in a friendly way. (William Trevor, Miss Gomez and the Brethern)

11La deixis ad oculus concerne tout ce qui est repérable dans le champ visuel des interlocuteurs et s’accompagne le plus souvent, du moins dans son expression prototypique, d’un geste corporel. En dehors des échanges dialogiques authentiques, les meilleurs exemples se trouvent dans les dialogues de théâtre10. Dans le fragment extrait de la pièce de T. Williams en [2], Chance, qui est couché, à la suite d’une soirée de beuverie, laisse entrer le garçon d’étage (Fly) qui lui apporte, avec son café, un rémède pour son mal de crâne. L’adverbe déictique there s’accompagne obligatoirement d’un geste corporel — de la main, de la tête ou des yeux, et le choix de there, plutôt que here, indique que le plateau doit être posé hors de la sphère personnelle du locuteur. Les limites de cette sphère sont à la fois physiques et psychologiques. Dans le cas du second exemple, “not that much”, le geste est sans doute oculaire. Les autres formes référentielles (the Bromo, the shutters, this morning) s’analysent dans le même cadre. La deixis am phantasma n’est que la transposition dans l’imaginaire du même procédé, l’univers mental remplaçant le champ de vision réel. Ainsi, en [3], those renvoie par la voie de la conscience collective des lecteurs à ces journées séduisantes du début du mois de mai dont nous sommes tous censés avoir fait l’expérience11. Le troisième exemple contient une série de pronoms anaphoriques : le pronom personnel he, répété à trois reprises (…he said, …he was…, He smiled,) renvoie anaphoriquement à the cashier et signale la co-référentialité des quatre sujets de prédication. Une analyse plus poussée en termes de relations hyper-hyponymiques pourrait rendre compte de la place de the cashier, a West Indian, et a man dans le réseau cohésif en question. Les diverses références au personnage de Miss Gomez (she entered…, …reminded her…, …as she was…, …at Miss Gomez) se prêtent au même type d’analyse.

12Cohesion in English, comme son titre l’indique, s’intéresse surtout aux procédés grammaticaux et lexicaux de ce genre. L’opposition entre le textuel (endo-) et le situationnel (exo-) est donc centrale, Halliday & Hasan ne s’intéressant en effet qu’aux vocables qui créent des liens interphrastiques transcendant les limites de la phrase12. L’organisation de l’information à partir de l’ancrage spatio-temporel des locuteurs, le rôle de la deixis dans la construction du support conceptuel, tout ce qui, en somme, constitue le fondement du système de Bühler, est mis entre parenthèses. Le système de Halliday & Hasan repose donc sur une opposition fondamentale entre «la référence situationnelle» (exophore) et la «référence textuelle» (endophore) :

[…] We shall find it useful in the discussion to have a special term for situational reference. This we are referring to as exophora, or exophoric reference ; and we could contrast it with endophoric as a general name for reference within the text. (p. 33)

13Dans le tableau qui suit immédiatement les deux types de deixis identifiées par Bühler (ad oculos et am phantasma) se trouvent, quelque peu escamotés, regroupés sous le terme d’exophore et tout ce qui constitue la référence textuelle (l’« anaphore » chez Bühler) est rassemblé sous le terme d’« endophore ». A l’intérieur de l’endophore, la « cataphore » s’oppose à l’« anaphore » :

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Fig. 1

14Dans leur étude de la deixis (1979), c’est ce classement qui sert de point de départ à A. Joly et à T. Fraser, qui ajoutent cependant quelques modifications. L’opposition guillaumienne entre un avant et un après est ainsi intégrée au sein de chaque terme du système, avec l’introduction, du même coup, d’une distinction entre l’exophore in praesentia ou a-mémorielle, et l’exophore in absentia ou mémorielle. L’opposition que fait Bûhler entre ad oculos et am phantasma est ainsi réintégrée :

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Fig. 2

15Dès lors, il apparaît, que si l’on remonte aux sources, parler d’« anaphore sans antécédent » n’est autre chose qu’un énorme contresens. Cependant, au vu de la confusion terminologique à laquelle ce système de classement semble avoir donné lieu, on peut se demander si le moment n’est pas venu de s’interroger sur son utilité. Le système d’A. Joly, même s’il a la vertu de tenir compte de la distinction que fait Bühler entre la Deixis ad oculos («in præsentia») et la Deixis am phantasma («in absentia») a l’inconvénient de multiplier par deux le vocabulaire de Bühler, à mon avis, inutilement. Mais l’inconvénient majeur des deux systèmes, à mes yeux, est d’avoir d’accordé un statut égal à l’anaphore et à la cataphore et d’avoir ainsi expédié toute une génération de chercheurs à ce que les Anglais appellent « la chasse aux oies sauvages » (a wild goose chase). Or, dans la théorie de Bühler, la cataphore — terme inventé par lui — n’est qu’un type particulier et assez marginal d’anaphore qui n’apparaît que deux fois dans Sprachtheorie. Etant donné que Bühler n’a pas encore été traduit en français, la première mention, dans un appel de note, sera donnée en anglais :

“Reaching to” or anticipating something not yet said has become psychologically understandable since we have realised that in our thoughts a more or less “empty” sentence pattern regularly comes as a harbinger of what is yet to be filled in. The prereference takes place with respect to this pattern. Brugmann once calls the prereference ‘preparatory’ use of the demonstratives as distinct from the anaphora, which refers back. The new term ‘preparatory” is not very exact ; whenever we have to distinguish the two, we shall speak of reference back and prereference (or looking back and looking ahead). Otherwise the second word would have to be Greek, and that would be cataphora. (K. Bühler,, trans. D.F. Goodwin, [1990 (1934)], ”Imagination oriented and anaphoric deixis”, Theory of Language : the Representational Function of Language, note 3, chap. 8, p. 138, c’est moi qui souligne)

16Les vrais exemples de cataphore sont effet très rares et ne peuvent concerner que l’allocutaire — le locuteur ne peut pas ne pas savoir de quoi il parle et à quoi ou qui il se réfère13. Ceci exlique que malgré tous les travaux dont la cataphore a fait l’objet il y quelques années14, dans le Nouveau Dictionnaire Encyclopédique des Sciences du Langage, (1995), “cataphore” et “anaphore” sont de nouveau assimilées :

[…] étymologiquement […] l’anaphore, c’est ce qui reporte en arrière, mais le mot anaphore est pris dans cet article avec un sens plus général, qui comprend, comme cas particulier, la cataphore, c’est-à-dire l’allusion à un segment textuel ultérieur comme dans l’exemple (1) ci-dessous).

17L’exemple en question (“S’il vient, Paul sera content”) offre une illustration parfaite — sans que Ducrot et Schaeffer en soient sans doute conscients — du problème posé par le concept même de « cataphore ». Hors contexte et sans « mode d’emploi », qui dit que «il» renvoie à Paul et non pas, par exemple, à Pierre ? Et même si l’on accepte d’être bon joueur et d’admettre que (1) veuille dire «Paul sera content de venir» et non «Paul sera content que Pierre vienne», où est la «cataphore» ? Il me semble que, premièrement, la différence entre « S’il vient, Paul sera content » et « Paul sera content, s’il vient » concerne plus l’importance respective accordée à « content » et à « venir » que des problèmes d’anaphore et de cataphore. Deuxièment, le locuteur qui prend en charge cet énoncé sait pertinemment qui est Paul, par conséquent, pour lui, le référent de «il» est connu. D’ailleurs cet énoncé se prononcerait très probablement dans un contexte où, si Paul n’a pas été déjà mentionné explicitement, il fait partie de l’arrière-plan contextuel, c’est-à-dire, pour adopter la terminologie de F. Cornish, qu’il s’agit d’un cas de cognitive retrievability. La prétendue cataphore, dans la phrase citée en exemple, tient donc surtout aux contraintes imposées par la linéarité du flot discursif.

18Mais revenons à présent à l’exemple proposé par G. Yule, et voyons ce qu’on peut en tirer en faisant l’économie de l’endophore et de l’exophore. Il est clair que, dans le cadre de la théorie de Karl Bühler (1934), il s’agit d’un exemple « idéal-type » de Deixis ad oculos. Le petit problème théorique qui se pose concerne le statut de “it”, par définition anaphorique, employé ici déictiquement15, ce qui pourrait s’expliquer en termes d’une lègère divergence entre nature et fonction. Afin d’y voir un peu plus clair, passons en revue toutes les autres formes référentielles susceptibles d’entrer dans le paradigme :

[Context : A and B turn a corner on the pavement, and suddenly find themselves face to face with a rather large dog].
[1]a A to B : Do you think its friendly ? (adapted from Yule 1979. ex. (1)).
[1]b A to B : *Do you think thats friendly ?
[1]c A to B : *Do you think this is friendly ?
[1]d A to B : ?Do you think that dog’s friendly ?
[1]f A to B : ?Do you think the dogs friendly ?

19Le premier fait à noter est l’inacceptabilité de [1b] et de [1c], sans évidemment y ajouter un contour intonatif qui pourrait être porteur d’une expressivité particulière. Mais commençons par voir pourquoi les exemples [1]d, [1]e et [1]f, grammaticalement corrects, ne conviennent pas dans le cadre de la situation décrite par Yule. Les déterminants (“this dog / that dog”) repèrent leur référent sur une échelle de proximité physique ou psychologique par rapport à la sphère personnelle du sujet parlant. La notion d’opposition binaire (this : contenu dans la sphère ; that : au-delà de la sphère) est donc fondamentale dans le système. C’est ainsi que le déterminant déictique des exemples [1]e et [1]f invite à une identification par rapport aux autres membres de la même espèce (“this dog is friendly unlike that one”, et vice versa). Quant à l’article défini, il offre la possibilité d’une identification, non par rapport aux membres de la même espèce, mais par rapport aux autres espèces appartenant au même genre (“the dog, unlike the cat, is friendly”). Ces potentialités, inscrites dans le signifié de puissance du démonstratif et de l’article défini, rendent compte de la non-convenance des exemples [1]d “this dog” , [1]e “that dog” et [1]f “the dog”.

20Il apparaîtrait alors que les vraies réponses aux questions posées se trouvent dans l’opposition que la logique classique fait entre le genre, l’espèce et l’individu. Le choix entre l’article, le démonstratif et le pronom personnel tourne très souvent autour de (i) l’identification d’une entité en tant que membre d’une espèce (“that (animal) is a dog”) et l’attribution d’une qualité caractérisante : générique (genre ou espèce : “that dog is a friendly animal”) ou individuelle (“Fido / he / it is friendly / is a friendly dog”). Dans le premier cas, le déictique oriente le regard vers un objet, circonscrit «comme une chose» ; dans le deuxième cas, on attribue une qualité, soit à l’«espèce» (en termes logiques, il s’agit de la différence spécifique), soit — et c’est le cas ici — à l’«individu». Or, il est clair que l’attribution d’une qualité à un individu présuppose une opération antérieure d’identification. Voilà donc la vraie raison du choix du pronom personnel en [1]a. L’anaphore concerne, de la part du locuteur, la présupposition que son allocuteur, qui n’est ni aveugle ni myope au point de ne pas reconnaître l’objet dans son champ immédiat de vision comme l’animal domestique (genre), chien (espèce), possèdant potentialement le trait caractérisant « dangereux ».

21Dans le contexte de situation de la phrase de Yule, en effet, seul le pronom convient. Que ce soit he/she ou it, il renvoie déictiquement à l’«individu» qui se trouve dans le champ de vision des deux interlocuteurs. Le «sème» de pré-identification inscrit dans tous les pronoms (le pronom, comme l’article défini est anaphorique par définition), se trouve dans la situation : le « chien » et la « situation » sont indissociables. Ainsi, le référent pourrait se gloser “the-rather-large-dog-blocking-the-way-which-seems — all-of-a-sudden — a-potential-problem”.

22Voilà donc la solution que je proposerais personnellement au problème posé par Yule et al. Les occurrences de ce genre d’« anaphore sans antécédent » s’entendent d’ailleurs quotidiennement et les choix des formes sont souvent difficiles à expliquer sans faire intervenir des considérations socio-culturelles et interpersonnelles. J’arrive, par exemple, un peu plus tôt que prévu, à l’auberge où j’ai commandé, par téléphone la veille, un plat de poisson ; la femme du patron-cuisinier m’accueille en me lançant : “Il n’est pas encore revenu du marché, vous êtes venus beaucoup plus tôt la dernière fois, on va vous faire attendre”. Nous ne sommes pas évidemment chez Maxim, ce qui explique en partie la teneur de ses propos. Mais pour expliquer l’« anaphore sans antécédent » de la patronne, il faut faire appel à un autre outil indispensable de la logique classique, qui est celui de la notion de sujet et de prédicat — par sujet, j’entends « ce dont il est parlé » et par prédicat « ce qui est dit du sujet ». C’est ainsi que le sujet de la prédication de la patronne est notre réservation à l’heure du déjeuner et notre commande d’un plat de poisson. Dans ce contexte particulier, l’achat du poisson, la relation privilégiée entre l’aubergiste et le poissonier constitue une première étape obligée dans cette cérémonie. Il est donc tout à fait légitime de nous faire attendre, c’est même nous qui avions commis un petit faux-pas en arrivant un peu plus tôt que prévu.

23Le second élément qui intervient concerne la question délicate des termes d’adresses qui se règlent en fonction de notre relation (amicale, mais commerciale — on est des consommateurs) avec le patron-cuisinier et sa femme. Dans ce contexte, ni le prénom (Michel), ni le nom de famille (Monsieur Marchesi) ne conviennent16. Je ne vois pas non plus, dans ce contexte situationnel particulier, la patronne parler de son mari en disant « mon mari » ni « le patron » ; pour des raisons trop compliquées à développer ici, cela introduirait une rupture dans la continuité thématique. La seule forme à sa disposition est en fait le pronom personnel, qui désigne le référent (Michel Marchesi, patron-cuisinier de l’auberge Les Sapins, à Oloron-Sainte Marie, qui prépare exprès pour nous un plat exceptionnel) sans le dénommer et qui, dans ce contexte particulier, actualise l’individu immédiatement à la manière d’un nom propre — l’antécédent étant constitué par le contexte situationnel que je viens de décrire.

24Si l’on voit dans cet emploi « une anaphore sans antécédent », cela veut dire que sens et référence, enfermés par et dans les mots, sont coupés du monde, c’est-à-dire qu’on se situe, avec Bloomfield et Hockett dans un univers positiviste. C’est là une prise de position théorique légitime, qui justifie parfaitement la notion d’« anaphore sans antécédent ».

Notes de bas de page numériques

1 Ces termes, absents du T.LF et du Grand Robert, ont été forgés par M.A.K. Halliday et R. Hasan (1976), dans le contexte de leur travail sur la cohésion textuelle.
2 Si l'on se réfère à l'usage traditionnel, Cornish semble confondre « anaphore » et « deixis ».
3 C'est une situation banale qu'on rencontre quotidiennement.. Une grand'mère qui grande son petit fils va accueillir sa fille avec « il est couché ».
4 Chacun sait a quel point on est redevable au pragmatistes britanniques comme Gardiner, Austin et Searle.
5 Karl Bühler ne figure pas dans la bibliographie de Cohesion in English. Dans la mesure où on lui doit le terme « cataphore », un problème épistémologique intéressant se pose. Avant 1939, il y avait un va-et-vient constant entre Londres, Vienne et Paris. Il y a lieu de s'interroger sur le rôle de la seconde guerre mondiale dans la transmission et la non-transmission des idées.
6 Pour ce qui est des travaux sur la gestique, Bühler renvoie notamment à Freyer et Klages, qui ne figurent malheureusement pas dans la bibliographie de l’édition anglaise de 1990.
7 Pour ce qui est de la philologie «indo-européenne», son principal ouvrage de référence est Die Demonstrativpronomen der indogermanischen Sprachen (1904) de Karl Brugmann.
8 On retrouve la même idée chez Bréal (1897) qui parle en termes de plan subjectif.
9 En cela, la théorie de Bühler ressemble en de nombreux points à celle de son ami Sir Alan Gardiner et à son contemporain russe, Bakhtine.
10 Ceci explique pourquoi Brugmann a choisi le théâtre contemporain allemand pour son travail sur la deixis.
11 Cet exemple serait sans doute, pour Halliday et Hasan, un exemple de cataphore : those oriente le lecteur prospectivement vers le syntagme qui suit immédiatement le nom (“at the beginning of May when white clouds are drawn about the clouds like curtains”) dont la fonction est de fixer les limites de son application : ces après-midi-là et non pas d'autres. Dans la mesure où cette forme ne renvoie à aucun antécédent textuel, elle ne contribue en rien à la grammaire du texte. Pour Joly & Fraser, en revanche, il s'agit d'un exemple d'exophore mémorielle.
12 L'invention des nouveaux termes (« endophore / exophore ») s'inpirent sans doute de l'opposition, en vogue à l'époque, entre les structures endocentriques et exocentriques.
13 Ces emplois ont, le plus souvent, une valeur rhétorique : “He has been the most vilified man in town, he has appeared on the front pages of the gutter press all over the world, his economic policies have brought America out of one of the worst depressions of the century, Bill Clinton…”. Dans ce type d'occurrence, le locuteur retient l'identité du référent afin de créer un effet de suspens.
14 Marek Kesik a réuni tous les travaux sur la cataphore dans un ouvrage publié au PUF.
15 Le mouvement d'ostension sous-jacent à ce type d'emploi des pronoms est ressenti comme une violation des règles conversationnelles (“He pointed, which was rather rude”, Hilaire Belloc, Cautionary Tales). Du temps de ma jeunesse, un enfant, qui, en parlant par exemple de sa maîtresse d'école, la désignait par she, se faisait réprimander : : “She is the cat's mother”. En fait, les pronoms employés ainsi fonctionnent comme des noms propres ou comme des noms communs déterminés (e.g. «Ils [ = le gouvernement] ont encore augmenté les impôts»).
16 Lorsque je faisais mon stage de CAPES en collège, ma conseillère pédagogique, en parlant de son mari (professeur d'université) disait toujours Monsieur R…. J'ai appris par la suite que, peu après, il l'avait abandonnée pour se mettre en ménage avec une secrétaire de la section d'anglais.

Bibliographie

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BÜHLER, K. ([1934] 1990), [Sprachtheorie] Theory of Language, The Representational Function of Language, translated by Donald Fraser Goodwin, John Benjamin, Amsterdam and Philadelphia.

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Pour citer cet article

Dairine O’Kelly, « Le problème de l’« anaphore sans antécédent » », paru dans Cycnos, Volume 18 n°2, mis en ligne le 15 juillet 2004, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=42.


Auteurs

Dairine O’Kelly

Université de Toulon et du Var