Cycnos | Volume 21 n°2 Les Etats-Unis et la guerre. Les Etats-Unis en guerre - 

Introduction

Texte intégral

1Cycnos n’étant ni un outil d’analyse politique ni un magazine d’information, on comprendra que les études qui suivent n’aient pas l’ambition d’exposer, et moins encore d’expliquer, les ressorts et les aléas de la politique américaine en temps de guerre. La complexité de la tâche dépasserait les limites de quelque revue que ce soit. Et l’on sait en outre que Cycnos n’a pas vocation polémique.

2Lorsqu’a germé le projet d’analyser l’attitude des Etats-Unis par rapport à la guerre (face à la guerre et en guerre), l’idée était essentiellement d’organiser une réflexion permettant d’évoquer, et, si possible, d’illustrer, divers aspects (divers et multiples, mais non exclusifs) de l’attitude américaine dans le passé, et éventuellement, dans le présent. Encore faut-il préciser que lorsque le projet est venu à jour la guerre en Irak n’était pas encore déclenchée, et que divers incidents ont retardé la publication du numéro. Mais répétons que le but initial de ce numéro de Cycnos n’était pas de « coller » à la réalité. Toute réflexion sérieuse exige de la distance par rapport à son objet. D’autant que le travail qui se profilait entendait inclure aussi bien certains aspects de la mythologie américaine que les représentations qui pouvaient être faites de cette mythologie, comme de la réalité elle-même. C’est par exemple ce qui explique la part faite aux images et au cinéma, comme du reste à l’incursion dans la littérature.

3Il s’agissait essentiellement de travailler sur la médiatisation, la représentation. Deux articles nous ramènent à la réalité, celui d’Anne Debray concernant le vote des femmes vis-à -vis des crédits de guerre à la chambre des Représentants et celui de Françoise Clary, qui porte sur l’intégration des Noirs dans l’armée américaine.

4Mais dans l’ensemble c’est bien de médiation qu’il est question : comment les Américains ont-ils, au cours de leur histoire, vécu et mis en scène puis en mémoire, comment ont-ils éventuellement rejoué leurs guerres et qu’en ont-ils retenu ? Daniel Royot et Jean-Pierre Dubois évoquent deux des ‘vignettes’ les plus marquantes de l’histoire américaine: la mort empanachée (du moins représentée comme telle) de Custer et le lever du drapeau américain sur l’île de Suribachi. Naissance des mythes. Et, quand la réalité dérange, reste alors la possibilité, la nécessité peut-être, de se retrouver, de se rassembler, dans cette mythologie qui construit, et qui, une fois construite, légitime les nations. Double jeu : celui qui élabore, qui cimente, puis celui qui institue. Ainsi la statue en bronze pérennise-t-elle souvent la photographie qui la précède. Et dès lors tout monument qui s’écarte de la représentation d’origine ne peut que constituer une déviance. Ainsi a-t-on corrigé le ‘Mur’, monument aux morts du Vietnam, simple fente, blessure non cicatrisée, tranchée honteuse dans la terre, par un ‘vrai’ monument, bien visible, bien tangible, fidèle au mythe.

5La majorité du recueil travaille sur les images, celles du débarquement de 1944, au travers desquelles, une fois posée la question fondamentale “Comment rendre compte de la réalité de la guerre ?”, Jacques Lefebvre fait ressortir avec minutie cette oscillation constante entre le réel et l’imaginé, ou celles de la guerre du Vietnam (André Muraire, Jacques Dissard), qui, après avoir remis en cause, semblait-il, les représentations classiques de la guerre, ont fait l’objet de récupérations que l’on aurait cru inconcevables, mais qui ont été d’autant mieux acceptées qu’elles permettaient de transformer un échec en ‘noble cause’. D’où la question une nouvelle fois posée, par Nathalie Dupont: “Y a-t-il une nouvelle façon de filmer la guerre ?” Question à laquelle Yann Roblou répond en montrant toutes les stratégies utilisées pour… occulter la réalité.

6Nous avons enfin décidé d’inclure dans ce recueil un élément littéraire non négligeable, qui participe au fond de la même problématique : réflexion de William D. Ehrhart sur les non dits d’une guerre volontiers occultée elle aussi, tout simplement parce qu’elle semblait ne pas poser de problèmes: la guerre de Corée. Poète, écrivain, ancien Marine blessé au Vietnam, et désormais pacifiste militant, Ehrhart s’est attaché à analyser la poésie des quelques ‘poètes-soldats’ qui l’ont précédé, mais en Corée, pour constater qu’une fois encore, et contrairement à l’épisode vietnamien, l’expérience de cette guerre n’a pas laissé de traces majeures dans la poésie américaine, au point que l’on ne saurait parler de ‘Korean generation’ alors que l’on parle volontiers de ‘Vietnam generation’.

7Ce recueil constitue donc une somme originale, qui utilise les outils de spécialités diverses pour dessiner une continuité dans la politique américaine, et qui, on l’espère, pourra permettre de mieux évaluer à quel point, ‘propre’ ou ‘sale’, la guerre et la mise en scène de la guerre, font appel à des éléments d’une réalité américaine qui doit moins à la tradition révolutionnaire originelle qu’à la conception d’une ‘destinée manifeste’ née, et ce n’est pas le fruit du hasard, au milieu du XIXème siècle, au grand moment d’un expansionnisme qu’elle entend justifier, ‘destinée’ posée comme un postulat, et qui dès lors autorise tous les espoirs et s’accommode de tous les travestissements.

Pour citer cet article

« Introduction », paru dans Cycnos, Volume 21 n°2, mis en ligne le 12 octobre 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=345.


Directeurs de la publication

André Muraire

Université de Nice