Cycnos | Volume 18 n°2 Anaphores nominale et verbale - 

Jean Albrespit  : 

Le pronom they, l’absorption du genre et la disjonction singulier-pluriel dans la reprise pronominale

Résumé

Cet article examine quelques contextes dans lesquels they reprend un antécédent au singulier ou n’a pas d’antécédent dans le co-texte. They conserve sa valeur anaphorique sous-jacente et peut être employé dans des configurations dans lesquelles ils ne peut être utilisé en français. De cette tentative de catégorisation, il apparaît que they n’entre pas systématiquement dans une relation identitaire avec le co-référent : le pronom peut être pointeur vers une entité extra-linguistique en même temps que constructeur de représentation du référent.

Abstract

This paper examines several contexts in which they refers to an antecedent in the singular or has no antecedent in the co-text. They retains its underlying anaphoric value and can occur in configurations in which the pronoun ils cannot be used in French. The attempt at categorisation made here shows that the relation between they and its referent is not systematically one of identity : the pronoun can both point towards an extra-linguistic entity and construct the representation of the referent.

Plan

Texte intégral

1Cette étude se propose d’examiner quelques cas d’emploi de they, en particulier dans des configurations dans lesquelles le pronom de 3ème personne pluriel reprend un antécédent au singulier ou n’a pas d’antécédent dans le co-texte. Nous nous limiterons ici à la présentation de données et à une rapide confrontation avec ils en français. L’analyse restera donc sommaire1.

2Dans une perspective de fonctionnement de la langue bien « huilé”, à chaque terme correspond un substitut (humain masculin he ; humain féminin she ; non humain singulier it ; pluriel they). Le substitut est considéré comme identique en tout point avec l’antécédent2. Or nous considérons que they, de par sa complexité (déictique, absorbeur de genre et de nombre, anaphorique de reprise globale permettant de reprendre sous une forme unique une collection hétéroclite) autorise la construction de relations plus ou moins complexes entre antécédent et pronom, l’activité symbolique de l’énonciateur étant à l’œuvre3. Notre hypothèse est que they, dans les énoncés que nous allons examiner, n’opère pas qu’une reprise terme à terme de l’antécédent (au niveau formel), mais participe à la redéfinition de l’antécédent au travers du processus de référentiation. L’antécédent n’est pas alors un terme forcément muni d’une valeur référentielle stable ; la valeur référentielle peut être déstabilisée pour passer à un autre mode de référentiation à l’aide de they. L’anglais apparaît, à la différence du français, moins lié au respect de contraintes de reprises intra-discursives.

3Comme cette étude tentera de le montrer, they, contrairement à on en français, you ou one en anglais, conserve sa valeur anaphorique sous-jacente, dans des contextes où il n’est pas possible, d’après les données que nous avons actuellement, d’employer ils en français.

4En anglais, le pronom they est atypique : c’est un des rares mots grammaticaux à avoir été emprunté tardivement à une autre langue. Il a pour origine le vieux-norrois πei-r, nominatif pluriel masculin du démonstratif , , πat qui remplissait la fonction de 3ème personne du pluriel4. Le pronom pluriel du vieil-anglais h‹, h‹e, heo(provenant de la racine I.E. *ki « élément démonstratif, indiquant l’objet rapproché »5) a été progressivement supplanté par le pronom scandinave, subsistant jusqu’au début du XVème siècle dans les dialectes du sud de l’Angleterre. L’OED signale que la fonction de h‹ était déjà souvent recouverte par le démonstratif pluriel πa (those). A titre d’exemple, voici deux passages de l’Ormulum, texte de la fin du XIIème siècle (dialecte du Lincolnshire) dans lequel les deux formes du pronom apparaissent - πe»» à côté de hemm pour les cas obliques. Ce texte est le premier écrit dans lequel la forme scandinave « moderne » est attestée.

(1) πe»» comenn in till »errsalæm [they came to Jerusalem]
(2) Annd Jesu Crist wass πær wiππ hemm [And Jesus was there with them]
L’emploi d’équivalent de démonstratif (occupant la fonction de those en AM) est attesté jusqu’au début du XXème siècle.
(3) And they that had eaten were about five thousand men, beside women and children. (Matthew 14:21)
(4) Why had the Morlocks taken my Time Machine? For I felt sure it was they who had taken it. (H G Wells, The Time Machine)

5Them peut avoir un emploi dialectal de démonstratif :

(5) All them people and camels was smothered and dead and buried - buried under ten foot of sand, we reckoned. (Mark TWAIN, Tom Sawyer Abroad)

6L’affinité de they avec le démonstratif a été soulignée par de nombreux auteurs. L’emprunt scandinave a eu l’effet heureux, pour la taxinomie, de faire entrer they dans le paradigme des éléments anaphoriques en th.

(6) But I don’t want any part of those novels either because they’re junk, and then they’re turned into junk films. (An interview with Paul Auster)

7Il s’agit du cas typique de « reprise allégée », l’anaphore se faisant terme à terme, la reprise pouvant continuer en théorie indéfiniment tant qu’un antécédent différent n’est pas substitué. ; ce que E. Benveniste décrit de la façon suivante : « (…) les formes telles que il, le, cela, etc. ne servent qu’en qualité de substituts abréviatifs (« Pierre est malade ; il a la fièvre ») ; ils remplacent ou relaient l’un ou l’autre des éléments matériels de l’énoncé »6. Cependant on peut constater que la délimitation même de l’antécédent pose problème. En (6) la reprise s’opére sur un élément déterminé par those ; ce n’est pas seulement le lexème novels qui est repris, mais une occurrence située dans un contexte d’appréciation subjective.

8Dans la pratique des textes, se pose le problème de la délimitation de l’espace textuel comme nous le verrons par la suite, plusieurs they à antécédents différents pouvant être mis en place dans le même texte. Se pose alors corollairement le problème de la reconnaissance et de l’interprétation de la part du co-énonciateur.

9They, permet de reprendre un ensemble hétérogène en effectuant une somme et en lui attribuant une propriété commune qui serait parfois difficilement attribuable élément par élément en raison du caractère + ou – animé des éléments de l’ensemble :

(7) ‘Because everything looks nicer. The country, the weather, the people. They look more as they should.’ (W. BOYD, Stars and Bars)

10En (7) everything fait l’objet d’une première reprise explicative. La notion est définie en donnant la liste de ses composantes. Puis cet ensemble est repris à l’aide de they qui assure la possibilité de distribuer une propriété commune à un ensemble d’éléments hétéroclites.

11Dans ce cas de figure, la référence se construit au travers d’une chaîne de reprises. They fait référence alors globalement à plusieurs antécédents sans qu’il y ait une reprise textuelle stricte :

(8) Suppressing a belch, and making a mighty effort to clear his head he turned to the paintings. (…) On the first wall were four not very remarkable, school of so-and-so, muddy Dutch landscapes of the late seventeenth century, he guessed. There was also, with this group, a portrait of a bearded man and a small allegorical work.     The other wall was devoted to the twentieth century. Henderson noted two large Sisley landscapes – a river lined with poplars, an orchard screening red-roofed barns – a Derain – a green barge on a red river – two bold still lifes, a rather run-of-the-mill Braque cubist portrait, a Utrillo street-scene under snow, and two shimmering, translucent Vuillard interiors.
‘That’s where I had my rooms,’ Gage said, pointing to the Utrillo. ‘Max painted it for me.’
Henderson knew he should be computing value and expressing huge enthusiasm but a fair portion of his mind’s attention was still claimed by the structural redevelopment going on in his torso. It sounded like men moving furniture from room to room.
A remarkable collection, Mr Gage. I like them very much.’ (W. BOYD, Stars and Bars p 173)

12Dans l’extrait (8) le mot paintings constitue le thème de l’énoncé. Une série de termes appartenant à l’aire sémantique de paintings balise le reste du texte, présenté comme l’univers extra-linguistique des personnages du roman : landscapes ; portrait ; a small allegorical work ; a Utrillo street-scene, and two Vuillard interiors. Ces différents termes sont d’abord repris par le nom collection et enfin par they plutôt que par it [A remarkable collection, Mr Gage. I like it very much]. Ce qui est repris, c’est donc moins l’antécédent immédiat de they que l’ensemble des éléments hétérogènes qui constituent le référent de they. Il n’y a pas ce que l’on pourrait qualifier d’anaphore « morphologique » ; l’énonciateur reprend plus que le contenu notionnel de collection. L’anaphore porte sur un ensemble d’éléments constitutifs d’un énoncé plus large.

13Lorsque l’antécédent est distant, le référent ne peut être récupéré directement ; une série de noms pluriels vient parasiter l’inférence antécédent – pronom :

(9) Well, somehow the book came back to Hesiod, and everybody in town read it. Sniggs and Murt hadn’t bothered to disguise their data much, so there it all was. How much each of the principal citizens took in per year, how the wife of the bank president was a junkman’s daughter, and the Presbyterian minister had been born an Irish Catholic ; how there were two bookies in Hesiod and one full-time whore ; how one out of seven girls had to leave high school because she got knocked up ; and a whole lot more. This information was no surprise to them, they already knew it ; but now it was out in public, in a book, where outsiders could see it. (Alison Lurie, Imaginary Friends)

14Dans l’énoncé (9) le référent doit être compris comme étant Hesiod ou everybody. Comme pour le cas précédent, il y a rupture de la linéarité antécédent-pronom. L’interprétation du pronom repose alors sur une interprétation portant sur l’ensemble du texte, et pas seulement sur une mémoire immédiate de la suite textuelle. They n’est pas garant dans ce cas d’une stabilité référentielle. Le lien antécédent-pronom peut subir une distortion très grande ; l’interprétation dépend alors d’une analyse, d’un balayage du texte par le co-énonciateur qui doit rectifier la disjonction antécédent-pronom et retrouver un antécédent dans un ensemble de possibles. En (10) :

(10) ‘Molly apparently met with Annamarie at the diner,’ Jenna told him. ‘You’ll remember she said on Saturday that she wanted to see her. The waitress said Annamarie left the diner first, but that Molly followed her out less than a minute later. When the diner closed a little later still, apparently somebody noticed that a car had been in the lot for some time, and they checked it out because they’ve been having trouble with teenagers parking there and drinking. (Mary Higgins Clark, We’ll Meet Again)

15La reprise semble être celle d’un contenu notionnel. Le référent de they est récupérable par inférence : il n’y a pas de GN antécédent. La reprise se fait par reconstitution d’un groupe humain attaché à un lieu (le restaurant dans l’exemple cité). Dans ce cas, la reprise n’est pas strictement somebody, mais un « collectif vague » qu’il n’est pas besoin de préciser car le référent « diner » est en quelque sorte le référent dominant. En (11) la source du message est explicitement construite (the official) cependant ce n’est pas ce terme qui est repris, mais un ensemble diffus, pouvant inclure les journalistes, auquel appartient cet élément.

(11) “We uncovered pornography and a substantial amount of cocaine,” the official said. I believe they mentioned a bit of Hitler memorabilia and then a screening room and videos. One could hear America shudder. (The Times, 12/01/1990)

16Ce terme désigne un antécédent référant à un collectif non identifiable, they ne servant qu’à marquer l’agentivité :

(12) They Shoot Horses, Don’t They? (Titre du roman de Horace McCoy)

17En (13) la question portant sur they embarrasse le locuteur ; l’antécédent de they est destiné à rester vague, non exprimé. Le pluriel crée l’indifférentiation. They a là un rôle de représentation du réel, traduisant un point de vue de l’énonciateur vis-à-vis de son interprétation de l’extra-linguistique.

(13) ‘That’s my theory ! Morley wouldn’t do the job. He knew too much, though, so they had to put him out.’ – ’They?’ asked Poirot. – ’When I say they – I mean the organization that’s behind all this. Only one person actually did the job, of course.’ (Agatha Christie, One, Two, Buckle My Shoe, London, 1940-1994, HarperCollins , p 65)

18Dans ce cas, il y a altérité entre Enonciateur / Autres, mais they renvoie alors à un collectif non défini. They n’a pas d’antécédent explicite, construit par le texte. L’énonciateur indique qu’existe une agentivité non spécifiée ou non spécifiable. La diathèse passive donne aussi la possibilité de marquer l’agentivité sans la spécifier ; mais au passif sans complément d’agent, la classe des agents potentiels est construite à vide.

19Dans l’énoncé (14) :

(14) ‘Don’t start talking nonsense about ritual killings. They’ve found that other girl. You know, the au pair girl who has been missing so long. A couple of years or something like that. They all thought she’d run away because she’d forged a Will. She hadn’t run away. Her body was found in the well.’ Agatha Christie, Hallowe’en Party (1969), London : Fontana)

20le passage au passif signale un changement de point de vue, de found (première occurrence) relié à une agentivité « latente », un they qui représente les enquêteurs, l’autorité, à une deuxième occurrence de found dont l’énonciateur ne souhaite pas mentionner l’origine agentive (peut importe qui, le lien à la situation n’est pas établi).

21Avec un antécédent « diffus », une valuation d’ordre qualitatif est souvent associée :

(15) [A patient in a psychiatric hospital] ‘The important thing is this to remember that some things reach out to us from that level of living, to here. Anxiety is one. The sense of urgency. Oh, they make an illness of it, they charm it away with their magic drugs. But it isn’t for nothing. It isn’t unconnected. They7 say, ‘an anxiety state’, as they say, paranoia, but all these things, they have a meaning, they are reflections from that other part of ourselves, and that part of ourselves knows things we don’t know.’ (D. Lessing, Briefing for a Descent into Hell)

22Le fait même de distinguer un groupe différent du groupe auquel appartient l’énonciateur conduit à une interprétation de type « rejet ». They représente ce que l’OED désigne de la façon suivante : « people in authority collectively, regarded as impersonal or oppressive ». Il n’y a pas de mise en correspondance entre , et they, mais création d’une altérité sur laquelle s’articule un point de vue de l’énonciateur.

23En français, la traduction de they par ils est souvent problématique lorsque l’antécédent n’est pas identifiable. Les traducteurs ont la plupart du temps recours à on qui construit l’agentivité, mais ne conserve pas le lien à la situation : college en (16) ; Italy en (17). D’autre part, en ayant recours à they, l’énonciateur marque sa non-appartenance à la classe alors que on reste ambigu en français quant à l’appartenance ou pas à la classe.

(16a) HARRY’s DOCTOR : (off) Why’d they throw you out? – HARRY : They threw me out because I was not interested in college. (Woody Allen, Deconstructing Harry)
(16b) PSYCHIATRE : Pourquoi vous avait-on renvoyé ? – HARRY : On m’a renvoyé parce que je … je m’intéressais pas à l’université. (Harry dans tous ses états, traduction J. Cohen)
(17a) Dickie came out on the terrace where Tom was scanning his Italian grammar, and gave him some pointers on his pronunciation. – ‘They don’t always say « voglio » so clearly, ‘Dickie said. ‘They say « io vo’ presentare mia amiga Marge, per esempio. »‘ (Patricia Highsmith, The Talented Mr Ripley)
(17b) Dickie sortit sur la terrasse où Tom étudiait sa grammaire italienne, et lui donna quelques conseils de prononciation. – On ne dit pas toujours voglio si distinctement, déclara Dickie. On dit, per esempio, io vo’ presentare mia amiga Marge. (Traduction Jean Rosenthal)

24En (18) l’antécédent n’est pas reconstructible ; la traductrice a choisi de passer par une explicitation (tout le monde) de type quantitatif.

(18a) I… I woke up one morning, and I looked at you over breakfast, and I thought to myself … God, this is what they mean. This is what they’re talking about. (Woody Allen, Deconstructing Harry)
(18b) Je me suis réveillé un matin et je t’ai regardée pendant le petit déjeuner, et là je me suis dit : voilà de quoi … il s’agit … voilà de quoi tout le monde parle… (Harry dans tous ses états, Traduction J. Cohen)

25Une autre possibilité de traduction es français est la neutralisation par ça, comme dans ces deux extraits de Secret and Lies (Mike Leigh) :

(19a) CYNTHIA : I ‘ope ‘e uses a wassername      condoms. – ROXANNE : Mind your own business! – CYNTHIA : They can leak. You wanna be careful!
(19b) J’espère qu’il met ce truc, tu sais ?…une capote. – ROXANNE : Mêle-toi de ce qui te regarde ! – CYNTHIA : Des fois ça fuit, il faut faire attention.
(20a) STUART : I can still do it. I’ve still got an eye. They can’t teach you that. I’m still a photographer!
(20b) STUART : Je peux encore le faire, j’ai toujours l’œil, ça s’apprend pas ça ! Je suis toujours photographe.

26Avec ça par opposition à they, il y a perte d’une référence à un collectif (at school ; teachers).

27Dans les contextes de généralité absolue, lorsqu’aucun antécédent n’est spécifiable, they représente uniquement la catégorie « agentivité », mais, au contraire de one, we, you ou du passif, tout en conservant la valeur de distanciation et d’altérité déjà notée :

(21) "Around the first of May I think it was. What they used to call May Day." (Margaret Atwood, The Handmaid’s Tale)
(22) ‘Fancy having an affair with the girl you’re playing opposite, I’ve never heard of anything as corny as that. I suppose she threw herself at you, as they say.’ (Margaret Drabble, The Garrick Year)

28La reprise se fait non sur un élément déterminé, mais sur toute la classe :

(23) This misplaced person, this woman, this pampered almost beauty (he saw her as she turned, throwing back her long, tiger-streaked hair cut in a parrot-poll over the forehead, and smiling on perfectly conformed teeth) had now accepted where she found herself. She indicated the driver’s seat – What d’you think’s happened to him? – Taking a leak. Having a cup of coffee, I suppose. They shared the polite moment of tolerance. – I thought they had a strict timetable. Oh well. D’you know if this takes us along Sylvia Pass? (N. GORDIMER, Safe Houses)
(24) HORTENSE : Have you got a boyfriend? – CYNTHIA : Oh, I give ‘em all a wide berth ; they got me into enough trouble in the past, ain’t they? You got a job, ‘ave yer?

29Dans les deux énoncés ci-dessus, l’énonciateur ne reprend pas strictement un terme, mais élargit à toute une classe : tous les chauffeurs de bus en (23) ; tous les amoureux potentiels d’abord, puis la classe des petits amis déjà rencontrés. Le jeu sur le générique et l’indéfini spécifique est rendu possible par la possibilité d’introduire une disjonction dans le processus de référentiation.

 (25) There was a great deal of drinking and smoking and some of the poets were rather self indulgent. I meant to ask the landlord to telephone for a taxi but he was busy talking to a group of people and I slipped out more or less unnoticed. I thought I could pick up a cab at the end of the road, but before I got there I was mugged. There were three of them, I think, but I won’t be able to identify them. It wasn’t even a necessary assault. If they had asked I would have handed over my wallet. What else could I do?’ – ‘They got it?’ – ‘Oh yes, they got it. At least, it was missing when I looked. The fall stunned me for a moment. When I came to a man and a woman were bending over me. They had been at the reading and were trying to catch me up. (P.D. James, Original Sin)

30Les pronoms Them/they en (25) n’ont pas d’antécédent construit formellement. L’énonciateur ne passe pas par l’étape de la construction des agents (there were three « muggers ») avant de reprendre au moyen de they ; l’anaphore s’effectue directement sur le contenu notionnel de mugged impliquant une agentivité, par le biais de la construction d’existence.

31Le point de vue de l’énonciateur peut se manifester lors de la reprise de termes renvoyant à un groupe d’éléments /+animé/ et dans la plupart des cas /+humain/8. Pour certains mots, police par exemple, le degré de contrainte est très fort et la reprise se fait presque exclusivement avec they. Government est statistiquement (d’après l’étude portant sur un corpus de romans et d’articles de journaux) repris par it, le verbe s’accordant au singulier :

(26) But the immediate recall of the Chilean ambassador to Santiago, Mario Artaza, and the prospect of a legal wrangle that could last up to two years meant that the Government was far from disentangling itself from the crisis. (The Guardian Weekly 20-12-98)

32En revanche, dans le discours de la Reine (25-11-1998) government est repris dans tous les cas sauf un par they :

(27) My Government will continue the fight against terrorism and serious crime at home and abroad. They will continue their leading role in protecting the environment, including the global climate.

33Le mot government est utilisé 35 fois dans le discours dont une fois avec un accord singulier et reprise en its :

(28) My Government has made clear its determination to modernise the welfare state upon clear principles of work, security, fairness and value for money.

34La perception est présentée comme globale avec le singulier, le groupe étant considéré comme une entité. Avec un accord pluriel et une reprise par they, le nom morphologiquement singulier est analysé comme un ensemble d’éléments pouvant être repris globalement, mais sans pour autant être ramenés à une dénomination commune ; they reprend un ensemble qui peut être considéré comme hétérogène ; la reprise n’est pas seulement quantitative mais aussi qualitative puisqu’elle joue sur l’aspect différentiation/indifférentiation des éléments.

35Il n’est pas question de se lancer dans une analyse psychologique des raisons d’emploi de la reprise unique en its. On doit se borner à constater que le contexte est celui d’un fort engagement : clear ; determination qui oriente vers une interprétation de government fonctionnant comme une entité.

36Certains énoncés, retranscrits de l’oral, présentent des cas de « panachage » : accord singulier puis reprise par they.

(29) Lieutenant Colonel Simon Caley, the British military liaison officer in Freetown, said that it was not their concern. "We’ve got to be optimistic," he said. (…) "Provided the government is efficient and not corrupt, and they reorganise the ministry of defence so it is controlled by civilians, it will work out." (The Guardian Weekly, 26-8-1999)

(30) It’s sickening that there is still no one here willing to invest in British fashion. In Italy and France the government is proud of their fashion industries. (IND 07-01-98)

(31) `If a company was coming in from Japan or America, they would probably get some sort of aid for creating jobs.’ (BNC, K5M [Scotsman].)

37En (31), company gouverne un accord au singulier, mais le pronom de reprise est they. On pourrait voir une réticence à employer un nom morphologiquement singulier avec un pluriel même si l’hypothétique favorise l’emploi de were ; dans la reprise, c’est le trait /+humain/ qui est dominant et qui incite à l’emploi du pronom dont l’antécédent n’est plus strictement analysé comme un discontinu singulier, mais un contenu notionnel (les éléments constitutifs de l’entité).

38Ce type de reprise semble être aussi se manifester avec les noms de pays :

(32) (…) because here in America, they have a television show called The Blue Bird, where they play jokes on people and, and tell them things, and then they videotape you and then there’s a funny reaction that this is a big television show. (BNC KRT Fox FM News : radio programme.)

39They permet de reprendre un antécédent, encore une fois sans avoir à opérer de reprise terme à terme, à contenu constant. Après avoir construit America, l’énonciateur peut revenir sur cette notion pour reprendre un trait qu’il constitue en trait saillant : Americans.

40Avec un terme tel que village en (33) :

(33) Your own uncle robbed my widowed mother of her share in the estate, and the whole village knew it, though they were too cowardly to protest. (Robert Graves : « THE LOST CHINESE”)

41Le verbe knew constitue un frayage qui oriente le co-énonciateur vers une interprétation de en temps que groupe humain ; la reprise en they assure cette interprétation. La reprise ne se fait pas seulement sur le nom village, mais sur village muni de propriétés distinctives (ses habitants).

42Dans ce type d’énoncé, un indéfini : someone ; anyone ; no one ; nobody ; anybody ; eveyone est repris par they.

(34) I couldn’t believe it. He promised to come. Everyone knows when you are going out with someone they are supposed to support you at hideous family occasions, and he thinks if he so much as mentions the word ‘work’ he can get out of anything. (Helen Fielding, Bridget Jone’s Diary, Picador, 1996)
(35) Clearly Molly was mentally unstable. Nobody who wasn’t sick would kill two people and then not even know if they did it.
(36) (…) having said that, no one expected Boris Becker to win the championship at the age of 17, did they? (The Times, 25/06/90)
(37) `So if anyone wants to be on television in America, they’d better be at my party.’ (BNC CEK Today. London : News Group Newspapers Ltd, 1992.)
(38) "Yes; I don’t suppose any one ever said such a thing to you before, did they? I don’t approve of lords as an institution. I think the world has got beyond them- far beyond." (Henry James, The Portrait of a Lady)
(39) Peter Duisberg’s claim that the links between HIV and Aids have not been proven.Mullis was clearly a precocious child and anyone who as a youngster has ever set up a home lab in their garden shed will enjoy his accounts of doing so […] (The Guardian Weekly, 18-04- 1999)
(40) Someone somewhere organised a contest for everyone to nominate their comic poem, and someone counted all the votes and someone said the winner was Spike Milligan, which is fine by me even if he didn’t write my favourite comic poem, but I did not meet anyone who had had their interest in poetry quickened either by that or by National Poetry Day. (IND 14-10-98)

43Des considérations stylistiques et sociologiques sont souvent invoquées pour qualifier ce type de reprise de non standard :

(41) « In practice, the plural pronouns they, them, etc. (which refer to both sexes) are used instead [of he] without a plural meaning. This has the advantage of avoiding clumsy combinations like he or she and does not annoy mixed groups of people. However, it is not considered acceptable by some native speakers. »9

44L’extrait d’un courrier des lecteurs du Guardian Weekly (4-04-99 et 25-04-99) est à cet égard très significatif :

(42) Are the words "their" and "they" as substitutes for "his or her" and "he or she" now acceptable through constant (mis)usage? – J. B. – Let us avoid sexual discrimination against women by all means, but not by tagging plural possessives on to singular pronouns, please! Catherine Walter (April 11) is no doubt correct in asserting that many speakers of English say and write this insult to the inner logic of our language, but since when do the multitudes decide how careful speakers and writers choose to express themselves? Besides, there is a much more elegant and perfectly legitimate solution to the problem : rephrase. For example, the horrendous "Ask a friend if they might help" really will not do. It is unclear and moreover offensive to both sexes, as though both were unmentionable. Recast, it can become "ask a friend to help", which clearly includes both sexes without offence to either. –L. S.

45Pour ce qui est de l’aspect stylistique, il est à noter que la reprise sur le modèle someone they est attestée depuis au moins le XVIème siècle d’après l’O.E.D10. De toute façon cette reprise existe et est loin d’être marginale.

46La justification habituellement donnée pour la reprise en they est l’absorption du genre. Il s’agit certainement d’un des paramètres entrant en ligne de compte, mais ce n’est pas le seul. They peut reprendre un antécédent exclusivement féminin [friend est féminin dans l’article] :

(43) We all know someone like your friend, angel : tied to their baby so firmly that one wonders why they ever bothered to cut the umbilical cord. (INS 30-09-98 / Working Life : What’s your problem? : Indispensable advice from real life’s agony aunt and uncle)

47Dans certains contextes, le référent est ambigu ; il peut être singulier ou pluriel :

(44) Siobhan was nodding, too. ‘It’s not my case, of course …’
‘But whoever’s running it, Siobhan, they’ll have been asking around all the singles clubs.’
‘Yes, but they won’t have been asking the female members about jealous partners.’ (Ian Rankin, Set in Darkness, p 301)

48Mais dans d’autres cas le référent est explicitement singulier :

(45) Help. Monday and most of Tuesday I sort of thought I was pregnant, but knew I wasn’t really – rather like when you’re walking home late at night, and think someone is following you, but know they’re not really. But then they suddenly grab you around the neck and now I’m two days late. (Helen Fielding, Bridget Jone’s Diary, Picador, 1996)
(46) Someone left their paper behind when they went in for their interview. Christ, and the guy had turned up twenty minutes after Jerry, yet here the bastard was, waltzing into a cubicle ahead of him ! Jerry slid over, picked up the tabloid, but didn’t open it. (Ian Rankin, Set in Darkness, p 342)

49En (46) la référence se construit sur deux plans : le plan du général et de l’indifférentiation. La focalisation se fait sur paper et non sur l’agent, origine du procès left behind. They permet de ne reprendre que le contenu notionnel de someone : une occurrence indifférenciée reprise sous la forme de la classe des occurrences potentielles. Il s’agit d’un jeu sur l’opposition singulier/pluriel : l’unique quelconque (marqué par some ou un morphème renvoyant au parcours des éléments d’une classe, any ; whoever) est repris par un pronom pluriel renvoyant à toute la classe. L’opposition singulier/pluriel n’est pas utilisée pour différencier l’unique du multiple, mais pour signaler le générique. Dans ce cas de figure, they ne reprend pas une occurrence quantifiée, mais indique plutôt qu’au niveau qualitatif toute différentiation entre les occurrences possibles est gommée. La construction de la généricité passe par le parcours des situations.

50Lorsque le point de vue change et que la focalisation porte sur l’agent, l’individuation prend le pas sur l’indifférentiation qualitative et l’agentivité est construite : the guy ; the bastard ; him.

(47) It has been suggested that, if a researcher is not sometimes surprised at what they observe, then they are failing to be as open-minded as they should. (BNC CMF Research methods. McNeill, Patrick. London : Routledge & Kegan Paul plc, 1989.)

51Comme en (47), l’antécédent de they peut ne pas être un pronom indéfini, mais un nom dans un contexte générique :

(48) For example, before a person visits America, they may have theoretical knowledge about it. (BNC CHT Returning to nursing. A guide for nurses and health visitors. Morton-Cooper, Alison. Basingstoke : Macmillan Publishers Ltd, 1990)
(49) "I know when I like a person directly I see them! I knew I liked you the very first night at dinner. (Virginia Woolf, The Voyage Out)
(50) He seems fascinated by how far a person can go and still retain their humanity. (The Guardian Weekly 14-03-1999)
(51) It’s quite peculiar the way some people speak, like police officers who never ‘‘stop’’ a suspect but ‘‘apprehend’’ them. (The Times 12/01/1990)
(52) Surprise your friends with this rare catch ! This realistically detailed Big Mouth Billy BassTM looks ordinary enough. But when he senses an unsuspecting admirer, he flaps his tail and sings them a song ! (Publicité)

52Dans les énoncés ci-dessus, le conflit entre antécédent singulier et pronom pluriel crée une disjonction qui permet, là-encore, de reprendre un contenu notionnel sous la forme d’un ensemble de possibles. Nous pouvons identifier, comme dans les énoncés comportant des pronoms indéfinis, la présence de marqueurs de parcours (when, never). Même lorsqu’une quantification est effectuée, l’énonciateur peut souhaiter rester au niveau de l’indifférentiation :

(53) Would it be possible for one of my friends to be so unhappy that they … oooh, that’s where I put this month’s Marie Claire : on top of the fridge ! (Helen Fielding, Bridget Jone’s Diary, Picador, 1996)

53Avec he or she, en revanche l’individuation des occurrences est maintenue :

(54) In such a sample, the researcher specifies what type of people he or she wants in the sample, within broad categories (quotas), and it is left up to the interviewer to find such people to interview. (BNC B16 Exploring data. Marsh, Catherine. Cambridge : Polity Press, 1988)

54En dehors du choix stylistique, he or she présente un parcours sur une classe de deux pronoms singuliers : la généralisation se construit sur une occurrence typique fléchée par the. De (48) à (52), un discontinu singulier déterminé par a est repris par le pronom pluriel.

55Même lorsque des occurrences ont été individuées au moyen de each, il est possible d’opérer une anaphore avec they. En (55), their permet de gommer, comme nous l’avons vu, des différences de genre ; le pluriel ne renvoie pas à du générique, mais à de l’individué non spécifié :

(55) Miss Crawford came with looks of gaiety which seemed an insult, with friendly expressions towards herself which she could hardly answer calmly. Everybody around her was gay and busy, prosperous and important; each had their object of interest, their part, their dress, their favourite scene, their friends and confederates : all were finding employment in consultations and comparisons or diversion in the playful conceits they suggested. (Jane Austen, Mansfield Park)

56En (56), l’énonciateur effectue une somme à l’aide de their. Le terme multitude pose l’existence d’une classe globale ; cette classe est ensuite analysée, décomposée en ses différents constituants. La reprise en their reconstitue une globalité, mais tout en maintenant la somme d’unités différentiées.

(56) Had a roar of laughter burst from the multitude - each man, each woman, each little shrill-voiced child, contributing their individual parts - Hester Prynne might have repaid them all with a bitter and disdainful smile. (Nathaniel Hawthorne, The Scarlet Letter)

57De même, c’est la somme reconstituée qui prime en (57), par rapport à une reprise en her possible étant donné que l’antécédent est féminin.

(57) Delphine and Domenica, each carrying their respective bundles, set off along the footpath towards Sulican. (William Boyd, The Blue Afternoon– corpus P. Busuttil)

58Lorsque la relation entre they et son antécédent est soudée, they signale l’altérité. L’énonciateur construit deux classes qui s’opposent et il s’exclut de la classe que rassemble they.

(58) When we elect politicians to represent us at Westminster we enter into an unwritten contract. They, the politicians, speak, make laws and govern at our expense and on our behalf. In turn, we, the public, retain the right to scrutinise, criticise and, ultimately, unseat the politicians we have elected. That is the democratic bargain. (The Guardian Weekly, 20-06, 1999)

59They, en construisant une classe distincte dans laquelle l’énonciateur ne s’inclut pas, permet de construire en même temps un hiatus, une altérité. Ce hiatus permet d’introduire une valuation dans la plupart des cas défavorable :

(59) Why not? he wondered now. Because I don’t want to be one of them, he thought, remembering a munitions worker’s hand patting a girl’s bottom as he helped her into the swing-boat. (Pat Barker, The Ghost War, London, Penguin, 1996, p 6.) [Italiques dans le texte]

60Them ne peut avoir d’antécédent direct, car il renvoie à une classe ouverte d’éléments rassemblés par une propriété commune, classe définie en intension.

61L’altérité peut être introduite après une reprise globale en they all :

(60) ‘Fish,’ said the woman suddenly. They all laughed. But Peter was impatient. Wasn’t she the one who hated taking risks? (Beverley FARMER « Woman in a Mirror » 1983)

62l’énonciateur insistant sur la construction de l’intérieur du domaine notionnel /laugh/, pour ensuite revenir sur l’ensemble en excluant un élément.

63Ainsi de grandes tendances semblent se dessiner : they autorise une reprise dans une relation lâche antécédent- pronom, dans une suite textuelle à antécédents potentiels multiples. They est employé justement pour maintenir une certaine ambiguïté quant au référent qui doit être interprété comme un « collectif diffus », dans lequel on n’opère pas de quantification ; la reprise s’effectue à un niveau notionnel, qualitatif.

64La reprise peut être directement construite sur l’extra-linguistique ou un contenu notionnel : l’interprétabilité de l’énoncé dépend alors de la connaissance du monde de l’énonciateur et du co-énonciateur. La disjonction est indispensable puisqu’il ne s’agit pas d’une reprise stricte et que l’ambiguïté du référent est nécessaire à la stratégie de l’énonciateur.

65Dans les cas de reprise d’un terme morphologiquement singulier ou d’un pronom indéfini singulier, la disjonction permet à l’énonciateur de travailler sur une classe plutôt que sur une quantité individuée quelconque.

66Le constat, après cette catégorisation de quelques contextes d’emploi de they, est que they n’entre pas systématiquement dans une relation identitaire avec le co-référent. La relation identitaire peut être qualifiée de prototypique (statistiquement). Cependant si l’on veut pouvoir rendre compte des emplois de they atypiques, il convient de considérer que they peut être pointeur vers une entité extra-linguistique en même temps que constructeur de représentation du référent.

67Les emplois non prototypiques de ils en français ont peu fait, à notre connaissance, l’objet d’études. Kleiber (1994) étudie il en montrant qu’il ne s’agit pas d’un substitut mais d’un mode de donation de la référence et consacre le chapitre 7 à ils « collectif ». Velvic-Canivez (1999) étudie un emploi de ils lors des procès portant sur la Shoah, emploi dont voici un exemple particulièrement intéressant parce qu’il contient deux emplois sans antécédent, l’un de les référant aux victimes, l’autre de ils référant aux bourreaux :

« Comment aurais-je pu les aider ? Comment ? Comment ? En criant : « N’entrez pas dans la chambre à gaz” ? Si, à Dieu ne plaise, l’un de nous avait crié — je ne souhaite à personne — ni même à vous, Monsieur O’Connor, d’assister à ce qu’on lui aurait fait : ils l’auraient jeté vivant dans une fosse remplie de sang— » (Velvic-Canivez 1999 : 149).

68Le français est une langue très surveillée à l’écrit. C’est peut-être pour cette raison que l’on possède moins d’exemples de ils ne correspondant pas à une reprise d’un groupe nominal pluriel. Si cette hypothèse est bonne, le développement actuel du travail sur corpus oraux devrait nous donner des exemples permettant de comparer efficacement les emplois de they et ceux de ils/elles, ce qu’il est encore difficile de faire sur exemples attestés.

69La remarque est évidente mais aura son importance : le pronom français a une marque de genre. Nous pourrons donc distinguer les cas où l’alternance ils/elles est possible (saisies A et B) et les cas où elle n’est plus possible (saisies C à E). En l’état actuel, et en nous appuyant sur des exemples donnés par Kleiber et quelques commentaires faits par Portine lors d’un séminaire à Bordeaux 3, nous pouvons organiser les exemples de ils sur un axe en empruntant la notion de « saisie » aux linguistes guillaumiens :

Saisie A : Paul et Jean [...], ils [...] ; Marie et Béatrice [...], elles [...].
Saisie B : j’ai adopté un chat parce qu’ils sont affectueux ; j’ai adopté une chatte parce qu’elles sont affectueuses.
Saisie C : à l’hôpital, ils (*elles) m’ont fait une piqûre, heureusement l’infirmière n’était pas brutale [où l’infirmière est le seul individu ayant fait une piqûre].
Saisie D : à Boston, ils roulent comme des fous, *mais heureusement John fait attention [avec John considéré comme l’un des conducteurs roulant comme des fous, la séquence devenant possible pour dire que le baltimorien John fait attention au milieu des fous bostoniens ; tout bostonien(ne) conduisant étant un référent précis visable par l’énoncé].
Saisie E : ils vont encore augmenter les impôts [sans référent précis visable].

70Kleiber (1994) oppose l’anaphore comme phénomène mémoriel et l’anaphore textuelle. En reprenant cette distinction et en la développant, on peut opposer (cf. Portine, à paraître) :

  • une conception formalisante (par exemple, Milner, 1982) qui considère l’anaphore comme un type de relation co-référentielle (la notion de co-référentialité virtuelle permettant d’assurer la cohésion de l’ensemble),

  • une conception textuelle qui fait de l’anaphore l’une des manifestations de la cohésion textuelle (cf. Halliday et Hasan, 1976),

  • une conception cognitive ou « mémorielle » qui fait reposer la relation anaphorique sur une saillance mémorielle qu’elle soit d’origine situationnelle ou co-textuelle (cf. Kleiber, 1994).

71Les développements précédents sur les différents emplois de they semblent mieux s’inscrire dans une conception cognitive de l’anaphore. En effet, le lien entre antécédent et reprise pronominale doit être construit et par l’énonciateur et par le co-énonciateur. Cette construction s’appuie sur les éléments en présence et sur les connaissances que l’on possède à leur sujet. Toutefois, la conception cognitive n’est peut-être pas radicalement opposée à la conception textuelle. On va voir dans ce qui suit un exemple de mise en texte qui repose sur le mouvement anaphorique proposé au lecteur.

72Pour terminer, nous prendrons un court extrait à titre d’exemple de la structuration d’un énoncé au moyen des anaphores. Dans le texte suivant :

(61) He heard a sudden noise, watched as someone left the tenement opposite Siobhan’s. Sort of jogging their way along the pavement, but then taking the first left into an alley, where they stopped. A jet of urine hitting the wall, steam rising into the frosted air. Rebus sitting in darkness, watching. Someone on their way out, caught short? Maybe a blocked toilet at home…? The man was zipping himself up, jogging back the way he’d come. Rebus caught a glimpse of the face as the man passed beneath a street lamp. Back to the tenement, door opening and closing. (Ian Rankin, Set in Darkness, p 226)

73Le personnage inconnu est représenté par l’indéfini someone. L’indéfini est ensuite repris par they. Le suspense est maintenu : they conserve la valeur indéfinie et l’indifférentiation masculin/féminin. Dans la deuxième reprise, dans l’interrogative, l’ambiguité est levée quant au genre du référent ; they permet cependant de ne toujours pas particulariser en isolant une occurrence comme avec une reprise en he. Enfin, lorsque le processus de référentiation est complétement stabilisé, l’énonciateur passe à la désignation explicite d’un masculin et à l’anaphore en he.

74Ce « cheminement » de la visée référentielle construit une représentation évolutive d’un personnage secondaire du roman. On part d’une représentation floue (someone) pour aboutir à une représentation affinée (the man), they et their servant de liens entre les deux stades. A l’opposé des « référents évolutifs » pour lesquels le pronom reste stable et le référent visé est changeant, nous avons ici un référent qui reste stable mais une modification (du flou à une représentation précise) du représentant pronominal ou nominal. Dans la suite du roman, ce personnage prendra de l’importance. On a ainsi une sorte de phénoménologisation textuelle de l’un des personnages du roman.

Notes de bas de page numériques

1 Je remercie Henri Portine qui est à l’origine de ce travail et qui m’a secondé dans les allusions à la problématique théorique et au pronom ils en français et qui est l’auteur du schéma classant les ils français. La collaboration s’est faite dans le cadre du travail de l’équipe TELANCO.
2 Langacker, R.W. (1999) remet en question, dans le cadre de sa grammaire cognitive, une conception qui ne serait que mécaniste : “If the use of pronouns in lieu of full nominal descriptions is simply a matter of avoiding excessive repetition, and if pronoun-antecedent configurations are governed by purely formal restrictions stated in terms of syntactic tree structures, then why should it matter whether the antecedent’s referent is a possible viewer?” (p 235)
3 Culioli, A. (1985) “Où tout se transforme, c’est dès que vous avez décrochement, i.e. véritablement activité de langage en tant qu’activité par laquelle nous construisons des substituts détachables de la réalité. C’est cela que nous appelons représentation dans la relation que nous avons entre le niveau 1 et le niveau 2 : construction de représentants ; et les représentants vont nécessairement être des désignations” (p 86)
4 Source : Oxford English Dictionary
5 Grandsaignes d’Hauterive, R. (1948)
6 Benveniste, e. (1966) p 256.
7 En italiques dans le texte original.
8 Quirk et al. (1985) p. 758 : “Singular collective nouns may be notionally plural. In BrE the verb may be either singular or plural.”
9 Alexander, L.G. (1988) p 87
10 “Often used in reference to a singular noun made universal by every, any, no, etc., or applicable to one of either sex (= ‘he or she’).”

Bibliographie

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Annexes

Codes Corpus

BNC : British National Corpus

GW : Guardian Weekly

IND : The Independent

ML : énoncés recueillis par Michèle LANC (Université de Bordeaux-3)

PB : Corpus Pierre Busuttil (Université de Pau)

Pour citer cet article

Jean Albrespit, « Le pronom they, l’absorption du genre et la disjonction singulier-pluriel dans la reprise pronominale », paru dans Cycnos, Volume 18 n°2, mis en ligne le 15 juillet 2004, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=31.


Auteurs

Jean Albrespit

Université de Bordeaux III.