Cycnos | Volume 18 n°2 Anaphores nominale et verbale - 

Eric Gilbert  : 

Anaphore et qualification : quelques valeurs de so

Résumé

Dans l’article qui suit, nous allons nous intéresser au fonctionnement du marqueur so. Nous n’en ferons bien entendu pas une étude exhaustive, mais nous essaierons tout de même de ramener ses valeurs les plus courantes à une opération unique et fondamentale. So présente en effet une diversité de fonctionnement qui lui a valu d’être classé par les approches traditionnelles dans plusieurs catégories syntaxiques différentes, notamment celles des adverbes, des proformes et des conjonctions, ces étiquettes n’étant pas forcément mutuellement exclusives. Cette classification, loin de clarifier les choses, aboutit à une parcellisation qui ne fait que masquer l’unité de fonctionnement de so.

Abstract

The aim of this paper is to show that it is possible to go beyond the partition resulting from syntactic categorisation and to analyse so, whether it be labelled a “conjunct”, a “conjunction”, an “intensifier”, a “process adverb” or a “pro-form”, as the marker of a single, unique operation. This is achieved by associating the concept of anaphora with that of qualitative delimitation - such as defined within the theoretical framework developed by Antoine Culioli - which, incidentally, makes it possible to account for the differential value that  appears to be the common denominator of all the different uses of so.

Plan

Texte intégral

1Nous commencerons cette étude par les cas où so est analysé comme proforme, et est donc unanimement reconnu comme ayant une valeur anaphorique. Mais, dès qu’on commence à envisager ce type d’emploi du marqueur, on se trouve automatiquement confronté au problème que pose la définition même de l’anaphore. Il y a en effet deux grandes conceptions de l’anaphore. La première consiste à considérer que l’anaphore se résume à la reprise d’un segment de texte par un autre segment de texte. C’est cette conception qui sous-tend par exemple les préférences revendiquées par certains grammairiens pour le terme de proforme plutôt que de pronom, ainsi que les oppositions classiques entre anaphores strictes et non strictes.

2La seconde conception consiste à analyser le processus anaphorique en termes de co-référence, l’anaphorisant renvoyant non pas à l’anaphorisé lui-même, mais seulement à son référent. Cette deuxième conception apparaît intuitivement plus satisfaisante que la première, tout en n’étant pas totalement exempte de défauts, le glissement pur et simple dans le domaine de l’extralinguistique n’étant pas des moindres, comme le montre par exemple la littérature qui s’est développée autour des référents dits évolutifs.

3Quoi qu’il en soit, ni la première ni la seconde conception n’apparaissent à même de rendre compte des différentes sortes de reprise qui sont à l’œuvre dans les paradigmes bien connus du type de (1), que nous avons emprunté à Quirk (1985 : 876) :

(1) A : Rover is scratching the door.
B : Yes, he always does so      does it      when he wants attention.      does that

4Dans cette série de trois énoncés, qui sont tous censés faire intervenir une forme d’anaphore, force est en effet de constater que l’anaphore en question n’a pas la même valeur avec so, it et that, alors même que l’ ‘anaphorisé, que l’on se place du point de vue du segment de discours ou de celui de son référent, reste identique dans les trois cas. Autrement dit, les trois termes en cause, dont les possibilités combinatoires sont par ailleurs nettement différenciées, semblent ne pas entretenir le même type de rapport avec leur antécédent, ne pas l’anaphoriser de la même façon, ou, tout au moins, ne pas lui faire jouer le même rôle une fois repris.

5Il apparaît donc nécessaire d’affiner la description du processus anaphorique de manière à pouvoir rendre compte de phénomènes du type de ceux qu’illustre (1). Or il nous semble que le concept d’occurrence, tel qu’il a été récemment développé dans le cadre de la Théorie des Opérations Enonciatives, est précisément susceptible de fournir au moins un embryon de solution.

6Pour ne pas trop alourdir l’exposé, nous nous contenterons de rappeler que toute occurrence suppose deux types de délimitation d’une notion, une délimitation quantitative et une délimitation qualitative.

7La délimitation quantitative a trait à l’ancrage spatio-temporel de la notion : en délimitant quantitativement une notion, on en construit une manifestation situationnelle, et on a donc affaire à une forme de prédication d’existence.

8Deux points méritent d’être soulignés à propos de cette délimitation quantitative Qnt. Le premier est que cette dénomination n’est pas à prendre au sens classique de quantité, mais plutôt dans celui que lui donne la mécanique quantique, c’est-à-dire comme renvoyant à une (la plus petite) expression discontinue d’un phénomène continu. Le second est que cette délimitation quantitative est indissociable de la dimension qualitative fondamentale que constitue la notion : la manifestation quantitative en question reste avant tout une manifestation de la notion /P/, donc une occurrence ayant les propriétés constitutives de la notion /P/.

9La délimitation qualitative, notée Qlt, porte sur les manifestations quantitatives préalablement délimitées, et elle est de l’ordre de la différenciation, alors que Qnt est de l’ordre de l’identification. Elle permet en effet de distinguer les occurrences, en introduisant une forme d’altérité qualitative entre des entités qui auparavant se définissaient uniquement comme occurrences de la notion /P/, a priori toutes identifiables les unes aux autres. En délimitant qualitativement une occurrence, on la rend du même coup opposable aux autres occurrences de la même notion, on la rend distinguable, différentiable des autres manifestations notionnelles de la même classe. On est alors dans le domaine de la subjectivité de l’énonciateur, puisque ce processus est indissociable d’une forme d’évaluation des occurrences les unes par rapport aux autres, mais aussi par rapport à une occurrence de référence, soit située soit imaginaire, qui, dans le cas d’une notion gradable, peut notamment correspondre au centre attracteur du domaine, dernier point imaginaire du gradient associé à la notion.

10En résumé, toute occurrence se trouve donc dotée de deux dimensions, symbolisées respectivement par Qnt et Qlt. On voit que cette représentation de l’occurrence permet d’envisager plusieurs configurations possibles dans une relation de type anaphorique. On peut en effet imaginer qu’un terme puisse reprendre une occurrence, ou constituer son image, soit d’un point de vue quantitatif, soit d’un point de vue qualitatif, soit enfin des deux à la fois. L’idée que nous aimerions défendre et développer ici est que so ne renvoie à l’occurrence que d’un point de vue strictement qualitatif. Cette idée n’a en soi rien de nouveau. C’est par exemple le point de vue qu’adopte R. Mauroy (1997), qui traite so comme un marqueur d’anaphore qualitative (dans un sens qui ne sera toutefois pas le nôtre). Mais nous aimerions pousser cette idée plus avant, en la précisant et en montrant qu’elle est à même de permettre une représentation unifiée de la plupart des emplois du marqueur.

11L’affinité de so et du qualitatif ne fait guère de doute. Elle est par exemple manifeste dans les cas où so fonctionne comme substitut d’un adverbe, d’un syntagme nominal à valeur prédicative, ou bien encore d’un adjectif, comme dans (2) :

(2) In addition there is an unfortunate number of errors and inconsistencies, many of them trivial, some less so.

12Dans ce cas de figure, so renvoie en effet à un terme qui a par avance une valeur qualitative, et il semble donc tout à fait raisonnable de parler alors d’anaphore qualitative.

13On notera toutefois que la propriété en question ne peut apparemment jamais être définitoire. C’est ce qui transparaît dans la différence d’acceptabilité des deux paires d’énoncés (3) et (4), empruntées à D. Bolinger (1972 : 180) :

(3) *The program was musical and I described it so.
The program was good and I described it so.

(4) *I thought it solid but he didn’t think it so.
I thought it acceptable but he didn’t think it so.

14D. Bolinger fait à ce propos une distinction entre ce qu’il appelle des physical terms et des value-oriented terms en affirmant que so ne peut reprendre que des termes du second type, ce que nous reformulerons en disant que so ne peut pas être l’image d’une qualité de type notionnel, mais uniquement de type différentiel, directement liée à la subjectivité de l’énonciateur et à des processus d’évaluation, voire de valuation. Autrement dit, so ne peut reprendre que des propriétés qui sont de l’ordre de la seule appréciation subjective, qui n’effectuent pas de partition notionnelle, mais permettent seulement d’opposer différentes occurrences entre elles, en fonction de critères propres à l’énonciateur, et qui, dans leur rapport à l’occurrence envisagée, relèvent donc plus de l’altérité, de la différenciation des occurrences, que de leur identification. C’est d’ailleurs là un point qui transparaît dans la façon dont J.-C. Souesme résume dans sa grammaire les observations qu’il a pu faire sur la combinaison do so : ‘Tous ces emplois se ramènent à une seule et même règle : si la valeur mentionnée dans le contexte-avant est reprise par do so, c’est qu’elle a été confrontée à d’autres valeurs possibles. Do so implique qu’il aurait pu en être autrement’ (1992 : 38).

15Cette particularité peut être mise en évidence, de manière peut-être un peu plus nette qu’avec les exemples pas toujours très heureux proposés par Bolinger, au moyen d’une comparaison avec as, qui est historiquement apparenté à so. Considérons par exemple les deux énoncés de (5), dont le second est directement transformé du premier :

(5) The pond below seems to be a well-balanced and rich (with nutrients) little ecosystem (at least I imagine it so).
I imagine it as a well-balanced and rich (with nutrients) little ecosystem.

16On constate qu’avec as on a affaire à une véritable identification de l’occurrence représentée par it au centre organisateur de la notion /ecosystem/, et qu’on amène ainsi à l’existence, ici cognitive, une occurrence de la notion en question. On est donc dans le domaine de la prédication d’existence, et, partant, du Qlt définitoire. On transforme, pour ainsi dire, par l’imagination, le pond en well-balanced and rich little ecosystem.

17Tel n’est pas le cas avec so. On est alors en présence d’une prédication subjective, d’une forme de simple qualification du référent de it, qui n’en fait pas une occurrence d’une autre notion, qui ne change pas fondamentalement sa nature. L’antécédent de so ne représente en effet plus une propriété définitoire, mais seulement une qualité distinctive, différentielle, permettant uniquement d’opposer les différentes occurrences de /pond/ entre elles, mais ne marquant en aucun cas leur appartenance à un autre domaine notionnel. On voit d’ailleurs que imagine est alors plus ou moins équivalent à suppose, alors qu’avec as il était synonyme de picture.

18Cette difficulté à reprendre autre chose que du différentiel est bien évidemment à mettre au compte de l’opération marquée par so. Nous considérerons donc que, si so marque bien une forme d’anaphore qualitative, c’est surtout dans le sens où il fait fonctionner la propriété reprise comme une délimitation qualitative différentielle de l’occurrence qui s’en trouve affectée, c’est-à-dire, ainsi que cela vient d’être dit, comme une propriété permettant, non pas d’identifier l’occurrence en question, mais au contraire de la différencier d’éventuelles autres occurrences de la même notion. Ce phénomène est transparent en (2) où l’on a affaire à une véritable confrontation des occurrences du point de vue de la délimitation qualitative représentée par so. Ceci est du reste conforme à l’étymologie de so, ce marqueur provenant de swa, qui, si l’on en croit les dictionnaires, serait plus ou moins équivalent à ´ in one’s own way ª, où apparaît notamment l’adjectif own (proper, peculiar, individual, and not another’s) qui s’accorde parfaitement avec l’idée d’une qualification différentielle de l’occurrence. C’est cette caractéristique - qui se retrouve en filigrane dans le composé whatsoever (parcours des délimitations qualitatives), dans les combinaisons or so (approximation qualitative) ou so so (fluctuation qualitative), etc. - qui fait la spécificité de so par rapport aux autres anaphoriques, et qui permet, comme on va maintenant essayer de le montrer, de rendre compte de manière unitaire des divers fonctionnements et des diverses valeurs du marqueur.

19La représentation proposée trouve une première illustration dans les énoncés (6) et (7), qui sont proches de ceux qui viennent d’être cités :

(6) Literature is made up of words. Not so dance.

(7) Birds are not like this : blackbirds or goldfinches vary reassuringly little wherever you go. Not so butterflies.

20Dans ces deux énoncés, so peut être considéré comme l’image d’une propriété, qu’elle soit exprimée sous la forme d’un état résultant ou d’un prédicat à valeur générique. Cette propriété, dans chaque énoncé, est prédiquée en un premier temps d’une première occurrence, et est ensuite appliquée en tant que délimitation qualitative à une deuxième occurrence sous la forme de so, mais accompagné d’une négation. On marque ainsi que cette délimitation qualitative ne tient pas pour cette deuxième occurrence, qui se distingue en cela de l’occurrence de référence. On introduit ainsi une altérité entre les deux occurrences, qui entrent du même coup automatiquement dans une relation de contraste du point de vue de la propriété en question, et on travaille donc bien directement sur la différenciation des occurrences. Ceci se traduit par la possibilité de gloser not so par unlike.

21Des observations du même ordre peuvent être faites sur la combinaison très fréquente de so et des prédicats dits subjectifs. On rappellera tout d’abord que so ne peut pas se combiner avec n’importe quel type de prédicat, comme le montre la liste des compatibilités et incompatibilités que dresse D. Bolinger (1972 : 181-182) :

(9) I guess (think, believe, suppose, trust, hope, say, claim, imagine) so.
*He asserted (declared, foresaw, announced, revealed, found out, reported) so. 

22L’impossibilité d’occurrence de so avec les verbes mentionnés par D. Bolinger peut être mise sur le compte du caractère strictement qualitatif de l’opération qu’il marque dans la mesure où les expressions en question sont toutes orientées vers l’aspect existentiel de l’occurrence envisagée, en ce qu’elles ont toutes quelque chose à voir avec la prédication d’existence, et non avec l’expression d’un point de vue subjectif comme les relateurs verbaux qui par contre acceptent de se combiner avec so. Elles sont donc principalement concernées par le versant quantitatif, que so précisément ne représente pas.

23L’opposition illustrée par le couple d’énoncés (10), emprunté à Bolinger (1972 : 182) accompagné de ses commentaires permet de préciser l’opération à laquelle on a affaire :

(10) "How did you know he was coming ?" – *I just guessed so." – "Is he coming ?" – "I guess so."
In the last two examples, guess is used to refer to a definite act, second to the holding of an opinion. 

24Selon Bolinger, on ne peut pas utiliser so pour référer à une action spécifique. Comme l’indique explicitement le terme act lui même, on s’intéresse en effet alors à une forme d’agentivité et donc à des problèmes quantitatifs de venue à l’existence, ce qui s’accorde bien plus, comme le signale par ailleurs D. Bolinger, avec l’utilisation de it que celle de so. So s’impose par contre lorsqu’il s’agit d’exprimer une opinion, un point de vue. Avec so, c’est en effet l’opinion elle-même, sa nature, plutôt que son contenu, qui importe : on définit, au moyen de so, une occurrence spécifique de guess, ce qui revient à délimiter qualitativement un position énonciative par rapport à la relation prédicative que représente so. On est en effet proche de so is my guess, telle que cette expression apparaît en (11), expression qui matérialise explicitement cette opération de délimitation d’un point de vue :

(11) Since Blakey is the main entry by reason of his being the chief performer rather than as composer (or so is my guess), a uniform title is not appropriate here.

25Les commentaires faits par Quirk (1985 : 881, note c) au sujet des énoncés de (12) confirment cette analyse :

(12) ´There is sometimes a contrast between so and it/that as pro-forms following verbs such as believe and say :      can’t      it
I       believe      . [on receiving a piece of news ;       NOT *I can’t believe so]      don’t      that
I really believe so. [confirming an opinion]
A : Come in!)     Who says so ? [= Who gives permission ?]
B : Who said that ? [= Who said ‘Come in’ ?] ª

26Les gloses de Quirk  confirming an opinion et Who gives permission ? l’une comme l’autre font en effet manifestement référence à une prise de position énonciative. Au travers du terme de confirmation, transparaît en outre l’idée d’une éventuelle confrontation avec d’autres positions possibles par rapport à la relation envisagée, ce qui s’accorde parfaitement avec le principe même d’une opération de délimitation qualitative. Le verbe believe que mentionne Quirk connaît d’ailleurs, tout comme guess, l’existence parallèle de l’expression so is my belief, qui explicite là aussi cette opération de délimitation d’un point de vue :

(13) My Father always told me never say anything bad about anyone because you really can not take back the hurt it may cause. So is my belief, but I still voice my opinion; not to hurt anyone but to voice my morals [1].

27C’est sans doute d’ailleurs en raison de l’opération qu’il marque dans ce genre de structures que D. Bolinger le qualifie de postmodifier et non pas d’objet du verbe. Et c’est également, et explicitement dans ce cas, ce qui motive la remarque (14) de Quirk (1985 : 877), quant à l’impossibilité de trouver so en position de sujet passif :

(14) Both do it and do that are straightforward verb + direct object constructions, and are parallel to other constructions in which a pro-form acts as object of the pro-verb do : […]
It is possible for it or that to become the subject of the corresponding passive clause :
A : Have you noticed that the front wheel is buckled ?
B : That was done ages ago.
For do so, however there is no corresponding passive *So was done ages ago

28Cette dernière affirmation est toutefois à nuancer, car il n’est pas du tout impossible de rencontrer so en combinaison avec un verbe passif sans aucun autre sujet exprimé, ainsi qu’en témoignent les énoncés (15) à (18) :

(15) It was so popular that the public demanded it to be released as an Album and Homevideo and so was done.

(16) My Great Grandfather was Charles Allen, came to Pickens County from North Carolina in about 1860. Married (or so was said) Sallie Hitt (not sure of spelling).

(17) Agoraphobia is a fear of being away from home [...]. The fear of being out and the dread of panic can escalate until going outside can be too much (so is thought at that time) to face.

(18) This war waged many years but was eventually won by the US Special Forces, with the defeat of the last Black Dragon member (so was believed) Jarek. But are all Black Dragon members really dead ?

29L’existence de tels énoncés ne remet cependant pas en cause ce que nous proposons pour ce qui est de l’analyse de so. Même en se trouvant formellement en position de sujet d’une structure passive, so semble toujours marquer une délimitation qualitative de l’occurrence énonciative considérée, comme le montre l’exemple (19) :

(19) Two or three weeks ago, there was a conjurer here, with the most celebrated dwarf, which the world has ever seen. His name is Gen. Charley Violet [ ?] and he is only twenty-nine inches high, weighs twenty-three pounds e is eighteen years old. He was born in Fort Wayne, Indiana e under the guardianship of his father is travelling with Prof. Millar. He goes through the sabre and musket exercises with great dexterity. So is said he is one inch smaller than Tom Thumb, and certainly he is better proportioned than any man I have ever seen.

30On constate en effet que, dans cet exemple, so is said est directement contrasté à certainly, et que c’est donc bien une forme de délimitation de la prise en charge énonciative qu’effectue ici so, délimitation qui permet d’opposer explicitement ce dont l’énonciateur n’est pas à l’origine (so is said) à ce que, par contre, il prend en charge (certainly). On remarquera en outre que le sujet de is said est exprimé ici sous la forme de he is one inch smaller than Tom Thumb. Certes on pourrait avancer que l’on est face à un cas classique d’extraposition du sujet du type de celui que l’on rencontre fréquemment avec it dans le rôle du sujet syntaxique. Mais les choses ne sont pas en fait aussi simples que cela, car on trouve aussi des énoncés comme (20) à (23) où apparaît un it de reprise en co-occurrence avec so dans une structure passive :

(20) Had Lincoln not been assassinated would he have made better terms during the Reconstruction period ? It was thought so at first [...].

(21) It was felt at the time by the government of that day that it was important for northerners to further refine the mandate. It was said so repeatedly in the House, and that in fact is what happened, [...].

(22) According to P.C. Weatherill, the respondent first asked : "Is he dead ?" and then, on being told that it was believed so, he said : "I knew the man, I wouldn't do it for the world. I only wanted to shake him off."

(23) I believe, that when dealing with prophecy, things are going to be a bit difficult to start with, because the Bible was written, in places, intentionally vague by design, and I think that it was done so, for the following reason.

31On citera également (24), qui renferment cette fois-ci un it d’extraposition, toujours en combinaison avec so dans une structure passive :

(24) CHAIRPERSON : Thank you. The harassment that you refer to, was that part of this conflict that was developing in the area ?
MR NKOSI : I would say so, yes, because people were divided according to their race because it was so believed that ANC was a Xhosa organisation and the IFP was a Zulu organisation.

32Cet ensemble d’énoncés n’est peut-être constitué que de variantes dialectales, dont l’acceptabilité serait sans doute contestée par de nombreux locuteurs. Mais il semble cependant raisonnable d’avancer que ce type de variantes dialectales n’est jamais totalement anarchique, et qu’il reflète en fait certaines potentialités enfouies de la langue. Ce qu’on en retiendra surtout ici, c’est que so n’est certainement pas perçu comme un ' objet ' par les locuteurs qui produisent de tels énoncés, mais bien plutôt comme un modificateur du verbe.

33Ceci est du reste confirmé par la mobilité adverbiale de so, qui, avec certains verbes comme believe, peut occuper, à côté de la position postverbale, la position initiale ou une position médiane, comme dans (25) à (30) :

(25) I gave her a good life, or so Michael says and so I believe sometimes, but like so much in my life it's hard to not think about all the times I screwed up.

(26) The fact that you never see a flat hedgehog upon a soft grassy field, bears this out and proves my point somewhat conclusively, I so believe.

(27) The judge made all that clear and the sentence to which I have referred must be read as a part of the passage in which he so says, rather than standing on its own.

(28) What kind of public relations does he possess to make him believe that he can clear the air, as he so says ?

(29) He listens to the same music as I do, and we had like a huge talk about how Kurt Cobain's suicide, was actually a murder committed by, surprise, surprise... Courtney Love. I'm sorry, but I SO think she did it, or hired somebody to do it for her.

(30) I have a new page host, oh yes I do! For those of you who wrote, telling me of the problem with my last entry, it is fixed.  Or so I think.

34En combinaison avec les prédicats subjectifs, so offre donc un comportement bien particulier, qui, ne serait-ce que d’un point de vue syntaxique, ne saurait se résumer à celui de complément ou d’argument du verbe, contrairement à it ou that. Son fonctionnement s’apparente au contraire, comme on vient de le constater de diverses façons, à celui d’un adverbe qui viendrait modifier le relateur verbal. Ce comportement s’accorde naturellement tout à fait avec la représentation proposée de l’opération marquée par so, qui en fait un délimiteur qualitatif de la notion verbale envisagée, aboutissant à la construction d’un point de vue énonciatif différencié par rapport la relation prédicative dont so constitue l’image. Cette analyse est d’ailleurs également confirmée, d’un point de vue sémantique, par les nombreux exemples où transparaît explicitement l’expression d’une altérité, voire d’une véritable opposition, mais parfois aussi d’une conformité, ou d’une confirmation, comme dans l’exemple de Quirk, des positions énonciatives par rapport à la relation prédicative que représente so, ce qui va totalement dans le sens d’un jeu sur les délimitations qualitatives. Il en est ainsi par exemple de I told you so qui ne peut prendre son sens de I warned you in vain que suite à une confrontation des points de vue de l’énonciateur et du co-énonciateur sur la proposition représentée qualitativement par so. On citera également à titre d’illustration l’exemple (31), qui marque on ne peut plus explicitement l’introduction d’une altérité :

(31) 'The Virus sucks!' Future Music (FM) says so, so it must be true. I (Canine) beg to differ. Here is my opinion on the terrible article FM ran in issue 102.

35L’ensemble des remarques qui viennent d’être faites s’applique aussi globalement aux cas où le marqueur se combine avec do. Il fait d’ailleurs preuve de la même mobilité, puisque là aussi so peut se trouver en position postverbale bien entendu, mais aussi à l’initiale et même, plus rarement certes, en position médiane, comme en (32) à (34) :

(32) Please note that the Lycos Network contains links to other sites [...]. While we endeavor to ensure that the privacy policy of each site conforms to our own, Lycos cannot represent or guarantee that they do so.

(33) 'The client says he's an admirer of yours.' McIllvanney managed to insert a sneer into the word admirer. 'He wants you particularly, so he does. You remember Senator Crowninshield ?' 'Of course I do.'

(34) [...] in any case a directive from Hitler superseded in his opinion Section 48 of the German Military Penal Code which provides that an officer need not carry out an order that is clearly criminal on its face and commits a criminal act if he so does.

36Faute de place, nous ne traiterons toutefois pas ici de cette combinaison, avec laquelle on retrouve, comme l’a montré J.-C. Souesme (1987) des problèmes d’altérité et de conformité tout à fait compatibles avec une opération de délimitation qualitative de l’occurrence que représente do, que celle-ci soit par ailleurs repérée par rapport au paramètre S de la situation d’énonciation, lorsque do est opérateur de prédication, comme en (35), ou au paramètre T, lorsqu’il correspond à ce qu’on appelle parfois un métaverbe, comme en (36) :

(35) My mother wanted me to go to school, and so did I.

(36) My mother wanted me to go to school, and so I did.

37Nous nous contenterons en fait de comparer très rapidement do so et do it, qui peuvent entrer en concurrence dans certains contextes. Comme nous l’avons laissé entendre plus haut, it, contrairement à so, marque une anaphore essentiellement quantitative, et non qualitative, et est donc avant tout concerné par la venue à l’existence d’une occurrence de la notion considérée. C’est par exemple ce qui transparaît dans les commentaires que fait Quirk (1985 : 877) à propos de la paire d’énoncés suivante :

[1] Martin is painting his house. I’m told he does it every four years.

[2] Martin is painting his house. I’m told this is merely because his neighbour did so last year.
Although do it and do so could be interchanged in these examples, the use of do it is favoured in [1] because the same action (the painting of Martin’s house) is being described on both occasions; while the use of do so is favoured in [2] because it is merely the same general type of action (painting of houses) that is being described. 

38On constate en effet qu’en [1], on n’est ni plus ni moins qu’en train de dénombrer les occurrences d’une même notion (every four years, same action), et que c’est donc essentiellement le versant quantitatif qui fait l’objet de la reprise, alors qu’en [2] l’anaphore est de l’ordre du qualitatif, et plus précisément, ainsi que nous l’avons vu, de la conformité qualitative (same general type of action).

39La différence entre les deux types de reprise est souvent ténue, et, comme le fait également remarquer Quirk, il serait d’ailleurs possible de les interchanger dans la paire d’énoncés proposée, mais elle existe néanmoins, certains contextes interdisant formellement la substitution des deux formes. Il en est par exemple ainsi dans l’échange suivant, où do it ne pourrait pas être remplacé par do so :

(37) "All right! Who glued Odie to the ceiling ?" – "I didn’t do it."

40Inversement do it pourrait difficilement prendre la place de do so, dans cet autre dialogue :

(38) Mr. Battle : […] The UK would not be an investment springboard for entry to NAFTA, so leaving the EU and moving to NAFTA, for which the hon. Member for Lichfield argued, would jeopardise our economy.
Mr. Fabricant : On a point of order, Madam Deputy Speaker. The Minister keeps saying that I said and implied that, but I made it clear that I did not do so.

41Ceci provient naturellement des deux types de reprise, qui n’entretiennent pas le même genre de rapport avec l’anaphorisé. Avec it, le prédicat, qui est repris d’un point de vue quantitatif, fonctionne comme un véritable centre organisateur, et le pronom renvoie du coup directement aux propriétés de la notion envisagée, propriétés qu’il confère à ce représentant d’occurrence qu’est do. En présence d’une négation, on n’aura donc plus affaire à des problèmes de non conformité, et donc d’altérité, mais à des problèmes de venue à l’existence, et éventuellement d’absence. C’est pour cette raison que do it est improbable dans le second énoncé, oùc’est à l’évidence la non conformité des dires du ministre avec la réalité qui est soulignée. Si do it par contre s’impose dans le premier énoncé, c’est que l’aspect quantitatif, et donc existentiel, s’accompagne inévitablement d’un véritable statut agentif du terme source, dans le sens le plus classique du terme, c’est-à-dire, pour citer la définition du Petit Robert, un statut de ´ force, corps, substance intervenant dans la production de certains phénomènes ª. Une question comme (37), qui essaie de déterminer le responsable de la venue à l’existence de la relation s’accommodera donc beaucoup mieux de do it, que de do so, avec lequel le terme source représente avant tout un simple support de prédication. Pour la même raison do it est préférable dans l’exemple qui suit :

(39) As for Ernst Röhm - on Hitler's order he had been given a pistol containing a single bullet to commit suicide, but refused to do it, saying "If I am to be killed let Adolf do it himself."

42alors que, dans cet autre énoncé, où l’on retrouve des problèmes de conformité, mais aussi de caractérisation qualitative d’un terme source, non pas agent, mais simple support de prédication, do so s’impose :

(40) Although many people encouraged Washington to seek a third term, he was weary of politics and refused to do so.

43Refermons maintenant cette parenthèse, forcément trop allusive, pour revenir au cas de so. Nous avons pour l’instant envisagé les configurations dans lesquelles il est généralement admis que le marqueur a une valeur anaphorique. L’anaphore, nous l’avons dit, est qualitative, en ce sens que so fait fonctionner l’élément repris comme délimitation qualitative d’une occurrence. Nous allons maintenant nous intéresser à d’autres emplois de so dans lesquels il est cette fois-ci généralement perçu comme un délimiteur, mais où on ne lui reconnaît par contre pas de valeur anaphorique. Nous faisons entre autres allusion aux occurrences de so où ce marqueur est habituellement traité comme un adverbe de degré, et plus précisément de haut degré. Or, il nous semble qu’il serait justifié, et souhaitable pour la cohérence de l’analyse, de considérer que, même dans ce cas de figure, so est la trace d’une anaphore qualitative.

44Nous baserons notre approche de ces emplois de so sur les structures que les grammairiens anglo-saxons dénomment 'comparatives de suffisance ou d’excès ', dans lesquelles so reçoit une interprétation en termes de degré, comme on peut le constater dans les exemples (41) à (43) :

(41) Her few originalities are so naive as to be laughable (such as her picture of the persons of the Trinity sitting on different-coloured cushions) or so deranged as to be pitiable.

(42) Weeping and laughter are often seen as being similar in that there's a convergence. Now there are times when we laugh so hard that we cry.

(43) In the 1570's the sons of the Earl of Clanricard twice attacked the town and so damaged it that it was not repaired for some time afterwards according to the Annals of the Four Masters.

45Ce genre de structure est suffisamment connu pour qu’on ne s’y attarde pas. On dit généralement (Quirk, 1985 : 1144) que la proposition en that ou en as to vient compléter so qui porte lui-même sur un adjectif, un adverbe, ou un verbe, et on interprète cette construction comme définissant un certain degré de la notion recouverte par l’adjectif, l’adverbe ou le verbe en question. Ce degré, qui est le plus souvent un haut degré, se définit directement par rapport à la validation/validabilité ou la non-validation/non-validabilité de la proposition en as to ou en that, qui fait donc office de norme, d’étalon, de point de référence.

46Nous reprendrons globalement cette approche, mais nous la pousserons un peu plus loin en considérant que la proposition impliquée dans la construction ne fait pas que compléter so, mais, rejoignant en cela les emplois envisagés jusqu’à présent, qu’elle entre dans une relation anaphorique, ou, si l’on préfère, cataphorique, étant donné sa position, avec le marqueur, et ce naturellement encore une fois d’un point de vue strictement qualitatif, comme le montrent d’ailleurs les propositions en as to qui restent à un niveau en deçà de l’actuel. Autrement dit, nous poserons que so représente l’image qualitative de la proposition qu’il annonce, et que c’est en tant que tel qu’il effectue une délimitation sur la notion adjectivale, adverbiale ou verbale envisagée, aboutissant ainsi à la construction d’un certain degré, ou, plus simplement, d’une occurrence qualitative de ladite notion. Le processus impliqué dans ce type de travail notionnel apparaît clairement en (44) :

(44) From one log of timber, craftsmen would carve one long canoe. That is how big those trees were.

47Cet énoncé montre que le seul contenu notionnel de la première proposition suffit à définir la délimitation qualitative qu’appelle how, et que le rôle de so est donc bien uniquement de matérialiser cette opération, en représentant formellement le contenu qualitatif de la proposition et en concrétisant son application à l’adjectif. On pourrait d’ailleurs très aisément paraphraser cet énoncé au moyen d’une structure en so ... that du type de (45) :

(45) Those trees were so big that from one log of timber, craftsmen would/could carve one long canoe.

48On sait du reste que l’introduction d’une négation dans la proposition matrice de ce genre de construction implique automatiquement une négation de la subordonnée, pour employer une terminologie traditionnelle, alors même que, du point de vue de sa position, cette négation est accolée à so, et que, du point de vue sémantique, elle indique que le degré envisagé n’est pas atteint, et en constitue donc une négation :

(46) What happens when you don't feel well, but the problem is not so serious that a doctor has to be consulted ?

49Comme nous l’avons laissé entendre plus haut, effectuer une semblable délimitation qualitative sur une notion revient à construire une occurrence qualitative de cette notion. On retrouve là un phénomène classique dans le domaine nominal, où c’est précisément au moyen d’une délimitation qualitative du même genre que l’on peut construire des occurrences sur des notions de type dense ou compact, que la découpe se fasse par l’intermédiaire d’un syntagme adjectival, prépositionnel, d’une proposition relative, etc. Le fait que l’on ait affaire à la construction d’une occurrence de la notion considérée apparaît du reste clairement lorsque la notion sur laquelle s’effectue l’opération n’est pas a priori gradable, comme en (47) à (50) :

(47) The moustache bat makes up for this deficiency by generating echo-locating pulses at three distinct harmonics : 30, 60, and 90 kilohertz. Its external ears are so shaped that each of these three frequencies has a different acoustic axis, giving the bat in effect three separate sets of ears pointing in three different directions.

(48) One may be tempted here to respond that, because no counter example can be imagined, the universality of logic is undeniable. But, does the mere fact that we are psychologically so disposed that we cannot think of the world in other than logical categories, justify us in concluding that the world is bound by those categories ? Why should we think our psychological limitations are descriptive of the entire universe ?

(49) A day or two afterwards he repeated his visit; and on a third day, when he knew Mr Roberts was from home, he went again, with his face so painted that he seemed diseased with the yellow jaundice.

(50) The Combination Time-Lock adds the peculiar feature, that by a clock arrangement inside the bank vaults, the doors when closed at night are so locked that they cannot be opened by any one until a fixed hour the next morning; and then, only in response to the use of the right combination upon which the lock has been set.

50Dans ces quatre exemples, on est en présence de ce qu’on appelle traditionnellement des participes passés, qui, selon la représentation que l’on a de l’univers, peuvent être ou non perçus comme des états résultants, c’est-à-dire comme découlant ou non de la validation d’un processus, et donc d’une agentivité. Quel que soit le cas de figure, de par la nature d’une part verbale et d’autre part non gradable du terme sur lequel il porte, so pourra s’interpréter en termes de 'manière', pour rester dans le registre traditionnel, ainsi qu’en témoigne la paraphrase in such a way that / as to qui est applicable, avec plus ou moins de bonheur, à l’ensemble de ces énoncés. Or, comme nous l’avons déjà affirmé par ailleurs (Gilbert, 1998), la valeur circonstancielle de 'manière' peut être analysée comme le résultat d’une opération de délimitation qualitative effectuée sur un prédicat, et donc, dans le cas présent où l’on a affaire à un état résultant, comme la trace de la définition d’une occurrence qualitative particulière de la notion envisagée. Il suffit d’ailleurs de penser à la parenté en français entre 'manière', 'façon' et 'sorte' (de la sorte, de cette manière, de telle façon ; de manière à, de façon à, de façon que et de (telle) sorte que ; en quelque sorte, d’une certaine manière), et à la définition même de 'sorte' proposée par Le Petit Robert (manière d’être ; ce qui permet de caractériser un objet individuel parmi d’autres ; ensemble d’objets ainsi caractérisés) pour s’apercevoir que l’on est en présence d’une opération de spécification qui revient à distinguer qualitativement des occurrences.

51Il est intéressant de remarquer à ce propos que la proposition dont so représente l’image n’est pas de même nature selon que le terme sur lequel il porte renvoie ou non à une notion gradable. Dans le cas d’une notion gradable, la proposition en that ou en as to semble en effet systématiquement représenter une forme de point extrême, une propriété susceptible d’être associée au centre attracteur de la notion délimitée par so, ou, tout au moins, à une orientation vers le centre en question. Ceci apparaît nettement dans les énoncés suivants, qui font entrer en jeu la notion /blue/ :

(51) Picture a perfect autumn with golden aspen leaves framed against a sky so blue that it gives the color new meaning.

(52) The water was so blue that I marveled at the uniqueness and beauty of its color.

(53) The colonial soldiers in Delaware bred an especially fierce strain of chicken for cockfighting that was so blue as to look almost black.

(54) Eyes so blue as to seem violet are large and round and framed by thin eyebrows and thick lashes.

(55) When I faced the Snowlake, the snow field in front of us was reminiscent of the polar regions spreading out endlessly and the sky was so blue as to remind one of the blue of the deep sea resting gently above a big brilliant silver plate.

(56) Even now, when its glow is barely perceptible in the snow that is so blue, so blue as to be inseparable from the sky.

(57) White-tipped, jagged mountains overlook lush grassy plains or oceans so blue as to be hard to believe.

(58) Passengers wishing to explore one of the islands of the archipelago can board a Twin Otter which will take them to their destination after a short flight over a sea so blue that it seems unreal.

(59) His eyes were an amazing clear bright blue - so blue that they looked false and strange.

(60) Her name (the angel appeared to be female, while Perthius was male in appearance) was Saryphia, and her eyes were so blue as to make you shudder deep inside, while her hair was shining spun gold.

(61) […] a sedan that drove toward her riding it's cloud of dust like a bird on a charcoal grill in summer days that you remember when the mosquitoes buzz around your head and the clouds sit on the horizon, hot and white, against a horizon so blue as to be painful, […]

(62) The sky was perfectly clear and so blue that I felt I could cry.

(63) The water is so blue that when you put your hands in the sea water, it turns them blue.

(64)  The ocean was so blue that Humbug Mountain had a blue tone because of the reflective colors (first photo below).

(65) During migraine attacks my eyes appear so blue that friends/relatives have asked if I'm wearing colored contacts.

(66) The water was so blue that I took ten pictures of just water.

52Cette longue liste d’exemples était nécessaire pour montrer que l’on retrouve toujours les mêmes procédés : expression d’un dépassement de la notion, référence à une occurrence symbolisant la notion par excellence, transgression de la normalité, réaction subjective, physique ou psychologique, etc. Autrement dit, on a invariablement une proposition qui renvoie à une forme de point ultime indissociable d’une lecture en termes de haut degré, et non de degré quelconque, de l’occurrence qualitative délimitée par so. Cette particularité est directement liée, d’une part, à la nature de l’opération marquée par so et, d’autre part, au caractère gradable de la notion sur laquelle elle porte. On a en effet affaire, avec so, à une opération de délimitation qualitative, ce qui suppose un processus de confrontation et donc d’évaluation des occurrences. Un tel processus, sur une notion gradable, provoque automatiquement la mise en place du gradient, et, corrélativement, du centre attracteur comme occurrence par excellence de référence. Or, so, comme nous avons essayé de le montrer, représente l’image qualitative de la proposition en that ou en as to, et c’est en tant que tel qu’il participe à la délimitation qualitative d’une occurrence de la notion considérée. Ce phénomène d’anaphore, ou de cataphore, fait automatiquement du terme objet de la reprise un point de référence, un étalon. Autrement dit, la proposition se voit conférer un statut de centre, au sens technique du terme, qui, dans le cas présent où l’on a affaire à une notion gradable, ne peut correspondre qu’à un centre attracteur, d’où cette valeur systématique de point extrême.

53Tel n’est pas le cas avec une notion non gradable comme dans les exemples (47) à (50). La proposition en that ou en as to, de par l’opération de délimitation qualitative cataphorique marquée par so, conserve un statut de point de référence, mais en aucun cas de centre attracteur. Elle permet seulement de délimiter la sorte d’occurrence qualitative particulière à laquelle on a affaire à l’intérieur du domaine envisagé, mais, en l’absence de gradient, elle ne constitue en aucun cas un dernier point imaginaire.

54Nous ne nous étendrons pas sur les occurrences de so dans lesquelles le marqueur donne naissance à une valeur de haut degré hors association avec une proposition en that ou en as to, comme en (67) :

(67) It's so dark, yet it's so full of colours, and it's so cool.

55Nous considérerons en effet que so, dans ce cas de figure, comme dans les précédents, marque une opération de délimitation qualitative, ce qui est du reste assez évident, étant donné la valeur de haut degré de tous ces exemples, mais également une opération de reprise anaphorique. Celle-ci transparaît d’ailleurs au négatif, comme dans l’exemple suivant où l’interprétation en termes de haut degré de so s’accompagne manifestement d’un renvoi implicite à une occurrence de référence :

(68) England has never seemed so strange, so poignant, or so exhilarating.

56On constate du reste que, contrairement à ce qui se passerait avec very, ce n’est pas le haut degré qui est nié, mais l’existence préalable d’une occurrence offrant une délimitation qualitative conforme à celle qui sert implicitement de point de référence, et donc, sur ces notions gradables, de centre attracteur.

57Dans les énoncés positifs du type de (67), nous considérerons donc que l’on retrouve un schéma classique de 'repérage circulaire', la délimitation qualitative de l’occurrence ne pouvant se faire que par rapport à elle-même, ce qui, ainsi que l’a montré A. Culioli (1999) à plusieurs reprises, entraîne automatiquement un renvoi à l’attracteur et une interprétation en termes de haut degré.

58Pour clore cette étude, qui, rappelons–le, ne prétend en aucun cas à l’exhaustivité, nous allons enfin rapidement examiner les cas où so se combine directement avec that ou, plus rarement, avec as to dans des énoncés comme les suivants :

(69) Moreover, Zambia's copper deposits are running down so that the industry is threatened with extinction early in the next century.

(70) LABOUR has set up a confidential hotline for NHS whistleblowers so that staff who want to raise concerns about standards of care can do so in confidence.

(71) The next issue is whether the managers benefit from their position as directors or employees so as to acquire something for less than its full market value.

59Pour ces occurrences de so, nous adopterons la même approche que précédemment, c’est-à-dire une analyse en termes de délimitation qualitative d’une occurrence, mais sans aucune nuance de degré bien évidemment dans ce cas où aucune gradabilité n’est a priori envisageable. Nous poserons donc que, dans chacun des énoncés cités, so reprend qualitativement une des deux relations prédicatives en présence, et l’applique en tant que délimitation à l’autre relation prédicative, ce qui revient, dans ce cas à établir une forme de lien notionnel entre les deux, en construisant l’une d’elles comme domaine organisateur de l’autre.

60Cette opération ne reçoit toutefois pas la même orientation selon que son résultat sémantique correspond à une interprétation en termes de conséquence, comme dans le premier exemple, ou en termes de but, comme dans les deux derniers. Dans ce second cas, on a affaire à un objectif à atteindre qui détermine l’occurrence conative permettant d’y accéder, en ce qu’il constitue précisément son aboutissement notionnel. Ceci se traduit notamment par des possibilités de clivage qui montrent bien que la proposition finale spécifie la proposition dite matrice :

(72) He threw a rope-ladder down to Michael so that he could take the weight off his legs and the strain off his back.

(73) It was so that he could take the weight off his legs and the strain off his back that he threw a rope-ladder down to Michael.

61Nous considérerons en conséquence que so, dans cette interprétation, constitue l’image de la proposition finale, et que c’est en tant que tel qu’il délimite la proposition dite matrice, qui, on le notera au passage, a donc plus un statut de repéré que de repère.

62Avec l’interprétation de conséquence, l’opération est orientée en sens inverse. Une proposition exprimant une conséquence ne peut en effet se concevoir que dans sa mise en relation avec une autre proposition, qui constitue son origine. Nous avancerons donc que c’est cette liaison que concrétise so en reprenant qualitativement la première proposition et en en faisant une délimitation de la seconde, cette dernière étant donc repérée par rapport à la première. Ainsi dans un énoncé comme (74) :

(74) Being unaware of the dangers of handling radioactive substances, Lind habitually picked up samples with his fingers, and the thumb and index finger of his right hand were burned to half their normal thickness, so that they left no fingerprints.

63so indique que l’on n’a pas affaire à n’importe quelle occurrence de they – leave no fingerprints>, mais une occurrence qui se définit par rapport à la relation dont le marqueur représente l’image, the thumb and index finger of his right hand were burned to half their normal thickness, et qui a donc valeur de conséquence de la relation en question.

64On peut d’ailleurs remarquer qu’avec la valeur de conséquence le clivage n’est pas possible, un énoncé comme (75), directement transformé de (74), adoptant automatiquement une valeur finale :

(75) It was so that they left no fingerprints that the thumb and index finger of his right hand were burned to half their normal thickness.

65Le seul clivage envisageable serait celui qui consisterait à mettre en valeur la première proposition, moyennant sa reformulation sous la forme d’une causale, ce qui montre que c’est bien elle qui délimite qualitativement l’autre proposition, et non l’inverse comme avec la valeur finale :

(76) It was because the thumb and index finger of his right hand were burned to half their normal thickness that they left no fingerprints.

66Les remarques que fait Quirk (1985 : 1109) sur ce genre de constructions vont d’ailleurs, nous semble-t-il, totalement dans le sens de l’analyse proposée :

As we see from these examples, so and so that express both purpose and result, but so that is more commonly used for purpose and so for result. When that is omitted in the result clause, the conjunction so is indistinguishable from the conjunct so2 in asyndetic coordination. If and is inserted, so is unambiguously the conjunct :
We paid him immediately, and so he left contented.
Result clauses differ syntactically from purpose clauses, in that result clauses are disjuncts whereas purpose clauses are adjuncts. Futhermore, result clauses can only appear finally. Unlike the purpose clause, the result clause introduced by so (that) is separated by comma punctuation.

67Tous les points soulignés par nos soins témoignent en effet, avec la valeur de conséquence, d’une mise en rapport direct de so et de la deuxième proposition, et, conjointement, d’une séparation du marqueur de la première proposition, qui s’accordent parfaitement avec l’idée que c’est bien la deuxième proposition, et non la première, que délimite so dans ce cas.

68Tous les cas de figure n’ont bien entendu pas pu être abordés dans le cadre de cet article, mais il semble cependant que les divers emplois de so puissent recevoir une représentation unique et fondamentale, qui consiste, comme on l’a vu, à concevoir le marqueur comme l’image d’une occurrence venant délimiter qualitativement une autre occurrence. Mais ce qu’on retiendra surtout de cette étude de so, c’est qu’une analyse unitaire du marqueur ne peut se faire qu’au prix d’un dépassement des classifications traditionnelles, qu’il s’agisse de catégories ou de schémas syntaxiques, qui nous enferment littéralement dans des schémas de pensée préétablis masquant la régularité des fonctionnements. Pour prendre un seul exemple, et pour boucler la boucle, un paradigme du genre de (1), proposé par Quirk, fausse les problèmes à la base, en ce qu’il met d’emblée so sur le même plan que it et that, et qu’il induit ainsi immédiatement, et subrepticement, une approche fondée sur une représentation classique de type verbe-objet, alors même que tout tend à montrer que so ne peut précisément pas être considéré comme un simple argument du relateur verbal. Dans un cas comme celui-ci, les réflexes conditionnés par la tradition grammaticale deviennent donc une véritable entrave à la compréhension du système de la langue.

Notes de bas de page numériques

1 Nous ne faisons pas ici allusion aux interprétations consécutives ou finales des propositions en question, qui ne sont pas directement liées à so.
2 Les exemples qui suivent, qui pourraient également se satisfaire de l’analyse proposée, renferment des occurrences de so 'conjunct' dans la terminologie de Quirk : (149) The slug had missed the bone and major blood vessels and had not spread during its brief passage, so the exit wound was only slightly larger than the entry wound.(151) She never thanked people usually and she did not know how to do it. So she held out her hand, because she knew that adults did that.(153) Jesus. So her father really was the chairman.

Bibliographie

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CULIOLI, A., 1999, Pour une linguistique de l’énonciation, Domaine notionnel, Tome 3, Ophrys, Paris

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MAUROY, R., 1997, 'It isn’t so (Deux types de marqueurs anaphoriques pour deux opérations spécifiques)', in A. Deschamps & J. Bouscaren (éds), La composante qualitative : déterminants et anaphoriques, Cahiers de recherche, T. 7, Ophrys, Paris

QUIRK, R., GREENBAUM, S., LEECH, G., SVARTVIK, J., 1985, A Comprehensive Grammar of the English Language, Longman, London

SOUESME, J.-C., 1987, "Valeurs et emplois respectifs de DO et DO SO" ª, in Modèles Linguistiques, Tome IX, Fasc. 1, Lille

SOUESME, J.-C., 1992, Grammaire anglaise en contexte, Ophrys, Paris

Pour citer cet article

Eric Gilbert, « Anaphore et qualification : quelques valeurs de so », paru dans Cycnos, Volume 18 n°2, mis en ligne le 15 juillet 2004, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=37.


Auteurs

Eric Gilbert

Eric Gilbert est professeur de linguistique anglaise à l’Université de Caen. Il est membre du laboratoire CNRS CRISCO. Ses travaux, qui s’inscrivent dans le cadre de la Théorie des Opérations Enonciatives, élaborée par A. Culioli, portent pour une bonne part sur les modaux de l’anglais, mais aussi sur des marqueurs relevant d’autres parties du discours, notamment les connecteurs intra-et interphrastiques prépositions et conjonctions). Université de Caen. Mél. : eric.gilbert@crisco.unicaen.fr