Cycnos | Volume 18 n°2 Anaphores nominale et verbale - 

Bénédicte Guillaume  : 

Anaphore et question-tags

Résumé

Confronter le concept d’anaphore et les question-tags semble pertinent puisque ceux-ci reprennent certains éléments de l’énoncé auquel ils se raccrochent. Cet article met cependant en évidence le fait que ce phénomène peut rarement être analysé comme une anaphore au sens strict. Par ailleurs, une approche énonciative permet d’esquisser une typologie des question-tags, et de redéfinir la nature du lien entre un question-tag et son antécédent.

Texte intégral

1Définir et manipuler le concept d’anaphore n’est pas chose aisée en raison des diverses acceptions de ce terme, selon que l’on prend en compte une définition étroite ou au contraire plus large de ce phénomène(1). Cependant, son emploi semble pertinent par rapport à l’étude des question-tags, puisque ceux-ci reprennent certains aspects d’un énoncé de départ leur servant d’antécédent.

2Dans un premier temps, nous étudierons le fonctionnement anaphorique des question-tags en essayant essentiellement d’établir la nature de la relation qui lie un question-tag à son antécédent. Ce faisant nous aborderons bien sûr certains cas limites, qui peuvent nous amener à redéfinir le concept d’anaphore. Ces cas mettront par ailleurs en évidence la nécessité de dépasser une approche purement syntaxique, fondée sur l’étude des ressemblances entre un question-tag et son antécédent, pour aborder leur fonctionnement d’un point de vue énonciatif. Précisons que nous employons ici le terme question-tag pour désigner la reprise interrogative et le terme tag-question pour désigner l’ensemble, à savoir l’énoncé premier et le question-tag (2). La présente étude tient compte essentiellement des question-tags suivant un énoncé assertif, affirmatif ou négatif. Nous étudierons aussi dans un deuxième temps les question-tags suivant des énoncés au mode impératif, et évoquerons succinctement le cas de l’exclamatif (3).

3Les exemples (1) à (4) illustrent la formation des tag-questions. Un question-tag reprend l’auxiliaire principal de l’« énoncé de départ »(4), c’est-à-dire l’auxiliaire porteur de la marque de temps, ainsi que le sujet, sous forme pronominale. Le remplacement d’un groupe nominal par un pronom est un cas prototypique d’anaphore, comme le notent Jean Dubois et al (5 ), qui proposent une définition assez stricte de l’anaphore. Pour ces auteurs en effet, l’anaphore grammaticale se définit comme « un processus syntaxique consistant à reprendre par un segment, un pronom en particulier, un autre segment du discours (...). »

4Il peut y avoir par ailleurs inversion de la polarité entre l’énoncé de départ et le question-tag (un énoncé de départ affirmatif étant alors suivi d’un question-tag interro-négatif, et vice versa ;1-2) ; dans d’autres cas, la polarité est constante (3-4) :

(1) Edward’s tone became more and more melancholy. ‘Frankly, it’s pretty ghastly, isn’t it ?’ (Agatha Christie, They came to Baghdad, 24)

(2) ‘Bring Miss Brodie to tea,’ Deirdre said to Sandy. ‘She won’t come,’ Teddy said, ‘-will she, Sandy ?’ ‘She’s awfully busy,’ Sandy said. (Muriel Spark, The Prime of Miss Jean Brodie, 103)

(3) ‘You’ve moved her in already, have you ? Still, I suppose you’ve been screwing her in our bed for months.’ (Zoë Barnes, Bouncing Back, 38)

(4) ‘You fancy her then, do you, Phil ?’ (Ruth Rendell, The Bridesmaid, 87)

5Un autre aspect fondamental des question-tags est leur intonation. En effet, en tant que question, ils ont dans certains cas une intonation ascendante, comme la majorité des yes-no questions. Mais ils peuvent également avoir une intonation descendante. On justifie cela par le fait que les question-tags sont souvent semblables à des questions rhétoriques, c’est-à-dire que l’énonciateur ne demande pas au co-énonciateur de l’informer, mais de lui confirmer ce qu’il sait déjà.

6Il faut noter par ailleurs que, dans tous les cas, l’auxiliaire, qui est lui-même une répétition, est suivi d’une ellipse fonctionnant comme une anaphore zéro, c’est à dire que les éléments du prédicat de l’énoncé de départ sont sous-entendus après l’inversion sujet / auxiliaire. Il s’agit là d’une propriété caractéristique des auxiliaires anglais. On ne peut alors pas parler de « reprise » au sens strict, puisque celle-ci n’est pas matérialisée. C’est une absence qui rend nécessaire un retour en arrière, afin justement de combler ce vide.

7Donc, si l’on reprend le premier exemple, on constate que le prédicat pretty ghastly est en concurrence avec l’anaphore zéro sur l’axe paradigmatique. Dans le cadre d’une grammaire transformationnelle, on parlerait ici d’« effacement par identité ». Si on isole le question-tag du reste de la phrase, on obtient une interrogative bien formée en remplaçant l’anaphore zéro par le prédicat de l’énoncé de départ ; on peut répéter la même manipulation sur un exemple sans inversion de polarité :

(1’) It’s pretty ghastly, isn’t it ?(Isn’t it [pretty ghastly]) ?

(3’) You’ve moved her in already, have you ? (Have you [moved her in already]) ?

8Cependant, l’emploi de question-tags avec des énoncés de départ complexes pose parfois problème. Ainsi, dans les exemples suivants, ce ne sont pas les éléments de la principale qui font l’objet d’une anaphore dans le question-tag, mais ceux d’une subordonnée :

(5) ‘I’ve caused harm. I should never have come here. I bet you wish you still lived in Charlotte where you had a yard, don’t you ?’ (Patricia Cornwell, Southern Cross, 407)

(6) I’ve been thinking, why don’t you come out here at Easter on a 17-day excursion ? I know the fare is expensive, but what the hell. I expect your mother would take the children in the holiday, wouldn’t she ? (David Lodge, Changing Places, 147)

9Or, si l’on avait comme sujet un pronom de deuxième ou troisième personne, il serait possible d’avoir un question-tag portant sur la première proposition :

(6’) He expects his mother-in-law would take the children in the holiday, doesn’t he ?

(7) You believe they will come back, don’t you ?

10C. Charreyre choisit de pousser plus loin la réflexion sur ce problème dans un article intitulé « I et le question-tag, ou le jeu de l’énonciation »(6). Suite aux manipulations auxquelles elle soumet son corpus, C. Charreyre parvient tout d’abord à beaucoup mieux cerner les conditions rendant improbable la présence d’un question-tag portant sur la première proposition. Celles-ci sont les suivantes : le sujet de la première proposition est I (plus rarement we) suivi d’un verbe d’opinion(7 ) au présent simple ; par ailleurs, ni le sujet ni le verbe de cette proposition ne portent d’accent nucléaire (8).

11En effet, l’utilisation d’un question-tag est liée à l’établissement de relations intersubjectives. En disant « I know », l’énonciateur sait qu’il sait, sans avoir besoin du co-énonciateur pour cela. Le question-tag ne peut pas porter sur la principale. Il concerne au contraire la validité de la relation prédicative qui est l’objet de l’énonciation. A contrario, un accent nucléaire sur le sujet ou le verbe rend possible la présence d’un question-tag portant sur la première proposition. L’apparition d’un accent contrastif est provoquée par une contradiction implicite dans le contexte, contradiction qui rend possible un jugement de vérité sur la première proposition, et donc le recours au co-énonciateur. Enfin, lorsque le verbe est au passé, il y a un interstice entre le I présent et le I passé, permettant de la même façon de remettre en cause le bien-fondé la proposition introductrice(9).

12Dans les premiers exemples, nous avions montré la présence d’une anaphore zéro dans le question-tag en insérant dans cette place vide le prédicat de l’énoncé de départ. On obtenait alors une interrogative ou une interro-négative indépendante. Dans ces cas-là, l’anaphore zéro suivant la répétition de l’opérateur et du sujet reprenait littéralement les éléments du prédicat de la partie assertive.

13Or, cela n’est pas toujours le cas. Dans les exemples suivants, la manipulation consistant à faire apparaÎtre à la suite du question-tag un prédicat qui est la copie conforme de celui de l’énoncé de départ donne lieu à des énoncés d’une acceptabilité douteuse. La double barre signale que l’on n’a plus affaire à un tag-question, mais à deux énoncés distincts :

(8) He didn’t arrive until 7, did he ? (10 )
He didn’t arrive until 7 //*did he [arrive until 7] ? → did he arrive by/before seven ?)

(9) There’s nothing the matter, is there ? there’s nothing the matter //  ? is there [nothing the matter] ? → is there [anything / something the matter] ?

(10) ‘(...) I behaved like a silly young girl. Leading you on and then backing away in a panic. After all, it’s nothing to make a fuss about, is it ?’ (David Lodge, Changing Places, 216) → ? is it [nothing to make a fuss about] ? → is it [something / anything to make a fuss about] ?

(11) You seem to like it, don’t you ? (11 ) → you seem to like it // don’t you [like it] ?

(12) You must mean Barclay, don’t you ? (12 ) →  ? You must mean Barclay, mustn’t you ?

(13) Philip had the extraordinary notion, coupled with the start of panic, that he was going to deny having a cousin or even say, ‘Who ? You mean Jane, don’t you ? She only says she’s called that.’ (Ruth Rendell, The Bridesmaid, 87)

14En (8), l’agrammaticalité de la partie reconstituée est due à la présence de until en combinaison avec un verbe exprimant un processus dans une phrase interrogative. En effet, si l’on remplacait arrive par stay, l’impossibilité tomberait : Did he stay until 7 ? Dans la phrase assertive, c’est la présence de not qui rend la combinaison licite. En effet, la négation a pour propriété de stativiser les verbes exprimant un processus.

15Pour que la manipulation soit acceptable en (9), il faudrait imaginer un contexte dans lequel l’énonciateur se serait attendu à ce que quelque chose aille mal, et s’étonnerait que cela ne soit pas le cas. Cela n’est pas impossible, mais les alternatives avec anything ou something sont nettement meilleures. On observe la même chose en (10).

16Enfin, dans les exemples (11) et (12), on met également en évidence la présence sous-jacente d’un prédicat qui n’est pas littéralement celui de l’énoncé de départ. En (11), do et l’anaphore zéro qui le suit reprennent like it (don’t you like it ?) plutôt que seem to like it ( ? don’t you seem to like it ?). En effet, seem représente ici un jugement du locuteur (it seems to me that you like it) dont il ne demande pas la confirmation au co-énonciateur ; on peut paraphraser (11) par I believe that you like it, don’t you ? et ce faisant le rapprocher des cas évoqués précédemment (exemples 5 et 6).

17En (12), on utilise do car la relation prédicative en cause est en fait you – mean Barclay>. C’est par politesse que l’énonciateur emploie must, afin de ne pas paraÎtre trop péremptoire. Sans cette nuance polie, on aurait très certainement you mean X en tant qu’énoncé de départ, comme c’est le cas dans la citation de Ruth Rendell (13). De plus, must épistémique s’emploie rarement dans une interrogative.

18Ces exemples vont donc à l’encontre de l’idée selon laquelle l’anaphore qui suit la reprise auxiliaire / sujet dans un question-tag serait une anaphore stricte. Oswald Ducrot propose dans le Nouveau Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage (13 ) une définition qui se révèle opératoire dans le cas des question-tags car assez large : « Un segment de discours est dit anaphorique lorsqu’il fait allusion à un autre segment, bien déterminé, du même discours, sans lequel on ne saurait lui donner une interprétation (même simplement littérale). »

19On peut parler alors « d’anaphore sans co-référence ». Nous souhaitons reprendre ici certains des termes que M. Yaguello utilise pour parler de substitution et d’ellipse dans le groupe verbal (14). Ainsi, l’ellipse du prédicat des question-tags des exemples (8) à (12) peut être analysée comme une anaphore zéro non co-référentielle avec le prédicat de l’énoncé de départ. En effet, des tournures acceptables dans le contexte d’une phrase assertive sont « répudiées » au profit d’expressions traduisant la même nuance tout en étant compatibles avec le mode interrogatif (8 à 10). Un tri peut également s’opérer au niveau des éléments constitutifs de la relation prédicative, afin de n’en retenir que les éléments réellement pertinents (11 et 12) (15).

20On retrouve le même genre de phénomène dans les question-tags qui suivent les énoncés exclamatifs :

(14) What a row that machine makes, doesn’t it ? (16) → *Doesn’t that machine make what a row ?

(15) How elegantly she dresses, doesn’t she ? (17) → *Doesn’t she dress how elegantly ?

21Là encore nous pensons que l’on peut conserver l’idée que ces segments sont anaphoriques, en tenant compte du passage du mode exclamatif au mode interrogatif. Ce qui est repris par l’anaphore zéro dans le question-tag est l’idée de haut degré, et non les tournures spécifiques employées dans l’énoncé exclamatif. Il suffit dès lors de remplacer celles-ci par des marqueurs de haut degré susceptibles d’apparaÎtre dans une interrogative pour obtenir des énoncés licites :

(14’) Doesn’t that machine make a lot of noise ? (18 )

(15’) Doesn’t she dress very elegantly ?

22Les manipulations effectuées jusqu’à présent ont mis en évidence un clivage entre deux parties au sein d’un tag-question, à savoir le question-tag d’une part et d’autre part ce qui a été désigné jusqu’à présent par le terme « énoncé de départ », comme dans les grammaires traditionnelles. La séparation entre les deux est en général marquée à l’écrit par une virgule (19). A l’oral cependant, la coupure est moins évidente. Le lien entre les deux parties fait l’objet d’un agencement spécifique selon I. Gaudy (20), qui démontre que le tag-question a une intonation propre, différente de celle que l’on obtiendrait en juxtaposant un énoncé assertif et un énoncé interrogatif indépendants l’un de l’autre. Par ailleurs, il existe des traces de programmation du question-tag perceptibles dès la base. Or, on a souvent considéré, sans doute à cause de la relation anaphorique entre les deux parties, que le question-tag était une simple copie tronquée de « l’énoncé de départ », sur le mode interrogatif. Cela va donc à l’encontre des données intonatives.

23Cette hypothèse présente par ailleurs selon nous l’inconvénient majeur de rendre inévitable un postulat selon lequel l’« énoncé de départ » préexisterait de manière autonome à l’adjonction du question-tag. C’est ce que disent par exemple explicitement R. Quirk et al : « a tag question [is( ) appended to a statement » (21 ). Or, il arrive que l’énoncé-souche soit elliptique, et ne puisse s’interpréter qu’en fonction du question-tag. Le fait que l’ellipse du sujet et de l’opérateur soit possible dans la première partie de l’énoncé montre bien que l’énonciateur a déjà décidé d’employer un question-tag, qui permet au co-énonciateur de reconstituer les éléments manquants :

(16) ‘Top secret! No top secrets in the East, are there, Crosbie  ?’
‘No, sir. If you ask me, there aren’t any top secrets anywhere. During the war I often noticed a barber in London knew more than the High Command.’ (Agatha Christie, They came to Baghdad, 9)

(17) ‘Got huge tits, has she ? Bigger than mine ?’ She thrust her 34Cs in his face. (Zoë Barnes, Bouncing Back, 7)

(18) ‘Found him dead, didn’t they ?’ (Graham Greene, Brighton Rock)

24Dans ces exemples, on pourrait presque parler de « cataphore zéro ». Par contre, on retrouve concernant le prédicat le fonctionnement déjà observé ; il est donné dans la première partie de la phrase, puis élidé dans la seconde. Remarquons en (16) que la réponse du co-énonciateur reprend de manière anaphorique les éléments de la phrase précédente en rétablissant l’ordre sujet / prédicat.

25Il paraÎt donc nécessaire, si l’on veut analyser les tag-questions correctement, d’abandonner l’idée selon laquelle la partie déclarative préexiste au question-tag et a une existence autonome par rapport à lui.

26Ainsi, le terme « énoncé de départ » porte à confusion car il implique une séparation trop forte entre les deux segments. Les alternatives à l’emploi de ce terme sont nombreuses. Au gré des ouvrages, on rencontre les appellations de main sentence, host clause ou encore  reference clause (22). Nous choisissons d’employer un terme de William McGregor, stem, que nous traduirons par « énoncé-souche » (23). Une telle dénomination a l’avantage de faire explicitement référence au statut d’antécédent que possède la première partie d’un question-tag, sans pour autant donner l’idée qu’un tel énoncé existe de manière autonome « au départ ».

27Pourquoi utiliser un tag-question plutôt qu’une question pure et simple ? L’impact n’est pas le même. Dans un tag-question, il y a interaction entre la partie assertive et la partie interrogative. Une approche énonciative peut nous permettre de comprendre les forces en jeu.

28Pour bien réaliser l’effet produit, reprenons des exemples déjà cités en remplacant l’anaphore zéro du question-tag par le prédicat de l’énoncé-souche. Là encore, la double barre signale le fait que les deux parties constituent deux énoncés successifs distincts, et non pas un seul. Considérons d’abord le cas où le question-tag présente une polarité constante :

(3’’) You’ve moved her in already // have you [moved her in already / yet] ?

(4’) You fancy her then // do you [fancy her] ?

29Antoine Culioli définit ainsi l’assertion : « l’acte d’assertion implique la représentation de tout le domaine et la décision de choisir entre deux valeurs ».(24) On peut représenter la situation par une bifurcation « où deux chemins mènent à deux points de validation imaginables : (...) d’un côté p [la relation prédicative est validée (25)], et de l’autre p’ [la relation prédicative n’est pas totalement, ou n’est pas du tout validée ; ou une autre relation prédicative (...) est validée (26)]. (...) p’ est le complémentaire linguistique de p » (27). Ainsi, grâce à une assertion, on dépasse la position décrochée (hors-p, p’) entre les deux chemins de cette bifurcation, on opte soit pour la valeur positive p soit pour la valeur négative p’ (28). Ce faisant, on abolit la distance qui existait entre la position décrochée et le plan de l’assertion, on entre de plain-pied dans le plan de l’assertion.

30Or, ce qui est asserté dans un premier temps est ensuite remis en question par le question-tag interrogatif. Il y a donc suspension de la validation de la relation prédicative, phénomène qui se marque dans l’inversion sujet / auxiliaire, qui est une marque typique d’interrogation. La remise en question est également montrée par l’apparition de do auxiliaire dans les énoncés au présent et au prétérit simples.

31Ainsi, on revient en arrière par rapport à l’assertion posée dans l’énoncé-souche ; on se trouve à nouveau en dehors du plan de l’assertion, confronté au choix entre p et p’, c’est-à-dire à la position décrochée : p hors-p, p’. Puisque la question s’adresse au co-énonciateur, c’est à lui maintenant qu’incombe de choisir entre les deux valeurs, de « rompre le parcours » en termes culioliens. Voilà pourquoi on attribue souvent au question-tag la valeur d’une demande de confirmation.

32Que se passe-t-il lorsque, en plus des phénomènes déjà décrits, on a une inversion de polarité dans le question-tag – c’est-à-dire en fait l’apparition ou bien la disparition du morphème not :

(1’’) Frankly, it’s pretty ghastly // isn’t it [pretty ghastly] ?

(2’) She won’t come // will she [come] ?

33Il y a également suspension de la validation de la relation prédicative et appel au jugement du co-énonciateur. Cependant, dans ces exemples, le chemin qui avait été validé lors de l’assertion apparaÎt comme prépondérant. A cause de l’inversion de polarité, on rejoint la position décrochée en partant non pas de la relation validée lors de l’assertion, c’est-à-dire p, mais de son complémentaire p’ : p’ hors-p, p’ (29). Cela renforce donc en fait la première valeur donnée.

34Par ailleurs, on constate que lorsque not apparaÎt, c’est dans une majorité écrasante des cas sous sa forme clitique n’t. Or, il est traditionnel de considérer n’t comme une marque spécifique de l’oral, et les question-tags comme un phénomène typique de la langue orale. En effet, on les trouve à l’écrit presque exclusivement dans des dialogues ou bien en discours indirect libre. J.-C. Souesme propose pourtant une autre explication de la différence not / n’t (30), fondée sur la Théorie des Opérations Enonciatives d’Antoine Culioli. Selon J.-C. Souesme, lorsque l’énonciateur emploie n’t, il juge que la relation prédicative n’est pas validée, tout en « [reconnaissant] que la valeur positive n’était pas impossible pour autant » (31). Or, ce raisonnement semble s’appliquer au cas des question-tags, qui du point de vue formel font souvent coexister deux valeurs opposées, le positif et le négatif – même si une seule de ces valeurs est réellement validée, à savoir celle qui apparaÎt dans l’énoncé assertif.

35On peut parler pour ce type de question-tags de « questions orientées » (conducive en anglais). Dwight Bolinger en propose une définition qui résume bien la situation : « [a conducive question] shows that a given answer is expected or desired » (32).

36Ainsi, une approche énonciative permet de dégager deux grands types de fonctionnement des question-tags, qui correspondent à la différence généralement faite entre les question-tags ayant une intonation ascendante et ceux ayant une intonation descendante. La fonction d’un question-tag oscille le long d’un continuum entre deux valeurs extrêmes. L’une, la demande de confirmation, est une question adressée au co-énonciateur. Dans l’autre cas, les question-tags, loin d’être une possibilité offerte au co-énonciateur de s’exprimer, peuvent représenter une tentative de verrouillage de l’opinion d’autrui :

(19) District Attorney (33) : (...) you certainly knew it was possible for him to die in this stunt.  Sara Katlin : All I knew ... it was dangerous, yes. DA : So dangerous he had a safety signal prompted to tell you to stop.
Sara Katlin : Yes. DA : But he couldn’t give you that signal, could he, because his mouth was covered, wasn’t it Miss Katlin ? Sara Katlin : Yes. (...) But I didn’t mean for it to go wrong.
DA : Yes but you did increase the chances for something to go wrong, didn’t you ? Sara Katlin : Yes. DA : You increased the chances he would die, didn’t you ?
Sara Katlin : I guess I did. But I didn’t mean for him to die.
DA : (...) You knowingly put him at extreme, extreme risk, didn’t you ? Sara Katlin : I don’t know. DA :You don’t know ? So then... it might be possible that at some unconscious level you did mean for him to die, isn’t that possible ? (34 ) Sara Katlin : I don’t know... I... I... I don’t know... I...
DA : I think you do, Miss Katlin. (The Practice, "Ties that bind"; transcription BG)

37Dans cet exemple, on voit bien que les question-tags dont le District Attorney use et abuse ont pour fonction d’influencer l’accusée, et si possible de lui enlever la possibilité de le contredire. On voit d’ailleurs que celle-ci est de moins en moins en mesure de se défendre. Bien sûr, le co-énonciateur a toujours la possibilité de protester et de ne pas se laisser piéger, mais l’emploi de question-tags fait ici partie d’une stratégie dont le but est de présenter comme indiscutable un point de vue pourtant tendancieux. A noter que ces question-tags pourraient difficilement ne pas comporter d’inversion de polarité, puisque celle-ci renforce la prépondérance d’une valeur sur l’autre.

38On trouve d’ailleurs des exemples de cette catégorie dans lesquels les question-tags n’apparaissent pas en fin d’énoncé, c’est-à-dire à un moment où le co-énonciateur est censé s’exprimer, mais au beau milieu du discours d’un interlocuteur semblant peu décidé à céder la parole. De tels question-tags ont évidemment une inversion de polarité et une intonation descendante :

(20) DAVIES. Well, I mean, you don’t know who might come up them front steps, do you ? I got to be a bit careful.
ASTON. Why, someone after you ? DAVIES. After me ? Well, I could have that Scotch git coming looking after me, couldn’t I ? (...) I could be buggered as easy as that, man. They might be there after my card (...). Of course I got plenty of other cards lying about, but they don’t know that, and I can’t tell them, can I, because then they’d find out I was going about under an assumed name. (Harold Pinter, The Caretaker, 43-44)

39L’autre extrême, c’est-à-dire les question-tags tendant à se rapprocher d’une vraie question ou d’une demande de confirmation, est typiquement illustré par les question-tags sans inversion de polarité ou bien par des question-tags ajoutés après un temps d’arrêt, à valeur rectificative (en anglais afterthoughts : 21-23). A noter que ceux-ci peuvent être précédés de or (21-22), qui insiste sur l’existence d’une alternative et qui indique clairement que l’on est revenu à la « position décrochée » selon A. Culioli, c’est-à-dire à l’endroit où se pose le choix entre les deux chemins de la bifurcation. Ainsi, en (21), l’héroïne spécule sur le sort que lui réservent les méchants, et le question-tag n’a alors rien d’une question rhétorique :

(21) Tomorrow ? Tomorrow, someone was coming or something was going to happen. Tomorrow her imprisonment would end (or wouldn’t it ?) – or if it did end, she herself might end too ! (Agatha Christie, They Came to Baghdad, 172)

40Le style employé en (22) est le discours indirect libre. Le changement de paragraphe indique un rebondissement ; on repart sur une nouvelle idée après avoir donné à penser que le sujet était clos. Quant à (23), le point marque une pause plus longue que la virgule, d’où l’impression que le question-tag est bel et bien un afterthought.

(22) Films and television conveyed the same message: that other people were having sex more often and more variously than he was. Or were they ? There had always been, notoriously, more adulteries in fiction than in fact, and no doubt the same applied to orgasms. (David Lodge, Changing Places, 27)

(23) DAVIES. I told him what to do with his bucket. Didn’t I ? (Harold Pinter, The Caretaker, 10)

41En fait, dans des cas semblables, on est à la limite entre un question-tag tel que le définit la grammaire traditionnelle, et une reprise par auxiliaire. Une reprise par auxiliaire partage avec un question-tag la propriété d’être suivie d’une anaphore zéro reprenant un prédicat contenu dans le contexte-avant (35). Contrairement à un question-tag cependant, une reprise par auxiliaire ne constitue pas en général une remise en cause de la validation d’une relation antérieure ; elle réinvestit simplement le prédicat de celle-ci dans une nouvelle relation prédicative, souvent en relation avec un sujet différent de la première (24). Il peut également s’agir d’une reprise emphatique comme en (25), ou bien de ce que J.-C. Souesme appelle à la suite d’A. Gauthier des « reprises en miroir » (26, 27) (36) :

(24) ‘Hi!’ said the Cowboy, with a leer. ‘How’s Melanie ?’
‘I don’t know,’ said Philip. ‘I haven’t seen her lately. Have you ?’ (David Lodge, Changing Places, 109)

(25) ‘I think,’ said Victoria, ‘that you ought at least to say that I’m honest, sober and respectable. I am, you know.’  (Agatha Christie, They Came to Baghdad, 19)

(26) ‘Nothing personal, Philip, you know I like you a lot. We get on fine together. The kids like you too.’ ‘Do they ? I often wonder.’ (David Lodge, Changing Places, 175)

(27) ‘Edward, what’s your name ?’ Edward stared at her. ‘What on earth do you mean, Victoria ?’ ‘Your last name. Don’t you realize that I don’t know it.’ ‘Don’t you ? No, I suppose you don’t. It’s Goring.’ (Agatha Christie, They Came to Baghdad, 133)

42Nous nous sommes jusqu’ici essentiellement préoccupée des question-tags suivant un énoncé au mode déclaratif, à l’exception de quelques exemples d’énoncés exclamatifs. Or, si l’on prend maintenant le cas des énoncés à l’impératif, on s’apercoit que le lien anaphorique entre les deux parties est moindre que ce qui a été observé jusqu’à présent :

(28) ASTON: Hey, stop it, will you ? I can’t sleep DAVIES: What ? What ? What’s going on ?
ASTON: You’re making noises. (Harold Pinter, The Caretaker, 66)

(29) ‘Just run upstairs first, Mandy, and ask your mother if she’d like a cup of tea or something, would you ?’ (David Lodge, Changing Places, 207)

(30) ‘Cally, sweetheart, we both know I won’t be able to do this if you don’t lie still. (...) So let’s try a little harder, shall we ?’ (Zoë Barnes, Bouncing Back, 21)

(31) ‘God help us, give it a rest, can’t you ?’ Greg was rapidly tiring of Rob’s one-note conversation. ‘Do you want this contract or what ?’ (Zoë Barnes, Bouncing Back, 13)

(32) Open the door, won’t you ? (Quirk, 813)

(33) Don’t make a noise, will you ? (Quirk 813)

(34) Let’s not discuss it now, shall we ? (Quirk 813)

43On assiste en effet dans de tels cas à l’apparition d’auxiliaires qui n’étaient pas présents dans l’énoncé-souche (37), ni même sous-jacents comme c’était le cas au présent et au prétérit simples avec do. Ainsi, si l’on mettait les impératifs des énoncés-souches des exemples (28), (29) et (31) à la forme négative, ce serait do qui apparaÎtrait, et non will, would ou can : don’t stop, don’t ask your mother, don’t give it a rest. C’est d’ailleurs ce qui se passe en (33). Quant à (30) et (34), ils comportent let jouant le rôle d’un auxiliaire. Donc, l’apparition de will, would, can et shall peut difficilement être justifiée par une anaphore. Concernant le sujet par contre, l’emploi de we en (30) et (34) est bel et bien anaphorique, car we est déjà présent sous sa forme objet us dans let’s. On peut arguer aussi d’une présence implicite de la deuxième personne dans les autres cas, si l’on considère que le destinataire du message est le co-énonciateur (you), mais celle-ci n’est en général pas marquée, sauf dans les cas où le verbe à l’impératif est suivi d’un pronom réflexif (Make yourself comfortable).

44Quirk et al appellent certains des question-tags suivant des énoncés à l’impératif « persuasive softener(s) of the imperative » (38 ), mais notent en général que, selon l’intonation adoptée, leur emploi peut se révéler plus ou moins péremptoire. L’intonation descendante signale ainsi un type de question-tags semblant tenir pour acquise l’idée que le co-énonciateur va obtempérer.

45Procédons sur ces exemples aux mêmes manipulations que précédemment :

(28’) Hey, stop it // will you [stop it] ?

(29’) Ask your mother if she’d like a cup of tea or something // would you [ask your mother if she’d like a cup of tea or something] ?’

(30’) So let’s try a little harder // shall we [try a little harder] ?

(31’) Give it a rest // can’t you [give it a rest] ?

(32’) Open the door // won’t you [open the door] ?

46Si l’on considère les question-tags sans changement de polarité (28’-30’), on s’apercoit que le passage de l’énoncé-souche au question-tag n’implique pas le même genre de changement que ce qui avait été observé jusqu’à présent concernant les énoncés déclaratifs. Dans le cas présent, les deux parties entretiennent une relation proche de la synonymie. C’est particulièrement frappant concernant l’exemple (30’) : let’s try a little harder / shall we try a little harder ? Contrairement à ce qui se passait avec les énoncés déclaratifs, le changement de mode n’entraîne pas une suspension, ni même une remise en question de la relation prédicative de l’énoncé-souche. Ici, il s’agit plutôt d’exhorter le co-énonciateur à tenir compte de ce qui a été dit dans la première partie de la phrase, en en réitérant la teneur sous une autre forme.

47Quant à (31’) et (32’), can’t you give it a rest ? marque l’exaspération de l’énonciateur (cf 31 : Greg was rapidly tiring...), tandis que won’t you ? est plus poli que will you ? (28, 33) car moins directif (ceci est à rapprocher de would you ? en 29).

48Quant aux énoncés possédant le morphème not dans leur énoncé-souche, on peut se demander s’ils comportent ou non une inversion de polarité. En d’autres termes, le morphème not de l’énoncé-souche est-il ou non compris dans l’ellipse du prédicat à laquelle renvoie l’anaphore zéro ?

(33’) Don’t make a noise // will you [(please) (not) make a noise] ?
Don’t make a noise → Will you make a noise ?                       → Will you not make a noise ?

(34’) Let’s not discuss it now // shall we [(please) (not) discuss it now] ?
Let’s not discuss it now → Shall we discuss it now ?                 → Shall we not discuss it now ?

(35) ? Don’t open the door, won’t you ?

49Deux hypothèses sont possibles ici. On peut tout d’abord considérer que l’on passe effectivement d’un énoncé-souche avec négation à un question-tag sans négation. La contradiction que l’on ressent entre deux phrases prises séparément l’une de l’autre n’est pas pertinente ici, car le question-tag est sous l’influence de son énoncé-souche. On l’interprétera donc, en fonction de celui-ci, comme une exhortation à « ne pas faire » plutôt qu’à « faire ».

50Alternativement, on peut considérer que not est sous-entendu dans l’ellipse du prédicat. A noter que les grammaires jugent dans une large majorité qu’on ne peut pas avoir un question-tag de polarité négative à la suite d’un énoncé impératif lui-même négatif, d’où le point d’interrogation devant (35) : ?Don’t open the door, won’t you ? (39). Or, si l’on se réfère à nouveau à l’article de J.-C. Souesme, on peut nuancer cette remarque en disant que ce qui est douteux dans cet énoncé n’est pas le fait que le question-tag comporte une négation, mais plutôt que cette négation soit n’t et pas not. Avec won’t you ? en effet, le question-tag correspond à une demande un peu implorante, ce qui est étrange venant à la suite d’un ordre aussi explicite que Don’t open the door, et expliquerait l’acceptabilité douteuse de la phrase.

51Par contre, si on reprend l’énoncé (33) et qu’on admet que not est contenu dans l’anaphore zéro du prédicat après will you ?, on obtient un effet très différent. Dans un premier temps, on donne un ordre (Don’t make a noise). Si un tel ordre est donné, c’est qu’il existe dans le contexte la possibilité que quelqu’un ouvre la porte. Cela correspond à l’usage de n’t dans don’t, qui indique que la valeur p ne peut pas être totalement exclue (40). L’emploi de not au contraire marque l’engagement de l’énonciateur par rapport à la non-validation de la relation prédicative (41). Ainsi, le question-tag servirait à éliminer définitivement p en faveur de p’.

52Les exemples à l’impératif permettent également de reposer la question de la parenté entre un question-tag et une reprise par auxiliaire. En effet, on a alors affaire à une anaphore nettement moins contrainte et moins prévisible que celle que l’on trouve dans les question-tags suivant des énoncés assertifs. Avec un énoncé-souche à l’impératif, il y a indéniablement une plus grande liberté de choix concernant l’auxiliaire, la polarité et même le sujet. Ainsi, Quirk et al proposent des exemples où le sujet du question-tag n’est pas un pronom personnel :

(36) Hand me a knife, won’t somebody ?

(37) Turn on the light, will somebody or other ?

(38) Save us a seat, can one of you ?

53Ils citent également :

(39) Have another one, why don’t you ?

54auquel nous ajoutons cet exemple de Dwight Bolinger (42), dans lequel le question-tag porte sur le complément de la causative, provoquant ainsi une alternance non seulement au niveau de l’auxiliaire mais également du sujet :

(40) Have them come by a little later, could they ?

55Un question-tag peut donc éventuellement être considéré comme une nouvelle prédication, à l’instar d’une reprise par auxiliaire. Cependant, avec un question-tag, il y a en plus un phénomène de modalisation / modification de l’énoncé-souche. En effet, un question-tag remet en cause la validation de la relation prédicative assertée dans un premier temps. Il touche donc rétrospectivement à la nature même de l’énoncé-souche, il le déstabilise – même si dans certains cas cette déstabilisation apparente est en fait une manière de le renforcer. Or, lorsque le question-tag a moins de liens avec l’énoncé-souche, comme dans certains des exemples à l’impératif, cette modalisation est moindre ; on se rapproche alors de l’effet que peut avoir une reprise par auxiliaire.

56Le respect des contraintes anaphoriques n’est cependant pas le seul indice permettant d’évaluer le degré d’interdépendance entre énoncé-souche et question-tag. Ainsi, un question-tag dont la fonction est rhétorique est très lié à son antécédent, ce qui se marque dans son intégration du point de vue intonatif (intonation descendante), et même parfois syntaxique (question-tag en milieu de phrase par exemple). Dans de tels cas, on peut difficilement employer le terme « nouvelle prédication » car le question-tag n’a quasiment aucune indépendance vis-à-vis de son antécédent.

57Par contre, un question-tag offrant réellement la possibilité de remettre en cause ce qui vient d’être dit, typiquement un afterthought ou bien un question-tag avec inversion de polarité, entretient une relation moins étroite avec son antécédent. C’est également le cas des question-tags comportant un sujet ou un auxiliaire non-anaphoriques. Dans ces cas, l’expression « nouvelle prédication » est plus adéquate. On est assez proche d’une reprise par auxiliaire, « sans plus ».

58Pour résumer, un question-tag, du fait même de sa présence, modalise l’énoncé-souche. Voici une citation de W. McGregor (43) :

The stem clause retains its mood, but with some qualification. (...) The type of modalisation tags convey appears to relate to presuppositions, expectations and/or evaluations of the truth or falsity of the proposition expressed by the clause.

59Ceci rejoint aussi l’opinion de C. Charreyre, pour qui « le Question Tag ne peut (...) être considéré comme un simple ‘ajout’ (...) et il [est] impossible de poser comme équivalents un énoncé sans Question Tag et un énoncé produit avec un Question Tag. » (44)

60Nous avons tenté de montrer ici, comme d’autres avant nous, que seule une approche énonciative pouvait permettre d’appréhender la stratégie en jeu dans les question-tags, et également d’expliquer leur aspect paradoxal : affirmation puis mise en question, co-existence dans certains cas de deux polarités opposées. Lors de son investigation des question-tags, R. Huddleston pose le problème de la relation entre les deux membres d’un tag-question, qu’il définit comme étant une relation de parataxe. Il s’interroge cependant sur les conditions permettant une telle juxtaposition, et renonce à les définir dans son cadre théorique (45). Or, cette question peut se résoudre en termes d’anaphore. En effet, la modalisation particulière qu’effectue un question-tag sur l’énoncé-souche lui servant d’antécédent est due à la reprise des éléments de ce dernier, ainsi qu’à l’alternance de mode et souvent de polarité entre les deux. C’est la relation anaphorique entre les deux membres du tag-question qui fonde la cohésion de l’ensemble, et en fait un tout qui n’est pas égal à la somme de ses parties.

Notes de bas de page numériques

1 Voir dans ce même numéro l’article de Paul Larreya : « Vers une typologie des anaphores ».
2 L’usage semble ici très fluctuant, si l’on en juge par la lecture de différents linguistes anglophones. Tag-question et question-tag sont souvent utilisés indifféremment, et désignent soit la queue de phrase, soit l’ensemble formé par l’énoncé premier et la queue de phrase. C’est essentiellement dans un souci de clarté que nous les différencions.
3 Par contre, nous n’abordons pas ici le cas des question-tags portant sur des interrogatives ; si leur acceptabilité est presque unanimement mise en doute, certains linguistes les acceptent et en proposent des analyses intéressantes (Bennett : 1989 ; McGregor : 1995a ; McGregor : 1995b - voir bibliographie).
4 Nous reviendrons sur ce terme, qui n’est pas très satisfaisant.
5 Jean Dubois et al, Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage (Paris : Larousse-Bordas, 1999) 36.
6 Charreyre, C. : « I et le question-tag ou le jeu de l’énonciation, » in Cahiers de recherche en grammaire anglaise, éd. J. Bouscaren, Tome II (Paris : Ophrys, 1984) : 88-112.
7 C. Charreyre répertorie les verbes suivants : suppose, take it, think, imagine, (don’t) expect, believe et know (op. cit. 95).
8 op. cit. 95.
9 op. cit. 99-103.
10 Il s’agit d’un exemple de E. S. Klima cité dans W. Bennett, « The Structure of English tags, » Word 40.3 (1989) : 315-33 ; 321.
11 Exemple de J-C. Souesme, Grammaire anglaise en contexte (Gap : Ophrys, 1992) 25.
12 Exemple de J.-C.Souesme, op. cit. 25 (tiré du roman de J. Conrad Lord Jim).
13 O. Ducrot et al, Nouveau Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage (Paris : Editions du Seuil, 1995) 457.
14 M. Yaguello, Grammaire exploratoire de l’anglais (Paris : Hachette Supérieur, 1991) 94-105.
15 Il faut noter toutefois que ces remarques ne correspondent pas à l’analyse des question-tags comportant do que propose pour sa part M. Yaguello, et qui ne pourrait pas s’appliquer aux exemples que nous venons de commenter : "Les question-tags, comme les short answers affirmatives, constituent une reprise totale et n’offrent aucun contraste." (99).
16 Exemple de Rodney Huddleston, « Two approaches to the analysis of tags, » in Journal of Linguistics 6 (1970) : 215-22 ; 220.
17 Exemple de Rodney Huddleston, op. cit. 220.
18 L’exemple de Huddleston comporte en fait row et non noise. Or, si on emploie ce mot, l’acceptabilité de la phrase (14’) est douteuse pour certains locuteurs. En effet, row, comme racket, est difficilement gradable, alors que noise ne pose aucun problème à cet égard.
19 Certains linguistes jugent d’ailleurs agrammaticaux des tag-questions sans virgule à cet endroit (par exemple William Bennett, op. cit. 329). Cependant, le cas se rencontre, par exemple dans cette citation d’Agatha Christie : ‘You had heard of her hadn’t you ?’ (They came to Baghdad, 137).
20 I. Gaudy, « Le question-tag descendant : juxtaposition de deux unités ? », communication à l’atelier linguistique de la SAES à Angers (2000), à paraître.
21 R. Quirk et al., A Comprehensive Grammar of the English Language (Harlow : Longman, 1985) 810. Précisons que ces auteurs utilisent tag question pour désigner la queue de phrase.
22 Voir William Bennett, op. cit. 315.
23 Comme nous l’a fait remarquer Régis Mauroy, on peut mettre en question l’emploi du terme « énoncé » dans cette expression, car après tout l’énoncé proprement dit est l’ensemble du tag-question, ses composantes prises séparément n’étant que des énoncés tronqués.
24 A. Culioli, « Stabilité et déformabilité en Linguistique, » (1986) in Pour une linguistique de l’énonciation. Opérations et représentations Tome I (Gap : Ophrys, 1990) : 127-134 ; 131.
25 C’est à dire concernant l’exemple (3’’) : You’ve moved her in already.
26 Par exemple : You haven’t moved her in already / yet.
27 Antoine Culioli, « Autres commentaires sur Bien, » (1988) in Pour une linguistique de l’énonciation. Opérations et représentations Tome I (Gap : Ophrys, 1990) : 157-168, 162.
28 Cf A. Culioli, Notes du séminaire de DEA 1983-1984, éd. J.-C. Souesme (Poitiers : DRL Paris 7, 1985) 90.
29 Nous empruntons cette formulation à Graham Ranger ; voir dans ce même numéro « Do : trois fonctions, un schéma ».
30 J.-C. Souesme, « La négation en anglais : forme pleine ou forme réduite ? » in La négation : domaine anglais, Travaux du CIEREC 61 (St Etienne : Université Jean Monnet) : 122-35. Voir aussi dans ce même numéro l’article d’Isabelle Gaudy : « Le négatif n’t comme marque d’anaphore ».
31 Cf. J.C. Souesme, « La négation en anglais » 123. L’auteur rapproche ceci du « jugement problématique » selon Kant.
32 D. Bolinger, Interrogative Structures of American English (Alabama : UP, 1957) 97.
33 Le District Attorney procède ici au contre-interrogatoire d’une jeune femme accusée du meurtre de son mari, avec lequel elle tournait des films pornographiques ; lors du tournage d’une scène de sadomasochisme, elle aurait volontairement laissé les choses aller à trop loin, de manière à provoquer la mort de son partenaire tout en faisant croire à un accident.
34 Cette dernière occurrence est à mi-chemin entre les question-tags variables du type de ceux étudiés dans cet article et les question-tags invariables tels isn’t that so ? / don’t you think ? / right ?
35 Donc, l’appellation « reprise par auxiliaire » est un peu discutable, puisque ce n’est justement pas l’auxiliaire qui reprend le prédicat, mais le vide qui le suit, c’est à dire l’anaphore zéro. L’auxiliaire est en fait compatible avec le prédicat élidé.
36 J.-C. Souesme, Grammaire Anglaise en Contexte,  26 : « le co-énonciateur reprend la valeur (positive ou négative) présente dans l’énoncé antérieur. (...) Par ce biais, un énonciateur peut témoigner de sa surprise, de son étonnement, ou plus simplement de son intérêt pour ce qui est dit. On aura ici une intonation montante. » A noter que J.-C. Souesme assimile à des reprises en miroir les question-tags sans inversion de polarité.
37 Ce problème a fait couler beaucoup d’encre dans les années soixante et soixante-dix, car il représente un inconvénient majeur lors d’une tentative de formalisation des question-tags, par exemple dans le cadre d’une grammaire transformationnelle. Voir notamment Katz et Postal (1964), Arbini (1969), Huddleston (1970).
38 op. cit. 813.
39 A nouveau, William McGregor, dont l’idiome est l’anglais australien, fait exception à la règle.
40 Souesme, « La négation » 123.
41 Souesme, « La négation » 125.
42 wight Bolinger, Meaning and Form (Londres : Longman, 1977) 154.
43 William McGregor, « The English ‘Tag Question’ : A New Analysis, is(n’t) it ? » in On Subject and Theme : A Discourse Functional Perspective, éds R. Hasan et P.H. Fries (Amsterdam : John Benjamins, 1995) : 91-121 ; 95.
44 Op. cit. 109.
45 "Such a parataxis is only acceptable if the sentences are connected in such a way that their juxtaposition ‘makes sense’. I’m not sure how far such matters fall within the scope of a generative grammar of competence – I should be surprised if explicit rules could be devised to characterize the set of acceptable juxtapositions."(op. cit. 218)

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Pour citer cet article

Bénédicte Guillaume, « Anaphore et question-tags », paru dans Cycnos, Volume 18 n°2, mis en ligne le 15 juillet 2004, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=39.


Auteurs

Bénédicte Guillaume

Université de Nice – Sophia Antipolis et CRELA (EA 1192) ; guillaum@unice.fr