Cycnos | Volume 21 n°2 Les Etats-Unis et la guerre. Les Etats-Unis en guerre - 

Jean-Pierre Dubois  : 

« Flags over Suribachi » Histoire et avatars d'une photographie mythique

Abstract

On the morning of February 19, 1945, two Marine Divisions invaded the island of Iwo Jima after a naval bombardment. On February 21, the capture of Mount Suribachi was ordered. Two days later, a small party of Marines started the climb up the rough terrain to the top. At about 10:30 a.m., men on ships and all over the island were thrilled by the sight of a small American flag flying from atop Mount Suribachi. In the afternoon, a larger flag was raised by five Marines and a Navy hospital corpsman. News-photographer Joe Rosenthal caught the afternoon flag raising in an inspiring Pulitzer Prize winning photograph. When the picture was later released, sculptor Felix W. de Weldon was so moved by the scene that he constructed a scale model and then a life-size model of it. This was later to become the huge bronze Marine Corps War Memorial in Washington, D.C., with 32-foot-high figures, dedicated by President Dwight D. Eisenhower on November 10, 1954. The event was re-enacted in the movie Sands of Iwo Jima, starring John Wayne, which became an instant hit for Republic Pictures.

Index

mots-clés : guerre du Pacifique , Iwo Jima, Joe Rosenthal

keywords : Sands of Iwo Jima , U.S. Marines

Plan

Texte intégral

I was living on Gilcrest Drive in Beverly Hills when I saw this picture in 1945. Someone sent it to me and said, "You're married to a Marine, you really have to see this." I thought, "Look what our boys are doing. This is a marvelous picture." I put it up by a mirror that I used a lot. You know ladies like to look in mirrors. It stayed up there until after the war, I'm sure. It is a sensational picture of victory. I could appreciate what these boys were going through to raise that flag. They were real targets. They made themselves targets. Marines always do. I've heard they made millions of copies of it as a poster and a car sticker. Not to mention a postage stamp! It doesn't surprise me that it's probably the most reproduced picture of all times.1

La photographie est universellement connue. Comme quelques autres de ces instantanés qui semblent ponctuer l'illustration photographique du XXe siècle. Ainsi, le cliché du Républicain espagnol frappé d'une balle en pleine tête, le petit garçon du ghetto de Varsovie raflé avec sa famille et qui lève les mains devant un Allemand en armes, la photo floue du G.I. sur la plage normande du 6 juin 1944, la petite fille vietnamienne brûlée par le napalm et qui court, nue, sur la route. Ou dans un registre moins dramatique, Marilyn Monroe dont la robe blanche voltige au-dessus de la bouche de métro, Albert Einstein qui tire la langue au photographe, le portrait du Che. Tout le monde connaît ces brefs instants de l'Histoire, mais pas toujours les circonstances exactes de prise de vue, sauf bien sûr celles de la photo d'Armstrong qui marche sur la Lune.

L'image dont il sera question ici est celle d'une Amérique en guerre et qui triomphe. Quatre soldats américains (ils sont six en fait, deux sont dissimulés derrière le groupe), dont on ne voit pas le visage, qui conjuguent leurs efforts pour planter la bannière étoilée en un lieu qui paraît dévasté. La dynamique du document est très forte. La hampe du drapeau divise la photo en une impeccable diagonale. Le soldat le plus à droite replie le genou et, la jambe gauche tendue, s'appuie en oblique pour mieux guider l'effort conjugué de ses camarades derrière lui. A l'extrême gauche, le dernier soldat lève les mains vers le drapeau en pleine ascension. Il est déjà libéré de l'effort collectif, mais ses mains levées continuent d'ajouter au mouvement irrésistible de ses compagnons.

Souvent légendé The Raising of the Flag on Iwo Jima, 1945, le document est dû à un reporter-photographe de l'Associated Press, Joe Rosenthal. Ce correspondant de guerre a fixé une brève scène qui s'est déroulée le 23 février 1945, vers midi, au sommet du Suribachi, volcan éteint, sur une île japonaise du nom d'Iwo Jima. Cette image forte, au mouvement irrésistible, est celle d'une Amérique que l'on imagine déjà victorieuse. C'est une des photographies les plus connues de la Seconde Guerre mondiale. Et pourtant, un peu comme l'instantané de Robert Capa qui fixait la mort du soldat républicain espagnol foudroyé neuf ans plus tôt, son authenticité en tant que document historique n'a cessé d'être contestée.

Une mise au point s'imposait. La rédaction de cet article a été provoquée à la suite d'une énième mise en cause dont le rédacteur de ces lignes a été le témoin. Il y a quelques mois, l'historien Marc Ferro présidait un colloque sur le thème Cinéma et Histoire2. Un intervenant dans la salle indiquait lors du débat public que cette photo célèbre avait été mise en scène et n'avait rien d'authentique. Or, si aux Etats-Unis le débat sur ce point est à présent à peu près clos, peu de choses ont filtré sur le sujet en langue française. Le présent recueil d'articles était une bonne occasion de revenir sur l'origine de ce document.

Quand une photographie comme celle de Joe Rosenthal atteint un tel degré de mythologie, quand elle devient une image récurrente particulièrement tenace, il importe que l'on conte son histoire. Mais il faut ajouter que ce cliché de reportage est devenu un élément du patrimoine national américain et qu'il a inspiré une infinité d'éditions sous des formes et des formats variés, suscité la création d'un énorme monument à Washington, et qu'il survit aujourd'hui encore sous bien des formes dérivées. Ces transformations, ces métamorphoses nombreuses, méritent bien que l'on détaille les avatars de ce document d'histoire de l'Amérique.

Iwo Jima (ou Iwô Jima et Iô Jima), l'île du soufre en japonais, est un îlot d'environ six kilomètres de long situé à mille kilomètres au sud-est des côtes du Japon. Sur une carte, il a la forme d'un ovale long de sept kilomètres et dont la pointe, au sud-ouest, est un petit massif volcanique rond qui culmine à 170 mètres au-dessus de la mer. Le cratère égueulé s'ouvre discrètement vers le large. A la fin de l'année 1944, Iwo Jima est devenu un élément important de la stratégie américaine contre le Japon. Ces quelques kilomètres carrés pourraient être une de ces stepping stones qui rapprochent, par sauts de puce successifs, les forces militaires des Etats-Unis du cœur de l'Empire nippon. En outre, la capture d'Iwo Jima, proche de Tokyo, (1 200 km, trois heures de vol, mesures dérisoires dans l'immensité de l'océan Pacifique) présente un double intérêt.

L'intérêt militaire est majeur. La capture des deux aérodromes de l'île offrirait des pistes de secours aux bombardiers lourds de l'Air Force, sans cesse plus nombreux à réduire les villes et industries japonaises en cendres. Et surtout, la capture de ces aérodromes permettrait aux chasseurs d'escorte américains d'accompagner et de protéger les B-29 contre la chasse japonaise, ce qui n'eût pas été possible depuis les bases des Mariannes, trop éloignées pour que les chasseurs puissent faire l'aller et retour.

L'autre intérêt est symbolique : en s'emparant d'Iwo Jima, les Américains occuperaient pour la première fois un territoire authentiquement japonais, l'île étant rattachée à la métropole et administrée directement par la préfecture de Tokyo.

L'assaut est décidé. Forts de leur expérience antérieure de débarquement sur des atolls fortifiés, et connaissant la détermination des combattants japonais solidement retranchés, les Américains entreprennent en décembre 1944 une campagne sans précédent d'affaiblissement des fortifications de l'île. Sous le délicat vocable de softening, Iwo Jima subit soixante-douze jours de bombardement par l'aviation. L'artillerie de la Navy vient compléter cette préparation par des pilonnages occasionnels. Le 16 février 1945 enfin, les navires de la cinquième Flotte entament trois jours de tirs intensifs, préludes à l'assaut final. Le débarquement est fixé au 19 février. Au "Jour J", 450 bâtiments soutenant près de 500 véhicules d'assaut amphibies débarquent huit bataillons de Marines. Or, en dépit des tonnes d'explosifs tombées sur l'île depuis deux mois et demi, la capacité de résistance japonaise est intacte : les Japonais ont en effet creusé dans le tuf volcanique un réseau défensif inextricable de souterrains et de postes de tir masqués. Les Marines à l'assaut d'Iwo Jima doivent livrer un combat d'une extrême violence et qui durera quatre semaines ininterrompues avant qu'ils ne puissent réduire les ultimes bastions de résistance3.

Il n'est pas utile de relater ici l'âpreté de cette longue bataille sur un territoire de quelques kilomètres carrés. La sécheresse des chiffres suffit à en rendre compte : au total, 70 000 soldats américains ont été débarqués sur Iwo Jima. Plus de 6 800 d'entre eux n'en reviendront pas. Quant aux Japonais et travailleurs coréens civils d'Iwo Jima, 23 000 environ, très peu d’entre eux survécurent. Même terrés à l'abri dans les tunnels ou les grottes, ils disparurent pour la plupart. Pour leur propre sécurité, les Américains durent recourir à l'emploi systématique de lance-flammes et à des bulldozers blindés pour boucher tout orifice apparent, condamnant leurs adversaires à mourir brûlés vifs, ou dans une lente agonie, enterrés vivants4.

Au matin du quatrième jour de combat, le 23 février 1945, le sommet volcanique du Suribachi est occupé par un groupe de reconnaissance d'une quarantaine d'hommes qui appartiennent au 28e régiment de Marines. Ils rejoignent cinq hommes parvenus au sommet dans la nuit. Après avoir éliminé une vingtaine de défenseurs japonais, les Américains s'avisent de récupérer le long tuyau d'une citerne destinée à recueillir les eaux de pluie et de l'utiliser comme hampe pour hisser le pavillon américain au sommet du volcan5. Ils y attachent un drapeau étoilé de taille modeste (130 cm sur 70 cm environ), emprunté au navire qui les avait transportés vers l'île. Il est 10 h 30 et un photographe militaire est présent pour fixer la scène. Armé de l'appareil de reportage standard des journalistes américains, le sergent Lou Lowery, 25 ans, affecté à Leatherneck, la publication officielle du Marine Corps, déclenche son obturateur.

La photo obtenue est sobre, statique même: on y voit quatre soldats qui tiennent bien verticalement la hampe improvisée. Le drapeau flotte au vent vers la gauche, en haut du cadre. Un cinquième personnage, debout sur la crête, observe ses camarades. Au premier plan, en bas et à droite et proche du photographe, un Marine tient fermement sa carabine M1, surveillant tout péril éventuel dans le hors champ de l'image. Une curieuse impression de calme émane du cliché. Est-elle due à la posture tranquille des quatre Marines autour du mât improvisé ? L'un d'eux est confortablement assis, une main sur la hampe. Un des hommes debout a même déposé son casque et porte une simple casquette de toile. Le personnage qui domine le groupe découpe tranquillement sa silhouette dressée sur le ciel, comme si aucun danger ne guettait la petite équipe. Seul l'homme au premier plan, braquant son arme vers la droite, semble participer à une action guerrière ou, au pire, poser pour une photo mise en scène.

Rien ne pourrait être plus trompeur : au moment même où Lowery prend la photo, un soldat japonais jaillit d'une grotte voisine, tire sur le photographe et le manque. Il est aussitôt abattu par un Marine. D'autres Japonais lancent des grenades. Lowery recule pour se protéger, trébuche, tombe et glisse sur quelques mètres le long de la pente rocheuse. Son Speed Graphic est brisé, mais le négatif de 4 x 5 pouces est intact6.

En bas, sur la plage et sur les nombreux navires ou chalands proches du rivage, soldats et marins aperçoivent la bannière, tout comme le secrétaire d'Etat à la Marine James V. Forrestal et le lieutenant général M. "Howlin' Mad" Smith, commandant la force de débarquement. Les sirènes des navires retentissent, une immense clameur de joie s'élève7.

Un peu plus tôt ce matin-là, un photographe de presse débarque d'un gros chaland sur la plage sud. L'homme s'appelle Joe Rosenthal. Il est reporter-photographe de Associated Press, un civil donc, affecté comme correspondant de guerre à la 5e division de Marines. Présent depuis le début des combats, il va et vient de l'île vers le navire de commandement pour confier ses négatifs successifs à la poste officielle qui part vers Guam par hydravion. Rosenthal détone au milieu des jeunes soldats. Il a 33 ans, une mauvaise vue, et il porte des lunettes. C'est pour cette raison qu'il a été jugé inapte au combat et n'a pu s'engager dans les forces armées. Ce qui ne l'empêche point d'accomplir son métier de reporter au milieu des Marines au combat. Comme eux, il tente constamment d'échapper aux tirs japonais en progressant de trou d'obus en trou d'obus.

Durant l'approche de l'île, le "patron" du chaland lui signale avoir entendu dire sur le réseau radio qu'une patrouille est allée hisser la bannière étoilée au sommet du volcan. Sitôt à terre, Rosenthal entame la pénible ascension, accompagné de deux Marines armés, Bob Campbell, photographe de combat, et le sergent Bill Genaust, cameraman. A mi-chemin, ils croisent quatre fusiliers qui redescendent. Parmi eux, le photographe Lou Lowery, qui leur indique avoir photographié le lever des couleurs au sommet. Rosenthal et son escorte décident tout de même de poursuivre l'ascension pour fixer l'événement. Parvenus un peu avant midi au sommet, ils découvrent un groupe d'hommes en train de manipuler un long tuyau métallique, et un autre qui tient un drapeau soigneusement plié. Ils apprennent qu'ils sont sur le point de remplacer le premier pavillon par un autre de plus grande taille (2,50 m sur 1,40 m). Bob Campbell photographie le changement : il en résulte une belle photo en contre-plongée, très dynamique, mais sur laquelle les deux drapeaux se confondent quelque peu.

Rosenthal de son côté a pris un peu de recul, une dizaine de mètres. Il est de petite taille et a rapidement empilé quelques rochers et un sac de sable japonais pour gagner un demi-mètre en hauteur afin de mieux cadrer sa photo. Il reprend son lourd Speed Graphic et règle la vitesse d'exposition ainsi que l'ouverture de l'objectif (entre f:8 et f:11). Un mètre sur sa droite, Genaust lève sa caméra Bell & Howell Automaster chargée de film couleur 16 mm Kodachrome. Devant eux, cinq Marines et un infirmier de la Navy conjuguent leurs efforts pour planter le mât du drapeau. La scène est fixée au 1/400ème de seconde et simultanément filmée en couleurs par Genaust (198 images impressionnées). Il est environ midi. Ni Rosenthal ni Genaust n'ont le sentiment d'avoir fixé sur la pellicule une scène particulièrement importante. Le photographe demande ensuite aux Marines présents sur place de se regrouper pour une photo de groupe jubilatoire au pied du mât improvisé. Il en fait deux clichés.

Rosenthal redescend sur le rivage et regagne le navire de commandement sur un des innombrables chalands qui font la navette pour ravitailler les combattants. Il a fait dix-huit photos ce jour-là. Avant le départ de l'hydravion courrier pour Guam, il légende toutes ses prises de vues de la journée, ainsi que celles qui ont été faites la veille. Pour la scène du pavillon hissé au sommet du volcan, il inscrit : "Atop 565-foot Suribachi Yama, the volcano at the southwest tip of Iwo Jima, Marines of the second Battalion, 28th regiment, Fifth Marine Division hoist the Stars and Stripes, signaling the capture of this key position." 8

Le navire à bord duquel il se trouve porte le nom improbable d'Eldorado. Ce n'est pas un clin d'oeil du destin pour le photographe. C'est en revanche le cas pour l'une des trois photographies qu'il vient de faire au sommet du Suribachi.

Avant de poursuivre ce récit loin d'Iwo Jima, il importe de ne pas s'arrêter à la beauté plastique de la photo qui a été faite, en oubliant l'horreur du combat qui se poursuivra longtemps sur l'île. Des six personnages visibles sur la première photo faite par Lowery, trois seront tués peu après. Le lieutenant-colonel qui avait ordonné le remplacement du petit drapeau par un plus grand mourra huit jours plus tard. Des six hommes figés sur la photo de Rosenthal, trois vont disparaître au combat dans les jours qui suivent. Quant au caméraman Genaust, il s'aventure imprudemment le 4 mars à l'entrée d'une grotte avec un autre soldat et il allume sa lampe de poche. Les deux hommes sont immédiatement mitraillés et tués sur le coup par les Japonais dissimulés à l'intérieur. Leurs corps ne peuvent être récupérés. Cinq minutes plus tard, tout ce qui est à l'intérieur de la grotte est détruit au lance-flammes, puis un bulldozer blindé obstrue complètement l'accès. Genaust sera porté disparu, missing in action.9

Sur les 40 hommes impliqués dans les deux événements photographiés, trente-six furent blessés ou tués avant la prise définitive d'Iwo Jima.

Rosenthal n'a pas encore vu les épreuves de ses photos quand il arrive à Guam le 4 mars, neuf jours après la prise de vue. Il ignore que sa photo a été développée, tirée, puis choisie pour être transmise aux Etats-Unis par phototélégraphie10. Il ne sait pas encore qu'elle a fait la une d'une grande partie de la presse américaine le dimanche 25 février 1945. Des millions d'Américains ont donc vu son œuvre cinq ou six jours avant lui. Déjà des télégrammes de félicitations s'empilent à Guam et son employeur, l'Associated Press, lui demande de rentrer immédiatement à New York, où l'attendent une prime d'un an de salaire (en bons de guerre, War Bonds !), un bureau personnel et un agenda chargé d'entretiens et de rencontres.

Les trois Marines survivants, Hayes (un Indien - ou native American - de la tribu Pima), Bradley l'infirmier, et Gagnon, sont invités par Franklin D. Roosevelt à venir lever les couleurs à Washington, puis à accomplir une tournée dans tout le pays pour la septième campagne d'emprunt de guerre (Seventh War Loan Drive). Mais, après le décès soudain du Président, ils sont accueillis à la Maison Blanche le 20 avril 1945 par son successeur, Harry S. Truman. Ils sont photographiés avec l'affiche en couleurs qui reprend la photo de Rosenthal pour la campagne de propagande. Ils vont ensuite entreprendre une longue tournée de deux mois pour promouvoir l'emprunt. Ce sera un énorme succès financier pour le gouvernement fédéral. L'affiche, légendée "Now all together" et diffusée à des centaines de milliers d'exemplaires, achève d'installer l'image de la bannière étoilée hissée sur le Suribachi dans toutes les mémoires.11

Au mois de mai, le prestigieux prix Pulitzer est attribué à Rosenthal dans la catégorie photographie de presse (news photography), et le reporter est également récompensé par la New York Photographers Association.

Après les affiches et les cartes postales utilisées pour le War Loan Drive, un autre relais iconographique renforce la familiarité du public américain avec l'Old Glory planté au sommet du Suribachi : le 11 juillet 1945, le service postal des Etats-Unis émet un timbre de trois cents, au format vertical, qui reprend la photo de Rosenthal et bénéficie d'un tirage important de 137 millions d'exemplaires12. La notoriété de la scène fixée à Iwo Jima est désormais établie. Ce succès immédiat et éclatant est couronné par une rencontre de Rosenthal avec le Président Truman à la Maison Blanche et l'obtention de prix prestigieux, dont le Prix Pulitzer déjà évoqué, le prix du magazine U.S. Camera et quelques autres récompenses ici et là.

Après la photographie de presse et le timbre-poste, ne restaient plus guère de représentations possibles, hormis le cinéma et le monumental. Ce sera l'affaire de quelques années.

À la fin du mois de décembre 1949, les studios Republic organisent une avant-première bien orchestrée pour un film réalisé par Allan Dwan, Sands of Iwo Jima13. John Wayne en est le héros, dans le rôle du sergent John M. Stryker, un Marine endurci qui selon un schéma bien établi dans le genre très codifié du film de guerre, entraîne ses hommes sans ménagements pour finir par être adoré d'eux. Le petit groupe débarque à Tarawa, se repose à Hawaii, puis part pour Iwo Jima et, on l'aura deviné, monte à l'assaut du Suribachi Yama. Wayne, à qui l'on a confié un drapeau à planter au sommet du volcan, est tué durant l'ascension. Ce n'est même pas une mort en héros : accroupi en train de conseiller son escouade, il est frappé d'une balle dans le dos14. Ses hommes qui le pleurent lèvent les yeux et voient… la scène photographiée par Rosenthal et filmée par Genaust. Elle a été minutieusement reconstituée en studio, et renforce encore la fixation de l'événement dans la mémoire collective des Américains. Ira Hayes, René Gagnon et John Bradley, les trois survivants convoqués pour l'occasion, renouvellent leurs gestes de février 1945. Et le musée du Corps des Marines a prêté le vrai drapeau d'Iwo Jima pour la réédition de l'événement devant les caméras !

Le film est en général plutôt bien accueilli par la critique15 et connaît un grand succès populaire. Il est vrai que John Wayne est à présent une grande star masculine, seconde seulement au box office du moment derrière Bob Hope. Avec Sands of Iwo Jima, l'acteur obtient une nomination aux Oscars. En janvier 1950, il est à Hollywood, au célèbre Grauman's Chinese Theater. La légende dit que du sable gris provenant de l'île a été mélangé au ciment frais de la dalle dans lequel John Wayne laisse ses empreintes.

Le 24 février 1945, un jeune peintre et sculpteur d'origine autrichienne, Felix de Weldon (1907-2003), engagé dans la Navy, travaille à une fresque dans la base d'aéronautique navale de Patuxent, dans le Maryland. Il voit la photo de Rosenthal qui vient de tomber sur le bélinographe de la base. Il est aussitôt frappé par la composition dynamique de l'image, songe à un groupe monumental et, dans la nuit, réalise une maquette en cire du groupe. Le commandant de la base est séduit par le modèle, le fait voir à deux amiraux, qui en informent le commandant du Marine Corps, le général Vandegrift. Ce dernier, très intéressé, fait transférer Felix de Weldon de la Navy aux Marines16, et lui confie un atelier à l'état-major du Corps. Le sculpteur est chargé de réaliser un grand modèle en plâtre, lequel sera présenté au président Truman au mois d'avril.

Le groupe sculpté est exposé dans Times Square en mai 1945 lors du lancement du 7th War Loan Drive, et il est vu par une foule considérable de New-Yorkais, avant d'entamer un long voyage à travers l'Union17.

Dès la parution de l'instantané de Rosenthal dans la presse, des sénateurs ont proposé l'érection d'un monument directement inspiré par l'événement. Donner trois dimensions monumentales au groupe de Marines photographié sur le Suribachi paraît désormais un objectif raisonnable.

Il faudra cependant huit années à de Weldon et à une horde d'assistants pour réaliser l'énorme monument d'Arlington. On convoque de nouveau Gagnon, Hayes et Bradley afin de les représenter le plus fidèlement possible sur le groupe sculpté. On recueille des photographies et les données biométriques des trois autres Marines tués à Iwo Jima. Les moules en plâtre sont transportés par camion dans une fonderie de Brooklyn, N.Y. où la délicate réalisation d'une douzaine d'éléments prend trois ans. En septembre 1954, le tout est véhiculé vers Washington, D.C. pour assemblage et soudure.

Image1

Œuvre monumentale de Felix de Weldon à Arlington (U.S. Marine Corps War Memorial) (Carte postale non-créditée, D.R.)

Le Marine Corps War Memorial d'Arlington18, entièrement financé par souscription publique et par les anciens combattants, est officiellement inauguré par le président Eisenhower le 10 novembre 1954, jour du 179e anniversaire de la fondation du Corps. L'énorme monument (les personnages ont près de 10 mètres de haut), installé sur un socle de granit, porte l'inscription "In honor and in memory of the men of the United States Marine Corps who have given their lives to their country since November 10, 1775." On peut aussi y lire le jugement porté par l'amiral Nimitz sur les combattants d'Iwo Jima, "…Uncommon Valor was a Common Virtue."

Si la photo de Rosenthal présente une incontestable qualité artistique, le monument de Felix de Weldon, curieusement, ne sera guère apprécié des spécialistes : "Esthetic Numbness in Official War Monument Is Criticized "19. "[...] artistically appalling…", "[…] the statue [is] bad art […] worse than that, however, it [bears] a close resemblance to the sculptural monuments of the Nazis and Soviets."20 Il ne fait pas de doute qu'en pleine guerre froide, cette masse monumentale, en dépit de l'américanité des personnages, évoque furieusement le réalisme socialiste, alors que l'art contemporain est en pleine ébullition aux Etats-Unis. Peut-être convient-il d'ajouter qu'une belle et bonne photographie instantanée n'est pas forcément transposable dans le domaine de la sculpture.

Si ce ne fut pas le cas pour le photographe Rosenthal, l'événement d'Iwo Jima rapporte beaucoup d'argent au sculpteur de Weldon, qui réalise de nombreuses sculptures réduites ou dérivées de son monument, et bien des bustes pour des célébrités civiles et militaires. Ce qui ne l'empêchera pas de vivre dans la gêne durant les dernières années de sa vie21.

Il n'est pas utile de recenser ici les nombreuses répliques du monument d'Arlington à travers les Etats-Unis, mais il est intéressant de noter comment une photographie à forte valeur historique et affective nationale a pu devenir une référence en trois dimensions, démultipliée en bien des lieux, complétant la diffusion massive de l'image en deux dimensions par la photographie, la presse et l'affiche.

On peut au moins évoquer un bas-relief de facture naïve, réalisé en 1945 par un Seabee,22 Waldon T. Rich, sur l'île… d'Iwo Jima. Sculptée dans la pierre tendre, l'œuvre reproduit assez fidèlement la photo, mais avec seulement les quatre personnages apparents. Cette initiative individuelle, création spontanée d'un individu isolé sur l'île, était fort éloignée des préoccupations officielles, mais en dit long sur l'impact de la photographie. C'est aussi une autre forme d'hommage aux Marines et à la photo de Joe Rosenthal. En dépit des graffiti accumulés, la sculpture est à présent sauvegardée in situ, les personnages blanchis à la chaux. Un monument à la gloire du Marine Corps érigé en 1995 au sommet du Suribachi incorpore une plaque de bronze de dimensions modestes qui reproduit la photo. Il faut également signaler juste à côté une plaque commémorative à la mémoire du cameraman Genaust23.

Franklin Runyon Sousley, un des six Marines de la photo, tué au combat à Iwo Jima, est enterré dans sa ville natale du Kentucky sous une représentation en pierre de la photographie. La pierre tombale de Rene Gagnon, décédé en 1979 et enterré à Arlington, est ornée d'une petite reproduction en bronze du flag raising.

Narrer la longue polémique autour de l'authenticité de la photographie n'est pas de mise ici. Des malentendus de la première heure, des témoignages mal interprétés, en sont la cause, et ont été largement analysés dans les publications spécialisées. Joe Rosenthal, avec une discrétion, un désintéressement et une modestie dignes d'éloge en a généralement fait peu de cas. L'inauguration du monument des Marines et le dixième anniversaire de la bataille lui ont du moins permis de narrer en détail les circonstances de la prise de vues. Il citait avec insistance la participation de Lou Lowery, Bob Campbell et William Genaust aux événements de ce jour-là. 24

La forte valeur symbolique de la photo faite au sommet du Suribachi demeure intacte un demi-siècle plus tard. L'immense diffusion de la photographie dans le monde entier depuis 1945 n'est pas contestable, sous sa forme initiale, mais elle est aussi modifiée, détournée, parfois caricaturée. Ainsi, on en trouve un écho dans une bande dessinée aujourd'hui classique et parue en 1949.25 L'image des Américains triomphants est détournée au profit des "méchants" de l'histoire, les "Jaunes".

Cet instantané au 400e de seconde a inspiré, outre le film d'Allan Dwan de 1949, au moins deux autres réalisations audiovisuelles. En 1960, un téléfilm intitulé The American 26, met en scène Lee Marvin dans le rôle d'Ira Hayes, l'indien Pima, survivant d'Iwo Jima, mort dans la misère et alcoolique peu après l'inauguration du monument à Washington. Pour affirmer un misérabilisme excessif, le scénario fait dire à l'acteur que la célèbre photo était "du bidon" ("Everybody knew it was a phony… "). Les démentis de l'Associated Press, dès le lendemain, ne furent pas d'une très grande utilité pour rétablir la vérité face au pouvoir de la télévision.

La fin dramatique d'Ira Hamilton Hayes miné par l'alcool à l'âge de 32 ans inspire l'année suivante un film réalisé par Delbert Mann, The Outsider, drame psychologique sur le déclin de l'ancien Marine dans l'après-guerre. L'acteur Tony Curtis interprétait le rôle de l'Indien qui, pour les besoins d'Hollywood, ne mourait pas sordidement dans un caniveau mais, idéalement, solitaire sur un piton du désert27.

Parmi les innombrables utilisations de la célèbre photographie faite le 23 février 1945 figure l'emploi dans l'édition comme document symbolique de la guerre du Pacifique. L'illustration qui accompagne cet article est un tirage "durci" de la photo de Rosenthal pour l'édition britannique des souvenirs de William Manchester28. On aurait tout aussi bien pu prendre des ouvrages publiés en France : Tonnerre sur le Pacifique (De Pearl Harbor à Hiroshima, 1941-45), du commandant Vulliez utilise la photographie en couverture de l'édition du Livre de poche en 1973. Plus récemment, le volume Les grands romans de la Guerre du Pacifique, en collection Omnibus (Presses de la Cité, avril 1994) reprend le document avec une astucieuse addition en fond graphique d'un énorme soleil levant, qui ne peut être bien sûr, pour ce qui concerne l'Empire japonais, qu'un soleil couchant ! Lever du drapeau, coucher du soleil, beau raccourci d'un graphiste nommé Didier Thimonier.

Dans le domaine de la communication politique, la référence au hisser des couleurs sur le Suribachi est de règle quand on sait l'importance de la bannière étoilée dans la symbolique américaine. Le monument au bord du Potomac devient immédiatement un lieu sacré pour une grande cause nationale. En juillet 1989, quand la Cour suprême juge que brûler un drapeau américain relève de la liberté de pensée au nom du Premier Amendement à la Constitution, George Bush (senior) et ses conseillers organisent aussitôt un événement médiatique devant le Mémorial des Marines et réclament un nouvel amendement pour condamner lourdement tout sacrilège portant atteinte aux couleurs nationales ("to ban flag desecration"). Le Congrès se limite à voter une loi qui limite la punition d'un tel acte à un an de prison au maximum.

Le cliché journalistique devient de règle et, pour tout moment d'exception, l'invocation d'Iwo Jima, entre autres hauts-faits, est de rigueur. Nous en citerons deux ci-dessous.

Burn an American flag? The patriotic mind recoils. Reverence for the flag is ingrained in every schoolchild who has quailed at the thought of letting it touch the ground, in every citizen moved by pictures of it being raised at Iwo Jima or planted on the moon, in every veteran who has ever heard taps played at the end of a Memorial Day parade, in every gold-star mother who treasures a neatly folded emblem of her family's supreme sacrifice.29
Americans will probably remember the collapse of the Berlin Wall and the disintegration of the U.S.S.R. as they now look back on Normandy and Iwo Jima - climactic moments in triumphs for Our Side that have passed into history.30

Poursuivre plus avant un impossible inventaire de la survie et des avatars de la photographie deviendrait lassant. Qu'il suffise de dire que pour le cinquantième anniversaire de la bataille d'Iwo Jima, en 1995, les postes américaines ont de nouveau utilisé la scène pour un timbre de 32 cents, cette fois en couleurs et dans un format panoramique. Et, toujours pour le cinquantenaire, le Médaillier Franklin (compagnie de vente par correspondance d'objets commémoratifs divers ou de modèles réduits, généralement de qualité): "A famed American artist re-creates his greatest work. […] The Franklin Mint is working with the original sculptor Felix de Weldon, to re-create this American masterpiece." Tout Américain peut souscrire pour acquérir une reproduction miniature en bronze et en résine, du célèbre monument et donc de la photo. Il lui en coûtera 295$. On notera au passage que Rosenthal n'est pas cité.

En février 1999, le National Postal Museum lance une série d'affiches de collection : la première montre la célèbre photographie et reprend le timbre de trois cents de 1945, avec le slogan "History is a stamp in the making."

La pérennité d'un instantané photographique comme celui de Rosenthal ne saurait s'expliquer par le fait du simple hasard, même si la prise de vue, le photographe en convient lui-même, a pu être largement accidentelle. Il y a d'abord, forcément, sa qualité esthétique. Au sommet du Suribachi, deux autres photographes étaient à pied d'œuvre. Les instantanés qu'ils ont réalisés sont de beaux témoignages historiques. Mais ils n'ont pas la perfection formelle ou la dynamique du cliché de Rosenthal.

On peut ajouter que la photo a bénéficié très tôt d'un soutien intéressé du Marine Corps, au plus haut niveau de la hiérarchie. Le secrétaire d'Etat à la Marine, James V. Forrestal l'avait bien compris, qui déclarait au lieutenant-général des Marines Holland, après avoir vu la bannière étoilée flotter au-dessus du Suribachi ce 23 février 1945 : "Holland, this means a Marine Corps for the next five hundred years." Après la fin de la guerre, les forces armées américaines entrèrent dans une longue bataille politique autour des crédits budgétaires et des priorités. Dans ces vives rivalités interarmes, le Marine Corps a toujours adroitement utilisé et soutenu le document, notamment lors des campagnes de presse réitérées et parfois de mauvaise foi contestant son authenticité, la dernière remontant à… 1994.

Avec le tournant du siècle, les choses semblent claires désormais. Heroes of Iwo Jima, une émission réalisée par une certaine Lauren Lexton et diffusée pour la première fois en juin 2001 sur la chaîne Authentic Entertainment, semble avoir réconcilié les points de vue. Et, à toutes fins utiles, en mars 2002, l'émission reçoit le prix Hatch décerné par… la Marine Corps Heritage Foundation.

Photo devenue symbole et monument national, au propre comme au figuré, Flags over Suribachi conservera probablement longtemps ce fumet injustifié de "photo posée". En 1983, le canadien Roger Spottiswoode tourne le film Under Fire, avec Nick Nolte, Gene Hackman, Ed Harris et Jean-Louis Trintignant. Le héros est photographe de guerre et il "couvre" la révolution sandiniste au Nicaragua. Il accepter de truquer une photo pour accréditer l'idée que le leader révolutionnaire est toujours vivant. Beau sujet, ambigu aussi, sur le rôle des journalistes et des médias au milieu d'un conflit armé, ou, pire, d'une guerre civile. Il n'est pas innocent que l'on aperçoive brièvement au mur d'un bureau de la police de Somoza… la photo d'Iwo Jima. Clin d'œil affirmé, sans que l'on sache d'ailleurs très bien en déduire quelle est l'intention du réalisateur.

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Un des nombreux avatars de la photo de Rosenthal dansl’édition. Ici, la couverture des souvenirs de William Manchester, édition de poche Britannique, Panther Books, Granada Publishing, 1982.

La triste fin de Hayes en 1955 a été évoquée. Gagnon, le plus jeune des six hommes, ne parvint par à s'adapter aux pressions de la célébrité, ou conserver ensuite un emploi fixe. Il sombra sans l'alcoolisme avant d'en mourir en 1979. L'infirmier Bradley, blessé sur l'île le 12 mars 1945, hospitalisé pendant huit mois, a longtemps été le dernier survivant de la photo. Il est décédé en janvier 199431.

Joe Rosenthal, le photographe, demeure seul désormais. Après une longue carrière au San Francisco Chronicle, il a pris sa retraite en 1981. Aujourd'hui retiré près du Golden Gate Park, pratiquement aveugle, c'est un homme modeste et discret qui a fait preuve toute sa vie d'un solide stoïcisme contre toutes les soupçons de trucage dont il a pu être l'objet.

En 1994, il reçoit la visite d'un photographe de Sacramento, Rich Pedroncelli, qui travaille à une série de portraits d'anciens combattants du Pacifique. Il réalise un portrait du vieil homme dans la plus pure tradition du clair obscur des peintres de la Renaissance. Rosenthal, pensif, éclairé par la gauche, est à peine profilé sur un fond totalement noir. Il tend le bras vers la droite du cadre et, dans la main, tient en pleine lumière une épreuve de la célèbre photo, parfaitement reconnaissable, même à l'envers, même déformée par la perspective. Un beau portrait plein de mélancolie, une belle composition en abyme aussi. Le cliché obtient cette année-là le troisième prix dans le 32e concours annuel parrainé conjointement par l'Institut naval américain (U.S. Naval Institute) et la firme Kodak. Un bel hommage… dans les formes de l'art.

A cette occasion, Rosenthal déclare: "I had no way of even thinking of it being historic. That it lasted is symbolic - symbolic of our country. It's ordinary guys from all parts of the country, who had been trained for their country, and they had gathered to raise their country's flags. It didn't matter who the photographer was. There were lots of photographers better than I was out there. I was privileged to be in a position to see it. I was just lucky…"32

Nul doute: cette photographie survivra longtemps à son photographe. Et sera exploitée pour bien d'autres causes, bonnes ou mauvaises. La rédaction du magazine spécialisé U.S. Camera l'a jadis décrite en une belle formule: "In a sense, in that moment, Rosenthal's camera recorded the soul of a nation." 33

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Lors des commémorations de 2005, une revue spécialisée a jugé utile de combiner la photo de Lou Lowery (noter le personnage au premier-plan) avec celle de Rosenthal, afin que l’autre photographe ne soit pas injustement oublié.

Notes de bas de page numériques

1 Heiferman, Marvin & Carole Kismaric, Talking Pictures: People Speak About the Photographs that Speak to Them (San Francisco: Chronicle Books, 1994). Ouvrage qui accompagnait l'exposition photographique Talking Pictures de l'International Center of Photography de New York. La dame qui témoigne s'appelle… Ginger Rogers !
2 « Quel regard le cinéma a-t-il sur l'Histoire ? », 4 novembre 2003, Espace Magnan, Nice.
3 On trouvera une bonne vision géographique de l'île et des combats qui s'y sont déroulés grâce aux nombreuses photos publiées dans le chapitre Black Sands, The Landings on Iwo Jima and Okinawa, pp. 556-565, in David Boyle, World War II - A Photographic History (New York: Barnes & Noble Books), 1998.
4 Dans la vaste bibliographie disponible sur la bataille d'Iwo Jima, on peut se contenter de la synthèse en français, Don Yoder, "Iwo Jima, le point de vue américain", et Horie, Yashikata, "Iwo Jima, le point de vue japonais", Historia Magazine Deuxième guerre mondiale, 1969, Taillandier, pp. 2381-2393 (ou fascicule n° 86). Textes initialement parus en langue anglaise (Londres : Purnell & Sons, 1966).
5 Au fil des années, la forte valeur symbolique des événements liés aux drapeaux hissés au sommet du Suribachi a généré d'innombrables enquêtes et recueils de témoignages. Tous les acteurs ont été identifiés, les survivants interrogés, les témoignages examinés à la loupe. L'ouvrage le plus complet (et le plus récent) est celui de Tedd Thomey, Immortal Images, a Personal History of Two Photographers and the Flag Raising on Iwo Jima, (Annapolis, Md : Naval Institute Press, 1996.) Jeune lieutenant du Corps des Marines, débarqué à Iwo Jima et blessé peu après le débarquement, Thomey, devenu journaliste et écrivain, s'est attaché, un demi-siècle plus tard, à rendre un hommage appuyé aux photographes et au cinéaste de l'événement.
6 On trouve une bonne reproduction de la photographie sur une page d'amateur consacrée vers 2001 au dernier survivant du groupe, Charles (Chuck) W. Lindberg, l'homme qui découpe sa silhouette sur le ciel. Consulter l'adrel suivante :
http://www.veteransenterprise.com/pages/mag_articles/win02_iwasthere.html
7 Signalons tout de même que Joe Rosenthal, qui au même moment se trouve dans un chaland de débarquement devant l'île, ne fait pas état de cette explosion de joie dans son témoignage publié par Collier's en 1955. En 2002, un ancien marin qui évoque ses souvenirs à bord d'un navire chargé de fournir l'appui-feu et le tir de fusées éclairantes au Marines à l'assaut du Suribachi, à 200 mètres de la plage et au pied du volcan, ne mentionne pas non plus cette grande rumeur. William E. Tucker, "Good night for Bogeys", Naval History, October 2002, Naval Institute, pp. 24-28, et la photo du bâtiment, l'U.S.S. Henry A. Wiley, tout près du Suribachi.
8 Au sommet, il avait tenté en vain de noter le nom des acteurs de la scène. Ils seront identifiés ultérieurement, par des enquêtes successives. L'identification et la position exactes des six personnages ne seront définitives qu'en avril 1947.
9 Dans une lettre pleine de tact adressée à la veuve de Genaust en juin 1945, le colonel du régiment rend hommage au disparu, évoque le film (qu'il n'a pas encore vu) et précise avec délicatesse que Genaust ne sera considéré comme killed in action que lorsque ses restes seront retrouvés et identifiés. La différence de classification entre KIA et MIA est spécifique aux armées des Etats-Unis, et sera souvent utilisée dans des conflits ultérieurs, notamment celui du Vietnam.
10 Ou téléphotographie. Radiophoto en américain. Le terme français couramment utilisé à l'époque est celui de "bélinogramme", du nom de l'appareil de transmission, le bélinographe, mis au point par Edouard Belin à la fin des années vingt.
11 Consulter les pages Internet http://www.iwojima.com/raising/raisingb.htm et http://www.iwojima.com/bond/index.htm qui sont l'une et l'autre de précieuses références iconographiques.
12 137.321.000 pour être précis. N° 929 à l'index philatélique Scott. United States Postal Service, Stamps & Stories, The Encyclopedia of U.S Stamps, Washington, 1980 edition.
13 Titre raccourci en Iwo Jima pour la distribution en France. La photo de Rosenthal est, bien entendu, reprise en illustration couleurs dans l'affiche française.
14 Pour une analyse du personnage et de sa mort, voir Jeanine Basinger, The World War II Combat Film, Anatomy of a Genre (Middletown, CT : Wesleyan University Press), 2003.
15 Avec des exceptions notables comme celle de Time (16 janvier 1950): "The plot has no more freshness or emotional tug than a military manual… armed with over age dialogue… Director Allan Dwan gets a patchwork that suggests a series of trailers intruding on some bang-up newsreel footage." Dans ce genre conventionnel, il a toutefois conservé une certaine qualité 55 ans plus tard. En France, il est disponible en DVD (Editions Montparnasse 1995 et Editions Atlas, Les grands films de guerre, 2002).
16 Peut-être est-il temps de rappeler ici que l'U.S. Marine Corps n'a pas d'équivalent direct en France. Il s'agit d'une puissante organisation militaire autonome, chargée principalement des missions d'assaut amphibies et embarquée à ce titre sur les navires de la marine. Les Marines, soldats à ne pas confondre avec les marins de l'U.S. Navy, ont un uniforme kaki, des grades comparables à ceux de l'U.S. Army, mais ont des liens étroits avec la marine du fait de leur rôle dans les opérations de débarquement et de la discipline qu'ils assurent à bord des bâtiments de guerre.
17 Oubliée, très endommagée, la sculpture a été retrouvée par un amateur éclairé. Restaurée, elle figure aujourd'hui en bonne place dans le musée flottant du porte-avions U.S.S. Intrepid amarré à un quai de New York.
18 The U.S. Marine Corps War Memorial et the Netherlands Carillon sont gérés par le National Park Service, U.S. Department of the Interior. [The Superintendent, George Washington Memorial Parkway, Turkey Run Park, McLean, VA 22101, Etats-Unis.]
19 En première page du New York Times, 31 mars 1955.
20 Jugement sévère, en avril 1955, d'une critique d'art, Charlotte Devree. Citée dans Marling, Karal Ann et John Wetenhall. Iwo Jima: Monuments, Memories and the American Hero. (Cambridge, Mass : Harvard University Press, 1991).
21 Une des dernières interventions publiques du sculpteur semble avoir été, à l'âge de 92 ans, une conférence au Marine Corps Historical Center le 16 février 1999, suivie le lendemain d'une intervention au National Park Service.
22 Seabee, pour Construction Battalion. Terme appliqué aux spécialistes du génie civil constitués en unités militaires pour construire bases, ports et terrains d'atterrissage sur les atolls et territoires conquis par les Américains dans le Pacifique. John Wayne, encore lui, a tenté de les immortaliser dans un médiocre film d'Edward Ludwig, The Fighting Seabees, 1944.
23 Le court film de Genaust a connu un regain de diffusion ces dernières années avec les CD-ROM encyclopédiques. Par exemple dans The Software Toolworks Multimedia Encyclopedia, Grolier Inc., dès 1992.
24 Rosenthal, Joe et W.C. Heinz. "The Picture that Will Live Forever." Collier's, 18 février 1955, 62-66.
25 Edgar-Pierre Jacobs, Le Secret de l'Espadon, dans le journal Tintin, en 1949. En album, aux éditions Le Lombard, Bruxelles, 1953. Planche de la page 75, dans les rééditions du tome II, 1957 et 1970. La case nous vaut une belle bourde commise en 1984 avec l'évocation du "fameux cliché du reporter américain Robert Cappa (sic) montrant des GI's plantant le drapeau étoilé sur l'île d'Iwô-Jima" ! (in Le Gallo Claude et Daniel Van Kerckhove, Le Monde d'Edgar P. Jacobs, (Bruxelles : Le Lombard, 1984), p. 81.
26 Dans la programmation de la NBC-TV "Sunday Showcase."
27 Film distribué en France en mai 1962 sous un titre plus explicite : Le Héros d'Iwo Jima. Critique narquoise des Cahiers du cinéma en juillet 1962 : « … au déserteur malgré lui, opposer le héros malgré lui. Malheureusement il a fallu que ce soit le wrong Mann qui réalise ce déjà maladroit scénario que le right aurait peut-être pu sauver. ». Les cinéphiles l'auront compris : The right Mann c'est bien sûr Anthony Mann.
28 Goodbye Darkness, A Memoir of the Pacific War, (Londres : Panther Books, réédition de 1985).
29 Time magazine, O'er the land of the Free, 3 juillet 1990.
30 Time Magazine, 9 novembre 1992. On notera que dans les deux cas, c'est l'image qui est convoquée, plus que l'événement : la photo de Robert Capa sur la plage de Normandie (juin 1944), celle de Rosenthal (février 1945). Militairement et symboliquement, la capitulation allemande ou la bataille d'Okinawa auraient pu tout aussi bien être évoquées.
31 Il a laissé un entretien enregistré au service historique de la marine américaine, dont on peut lire la transcription à l'adresse suivante: http://www.history.navy.mil/faqs/faq87-3l.htm
32 Rich Pedroncelli, « It Took Only a Second » Naval History, United States Naval Institute, January/February 1995, pp. 8-9.
33 Cité par Marianne Fulton, Eyes of Time, Photojournalism in America, (Boston: Little Brown, 1988). Fulton appartient au clan qui conteste la crédibilité de la photo et met injustement en cause la sincérité de Rosenthal.

Pour citer cet article

Jean-Pierre Dubois, « « Flags over Suribachi » Histoire et avatars d'une photographie mythique », paru dans Cycnos, Volume 21 n°2, mis en ligne le 13 octobre 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=355.

Auteurs

Jean-Pierre Dubois

Linguiste puis, tardivement, historien de formation, Jean-Pierre Dubois enseigne l'anglais à Nice au Lycée du Parc impérial et en B.T.S. de communication d'entreprise. Il a également enseigné le cinéma pendant une dizaine d'années dans la section A3/Cinéma et audio-visuel du même établissement. Il s'intéresse beaucoup aux représentations de l'Histoire, particulièrement celles de l'histoire contemporaine vue par la photographie et le cinéma, y compris le reflet des sociétés à travers les films de fiction et, accessoirement, la littérature. Très actif dans une association de ciné-clubs sur les "Balcons de la Côte d'Azur", autour de Vence, il n'oublie pas que la diversification a du bon: depuis quarante ans il a beaucoup écrit dans le domaine très spécialisé de l'histoire aéronautique. Au moment où ces lignes paraissent, il savoure le début d'une retraite qu'il souhaite longue… mais active.