Cycnos | Volume 23 n°1 Le Qualitatif - 

Jean Albrespit  : 

Affixes anglais à valeur qualitative

Abstract

This paper examines a class of derived words in –hood, -dom, -ette, -esque, -ish and –like. Our assumption is that the above affixes have a qualitative value which is based on the comparison between two domains and the selection of characteristic features. Our aim is to demonstrate that derivation rules and statistical analyses are not sufficient when lexical creativity is to be accounted for. The speaker’s need to draw attention and to produce atypical words provides a strong motivation. Very often, derived words have the function of tag-markers signalling a passage into a different kind of discourse, with a greater implication on the part of the speaker and a metalinguistic awareness.

Plan

Texte intégral

1Le but de cette étude1 est d’explorer un domaine de la « morphologie énonciative » (dans le cadre de la théorie des opérations énonciatives développée par A. Culioli) à partir d’affixes marqueurs de subjectivité. Après un questionnement sur la notion de productivité et de créativité, à partir des suffixes –hood, –dom et du diminutif –ette, une analyse plus détaillée de –esque sera proposée, en comparant ce suffixe à –ish et –like, comme dans les occurrences suivantes :

 [1] So British Telecom stopped short of a full break-up and opted for a new Labour-esque third way: part flotations of its four business under the umbrella of a new holding company. [GN]

 [2] Miller supplies a cultural materialist-ish unpicking of the heritage trade – that profitable network of writers' houses, coffee shops, souvenir shops selling Virginia Woolf fridge magnets and Bronte sisters jam. [GN]

2La problématique sera centrée sur la notion de distinction qualitative, construite par différenciation ou altérité, ainsi que sur le qualitatif modal lié à la perception de l’énonciateur, à l’évaluation, à l’intensification.

3L’analyse développée dans ces pages prendra en compte certaines capacités cognitives : la comparaison, l’approximation et la catégorisation, c’est-à-dire la capacité à isoler un trait caractéristique dans un ensemble de traits potentiels.

4L’affixation, particulièrement dans la formation des adjectifs, met en jeu des interactions entre une base, un affixe, un nom déterminé et un réseau textuel. Le sens ne peut être induit que de la mise en relation de ces données. R. Langacker parle d’imposition d’un profil sur une base (the imposition of a profile on a base) et utilise les termes de prominence (distinctive prominence characteristic of a profile).

5Un autre paramètre qui sera pris en compte sera la dimension ludique de la dérivation lorsqu’il y a création lexicale ; le foisonnement de certains dérivés sur des aires sémantiques presque identiques montre que le principe d’économie ne peut être retenu.

6Le point de vue développé est que la morphologie comporte une part de règles, d’éléments stabilisés, lexicalisés, présentés par tous les manuels de morphologie, mais laisse aussi une large part à la créativité, et donc à l’intervention de l’énonciateur – c’est-à-dire à une subjectivité indissociable des affixes marqueurs de qualité.

7Nous allons commencer par examiner la notion de productivité, que nous postulerons comme indissociable de celle de créativité. Les spécialistes de morphologie ont tenté de faire une distinction entre productivité et créativité, sans arriver à définir des catégories nettement différenciées. D’autres auteurs s’en tiennent à des critères morphologiques uniquement. Georgette Dal (2003) résume ainsi leur position :

Une première série d’auteurs conçoit la productivité comme l’aptitude d’un procédé à former de nouvelles unités lexicales, indépendamment de toute autre considération.

8Pour Laurie Bauer (2001:71), il faudrait parler d’un gradient entre deux pôles d’attraction ; d’un côté une productivité mécanique déterminée par la fréquence d’emploi, donc déterminée par une mesure quantitative, et d’autre part la possibilité de création de séries sur un modèle, et la construction d’une occurrence sans que cette occurrence serve de modèle à une nouvelle série. Pour L. Bauer, la créativité et la productivité ne sont pas des catégories distinctes, mais des prototypes :

Creativity and productivity are not distinct categories, but prototypes.

9Une troisième théorie de la catégorisation se fait en termes qualitatif-quantitatif : le nombre de dérivés créés de façon « non intentionnelle » doit pouvoir être infini (avec intentionnel au sens de : « attirer l’attention du co-locuteur sur une formation déviante »). En tout cas, dans cette conception, les dérivés nouveaux ne doivent pas être distinguables de la série historique. Une création nouvelle, isolée, en –ship, par exemple (un dérivé tel que ??musicship), ne suffit pas à définir le suffixe comme productif. Le problème qui se pose alors est de déterminer un seuil de productivité.

10Ce qui nous intéresse dans l’affixation évaluative, au contraire des mesures statistiques, est la possibilité de construction volontaire de l’énonciateur, en discours, de création lexicale, d’inventivité répondant à une intention énonciative.

11Le corpus exploité dans cette étude est un corpus de journaux, le British National Corpus, ainsi qu’un corpus de blogs et de discussions sur Internet, en écartant les sources peu fiables (non anglophones ou totalement hors norme).

12Dans ce type de discours, l’inventivité est très grande grâce aux possibilités qu’offre l’affixation, soit en faisant du neuf avec du vieux, en réutilisant des suffixes existants pour « bricoler » une nouveauté, par exemple le suffixe –age en [3] pour créer un synonyme de diet – le suffixe –age donnant une impression de mot technique,ifying en [4] utilisé comme suffixe d’intensité, de maximalisation, ou –izer / –ize en [5] et [6] avec un rôle instrumental, agentif :

[3] Daily foodage: Breakfast - 1 piece of toast with reduced sugar jam, orange juice x2. (http://www.greatestjournal.com/users/armsoftheangel/3527.html)

[4] I think it is kinda deceiving ;) and whoever jr. is, he is borifying, tiring, with nothing new to say, ever. It's like reading the same book, over and over and over again. (http://tvtalkshows.com/board/old/topic/86796-1.html)

[5] Full Version: Image Thumbnail-izer! (www.neowin.net)

[6] Cosmo-tize your day! (publicité pour Cosmopolitan)

13De nouveaux suffixes peuvent apparaître, découpés dans un lexème. Les suffixes ci-dessous sont évocateurs, avec un contenu lexical fort, ce qui en fait des intensifs :

[8] Jazz-A-Licious Grooves (www.dustygroove.com /prip/8/0/81508i.htm)

[9] Fruit-a-licious 2-in-1 Moisturizing Shampoo thoroughly cleanses and moisturizes hair for easy comb out and lasting manageability.

[10] This is the Official Website of Sparkles the Clown. Sparkles will come to your party or event and help you to have a clown-arific time! (http://topclown.com/)

[11] Due to my newfound meditational crocheting and my natural zen-arific nature, I'm able to let the stress of yesterday go, and start a new today. (http://favorabledicta.blogspot.com/atom.xml)

14De tels emplois ou réemplois peuvent agacer ou indisposer ; ce qui nous importe ici, ce sont les possibilités d’appropriation des règles pour donner une impression de nouveauté. Que les dérivés considérés soient éphémères n’enlève rien au fait que la langue rend possible leur occurrence.

15 On pourrait dire que ces suffixes n’ont pas d’autre fonction que d’attirer l’attention, de permettre à l’énonciateur de se donner un style « branché », de renvoyer une image jeune et moderne, un signe de reconnaissance, d’appartenance à un groupe social. Mais cette fonction est justement celle que nous cherchons à mettre en évidence : une fonction de qualification, porteuse de subjectivité.

16Le sujet d’étude est le point d’instabilité entre création (qui peut être éphémère, produire des hapax legomena) et la lexicalisation, c’est-à-dire l’acceptation du construit par une communauté linguistique, avec éventuelle perte de l’intention ludique et modalisante.

17 Un suffixe tel que –hood est très faiblement productif et n’est pratiquement pas utilisé pour des formations atypiques, nouvelles. En marge de la classe fermée /chidhood ; neighbourhood ; manhood ; womanhood ; brotherhood ; parenthood/, plus quelques dérivés avec une base /- animé/ comme cityhood en [12], on ne trouve que quelques emplois ironiques comme bumhood en [13], ou des noms d’animaux en [14] et [15] dans des textes au ton également ironique ou humoristique :

[12] Amid the stars, some plain ``ordinary'' folks also live in Malibu however, and there was a substantial body of opposition. Though the stars generally endorsed cityhood, none were among the 30 candidates running for five seats on Malibu's putative new city council yesterday. (Ts 90)

[13] But a man who spends five weeks lounging in his pajamas is a plain old bum like the ones at the bus depot. There are not varieties of bumhood, some more creative or distinguished than others. Indolence is, like all religious experiences, totally self-effacing. (Garrison Keillor, Time Magazine 2001)

[14] Humans are mother substitutes to cats, according to Peter Neville, animal psychologist and author of Do Cats Need Shrinks? In the home they mimic their kittenhood the only time in their lives when they are truly social animals reverting outdoors to the killing machines which despatch 96m British mammals and birds annually. (Ts 90A)

[15] Smiley fuses her narrator's voice at one point with a character – a hog named Earl Butz – recalling his piglet-hood. (Linguistics and Literature: http://www. lsadc.org /fields/ index.php?aaa=ling_literature.htm)

18 L’utilisation de l’affixé peut difficilement se faire directement, sans construction dans le discours. Un frayage préalable est nécessaire pour construire une valeur anaphorique2. En [12], la relation prédicative ( ) live in Malibu> permet de construire cityhood. En [13] bumhood reprend bum. En [14] et [15], c’est la propriété d’appartenance à une catégorie (cat ou hog) qui est reprise. En dehors des termes lexicalisés (de type neighbouhood) l’interprétation passe par une explicitation. Le fait de trouver un dérivé en position d’élément repris indique que ce dérivé se trouve dans un commentaire : l’énonciateur revient sur un élément posé au préalable pour donner un jugement, marquer son point de vue, donner une distanciation humoristique ou ironique à ses propos, en particulier de [13] à [15], énoncés dans lesquels la base (bum, kitten, pig) se prête mal à l’apport abstrait du suffixe.

19 Le suffixe –dom en revanche, bien que semblant appartenir à la même classe fermée de suffixes à emploi contraint et figé, est relativement productif :

 [13] The cafes and boutiques here are everything West London boho-dom claims to be, but now isn't. Grace and Favour is a cafe and shop: white-painted furniture, antique floral eiderdowns and minimalist toiletries. You'll find tasteful old things alongside tasteful new things alongside tasty homemade cakes. [GN]

20 Le dérivé boho-dom est facilement interprétable dans le contexte (West London ; cafes ; shops). Dans les autres cas ci-dessous, une explicitation est nécessaire : BOB-dom en [14] n’est compréhensible que dans un réseau textuel, après mise en place de l’explication. L’intérêt de BOB-dom est, outre le jeu sur les mots, de transformer un acronyme en unité lexicale et avec a dollop of, de quantifier un nom qui au départ ne l’est pas :

[14] She’s big, she's brash and, frankly, she scares the pants off the average bloke. The boozy old broad (BOB), drink in one hand, cigarette in the other, is the woman we're all supposed to hate. (…) This week, Jennifer Saunders, the patron saint of BOBs, announced that she is to write a third series of Absolutely Fabulous. (…) Before the new AbFab, Saunders will serve up yet another dollop of BOB-dom in a one-off special called Mirrorball, on BBC1 on 22 December. [GN]

21 On peut constater dans les autres énoncés [15] à [20] les mêmes procédés à l’œuvre : explicitation qui suit l’apparition de SP en [15] et de couch-potato-dom en [16], anaphore de diva en [17] et de old bag en [18]. Le ton ironique de [19] et [20] autorise l’emploi des dérivés mom-dom et wifedom qui dans un autre style de discours risqueraient de poser des problèmes d’interprétation.

 [15] The other perils of SP-dom are well documented – time and money are an issue for everyone, but, for single parents, it's as if Moses came knocking on your door, bearing a tablet of stone, reading: 'Nothing you do is good enough, you will never have peace of mind again.' [GN]

[16] Everything points to unapologetic couch potato-dom: squashy sofas aside, there's a strange Heath Robinson-esque contraption hanging by one window – a brown paper bag attached to loops of string. "We swing it over to our neighbour's window – she works for Columbia and fills it with videos," explains Lulu. [GN]

[17] Interest has inevitably focused on Angela Gheorgiu as the tubercular would-be diva Antonia. She proves rather better at diva-dom than consumption, but she's tremendously committed, in contrast to her rather lacklustre performances of late. [GN]

[18] Speed-Dating.(…) with any luck (…) will catch on, along with speed-courting, speed-marrying and speed-drawing-to-an-amicable-conclusion, thus facilitating the maximum number of years of being a grumpy old bag. Alternatively, you can take the Sidelines route and incorporate old bag-dom at every life stage. [GN]

[19] Campbell's masterwork was written in the 1950s, takes Freud as gospel, uses "savage" for "primitive", and "primitive" pejoratively. (No wonder he was the college favourite of new Hollywood directors of the 1970s: all action heroes, spiritual gurus, girls only for sex or mom-dom.) [GN]

[20] After Otto, Mrs Fytton, by now relegated to being the first Mrs Fytton, the blonde Belinda having been promoted to the Premiership of current wifedom, decides to move to the country. [OBS]

22Le suffixe –dom, en étant habituellement associé à des termes stabilisés (kingdom ; boredom) dans des emplois figés, est perçu comme étant indissociable de la base, le dérivé devenant opaque. Lorsque le suffixe est employé avec une base inattendue, il n’est plus seulement perçu comme un suffixe relationnel, mais comme un suffixe qualificatif, permettant un apport à la base.

23 Il est possible d’observer un phénomène voisin avec les diminutifs et le suffixe –et(te). En anglais, ce suffixe est très peu productif contrairement au français. Le diminutif en anglais se forme surtout par troncation / réduction et suffixation en –ie/ –y (football/footie) ; ce modèle de formation est apparemment surtout productif en anglais australien. Les formes en –ette constituent essentiellement une série lexicalisée (booklet ; leaflet ; piglet ; towelette [21] ; wiflet [22] par exemple). Les nouvelles formations sont construites sur le modèle suffragette3 avec le sens de « élément féminin, appartenant à une mouvance » :

[21] Only gentle summer rain, rain as warm and moist and welcome as a complimentary hot towelette, is brought to you by Labour governments. [GN]

[22] Is the supine wifelet in her babydoll nightie, eyes tightly squeezed and teeth clenched as she lets her husband have his weekly way with her the treacherous plotter? Or is the fiendishly competitive professional woman who brown-noses her way into her boss's good books infinitely more dangerous? (The Observer 2001)

[23] A stronger leader than George W might have vetoed Mr Baker's legal efforts, aided and abetted by ardent Bush-ette Katherine Harris, Florida's secretary of state, to thwart local recounts. [GN]

[24] But, if we must insist on having some alternative to the World Cup – and let's face it, the European Championship only exists to keep Lennart Johansson and his pals in the top-class hotel manner to which they have become accustomed – why don't we divide the world in a different way and have an alternative World Cup-ette? [GN]

[25] Glenn asked why the washing line was full of wincey-ette nighties and big knickers. I explained, and he said, "I'm relieved, Dad, I thought you was on the turn." [GN]

24Dans les énoncés [22] à [25], le suffixe n’est pas seulement utilisé pour quantifier, mais pour modaliser l’énoncé, en introduisant une dimension qualitative, dans des énoncés au ton sarcastique ou critique. Le diminutif en –ette peut être suffixe relationnel (Bush-ette = « liée à Bush) et en même temps provoquer la restructuration d’un domaine notionnel autour d’un nouveau centre organisateur. La valuation qualitative qui accompagne cette structuration peut aller vers une valeur positive ou négative : valuation négative en [22] (wifelet) et [23] (Bush-ette), positive avec des noms dérivés tels que kitchenette (c’est encore une cuisine, mais d’un autre type), maisonnette ou brunette.

25Ces trois suffixes sont extrêmement productifs. Ils donnent lieu à un foisonnement de dérivés nouveaux. Nous allons nous limiter au traitement du point commun entre ces suffixes : l’effet de comparaison, avec sélection de propriétés typiques ou stéréotypiques du nom de base.

26Dans un lexique potentiel dans lequel tous les dérivés seraient possibles (les règles morphologiques de syntaxe interne étant respectées), certains suffixes remplissent une fonction énonciative qui donne lieu à une productivité plus grande. Les suffixes –esque et –ish permettent d’isoler une caractéristique, un trait distinctif d’une base pour construire un comparant. On peut voir en [26] un commentaire métalinguistique explicitant cette fonction de mise en relief :

[26] There are few artists of any kind, let alone living playwrights, whose style is so distinct that they regularly have the suffix "–esque" attached to their names. David Mamet is one of them. Harold Pinter, courtesy the brilliant interplay of short lines, pauses and silences that define his scripts, is another. (Eye Weekly, 9/07/2000)

27L’emploi de –esque en anglais s’est développé à partir d’emprunts au français à partir du XVIème siècle et l’usage s’est étendu à partir du XIXème. Hans Marchand note que le sens du suffixe est « having the (artistic, bizarre, picturesque) style of ». En observant [27], on voit qu’il y a mise en relation de deux notions, Rio et heat. Rio constitue le terme-repère, l’occurrence représentative servant d’attracteur. L’adjectif dérivé permet de délimiter une occurrence notionnelle : la notion heat n’est pas définie par rapport à un gradient d’intensité (en plus ou moins) mais par rapport à un gabarit constitué par les éléments typiques de  la base. Seule la mise en relation Rio / heat permet au co-énonciateur d’isoler la propriété différentielle sélectionnée :

[27] Firstly, an athlete has to practically re-educate his muscles before he is ready to perform at high temperatures. During exercise in Rio-esque heat, the level of cutaneous blood flow increases. [GN]

28Cette mise en relation s’apparente à la relation métaphorique. Ronald Langacker, à propos de la métaphore, dit qu’un domaine-cible (target-domain) est structuré et compris par rapport à un domaine-source (source-domain), le domaine-source étant plus simple, possédant des propriétés élémentaires.

29Cependant, à la différence de la métaphore, il semble que dans le cas de la dérivation en –esque le domaine-source, au contraire, contienne un ensemble de traits plus complexes et plus nombreux que ceux du nom qualifié, ce que l’on peut constater dans les occurrences de [28] à [30] :

[28] Firevault is, in essence, 26 fireplaces set into the white walls of a roomy basement (sorry, "subterranean showroom") in former rag-trade premises in Great Titchfield Street. According to Carolyn, it sets out to "raise the idea of the fireplace in people's consciousness and to show people how easy it is to relax in front of one". To that end, the exhibits (the presentation is very gallery-esque) are a living display of flickering flames and glowing coals. [GN]

[29] Named after the late, great Milanese designer Cesare "Joe" Colombo, best known for creating "Barbarella-esque" interiors, Colombo's showroom specialises in mid-century modern furniture, lighting and accessories. [GN]

[30] Just as grotto-esque is the whimsical florist, Belladonna , where fashionable dinner party hosts pop in for an eclectic hand-tied bunch of blooms before visiting the equally bellissimo Italian traiteur Gallo Nero. [GN]

30Les termes gallery, Barbarella, grotto construisent tout un réseau référentiel (outre leur dénotation, ces mots véhiculent aussi des associations valuatives, par exemple un mélange de lieu agréable mais de goût discutable pour grotto-esque).

31La dérivation en –esque implique aussi une distanciation métalinguistique de la part de l’énonciateur. Il faut faire admettre le dérivé au co-énonciateur, le rendre compréhensif, l’expliciter. Les tirets peuvent rendre compte de cette distanciation. De [28] à [30], l’énonciateur ressent le besoin d’expliciter la dérivation (en [30] il y a choix différent de la forme lexicalisée grotesque). Lorsque l’association base-suffixe est immédiatement interprétable parce que fréquente, le tiret n’est pas utilisé :

[31] Although I reckon that voting Tory will hit Labour hard, which is precisely my intention, I should stress that my rather Blairesque U-turn does not reflect anything particularly positive about the Conservatives, either. If I thought my contribution would actually culminate in a Howard victory, I'd be flummoxed. (The Daily Telegraph, 2005)

[32] She could easily sound like Margaret Thatcher and, if she becomes mayor, after a couple of years she probably will. She certainly has Thatcheresque reserves of energy. But at the moment she makes everything sound perfectly straightforward and fair. Living in America has given her a few distinctive speech inflections, and a very un-British determination. [GN]

32En [31] et [32] nous trouvons des exemples d’emploi avec des noms propres ; le modèle Npropreesque est statistiquement le plus fréquent. Dans le corpus de journaux étudié, les formations sur d’autres bases que des noms propres sont assez rares, alors que les dérivés Ncommunesque abondent dans le corpus Internet (occurrences de [33]) à [37]). A partir d’un modèle pris dans une langue relativement normée (la langue des journaux), une extension est faite à des productions moins contraintes.

[33] The singer, Dr. Greg Graffin, is a serious HOTTIE who teaches something like vertebrate biology at Cornell University. He talks to the crowd like a goddamn professor – very properly, and with teacher-esque sweeping gestures. (http://www.livejournal.com/users/sweetsongstress/)

[34] Oh, and the picture is one I took of myself when I was looking especially writer-esque. Y'know, tousled hair, oddball demeanor, that sort of thing. Well... for most writers. I'm sure "oddball" doesn't apply to Salman Rushdie or Stephen King... hmm.(www.fictionpress.com/~mightymaus)

[35] Smith wrote a long-winded college-student-esque column just to say the following: (…) (http://www.tucsonweekly.com/tw/02-04-99/mailbag.htm)

[36] I've heard that New Scientist tends to be tabloidesque, with headlines now and then, screaming "How discovery 'X' will revolutionize science". (http://ask.metafilter.com/mefi/9987)

[37] The NSW Anti Discrimination Board produced a report in 1982, considering facets of 'Discrimination and Homosexuality'. The report is a 651 paged phone bookesque government funded brick of disturbing facts and figures. http://www.aare.edu.au/98pap/cor98107.htm

33En [37] le dérivé en –esque permet d’intégrer phonebook sous forme adjectivale, ce qui permet de donner une idée de taille disproportionnée par superposition de deux images (phonebook et brick).

34Avec –esque, il ne peut y avoir identification totale : un hiatus subsiste. Il y a superposition de deux domaines référentiels sans que ces domaines se recouvrent totalement. En [38] avec Hemingway pris comme base, le dérivé ne transforme pas simplement la base en adjectif comportant les traits de la base ; il y a en plus une modalisation, une qualification souvent notée pour le français, avec un effet grandiloquent, maximalisant, qui participe de la dimension ludique de la suffixation en –esque.

35L’adjectif en –esque renvoie vers le haut degré d’une notion (par le vecteur du trait caractéristique). Ce trait caractéristique constitue une valeur de référence. Il y a dévalorisation puisqu’avec X–esque Y, Y possède un trait de X seulement. X est construit comme hypéronyme de Y, ce qui fait que X peut fonctionner comme superlatif. Quantitativement, la propriété est plus grande dans X que dans Y : la quantité est construite sur la qualité.

[38] The deal finally secured, Spiegel and company flew to Stanleyville only to find the rains had come. Worse, Huston, instead of getting on with preparing the film, had become obsessed with a Hemingwayesque urge to shoot an elephant and had vanished on safari. (Ts90)

36Dans les occurrences [39] à [43] le suffixe –ish recouvre le domaine de –esque :

[39] Nothing in the verse, though, could have prepared anyone for the maelstrom of Deliverance, which comes, like Last Exit, headed with grim Old Testament epigraphs. In Dickey's only novel, four city friends head off into the southern mountains for a Hemingwayish canoe-ride down a river valley soon to be flooded by a dam. (Ts90)

[40] Much as I appreciate such refined specialties, I have a sneaking regard for more Hemingwayish brandies made from grape skins and stalks, such as the grappa of Italy and similar marc of France. Both evoke coffee and a brandy on a cold, Alpine morning, though grappa has gone upmarket, with grape varietals in fancy bottles. (The Independent 99)

[41] Even under Margaret Thatcher he would surely be one of those weird ultras, loyal to her but offensive to good taste, like the Quasimodoish intriguer George Gardiner. (The Guardian Weekly 16-9-1999)

[42] A cardinal rule of writing is never interrupt yourself to explain something. If you must bring up an obscure topic, drop informative hints about it as you go along so that you don't end up with the entire explanation all in one place. This keeps you from skidding to a stop and sounding teacherish. Otherwise it's better to omit the obscure topic altogether, or as mothers might put it: If you can't say it interestingly, don't say it at all. (http://www.nationalreview.com /26jan98/ gimlet012698. html)

[43] Favourite bit? The shiny-suited paunchy alien's over-caffeinated physics-teacherish explanation of how sunshine can be turned into a bomb. (www.screenselect.co.uk)

37Les deux suffixes sont très vivaces avec une productivité encore plus grande pour –ish. Mais –ish porte en plus de la valeur de comparaison, une valeur d’approximation, que l’on retrouve dans cet exemple du Times : « The number of steps down to the beach is so enormous that nobody can agree on the exact number (I made it 450-ish) ». La notion d’à-peu-près fait que le hiatus qualitatif comparant-comparé est plus grand. Canoe-ride en [39] ou brandy en [40] ne sont pas vraiment des traits saillants du faisceau de traits associables par l’énonciateur (dans une vision personnelle et non par rapport à une valeur de vérité universelle) à Hemingway. En comparant [33] à [42] et [43], on s’aperçoit que dans le cas des dérivés en –esque, il n’y a pas remise en cause de l’existence de teacher : la notion teacher est construite afin de pouvoir isoler un trait caractéristique. En [42] et [43] il ne s’agit pas tant d’isoler une caractéristique que de marquer une approximation (avec sounding, verbe lié à la perception en [42]). En [43] l’explication n’est qu’une pâle imitation d’un discours de professeur de physique.

[44] All of the proper Beatles albums are still available for purchase and all, after Beatles for Sale, tell a more rewarding tale than 1 [an anthology of the Beatles' chart-topping singles]. For completists, the "red" 1962-1966 and "blue" 1967-1970 collections may be skimpy individually, but jointly they are Anna Karenina in comparison to the Jeffrey Archer-esque 1. [GN]

38En [44] le mot collections est identifié à Anna Karenina, sans hiatus. Même si l’on sait que les albums Red et Blue ne sont pas dans le domaine référentiel de A. Karenina, l’énonciateur gomme le hiatus qualitatif pour ne laisser aucune altérité. L’identification est totale, et l’interprétation est liée à des facteurs discursifs (in comparison to) qui indiquent le plan fictif sur lequel se situe l’énonciateur. En revanche, avec Jeffrey Archer, le hiatus est maintenu pour ne sélectionner qu’une caractéristique, ici évaluée négativement. L’adjectif en position épithète indique un degré de préconstruction élevé de la propriété. Un nom composé, au contraire, définit des sous-classes :

[45] John Updike's literary reputation has been made against the odds. He is the very antithesis of Hemingway machismo. He celebrates, rather than derides, the virtues of small-town and suburban middle-class America. His religious faith is simple, literal and churchy. (Ts90)

[46] There were the Ernest Hemingway types who looked as though they would defoliate an entire forest to make a fire for breakfast, braying happily as they recognised old chums. (Ts90)

[47] Trotsky himself is still there, wandering along the Mexican beaches like some old Hemingway fisherman, pausing to read to the camera his hopeful but impotent denunciations of yet another Stalin show trial. (Ts90)

39Les noms machismo, types, fisherman sont catégorisés et la relation N2 N1 indique une stabilisation référentielle.

40Les suffixés en –like établissent eux aussi une comparaison, en maintenant un hiatus entre base et dérivé4. La création et le maintien de l’altérité est une opération commune à –like, –ish et –esque, mais avec –like, l’énonciateur ne prend pas de distance par rapport au construit, n’isole pas de trait caractéristique. Les dérivés en –like sont plus susceptibles d’apparaître dans des contextes neutres, ou avec une valuation positive (en [48] le nom Archer est associé à « successful author ») :

 [48] Warrington had based his kidnap attempt on the plot of a thriller, Strawberry Fayre, which he had hoped would turn him, Jeffrey Archer-like, into a successful author, but which had been rejected by publishers. (Ts91)

41Une comparaison entre les trois suffixes à partir d’une base identique (nous avons choisi needle parce que peu compatible avec –esque et –ish, donc induisant une volonté créatrice de la part de l’énonciateur) permet de dégager quelques tendances:

[49] After touring one unpainted cave for its unusual formations (thousands of needle-like stalactites lit in pastel shades), the tour is led down into a small cavern whose cool atmosphere remains constant all year round. (Ts91)

[50] Does a city not officially achieve its manhood until it erects for itself a gigantic, skyscraping sexual structure? The way this one ripped the smooth, chaste skyline asunder couldn't have helped but affect a mind like his. He was at once reminded of its many relatives he had seen; its campanile brothers in Berkeley and Venice, the needlesque nephew in Seattle, its patriotic penile clone in Washington, the hundred-story arrogance of its many famous Manhattan cousins. (www.bosonbooks.com)

[51] I am able to shift the sides in to form a more needleish configuration, still open in every way, but more focussed. (www.aquilapard.com)

42En [49] la comparaison porte sur la forme et permet de créer un nouveau mot (fistuleuse) ; en [50] il y a aussi comparaison sur la forme, mais avec mise en valeur d’un trait caractéristique isolé (la forme phallique explicitée par les expressions « sexual structure » et « penile clone ») et jeu sur le qualitatif. En [51] la nouvelle formation est très loin de la base needle ; la valeur d’à peu près, d’approximation prime et il n’y a pas véritablement comparaison.

43Nous avons essayé de montrer que ni les règles de dérivation, ni les analyses statistiques n’étaient suffisantes pour rendre compte de la créativité lexicale. Au mieux des contraintes peuvent être dégagées. Le besoin d’attirer l’attention, de produire de l’atypique et du hors-norme est un moteur pour la production de nouveaux dérivés.

44Le travail énonciatif sur la comparaison de deux domaines avec la construction d’une occurrence est basé sur un jeu qualitatif de sélection de propriétés et de traits caractéristiques ainsi que sur la perception de ce qui est distinctif dans le domaine-source. Il s’agirait alors de ce que Jacqueline Guillemin-Flescher définit comme QLT2 avec validation par rapport à l’énonciateur-origine. La prise en compte du style de texte et de l’argumentation est indispensable. Les dérivés sont des balises qui signalent le passage à un autre plan narratif, à un plan de commentaire, qui marquent une implication plus grande de l’énonciateur et en même temps une prise de distance métalinguistique avec le propos.

Notes de bas de page numériques

1  Je remercie C. Charreyre, M.L. Groussier, D. Jamet, R. Mauroy, C. Moreau, J.C. Souesme pour leurs critiques et suggestions.
2  Je remercie vivement Claude Charreyre pour ses remarques et suggestions sur cette partie de l’article.
3  Le mot est apparu au début du XXème siècle.
4  On peut se référer à l’analyse de F. LAB (1999:93) : avec like il y a une « opération sous-jacente de différenciation, c’est-à-dire de mise en relation de deux termes avec maintien de l’altérité. »

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Notes de la rédaction

Jean Albrespit est maître de conférences à l’université Michel de Montaigne-Bordeaux-3 (équipe TELANCO JE 2385). Sa thèse traite du passif et des phénomènes d’orientation du prédicat. Il est l’auteur d’articles sur les adjectifs en –able, en –ish, la composition nominale, l’affixation, le sujet et l’agentivité, le pronom they, la nominalisation, la syntaxe de get. Université Bordeaux-3, équipe TELANCO (JE 2385) ; Jean.Albrespit@u-bordeaux3.fr 

Pour citer cet article

Jean Albrespit, « Affixes anglais à valeur qualitative », paru dans Cycnos, Volume 23 n°1, mis en ligne le 30 juin 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=279.


Auteurs

Jean Albrespit

Université de Bordeaux III.