Cycnos | Volume 21 n°2 Les Etats-Unis et la guerre. Les Etats-Unis en guerre - 

Daniel Royot  : 

The Last Stand : Le champ de bataille sur grand écran

Abstract

In American iconography and literature the myth of the Last Stand is part and parcel of an often desperate attachment to the integrity of one’s territory, be it national or personal. “To stand one’s ground” is a requisite in the initiation into citizenship among the heirs to Bunker Hill, Andrew Jackson’s victory over the British in the battle of New Orleans in 1815, the Alamo in 1836 and Little Big Horn in 1876. The ideal of “no retreat”, sometimes at the cost of one’s life, is exemplified in the most painful episodes of World War II. The Vietnam War marked a new phase in American society when the counterculture revisited etiological myths to negate the significance of history thus likened to a deceitful discourse. Two movies separated by three decades, They Died with their Boots on and Little Big Man, illustrate shifting attitudes toward Custer’s Last Stand, depending on Hollywood’s allegorical, often time-serving, treatment of contemporary issues.

Index

mots-clés : indiens au cinéma

keywords : Custer , Last Stand, Little Big Horn

Plan

Texte intégral

1L’antiaméricanisme étant devenu aujourd’hui une composante majeure de la culture française, l’américaniste est confronté à une nouvelle et parfois douloureuse alternative. S’il hurle avec les loups, il trouve facilement un écho favorable, si en revanche il persiste à rechercher une vérité certes fluctuante mais peu conforme aux stéréotypes hexagonaux, il ne répond pas aux attentes de lecteurs sous l’influence de médias tout acquis à la négation des valeurs d’outre-Atlantique. Les charges de Michael Moore sont plus de nature à satisfaire l’opinion que des commentaires nuancés sur la civilisation américaine. Après le best-seller consacré à “l’effroyable imposture” du 11 Septembre 2001, les sondages révélaient en 2003 qu’un bon tiers des Français souhaitaient la victoire de l’Irak de Saddam Hussein sur les Américains. On connaît dans notre folklore l’arrogant Chanteclerc qui croit réveiller le soleil à chaque aurore, le renard qui dédaigne les raisins auxquels il ne peut accéder, outre les déboires de la grenouille quand elle entend se faire aussi grosse que le bœuf.

2Dans l’iconographie des Etats-Unis figure le “Last Stand”. Résistance héroïque d’un groupe de combattants assiégés ou « dernier carré » voué au sacrifice pour protéger des compatriotes, les exemples ne manquent pas dans une mythologie séculaire. Il en va ainsi des miliciens minutemen de Lexington, de Bunker Hill où les Patriotes virent l’ennemi “dans le blanc des yeux” au cours de la Guerre d’Indépendance, de la victoire de la Nouvelle Orléans sur les Anglais en 1815 et de l’Alamo en 1836. La Guerre de Sécession a laissé le souvenir de Gettysburg, la Grande Guerre, celui de Bois Belleau. Pearl Harbor, la bataille des Ardennes, le choc de l’offensive du Têt au Vietnam, Mogadiscio en Somalie jalonnent une histoire plus récente. À en juger par l’actualité, cette liste n’est ni limitative ni close.

3L’histoire de France est plus discrète. Certes elle a retenu le mot de Cambronne à Waterloo où la garde meurt mais ne se rend pas. Rares sont cependant les mentions de la résistance héroïque de la Légion étrangère à Camerone au Mexique le 30 Avril 1863. 64 légionnaires y résistent pendant neuf heures à deux mille Mexicains au cours de la désastreuse campagne en faveur de Maximilien d’Autriche. Le siège de Belfort à la Guerre de 70 vaut au colonel Denfert-Rochereau l’emblème du lion pour sa belle défense. Le siège de Paris puis l’insurrection du 18 Mars 1871 et le nouveau siège par l’armée de Thiers traduisent a contrario les clivages sanglants de la société française. La bataille de Verdun en 1916 voit en revanche les troupes dirigées par Pétain résister aux attaques des Allemands dont les atrocités commises par les Uhlans en 1870 avaient épouvanté les populations. Durant dix mois, Verdun repousse l’invasion en causant de lourdes pertes à l’ennemi qui a sciemment bombardé la ville. Si, aujourd’hui, la tranchée de Douaumont où sont ensevelis nos soldats reste un haut lieu de la guerre, le site est déparé par la raréfaction progressive des baïonnettes émergeant de cette terre sacrée. Le tourisme de masse est passé par là. Dien Bien Phu ne semble pas recueillir dans la mémoire de la France l’hommage que méritent les combats désespérés d’un corps expéditionnaire privé en 1954 du moindre soutien aérien face à la puissance du Vietminh. Faut-il rappeler que l’ennemi est alors renforcé de conseillers français sur le terrain ?

4Cet aperçu comparatif préalable suggère l’écart qui sépare deux cultures du souvenir de plus en plus divergentes, d’autant que le « devoir de mémoire » si souvent proclamé chez nous succombe fréquemment à la religion de l’instantané où le moindre cabotin est qualifié de « légende » ou de « mythe ». Une fois ces réservés exprimées sur la validité hypothétique d’une vision comparative du “Last Stand”, il demeure que sa représentation filmique ne saurait être a priori mesurée à l’aune de son historicité. À travers le temps, les mêmes événements sont réinterprétés à la lumière de valeurs conjoncturelles. C’est pourquoi notre choix s’est porté d’emblée sur deux films retraçant la bataille de Little Big Horn (1876) où le Lieutenant Colonel George Armstrong Custer trouva la mort. L’orée de la Seconde Guerre mondiale, puis la Guerre du Vietnam servent ainsi de toile de fond à They Died with their Boots On (1941) et Little Big Man (1970).1

5Le mouvement vers l’Ouest s’est amplifié au terme de la Guerre de Sécession. La politique du Homestead lancée par Lincoln se traduit par un afflux de migrants vers des terres libres acquises à vil prix. Cette incursion massive sur le territoire indien s’accélère avec une nouvelle ruée vers l’or. Les filons présumés du Dakota donnent lieu à toute une littérature publicitaire sous l’égide des compagnies minières aux mains du capitalisme de l’est. En 1874 les prospecteurs se tournent vers les Black Hills occupées par les Sioux, pour qui elles sont une terre sacrée. Les troupes fédérales se chargent d’empêcher toute intrusion sur le territoire. L’autorité militaire entend démontrer l’inanité des rumeurs sur un Eldorado où les pépites se ramasseraient à la pelle. Cependant une mission confiée au Colonel George Armstrong Custer et 1200 hommes, militaires et scientifiques, conclut à l’existence de champs aurifères. Partant de Sioux City en Iowa des groupes de chercheurs d’or parviennent à leur but en trompant la vigilance de l’armée. Des vagues successives de mineurs rompent ensuite les barrages avec une frénésie entretenue par une presse naturellement avide de sensationnel. Se sachant désormais submergés, les représentants militaires du pouvoir fédéral entament des négociations avec les Sioux en Septembre 1875. Peine perdue, aucune concession territoriale n’est obtenue, aussi le champ est laissé libre aux prospecteurs, à leurs risques et périls.

6La situation ainsi créée ruine les plans de Washington, qui envisageait dès 1867 de rassembler dans les Black Hills plus de 50.000 Indiens des Grandes Plaines afin de les fixer sur des terres cultivables. Custer s’était alors illustré sous les ordres du général Philip Sheridan, commandant des troupes de l’Ouest. En Novembre 1868, il attaqua par surprise le camp de plusieurs centaines de Cheyennes et Arapahos dans la vallée de la Washita. Le chef Black Kettle et une centaine d’Indiens y perdirent la vie. Cette victoire décisive brisa momentanément la résistance des tribus des Grandes Plaines à la politique fédérale de regroupement dans des réserves.

7Quelque huit années plus tard les Sioux ressentent encore durement l’emprise du pouvoir blanc. Malgré les promesses, les secours en vivres et vêtements pour les déracinés des Black Hills se font attendre. Le chemin de fer de la Pacific Railroad empiète davantage sur les terrains de chasse. Des dizaines de milliers de prospecteurs occupent les lieux sacrés. Face à ce déferlement, nombreux sont les jeunes Indiens qui quittent les réserves pour rejoindre des bandes armées. Malgré la liberté accordée de chasser dans les plaines du nord, Sheridan impose aux fuyards de retourner dans leurs réserves au plus tard le 1er Février 1876. Deux chefs des Sioux Teton, Sitting Bull et Crazy Horse refusent d’obtempérer et rassemblent guerriers et armes sur la rivière Little Big Horn. D’ultimes tentatives pour éteindre la rébellion se soldent par un échec en mars. Dès lors le haut commandement envoie trois colonnes destinées à converger sur le quartier général ennemi. Le général George Crook se dirige vers le Nord depuis Fort Fetterman. le général Alfred Terry part vers l’ouest de Fort Lincoln, à côté de Bismark, le colonel Gibbon quitte Fort Ellis dans le Montana pour descendre la Yellowstone jusqu’à la Big Horn. À la mi-Juin Terry atteint le confluent de la Rosebud et de la Yellowstone sans avoir vu de Sioux. Des éclaireurs ont néanmoins signalé la présence de cavaliers indiens qui ont franchi la Rosebud en direction de la Little Big Horn. Terry réagit immédiatement en envoyant le colonel Custer, son déjà célèbre subordonné, au sud de la Rosebud, afin de les contourner et leur couper la route des Big Horn Mountains. À la tête du plus gros de la 7e cavalerie, Terry compte remonter la Big Horn jusqu'au camp des Indiens pour les prendre en étau. C’est compter sans la témérité de Custer “clad in buckskin trousers from the seams of which a large fringe was fluttering, red –topped boots, broad sombrero, large gauntlets, flowing hair and mounted on a spirited animal.”2

8Le sémillant et charismatique officier souffre encore de l’admonestation publique qu’il a essuyée de la part du Président Ulysses Grant pour avoir témoigné contre son frère dans une affaire de commerce illicite avec les Indiens. Défi à un pouvoir politique jugé corrompu? Mégalomanie narcissique entretenue par une presse à laquelle il livre quasi régulièrement ses impressions? Custer décide unilatéralement d’anticiper sur Terry en se dirigeant sur le camp des Sioux. La perspective d’en découdre lui-même avec Sitting Bull l’incite à diviser son détachement en deux colonnes sur les rives de la Little Big Horn le 25 juin 1876. Les premières escarmouches ont lieu à midi. Lorsque les éclaireurs annoncent que de nombreux guerriers fuient devant son groupe de 265 hommes, il donne l’ordre d’attaquer ce qu’il croit être leur refuge dans un village. En réalité il est tombé par mégarde près du lieu de rassemblement des 2500 guerriers de Sitting Bull et Crazy Horse qui restaient en alerte. À dix contre un le combat est inégal. En quelques heures, Custer et ses hommes sont abattus après une résistance héroïque du dernier carré. L’arrivée providentielle de Terry sauvera du même sort la colonne du major Reno vainement chargée de renforcer Custer.

9Dans l’histoire des guerres indiennes, la victoire de Little Big Horn demeure un fait marquant du kriegspiel indien. Amère victoire cependant. Repoussés à l’est vers la Tongue River au cours de l’été, les Sioux commettent l’erreur de dévoiler leurs positions en attaquant un convoi à destination des troupes de Terry. Rapidement encerclés, 3000 guerriers se rendent le 31 Octobre 1876. Si quelques bandes armées circulent encore dans les collines, l’approche de l’hiver incite la majorité à renoncer au combat et à rejoindre les réserves. Sitting Bull passera au Canada et y restera jusqu’en 1881 avant de demander grâce au gouvernement américain. La 7e cavalerie a ainsi perdu une bataille mais gagné la guerre.

10Sans doute tributaire d’un nouvel engouement pour les westerns de série B à la Libération, le titre français plutôt racoleur “La Charge fantastique” trahit l’intention initiale de They Died With Their Boots On sorti dès 1941. Ce film en noir et blanc réalisé par Raoul Walsh a pour stars Errol Flynn et Olivia De Havilland, qui formeront pour la dernière fois le couple déjà célèbre au travers de nombreuses productions, dont Robin des Bois. La distribution est complétée par Arthur Kennedy dans le rôle de Sharp, d’abord instructeur à West Point puis tenancier de saloon et trafiquant d’armes en terre indienne. Anthony Quinn prête son hâle mexicain au personnage de Crazy Horse, tandis que le corpulent Sidney Greenstreet est le général Winfield Scott. Nul doute que le film soit indissociable de l’atmosphère qui règne aux Etats-Unis en 1941. Après une longue période d’hésitation marquée par le débat entre isolationnisme et interventionnisme pendant la campagne présidentielle de 1940, Roosevelt a obtenu l’abrogation du Neutrality Act qui engage encore davantage l’Amérique aux côtés des Anglais face à la France de Vichy, l’Espagne de Franco et l’Italie de Mussolini. La collusion entre communisme et nazisme concrétisée par le pacte germano-soviétique a ébranlé les pacifistes. Aussi l’esprit de consensus flotte-t-il dorénavant sur une Amérique déterminée à entreprendre une croisade contre le Troisième Reich et les forces de l’Axe.

11They Died With Their Boots On nous présente la vie de Custer sous la forme d’un Bildungsroman qui se termine en tragédie. Arrivé en conquérant à West Point, il porte un uniforme chamarré d’opérette avant d’être la victime d’un practical joke de Sharp, qui l’installe dans l’appartement du commandant des cadets. Le destin épique du jeune officier est souligné par le tableau majestueux de Joachim Murat qui l’accompagne. Hormis sa prestance légendaire, le beau-frère de Napoléon gagna ses titres de gloire comme roi de Naples. Contraint d’abandonner son royaume, il tenta de le reconquérir, mais, pris au Pizzo, il fut fusillé. Image prémonitoire du destin tragique de Custer? La configuration dramatique des éléments biographiques accentue progressivement l’aspect rebelle et inspiré du cadet de West Point. Menacé de renvoi pour son indiscipline, il prend le colonel Sheridan à témoin, déclarant qu’il ignorait qu’on pouvait être exclu d’une école militaire pour s‘être battu.

12À la veille de la Guerre de Sécession le choix du camp offert aux jeunes promus met en évidence la primauté de la carrière militaire sur les calculs politiques. Piètre élève mais cavalier hors pair, Custer se retrouve dans le camp de l’Union au sein de l’état-major à Washington. Après une rencontre inopinée avec le commandant en chef Winfield Scott qu’il séduit par sa faconde, il provoque un incident pour ensuite s’emparer du cheval de son supérieur et participer à la bataille de Manassas en Virginie. Porté par la fougue qui caractérise le jeu d’Errol Flynn, Custer ne quitte plus cette figure d’aventurier que lui confère Walsh. Tête brûlée, grand buveur et héros subversif de la bataille de Bull Run, il mérite à la fois le peloton d’exécution pour insubordination et une médaille pour ses faits d’armes. Hanover, Cedar Creek et Appomatox. Les victoires jalonnent le parcours de ce meneur d’hommes à la longue chevelure romantique, plus préoccupé par la gloire que par sa carrière.

13Errol Flynn tire le personnage vers l’image de l’insoumis génial et providentiel. Ce seigneur de la guerre s’ennuie une fois l’Union victorieuse. Il résiste aux tentatives du corrupteur sous les traits de Sharp quand ce vieil ennemi vient lui proposer de spéculer sur les terres indiennes de l’Ouest. C’est sa femme Libby, sous les traits de Olivia De Havilland, qui fait personnellement appel à Scott pour lui offrir un commandement dans le 7e cavalerie aux prises avec la résistance indienne dans les Grandes Plaines. Le film de guerre bascule alors dans le western. Nommé Lieutenant Colonel à Fort Lincoln, Custer est accompagné par Libby sur la route du Dakota, quand leur convoi est attaqué par les Sioux de Crazy Horse. Vainqueur en combat singulier de leur chef, Custer le protège du lynchage tout en le faisant prisonnier. C’est le début d’une ascèse qui purifie le héros de ses fautes passées. Il rétablit la discipline dans les rangs de soldats avilis par l’alcool, ferme le saloon de Sharp, témoigne son respect pour les vertus équestres des Sioux et leur sens de l’honneur. Crazy Horse demande à Long Hair de laisser son peuple vivre dans les Black Hills.

14Devenu redresseur de torts, Custer est en proie aux agissements de Taipe, Commissaire du gouvernement et de ses affidés comme Sharp qui lui tendent des pièges. Ainsi, ils enivrent la garnison avant un défilé militaire. Menacé de cour martiale pour entrave à l’action du commissaire, Custer plaide à Washington la cause des Indiens et celle des migrants en danger. On ne saurait dans le film vilipender un président des Etats-Unis en 1941 à l’heure où Roosevelt s’exprime sur les libertés que défend le pays. Plus velléitaire que cupide, le Grant de Walsh conserve à Custer son commandement.

15Le héros sacrificiel sait que son destin est scellé. La scène de beuverie avec Sharp donne sa dimension fatale à la bataille de Little Big Horn qui se profile. À Sharp qui fait passer la richesse avant la gloire, Custer oppose l’abnégation rédemptrice. La scène intimiste qui suit renforce le sentiment de fatalité quand Custer lit subrepticement dans le journal intime de Libby que sa fin est proche. Aux adieux pathétiques succède une séquence où Sitting Bull et Crazy Horse tiennent un conseil de guerre. Walsh écarte toute interprétation qui conduirait à reconnaître l’erreur tactique de Custer. Certes il est pris au piège de l’alliance entre Sioux, Arapahos et Cheyennes. Mais sa décision de suivre la Little Big Horn est dictée par sa volonté de résister de front à l’attaque, sachant que Crook a été repoussé et que Terry n’est pas encore en mesure d’affronter la coalition indienne. Afin de rendre plus spectaculaire la mort héroïque des combattants de la 7e cavalerie, on les voit un à un transpercés par des flèches. La vérité historique est quelque peu différente. Les Indiens firent abondamment usage de leurs armes à feu, d’autant que, contrairement à l’armée américaine, ils tiraient en restant en selle et non depuis la position debout, à genoux ou couchée.

16Adapté du roman éponyme de Thomas Berger, publié en 1963, Little Big Man est réalisé par Arthur Penn en 1969. Cette évocation burlesque de l’Ouest mythique réunit nombre d’éléments historiques de la Frontière sur plusieurs décennies, jusqu’à la bataille de Little Big Horn. Sous la forme d’une autobiographie recueillie par un historien farfelu, le récit de Jack Crabb, pensionnaire d’une maison de retraite à 113 ans, est jalonné par sa double expérience blanche et indienne de la Frontière. Capturé par les Cheyennes dans son jeune âge, il a été adopté par le vénérable chef Old Lodge Skins. Sa vie ne sera plus dès lors qu’une suite de va- et-vient entre deux mondes que tout oppose. Son parcours picaresque traverse l’Ouest mythique avant sa rencontre avec Custer et sa présence à la bataille de Little Big Horn. Comme le roman, le film reste indissociable de l’esprit des Sixties, non sans d’ailleurs rappeler ici et là le loufoque du Catch 22 de Joseph Heller. Dans l’atmosphère qui entoure la Guerre du Vietnam et les luttes pour les droits civiques, la critique de l’establishment s’illustre ici dans la caricature du pouvoir militaire, la reconnaissance des minorités ethniques, la conscience de l’émergence du Red Power et du nouvel activisme indien. L’Histoire elle-même est remise en cause, sachant que la prétention à l’objectivité constitue un leurre dans le discours post-moderne qu’alimente le Nouveau Journalisme de Norman Mailer et Tom Wolfe.

17Face à l’anti-héros Jack Crabb, alias Little Big Man chez les Cheyennes, le caricatural George Armstrong n’est qu‘un Don Quichotte dérisoire. Son idéal chevaleresque s’associe à sa cruauté lorsqu’il attaque le village indien à Washita, à l’aube en plein hiver. Si son sens de l’honneur s’oppose aux spéculateurs, il participe cependant de ce que George Lukacs appelle « l’idéalisme abstrait ». Quand la réalité n’est pas à la hauteur de ses rêves, il attribue ses échecs à quelque conspiration. Enfermé dans sa folie meurtrière il n’entend même plus les insultes que profère Crabb contre lui. Le boy general est incapable d’atteindre la maturité et de recevoir les leçons de l’expérience. Trait satirique significatif, il perd avec l’âge les longues boucles blondes qui ont fait sa réputation de condottiere de l’Ouest.

18La bataille de Little Big Horn est vue en abyme avec la distance ironique du fabuliste. Juché sur un rocher, le muletier Jack Crabb, apparaît en vagabond hirsute et cynique auquel Custer a refusé un emploi d’éclaireur tant il se méfie de son appartenance au monde indien. Partagé entre son allégeance à la tribu de Old Lodge Skins et sa compassion pour les centaines de militaires voués à la mort, Crabb incarne le principe de réalité face à un paranoïaque. Si les éléments historiques sont repris avec une fidélité acceptable, les motivations de Custer relèvent ici du délire hilarant que traduit la paralogique imaginée par Thomas Berger. Ses actes de démence se multiplient en forme de gags. Il se gargarise bruyamment et crache par inadvertance sur la botte d’un subordonné. Accusé d’être impétueux, il se croit la victime de Grant qui lui barre la route de la Maison-Blanche. Afin d’épargner des vies humaines, Crabb le dissuade de se diriger vers le village, mais postulant que son interlocuteur est un traître qui l’induit en erreur, Custer maintient sa décision d’y aller en s’imaginant l’auteur d’un coup de génie. Bientôt isolé de ses hommes sur le champ de bataille, il se livre à un soliloque risible en confondant Crabb avec Grant, et sombre dans la folie avant d’être transpercé d’une flèche dans le dos. Pour avoir sous-estimé la valeur des combattants sioux, quand il se sent perdu, il accuse ses adversaires d’avoir ruiné ses rêves de gloire.

19Aussi éloigné du panégyrique de They Died With Their Boots On que du ridicule de Little Big Man, le mythe de Custer nourrit la controverse depuis plus d’un siècle. Témoins contemporains et historiens ont émis des hypothèses contradictoires parfois corroborées par des Indiens survivants du champ de bataille.3

20Le défaut de communication entre chefs de détachement est à prendre en compte. Les dissensions entre officiers comme Gibbon, Reno, Benteen et Custer ont conduit à une dispersion des efforts rapidement exploitée par la coalition de tribus embusquées dans des villages en apparence désertés. Custer aurait peut-être accéléré sa marche pour devancer Gibbon et recueillir les honneurs de la guerre. L’attaque sur le village pouvait être une diversion par laquelle Custer aurait incité les guerriers sioux à quitter leurs positions pour défendre femmes et enfants.

21Certes la 7e Cavalerie était habituée à la stratégie de la guérilla, qui n’est en somme que l’art de tirer dans le dos de l’adversaire. Mais la fatigue accumulée par des jours de recherche fut aussi fatale à des soldats aguerris mais mal approvisionnés. Les guides Crows étaient-ils fiables? Adversaires héréditaires des Sioux, ils ont pu sauver leur peau en facilitant la débâcle de Custer. Frank Grouard, métis franco-indien peut-être d’origine polynésienne et chef éclaireur de Crook a-t-il joué le double jeu en se faisant passer pour un lâche incapable de réagir, alors qu’il connaissait bien Crazy Horse? Sans doute Reno et Gibbon ont-ils temporisé par prudence excessive au lieu de voler au secours de la colonne de Custer écrasée par le nombre. En outre, il n’est nullement prouvé qu’il y eut une résistance organisée. Les Indiens étaient munis du Winchester 73 et du Henry 44, tous deux à répétition, alors que la 7e Cavalerie ne disposait que de Springfields à un coup, impossibles à recharger tant l’ennemi était proche. Le suicide boys des Sioux Lakotas précédèrent les adultes en engageant le combat corps à corps. Réduits à sortir leurs colt calibre 45, les hommes de Custer furent vite submergés par une multitude d’Indiens qui manièrent le tomahawk. Les récits des Cheyenne de Wooden Leg tendent à démontrer que, pris dans la fusillade, les Américains tirèrent au hasard et s’entretuèrent. Dans la débandade, ce fut chacun pour soi. On aurait tout donné pour un cheval. Certains furent pris en croupe par leurs camarades, d’autres coururent après des chevaux emballés. Beaucoup de soldats qui se précipitaient à pied vers la rivière furent abattus, mutilés et scalpés. Seul un groupe d’officiers resta autour de Custer sur un tertre avant d’être criblé de balles comme son chef.

22En fin d’après-midi le site était jonché de corps. Malgré les ordres de Sitting Bull interdisant le pillage, des femmes dépouillèrent tous les cadavres. Elles surprirent un blessé à l’agonie et le poignardèrent quand il se débattit. Le Sioux Iron Hawk relata l’épisode en trouvant la scène particulièrement amusante. D’autres squaws terminèrent le travail entrepris par les guerriers en dépeçant les corps avec haches et couteaux pour venger leurs morts. Plus curieux : les Cheyennes avaient eu des rapports aussi conflictuels qu’amicaux avec Custer selon Kate Bighead qui a témoigné sur l’aura de Long Hair auprès des femmes de sa tribu. 4 Des rumeurs persistantes lui attribuèrent même des relations amoureuses qui se soldèrent par une cérémonie de mariage. Deux femmes Cheyennes auraient reconnu son cadavre au soir de Little Big Horn et lui auraient percé les oreilles avec une alène afin qu’il entende le grand Esprit et promette de ne plus combattre leur peuple.5

23La bataille n’avait duré en réalité qu’une quarantaine de minutes. Le capitaine Godfrey, qui était sous les ordres de Reno, arriva sur les lieux trois jours plus tard pour ensevelir les morts. La plupart d’entre eux avaient été scalpés, sauf Custer, qui avait reçu une balle dans la tête et une autre dans la poitrine. Il avait été assis complètement nu, calé entre deux cadavres. Selon James Welch et Paul Stekler, il est absurde de penser que les Cheyennes l’auraient épargné par égard pour un chef redouté. Custer s’était en outre fait couper les cheveux à Fort Lincoln auparavant, ce qui rendait le scalp moins tentant. En revanche son neveu Tom fut éviscéré et affreusement mutilé. On ne le reconnut que grâce à ses tatouages du drapeau américain et de la déesse de la liberté Columbia. Si White Bull, neveu de Sitting Bull, revendiqua d’avoir lui-même tué George Armstrong Custer, le Cheyenne Medecine Bear assura qu’il avait porté les premiers coups. À l’évidence, Custer aurait-il survécu ne serait-ce que quelques minutes à ses blessures, qu’il aurait été achevé par nombre d’Indiens.

24Les deux facettes filmiques d’un même événement tragique révèlent à trois décennies de distance une dialectique de la violence qui serait en somme la Némésis des valeurs de l’Amérique. Dans The Legacy of Conquest: The Unbroken Past of the American West, Patricia Nelson Limerick place la notion de conquête dans un contexte pluraliste et multiculturel. Luttes entre les nations indiennes pour le pouvoir, Pax Hispanica depuis Cortes jusqu’à l’indépendance mexicaine, mouvement vers l’Ouest et Frontière aux Etats-Unis. Ces phases de l’Histoire ne se conçoivent que dans l’acceptation du risque, entre individualisme acharné et abnégation.

25The Last Stand est dans la mythologie américaine un échec cuisant en même temps qu’une source d’enseignements. Héroïque ou paranoïaque, Custer participe d’une histoire de la migration qui le dépasse avec son cortège de prospecteurs, de pionniers venus d’Europe, de politiciens véreux. Le devoir de maintenir ses positions et de refuser toute retraite est vu comme le gage de la dignité d’un peuple, perçue au travers de son armée. Cependant le massacre de Little Big Horn a trouvé de nombreuses explications contradictoires qu’illustrent sommairement They Died With Their Boots On et Little Big Man. Chaque génération d’Américains a sa propre idée sur le Last Stand. Mais elle ne remet pas en cause l’attachement aux valeurs de liberté. La violence est ainsi génératrice de vérité par effet cathartique. Conduite à l’extrême elle révèle les ressources du peuple et le galvanise en 1941. Elle dévoile dans Little Big Man le danger du pouvoir et l’aveuglement sur les autres. Dans les deux cas, l’Amérique ne saurait jamais se dispenser d’une nécessaire et douloureuse mise à l’épreuve pour exister.

Notes de bas de page numériques

1 They Died With Their Boots On (La charge fantastique), Warner Bros, 1941, réalisé par Raoul Walsh. Errol Flynn joue le rôle de Custer. Little Big Man (Little Big Man ou les extravagantes aventures d’un visage pâle), 2Oth Century Fox, 1970, réalisé par Arthur Penn. Dustin Hoffman est Jack Crabb, Richard Mulligan incarne Custer.
2 Ray Billington, Westward Expansion, New York : Macmillan, 1967, p. 668.
3 Dans l’abondante littérature sur Little Big Horn, on retiendra Evan S. Connell, Son of the Morning Star, Custer and the Little Big Horn (New York : HarperCollins, 1984), James Welch, Paul Stekler, Killing Custer (New York: Penguin Books, 1994), Charles M. Robinson, A Good Year to Die (University of Oklahoma Press , 1995).
4 Welch, Stekler, p. 173.
5 Ibid., p. 172.

Pour citer cet article

Daniel Royot, « The Last Stand : Le champ de bataille sur grand écran », paru dans Cycnos, Volume 21 n°2, mis en ligne le 15 octobre 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=352.


Auteurs

Daniel Royot