Cycnos | Volume 23 n°1 Le Qualitatif - 

Isabelle Gaudy-Campbell  : 

Travail de formulation et élaboration qualitative du contour verbal : l’auxiliaire en jeu

Abstract

We will use the word ‘qualitative’ in a non-theoretical sense, by dealing with the qualitative search for the suitable predicate within formulation in oral English.
This is where the auxiliary comes into play, as a key step toward the predicative selection. It is first uttered as a mere outline until the correct predicate is selected, and tends to be used as a versatile tool within predicative orientation.

Plan

Texte intégral

1Nous traiterons du terme « qualitatif » dans une acception non théorique, en nous concentrant sur la recherche qualitative du terme verbal adéquat dans le cadre du travail de formulation. En oral spontané, la linéarité du propos cède le pas à un travail de formulation en plusieurs étapes et strates. L'énonciateur amorce son dire avant d'affiner les termes employés ainsi que la formulation proposée par plusieurs étapes successives. Une véritable sélection qualitative est opérée, jusqu’à ce que le terme adéquat, ou terme compétent soit retenu.

2Un travail sur corpus se propose de présenter les paramètres de cette élaboration qualitative. Nous choisirons de nous limiter au domaine verbal. Dans ce cadre-là, le rôle de l’auxiliaire est non négligeable. De façon récurrente, il apparaît à un moment pivot du travail de formulation, véritable empreinte d’une quête du terme verbal que l’énonciateur va sélectionner pour poursuivre son propos. L’auxiliaire apparaît alors comme un jalon du discours avant que ne soit affiné qualitativement le contour des termes sélectionnés pour rendre au mieux le procès en jeu.

3Ainsi, nous ferons dans un premier temps un rappel de ce que l’expression « travail de formulation » comprend et montrerons en quoi nous nous situerons à la frontière entre formulation et reformulation pour la sélection des occurrences. Une fois ce cadre théorique précisé, nous montrerons dans quelle mesure les auxiliaires, dans l’élaboration des propos, s’inscrivent à un moment charnière où ils permettent de sélectionner et d’atteindre qualitativement le terme adéquat pour rendre compte du procès à décrire. Cette analyse sera l’aboutissement d’un cheminement qui insistera sur la récurrence du rôle jalon des auxiliaires et sur leur capacité à fonctionner comme une enveloppe verbale d’orientation et de polarité variable.

4Le travail de formulation, concept répandu en linguistique française, est moins exploité en linguistique anglaise. Nous en proposons une présentation bibliographique rapide dans « Have en oral spontané : un comportement invariant au sein du travail de formulation ? » [GAU : 2005]. Il s’agit du travail d’élaboration du propos, du processus de production du sens à l’oral, du discours en cours de production. Etant spontané, il n’est pas préparé et il se construit au fur et à mesure de son énonciation, laissant ainsi des traces de sa production. Dans La grammaire de l’intonation, l’exemple du français [MOR : 1998], les auteurs s’attachent à proposer dans le chapitre 6 consacré au « travail de formulation » une typologie des marques de formulation comme trace, soit d’un malaise dans la formulation, soit d’un malaise dans la pensée en français oral spontané. Allongement à la finale, répétitions de mots outils, euh d’hésitation combinés ou non avec des pauses sont autant de paramètres retenus.

5Parmi les procédés de formulation, on comptera ce que E. Gülich [GUL : 1994] (p.30) liste :

[…] des marqueurs prosodiques comme les hésitations, les pauses, les ruptures etc., qui signalent des procédés comme l’autocorrection, les changements de construction, les achèvements […]

6Nous souhaiterions inscrire notre réflexion à ce moment charnière, entre formulation, autocorrection et changement de construction.

7En effet, l’oralisation de la pensée passe par des hésitations, des faux-départs, des ruptures thématiques et autres ratés ou speech disturbances du discours. Ainsi, le terme de « formulation » s’accompagne le plus souvent de celui de « reformulation » ou auto-correction. Ceci fait d’ailleurs l’objet d’un volume de recherche « Répétition, altération, reformulation » (colloque de Besançon, juin 1998). Ce moment de bafouillage, moment charnière, correspond à ce que Benveniste appelle des « bribes en amorces ».

8Accidents, ratages, scories ou ratés du discours oral sont à considérer comme des processus inhérents à la langue, liés d’une part à la nécessité de donner le temps au locuteur de gérer la mise en place de sa formulation et d’autre part à celle de l’interlocuteur de construire et d’intérioriser le sens du message qui vient de lui être adressé. Selon J.M Barbéris :

La linguistique praxématique a particulièrement mis l’accent sur la dimension temporelle du mouvement d’actualisation, et postulé trois instances pour en rendre compte : temps de l’à dire (temps de programmation), temps du dire (temps d’élocution) et temps du dit (temps de stockage en mémoire). […] Les achoppements ou tatônnements du dire permettent d’entrapercevoir le programme de l’à-dire, de postuler chez le locuteur une intentionnalité, un positionnement […] (p.18)

9Nous allons considérer le fonctionnement des auxiliaires dans l’interface du temps de l’à dire et du temps du dire. Ils participent pleinement à cette construction stratifiée d’enrichissements successifs1, ou de sélection qualitative et le titre « Formulation et recherche qualitative du contour verbal : l’auxiliaire en jeu » peut alors être mis en perspective.

10En effet, à ce moment clef d’enrichissement qualitatif, il n’est pas rare que l’auxiliaire soit au rendez-vous en anglais contemporain. Be, have, do apparaissent à l’état de bribes en amorce d’une prédication plus élaborée. Ainsi, nous avons sélectionné des occurrences rendant compte d’une élaboration spontanée et progressive du propos2.

11Nous posons alors l’hypothèse que l’auxiliaire fonctionne comme une empreinte permettant d’attendre l’élaboration d’une suite verbale. Au sein du travail de formulation, il apparaît à un moment du processus d’élaboration du dire. Il semble s’apparenter à une enveloppe verbale, au contour variable en fonction du contexte et en attente d’une limitation qualitative, d’un remplissage sémantique, voire d’une réorientation have - be.

12Dans un premier temps, nous allons nous contenter de constater que l’auxiliaire s’apparente à un jalon du travail d’élaboration qualitative. Puis nous nous consacrerons à des cas où plusieurs auxiliaires sont en cooccurrence, ce qui ouvre un jeu sur l’orientation qualitative. Enfin, nous pourrons instituer l’auxiliaire comme empreinte vers une sélection qualitative du groupe verbal.

13A l’écoute d’oral spontané, nous prenons conscience du rôle jalon des auxiliaires au sein du travail de formulation.

Occ 1, Autism misdiagnosis, Hollins 150-160
it is e: it is difficult, sometimes to distinguish between e: autism or the: e e the:/ e experience of autism and e a psychotic disorder when the: person presenting to the psychiatrist is acutely distressed so for example anxiety and the way it presents in somebody who's,, autistic, e:: might appear to be e a psychotic, e episode and one of the difficulties a psychiatrist has is that e if the person is presenting with psychosis, it's very important to treat that quite quickly because the:, the prognosis, the: future outcome of of a psychotic illness is better if you're treated quickly e

14Dès « it is e: it is difficult », nous remarquons que be est le lieu d’une hésitation, qu’il soit suivi d’un d’hésitation ou d’une pause prolongée en attendant de mieux sélectionner l’adjectif attribut. Be, ici copule, se présente comme un lieu jalon, un lieu étape vers l’accès au terme adéquat. Ce qui se passe avec be serait tout aussi probant avec have.

Occ 2, Autism misdiagnosis, Professor Hollins 158-165
well,, but/ then, you have to take a risk as to whether or not to treat whilst you: clarify the diagnosis and th/ possibly delay diagnosis whilst you search for somebody with e: that extra specialist expertise and I would expect all psychiatrists, to have °at the moment they don't° but I would expect in the future that all psychiatrists would have enough,, knowledge and expertise to be able t/ to recognise autism and asperger's syndrome but there will always, I think, need to be a/ a secondary level of expertise which is aBOUT distinguishing rEAlly complex, situations where somebody does have a mental illness as well

15Une première occurrence de have est suivie d’une incise et laisse la complémentation en attente. A ce moment de la formulation, il n’est pas certain que ce soit une complémentation qui doive suivre et le co-énonciateur est en droit d’attendre également un participe passé. A sa seconde apparition, have est toujours un lieu où l’élaboration du propos est en cours. Enough amorce maintenant une suite nominale mais le passage reste empreint d’hésitations (pauses matérialisées par ,, et )3. L’auxiliaire do s’inscrit dans le même type de fonctionnement.

OCC 3, Autism adult services, Owen 293-299
well it's important to say °first of all° that, autism,, does, affect people - adults with a/ adults not just children and, it's a spectrum condition and not everyone has: challenging behaviour but, some adults that DO have challenging behaviour it's because of their communication difficulties so they can't express themselves [...]

16Le passage a l’intérêt de présenter l’auxiliaire do dans deux réalisations distinctes. La seconde est nettement accentuée et do correspond à un do de réassertion. Ceci permet de mettre en perspective le premier do, qui bien qu’en cooccurrence avec une base verbale dans un contexte positif, ne présente aucune accentuation et ne semble pas présenter de valeur assertorique. Il s’inscrit à un moment d’hésitation, comme le prouve la présence d’hésitations à la fois avant et après sa production. Does semble donc fonctionner comme un jalon, qui prépare une enveloppe verbale sans pour autant en donner le contenu sémantique. Affect n’apparaît qu’ensuite et vient mettre un terme à un temps de gestion de la mise en place du propos.

17Le fonctionnement des auxiliaires à un moment jalon de la formulation est récurrent. Il importe maintenant de mieux cerner l’environnement contextuel verbal des auxiliaires pour comprendre en quoi ils entrent dans une élaboration qualitative.

18Aux différentes scories du langage constitutives de l’environnement contextuel des auxiliaires, il faut ajouter qu’un auxiliaire apparaît souvent en préparation d’un autre auxiliaire qui n’est choisi que dans un second temps pour servir l’adéquation du propos :

Occ 4, Autism misdiagnosis, Browning 171-81
[...] but I a:m encouraged °I have to say° e at the progress that there is °for example with the institute of psychiatry° e in looking at at people's rights to things li:ke, a second opinion the: ONly thing I would say is that there sh/ needn't be a delay:,, in drawing up a recognised list of of/ people who have authority in this area to whom another psychiatrist could seek a second opinion e

19Cette occurrence confirme que l’auxiliaire est un des lieux privilégiés de l’élaboration du propos. Ici, il s’agira d’auxiliaires de modalité et se perçoit comme l’amorce d’un should radical avant que needn’t ne vienne s’y substituer. L’élaboration du propos joue sur le positionnement de l’énonciateur, qui, après avoir adopté une approche prescriptive, opte pour une formulation plus conciliante, tout en conservant la mémoire de son positionnement modal annoncé par I would say.

20Un des enjeux de la reformulation que permettent les auxiliaires est le travail sur l’orientation prédicative.

Occ 5, Autism misdiagnosis, Preconfreid 47- 60
YES: and: you have to bear in mind I was also in shock, my mother's death, - and I went along with this diagnosis for a few months until our GP called us to the surgery, which is where nick was having, being administered his injections every two weeks and she said, sally, neither the practice nurses nor I and I don't believe you either,, THINK nick has schizophrenia, it is asperger's, I want to refer you back to the bethlem and maudsley, we returned to the bethlem and maudsley where they,, confirmed, the diagnosis, their diagnosis of asperger's syndrome and then he, said °he had no° e e there were no eschizophrenia symptoms

21Le premier passage souligné révèle un passage de la voix active à la voix passive. La pause qui fait suite à have permet une reformulation qui va au-delà de la simple recherche du mot adéquat. Elle permet de réorienter l’ensemble de l’énoncé et alors que Nick était source de l’action en un premier temps, son rôle syntaxique est alors transformé pour devenir but de l’action administer qui est restée en attente. Mais au regard d’autres cas de figure, on prend conscience que ce jeu actif / passif au sein du travail de reformulation entre dans le jeu plus complexe de l’orientation de la relation prédicative. Be et have sont en concurrence le plus souvent. Ce qui était de l’ordre de la localisation dans °he had no° est réorienté en un prédicat d’existence there were no eschizophrenia symptoms. Le décrochement qui caractérise le premier passage (°[…]°) permet donc un réagencement et les auxiliaires se prêtent facilement à une modification de l’orientation prédicative.

22Le jeu be / have repose également sur une ambiguïté sonore qui semble exploitée par l’énonciateur pour préparer au mieux son propos.

Autism adult service, Female Carer 212-223
this, photograph was taken a couple of weeks, before, he was, detained,, and as you can see he's very happy he's just, been out in the garden °and it's only about 9 o'clock in the morning° he's just come in and for the first time in his li:fe, he's actually put his feet up on the sofa on his ow:n, and he's so pleased with himself and that's why I took the photograph and I'm so glad I did because otherwise I wouldn't have had anything so,, immediately before the event

23He was, detained,, s’inscrit dans un moment d’élaboration et l’on note la pause entre l’auxiliaire et le participe passé. Suite à he’s very happy, he’s just est perçu à l’aulne de cette relation d’attribution annoncée. L’identité sonore [s] peut être exploitée pour glisser vers une relation s’agençant autour de have et d’une orientation à gauche, ce que prouve le choix du participe passé qui permet de relire ‘s> comme has.

24Le cheminement que nous venons d’effectuer nous amène à percevoir l’auxiliaire comme un jalon avant un affinement de la formulation verbale. Nous le concevons alors comme une empreinte, permettant la recherche du mot compétent et l’attente de l’élocution de la base verbale sélectionnée.

25Le premier phénomène qui nous incite à suivre cette approche est l’ambiguïté du statut de be, de have voire de do. Dans « Have en oral spontané : un comportement invariant au sein du travail de formulation ? » [GAU : 2005], nous avons tenté de montrer que la réalisation orale de have s’inscrit dans une linéarité qui se joue de son statut invariant, permettant d’ouvrir aussi bien une suite verbale, faisant de have un auxiliaire, qu’une suite nominale, faisant de lui un verbe locatif.

26Il est également difficile de distinguer le statut auxiliaire ou copule de be au cours de l’élaboration discursive, comme l’illustre l’occurrence suivante :

Occ 6, Autism adult service , Mitchell 355-370
well, that's what we're, in discussions with, exactly at the moment what's happened is that another parent e °with a child the same age as Leo° e: suggested that maybe they, could move together, with another girl f/ they're ALL at/ at aspin house, they're all the same age they all know each other what we're trying to do is to actually set up a house, that they could move into, as a group, so it would take away one of the,, real worries which is sort of °you know° meeting new people and/ and take away one of the stress factors e and we're,, working with, the hampshire autistic society who are really helping us e: and the idea is that, a housing association would, own, the house and look after the house in the sense of building repairs and all that sort of thing and the autistic society would provide the staff, as they do now at aspin, but this would be,, leo's HOME for the rest of his life.

27Il est à noter que be n’est pas systématiquement le lieu d’un travail de formulation comme le prouve le passage they're all at / at aspin house, they're all the same age they all know each other où c’est la préposition at qui sert de jalon discursif. Toutefois, on remarque que be adopte un comportement identique, qu’il fonctionne comme copule dans la première occurrence (be in discussion with) et dernière occurrence (this would be Leo’s home) ou comme auxiliaire en attente du marqueur disjoint –ing dans working. Dans chaque cas, il est suivi d’une pause permettant à l’énonciateur de sélectionner au mieux le terme compétent qu’il va utiliser. Sur le plan de la linéarité discursive, rien ne permet de distinguer au moment de la production be auxilaire d’une forme plus sémantisée.

28Ceci permet alors de se pencher sur des contextes dont l’ambiguïté fait l’intérêt.

Occ 7, Son rise, Dave Cuthbert 203-209
it's,, accepting your child, where they are and until you accept where your child is, and hap/ happy where your child is e: °you're not going to get them any further° so: if she's,, sitting in a shop screaming, you've got to be happy that she's sitting there screaming °she's wanting that out answ/ that e: reception from you° so she will do it even MOre, so it's really about accepting your child where they are, then you can start actually, trying to push her further to where you want her to go

29L’amorce de cet énoncé joue sur le rôle jalon de be. Pendant la pause, le co-énonciateur est en droit d’attendre aussi bien un attribut, qu’une suite verbale suffixée par –ing. C’est finalement le cas, mais le statut de accepting, perçu comme un gérondif impose une relecture de be qui perd son statut auxiliaire au sein de ce qui aurait été l’opérateur disjoint be-ing. Le passage if she's,, sitting est a priori construit sur un même modèle, mais il révèle cette fois-ci la présence de l’auxiliaire. Là où le travail de formulation opère de plein droit, c’est lors de la répétition so it's really about accepting qui résume et valide le propos tenu jusqu’alors avant de n’aller plus loin dans un développement. So joue alors un rôle particulièrement intéressant, n’ayant nulle valeur de coordination et d’agencement logique mais plutôt une valeur discursive de reprise qui valide le statut non auxiliaire de be.

30Ce jeu sur le degré de sémantisation se retrouve dans des contextes plus larges où les auxiliaires sont utilisés comme de véritables enveloppes de prédication en attente du terme verbal compétent.

Occ 8, Autism adult services, Mitchell 120-130 (face B)
to me if you're autistic you are incredibly vulnerable, I don't care whether you've got asperger's and you've got a particular gift at doing something, for me, I mean some people would class leo as being high functioning, but he is the most vulnerable person in society because anybody could take advantage of him, he cannot, understand about people being unkind or people sort of wanting to exploit his position and I think autism in itself is,, an incredibly severe disability and I think that's what needs to be recognised. And the other thing I wanted to say is that I'm an articulate person and I think my experience is that part of the problem is that a lot of other parents aren't perhaps as bolshy or asking questions as I might be and I worry that unless you're, kind of ringing up social services a lot, ringing up the autistic society kind of trying to bring it all together then it doesn't happen

31Ce passage confirme nos premières interprétations. L’auxiliaire de modalité cannot est suivi d’une pause permettant la verbalisation de understand. Be est également ambigu au moment de son énonciation et ce n’est que la suite (an incredibly severe disability) qui est livrée après une pause non négligeable (,,) qui lui confère un statut de copule et non d’auxiliaire. Mais il devient particulièrement probant si l’on se penche sur you're, kind of ringing up social services. La présence ainsi que la place de kind of situé après une pause montrent que be est sciemment utilisé comme jalon en préparation d’une suite dont le choix reste incertain. Kind of vient signifier que le terme verbal et que la suite prédicative choisis restent encore inappropriés et que l’énonciateur reste en quête d’une formulation plus satisfaisante. Nous assistons ici véritablement à une élaboration qualitative du contour prédicatif.

32Il n’est alors pas rare que l’auxiliaire soit utilisé comme une simple enveloppe en attente d’une sélection qualitative de la suite prédicative et qu’il ne soit ensuite nullement constitutif de la sélection opérée.

Occ 9, Autism adult services , Mitchell 146-153 (face B)
and for an autistic person for that to happen I think would be terribly, terribly hard for them to be: - suddenly find that a parent had died and they had to move then, the stress and the unhappiness that that would cause. That's why I want Leo to move while he's young enough to understand and for him to be settled before I'm not around.

Occ 10, Autism adult services, Owen 315-323
well what it/ what it will mean is that if somebody does have, difficulty making a decision, there will be safeguards put in place so in/ in john's case what/what could have happened is the carers, go to the court of protection and say john e doesn't have the capacity to make this particular decision, we would like to be/, make a decision on John's behalf in his best interests and then the court of protection would appoint people as the deputy, to make decisions on that person's behalf

33Dans la première occurrence, be subit un allongement qui n’a aucune incidence sémantique. Allongement et pause se combinent pour laisser le temps à l’énonciateur de sélectionner le terme verbal find et sa complémentation. Find vient ici se substituer à be avec lequel il n’entretient nulle relation de similitude.

34Dans la seconde, have illustre les remarques précédentes et be une fois encore subit une substitution. Il s’agit cette fois non d’un travail d’élaboration mais d’une phase de reformulation de make this particular decision, prédicat déjà prononcé.

35Dans les deux cas, les processus de substitution nous confortent dans l’hypothèse selon laquelle les auxiliaires, au sein du travail de formulation, ne seraient que de simples enveloppes en attente d’une sélection qualitative verbale.

36Au fil d’un cheminement, nous avons montré en quoi les auxiliaires se situaient à des moments clefs du travail de formulation et de reformulation. Le plus souvent, ils sont prononcés en amont d’un passage marqué de pauses et d’hésitations avant que n’apparaisse la suite verbale choisie par l’énonciateur. Ils peuvent être eux-mêmes reformulés par d’autres auxiliaires, permettant ainsi d’inverser l’orientation prédicative et de réinitialiser un prédicat selon une nouvelle direction (actif / passif, have / be). Ils servent également d’empreinte verbale en attente du terme lexical compétent. Ils ont alors un rôle préparatoire facilitant la sélection qualitative du prédicat au sein de toute une potentialité.

37En conclusion, nous proposerons une occurrence relativement similaire à l’occurrence 7 quant au statut de –ing :

Occ 11, Son rise, Jill Cuthbert 215-220
so eventually she got to the point where she started to trust us,, therefore, she would look at us more, so most of our time really in the first part was just,,, loving laura for where she was,, and trying to, get into her world so it's kind o/ it’s like a/ a bridge we're on one side, she's on the other, and we're crossing that bridge but we need to JOIN her on the other side

38Be est isolé de l’aval par une pause longue de façon à isoler le prédicat choisi avant que ne soit opérée une reformulation amorcée par une série de tâtonnements. So vient finalement introduire sans lien logique une métaphore récapitulative. Ainsi, l’auxiliaire, en plus de permettre une sélection du prédicat adéquat, participe à une mise en exergue de loving laura for where she was puis de trying to, get into her world. L’auxiliaire œuvrerait alors à une véritable mise en scène du prédicat.

Notes de bas de page numériques

1  Notre propos est de traiter des auxiliaires. Leur rôle est particulièrement déterminant au sein du travail de programmation. Toutefois, ils ne sont pas uniques dans ce rôle et nous souhaiterions mettre notre propos en perspective. Les articles, les prépositions, occupent notamment des fonctions clefs au sein du travail de formulation.
2  Nous avons travaillé sur un corpus de propos spontanés enregistrés à la BBC (You and Yours, octobre 2004, http://www.bbc.co.uk/radio4/youandyours/) et avons codé les transcriptions proposées (refhttp://www.bbc.co.uk/radio4/youandyours/transcripts_autumn04.shtml)
selon les critères suggérés par D. Delomier et M.A. Morel [DEL : 1986]. Une thématique commune recoupe les différents enregistrements, à savoir une réflexion sur le syndrome d’Asperger, syndrome dérivé de l’autisme. Nous avons pris soin de ne pas retenir les propos tenus par des patients souffrant de ce trouble langagier pour nous concentrer soit sur les témoignages des familles et proches soit sur les interventions plus techniques de professionnels du monde médico-social. Nous obtenons ainsi un corpus de locuteurs d’origines variées.
Pour le codage, nous avons retenu des éléments pertinents à notre axe de recherche. Nous noterons plus particulièrement :
, note une pause, même brève (,/,,/,,, selon la durée de la pause)
/-/ note un silence
(h) note une pause remplie par une inspiration audible
/ note une interruption brusque du son précédent une  interruption en coup de glotte
e note ce qui est généralement transcrit « euh » dans la graphie traditionnelle
: note l’allongement du son ; plus il y a de points plus l’allongement est long (:/ ::/ :::)
MAJ les caractères majuscules indiquent prononciation appuyée : accent d’intensité, accent d’insistance
°   °  les caractères notés entre deux ° notent des éléments qui ont été prononcés sur un ton plus bas que les paroles qui les encadrent.
3  Nous sommes consciente que le statut de have ou de be dans les occurrences proposées n’est pas celui d’un auxiliaire et en cela ne s’inscrit pas réellement dans la problématique annoncée. Toutefois, si nous nous situons  au moment de leur  formulation, have comme be s’ancrent dans une potentialité et ce n’est que la suite de la formulation qui établit leur statut. Cet élément clef sera plus particulièrement traité en II-2 et s’inspire d’une analyse plus poussée sur le fonctionnement invariant de have au sein du travail de formulation.

Bibliographie

Barbéris, J.M. (1998) « Temps du langage et production de sens à l’oral », La production du sens à l’oral, CIL 16, p. 18-25.

Delomier, D. & Morel M. A. (1986) « Réflexions sur les systèmes de notation de l’oral », DRLAV, 34-35, pp. 158-160.

GAUDY-CAMPBELL, I. (2006) « Have en oral spontané : un comportement invariant au sein du travail de formulation ? », Anglophonia 18, pp.217-228.

Gülich, E. (1994) « Commentaires métadiscursifs et « mise en scène » de l’élaboration du discours », in Cahiers d’acquisition et de pathologie du langage, n°12, p. 29-51.

Morel, M. A. & Danon-Boileau L. (1998) Grammaire de l’intonation, L’exemple du français, Collection Faits de Langues, Ophrys.

Répétition, altération, reformulation (2000), Colloque international de Besançon juin 1998, Annales littéraires de l’université de Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté.

Notes de la rédaction

Isabelle Gaudy-Campbell est actuellement Maître de Conférences à l'université Paul Verlaine de Metz après avoir soutenu en 1999 une thèse sur la « Négation en anglais oral spontané : approche intonative de not, n’t, no ». Depuis, ses recherches se sont concentrées sur la linguistique anglaise orale, notamment sur l'étude du comportement à l'oral d'opérateurs verbaux (ain't, got, had-en) et plus récemment sur leur fonctionnement au sein du travail de formulation.

Pour citer cet article

Isabelle Gaudy-Campbell, « Travail de formulation et élaboration qualitative du contour verbal : l’auxiliaire en jeu », paru dans Cycnos, Volume 23 n°1, mis en ligne le 30 juin 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=295.


Auteurs

Isabelle Gaudy-Campbell

Isabelle Gaudy-Campbell, est maître de conférences à l’université de Metz après avoir soutenu une thèse sur "La négation en anglais oral spontané : approche intonative de not, n’t, no" (Paris III). Membre du CET (Université de Metz) et de l’EA 1483 (Paris III), sa recherche repose sur l’analyse d’occurrences extraites de corpus d’anglais oral spontané afin d’identifier le fonctionnement de marqueurs propres à l’oral. Université de Metz, email : gaudy@zeus.lettres.univ-metz.fr

Université de Metz

gaudy@zeus.lettres.univ-metz.fr