Cycnos | Volume 23 n°1 Le Qualitatif - 

Monique Verrac  : 

Qualité, notion ou concept : rappel historique

Abstract

The notion of quality, which occurs from the very beginning of grammatical thought, has evolved over the centuries without ever achieving stability. The purpose of this article is to study seven types of notions associated with the term of “quality”, as illustrated through a selection of quotations from pre-19th century grammarians. We will endeavour to define these notions and reflect upon their grammatical status in the context within which they developed.

Plan

Texte intégral

1Mon objectif se situe dans le cadre d’une introduction historique à ce colloque sur le qualitatif. En retraçant l’évolution à travers les siècles de la notion de qualité qui intervient dès les tout débuts de la pensée grammaticale, je m’efforcerai de dresser une sorte d’état de connaissances antérieures qui sont parfois perdues de vue aujourd’hui, mais sont néanmoins susceptibles d’alimenter la réflexion.

2Cet état ne peut être qu’approximatif et incomplet compte tenu des limites imposées à ce travail. Il sera fondé sur une sélection d’auteurs considérés comme des jalons dans le développement de la notion de qualité.

3Puisque notre attention est centrée sur la langue anglaise, les auteurs auxquels je me suis intéressée en priorité sont les grammairiens anglais qui ont œuvré à installer la tradition grammaticale telle qu’elle a été plus ou moins fixée à la fin du 18ème siècle, autrement dit les auteurs des grammaires publiées entre 1586 (date de publication de A Pamphlet for Grammar de William Bullokar, première grammaire de l’anglais publiée en Grande-Bretagne) et 1795 (The English Grammar de Lindley Murray). Mais les grammairiens de l’époque étaient des érudits nourris des idées des philosophes de l’antiquité grecque ou latine, des modistes du Moyen-Age et des humanistes de la Renaissance. Il m’a donc paru indispensable d’inclure ces grands courants de pensée dans ma rétrospective1.

4La notion de qualité a une place à part dans l’histoire de la grammaire. Elle a été bien plus souvent convoquée que la notion de quantité dont elle est aujourd’hui considérée comme le complémentaire quasi obligé, et, au-delà de cette différence de fréquence, on note aussi et surtout une différence de statut. La notion de quantité ne dépasse jamais, dans les grammaires étudiées, le statut de simple notion alors que celle de qualité a parfois accédé au statut de concept grammatical.

5Cette distinction entre simple notion et concept grammatical, je la fais en m’inspirant de remarques d’Antoine Culioli2, et de Jean-Pierre Desclès et Zlatka Guentchéva3. Comme eux, je distinguerai la simple notion ou entité référentielle, du concept grammatical qui, pour reprendre les termes d’A. Culioli (1984 : 247), suppose une « procédure métalinguistique de représentation » dans le cadre d’un système classificatoire délimitant des catégories grammaticales. Et dans leur sillage, je définirai la notion comme un objet mental qui, appliqué à une catégorie linguistique regroupant une classe de termes associés par des moyens purement taxinomiques, contribue à la création d’une catégorie grammaticale au terme d’une procédure argumentative ; quant au terme de concept, je le réserverai aux constructions abstraites, organisées, qui, associées à des catégories grammaticales, sont susceptibles de constituer une catégorie métalinguistique.

6Je me propose d’étudier les différents usages du terme de qualité que j’ai pu relever dans la production des auteurs étudiés. Je tenterai de justifier ces emplois, et je m’interrogerai sur leur statut (notion, concept, catégorie grammaticale ou métalinguistique) en fonction du contexte (synonymes, notions complémentaires, commentaires et types d’ouvrage). Je procéderai pour cela à un survol rapide de l’histoire des idées grammaticales au cours duquel je chercherai à saisir les dérives et les passages d’un usage à un autre, les « déplacements de concept »4, et je conclurai par quelques questions que suscitent les faits observés.

7La première acception de la notion de qualité intervient avec les balbutiements de l’analyse du langage, dans les ouvrages philosophiques de la Grèce Antique.

8Les philosophes-grammairiens grecs, Platon et Aristote, sont à l’origine d’une distinction dans le discours (lógos) entre ónoma (composant nominal au nominatif, correspondant au sujet/thème) et rhēma (ce qu’on dit de l’ónoma, autrement dit le prédicat/rhème, qui peut se présenter sous la forme d’un verbe, mais aussi celle d’un adjectif). Ce prédicat, tant Platon qu’Aristote le ramènent à l’être. En particulier, Aristote suggère dans sa Métaphysique que tout prédicat contient le verbe être, présent ou latent, verbe que l’on peut toujours faire apparaître, soit par un ajout devant un adjectif, soit par une substitution aux verbes finis, d’une forme être + groupe prédicatif (l’homme se promène ou court peut ansi être « résolu »5 sous la forme  l’homme est se promenant ou courant).

9Si l’ónoma est la 1ère étape de construction du discours, la 2ème est l’ajout de ce verbe être (einai), verbe copule indicateur d’existence qui en grec pouvait être effacé. Sa présence constituait donc une forme marquée et occultait ce simple rôle de liaison :

  • ainsi, lorsqu’il était présent, einai affirmait une valeur de vérité (= il est vrai que) ce qui lui conférait une valeur ajoutée assertive ;

  • par ailleurs, ce verbe sans parfait ni aoriste, fabriqué sur la racine du présent duratif correspondait à un présent stable, propre à exprimer l’essence des choses et des êtres.

10Aristote retient en premier lieu le sens assertif de ce verbe commun à tous les prédicats (« l’être par excellence est le vrai ou le faux », dit-il dans sa Métaphysique, H 10 1051 a 34). Puis partant du fait que ce verbe exprime l’essence du sujet, il associe l’essence (ousía) à l’être. Cet ousía, traduit parfois par essence parfois par substance est la notion à laquelle Aristote ramène toute chose et qu’il considère donc comme l’objet privilégié de toute étude philosophique ; c’est par rapport à elle qu’il définit la qualité :

Telles choses dont dites des êtres parce qu’elles sont des substances, telles autres parce qu’elles sont des déterminations de la substance, telles autres parce qu’elles sont un acheminement vers la substance ou au contraire des corruptions de la substance, ou parce qu’elles sont des privations, ou des qualités de la substance, ou bien parce qu’elles sont des causes efficientes ou génératrices, soit d’une substance, soit de ce qui est nommé relativement à une substance, ou bien parce qu’elles sont des négociations de quelqu’une des qualités d’une substance ou des négociations de la substance même6

La science a toujours pour objet propre ce qui est premier, ce dont toutes les autres choses dépendent, et en raison de quoi elles sont désignées. Si donc c’est la substance, c’est des substances que le philosophe devra appréhender les principes et les causes. (Aristote, Métaphysique, in J. Tricot, 1974 : 177-178)

11Le terme de qualité, dans ce type de discours, est ambigü : tantôt, il est opposable à substance / essence sur le plan métaphysico-logique (avec une valeur que nous appellerons (1a)), tantôt il est situé sur le même plan référentiel que déterminations, acheminement, privation, corruption, causes efficientes ou génératrices… Manquant d’homogénéité, cette dernière notion de qualité clairement secondaire (1b) n’a à ce niveau aucune valeur métalinguistique. Si on peut parler de concept, ce n’est certainement pas sur le plan grammatical. Peut-être sur le plan philosophique… et encore n’est-ce pas évident. Se fondant sur des arguments empruntés à la logique, Aristote associe substance et qualité à deux façons d’être : être essentiel ou « en soi » et être « par accident » : si la première façon concerne la substance, les qualités de la substance procèdent surtout de la seconde, mais sans que ce soit systématique : les qualités de la substance semblent pouvoir parfois être intégrées à la substance. Les Stoïciens préciseront que l’essence du nom propre correspond à une qualité individuelle.

12La seconde acception relevée pour le terme de qualité se trouve dans la Syntaxe de l'Alexandrin Apollonius Dyscole (2ème siècle après J.C., grammaire vraisemblablement conçue pour un cadre scolaire).

13Apollonius reprend dans ses grandes lignes les idées d’Aristote. Pour lui aussi le nom réfère à l’essence / substance (ousía)  mais également à des propriétés (qualités ou attributs) qui font l’unicité de la référence nominale. Ces propriétés —que nous désignerons par (2a)—sont sous-catégorisées en qualités inhérentes et qualités secondaires / accidentelles. La formulation est plus grammaticale. Le terme de qualité semble ici désigner une classe fonctionnelle du discours et on pourrait avoir dépassé le stade de la simple notion.

14Mais penchons-nous sur ce qu’Apollonius entend par qualités inhérentes et qualités secondaires.

  • Parmi les qualités inhérentes figure la qualité individuelle (qualité d’être nommé d’une certaine façon), à laquelle correspond l’essence du  nom propre

  • Quant aux diverses qualités secondaires ou accidentelles, elles sont identifiables par les questions que l’on peut poser à propos d’un nom. Dans l’énumération de ces « qualités », on découvre en première place la qualité (dans une nouvelle acception que l’on pourrait appeler (2b), suivie de la quantité, la taille, le rang, la nationalité, autant de notions auxquelles elle est opposable) :

Since all the attributes or qualities are not made clear by the suggested nominal answers (for by itself the word “who” inquires only about the essence (ousía), to which quality and quantity apply), the additional device was invented of interrogation about these matters, so that when we ask about quality we say poios (“what sort?”), and about quantity posos (“how much?) [or posoi “how many”], and about size pēlikos (“how big?”)... And so the response to a question poios (what kind?) which has been preceded by a “who?” [question and its answer] is adjectival information, e.g. “the grammarian”, “the musician”, “the runner” [all these words are adjectival in form in Greek]... And since there are some words that imply quantity, even though they are singular in form, questioning to determine this quantity assigns a quantitative value, e.g. posos “How much?” [or “How many?” for plurals] when we are asking about quantity. And when we are asking about numerical rank in a series,  [we use the word] postos [the what’th—to be answered first, second, fourth, tenth, etc.]; and as we said before, with regard to size we ask pēlikos (“how big?”), and for nationality podapós (“where from?”)... (Apollonius Dyscole 1.32 ; citation, traduction et commentaires entre crochets de Householder, 1981 : p.29)

15Dans cette dernière acception, qualité n’a pas de valeur grammaticale, seulement une valeur référentielle.

16Au total il manque à qualité la stabilité nécessaire pour constituer un concept chez Apollonius Dyscole.

17La troisième acception du terme de qualité, présente chez les grammairiens latins du début de notre ère (Quintilien, Charisius etc.) et vulgarisée au VIème siècle après J.C. par Priscien, est une reprise de l’acception (2b), mais essentiellement restreinte à une opposition quantité / qualité et associée aux adjectifs:

Les adjectifs (adiectiua) sont ainsi appelés parce qu’ils s’ajoutent habituellement à d’autres appellatifs (noms communs) qui désignent la substance, ou même à des noms propres pour en manifester la qualité ou la quantité, lesquelles peuvent être augmentées ou diminuées sans que cela touche la substance, comme bon animal, grand homme, savant grammairien, grand Homère  (Priscien, in Colombat et al. 1992 :19)

18Puis, sous le terme de qualification, il semble que Priscien regroupe toutes sortes de jugements « ajoutés au nom » : louange, blâme ou qualification ambivalente ; il les oppose à ce qu’Apollonius appelait qualités inhéren-tes et qu’il appelle « accidents propres à l’individu », dans le cadre de la description des noms propres. Il note bien que ces accidents propres à l’individu, contrairement à la qualification, ne répondent pas aux caractéristiques des adjectifs (comparaison et nécessité d’adjacence à un nom) :

L’adjectif est ce qui est ajouté aux [noms] propres ou aux appellatifs et il indique la louange et le blâme, ou bien une qualification ambivalente, ou bien un accident affectant un individu : la louange comme juste, le blâme, comme injuste ; une qualification ambivalente, comme grand — nous disons en effet grand général à titre de louange, et grand bandit ou grand voleur à titre de blâme— ; quant à l’accident, c’est à dire ce qui est propre à un individu, c’est par exemple noir corbeau, mer profonde ; on trouve d’ailleurs aussi des adjectifs de ce genre dans les noms propres, comme Mars Gradius, Nepture Ebranleur-de-la-Terre, Romulus Quirinus ; mais ces derniers, parce qu’ils sont employés à la place des noms propres, ne peuvent être soumis à la comparaison, ce qui est le propre des adjectifs, pas plus qu’ils n’ont besoin de l’ajout d’autres noms, comme les adjectifs communs. D’autre part ces derniers dérivent de la qualité ou de la quantité de l’âme, du corps, ou d’accidents extérieurs ; de l’âme comme sage, généreux ; du corps, comme blanc, long ; d’accidents extérieurs comme riche, heureux. (Ibid : 19)

19La référence à la notion de qualité (3a), notion désignée par l’adjectif et participant au sens du nom pour aider à lever la confusion propre à ce nom (il n’est pas encore question de fonction déterminative) et a fortiori la référence à la notion de qualification (3b) sont simplement accessoires. Ce n’est pas sur elles qu’est fondée la définition de l’adjectif mais sur des caractéristiques syntaxiques et morphologico-sémantiques telles que l’adjonction à d’autres noms et la soumission à la comparaison7. La qualité n’est toujours pas érigée en concept à ce niveau.

20Priscien jouit d’une autorité et d’un prestige certains. Ces acceptions de qualité et qualification se retrouvent dans de très nombreuses grammaires, y compris à l’heure actuelle.

21Beaucoup plus grammaticale et moins répandue est la quatrième acception de ma liste, que l’on doit à Donat (4ème siècle ap. JC) mais qui est encore attestée chez l’humaniste français Sylvius en 1531. Il s’agit de présenter la qualité comme l’un des accidents du nom ou du verbe

22Le terme accidents (accidentia) signifie littéralement accompagne-ments. Etaient appelées ainsi les caractéristiques formelles des mots, caractéristiques qu’il était jugé nécessaire d’évoquer en grammaire, au moins dans une optique pédagogique, mais qui ne constituaient pas pour autant des critères permettant de définir les classes de mots. La plupart des accidents étaient exprimés par des désinences, préfixes ou suffixes, d’autres pouvaient être exprimés par l’adjonction de mots. Ces accidents sont rarement définis ; le plus souvent, ils sont énumérés. Il s’agit de la personne, des cas, du genre, de la voix, du mode et du temps… + figura (distinction entre formes simples et composées) et enfin qualitas —ou species selon les auteurs— (distinction entre formes non dérivées et formes dérivées).

(6)  Le verbe a sept accidents : la qualité, le genre, le nombre, la figure, le temps, la personne, la conjugaison. Je sais que l’espèce est ajoutée par Lebrixa, Niger et Alde Manuce, tandis que nous, suivant Donat et Servius, nous la rangeons sous la qualité, comme mode ; ajoutons que Diomède appelle qualité espèce ; il est vrai qu’il sépare le mode de la qualité. Priscien, lui, en place de la qualité, retient le mode, entendez déclinaison et tantôt parle de forme et tantôt d’espèce… La forme, c’est-à-dire l’Espèce, est double : parfaite, c’est-à-dire primitive, imparfaite, c’est-à-dire dérivée. (Sylvius 1531 :113)

23Dans cette acception, le terme de qualité désigne une catégorie grammaticale. Même s’il ne s’agit que d’une sous-catégorie, son rôle est ici assurément grammatical. Il pourrait dépasser le statut de simple notion—à condition que son rôle ne se limite pas à celui d’une simple étiquette (qui désigne sans signifier) et qu’il corresponde à un véritable concept. Or je n’ai pas vu de définition de ce terme qui permette de se prononcer en ce sens. Au contraire, toutes les hésitations et les contestations qui entourent cet emploi (voir les commentaires de Sylvius) suggèrent une classification purement taxinomique.

24Le statut théorique de la grammaire s’affirme au Moyen Âge avec la grammaire modiste ou spéculative qui se veut le reflet de la réalité. La réalité étant commune à tous les peuples de la terre, une pareille conception du langage a pour corollaire une perception universelle de ce langage. L’universalité des concepts sémantiques avait déjà été affirmée par Aristote (De Interpretatione, ch.1) mais les Modistes vont plus loin, s’efforçant d’étudier en détail le processus qui conduit de la perception de la réalité par l’esprit à son expression par le langage.

25Ils distinguent pour cela 5 étapes principales, chacune correspondant à une propriété (ratio) qui permet l’effection selon le mode (modus) correspondant :

  • l’étape de  l’essence (essendi), (propriétés définitoires de la chose)

  • l’étape de la perception intellectuelle (intelligendi)

  • l’étape de la désignation (signandi)

  • l’étape de la signification (significandi)

  • l’étape de la signification en contexte (consignificandi)

26L’essence est considérée au niveau des choses avec le modus essendi, mais également à l’autre bout de la chaîne de production du discours, avec les modes de signification. Les Modistes distinguent un mode de signification essentiel et un mode de signification accidentel qui s’inscrivent dans la lignée de la distinction aristotélicienne entre être en soi et être par accident. L’essence ainsi distinguée de l’accident joue un rôle central dans leur grammaire : cette distinction prime nettement sur celle de substance / qualité sur le plan général.

27Il est toutefois question de substance et de qualité au niveau de la signification du nom. De tous les éléments du discours, le nom est celui qui a le référent le plus stable. On le présente comme dénotant la substance associée à une idée de permanence, le verbe étant—à l’exception du verbe être, ou verbe substantif—, associé à une notion de devenir. Le nom est défini comme une partie du discours signifiant à la fois substance et qualité8 ; Mais on retrouve vite la distinction essence / accident qui est assurément prioritaire :

(7)  The author says that when philosophers distinguished the eight parts of speech, they considered that all parts of speech, that is all words, were comprised under eight different properties, of which one, for example, was to signify substance with quality; and they decided to designate this property by the word ‘noun’. Thus they placed under ‘noun’ all words that agreed principally in this property, and said that to signify substance with quality was substantial to these words. Whatever they assigned to them afterwards, that is besides this principal signification, they wished to be accidental. Hence it comes about that the principal signification of one part is the accidental signification of another, which is not inconsistent. For when we make a decision about the part of speech under which any word is contained, we always have recourse to the principal signification, in which it was principally placed by the inuentor. Now,  although he cannot indicate this to us by word of mouth, he left us sure signs of his intention for each part of speech in certain accidental properties not interchangeable with others, by which they could be distinguished like the features of a well-known face; and for some parts of speech these accidental properties are the only distinguishing marks, as in the case of the verb and participle. (Hunt, 1980:20)

28Ceci est confirmé par d’autres textes dans lequels la répartition des rôles de la qualité et de la substance à l’intérieur du nom n’est pas sans intérêt. Mentionnons deux exemples, cités par I. Rosier (1992 :80) :

  • Anselme de Cantorbery (ca. 1060), dit du nom qu’il signifie la qualité et appelle la substance ; il donne l’exemple du nom grammaticus qui « signifie proprement la qualité de possédant la grammaire et appelle, évoque la substance en renvoyant de manière indéterminée à l’individu qui possède cette qualité »9,

  • Abélard, dans sa Dialectica, affirme que « album signifie ‘principalement’ la qualité qui est la cause de son imposition, et ‘secondairement’ le sujet qu’il nomme ».10

29Avec qualité assimilée à signification propre ou principale et substance à référence secondaire, l’assimilation habituelle entre qualité et accident est rompue, et il devient possible de voir en la notion de qualité un concept… à moins que ces propos ne dissimulent de simples allusions à des « résolutions » scolastiques : résolution de grammairien par le grammairien possède la grammaire et de blanc par le blanc est blanc.

30La sixième acception du terme de qualité est une invention anglaise, motivée par le désir de rompre avec la tradition latine aux cadres de description jugés inadéquats en application à l’anglais. Elle intervient bien plus tardivement, au 18ème siècle, essentiellement entre 1755 et 179011

31Le 17ème siècle avec Bacon et Hobbes, avait au préalable cultivé une certaine méfiance vis à vis de la scolastique du Moyen-Age tenue pour responsable de nombreuses perversions autour du langage, et par ailleurs il avait accueilli favorablement une littérature de valeur dans le vernaculaire. Il s’était ensuivi une régression du latin et un renouvellement de son enseignement. Vers le milieu du 17ème siècle, le latin classique n’était plus le fondement de l’éducation. Désormais, on l’apprenait par imitation des auteurs à partir d’un minimum grammatical enseigné de plus en plus dans le vernaculaire. La première conséquence fut une rapide désaffection de la conception d’une langue latine universelle au profit d’un intérêt soudain pour un usage utilitaire des langues modernes qu’il s’agissait de promouvoir par une grammaire plus morphologique et syntaxique, façonnée sur le modèle des descriptions de Donat et Priscien. Le terme de qualité y retrouvait ses acceptions (2b) et (3a). Et si on rencontrait encore, malgré tout, quelques commentaires sans distinction de langue cible, c’était en général dans des ouvrages qui préparaient à l’apprentissage du latin en latinisant le vernaculaire, en procédant à une « endogrammaticalisation »12.

32Une réaction amorcée au 18ème siècle contre cette endogrammatica-lisation à partir d’un modèle latin difficilement applicable à l’anglais libère quelques grammairiens de l’anglais qui, faute d’avoir beaucoup de déclinaisons et conjugaisons à décrire, prennent leurs distances avec la morphologie pour développer une perception plus sémantique, plus philosophique de la langue anglaise. Ils réintroduisent le terme de quality dans leurs descriptions en s’éloignant parfois sensiblement des acceptions de l’Antiquité. On distingue trois variantes.

33C’est une acception proche de l’acception (3b), mais qui est promue au rôle de propriété définitoire de l’adjectif, à la place des caractéristiques formelles traditionnelles. On passe ainsi de

Nouns are either Substantifs which can stand and be understood by themselves, or they are Adjectifs, which signify no real thing unless they be applied to some Substantif (J. Howell: 1662)

34à :

An Adjective is a Word that signifies the Manner or Quality of   a thing (A. Lane, 1700: 31)

35que l’on trouve dès le tout début du siècle, dans la définition de l’adjectif.

36Un peu plus tard, il est fréquent de rencontrer des substitutions pures et simples du terme de « quality » au terme d’ « adjective » en même temps que la catégorie d’adjectif, jusque-là sous-catégorie du nom, gagne son autonomie et devient partie du discours. Les auteurs concernés associent manifestement une nouvelle notion à une catégorie grammaticale, mais il ne s’agit pas vraiment de la création d’un concept grammatical nouveau, le terme d’« adjective » demeurant présent en parallèle. Il s’agit en général d’une simple proposition de permutation d’étiquettes sans valeur métalinguistique, d’une traduction d’un terme technique par un terme du vernaculaire.

All Things may be comprehended under four sorts of words, viz. Substantives, or the things themselves, Adjectives, their Quality, Verbs, their Actions or Sufferings, and Particles, their Circumstances.  (Right Spelling  1704 : sig.a1 verso)

The Words that signify the simple Objects of our Thoughts, are in all Languages, but English, call’d Names; but our first Formers of Grammar, either out of Affectation or Folly, corrupted the latin Word Nomen, into the Barbarous sound Noun, as it is call’d in the Vulgar Grammars. And thus the Grammarians have made a Division of Names, calling the Name of a Thing or Substance, a Noun Substantive, and that, which signifies the Manner or Quality, a Noun Adjective. But these additional Terms of Substantive, and Adjective, seem to me superfluous, and burthensome to the Minds of the young Learners, without any manner of Benefit to the Understanding; for the different Nature of the two Words, is fully express’d by the Terms Names, and Qualities, and it is vain to do that by many, which may be done by few.   (Gildon-Brightland 1711: 72n)

37Il arrive que l’utilisation du terme de quality soit étendue à des éléments qui n’appartenaient pas à l’ancienne catégorie des adjectifs. La notion de quality pourrait-elle alors fonctionner comme un concept susceptible de rapprocher sur le plan métalinguistique des catégories grammaticales morphologiquement différentes mais réunies par un comportement syntactico-sémantique similaire, adjectifs et adverbes par exemple ?

What is the first step towards Etymology? To ascertain the different kinds of words. How is this to be effected? By considering how many kinds of thoughts the mind is capable of forming; words being only symbols of those thoughts... There are five kinds of thoughts; namely, those of things, qualities of things, actions and qualities of action, which last, as well as the qualities of things, may have their qualities likewise... besides these, there must be certain sounds which have no existence in nature, but like the tools of an artist, that are necessary in the execution of his designs, serve to connect word with word. (Meilan, 1771, pp.39-40)13

38Ici peut-être, le choix du terme de quality aurait pu être interprété comme un concept capable d’entraîner une réorganisation de la description, et une relation biunivoque entre un signifié conceptuel et un observable signifiant si Meilan lui-même ne se montrait si hésitant : il aurait volontiers, dit-il, intitulé ses six parties du discours name, nominal quality, action, actional quality, sub-quality et non-entity, mais, par crainte de trop innover, il se contente finalement de nom, adnoun, verb, adverb, comparative et particle, et ne crée pas de catégorie métalinguistique réunissant tout ce qu’il appelle quality au hasard de sa description.

39Enfin la dernière acception de quality que je citerai se trouve abondamment développée dans une poignée d’œuvres de la deuxième moitié du 18ème siècle dont essentiellement : le Hermes de James Harris (1751), The Essay on Grammar de William Ward (1765) et Of the Origin and Progress of Language de Lord Monboddo (1774).

40Le point commun entre leurs auteurs est que ce sont des érudits parfaitement au courant des thèses aristotéliciennes et scolastiques, nourris des opinions de Locke et tous convaincus de l’universalité du langage—une universalité qui ne doit pas tant à l’appartenance du langage au monde (argument des philosophes de l’Antiquité), ou à une perception du langage comme reflet de la réalité (conception scolastique), qu’à l’application des conceptions de Locke sur l’origine humaine du langage. Création de l’esprit de l’homme, émanation de sa raison, de sa mémoire et de ses processus mentaux à partir de ses perceptions sensorielles, le langage doit pour eux son universalité à l’universalité de l’esprit humain lui-même, tempérée par quelques variantes d’origine culturelle ou individuelle. Ainsi est introduite dans l’étude du langage une dimension cognitive qui ne se rencontrait pas auparavant dans la grammaire anglaise.

41De ces trois grammairiens, William Ward est certainement le moins célèbre, celui qui a été le moins étudié mais pas nécessairement le moins intéressant. C’est lui que je citerai.

42Ward constate que la coordination entre deux noms sans marque de nombre (deux noms au singulier) crée une conception complexe à laquelle peut s’appliquer la catégorie du nombre. Il en déduit que chaque nom substantif est associé à un principe d’existence constant, isolé, et que c’est l’esprit humain qui à partir de ce principe construit une représentation d’individus qui peuvent constituer une conception dénombrable simple ou complexe.

As the conceptions denoted by noun substantives take notice of the principle of existence, which is apprehended to be constant in each object, and peculiar to it ; these conceptions are made to represent the objects themselves, and of consequence become subject to number. Hence if several substantives are joined by the conjunctions “and”, the expression thus formed will be that of one complex conception: but the object which it represents will consist of more individuals than are comprehended in the signification of either substantive used alone. Thus “a man and virtue” is the expression of a plural conception; although the conception denoted by “a man” and that denoted by “virtue” are each of them singular. And the expression “men and virtues” denotes a greater number of objects than either “men” or “virtues” used alone. (p.13)14

Now any two substantives may be united by the conjunction « and » into an expression of one complex conception; and as such conception always represents objects increased in number, it is evident that the objects denoted by substantives are considered as in themselves essentially separate. Hence the conceptions denoted by substantives are conceptions separately ascertained in the intellect, and laid up in the memory as so ascertained. For were they not so, they could not represent objects, as each of them is separately distinguished from other objects by a principle of existence peculiar to itself.  (p.14)

43Pour lui cela ne souffre pas d’exception : tous les noms substantifs sont bien la transcription dans le langage de conceptions mentales toutes dotées, dans l’esprit et la mémoire humaine, d’un « principe d’existence séparé », même lorsque la réalité à laquelle elles réfèrent ne présente pas d’existence séparée, de frontière pourrions-nous dire :

(15) Noun substantives are the names of objects, as each object is conceived to be, or exist, by a principle peculiar to itself. Hence these objects are not conceived as capable of being renewed and destroyed at the pleasure of the mind; but as do many separate and distinct beings or things, which being taken together may be counted by the numbers one, two, three, four, &c. so as to ascertain the number of individuals which are in any aggregate or collective quantity of them. But the object denoted by a substantive cannot be considered as repeated once, twice, thrice, &c. at our pleasure; for the principle by which such an object exists, is not conceived as revocable and communicable at pleasure by fits or intervals. (p.324-5)

44C’est que nom substantif est un nom associé à une espèce, une classe : il ne peut y avoir de nom individuel pour chaque élément perceptible et concevable. Dénommer consiste à créer, autour d’un certain nombre de qualités communes (set of powers, properties and qualities) qui composent le principe d’existence, une classe d’objets (species, class), distinguée par un nom particulier, commun à tous les objets de la classe. Il s’agit d’une opération mentale, individuelle, sélective et contrastive :

Because the giving a name to every particular thing, as to every leaf, for instance, or to every grain of sand, would multiply names to such a degree, that the mind of man could neither remember nor apply them: therefore things are considered as they agree in certain properties, whether natural or acquired; and in consequence of such agreement, they are reduced to classes or sorts, and these classes are each of them distinguished by a particular name. This name, with an article placed before it for the most part in English, is the common or appellative substantive, by which every object of its class (or species, as it is usually called) is denoted. And the name is thus called, from its being an appellation common to all the individual objects of which the species consists. (p.30)15

If we suppose any particular object to be present to the mind of a man; whether the object be conveyed to it by the means of the outward senses, or by the operations of the mind itself; the man is under no necessity to attend to the whole of such object. But he may confine his attention to any set of powers, properties, or qualities, which he perceives in it; and yet he can conceive the whole object to be distinguished by such set of powers, properties, and qualities, from every other object which has not the like set in it.16 The object, conceived as thus distinguished, may be denoted by a name: and the consequence will be, that whensoever “any object”, which has the like set of powers in it, presents itself to the mind of the man, the name will recur of course. And conversely, if the name be mentioned, the conception of an object which has the like set of powers,  will recur of course to the mind of any person who knows the meaning of the name. (p.31)

45Ward distingue divers types d’espèces ou classes :

  • les aggregate species (community, company, regiment, troop, collection…),

  • les dividual species qui permettent de prélever des portions d’une autre classe (part, portion, fragment, chip, paring…),

  • les abstract species dont les membres ont une existence en soi, mais indissociable de leurs propriétés ou qualités. Ces propriétés, ces qualités sont dès lors considérées comme les membres de ces classes abstraites, perçues comme dotées d’une existence séparée par pure commodité de l’esprit, isolées au terme d’abstractions à partir d’objets abstraits : constructions mentales simplificatrices qui généralisent jusqu’au point où toute abstraction et généralisation supplémentaire deviennent impossibles ; isolement de caractéristiques si simples que l’on ne peut les simplifier davantage.

The individuals which compose the several kinds of species hitherto mentioned, are usually such as are conceived to have an existence in themselves, independent of any mode in which the mind of man contemplates them. But the powers, properties, qualities, &c. of the individuals above mentioned, have no existence separate from these individuals. Yet these powers, &c. must be reduced to species, as well as material, and spiritual beings, which are conceived to have each of them a principle of existence peculiar to one individual, and to no other whatsoever. The conceptions of these powers, &c. when attended to separately from the objects in which they exist, are usually called abstract ideas. And whatsoever powers, relations, &c. give occasion to these conceptions;  these powers, relations, &c. are the individuals whereof abstract species consist. The mind itself gives to these objects a separate existence, which they have not in their nature, merely for its own convenience. For not being able to attend to objects which are very complex, it is able by this method of proceeding to consider all objects by particulars; first attending to one single particular, or to one set of particulars, and then to another.

Every species of abstract objects has its distinguishing characteristic; by which every individual of the species is known from an individual of another species. And this characteristic is conceived to be an evidence of a principle of existence, in each object, which is incommunicable to any other object. Whole sets of powers, properties, &c. are included in the characteristics of species of external beings: but the characteristics of these powers and properties themselves become more simple. So that after a few abstractions from abstract objects, the mind arrives at conceptions so simple, that it can proceed no farther. Thus the characteristics of the abstract species, “extension—solidity—duration— power,” and of many others, are so simple, that the mind cannot form other conceptions out of them by a still farther abstraction; but is obliged to stop in its proceeding of making species more and more general of any of these orders. (p.41)

46Le nom adjectif, lui, ne peut pas correspondre à un principe d’existence isolé dans l’esprit humain car sinon, il correspondrait à la conception d’un objet abstrait qui serait le référent d’un nom substantif. Certes, tout adjectif correspond à la conception d’un objet mental abstrait, et beaucoup d’adjectifs ont des noms substantifs qui leur correspondent (Ward cite par exemple fertile / fertility, extensive / extent, desolate / desolation ; manly / manliness [il distingue dérivation de désignation et récuse man comme substantif correspondant à manly]… Pas tous cependant (Trojan Troy).

47Ward explique cela par le fait que la transformation mentale d’un concept abstrait en objet mental associé à un principe d’existence isolé est une commodité qui ne se produit que lorsque cela paraît nécessaire (such principle is given to them merely for the convenience of the mind of man)… et cela n’est pas toujours nécessaire ; c’est alors que l’on trouve un adjectif pour désigner ce concept abstrait :

The principle of separate existence may be taken away from [abstract objects] whensoever the like convenience requires it. And whensoever this separate principle is to be considered as taken away from an abstract object, the conception of it is denoted by an adjective. (p.15)

48Ainsi, substantif et adjectif peuvent se compléter et exprimer un « objet —ou une conception—complexe » :

Hence an adjective unites with a substantive, so as to form a kind of name of the object represented by the expression. For the principle by which the object exists is taken notice of in the conception which the substantive denotes, and the conception denoted by the adjective takes no notice of any principle of existence, but unites with the conception which does take notice of such principle. So that the principle remains such as the substantive denotes it, whether an adjective be added to the substantive or not. (p.15-16)

49L’adjectif peut également s’associer avec un verbe… mais pas n’importe quel adjectif et n’importe quel nom, pas n’importe quel adjectif et n’importe quel verbe : il doit y avoir compatibilité entre l’objet mental exprimé par le substantif ou le verbe et la qualité exprimée par l’adjectif, de façon à pouvoir former un objet mental complexe. Ce besoin de compatibilité exclut tant identité qu’opposition :

It is manifest that the judgment must be exerted before any adjective can be joined consistently with the word on which it depends ; for every adjective cannot coalesce with every substantive ; nor can any rules be given to shew what substantives, or verbs, a particular adjective may depend upon... But this one direction may be given concerning the use of adjectives, viz. that no adjective can be placed consistently in dependence upon a substantive, which takes its characteristic from the quality which the adjective denotes: nor with a substantive which takes its characteristic from the very contrary of such quality.” (p.116)...

The quality denoted by an adjective, when united with a substantive, must be such as the nature of the object denoted by the substantive admits of being united in its existence. So that the complex object, denoted by the substantive and adjective taken together, becomes of the nature of an object denoted by a single substantive as its name... If an adjective depends upon a verb, the adjective conception still adapts itself to the nature of the state with which the quality unites that is denoted by the adjective; and therefore the state denoted by a verb with an adjective depending upon it, retains its communicable nature: and of consequence unites with objects in the same manner as it would have done if it could have been expressed by a single verb. (p.118)

50Cette notion de quality utilisée tant à propos du nom que du verbe, pour évoquer des propriétés qui sont destinées à s’unir avec des conceptions évoquant la substance d’un objet mental pour former des conceptions complexes, et qui, sous le nom de principe d’existence sont appelées à souder une classe abstraite de mots, cette notion de quality a assurément dépassé la simple dénomination d’une catégorie grammaticale. Il semble bien qu’elle puisse d’ores et déjà être considérée comme un concept.

51Ce rapide survol de l’histoire de la grammaire à la recherche des diverses facettes prises par la notion de qualité nous aura permis de constater qu’il s’agit d’une notion souvent convoquée par des grammairiens, mais pas de façon figée comme les notions de nombre, de genre ou de participe. On note de nombreuses variantes, et à l’intérieur d’une même variante, des « déplacements » sensibles.

  • On note de nombreuses variantes car la notion de qualité ne parvient pas facilement à s’imposer comme concept. Elle n’approche du statut de concept que lorsqu’elle est mise en opposition avec la notion de substance (soit 4 cas sur 7 dans mes relevés)… et encore ce statut de concept est-il souvent douteux. On peut néanmoins remarquer que ces types d’emploi se trouvent tous dans des grammaires à vocation universelle. Cela n’est guère surprenant : la notion de qualité est une notion résolument sémantique, difficilement compatible avec un rôle métalinguistique dans une grammaire qui privilégie morphologie et syntaxe.

  • Elle a connu des déplacements sensibles à l’intérieur de cette opposition substance / qualité en fonction des contextes socio-culturels auxquels les grammairiens ont tenté de l’adapter. Essentiellement métaphysique initialement, elle se veut à l’image de l’univers chez les philosophes grecs, logique et reflet de la réalité chez les Modistes du Moyen Age, et clef du fonctionnement de l’esprit humain dans l’approche mentale et cognitive des auteurs de grammaire générale de la fin du 18ème siècle.

  • Cela dit, chaque déplacement loin de l’affaiblir, la renforce. Tant les Modistes que les auteurs de grammaire générale de la fin du 18ème siècle se réclament d’Aristote, et chaque nouvelle version qui émerge n’est qu’un dépassement de l’ancienne, la faisant progresser. L’étude de la réalité était indispensable pour aborder les modes de signification et une réflexion sur les modes de signification était sans doute utile pour que l’on puisse passer à l’étude du fonctionnement de la pensée humaine. Certes, à l’orée du 19ème  rares sont les ouvrages dans lesquels on peut affirmer que la qualité a été érigée en concept, mais du moins aura-t-on vu l’opposition substance / qualité acquérir un certain dynamisme avec la description de Ward, Ward qui montre comment par une abstraction ultime, l’esprit humain peut artificiellement transformer une qualité en classe abstraite de mot, et lui permettre ainsi de désigner une substance mentale ; Ward qui par ailleurs établit un lien logique séduisant entre substance/qualité et nombre, montrant pourquoi et en quoi la substance est quantifiable et pas la qualité.

52L’histoire de la linguistique me paraît fonctionner —comme beaucoup d’autres domaines relevés par A. Culioli— selon une construction en came, avec des alternances entre les pôles morphologico-syntaxique et sémantique. Au fil du temps et des alternances, on passe et on repasse par ces divers domaines, mais en améliorant chaque fois la perception des phénomènes étudiés. Les déplacements des notions pas encore tout à fait figées en sont les témoins.

53J’ai interrompu cette étude au début du 19ème siècle. Elle demanderait assurément à être poursuivie. Au 20ème siècle est apparue une 8ème acception avec une généralisation de la paire quantité / qualité. Le 20ème siècle serait-il enfin parvenu à ériger la notion de qualité en incontestable concept linguistique, définitoire d’une catégorie métalinguistique ? Je laisse à d’autres le soin de répondre à cette question et à l’ensemble des intervenants de ce colloque le soin d’écrire la page correspondant au début du 21ème siècle.

Notes de bas de page numériques

1  Les auteurs anglais ont été étudiés dans leurs éditions originales, les auteurs grecs et latins dans des traductions commentées.
2  A. Culioli (1984) « Remarques finales en guise de conclusion » in Modèles Linguistiques 6, fasc. 1, p.239-247.
3  J.P. Desclès, Z. Guentchéva (1980) « Construction formelle de la catégorie grammaticale de l’aspect » in Recherches linguistiques V, la notion d’aspect, p.196-199.
4  J’emprunte cette formulation au philosophe Donald. A. Schön auteur de The Displacement of Concepts (1963), bien que ce dernier n’utilise pas le terme de concept dans son acception métalinguistique mais dans une acception beaucoup plus générale.
5  Terme couramment utilisé dans la scolastique des modistes et la grammaire des humanistes pour désigner ce type de glose.
6  En caractères normaux dans le texte. Les caractères gras, dans cette citation comme dans les suivantes, sont de mon fait : ils servent à signaler les passages des citations utiles pour ma démonstration (par exemple les occurrences du terme de qualité, de ses synonymes ou de termes complémentaires.)
7  Pour plus de détails sur ces critères, voir I. Rosier 1992, « Quelques aspects de la diversité des discussions médiévales sur l’adjectif », in Histoire, Epistémologie, Language, 14,1 : 76-77.
8  Le nom en question englobe l’adjectif… dont les Modistes disent qu’il signifie « per modum adiacentis » (Martinus de Dacia + Thomas d’Erfurt) ou « per modum dependentis vel adherentis » (Jean de Cornouailles) : cf. R.W . Hunt, p.183 + p.181. Selon Irène Rosier (Archives et Documents de la S.H.S.L. 2nde série, n°6 : 177), la distinction entre nom substantif et nom adjectif date des années 1120-1130.
9  Cité par I. Rosier 1992 : 80.
10  On notera avec intérêt que l’adjacence syntaxique et sémantique de l’adjectif n’empêche pas que la qualité soit considérée comme signifiée per se (sens propre)
11  Ian Michael (1970 :318) note cet emploi dans 9 grammaires antérieures à 1755, et dans 25 ouvrages publiés entre 1755 et 1790 ; il n’en relève aucune trace dans les 60 ouvrages publiés au cours des dernières années du siècle.
12  J’emprunte ce terme et le concept qu’il recouvre à Sylvain Auroux, 1992 : 11-64 en assumant seule la responsabilité de toute erreur éventuelle.
13  Meilan aurait volontiers, dit-il, intitulé ses six parties du discours name, nominal quality, action, actional quality, sub-quality et non-entité, mais il se contente de noun, adnoun, verb, adverb, comparative et particle par crainte de trop innover. En 1803, dans un autre ouvrage (An Introduction to the English Language), il reprendra cette division en 6 parties du discours, mais en utilisant le terme de sub-quality à la place de comparative pour désigner les mots qui précisent le sens des adjectifs et des adverbes : cf. I. Michael, p.268.
14  Cette conception est tout à fait atypique à son époque : ses contemporains dans leur ensemble traitent de la coordination dans la syntaxe et ne voient le nombre que dans l’accord du verbe.
15  Ward précise p.36 que le classement des objets est un phénomène universel car nécessaire à la communication : « As objects are reduced to species denoted by different names principally for the ready conveyance of the conceptions which one man proposes to raise in the mind of another ; the convenience of conveying in the quickest manner such conceptions, as were of the most constant occurrence, has occasioned different communities of people to range objects into classes according to such distinctions as those several communities have had the most frequent occasion to take notice of. »... et il constate la convergence des systèmes de classification de beaucoup de communautés linguistiques et des correspondances de langue à langue… mais aussi des différences de conceptions dans la mesure où il y a référence à des us et coutumes ou des institutions propres à chaque nation.
16  Il est tentant de rapprocher ces ensembles de pouvoirs, propriétés et qualités correspondant aux « principes d’existence » de Ward des propriétés définitoires des domaines notionnels de la T.O.E. La formulation est peut-être moins claire et rigoureuse, mais les fondements semblent être similaires. A noter que, pas plus que les domaines notionnels, les « espèces » de Ward ne sont limitées au domaine nominal : à côté  des espèces de noms, Ward évoque des conceptions d’« espèces d’états » associées aux formes non finies des verbes: « The infinitive forms of verbs, and the participles in English, are likewise names of species of states of communicable being, and therefore are a kind of appellative names. But the species of states denoted by them are not conceived to be made up of separate individual single states, which can be distinguished one from another, as particular “men—horses—houses,” &. may be” (p.31)

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Annexes

Tableau récapitulatif des acceptions répertoriées

tblMVerrac

Notes de la rédaction

Maître de conférences à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, (Jeune Equipe PSDDA), Monique VERRAC travaille sur l’histoire de la grammaire de l’anglais (XVIème-XVIIIème). Elle a soutenu une thèse sur La naissance de la catégorie d’auxiliaire dans les grammaires anglaises et a ces dernières années contribué à trois ouvrages encyclopédiques d’histoire et épistémologie des sciences du langage pour la partie britannique. Au delà de cette dimension historique, elle s’intéresse aux idées éclectiques du passé qui peuvent se révéler source de réflexion et d’inspiration pour la recherche contemporaine.

Pour citer cet article

Monique Verrac, « Qualité, notion ou concept : rappel historique », paru dans Cycnos, Volume 23 n°1, mis en ligne le 31 mai 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=284.


Auteurs

Monique Verrac

Université de Pau et des pays de l’Adour ; monique.verrac@univ-pau.fr