Cycnos | Volume 18 n°2 Anaphores nominale et verbale - 

Simone Rinzler  : 

Passif et anaphore en présence d’agents pronominaux

Abstract

Contrary to what is generally assumed, agent-phrases introducing a pronoun do exist. Nearly half of the various cases studied concern verbs of mental state. In the other cases, the use of a pronoun derives from a specific need of the utterer, either to get full attention while pretending not to, or to express an oversized ego, or on the contrary to disengage his participation in the event. Disobeying a usual grammatical rule can then be a means to mean more, and thereby to obey very specific and higher purposes.

Plan

Texte intégral

1Il est d’usage de signaler que le complément d’agent du passif ne peut être un pronom1. Lorsque cette restriction n’est pas explicitement verbalisée, l’éventualité de cette forme n’est même pas envisagée.

2Sur un corpus de plus de 2600 passifs et « passivoïdes2 », une trentaine d’énoncés présentent des compléments pronominaux, prouvant ainsi que ce schéma est possible. La plupart sont issus de textes de fiction littéraire, seuls quatre proviennent d’une chanson, d’un article de presse et deux sont les mentions légales de protection de la propriété intellectuelle. Le recours à l’anaphore dans les compléments d’agent est le résultat d’un besoin stylistique, ou le signe d’une volonté de l’énonciateur. L’inscription en discours de compléments d’agents pronominaux est la marque extérieure d’un « vouloir signifier » particulier.

3A l’inverse des explications des exercices de transformation, non seulement la forme BY + Pronom est possible, mais elle est suffisamment répandue pour que l’on puisse affirmer qu’elle correspond à de réels besoins énonciatifs, autres que le simple ajout "après coup" ou la transformation factice à partir d’un actif3. On remarquera, par ailleurs, que l’on peut avoir affaire affaire, non seulement à BY + Pronom, mais également à WITH, ABOUT, OF ou AT + Pronom.

4Pour faire référence à ces différents types de compléments, je parlerai de CSP (ou Compléments Spécifiques du Passif) plutôt que de compléments d’agent, car tous ne sont pas strictement agentifs.

5Sur la trentaine d’énoncés du corpus, treize formes verbales associent un agent pronominal à un verbe décrivant un état mental, soit près de la moitié. Il s’agit d’une tendance importante avec haute fréquence d’occurrence. Sept de ces compléments sont introduits par BY, les six autres par WITH, ABOUT, OF ou AT. Tous n’étant pas agentifs, le terme de CSP s’impose, évitant ainsi l’expression de « complément d’agent ».

6Dans les exemples ci-dessous, les verbes d’état mental harassed, buffeted, rejected, thrown, insulted, threatened et overpowered, sont introduits par la préposition canonique BY.

7Le complément d’agent est non seulement présent, mais représente la partie importante du message, puisque sa position rhématique lui confère une mise en relief. Celle-ci est d’autant plus importante que le CSP est instancié sous la forme d’un pronom de rappel :

1 & 2. Bernard had never been so struck by the restless mass mobility of the modern world, or felt so harassed and buffeted by it. (D. LODGE, Paradise News)

8Avec by it, l’énonciateur réfère à l’ancien agent du passif précédent struck by the restless mass mobility of the modern world. Il s’agit donc d’un rappel, ce qui est la fonction première de l’anaphore. Loin d’être un simple moyen d’éviter une répétition, l’usage du pronom relève d’une stratégie énonciative qui permet à l’énonciateur, après avoir posé la première idée, de revenir sur ce fait si étonnant, pour mieux qualifier l’impression véhiculée par les verbes d’état mental harassed et buffeted.

9La mise en facteur commun du complément d’agent, techniquement possible, modifierait totalement l’interprétation, comme le montre la glose :

1’ & 2’. Bernard had never been so struck, or felt so harassed and buffeted by the restless mass mobility of the modern world.

10L’impression d’empilement des sentiments de l’énoncé original (1 & 2) disparaît ici totalement au profit de l’économie linguistique. Mais cette économie n’en est pas une, puisqu’elle prive totalement l’énoncé de sa richesse stylistique et de son efficacité pragmatique.

11Il ne me semble pas indifférent qu’un certain nombre de CSP pronominaux de verbes d’état mental soient, non pas un agent animé humain, mais un inanimé représentant la perception d’un fait abstrait à la source de l’état mental ainsi désigné :

3. Even in the presence of others he was completely alone. People sometimes felt this and felt rejected by it, and so did not like him, but their dislike was not important to him. (R. M. PIRSIG, Zen and the Art of Motorcycle Maintenance - An Inquiry into values)

12Le CSP est ici un inanimé abstrait, une notion qui fait référence à la situation précédemment construite avec felt this, this renvoyant à une idée abstraite. La nature sémantique du CSP n’est donc pas agentive, puisqu’il s’agit de la perception du sentiment de rejet.

4. I found her assertiveness daunting, incomprehensible. If I hadn't been so thrown by it, I probably would have stood up from the table and left, but as it was, I just sat in my chair and said nothing. (P. AUSTER, Leviathan)

13Ici, le pronom neutre it fait également référence à la perception mentale d’une notion abstraite du domaine du sentiment.

14Dans trois cas seulement, le pronom faisant office de CSP réfère à des animés humains :

5 & 6. He must be crazy. Why should he do anything for the sake of such children ? Why should he stay here to be insulted and threatened by them; to be scolded and blamed by his wife ? (A. LURIE, The War between the Tates)

15L’étiquette de verbe d’état mental est toutefois discutable à cause de la valeur résultative de insulted et threatened. Il s’agit en fait de la perception d’un sentiment, notion proche de l’état mental. Il en est de même avec overpowered :

7. Lilian, who hadn't read more than two or three books in her life, must have been overpowered by him. (P. AUSTER, Leviathan)

16Le CSP est un animé humain à la source du sentiment exprimé.

17Pour les CSP introduits par WITH, l’un réfère à un animé humain, l’énonciateur lui-même, avec un verbe de sentiment :

8. Alison was disgusted with me, cold as ice for days. (C. McCULLERS, Reflections in a Golden Eye)

18L’autre fait référence à un inanimé concret :

9. The Captain had been miserably enchanted with it. (Ibid)

19Dans ce deuxième cas d'état mental, le style de Carson McCullers nous laisse aussi perplexe face à sa prose que ses personnages semblent l'être face à la vie. Toute l'ambiguïté du personnage est en effet véhiculée par cette oxymore dans laquelle enchanted s'oppose à son adverbe antonyme miserably. Enchanted, verbe d'état mental, est complémenté par with it, argument complément de remplissage, it représentant the stolen silver spoon, information déjà connue. Par ailleurs, en raison de sa valeur résultative de type adjectival, enchanted admet de ne pas être nécessairement complémenté par un CSP. On peut en effet dire : he had been enchanted sans aucun CSP, grâce à l’élision de miserably. La présence de l’adverbe miserably semble entraîner l’instanciation de with it. Habituellement, la position rhématique présuppose l'apport d'une information nouvelle. Le choix d'un CSP anaphorique nie cette nouveauté, puisqu'il permet de faire référence à du « déjà connu ». Il en résulte que les CSP instanciés par un anaphorique répondent à un besoin énonciatif particulier. La petite cuillère volée, origine de l’enchantement bizarre, semble indispensable sous la forme with it, probablement à cause de la surprise créée par l’oxymore miserably enchanted qui nécessite la mention de la source de ce sentiment inhabituel.

20Enfin, il semble toujours plus probable d’avoir en position de thème l’animé humain qui ressent le sentiment dont il est question, qu’une focalisation curieuse sur l’inanimé concret à la source de cet étonnement.

21Dans les deux cas de passivoïdes où le CSP est introduit par ABOUT, le CSP n’est pas agentif, mais joue un simple rôle de déclencheur dans le procès :

10. My attorney - she's a woman - is all fired up about it.' (D. LODGE, Paradise News)

22Ici, on fait référence à la situation construite précédemment avec un inanimé concret. La construction en discours est également perceptible ici :

11. "If you have any information about conditions in Northridge, the epicenter of the quake, please write back. We cannot reach our relatives there and are extremely worried about them. They live on Olympia Road." (International Herald Tribune, January 19, 1994, ‘Friendly Computer Users Go On-Line With Help’)

23Cette fois-ci, le pronom remplace des animés humains déjà mentionnés.

24Le co-énonciateur, animé humain, peut être à la source du sentiment inspiré, ici, la terreur :

12. Kim said, "I hate you in that state. I'm terrified of you." (House hunting, p.4)

25Terrified se place dans le champ sémantique des états mentaux à valeur résultative. On constate un résultat, tout en référant à l’origine, le co-énonciateur you, considéré comme déclencheur du procès terrify.

26Avec surprised at you, on reste dans le domaine mental :

13. I'm surprised at you, Morris,' said Captain Penderton. (C. McCULLERS, Reflections in a Golden Eye)

27L’animé humain origine est d’abord repris par un pronom you, celui-ci étant ensuite repris par le prénom du co-énonciateur. La redondance de l’anaphorique you avec le nom propre permet de parvenir à une détermination absolue.

28J’appelle verbe de « remplissage » tout prédicat qui décrit l’occupation d’une surface ou d’un volume. Le complément de remplissage est contraint et doit être mentionné. Avec surrounded by et contained in, on a affaire au remplissage d’un volume par un élément concret. Les arguments sujets et compléments de ces verbes sont des inanimés. Leur CSP n’est pas porteur du trait agentif. De plus, les introducteurs de CSP de ces verbes de remplissage tendent à ne pas être BY. On trouve le plus souvent WITH dans des expressions telles que filled with, mais en (14), avec is contained in them, exact antonyme de filled with du point de vue propositionnel, l’introducteur du CSP est IN :

14. Phaedrus read (...) noting doubts and questions to be resolved later and I'm fortunate in having a whole trunkful of these notations. What is most astonishing about them is that almost everything he said years later is contained in them. (R. M.PIRSIG, Zen and the Art of Motorcycle Maintenance - An Inquiry into values)

29Le CSP in them reprend these notations, élément déjà mentionné relativement loin en amont. Celui-ci est repris ensuite par them, avant d’apparaître comme CSP de is contained.

30C’est l’étonnement de l’énonciateur qui est mis en valeur par ce retour sur ces notes. Il y a non seulement retour sur les notes, mais également sur la pensée de leur auteur. La situation extra-linguistique est reflétée par une iconicité grammaticale marquant cette perception du retour en arrière these notations – them – them. Nous étudierons en (17) surrounded by them, assimilable à un « verbe de remplissage », et dont l’introducteur est BY, rare pour cette catégorie de verbes.

31La cohérence discursive peut imposer le recours à la mention de l’agent déjà nommé en amont :

15 & 16. You've heard of camp followers ? said Don. When every army drew a second army in its wake. Living off the first army, protected by them, tolerated by them, scavenging for what the first army hadn't looted or destroyed. (D. LODGE, Out of the Shelter)

32En dépit de l’absence de l’opérateur BE, protected by them et tolerated by them conservent la qualité sémantique de passif, en raison du CSP agentif introduit par BY. A second army, sujet sémantique, est bénéficiaire des deux passivoïdes porteurs de la marque –EN protected et tolerated, dont le CSP introduit par BY, justifie le recours à l’anaphore. Seul manque un sujet grammatical explicite relié par un opérateur de passivation tel que BE pour mériter l’étiquette absolue de passif.

33L’anaphorisation de l’agent peut emprunter des voies tortueuses :

17. The main jets are oversized, which cause richness at high speeds but the plugs were a lot cleaner than this before with the same jets. Mystery. You’re always surrounded by them. But if you tried to solve them all, you’d never get the machine fixed. (R. M.PIRSIG, Zen and the Art of Motorcycle Maintenance - An Inquiry into values)

34L’agent, mystery, est d’abord mentionné dans un énoncé formé d’un seul mot au singulier. Puis celui-ci est repris sous la forme pronominale by them. Une reconstruction est nécessaire de la part du co-énonciateur. Celle-ci consiste à la fois à récupérer le nom antéposé mystery et à comprendre que le pronom anaphorique pluriel them fait référence à ce terme singulier. Ces modifications inattendues exigent un effort d’interprétation. D’une formulation au singulier, spécifique en raison du contexte en amont de mystery, nous passons, par le biais de la reprise au pluriel, à une opération de parcours qui inventorie tous les cas de mystères possibles. A partir de cette opération de parcours de tous ces cas de mystères mécaniques, l’énonciateur parvient à une assertion qui est alors générique. On ne peut comprendre avec certitude que l’on est passé pleinement au domaine générique que parce que l’auteur nous prend par la main en nous soumettant en contexte aval les indices solve et all dans if you tried to solve them all. Ce passage du particulier au général ne nous étonne guère dans le contexte de Zen and the Art of Motorcycle maintenance. Le propos est d’élever l’entretien d’une moto au rang d’art et de philosophie de la vie. Cette activité mécanique se charge d’une valeur spirituelle qui porte à la généralisation philosophique le soin particulier que le motard porte à sa moto. Le titre du roman, révélateur de cette quête initiatique, trouve ici une illustration de la grammaire au service du propos.

35L’agent peut être partiellement instancié par un pronom :

18. One day, alas, the door was opened not by her, but by none other than her husband. (F. WELDON, Down among the women)

36L’agentivité, niée par la polarité négative, invite à rechercher l’agent réel du procès open the door. Avec la négation, la complémentation introduite par BY diffère du canon grammatical. L’instanciation retardée du véritable agent du procès open the door fait partie de la construction narrative. Le recours au passif permet de mettre en place un processus de retardement en retenant le plus longtemps possible l’information qui va faire basculer le récit. L’imagination est aiguisée par la mise en place grammaticale du coup de théâtre annoncé. Le passif, avec la révélation tardive de l’agent réel, fait avancer le récit sous forme d’une dramatisation de la rhématisation de l’agent.

37La mise en relief intonative est relayée à l’écrit par la présence de la virgule. Celle-ci sépare l’agent nié de l’agent réel, enfin révélé. La construction en discours impose la négation de l’agent anaphorique.

38Pour ce qui est de l’intonation, il semble que l’on accentuera chacun des mots mis ainsi en valeur dans ce long CSP complexe. Les accents contrastifs ainsi mis en place insisteront sur chacun des éléments pertinents dans la dramatisation du dévoilement.

39La distorsion de la langue signale un effet de sens qui doit mettre le lecteur en éveil :

19. They [the Israelites] argued with Him [God], even wrestled with Him. They were covenanted by Him. (J. UPDIKE, Roger’s Version)

40Cet énoncé contredit ma thèse de la non-mention de Dieu par terreur sacrée4. Cette entorse à une règle plus ou moins tacite est en fait significative. Dans Roger’s Version de John Updike, la teneur religieuse est très importante et Dieu est omniprésent. Le héros fait des études de théologie et n’hésite donc jamais à mentionner Dieu, car, avec l’informatique, Il est un des personnages principaux. Or la formulation est doublement curieuse. L’usage de l’anaphore pour référer à Dieu dans un CSP est déjà assez peu probable. Plus marquant encore est le fait que le verbe COVENANT semble avoir une propension active. Il n’est pas certain qu’il puisse, en théorie, être utilisé au passif5. L’utiliser au passif, c’est donc volontairement renverser une situation, contrevenant ainsi à toutes les normes, tant grammaticales que religieuses. Placer les Israélites avant Dieu, qui est pourtant à l’origine de l’Alliance, est une manière de réécrire l’histoire de la religion. C’est précisément le propos central du roman. D’une thématisation sur les Israélites they, on passe à une focalisation répétée sur Dieu avec Him. En deux phrases, on y réfère à trois reprises avec le pronom porteur de la majuscule de respect. La focalisation rhématique met en valeur Son rôle agentif dans l’Alliance dont Il a été la source, comme en atteste la lexis God, covenant, the Israelites>.

41Plusieurs personnes peuvent instancier le rôle d’agent. Ici, le dernier agent est l’énonciateur :

20. It was understood by my brother, sister and me that certain family scandals, like my grandmother's addiction to painkillers and my uncle's frequent bankruptcies in Kansas, were never to be divulged. (B. HOWELL, Joy Ride)

42Le sujet grammatical it est un sujet postiche sans lequel ce passif de type impersonnel n’aurait pas pu être utilisé. Or l’intérêt du passif tient notamment à la remémoration et à la mention de tous ceux qui sont concernés par cette formulation. La notion de compréhension tacite it was understood arrive en premier grâce à la thématisation que le passif permet, parce que c’est l’événement le plus évident qui s’impose aux membres de cette famille. L’énumération qui suit est un ajout au fur et à mesure de la réflexion de l’énonciatrice dont la mémoire se tourne d’abord vers sa fratrie avant de s’auto-désigner comme co-agent, par le biais du pronom de 1ère personne me. Ceci nous amène au point suivant.

43Le recours à un agent référant à l’énonciateur lui-même sous la forme by me permet une sorte de « retour de l’ego ». Ce procédé de mise en relief de soi opéré par l’énonciateur est un des bénéfices pragmatiques du recours au passif. Sous couvert de ne pas se mentionner en premier, l’énonciateur se fait intervenir en fin d’énoncé, ce qui, paradoxalement, le remet sur le devant de la scène, bien mieux encore que s’il était le thème du propos. On peut le constater ici :

18 -And this was the signal for my friend Ros to pick up the Georgian leather bucket, standing so innocently there beside Flora's conch throne, but actually filled with petrol by me just before I began my speech. (F. WELDON, The Heart of the Country)

44L’utilisation de l’anaphore auto-référentielle by me en position rhématique se met au service de la perversion. L’énonciatrice se désigne comme la source d’une vengeance particulièrement malveillante. Il s’agit d’un meurtre prémédité déguisé en accident dont les circonstances envisagées par l’énonciatrice devraient lui permettre de ne pas apparaître comme étant à la source de cet homicide6.

45Ce passivoïde est complexe. Le verbe de remplissage fill a un complément de remplissage non anaphorisé introduit par WITH, et un complément agentif anaphoriés introduit par BY.

46Le premier des compléments, petrol, est l'argument qui sert à remplir le siège, the Georgian leather bucket, sujet sémantique nommé en amont. Cette information est complétée par l'ajout de by me, agent X du procès fill Y with Z>. L’agent énonciateur auto-désigné contrevient à la règle empirique selon laquelle un pronom tel que me ne peut être complément d'agent. Je qualifie cette règle d'empirique, car elle n’est pas vérifiée et ne tient pas compte de la construction en discours, et notamment des paramètres énonciatifs qui peuvent dicter une mise en valeur délibérée de l'agent déjà préalablement mentionné ou connu de tous. Ici, cet agent est l'énonciatrice elle-même qui s'auto-désigne comme responsable de la validation du procès filled with petrol dont le résultat criminel signera la vengeance de l’héroïne bafouée par l'embrasement du char fleuri, vengeance secrète partagée uniquement avec le lecteur/coénonciateur. On voit bien ici en quoi il est important de mettre en relief cette auto-agentivité de l'héroïne. Si, dans le monde extra-linguistique, elle est bien responsable légalement de la tragédie dont elle est l’instigatrice, elle ne se reconnaît de réelle agentivité que dans la validation du procès fill the Georgian leather bucket with petrol. Elle ne sera pas vue comme agentive dans la mise à feu du char qui entraînera la crémation vive de sa rivale, puisqu'à ce moment-là, tout le monde pourra en témoigner, elle sera à la tribune en train de lire un discours. On notera qu'il faut bien se garder de confondre la notion d'agentivité d'un argument dans un procès envisagé d'un point de vue purement grammatical avec la notion extra-linguistique de responsabilité de celui qui est origine ou déclencheur dans le réel.

47Contrevenant aux recommandations traditionnelles d’éviter l’instanciation d’un pronom dans les agents, la présence de by me ici est un fait saillant porteur de sens dans le déroulement du roman. L’insistance sur l’agent/énonciateur à cause de l’instanciation du complément d’agent by me est très significative du plaisir malsain dont jouit l’héroïne diabolique. Ceci joue pratiquement le rôle du clin d’œil fait au lecteur, qui est seul à partager le secret de sa terrible vengeance : elle met le feu à sa rivale, mais, ce n’est pas elle qui effectuera le geste destructeur. Elle ne peut se considérer qu’à l’origine de la catastrophe. Ceci lui permet de se dédouaner moralement à bon compte. Elle a eu une part agentive dans le procès , mais elle n’est pas le bras qui assène la vengeance, n’ayant aucun rôle déclencheur du meurtre. Le même énoncé sans l’ajout de by me ne donne plus le même effet au lecteur. Cet ajout du complément, apparemment inutile, by me représente l’essence de la grammaire au service de la perversion.

48Nous sommes ici face à un acte criminel que l’on peut apparemment qualifier à la fois d’acte intentionnel (au sens d’intended) et d’acte délibéré (au sens d’intentional)7.

49L’effet de sens de la propre mise en scène de l’énonciateur peut aussi mettre en évidence une mégalomanie pathologique :

22. Whosoever discovered these hairs would no doubt have good fortune shine upon his life; such was the nature of all that had been touched by me, Marley Mantello. (T. JANOWITZ, Life in the Precambrian Era, in Jewish American Stories)

50Le complément d’agent pronominal signale, par le biais de l’auto-référence, la haute opinion que l’énonciateur a de lui-même. Ce moyen linguistique déviant par rapport au canon exprime l’essence même de l’égocentrisme de l’énonciateur. Sans ce complément, le passif est vain. En effet avec :

22'.  ? […] such was the nature of all that had been touched .

51on constate que l’élision est impossible. Sans ce CSP contraint, l’énoncé aurait négligé le culte de la personnalité que l’énonciateur se voue à lui-même, seule information indispensable.

52De même, un actif n’aurait pas mis en avant l’ego de l’énonciateur :

22”. Whosoever discovered these hairs would no doubt have good fortune shine upon his life; such was the nature of all that I, Marley Mantello, had touched.

53Avec le passif, Mantello bénéficie de deux moyens concomitants pour sacrifier à son narcissisme : l’auto-désignation et la sur-détermination par la mention de son patronyme complet.

54Le co-énonciateur peut aussi apparaître comme agent sous la forme du pronom de deuxième personne :

23. "I'm just about sick and tired of being followed about by you wherever we go," says Philip Swallow. (D. LODGE, Small World)

55Ce qui justifie le passif ici, c'est précisément que l'énonciateur s'attache au fait d'être suivi partout, et plus particulièrement par son co-énonciateur you, ce qui lui rend la situation insupportable. La mise en relief n'est pas seulement syntaxique, mais également intonative. L'information nouvelle you doit recevoir en fin d'énoncé une accentuation particulière.

56L’agent subit un haut degré de contrainte : il ne peut être omis. Ce dont l’énonciateur a plus qu’assez, ce n’est pas tant d’être suivi, que d’être suivi par celui qui, par l’apostrophe dont il est l’objet, devient son co-énonciateur après avoir été son « suiveur ». Le projecteur reste sur l’énonciateur I, ce qui justifie l’emploi du passif. La focalisation sur le « uiveur » à l’actif aurait sensiblement diminué la perception d’agacement.

57Ce même type de schéma intonatif avec accentuation sur l’agent se retrouve dans un autre écrit, non littéraire, cette fois :

24. This little book will be unlike any other you have read because it will be written by you. It will hold the thoughts and feelings that belong only to you. (W. ZIMMERMAN, A Book of Questions to Keep Thoughts and Feelings - A Way to Break Away and Touch Base with Yourself - Your answers create your own journal of thoughts)

58La position rhématique permet la mise en valeur du co-énonciateur, lecteur et futur auteur à son tour. Le but étant de convaincre le co-énonciateur, celui-ci est mis en valeur en position finale. La justification par la construction en discours s’observe donc aussi dans un texte argumentatif.

59Si la mise en relief du CSP pronominal comporte des effets de sens non négligeables, l’élision de celui-ci est tout aussi parlante :

25. « I’m sorry, » said Annette. « Your apologies are accepted, » said Spicer. (F. WELDON, Trouble)

60Ainsi, l’énonciateur refuse d’apparaître à la source de l’énoncé. Associé à la non-mention de l’agent, le passif constitue l’ANTI-JE par excellence. Il permet à l’énonciateur de ne pas se désigner comme sujet grammatical d’un procès actif, et la disparition de son agentivité lui apporte le bénéfice pragmatique d’un désengagement total. L’élision de by me est la trace linguistique d’un véritable désengagement affectif.

61La diathèse passive permet à l’énonciateur de s’éclipser en semblant disparaître sans endosser le procès. Ce choix linguistique établit une distance entre l’énonciateur et son énoncé.

62Dans Trouble de Fay Weldon, les rapports du couple Spicer - Annette sont empoisonnés par la passion que Spicer se découvre pour le New Age et pour sa thérapeute qui l’écarte de sa femme. Lors d’une dispute, Annette, soumise, présente ses excuses. La réponse de Spicer au passif lui permet de se désincarner grâce à ce moyen linguistique. Ainsi, il ne passe pas auprès d’elle pour un gentil mari qui lui pardonnerait une erreur. Il fait preuve d’une (fausse) clémence en évitant d’en être crédité. Cette interprétation est corroborée par la suite du récit. Suivant un thème bien connu, il essaie de faire passer sa femme pour folle. Grâce au passif, il se met à distance, là où un actif l’aurait impliqué personnellement :

25'. […] I accept your apologies.

63Avec I, il y aurait eu concomitance entre sujet grammatical et énonciateur ; sa responsabilité aurait semblé davantage engagée.

64Au passif, Spicer ne semble pas à la source du procès accept apology. Cette distanciation rend la formulation impersonnelle et le met à distance de ses propres propos. Une sorte d’autorité supérieure lui est conférée par ce désengagement personnel dont on constate ici la manifestation énonciative par défaut.

65Du ton de majesté, apanage royal, au ton de dédain d’un mari froid et calculateur, il n’y a qu’un pas que franchissent Fay Weldon et Spicer. L’actif, plus simple, et bienvenu de la part de qui veut réellement faire la paix, a donc été rejeté conjointement par Spicer et l’auteur. Ce choix du passif n’est pas anodin, puisqu’il permet de faire passer un effet de sens que l’actif n’aurait pas pu véhiculer. A l’actif, Spicer aurait dû prendre sa part de responsabilité dans le pardon accordé par I. Le refus de l’actif, solution « première », est donc un choix énonciatif8. Il est évident que l’effet de sens du passif est différent de celui de l’actif dit « correspondant ».

66Qui dit passif dont l’agent est l’énonciateur, dit en général le refus corollaire de mentionner celui-ci. Ceci se comprend pour des raisons que je qualifierai d’usage. On envisage assez peu :

25". *Your apologies are accepted by me9.

67Le recours au passif est donc bien, pour l’énonciateur, le moyen d’éviter toute auto-désignation par le biais de quelque pronom que ce soit : ni I à l’actif, ni by me au passif. C’est en cela que le passif permet de désincarner l’énoncé de son énonciateur.

68Dans les jeux d’isotopie de diathèses antonymes, un même procès est envisagé à l’actif et au passif. Ceci implique que le sujet de l’actif, sémantiquement agentif, devient siège du procès passif, et donc sémantiquement récipiendaire :

26. He would have a better chance of spotting Angelica, or being spotted by her. (D. LODGE, Small World)

69On retrouve un complément d’agent her, rappel d’Angelica, objet de l’actif. Ainsi le chassé-croisé diathésique est complet. Le complément d’objet de l’actif est à nouveau mentionné comme agent grâce à l’anaphorique her. La mise en œuvre d’une figure de style symétrique entre l’actif et le passif impose le recours au pronom. La langue effectue les mêmes allées et venues que les regards. Au chassé-croisé sémantico-syntaxique correspond dans l’extra-linguistique un chassé-croisé de regards et de prise en compte mutuelle de l’autre.

70Ce type de chassé-croisé, tant grammatical qu’extralinguistique est courant :

27. We play tag with a little blue Porsche along the way, passing it with a beep and being passed by it with a beep and doing this several times through fields of dark aspen and bright greens of grass and mountain shrubs. All this is remembered. (R. M.PIRSIG, Zen and the Art of Motorcycle Maintenance - An Inquiry into values)

71Le jeu sur l’orientation de la diathèse reflète le jeu des véhicules dans la réalité. On a déjà le pronom it dès la formulation active. La voiture a little blue Porsche a déjà été nommée, et le recours à l’anaphore, tant pour l’actif que pour le passif est la représentation grammaticale de cette joute routière perpétuelle à laquelle se livrent le motard énonciateur et la Porsche. Il n’y a plus besoin de la nommer. Chaque fois que l’énonciateur la croise pour la doubler ou être doublé par elle, il n’est plus utile de la présenter à chaque fois. Le coup de klaxon dans le réel symbolise cette reconnaissance du « déjà vu » dans l’extralinguistique, tout comme it symbolise le « déjà repéré » dans le discours. On retrouve une iconicité parfaite entre le linguistique et l’extralinguistique.

72Les énoncés avec double diathèse sont souvent instanciés sans agent10, car ce qui compte est le centre attracteur de focalisation que représente le sujet grammatical des deux procès inverses actif et passif et non l’agent. Ce n’est pas le cas ici. Le procédé stylistique est intéressant à plus d’un titre. Il permet de jouer sur la réciprocité ou la non réciprocité des procès, de mettre en place des jeux d’allitérations et de symétrie, enfin de mettre le sujet grammatical dans la situation de l’« Arroseur Arrosé ».

73On retrouve la même chose avec :

28. Some of them want to use you, some of them want to be used by you. (R. M. PIRSIG, Sweet Dreams)

74A cause des possibilités de réciprocité, certains prédicats, comme les verbes de perception ou de sentiment, sont plus prédisposés à se prêter à ce genre de jeu. Ainsi spot, see, observe, watch, hear ou love se voient souvent utilisés dans ces isotopies de diathèses, toujours dans l’ordre : actif + passif. Ils tendent donc à présenter un agent pronominal rappelant le sujet de l’actif.

75Parfois le passif peut rimer avec l’impersonnel. Comparons (29) et (30) :

29. The moral right of the author has been asserted. (J. C. OATES, Black Wate)

76L’éditeur n’apparaît pas en son nom propre pour affirmer protéger le droit de son auteur. Passiver revient pour l’éditeur à ne pas dire je. Cette formule juridique stéréotypée est d’ailleurs prise en charge par une multitude d’éditeurs. L’énonciateur est un déictique, puisque la tournure consacrée est valable pour tout éditeur. Il y a donc eu un énonciateur premier, créateur de la phrase légale, celle-ci étant reprise à son propre compte par chaque éditeur pour chaque édition. Ici, il y a absence d’énonciateur – à savoir l’éditeur – et absence de tout agent. Le discours est institutionnel, sans aucun échange inter-personnel.

77En revanche, en (30), il y a bien un complément d’agent. Ce n’est pas pour autant que l’énonciateur est présent dans son propos. Il s’agit du même type d’avis en page de garde d’un roman :

30. The right of Martin Amis to be identified as the author of this work has been asserted by him in accordance with the Copyright, Designs and Patents Act, 1988. (M. AMIS, Night Train)

78L’éditeur, en tant qu’énonciateur prenant en charge cet énoncé, n’apparaît qu’assez peu ici. Il en est pourtant l’énonciateur institutionnel11. Comme pour (29), l’éditeur qui insère cet avis en tête de publication n’en est pas l’énonciateur-premier ou l’énonciateur-source. Nous avons affaire ici à l’énonciateur d’un énoncé à valeur performative obéissant à des conditions de formulation stéréotypées. Comme pour tous les énoncés à valeur juridique, l’auteur de la formule légale est certainement le juriste qui l’a rédigée dans le but de protéger les droits des auteurs. En revanche, l’énonciateur est bien l’éditeur, faute de quoi la performativité disparaît. Paramètre supplémentaire, l’ajout du complément d’agent dans cet énoncé est intéressant, dans la mesure où il s’agit d’un pronom de troisième personne reprenant un groupe nominal du co-texte amont. Ici, le complément d’agent reprend le nom de l’auteur, Martin Amis, déjà mentionné dans le co-texte à gauche en déclarant sa propriété intellectuelle.

79L’énonciateur ici prend donc une responsabilité juridique en apposant cette phrase en tête du livre. Il s’engage personnellement, ce qui est son métier d’éditeur. S’il y a prise de responsabilité de l’éditeur, on n’en trouve de trace que pragmatique. En effet, d’un point de vue linguistique, sa présence n’est pas apparente. Il n’existe aucun marqueur de subjectivité dénonçant sa présence d’une quelconque manière, autrement que par sa volonté performative d’énoncer publiquement la protection intellectuelle de son auteur. Tout en étant existant, par sa prise de parole qui est aussi une prise de responsabilité, l’éditeur-énonciateur s’efface. En revanche, il fait apparaître un agent d’une manière un peu particulière puisque ici, Martin Amis est mentionné par deux fois : une fois en son nom propre, comme complément du nom the right sous la forme en of avec the right of Martin Amis et une seconde fois sous la forme d’un pronom anaphorique, dans le rôle syntaxique de complément d’agent, sous la forme by him.

80Une question se pose au sujet de cet énoncé qui peut paraître un peu curieux, ou pour le moins alambiqué. N’aurait-on pu avoir une tournure active qui aurait évité le recours au complément d’agent instancié par une proforme, généralement peu usitée en cette place syntaxique :

30. ? Martin Amis has asserted his right to be identified as the author of this work in accordance with the Copyright, Designs and Patents Act, 1988

81Le changement proposé permettrait de ne plus placer by him en complément d’agent, puisque Martin Amis garderait sa place de thème. Il semble que l’abandon du passif, s’il permet l’abandon du complément d’agent sous la forme d’un pronom anaphorique, donne une plus grande « agentivité » à l’agent à l’actif qu’au passif. Alors qu’au passif, l’agentivité d’Amis existe, mais sous une forme atténuée, celle-ci semble plus flagrante dans la tournure active, dans laquelle l’agent est sujet de l’énoncé. Ceci semble curieux, car il est de tradition de dire que, dans les rares cas où l’agent est un pronom de rappel, cela permet de mettre l’accent sur sa présence en tant qu’agent. Or, dans le cas présent, on a bien l’impression que l’agentivité paraît plus importante à l’actif qu’avec la mise en relief de l’agent sous la forme du pronom de reprise avec by him. La formule utilisant le passif semble moins maladroite que la formule à l’actif, ce qui revient à dire qu’il semble ici plus naturel de recourir au passif, même si on doit instancier un complément d’agent sous la forme d’une proforme. La glose active ne semble pas agrammaticale. En revanche, elle ne semble pas convenir pour des raisons apparemment juridiques. En effet, dans le cas du passif, avec instanciation de l’agent Martin Amis sous la forme by him, non seulement l’énonciateur se cache derrière l’énoncé, mais également l’agent, qui semble, en dépit de ce que dit l’énoncé, être assez peu agentif, en raison de sa place en position rhématique. En revanche, l’énoncé actif, mettant Martin Amis aux premières loges grâce à son statut thématique de sujet de l’énoncé, lui donne une agentivité plus importante. Il en résulterait qu’il est peut-être faux d’affirmer que l’ajout de l’agent « après coup » lui donne plus de relief.

82Dans le cas de an article by him, on a affaire à un « passivoïde » ici, une forme nominale apparentée au passif :

31. Whenever he speaks in public, as he often does, on American foreign policy; or when an article by him appears in some journal, his students and colleagues are reminded of his success. (A. LURIE, The War between the Tates)

83Le sémantisme de article est passif à cause du complément agentif by him. Grâce au pronom de troisième personne, le brillant universitaire, thème de l’énoncé, bénéficie d’une certaine mise en relief. Une glose sans pronom agentif montre bien combien le sens est dénaturé si l’on abandonne la saillance que permet le pronom de rappel :

31'. Whenever he speaks in public, as he often does, on American foreign policy; or when one of his articles appears in some journal, his students and colleagues are reminded of his success.

84Avec one of his articles, si le contenu propositionnel semble être globalement similaire, l’effet de sens est différent. On a ajouté une quantification one of his + N Plur, comme si ce qui comptait était qu’il écrive plusieurs articles. Or, si la même idée est véhiculée avec l’énoncé original, il n’en demeure pas moins que ce n’est pas la quantité des articles qu’il écrit qui est le fait saillant dans le passivoïde an article by him, mais le fait que l’on mette bien en relief qu’il s’agit d’un article écrit par lui, la notion de quantité d’articles écrits étant véhiculée par le circonstant introduit par when. On a affaire à une élision du participe passé passivoïde written, dont la forme sous-jacente serait :

31". an article written by him

85Ce qui est sous-entendu avec when an article by him appears in some journal, c’est qu’il y a de nombreux articles rédigés par des auteurs divers, mais le fait de noter an article by him met en relief sa propre participation éditoriale au même titre qu’une signature. An article by him, prélevé dans la classe de tous ses articles, entre en opposition avec la classe des articles écrits par tout autre.

86Les cas les plus marquants concernent, d’une part, la forte proportion de verbes d’état mental, pour lesquels il semble y avoir une propension à favoriser l’émergence d’un complément agentif avec pronom. Cette constatation ne préjuge pas à l’avance de la nature animée ou inanimée du CSP en question. Certains énoncés font référence à des animés humains. D’autres réfèrent à des inanimés concrets ou abstraits.

87D’autre part, les compléments du passif mettant en cause la relation intersubjective sont, de loin, les plus fructueux quant à l’explication de la nécessité de recourir à une forme habituellement réputée rare ou disgracieuse, à savoir BY (ou WITH, ABOUT, OF ou AT) + Pronom. Il va de soi que la construction en discours est un élément déterminant et que celle-ci peut, à elle seule, justifier du recours à une telle forme. Dès lors que l’énonciateur s’auto-désigne comme agent ou source du procès passif, ou qu’il s’adresse spécifiquement à son co-énonciateur pour le désigner comme origine d’un procès passif, on peut avoir la certitude de la volonté, consciente ou non, de signifier davantage. Les effets de sens en discours permettent ainsi parfois à l’énonciateur de se mettre en avant, ce qui est une façon de détourner le but premier du recours au passif, qui est notamment de donner à l’énonciateur la possibilité de s’effacer et de paraître « s’absenter » de l’énoncé. Dès lors que l’énonciateur ne s’efface pas, mais au contraire, se met en relief par sa position rhématique agentive, l’effet de sens gagné en supplément est plus important que celui que l’énonciateur aurait obtenu en restant dans le domaine de l’actif en se mettant en position thématique, c’est-à-dire en se mettant à la fois en tant que sujet grammatical du point de vue morpho-syntaxique, et en tant qu’agent ou source du procès du point de vue sémantique. Il résulte de ce recours à by me un véritable bénéfice pragmatique pour l’énonciateur qui peut ainsi remettre à nouveau le projecteur sur sa propre personne, tout en faisant mine de s’effacer, à cause même du simple recours au passif. On peut ainsi parler d’une forme de je(u) pervers.

88Il ne me semble pas un hasard que la quasi-totalité des exemples ici traités soient du domaine de la création littéraire ou de l’effet stylistique voulu et appuyé. Ceci est tout à fait typique de toute entorse à une règle canonique.

89Alors même que le passif a la réputation de ne pas facilement admettre de complément d’agent sous la forme d’un seul pronom anaphorique, l’émergence de ce recours est donc symptomatique d’une volonté stylistique et/ou énonciative, d’un vouloir signifier particulier. Dans le cas de filled with petrol by me, on a bien vu tout le bénéfice que l’on peut tirer de cette analyse prenant en compte les effets pragmatiques. On peut affirmer là que, comme on peut souvent le constater quand il y a une forme déviante par rapport au canon linguistique, la variation grammaticale participe à un effet stylistique. On a affaire à une sorte de grammaticalisation du style. Le simple fait de remarquer la déviance par rapport au canon, à la norme, doit être perçu et considéré comme une sonnette d’alarme permettant de décrypter un énoncé particulièrement signifiant et souvent central dans le développement de la construction narrative dans les œuvres de fiction.

90Lorsque l’énonciateur apostrophe son co-énonciateur, celui-ci se trouve mis en évidence, par un moyen à la fois morpho-syntaxique (recours au passif, instanciation du co-énonciateur agentif) et pragmatique (mise en relief spécifique du co-énonciateur, plus intense qu’avec un simple recours à une voix active, certes moins « complexe » d’un point de vue morpho-syntaxique, mais également, porteuse d’implications sémantiques beaucoup moins marquées).

91Le co-énonciateur ainsi mis en relief peut être un co-énonciateur primaire (et qui est donc de ce fait spécifique), en la personne de celui à qui s’adresse directement la remarque faite à voix haute dans le cas de (sick and tired about being followed about by you), mais il peut s’agir aussi d’un co-énonciateur de type secondaire (qui devient alors générique), lorsque ce co-énonciateur est assez indéterminé, dans le cas d’une apostrophe de l’énonciateur-écrivain à son/ses lecteurs. L’adresse by you dans it [this book] will be written by you est faite en direction de tout lecteur potentiel de ce livre d’aide à la rédaction d’un livre « personnel ». Il s’agit alors d’un you « inclusif générique », puisqu’il parcourt toute la classe des co-énonciateurs lecteurs susceptibles de devenir « écrivains » grâce à ce livre du type « How to write your own book ».

92Le recours à une forme rare doit être considéré comme un symptôme qui doit toujours attirer notre attention de linguiste. Qu’il s’agisse d’une manière de grammaticaliser sa perversion en savourant à l’avance une froide vengeance minutieusement préparée, ou de l’expression de la mégalomanie la plus effrénée, la mise en relief de l’énonciateur par lui-même, en tant qu’agent est un élément à la fois linguistique, stylistique et pragmatique.

93Je conclurai en posant qu’avec ce type de compléments d’agents avec pronom, prioritairement en contexte littéraire, on constate, une fois de plus que toute déviance grammaticale signale un moment particulièrement crucial du discours. Je m’appuie en cela sur les travaux de Jean-Jacques LECERCLE12. En tant que telle, toute forme déviante est particulièrement précieuse dans les œuvres littéraires et signe la marque d’une maîtrise absolue de la langue de la part de l’écrivain. Le travail du lecteur ‑ et du linguiste ‑ est de savoir décoder ces encodages spécifiques qui flirtent avec l’interdit grammatical tout autant qu’avec tout autre sorte d’interdit, comme cela est souvent le cas dans les œuvres de fiction dignes d’intérêt, que celui-ci soit littéraire ou linguistique.

Notes de bas de page numériques

1 Cet article ne traite pas de this et that.
2 J’ai emprunté le terme de «passivoïde» à GAATONE (1998), en l’adaptant à l’étude du passif anglais (RINZLER 2000). Il s’agit de formes apparentées à la notion de passif qui ne présentent pas tous les critères canoniques du passif.
3 L’inanité de ces manipulations formelles a été démontrée. Cf. SOUESME (1991), ALBRESPIT (1994), DE GIORGI (1997) et RINZLER (2000).
4 RINZLER (2000), 8.1 Pragmatique de l’évitement, 8.1.4 Evitement mystique, pp. 632 à 640.
5 La requête « be@+covenanted » dans le corpus COBUILD n’a donné aucun résultat.
6 Je fais ici référence aux notions intended et intentional définies par LECERCLE (1999).
7 Cf. Jean-Jacques LECERCLE, Interpretation as Pragmatics, pp 130 et suivantes, et notamment, pp. 131-132. :An act is intended if it is preceded by an explicit mental act or state; it is intentional, “if its nefarious consequences ought reasonably to have been foreseen by the agent.” Il s’agit bien des deux cas pour notre personnage. Non seulement elle prévoit les conséquences de son acte, mais elle s’en délecte à l’avance, sous le regard du lecteur. Nous en avons la confirmation avec la suite de la définition : “When acting ‘intendedly’ the agent acts in order to bring about the result; when acting intentionally, she acts with the foresight of certain or probable consequences”. Tout en ayant conscience des conséquences de son acte, elle met en place le dispositif qui permettra à un autre acteur, de réaliser son projet machiavélique. “In the intended act the agent thinks that she acts as she does because it is relevant for her purposes; in the intentional act we think that she has done something to which she should have attended as a reason against acting. In the first case, the agent acts as she does because she believes a circumstance does or may exist, in the second she acts in the awareness that certain circumstances do or may exist”, p. 132. Une telle problématique n’existe pas pour notre héroïne. Elle se situe dans les deux domaines intended et intentional.
8 Il ne m’appartient pas de dire ici s’il s’agit d’un choix conscient ou non, ni de qui il émane, auteur ou personnage.
9 Sauf en contraste but not by Z.
10 Comme dans kill or be killed, par exemple.
11 Cf. BOURDIEU (1982).
12 Cf. LECERCLE (1990), chapitre 1. Je fais référence ici à la démonstration concernant la valeur double de MUST dans must be in want of a wife dans le chapitre inaugural de Pride and Prejudice de Jane AUSTEN.

Bibliographie

ALBRESPIT, Jean, Manifestations de la diathèse en anglais contemporain dans le cadre de la théorie des opérations énonciatives, Thèse de doctorat, sous la direction de M. le Professeur A. GAUTHIER, Université Paris VII - Denis Diderot, novembre 1994.

BOURDIEU Pierre, Ce que parler veut dire – L’économie des échanges linguistiques, Fayard, Paris, 1982.

DE GIORGI Bernard, Le Passif en anglais contemporain, Thèse de Doctorat, sous la direction de M. le professeur R. RIVARA, Université de Provence, 1997.

GAATONE David, Le passif en français, Champs linguistiques, Recherches, Editions Duculot, Paris, Bruxelles, 1998.

LECERCLE Jean-Jacques, The Violence of Language, Routledge, London and New York, 1990.

LECERCLE, Jean-Jacques, Interpretation as Pragmatics, Saint Martin’s Press, new York, 1999.

LEVINSON Stephen C., Pragmatics, Cambridge textbooks in linguistics, Cambridge University Press, Cambridge 1983, reprinted 1992, 420 p.

RINZLER, Simone, Passif et passivoïdes en anglais contemporain – Etude d’un corpus informatisé sous MS® Excel, Thèse de doctorat, sous la direction de M. le professeur J-L. DUCHET, Université de Poitiers, décembre 2000

SOUESME Jean-Claude, « La voix passive et le choix du groupe nominal sujet de l'énoncé », p.49 à 63 in Les Langues Modernes - Enseigner le groupe nominal, A.P.L.V., Diffusion Nathan, Paris 1991, N°3.

Pour citer cet article

Simone Rinzler, « Passif et anaphore en présence d’agents pronominaux », paru dans Cycnos, Volume 18 n°2, mis en ligne le 15 juillet 2004, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=38.


Auteurs

Simone Rinzler

Simone Rinzler est Maître de Conférences à l'Université de Paris X - Nanterre. Elle est titulaire de l'agrégation et du diplôme de doctorat. Sa thèse porte sur les Passif et passivoïdes en anglais contemporain - Etude linguistique d'un corpus informatisé sous MS - Excel. Elle a également fait une communication au Colloque "Le sujet" organisé par le CELA de l'université de Provence, qui porte sur Les sujets dans les énoncés passifs. Université Paris X, simone.rinzler@wanadoo.fr