Cycnos | Volume 23 n°1 Le Qualitatif - 

Alain Deschamps  : 

Forme schématique des prédicats

Remarques sur quelques verbes de déplacement

Abstract

The aim of this paper is to offer a tentative formal representation of a few directional verbs (come and go, aller and venir) whose endpoint or starting point identifies with the deictic centre. The postulated abstract form of theses predicates is based on several parameters including: the original system of coordinates, endpoints or starting points, homogeneous or heterogeneous trajectories, boundaries or discontinuities. The basic abstract representation and the variation of these parameters should account for the various patterns in which these verbs are found (primarily when complemented by prepositions or by non-finite clauses).

Plan

Texte intégral

1Cette étude s’intègre dans une réflexion sur les prédicats et la forme invariante abstraite (ou forme schématique) qu’on peut leur attribuer dans le cadre théorique de la T.O.E (théorie des opérations énonciatives d’Antoine Culioli). Le prédicat est vu comme un marqueur de relation à l’intérieur d’un système dynamique, ce qui suppose qu’on puisse construire un double système de coordonnées afin d’établir une relation entre deux points ou entre plusieurs instants de la classe des instants. Appliquée d’abord à la série de verbes promise / threaten et promettre / menacer1, cette tentative de formalisation des prédicats s’est poursuivie avec une réflexion sur les verbes causatifs2 et les verbes de dire3. Dans le travail présenté ici, il s’agit de prendre en compte quelques propriétés des verbes de déplacement afin d’en déterminer les paramètres fondamentaux susceptibles de permettre un début de formalisation.

2Le prétexte immédiat en est la remarquable thèse d’état sur travaux de Philippe Bourdin sur les verbes de déplacement qui inclut près de 25 articles qui portent sur les verbes de déplacement dans les langues les plus diverses, sur la grammaticalisation qu’ils induisent souvent, et sur le traitement d’aller et venir, de come et go, dans un série d’études récentes très fouillées sur cette série de verbes. Un des problèmes posés par Bourdin est celui du modèle de représentation et notamment de la place du paramètre spatial et du repérage déictique. On y retrouve une représentation qui inclut un trajet (homogène ou non) avec un point origine et un point d’aboutissement et un vecteur de déplacement, un des deux points étant repéré à partir des coordonnées déictiques initiales (Sit0 dans les notations de la TOE). Cette représentation des verbes de déplacement peut être symbolisée ainsi :

shcéma1

3d’un côté un repérage déictique qui définit, selon le type de prédicat, soit un point origine, soit un point d’aboutissement, de l’autre un trajet dont le point de départ (pour go ou aller) ou le point d’arrivée (pour come ou venir) est défini déictiquement dans une suite de repérages dont le point de départ est la situation d’énonciation (Sit0).

4La primarité du spatial, également mise en avant par Bourdin est déjà présente dans les deux articles très complets de M¬L. Groussier4 souvent cités par Bourdin. Elle écrit notamment :

Nous placerons en tête de notre étude de come et go leurs emplois en tant que verbes de déplacement. La justification de cette démarche réside, selon nous, dans le caractère primaire des repérages spatiaux par rapport aux autres types de repérage. [Groussier, 1978a, 26]

5Ce qui rejoint son hypothèse de départ :

Nous nous proposons de montrer que les principales occurrences de come et go en anglais contemporain peuvent être analysés de telle manière qu’il apparaît que :
1) le sens de ces deux verbes en tant que verbes de déplacement est réductible à un nombre très limité de traits ;
2) les sens dérivés sont exclusivement issus du sens spatial qui apparaît ainsi bien comme étant le sens de base. [Groussier, 1978a, 22] 

6Cette conception se retrouve dans son analyse des valeurs non-spatiales de go et de come.

Nous nous proposons de montrer que notre analyse du sens spatial de come et de go peut être utilisé pour expliquer les autres emplois. [Groussier, 1978b, 33] 

7ce qui va motiver sa représentation de go :

Il nous a alors semblé que la seule explication résidait dans le fait que, dans son sens primaire, go exprime un processus défini par son point de départ. [Groussier, 1978b, 48] 

8et de come, dont elle explique les sens dérivés par un trait issu du spatial :

Conclusion : de cet examen des types de procès exprimés par come dans ses emplois secondaires, on peut tirer une première conclusion : c’est que le trait du sens de base qui a été retenu et développé est le caractère essentiellement perfectif du processus de déplacement que désigne come. [Groussier, 1978b, 36] 

9Pour venir, Bourdin fait une analyse assez proche :

On tiendra pour axiomatique que le sémantisme primitif de venir comporte une composante spatiale qui est activée notamment lorsqu’il est l’unique élément de l’énoncé : dans une injonction comme Venez !, venir ne saurait référer à autre chose qu’à un déplacement dans l’espace5.

10L’hypothèse de la primarité du spatial n’est, au contraire, pas retenue par Daniel Lebaud qui propose pour venir la forme schématique suivante6 :

Venir semble donc marquer qu’à partir d’un repère origine correspondant à la construction ou à la localisation contingente de S [sujet du verbe venir] s’opère le centrage nécessaire de S ou à la détermination de sa localisation comme nécessaire à travers la mise en relation de S à un repère de référence, le terme S étant dépourvu de toute agentivité relativement à l’assignation de ce repère de référence.

11Ces trois auteurs sont cependant d’accord pour considérer que ces verbes imposent un repérage déictique, qui s’appuie, pour Philippe Bourdin,  sur la double orientation du temps, prise en compte notamment sur la base des travaux de Gustave Guillaume :

The “two-metaphor” hypothesis holds that languages confer grammatical sanction on two distinct conceptualisations of time: one in which ego is moving forward in the direction of a point situated in the future and another in which time “coming” from the future is passing by a stationary ego and flowing away into the past.7

12Antoine Culioli donne de ce système la représentation suivante8 :

Je me contenterai de reprendre ce que j’ai mentionné plus haut sur avant : d’un côté, l’on a une orientation liée au paramètre T, qui concerne ce qui est à-venir (et qui advient), de l’autre, l’orientation liée au paramètre S, orientation qui concerne l’en-cours et qui va à la rencontre de l’à-venir (cf allemand Gegenwart, et anglais henceforth ou henceforward). On obtient donc pour un Enonciateur-origine S     T (les orientations des flèches sont arbitraires. Un Japonais orientera plutôt de façon inversée ; tout dépend des conventions liées, par exemple à l’écriture).

Ramenons tout cela à un diagramme simple à appréhender, qui, le cas échéant, pourrait être récupéré lors d’un raisonnement formel exigeant. On obtient donc pour je viens d’apprendre :

Image1

13Indépendamment du problème du spatial, une autre question qui se pose est celle de l’homogénéité du parcours et donc du caractère borné ou non-borné du trajet ainsi défini. Pour Bourdin, l’homogénéité est à la base de la représentation de venir qui se différencie sur ce point d’autres prédicats comme arriver.

C’est précisément parce qu’ils proposent du trajet une image homogène ‘d’un seul tenant’, rétive à tout découpage comme à toute relégation d’un tronçon particulier au stade du préconstruit que des verbes comme venir ou come sont aptes à fonctionner sur le mode du compact, du notionnel […]9.
Avec arriver, le déplacement en tant que tel tient du préconstruit, si bien que l’on peut parler d’acquis cinétique.10
Nombreuses sont les langues à utiliser des lexèmes distincts pour décrire, d’une part un trajet dont la cible est identifiée au centre déictique (l0) et pour référer d’autre part à cette phase terminale11.

14Ces représentations plus ou moins convergentes amènent à se poser un certain nombre de questions qui portent sur :

  • la primarité du spatial,

  • l’homogénéité ou hétérogénéité du parcours défini plus haut,

  • l’introduction de discontinuités (notamment de bornes fermées),

  • l’orientation et la définition du trajet,

  • la possibilité de bifurquer c’est-à-dire de construire une altérité,

  • la fréquence des emplois proches de ceux d’auxiliaires que peuvent prendre les verbes de déplacement.

15Il s’agit en examinant ces différents points d’essayer de proposer pour chacun de ces prédicats une représentation abstraite définitoire ou forme schématique12, susceptible d’en expliquer les différents emplois sans recourir à une définition en termes de valeurs primaires et de valeurs dérivées (emplois métaphoriques ou figurés). Ceci n’implique nullement qu’on puisse envisager une prévisibilité des emplois, ni que leur évolution soit à écarter. Il faut faire le tour de ce qu’on trouve et pouvoir en rendre compte sans considérer que les divers emplois vont de soi.

16La représentation donnée plus haut, qui repose sur un trajet entre deux points et sur le repérage déictique d’un de ces deux points, a des implications sur certains paramètres liés à la définition retenue.

17Les verbes itifs (liés au départ) ont pour unique point déterminé le point origine, le point d’arrivée n’est pas déterminé et, de ce fait, le trajet est bifurcable même si on peut construire un point visé en particulier. Cette propriété fait qu’en anglais et en français les formes en be going to ou en aller + infinitif vont être compatibles avec des valeurs de futur proche (toujours susceptibles de ne pas être validées) quand ces prédicats sont suivis d’une forme non finie.

18A l’inverse, quand c’est le point d’arrivée qui est repéré déictiquement, le trajet n’est pas bifurcable même si le point origine n’est pas déterminé. On a donc un seul trajet possible d’où le caractère nécessaire des valeurs construites dans certains emplois de come ou de venir. Par certains côtés, on va retrouver là des paramètres du modèle de bifurcation mis en avant pour le traitement des auxiliaires modaux de l’anglais13.

19Une modification de cette représentation est envisageable, fondée sur un seul point, relié aux coordonnées énonciatives, et sur un vecteur dont le point déterminé construit soit l’origine, soit l’aboutissement ; le deuxième point n’est pas vraiment inhérent à la forme schématique mais peut être construit par ailleurs.

20L’homogénéité du trajet ainsi défini (équivalence de tous les points) constitue l’autre paramètre définitoire intégré dans la représentation proposée (sauf pour go). Ceci implique que l’hétérogénéité, c’est-à-dire la construction de discontinuités, si elle ne relève pas de la forme schématique même du prédicat va dépendre de l’emploi de divers marqueurs d’opérations susceptibles de délimiter des espaces fermés à l’origine ou au point d’aboutissement du trajet.

21En relation avec le problème des discontinuités, on ne proposera pas une représentation absolument identique pour go qui par lui–même introduit une discontinuité initiale et donc un premier point dans le trajet :

I have to go now. / Let’s go. / Go!

22et pour aller qui, employé seul, ne pose pas de discontinuité à l’origine et renvoie à un trajet homogène non borné, illustré par les emplois qualitatifs le plus souvent valués positivement (a-priori aller seul dans une assertion = aller bien ou convenir avec un complément) :

Comment allez-vous ? / Comment ça va ? / Ça va (mieux). / Ça devrait aller. / Ça va pas !? / Ça va aller. / Ça peut aller …
Il te va bien. / Ça me va (pas du tout).

23Dans ces emplois non spatiaux, il s’agit simplement de construire une appréciation subjective (une valuation) du trajet en termes de bon ou mauvais (aller bien, aller mal, aller de travers, aller à vau l’eau…).

24Les emplois spatiaux ou temporels non bornés d’aller supposent eux aussi une valuation qualitative du trajet homogène construit sans discontinuité :

Aller au pas /Aller à toute vitesse / Aller à fond / Aller à pied / Aller l’amble…
Aller au hasard / Aller à tâtons / Aller de travers / Aller tout droit…

25S’il s’agit d’indiquer le déplacement spatial avec une origine déictique, la construction d’une borne fermée s’avère nécessaire soit pour relier le point d’origine à un sujet (avec un pronom personnel me, te, se… dans une construction pronominale) soit pour construire une discontinuité terminale avec y :

S’en aller / Y aller – Je m’en vais / J’y vais14

26mais pas :

*En aller / *S’y aller – *J‘en vais / *Je m’y vais /*Je vais.

27On notera la quasi équivalence des deux constructions surtout à la première personne ou avec on mais pas avec il :

Bon, allez, j’y vais / je m’en vais. — Bon, allez, on y va / on s’en va. — Il s’en va / ?Il y va.

qui supposent soit un point de départ (en) défini qualitativement par rapport à un sujet (me ou on), soit un point d’aboutissement défini quantitativement (comme du spatial indéfini dans les emplois de y). Dans les autres emplois où le trajet est borné, le point de départ étant a priori défini déictiquement, la construction d’un point d’aboutissement (souvent défini quantitativement et qualitativement) s’avère nécessaire :

Il va à Londres demain / *Il va demain (Il part demain)
Ce soir, je vais au marché /au cinéma / à la piscine / aux courses / à l’école / au basket / au restaurant…

28L’indication du point origine n’est nécessaire que si celui-ci n’est pas repérable directement par rapport aux coordonnées déictiques :

Aller de Paris à Lyon / Aller de la gare à la maison.

29ou si l’on a une valuation qualitative marquant un processus avec passage de l’intérieur au centre attracteur :

Aller de mal en pis. / Aller de mieux en mieux.

30On va retrouver avec go une partie des contraintes définies pour aller. Sans construction du point d’aboutissement, c’est la discontinuité initiale qui est mise en avant (équivalence avec leave dans certains cas) :

I must be going now.

31et non le parcours homogène qui requiert que le point d’aboutissement soit précisé dans les emplois à valeur spatiale :

Where does the train go? / She’s going to London.
He goes to work by bus. / You should go to the doctor’s.

32Le trajet peut être doublement délimité avec le point origine et le point d’aboutissement :

A rope that will go from the top window to the ground.

33Dans les emplois non-spatiaux sans délimitation construite, on trouve comme en français un trajet homogène sans discontinuité avec une valuation souvent positive :

The interview went very well. / To go smoothly

34Le problème de l’homogénéité du trajet et des délimitations se pose de façon différente dans d’autres emplois qualitatifs où l’on aboutit à une valeur assortie d’une appréciation souvent négative, point d’aboutissement d’un processus qui à partir de ce qui n’est pas le cas, l’extérieur de la notion (not bald, not blind, not mad…) va progressivement construire l’intérieur15 :

To go bald / blind / mad / bankrupt…

35On peut poser qu’on construit un point d’aboutissement, après une discontinuité finale où on est dans du vraiment p (bald, wrong, mad…). On a donc dans cette série d’emplois à la fois du Qlt (valuation subjective) et du Qnt (construction d’un moment repéré où l’intérieur est validé). La valuation négative, liée au changement d’état, n’est pas une règle :

My own country, the United States, will have to go metric16. [B]

36Dans une seconde série d’emplois qualitatifs (où go est parfois étiqueté ‘unpassive copula’), on retrouve le jeu sur les deux valeurs (p-p’ ou Intérieur et Extérieur de la notion) avec une appréciation négative qui sous-tend un trajet homogène mais sans qu’il y ait discontinuité, alors que la discontinuité créerait une valeur valuée positivement ou redoutée.

To go undetected / unpunished / uncleared / unread / unarrested / unnoticed…

37On est dans un trajet avec une valeur stabilisée, sans borne fermée au point d’aboutissement, cette valuation négative va concerner toute une série d’emplois en go un – V + ed (les exemples sont empruntés à Bourdin)17 :

The disease usually goes undetected until its later more dangerous stages.
There are just too many crimes in America that go unpunished.

38Cette construction repose sur une bifurcation avec d’un côté un trajet homogène qui est le cas et de l’autre une discontinuité introduite par un processus borné à bornes confondues qui marquerait la valeur souhaitée qui n’est pas le cas (notice, detect ou punish). Pour résumer, on travaille sur les deux valeurs p et p’, la valeur attendue (processus valué positivement) n’est pas le cas et c’est la valeur négative stabilisée qui est validée.

39Go et aller sont très souvent suivis par des formes non-finies qui peuvent ou non servir à définir le point d’aboutissement. En dehors des emplois de aller et be going to indiquant la validation prospective repérée par rapport aux coordonnées déictiques, on va trouver les structures suivantes :

Go + verbe (base verbale)
Go + to + verbe
Go + verbe+ing

40Avec go + verbe (base verbale), on est en général dans du non-effectif indiqué le plus souvent par des formes non-actualisées de go (impératifs, modalisations, infinitifs…) devant des prédicats de processus en nombre assez limité (go see / ask / get / fetch / fuck…). Il s’agit de construire le trajet dont le point d’aboutissement implique la validation concomitante du prédicat qui suit (Cf. aussi les exemples en go and get).

41She would play fetch with you for hours and would go get anything you told her. She had a special duck decoy she would go get and bring to you.

42Maybe I should go ask him.

43Avec go to + verbe on construit aussi une discontinuité finale pour le trajet, un dernier point, à partir duquel on va viser une valeur non effective (la validation envisagée étant à la charge du sujet de go). Le trajet peut représenter un parcours spatial ou un processus conatif (effort en vue de) permettant d’envisager la validation de p (le prédicat en to + verbe). Dans les deux cas, on a une intentionnalité et la construction d’une bifurcation, sachant qu’on peut toujours prendre en compte p’ (la non validation de p). On a avec ces emplois à la fois du quantitatif et du qualitatif.

She has gone to post a letter. [G].
When I went to get up from my chair, I found that I couldn’t move. [G].
I go twice a day to milk her and feed her and clean out.

44Enfin, avec go + verbe+ing on construit un trajet homogène qui délimite la validation de l’intérieur du prédicat complément (souvent avec des valeurs de propriété ou d’itération). Cette construction s’accompagne en général d’une valuation de l’énonciateur (evaluative modality pour Bourdin, « one’s individual evaluation of what is right vs. Undesirability »18).

You have to be firm with these country people or they go fishing and forget about you.

45On retrouve la même gamme de valeurs en français avec aller + infinitif, compatible avec le spatial :

Je vais prendre mon train. / Je vais acheter le journal. / Je vais chercher le pain. / Tu vas répondre ?

46ou le temporel :

Je vais te le dire. / Il va nous appeler. / Cela ne va pas durer.

47Il s’agit de construire une validation de p (appeler, ne pas durer) à partir des coordonnées déictiques, sans prendre en compte la valeur complémentaire, même si la forme schématique de aller implique qu’il peut toujours y avoir bifurcation (chemin vers p’).

48La bifurcation et donc la construction de l’altérité peut être réintroduite dans les emplois où, avec pour, on rétablit une deuxième branche, à côté de celle qui correspond à la valeur visée :

49C'était un doux matin, j'allais pour me promener tranquillement dans mon jardin, et voilà que je me heurte violemment contre ma véranda.

50La discontinuité est construite sur le point d’aboutissement mais il y a un hiatus entre la valeur visée et l’effectif (‘ce qui est le cas’).

51De l’autre côté (verbes dits ventifs) on trouve en Français venir et en anglais come dont la représentation intègre les paramètres suivants : repérage d’un dernier point à partir des coordonnées déictiques et construction d’un trajet menant à ce point avec ou sans point d’origine explicitement défini. On voit que ce type de représentation amène à formuler quelques remarques :

521. Comme cela a déjà été souligné plus haut, l’orientation du trajet vers un point défini et repéré par rapport aux coordonnées énonciatives fait que le trajet est construit comme unique et ne laisse pas la possibilité de construire une bifurcation (pas d’altérité). Le chemin unique, lié à la nécessité dans la représentation des opérations modales, va de façon naturelle être compatible avec les valeurs d’inéluctabilité parfois mises en avant pour certains emplois de come ou de venir (cf.  la valeur prospective de come M.L.G)

532. On est amené à postuler pour ces verbes une double orientation :

  • celle du paramètre T : dans la classe des instants on travaille sur un trajet orienté du point de départ vers le point d’arrivée (représentation de T), ce qui inverse la représentation de Culioli donnée plus haut.

  • celle du paramètre S : la prise en charge subjective construite à partir de Sit0 qui sert de repérage au point d’aboutissement, le trajet est ainsi vu à l’envers, du point d’aboutissement vers l’origine. On peut donc poser pour ces prédicats un double mouvement compatible avec une représentation en :

Image2

54Au double mouvement va s’ajouter la possibilité de la construction de discontinuités qui comme avec aller vont pouvoir être posées à l’origine ou au point d’aboutissement mais difficilement aux deux à la fois.

55Ainsi on trouvera des valeurs spatiales dans le cas du trajet homogène sans discontinuité, donc non borné :

Je viens avec vous. / Venez (ici). / Bon, tu viens ?

56et des emplois avec un point d’origine ou un point d’aboutissement :

Il vient de Londres / de la gare / de chez lui / du travail.
Il vient à Paris pour les vacances / il vient chez nous ce soir.
Il vient au cinéma avec nous.

57Le point d’aboutissement étant prioritairement repéré par rapport à l’énonciateur, un trajet entre deux points définis sans relation à l’origine énonciative semble moins acceptable et se trouve dans des contextes renvoyant à des descriptifs de trajets :

Venir de Paris à Orléans est très facile. Il y a de nombreux trains directs entre Orléans et la gare d'Austerlitz à Paris.

Le courrier c'est ce qu'il y a de plus merveilleux au monde car les cartes postales peuvent venir de Paris à Londres.

58On notera dans les emplois spatiaux certaines quasi-équivalences entre venir et arriver à la 1e et 2e personne

Je viens ! / J’arrive – (Bon), tu viens ? / (Bon), tu arrives ?

59qui ne se retrouvent pas à la troisième si on ne construit pas une origine explicite :

Il vient / Il arrive — Il vient / il arrive de Londres.
Ça vient ? / ça arrive – Ça ne vient pas ? / ça n’arrive pas

60Le je et le tu étant repérés par rapport à l’origine énonciative (identification), on a avec venir ou arriver une mise en coïncidence avec le repère déictique. Avec un sujet à la troisième personne arriver construit une discontinuité qui n’est pas le cas avec venir. Ainsi il arrive indique en quelque sorte il est presque là alors que il vient renvoie au parcours homogène et peut jouer sur le parcours de valeurs et donc sélectionner la bonne valeur.

61On voit que d’autres permutations sont possibles quand c’est la discontinuité initiale qui est mise en avant ou le point d’aboutissement :

Il vient de Londres / Il arrive de Londres
J’en viens à l’instant même / j’en arrive à l’instant même
J’y viens / j’y arrive (ambigu, peut aussi marquer la réussite).

62Les emplois spatiaux de come recoupent à peu près ceux de venir avec soit l’indication du point d’origine :

On the census records one son stated that he came from Spain, but another said he was from Cuba.

63soit celle du point d’aboutissement :

He came to London in 1847 and sold refreshments from a stall.

64La double délimitation est également possible (parfois avec des formes non-finies).

We think it probable, that he came from London to Boston
He came from being fancy-free to marrying a woman with two young children

65Si pour Groussier et Bourdin, les valeurs spatiales restent les valeurs fondamentales de venir, les valeurs non spatiales (avec des sujets non animés) sont tout aussi importantes pour Lebaud qui donne, entre autres, les exemples suivants correspondant soit à une validation qualitative du parcours, sans discontinuité :

La sagesse vient avec l’âge. [L].
La souplesse vient avec l’entraînement. [L].
Voici venir l’hiver. [L]

66soit à une discontinuité construite sur le point origine19 :

Le mot phare vient du grec pharos. [L].
Mes yeux verts me viennent de ma grand mère. [L].

67qui exige un repérage par rapport à un animé sous forme de pronom me dont l’absence rendrait l’énoncé très peu acceptable.

*Mes yeux verts viennent de ma grand mère. [L].

68Il existe une autre structure très fréquente avec des emplois non spatiaux, qui marque à la fois une origine, un parcours de valeurs homogène et un point représentant un dernier point ou une sortie de domaine, point repéré par rapport aux coordonnées déictiques.

69On trouvera ainsi sous la forme « en venir à bout », de multiples exemples de construction d’un dernier point, comme dans :

Avec un peu d'habileté et d'intelligence ce sera simple d'en venir à bout.
Avec un peu d'habileté et d'intelligence ce sera simple de venir à bout de ce problème.

70Dans ces exemples le en renvoie non pas à une origine mais à l’indication qualitative du ‘bout’ (‘au bout de quelque chose’). Ici on voit qu’on a affaire à un parcours homogène sur lequel on construit un dernier point.

71Au contraire dans d’autres exemples le en ne peut être pris comme une reprise anaphorique du complément du terme marqué comme dernier point de venir, il s’agit simplement de poser une discontinuité initiale :

Et s’il faut en venir à des extrémités, on le fera! Ce sera pas la première fois !
Pour ne pas en venir à la mesure extrémiste, mais légale, des réquisitions, il faudrait instaurer une taxation progressive sur les logements vacants à partir de 3 mois d'inoccupation.
On fabrique aussi des perdants en dépréciant des individus et l'on peut très vite en venir à la pure décadence.

72Dans ces différents exemples, on a un parcours de valeurs plus ou moins considérées comme interchangeables à partir d’un point origine et le point ultime repéré déictiquement par à + N fait sortir du domaine qui a été parcouru dans son intégralité. Ces emplois correspondent à une valuation 2, subjective en général négative du point qui introduit la discontinuité. Il s’agit souvent d’une valeur qui n’avait pas été envisagée par l’énonciateur et qu’il souhaitait éviter : on a donc une progression vers un point ultime puis sortie du domaine et construction d’un point extérieur mais relié au domaine.

73On retrouve souvent des termes tels que : ’extrémité’ ou ‘extrême’ ou des termes valués négativement, ce qui indique que très souvent ce point extérieur n’avait pas été inclus dans le parcours des valeurs appartenant au domaine notionnel.

74Dans l’exemple suivant on a au contraire une gradation qui aboutit à une valeur ultime marquée positivement comme l’aboutissement de tout un processus :

Elle est donc bien une autodidacte née à Londres qui est passée par le scénario, le montage avant d’en venir à la réalisation.

75On va retrouver également avec come des emplois non spatiaux marquant là encore une des deux discontinuités, soit au point origine :

James Martineau came of Huguenot stock. [G]

76Soit au point d’aboutissement :

The bill comes to five pounds. [L].
When it comes to mathematics, I am completely at sea. [G].

77Avec les deux prédicats, les deux discontinuités peuvent aussi être marquées par des propositions non-finies. Le choix de la forme non-finie avec ou sans préposition va permettre une modulation sur la validation du contenu de la proposition non-finie, souvent assortie de valeurs aspectuelles ou modales.

78Avec venir, la délimitation d’un point origine ou d’un point d’aboutissement peut également se faire en construisant une discontinuité à l’aide d’une relation prédicative qui va pouvoir apparaître dans les structures suivantes :

  • venir + verbe à l’infinitif : Il est venu nous voir,

  • venir + pour + verbe à l’infinitif : Il est venu pour nous voir,

  • venir + de + verbe à l’infinitif : Il venait de nous le dire,

  • venir + à + verbe à l’infinitif : Il vint à passer devant la maison

  • en venir +à + verbe à l’infinitif : Il en est venu à ne plus nous parler.

79Les valeurs de venir + relation prédicative vont donc dépendre du trajet inhérent à venir, des propriétés de l’infinitif français (forme non-finie du verbe) et d’éventuelles délimitations construites au point origine ou au point d’aboutissement à l’aide de prépositions. En reprenant les schémas possibles, on peut postuler les opérations suivantes :

801. venir + verbe à l’infinitif

81Ici, on a un trajet homogène sans discontinuité initiale ou finale qui délimite quantitativement la validation du prédicat qui suit. La validation des deux relations prédicatives est concomitante  :

Sarah est venue dîner à la maison. [B]

822. venir + pour + verbe à l’infinitif

83Avec venir pour, on met en avant l’intentionnalité mais non la validation, on construit un point d’inflexion d’où peut être visée la valeur p (lui nous voir / parler) sans que soit écartée la valeur p’(lui ne pas nous voir / parler). Il s’agit de mettre l’accent sur la téléonomie.

84On a ici aussi un trajet homogène sans discontinuité initiale ou finale mais il s’agit seulement de délimiter qualitativement le trajet construit par venir, la validation (ou la non-validation) du prédicat qui suit n’étant pas en question :

Tu as vendu une Mercedes à quelqu'un qui venait pour acheter un hameçon ?
Ma mère ne parlait pas souvent de lui et quand il venait pour nous rendre visite, j'avais l'impression que ma mère et lui ne se connaissaient pas.

853. venir + de + verbe à l’infinitif

86Avec venir de, on construit une discontinuité au point origine de venir correspondant à la borne fermée terminale d’un prédicat dénotant un processus Cette discontinuité que venir va relier aux coordonnées énonciatives induit un repérage qui met en avant la ‘récence’20 de cette validation par rapport au repérage déictique. On a ainsi en français des emplois de venir qui vont mettre l’accent sur la quasi-adjacence du repérage par rapport à la validation.

Je viens d’être témoin d’une scène horrible. [L].
Ton frère vient de partir. [B].
Mais en fait, l'Afrique du Nord venait de vivre un véritable tournant.

874. venir + à + verbe à l’infinitif

88Avec venir à, la discontinuité est construite sur le point d’aboutissement avec une valeur qui reflète les paramètres fondamentaux de venir : trajet vers le point d’aboutissement et donc orientation du point de départ jusqu’au dernier point qui va se trouver repéré par rapport à Sito ce qui valide la relation prédicative introduite par venir qui est donc le cas. Il vint à passer à ce moment peut être glosé par il passa à ce moment.

89Ces emplois sont plutôt contraints, le nombre de prédicats ayant une certaine fréquence dans cette structure est assez limité (passer, manquer, mourir…) :

Ce fut à la fin de l’année 1798 que l’expansion révolutionnaire française vint à atteindre Naples.
Le roi Ferdinand II, […] avait fait face résolument à tous les troubles ; il vint à mourir le 22 mai 1859.

90sauf si on construit du fictif (s’il venait à), auquel cas les prédicats possibles ne sont plus aussi contraints :

Si le fils d’Arthur venait à disparaître, c’est son neveu qui hériterait. [B].

91On voit que ces emplois mettent bien en évidence le double mouvement du temps défini plus haut : il vint à passer implique un repérage subjectif orienté de l’origine vers le dernier point. Le trajet construit par l’énonciateur va donc aboutir à la validation de la relation prédicative dans ce mouvement orienté de la classe des instants. En même temps le fait que venir ne construise qu’un seul chemin met en avant le caractère inéluctable de cette validation : il n’y a pas de place pour la construction de l’altérité.

925. en + venir + à + verbe à l’infinitif

93Enfin dans la structure avec en venir + à + verbe à l’infinitif, ce qui est en jeu c’est la double discontinuité construite : en, devant venir construit une borne fermée avec un dernier point qui va déboucher sur le parcours homogène construit par venir. A l’autre bout à placé après venir introduit une relation prédicative qui va définir une autre borne fermée avec une altérité introduisant une valeur qui n’apparaît pas dans le parcours des valeurs de l’intérieur du domaine notionnel. On retrouve ici la valuation, le plus souvent négative déjà notée avec : en venir à + Nom

A cette époque l'homme en vint à réfuter, sans chercher à comprendre, les croyances d'autrefois.
Ces choses peuvent même en venir à détruire des vies. Sous l'effet de drogues ou d'alcool, on fait souvent des choses qu'on va regretter bien longtemps. Notre vie peut même en venir à être détruite et on peut en venir à vouloir se suicider!

94On notera que les emplois spatiaux de venir avec un infinitif sont limités aux structures : Venir + verbe et venir pour + verbe.

95Comme avec venir on va trouver en anglais différentes structures comportant come suivi d’un prédicat à une forme non finie (to + base verbale ou base verbale+ing) qui vont tenir lieu de discontinuité. Les schémas suivants sont attestés :

  • come from /of verbe+ing.

  • come to verbe+ing.

  • come verbe+ing.

  • come to verbe.

96a. come + from / of / to + verbe+ing

97Dans les structures avec une préposition suivie de verbe+ing on retrouve les caractéristiques des constructions gérondives sans co-référence liées aux verbes impliquant une relation de repérage entre une relation prédicative (ou un prédicat nominalisé) et une autre relation prédicative à une forme non finie dont on construit la validation grâce à ce prédicat de mise en relation (mean include, entail, imply, amount to…)21. La relation s’appliquant à une classe d’équivalence, on aura souvent des formes non finies sans sujet et sans co-référence (l’argument origine étant le plus souvent indéfini, on ne peut établir de co-référence entre le sujet de come et le sujet effacé de la forme en -ing.). Il s’agit d’emplois ou come construit un repérage à la fois quantitatif et qualitatif entre deux domaines notionnels et permet d’introduire une relation de repérage (consécution), orientée soit du point d’aboutissement vers l’origine : come from / of verbe+ing  (par exemple significance repéré par rapport à make à difference point origine du trajet) :

The significance comes from making a difference, either in your life or the lives of others.
Cultural literacy comes from making the transition from tourist to traveller.
He has never paid me back that money he borrowed and he is never likely to. That’s what comes of trusting people. [G].

98soit de l’origine vers le point d’aboutissement, avec une vue inversée du trajet, come to verbe+ing :

When it comes to making young people feel valued and valuable,. we all make a difference.
When it comes to making war in the Bush administration, the rich call the shots, while the working class and the poor dodge the bullets or get killed.

99Come dans ces emplois marque le trajet entre deux intervalles fermés dont l’un est stabilisé et sert à repérer l’autre. C’est la forme en -ing qui permet cette stabilisation en ne prenant en compte que l’intérieur de la notion. Cette validation construite avec la forme en -ing va est dans la plupart des cas de l’ordre du générique. Comme il s’agit d’une classe d’équivalence (validation pour tout valideur potentiel) point n’est besoin d’un sujet spécifié et on a le plus souvent une forme en -ing sans sujet.

100Le choix de la préposition permet d’orienter la relation d’entraînement soit vers le point d’arrivée soit vers le point d’origine, chacun de ces points étant construit à partir d’une discontinuité (borne fermée à droite ou à gauche).

101b. come + verbe+ing

102Dans les structures come + verbe+ing , c’est la dimension qualitative qui se révèle prédominante comme le montre Hélène Chuquet (2004, 59) dans son analyse de came rattling où le repérage se fait par rapport au point de vue du sujet affecté par le procès :

on a donc une sorte de prédicat complexe, dont le repérage est lui même complexe, dans la mesure où le participe en –ing s’appuyant sur le repérage équipondéré (qnt/qlt) de came. Fait pencher la balance vers le qualitatif en explicitant la manière dont le sujet siège du point de vue est affecté par le procès[G]

103Dans ces constructions, on ne pose aucune discontinuité, ni à l’origine, ni au point d’aboutissement, on a donc juste le parcours homogène (rarement à valeur exclusivement spatiale). Le prédicat, stabilisé grâce à la forme en ­ing qui suit come est en général affecté d’une valuation (positive ou négative) et pris en charge à partir du repérage déictique.

Koko and Yum Yum came running in a high state of nervous excitement.
Mrs Cobb came rushing down the stairs, babbling incoherently, and he ran to meet her.
For the next two days, Qwilleran spent most of his time answering the letters that came shooting through the mail slot in great number […].

104c. come + to + verbe

105Cette structure correspond très clairement à deux types d’emplois que Bourdin22 a traités en opposant ceux avec ‘montée du sujet’ et ceux avec ‘contrôle’, illustrés par :

Mary came to like Sam (Maryi came [ei to like Sam])
Mary came to see Sam (Maryi came [PROi to see Sam])

106La construction avec montée rejoint celle du français : venir + à + verbe (il vint à passer), alors que l’autre recoupe celle en : venir + à + verbe (je viens te voir). Bourdin note aussi l’opposition entre : purposive to et non purposive to.

107Dans le premier cas, on construit un parcours avec une discontinuité finale représentée par to + verbe qui va donc être validé (Mary like Sam>). Ce trajet n’est pas un trajet spatial lié au sujet mais un parcours qualitatif qui fait passer de p’ (like n’est pas le cas) à p (like est le cas). Cet emploi de come (parfois permutable avec grow) permet de borner en Sit0 des processus a priori non-bornés ou de donner une valeur de processus à des prédicats statifs :

I have no idea why it has come to bear that name. [B].
May we come to know again the trust and faith of little children. [B].

108Ainsi, dans les exemples avec come to be there, on a soit des valeurs proches de become, soit un passage de not be there à be there qu’on va retrouver dans des exemples avec there came to exist (passage de rien à quelque chose) :

His most recent book, Jacob’s Ladder, a dark fantasy about a boy who wakes up in the middle of an enormous field with no memory of how he came to be there,
I am an adamant believer that people come to be who they are, not by luck but more by efforts of their desires.

109Dans ces emplois, on a donc un trajet qui aboutit à la validation de p qui marque la discontinuité finale (repéré par rapports aux coordonnées déictiques. Come permet de mettre en avant le caractère nécessaire de ce trajet (un seul chemin), ainsi que le qualitatif et la prise en charge par l’énonciateur.

110Au contraire, dans les emplois correspondant au ‘contrôle’, on a un trajet à dominante quantitative (prédominance de Qnt) dont le point d’aboutissement est repéré par rapport aux coordonnées énonciatives. A partir de ce point on va viser une valeur p (valeur à valider, d’où le ‘purposive to’) sans que p’ puisse être exclu (bifurcabilité) :

I came to see … if you’d like to have … your lunch now, Mr Q.
When she came to count her money, she found that she was ten shillings short. [G].

111Le parcours spatial permet de construire le point d’où on va pouvoir viser la valeur choisie (intentionnalité). On est dans le non-validé, dans le fictif alors qu’avec la première construction on est dans le validé, dans l’effectif.

112On peut récapituler les points saillants des verbes de déplacement étudiés à partir des éléments suivants :

113Pour aller et go, on peut proposer la représentation suivante :

  • On a en commun un trajet homogène bifurcable construit à partir d’un point repéré déictiquement par rapport aux coordonnées énonciatives (sans discontinuité initiale pour aller, avec une discontinuité initiale pour go).

  • Le trajet peut être construit avec une prépondérance du quantitatif (valeurs spatiales ou temporelles) ou du qualitatif (valuation subjective positive ou négative).

  • Le trajet peut être modulé par des discontinuités construites soit au point origine, soit au point d’aboutissement.

114Pour come et venir, on peut proposer la représentation suivante :

  • On a en commun un trajet homogène non bifurcable avec un point d’aboutissement, sans discontinuité initiale ou finale. Les valeurs possibles vont être liées à cette représentation commune, à la prépondérance du qualitatif ou du quantitatif et à la construction de discontinuités initiales ou finales.

115Dans les deux types de trajet, les discontinuités peuvent être construites avec des relations prédicatives non-finies (sans coordonnées énonciatives autonomes), ce qui va permettre de construire des valeurs de futur proche d’un côté, de perfectif ou de nécessaire de l’autre, souvent assorties de valuations positives ou négatives.

116On voit qu’il ne s’agit pas de calquer la forme abstraite de ces verbes sur le simple repérage spatial mais d’essayer de montrer comment la forme schématique retenue et les opérations énonciatives liées aux autres marqueurs présents sont compatibles avec les structures rencontrées et avec les valeurs très diverses des différents emplois attestés.

Notes de bas de page numériques

1 Deschamps Alain, 2004, "Promise et promettre" : In Contrastes, J-M. Merle et L. Gournay (éds.), Mélanges en hommage à Jacqueline Guillemin-Flescher, Paris : Ophrys, 101-114.
2 Deschamps Alain, 2006, (à paraître) "Complétives et formalisation". In C. Delmas (éd.), Actes du Colloque de Monbazillac, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 12 p.
3 Deschamps Alain, 2006b, (à paraître) "Verbes de parole : invariants et spécificités", In : Antoine Culioli, un homme dans le langage. Originalité, diversité, ouverture, Dominique Ducard & Claudine Normand (éds) : Actes du Colloque de Cerisy, 8-13 juin 2005, Paris, Ophrys, 17p.
4 Groussier 1978a et 1978b.
5 Bourdin, Venir en français contemporain, p. 9.
6 Franckel & Lebaud, p.162.
7 Bourdin, The Grammaticalisation of ‘come’ and ‘go: a Window on Cognitive Constructions of Time’, communication de 1999, thèse p.367.
8 Culioli, 2004, "Only": In Contrastes, J-M. Merle et L. Gournay (éds.). Mélanges en hommage à Jacqueline Guillemin-Flescher. Paris : Ophrys, 221-228.
9 Bourdin, Deixis directionnel et ‘Acquis Cinétique’, p.188.
10 Bourdin, ibid. p.189
11 Bourdin, ibid. p.191.
12 Les termes de forme schématique peuvent être source d’ambiguïté, schématique renvoyant plus naturellement à schéma qu’à schème. Il faudrait pouvoir disposer d’un adjectif comme ‘schémique’ pour représenter ce concept.
13 Cf.: Deschamps Alain, 2001b, "Approche énonciative des modaux." In : J. Bouscaren, A. Deschamps & L. Dufaye (éds.), Cahier de grammaire anglaise n°8, Modalité et opérations énonciatives. Paris, Ophrys, 3-21.
14 Je ne prendrai pas en compte ici les emplois de Allez ! Allons ! ou Va ! voire Allez, va ! qui méritent un traitement spécifique.
15 Cf. Bourdin, On two distinct uses of go as a conjoined marker of evaluative modality.
16 Les exemples empruntés à Bourdin sont notés [B]. ceux empruntés à Groussier sont notés [G], ceux empruntés à Lebaud sont notés [L].
17 Ibid. 
18 Bourdin, 2003, On Two Distinct Uses of Go, p.114.
19 Cf. Lebaud.
20 Cf. Bourdin : Venir de et la récence.
21 Cf. Deschamps Alain, 2002, "La non co-référence dans les compléments infinitif et gérondifs sans sujet." In : J. Chuquet & M. Paillard (éds), Morphosyntaxe du lexique 1 (Travaux du CERLICO n°15). Presses Universitaires de Rennes, 31-46.
22 Bourdin, On the ‘great modal shift’ sustained by come to VP

Bibliographie

Bourdin, Philippe, 2004, Espace, temporalité, personne : parcours en linguistique anglaise, française et général. Thèse de Doctorat d’Etat, Université Paris XIII. (Thèse sur travaux incluant une dizaine d’articles sur les verbes de déplacement dont venir, come et go).

Bourdin, Philippe, 1999a, Deixis directionnelle et « acquis cinétique » : de ‘venir’ à ‘arriver’ à travers quelques langues. Travaux linguistique du CERLICO, 12, 183-203.

Bourdin, Philippe, 1999b, « Venir en français contemporain : de deux fonctionnements périphrastiques », in : Hava Bat-Zeev Shyldkrot et Nicole Le Querler (Eds), Les périphrase verbales, Amsterdam et Philadelphie ? John Benjamins.

Bourdin, Philippe, 2003, « On two distinct uses of go as a conjoined marker of evaluative modality », in Roberta Facchinetti, Manfred Krug ar Frank Palmer (Eds), Modality in Contemporary English, Berlin et New York, Mouton de Gruyter.

Bourdin, Philippe, (à paraître a), « Venir de et la récence : sur un marqueur typologiquement surdéterminé », in : Svetlaana Vogeler et al (éds) La modalité sous tous ses aspects, Amsterdam et Atlanta (Chiers Chronos Vol. 4), 203-231.

Bourdin, Philippe, (à paraître b), « On the ‘great modal shift’ sustained by come to VP ». Communication présentée à la Second International Conference on Modality in English, Université de Pau, septembre 2004.

Chuquet, Hélène, 2004, La structure come + verbe en ing : venir, arriver, et quelques autres traductions. In L. Gournay & J-M. Merle, Contrastes, mélanges offerts à Jacqueline Guillemin-Flescher, Ophrys, Paris, 57-68.

Culioli, Antoine, 2004, ‘Only. In L. Gournay & J-M. Merle, Contrastes, mélanges offerts à Jacqueline Guillemin-Flescher, Ophrys, Paris, 221-228.

Franckel Jean-Jacques & Daniel Lebaud, 1990, Les figures du sujet. A propos des verbes de perception, sentiment, connaissance. HDL, Ophrys, Paris.

Groussier, Marie-Line, 1978, Sur les verbes come et go en anglais contemporain. 1ère partie, TA Informations n° 1, Paris, 22-41. 2ème partie, TA Informations n° 2, Paris, 33-56.

Lebaud, Daniel, 1992, “Venir de infinitif : localisation d’un procès dans un passé récent ou spécification d’un état actuel ?, Paris, Le Gré des Langues, 4 : 162-175.

Notes de la rédaction

Alain Deschamps est Professeur de linguistique anglaise à l’Université Paris 7 – Denis Diderot (Institut d’anglais Charles V). Il est responsable de l’équipe de linguistique CLILLAC (linguistique interlangue, lexicologie, linguistique anglaise, linguistique de corpus). Il a publié une cinquantaine d’articles de phonologie ou de syntaxe / énonciation, trois volumes seul ou en collaboration et a participé à la publication de six autres volumes de linguistique anglaise. Ses domaines de recherche incluent la phonologie de l’anglais (en priorité la relation graphie–phonie) et la linguistique énonciative (complémentation des verbes par des propositions infinitives et gérondives, auxiliaires modaux, typologie des verbes….

Pour citer cet article

Alain Deschamps, « Forme schématique des prédicats », paru dans Cycnos, Volume 23 n°1, mis en ligne le 30 juin 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=328.


Auteurs

Alain Deschamps

Université Denis Diderot, Paris VII ; deschampsa@paris7.jussieu.fr

Université Denis Diderot

deschampsa@paris7.jussieu.fr