Cycnos | Volume 21 n°1 L'Identification -  

Claude Charreyre  : 

Anaphore et identification

Résumé

Anaphore et identification impliquent toutes deux un rapport entre un repère et un repéré par l'intermédiaire de l'opérateur Image1. L'asymétrie de cette relation a pour conséquence l'impossibilité d'envisager une identité stricte entre les deux éléments en présence. Néanmoins ce rapport peut mettre l'accent soit sur les propriétés communes aux deux éléments soit sur leurs dissemblances. Dans le premier cas, la forme prise par le texte a les apparences d'une identité puisque toute altérité est éliminée ; dans le second, le maintien d'une différence revient à prendre l'altérité en compte. Trois domaines étrangers les uns aux autres permettront de voir comment s'applique ce travail sur l'altérité dans le champ de l'anaphore : les structures comparatives en as (GN+ Adj + as + GN) / (GN+ as + Adj + as + GN); l'utilisation ou non de l'aspect (be-ing) dans le même contexte et les conséquences discursives du choix fait ; les conditions d'apparition d'un GN de la forme (another + Base Verbale) reprenant une prédication complète.

Abstract

The relation between locator and located via Image2 can apply both to anaphoric contexts and to the enunciative operation of identification. In both cases asymmetry is of the essence in this relation: the located is dependent of the locator but the reverse is not true. Identification is thus not equivalent to identity. Even so the relation locator-located in a text can assume the appearance of an identity in cases where otherness is not considered relevant. When it is relevant, there are markers involving a great many grammatical categories which signal its presence. To illustrate the two ways of considering otherness, three types of illustrations will be given: the alternation (NP + Adj + as + NP) / (NP + as + Adj + as + NP); the presence/absence of aspect (be-ing) in anaphoric contexts ; the use of an NP of the form (another + Verb Base) taking up the previous mention of a complete predicative relation.

Index

mots-clés : altérité , anaphore, as, be-ing, identification, identité

Plan

Texte intégral

Anaphore et identification peuvent, dans un premier temps, être envisagées comme relevant d'un même type de représentation dans la théorie des opérations énonciatives. Cette représentation, la seule qui sera utilisée ici, considère que, dans l'un et l'autre cas, il y a mise en relation de deux éléments/objets/points (a et b) par l'intermédiaire de l'unique opérateur de la T.O.E. Image3. Le schéma représentant les deux concepts sera donc b Image4 a.

Image5Dans la mesure où Image6 comprend une composante identité (=) mais toujours combinée à la composante inclusion (Image7), il n'y a pas d'identité stricte dans T.O.E. puisque la présence de l'inclusion impose l'existence entre a et b d'une relation dissymétrique dans laquelle a est repère et b, repéré. Tant dans l'anaphore que dans l'identification, l'élément repéré se calcule par rapport à l'élément repère : le rôle de a et b est établi une fois pour toutes alors que, dans l'identité, a et b peuvent être intervertis. Là s'arrêtent pour l'instant les points communs entre les deux opérations. En effet, elles se différencient aux niveaux de la syntaxe et de la construction des valeurs référentielles. L'anaphore prend en considération la linéarité (orale ou écrite) de l'énoncé : le premier élément produit sert de repère, le repéré anaphorique n'intervient qu'après1. Cette linéarité ne vaut pas pour l'identification : aucun ordre syntaxique n'est imposé à la relation repère-repéré.

1Dans les limites de cette intervention, sera d'abord envisagé le niveau de la syntaxe avec une analyse de trois types de morphèmes grammaticaux ou de catégories grammaticales, liés à l'identification. Tout d'abord, as (cf. Flucha - 2001) et son utilisation dans les constructions dites de comparatif d'égalité, le but étant une définition de l'opération par l'exemple. Ensuite, vue la diversité des champs d'application, l'analyse sera limitée aux cas où l'identification, en contexte anaphorique, porte sur la présence ou l'absence de l'aspect (be -ing) pour ce qui est du domaine verbal (GV), le choix du nombre et de l'ordre dans lequel singulier et pluriel apparaissent ainsi que le degré de détermination pour ce qui est du domaine nominal (GN)2. L'objectif poursuivi concernant l'anaphore est de voir si les séquences discursives analysées prennent une forme relevant de la contrainte ou si, au contraire, elles sont susceptibles de prendre une autre forme ; et si oui, on essaiera de comprendre quelles conséquences a la possibilité de variation sur la construction du discours étudié.

2Ensuite, toujours dans une perspective syntaxique de travail sur les marqueurs et en contexte anaphorique3 les conditions d'apparition d'un groupe nominal constitué de another + BV (base verbale) à la suite d'une relation prédicative validée où la même BV apparaît.

Image8Enfin, l'étude serait incomplète sans une réflexion sur les conséquences sur la construction et la stabilisation de la valeur référentielle – sur l'anaphorisation donc – suivant que l' Image9 réunissant le repère et le répéré est conçu comme reliable qualitativement à chacune des valeurs envisagées dans T.O.E. : identité, = ; différenciation, ≠ ; ou rupture, Image10.

3Opération portant sur la construction de la valeur référentielle et sa stabilisation, l'anaphore est indissociable de l'identification mais, comme le montre le texte de Mary McCarthy, l'inverse n'est pas nécessairement le cas. Aucune relation anaphorique n'est établie entre Venise et une femme, de l'ébène et des cheveux, même si une propriété commune (changeable d'une part, black de l'autre) permet de les comparer. Par contre, l'objet qui suit la propriété est, par l'intermédiaire de as et de cette propriété commune, le repère par rapport auquel le premier objet est repéré et identifié.

4La forme syntaxique prise par le "comparatif d'égalité" dans ce texte peut comprendre deux as encadrant un adjectif (as changeable as, as big as) ou bien un seul, à sa suite (black as, red as) :

[1] Venice, Henry James said, is as changeable as a nervous woman, and this is particularly true of St Mark's façade.     But why should it be beautiful at all? why should Venice, aside from its situation, be a place of enchantment?  One appears to be confronted with a paradox. A commercial people who lived solely for gain - how could they create a city of fantasy, lovely as a dream or a fairy tale? This is the central puzzle of Venice, […] … as with most puzzles, the clue to the answer lies in the way the question is framed. 'Lovely as a dream or a fairy tale...' There is no contradiction, once you stop to think what images of beauty arise from fairy  tales. They are images of money.[…] the cave of Ali Baba stored with stolen gold and silver, the underground garden in which Aladdin found jewels growing on trees, so that he could gather them in his hands, rubies and diamonds and emeralds, the Queen's lovely daughter whose hair is black as ebony and lips are red as rubies, treasure buried in the forest, treasure guarded by dogs with eyes as big as carbuncles, treasure guarded by a Beast […] (Mary McCarthy, The Stones of Florence and Venice Observed, pp.195-96)

5Ce que ce texte permet d'éclairer, c'est la différence entre deux formes d'identification et les conditions discursives dominant l'apparition soit de deux ou de un as dans les constructions comparatives. En fait, le rendu syntaxique de l'identification entre l'objet repéré et l'objet repère dans ce cas va dépendre du statut énonciatif attribué à l'objet repère. Ou bien il est considéré comme représentatif de la propriété à l'œuvre dans la comparaison (les rubis sont rouges, l'ébène est noire)4 ; ou bien il s'agit d'une occurrence d'objet quelconque par rapport à laquelle la propriété n'est pas envisagée comme définitoire : dans le dictionnaire, les escarboucles ne sont pas définies par leur taille alors que les rubis et l'ébène le sont par leur couleur.

6Cette différence de statut de l'occurrence repère correspond strictement à la différence faite par A.Culioli entre deux modes de représentation de l'identification5. Soit les deux objets comparés sont deux occurrences quelconques d'objets qui ne sont réunis que par la propriété prédiquée de l'un et de l'autre : il y a maintien de l'altérité qualitative entre eux (Venise n'est pas une femme ; des yeux ne sont pas des escarboucles) ; dans ce cas il y a corrélation avec deux as. [2], comme [1], correspond aussi à ce mode de réalisation de l'opération :

[2] Bridget was as thickset as her husband. (William Trevor, The Story of Lucy Gault, p.6)

7soit l'objet choisi comme repère est représentatif de la propriété prédiquée, ce qui confère à l'objet repéré une équivalence qualitative avec lui et donne le sentiment que l'altérité, pourtant existante, n'est pas prise en compte (des lèvres ne sont pas des rubis et pourtant on peut parler de ruby-red lips ; par définition, un songe ou un conte de fée enchantent, propriété valable aussi pour une ville enchanteresse ; un seul as apparaît. Cette deuxième réalisation de l'identification est favorisée dans les contes de fée où les situations heureuses ou malheureuses ne peuvent être associées qu'à la valeur par excellence de la qualité, que celle-ci soit bonne ou mauvaise6 à condition que l'objet repère possède la propriété dans sa definition ; néanmoins cette réalisation de l'opération peut apparaître dans tout texte :

[3] His stomach churned and there was a taste bitter as bile in his mouth. (P.D. James, Death in Holy Orders, p.111)

8Ces deux modes d'identification, manifestes dans la structure comparative abordée ici, se retrouvent dans le traitement de l'anaphore appliqué, en premier lieu, au choix entre une forme aspectuelle en (be -ing) ou une forme verbale simple (exemples [4] – [9] ; en second lieu, au cas d'anaphore le plus souvent visible dans le rendu textuel mais parfois, cette anaphore relève uniquement de la situation, où une prédication complète est reprise par un groupe nominal de type another + Base Verbale (BV), avec ou sans qualification [10] – [14].

9Le choix entre une forme aspectuelle en (be -ing) et une forme simple peut relever du choix pur et simple de l'énonciateur (2.1), d'un choix préférentiel mais non exclusif en fonction de la situation (2.2), d'une contrainte situationnelle à l'intérieur d'un même énoncé (2.3) ; ou bien d'une contrainte marquant la jointure entre deux énoncés (2.4)7.

10En ce qui concerne le choix possible entre deux formes verbales, [4] et [5] montrent d'évidence que la solution adoptée ne dépend en rien du contexte avant :

[4] 'When I was little I hated being given all those educational things that were supposed to be good for you.' I smiled. 'It’s well known there are two sorts of toys. The ones that children like and the ones their mothers buy. Guess which there are more of? ' 'You’re cynical.' 'So I'm often told,' I said. ‘It isn’t true.’ (Dick Francis, High Stakes, p.50)
[5] Piers looked at me curiously. 'I'm sorry,' he said more gently. 'Perhaps I've gone too far. After all I didn't really mean to imply that you're to blame for what you are. Some people are less capable of loving their fellow human beings than others,' he went on in an almost academic way, 'it isn't necessarily their fault.' 'You're being horrid,' I protested. 'But I often am - you should know that by now.' He was smiling most charmingly as he spoke, which increased the confusion of my feelings still further. (Barbara Pym, A Glass of Blessings, p.196)

11Dans les deux cas, l'énonciateur de la deuxième réplique réagit aux propos du premier intervenant en caractérisant ce qui vient d'être dit à l'aide d'une appréciation modale. Cynical et horrid apparaissent dans une assertion concernant you. Rien donc dans les deux situations ne justifie la différence de rendu verbal sinon la prise de position. En [4], ce qui vient d'être dit relève du cynisme, seule solution envisagée par l'énonciateur. Toute altérité est gommée et le rapport entre les deux répliques est une identification qui ressemble à une identité ; la qualité de l'occurrence est compacte. Dans les mêmes conditions de discours, l'énonciateur de [5] fait le choix de la forme aspectuelle où BV est accompagné du marqueur –ing, trace d'une construction de la classe d'occurrences qualitative sur la notion. Une discontinuité est ainsi introduite sur la classe des instants, ce qui fait que la caractérisation des propos s'applique au seul moment de production de l'énoncé : l'altérité est mise en avant.

12Ces choix alternatifs sont confirmés par les répliques suivantes. Certes, elles font toutes deux appel au critère de fréquence (often) mais là où [4] est introduit par so, [5] l'est par but. So, marqueur d'identification, indique que la qualité de ce qui vient d'être dit vaut sans variation pour tout autre instant, confirmation donc qu'une prise en considération de l'altérité n'est pas envisagée. Le but de [5], lui, marqueur par excellence de l'existence d'une valeur complémentaire à celle posée, spécifie bien que le choix qui limitait la caractérisation au seul moment d'énonciation dans la deuxième réplique est mis en cause. Aucune contrainte discursive n'oblige ici au choix de l'une ou l'autre forme verbale. Par contre, le choix fait conditionne la suite de l'énoncé : il serait exclu d'intervertir les troisièmes répliques.

13La même absence de contrainte quant au choix se retrouve en [6] et pourtant, l'énonciateur a préféré le present perfect "simple" au present perfect (be -ing) dans cette rubrique de journal où tous les intervenants partagent la même caractéristique, ils sont fumeurs :

[6] 'I've smoked since I was 16 and all through my writing life,' says the novelist, who made a firm attempt to give up recently. (Elizabeth Jane Howard in Kindred Spirits: Smoking in The Daily Telegraph) [référence exacte égarée])

14C'est parce que la romancière accepte les données d'une situation où la validation de la relation prédicative ( ) smoke ( ) dans une occurrence particulière est la seule possibilité envisagée (même si ne plus fumer est considéré mais non validé) : l'altérité n'est donc pas de mise. Faire intervenir l'altérité signifierait soit que l'énonciatrice n'a pas, en tant que sujet, les mêmes propriétés que les autres fumeurs interrogés, soit qu'elle se considère comme distincte d'eux sur la classe des instants par le fait même qu'elle ait manifesté l'intention d'arrêter. Cette solution ne semble cependant pas correspondre à l'esprit de la rubrique (kindred spirits), d'où le choix de l'identification "à l'identique".

15Par contre, [7] et [8] semblent bien s'orienter vers un choix anaphorique contraint, à l'intérieur d'un même énoncé, l'un incluant le maintien de l'altérité, l'autre, au contraire, la gommant. Et pourtant les deux exemples partent des mêmes prémisses ; ils se fondent sur une relation prédicative posée comme repère et renvoyant à une représentation notionnelle :

[7] ‘Now suppose you are basically a good racehorse trainer but you’ve got a large and crooked thirst for unearned income.’ ‘I’m supposing.’ 'First of all you need a silly mug with a lot of money…' (Dick Francis, High Stakes, p.25)
[8] The right of the University of Cambridge to print and sell all manner of books was granted by Henry VIII in 1534. The University has printed and published continuously since 1584. (texte – complet - accompagnant les armes de l'université)

16La reprise anaphorique repérée pose la validation quantitative de la relation. De l'injonction en [7] : suppose you are…, on passe à I'm supposing ; de l'assertion du droit de presses universitaires pour Cambridge - the right… to print…en [8], on va à la validation dans une occurrence. A quoi tient donc la différence de traitement de l'altérité ? En [7], la validation par I introduit une variation qualitative sur l'argument 1 de la relation : de l'argument 1 notionnel vide de suppose, on passe à la validation quantitative par une origine spécifique dans la classe des possibles, d'où l'existence d'une altérité potentielle, I étant le valideur retenu8. En [8], en dépit du décalage chronologique, aucune variation qualitative n'est envisagée entre la relation notionnelle et l'occurrence validée : l'absence de variation qualitative ne permet aucune prise en compte d'altérité9.

17Dans ces deux cas, on reste sur une séquence de relations appartenant au même énoncé, en commençant par une représentation notionnelle d'une relation prédicative pour passer ensuite à la validation d'une occurrence de cette même relation. Ces conditions énonciatives semblent favoriser une forme contrainte pour la syntaxe de la séquence anaphorique, à condition que l'on reste à l'intérieur du même énoncé. Ainsi, en [9] :

[9] Harry Harrison was born in Stamford, Connecticut, grew up in New York City, promptly on his eighteenth birthday, was drafted into the United States Army. Returning to civilian life some years later, he pursued careers as an artist, art director and editor until, one day, he found himself following a new occupation as free-lance writer. Since then he has lived with his family in more than twenty-seven countries. The Harrisons now (are living?/ live?) in Ireland.

18Le texte original se termine par le lieu de résidence des Harrison au moment d'écriture. Certes, l'Irlande est un pays autre que les 27 précédents mais, pour les Harrison, il est un lieu de vie comme un autre. En dépit de now, le moment d'énonciation n'impose aucune variation qualitative au statut de l'Irlande, d'où l'écriture originelle : the Harrisons now live in Ireland, le texte se terminant sur cette assertion. Mais rien n'empêche d'envisager ce pays comme distinct des autres lieux de vie mentionnés. La prise en compte d'une telle altérité fait apparaître (be -ing) mais aussi un now en position initiale de préférence : Now the Harrisons are living in Ireland. Une telle reprise ne se justifierait que si le texte continuait, si l'on sortait de la biographie linéaire pour entrer dans une nouvelle phase de vie, si le moment d'énonciation représenté par now avait des propriétés distinctives. Si de telles conditions étaient réalisées, on entrerait dans un nouvel énoncé grâce à la prise en compte de l'altérité sur la classe des localisations, toujours sur la même relation prédicative centrée sur live appliqué à un argument 1 stable qualitativement. Now et l'Irlande joueraient le rôle de "variateurs" au niveau énonciatif. Identification avec altérité explicite au niveau des contenus anaphoriques et relation de différenciation, ≠, au niveau des énoncés tout en restant sur le même plan d'énonciation.

Par contre, [10] et [11] relèvent de la valeur Image13de Image14,  avec ses deux cas de figure.

[10] The black cocks that Rosemary trapped this morning are cactus finches. Cactus finches do more with cactus than Plains Indians did with buffalo. They nest in cactus; they sleep in cactus ; they often copulate in cactus ; they drink cactus nectar; they eat cactus flowers, cactus pollen, and cactus seeds. In return they pollinate the cactus, like bees. (Jonathan Weiner, The Beak of the Finch, p.17)

19Avec son passage de l'occurrence validée, repérée par rapport au moment d'énonciation (this morning) à la représentation des propriétés de ce type de passereaux, [10] comporte un changement de plan entre la première relation et ce qui suit. Le Ø N Pl (cactus finches) dans les deux parties donne le sentiment d'une simple répétition. Pour que l'opération de rupture apparaisse dans la syntaxe de l'énoncé, il suffit de ramener l'occurrence phénoménale à la prise d'un seul oiseau : The black cock that Rosemary trapped this morning is a cactus finch. Cactus finches… Le travail sur les propriétés reste inchangé, avec le maintien du renvoi à la classe puisque le nom finch a un fonctionnement lexical de type discontinu (discret)10. Confirmation supplémentaire de cette rupture entre deux plans, le fait que le cactus finches de la deuxième partie d'énoncé soit systématiquement repris par un pronom personnel (they), symbole d'une fixation définitive de la valeur référentielle tant en quantité qu'en qualité, et que par ailleurs ce GN, lui, ne puisse pas être remplacé par un pronom.

20La rupture présente en [11] relève, elle, du passage d'un énoncé à un autre :

[11] ‘It’s no use, Miss Meteyard,’ said Ingleby, ‘you might as well argue with an eel.’ ‘Talking of eels’, said Miss Meteyard, abandoning the position, ‘what’s the matter with  Miss Hartley?’ (Dorothy Sayers, Murder must Advertise, p. 235)

21Elle se manifeste par la même syntaxe qu'en [10] et ce, pour les mêmes raisons : le recours au Ø N Pl de renvoi à la classe lié au fonctionnement discontinu (discret) directement visible dans l'exemple (an eel  Ø eels). C'est le Ø qui importe ici car il montre qu'aucune délimitation quantitative n'est envisagée pour l'objet représenté ; on gomme toute altérité avec tout autre objet dans les deux cas. Par contre, c'est talking qui marque le changement d'énoncé. Fondé sur un verbe de dire, il permet de comprendre que l'on n'envisage plus EEL avec la valeur référentielle qu'il avait dans la première mention mais en tant que signe porteur de propriétés (ici, le côté fuyant, insaisissable).

Ce qui importe donc concernant l'identification en contexte anaphorique, c'est que l' Image15 de repérage peut prendre toutes les valeurs envisagées dans T.O.E., suivant que l'altérité est gommée ou prise en compte.

22Si elle est prise en compte, deux cas de figure se présentent comme on l'a vu en 2.3 : que l'on soit à l'intérieur d'un même énoncé ou qu'on passe d'un énoncé à un autre tout en restant sur le même plan d'énonciation, c'est la valeur de différenciation ≠ qui est mise en avant.

Si elle est gommée, l'absence de variation qualitative revient à donner à Image16 la valeur d'équivalence =.

23C'est cette dernière interprétation qui est à l'œuvre dans la reprise d'une relation prédicative assertée, par un GN composé de another + BV. Dans quelles conditions et à quelle fin une telle syntaxe apparaît-elle?

[12] (Conversation sur deux pages – 159-161) (bas de 159) ‘Why would Mrs Weldon lie?’ Mark shrugged. ‘I’ve never met her but…’. He gave his jaw a troubled stroke. ‘And that’s exactly what she’s done.’ (bas de 160) ‘Your chaos theory sounds about right,’ she said sympathetically. He gave a hollow laugh. ‘It’s a hell of a mess, frankly.’ (bas de 161) Nancy had some sympathy with  that view. ‘Who’s doing it ?’ Another shrug. ‘We don’t know.’
[13] (Conversation en cours, pp.133-134) (haut de page) Dick rubbed his eyes. He’d heard her say this a number of times.  (bas de la page) ‘I said you didn’t have much choice. That’s not an agreement to take a side.’ Another vigorous rub of his eyes. (pp.111-112)
[14] (Conversation entre Mark et Nancy) […] Are there any fish ?’ Mark shook his head.[…] (1 page plus loin) ‘Have you talked to him about it ?’ Another shake of the head. ‘I’m not supposed to know he’s doing it.’ (Minette Walters, Fox Evil, [12-13-14])

24M. Walters use et abuse de ce système de reprise mais il existe aussi chez d'autres auteurs. C'est la fréquence dans ce roman qui a fait retenir trois exemples dans un même corpus. Ce type de GN apparaît dans les "indications scéniques" intervenant au cours d'un dialogue soit avant soit après la réplique prononcée par le personnage dont le comportement est représenté par another + BV. Il semble s'agir là d'une condition essentielle pour que la valeur référentielle attachée à cette syntaxe puisse se construire correctement. En effet, another shrug et la réplique qui suit sont à lier en [12] à la relation prédicative Mark shrugged dont Mark est l'argument 1 ; another vigorous rub of his eyes en [13] se rattache à Dick rubbed his eyes ; et another shake of the head en [14] à Mark shook his head. Ces GN sont donc tous la reprise d'une relation prédicative déjà assertée, l'itération de l'occurrence concernant non seulement la même qualité mais aussi la même origine. Si la reconstruction d'une valeur stable pour l'origine n'est pas assurée directement, le texte fait réapparaître le nom de cette source :

[15] (Conversation entre Baylis, le policier, et le tenancier du pub) Even without the sergeant's wink and the young man's blush, the implication would have been unmistakable. […] (p.15) '[…] Could you do the young lady another large brandy, please ?' 'Certainly.' 'On my tab.' There was another unmistakable wink from Baylis. And an embarrassed look  from the manager (p.18) (Simon Brett, Death on the Downs)

25Ce qui caractérise donc ce type de reprise anaphorique, c'est bien l'absence de tout changement qualitatif : on est bien dans une identification avec altérité gommée, sur une occurrence compacte. Néanmoins, [13] semble contredire cette idée. Il comporte une qualification, vigorous, qui n'apparaît pas dans l'occurrence initiale, ce qui laisse entendre que cette dernière possédait la même intensité. Si tel n'était pas le cas, il y aurait probablement eu jeu sur la classe des instants : another rub…, vigorous this time, ou sur la variation quantitative : …, more vigorous this time mais introduite en postqualification. Cette hypothèse demande à être vérifiée dans les textes car elle implique l'introduction d'une variation qualitative, donc d'une altérité mais pourtant sans "décompactisation" de l'occurrence elle-même. En effet, la syntaxe de l'itération reste another + BV, qualification + this time.

26Le rôle discursif d'une telle représentation d'occurrence itérée se déduit de la syntaxe : another pour le un identique dans la classe construite sur la notion, représentée par la B.V. : shrug, rub…, shake… ; cette dernière reprenant une formule verbale sur le même prédicat construit donc bien l'existence d'une stabilité référentielle qualitative envisagée par rapport à la même source de validation. Articuler ainsi le discours doit avoir une incidence sur le maintien du même repère discursif dans les énoncés alors même que l'anaphorisation peut se faire à des "distances textuelles" non négligeables (souvent une page d'écart). Cette hypothèse est à vérifier.

27Un autre système de travail sur l'occurrence a été relevé mais à un seul exemplaire :

[16] Klein paled. He stared. He worked his mouth but no words came. He gulped from his mug and the coffee went down the wrong way. He had a coughing fit. Gasping, he finally said, 'No. What gave you such an idea?" He slid out of the breakfast nook to find a box of tissues on a counter, and dry his eyes. He put the glasses back on and sat at the table again. "A gun? I have a horror of guns."          "So have I," Dave said. "But I own one." Klein gave a couple of small residual coughs, drank again, and said, "What made you think such a thing ?" 'After they've been held up," Dave said, "shopkeepers often decide to buy guns." (Joseph Hansen, A Country of Old Men, p.136)

28Klein gave a couple of small residual coughs est bien en relation anaphorique avec he had a coughing fit (même prédicat, même argument 1) mais il ne s'agit pas d'une itération de la première occurrence comme en 3.1. Another coughing fit conserverait la compacité évoquée précédemment alors qu'ici, une discontinuité qualitative est associée à fit par l'intermédiaire de la qualification aspectuelle residual, à l'intérieur de la même occurrence.

29La question qui se pose à propos de ces deux méthodes de travail sur l'occurrence concerne la différence avec une reprise par une prédication complète : [12'] (He? Mark?) shrugged again ; [14')] (He? Mark) shook his head again ; [16'] (He? Klein?) coughed again). En fait, les exemples trouvés chez M. Walters semblent apporter une réponse :

[17] 'He sounds quite a character.' 'The men like him,' she said with a dry edge to the words. 'Ah.' 'Mm.' James chuckled again. ‘What’s he really like?’ (p. 216)
[18] ‘The first rule is : don’t pretend it isn’t happening.’ James nodded. ‘Sounds like good advice to me,’ he said gently. Nancy smiled slightly. ‘I suppose you knew Mark was on this committee ?’ He nodded. ‘So what’s to report ?’ she asked with a sigh. (p. 219)

30Ces deux exemples "enfreignent" la règle de reconstruction de l'identité référentielle. En [17], on peut supposer que Ah renvoie à la première occurrence de chuckle mais la structure du dialogue rend difficile l'attribution de l'origine énonciative. En fait l'emploi de she said et de James chuckled again laisse entendre que c'est she qui est le repère, non James. [18], lui, a pourtant He nodded au lieu d'un another nod mais aucune réplique n'est associée à la direction. Cette piste demanderait un approfondissement : deux exemples ne suffisent pas pour "prouver".

Image17Deux conclusions se dégagent. L'une, déjà familière, concerne la diversité des champs d'application de l'opération d'identification. Ceux retenus ici se situent tous dans une perspective d'analyse discursive en liaison avec l'anaphore pour mieux cerner l'ordre et la cohérence dans l'enchaînement des marqueurs en texte et la construction, stabilisation et déconstruction des valeurs référentielles. En prenant appui sur une hypothèse séparant les marqueurs suffixés et les marqueurs "pré-posés", on devrait pouvoir mettre en évidence le travail sur les délimitations quantitatives et / ou qualitatives entre objets représentés par les éléments de la lexis, ce, grâce à un calcul sur les trois valeurs fondamentales d'Image18. Les limites de cette intervention n'ont pas permis de faire ce dernier travail. Par contre il a été amorcé à propos des éléments de la lexis puisque l'anaphore porte essentiellement sur eux, là où la mise en œuvre des marqueurs d'opération relève des repérages par rapport aux paramètres de la situation d'énonciation.

31Envisager l'anaphorisation en termes de rapport repère-repéré devrait aboutir à l'établissement d'une matrice très complexe au niveau du calcul. Une formalisation est envisageable concernant l'anglais pour qui souhaiterait s'engager dans cette voie. Plus pragmatiquement, il reste de nombreux observables insoupçonnés à découvrir à condition de se donner le texte en tant que séquence d'énoncés articulée comme objet d'étude. C'est cette deuxième voie qui a été suivie ici et sera poursuivie dans une démarche encore exploratoire.

Notes de bas de page numériques

1 Cette conception de l'anaphore oblige à écarter (au moins provisoirement) les phénomènes dits cataphoriques.
2 GV et GN sont à interpréter comme renvoyant l'un et l'autre à une relation prédicative, non à une simple syntaxe de constituant phrastique.
3 Contexte est préféré à co-texte dans une optique culiolienne où dominent opérations et représentation.
4 Deux remarques : 1) dans le cas de la couleur, se servir de l'objet repère pour qualifier cette propriété: ruby red, ebony black ; 2) lovely et changeable ne sont pas utilisés dans cette démonstration car il s'agit de propriétés modales attribuées par l'énonciateur aux objets concernés, non des propriétés définitoires pour tout énonciateur–coénonciateur comme peuvent l'être les propriétés résultant de la perception. Pourtant, ces deux adjectifs n'apparaissent pas dans la même syntaxe ; une réflexion supplémentaire reste à faire.
5 "La négation : marqueurs et opérations" in Pour une Linguistique de l'Enonciation – PLE, I, p.97.
6 Une précaution est à prendre ici : la syntaxe de la comparaison ne construit pas à elle seule l'interprétation en termes de haut degré. Il semble que cette interprétation tienne au moins autant aux propriétés primitives d'intensité associées aux objets représentés par les lexèmes par tout énonciateur–co-énonciateur : rubis et ébène sont précieux ; les remplacer par blood et tar limiterait l'interprétation en termes d'excellence. Néanmoins, le fait que toute variation qualitative soit écartée maintient pour l'occurrence représentative le statut de repère dans le calcul, sinon d'excellence.
7 L'un des enjeux du travail sur l'anaphore est bien de préciser ce qu'on entend par énoncé lorsque le travail prend en compte des pages de texte. Il est ici exclu de considérer qu'un texte puisse être nécessairement assimilé à un et un seul énoncé. A ce stade de la recherche, on peut observer, décrire et analyser les marqueurs et les opérations permettant de dire que la travail énonciatif se fait "à l'intérieur" d'un même énoncé ou que, au contraire, les marqueurs anaphoriques utilisés indiquant une jointure entre énoncés. C'est là l'objectif du groupe SEAD.
8 Il serait intéressant de voir le niveau d'accentuation de I en [8]. En outre, on remarquera que, dans les deux exemples, l'anaphore ne s'accompagne d'aucune désaccentuation des éléments repris.
9 Si ever since remplace since 1584, il semble que (be -ing) redevienne envisageable. Est-ce dans le même énoncé, c'est-à-dire sans aucun contexte à droite ? La réponse reste à trouver. Ce n'est pas ever since lui-même qui est responsable car dans un autre exemple, il est compatible avec le gommage de toute altérité : Men have travelled ever since they appeared on the earth, phrase initiale d'un texte intitulé Travel.
10 Si le nom avait eu un fonctionnement continu, le renvoi aux propriétés de l'objet auraient fait apparaître le ØN Sg de renvoi à la notion.

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Pour citer cet article

Claude Charreyre, « Anaphore et identification », paru dans Cycnos, Volume 21 n°1, mis en ligne le 25 juillet 2005, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=26.


Auteurs

Claude Charreyre

Claude Charreyre est professeur (linguistique, anglais) à l'UFR d'études anglophones de l'Université Paris 7-Denis Diderot. Elle a créé un groupe de recherche abordant la syntaxe de l'énoncé et l'analyse discursive à l'aide de la Théorie des Opérations Enonciatives (SEAD), groupe qui s'applique à poser les bases d'un champ de recherche sur l'anaphore. Université Paris 7-Denis Diderot, équipe LILA-SEAD, charreyrec@paris7.jussieu.fr