Cycnos | Volume 21 n°1 L'Identification -  

Zahia Hadj Hamou  : 

L’aspect récurrent de l’opération d’identification

Résumé

Ce travail se propose de dégager le caractère récurrent de l’opération d’identification en prenant l’exemple la dérivation de la forme en be -ing dans ses valeurs modale et aspectuelle. L’hypothèse d’analyse est que la stabilité de la forme dans ses interprétations aspectuelle et modale est un indice de la stabilité des opérations qui les sous-tendent. 

Le principe de la récurrence de l’opération d’identification explique la forme en be –ing dans ses différentes valeurs. L’opération reste la même dans son principe récurrent. Les valeurs produites sont distinctes, (valeur aspectuelle ou valeur modale) du fait que l’application répétée de l’opération d’identification n’intervient pas sur les même termes.

Abstract

The purpose of this article is to illustrate the recurrent aspect of the identification operation through a simplified, formal derivation of the form Be -ing in its aspectual and modal meanings.

Hypothesis is that stability of the form at surface level, in utterances expressing various meanings of be -ing, is significant of stability of underlying operations:

- Be -ing in its aspectual meaning involves recurrent application of the identification operating on time representatives.

- It is same operation occurring recurrently that governs the derivation of the form Be-ing in its modal meanings. In the latter case, recurrent identification applies on different items to be identified.

Index

mots-clés : aspect , be-ing, dérivation formelle, forme progressive, identification, opération, récurrence, valeur modale

Plan

Texte intégral

1Il est admis que les opérations qui gèrent la production / reconnaissance des énoncés, quelle que soit la manière dont on les identifie, sont récurrentes au sens où une même opération peut être sollicitée autant de fois que nécessaire dans la dérivation d’un énoncé.

2S’agissant de l’identification (IDT), je propose de circoncire l’aspect récurrent de cette opération. Ce trait spécifique de l’opération d’IDT n’aurait pas une si grande importance si, comme j’en fais l’hypothèse ici, il n’était responsable de valeurs grammaticales qui font problème.

3Je prendrai, pour suivre le parcours de l’opération d’IDT, le cas de la dérivation de la forme be –ing dans les valeurs aspectuelle et modale que l’on s’accorde généralement à lui associer. Be –ing : sujet polémique s’il en est. Je mesure donc tout ce que mon exposé peut avoir d’incomplet étant donné le cadre dans lequel il s’inscrit et l’ampleur des problèmes que n’a pas fini de soulever tout examen de be -ing. Ce qui autorise pourtant le choix de cette forme, c’est ce que l’on pourrait appeler également « le consensus » sur l’idée que be -ing est le résultat en surface d’une opération d’IDT, même si les niveaux et les termes métalinguistiques sur lesquels opère cette opération ne font pas l’unanimité parmi les linguistes.

4Je commencerai par m’intéresser à la dérivation de be -ing dans sa valeur aspectuelle pour tenter de cerner le principe récurrent de l’opération d’IDT. Lorsque be -ing a une valeur modale, cette forme reste la trace en surface d’une opération d’IDT dont je me propose, dans un deuxième point, d’identifier les niveaux et les termes d’application.

5Ce travail s’inscrit dans le cadre de la théorie des opérations énonciatives telle que développée par Antoine Culioli et son équipe. Il assume également que l’identification se définit :

  • comme une opération de détermination au travers de laquelle deux termes sont posés comme identifiables l’un à l’autre,

  • comme conséquence avec ou sans altérité.

6L’exemple de dérivation formelle que je vais développer ici de manière la plus simplifiée possible, est élaboré à partir de la théorie des opérations énonciatives. Je ré-examinerai ici, en partie, certains points exposés dans la thèse sur be -ing à laquelle j’ai travaillé sous la direction de A. Culioli et A. Gauthier1.

7Soit l’énoncé Y : Mary is cooking dinner.

8Je considèrerai trois plans dans la dérivation de cet énoncé :

  • celui de la construction de la relation prédicative,

  • celui de la construction de la construction de l’énoncé,

  • celui de la chaîne verbale et des marqueurs, trace des opérations.

9Soit E2 = [Mary /cook the dinner] que nous appellerons « procès » par commodité de langage pour renvoyer à la représentation symbolique d’un événement du monde de l’expérience. Ce procès s’exprimera au travers d’une relation prédicative où nous noterons :

10- Mary  : A

11- cook   : R

12- dinner : B

13le métaopérateur de mise en relation des termes étant noté Î. A l’intérieur de la théorie des opérations énonciatives, ce métaopérateur peut prendre les valeurs suivantes :

Image1

14Dans le procès considéré, nous aurons un schéma prédicatif où la notion A, Mary, est associée à une prédication complexe2 : [ ( ) R B ] prédiquée à son propos :

Image2

15Une première opération consiste à instancier la place vide dans la relation. La notion /Mary/ est identifiable et identifiée à cette place vide. La notion /Mary/ se substitue à la place vide. On note qu’il s’agit à ce niveau déjà d’une opération d’identification jouant à l’intérieur de la relation prédicative et qui induit la structure suivante :

16[Mary cook dinner]

17Cette relation prédicative est associable à un temps T2 et à un sujet S2. Elle constitue le procès E2. La transformation de cette relation prédicative en énoncé indicé de ses valeurs référentielles nécessitera la mise en relation de E2 :

18- avec une situation où il est validable E1,

19- avec la situation d’énonciation production / reconnaissance E0.

20Je n’ordonne ces opérations que pour la présentation, ces opérations étant en effet cumulées.

Image3

21Pour l’énoncé Y : Mary is cooking dinner, la situation E1, où le procès E2 est validé, coïncide avec la situation d’énonciation production / reconnaissance E0. Le repère de validation est toujours calculé par rapport à E0 et dans ce cas précis nous avons une valeur où E0 = E1.

22Pour revenir à l’énoncé Y : Mary is cooking dinner, nous dirons que la relation prédicative Mary / cook dinner> se lit comme validée dans une situation repère E1.

23Considérons donc ce premier repérage situationnel où : E1 = E2 et se ré-écrit :

E1 = [A    R    B]

[Mary cook  dinner]

24Du point de vue des représentants lexicaux, nous poserons que l’élément « Mary » représente la situation repère de validation E1.

25Nous pourrons exprimer ce repérage impliquant l’opération d’IDT de la manière suivante :

E1 = E2

A = [A    R     B ]

Mary = [Mary cook dinner]

26Le schéma obtenu indique que la mise en relation procès / repère de validation a consisté à itérer le repérage A = à gauche de la relation prédicative en sollicitant l’opération d’IDT. C’est ici à nouveau une opération d’IDT qui intervient pour exprimer la valeur de coïncidence entre temps T2 associé au procès E2 et temps T1 du repère de validation dans l’énoncé Y.

Image4

27Cette opération d’IDT, que l’on a notée entre E1 et E2 va être itérée lors de la mise en relation avec la situation d’énonciation production / reconnaissance.

28Dans l’énoncé Y : Mary is cooking dinner, la relation complexe Mary - cook dinner est envisagée comme validée en une situation E1 coïncidant avec la situation d’énonciation E0.

Image5

E0 = E1 = E2

A = A = [A     R    B]

Mary = Mary = [Mary cook dinner ]

29que l’on peut gloser ainsi :

30 « En ce qui concerne Mary et le procès « Mary cook dinner », Mary IS. »

31Nous notons qu’à ce niveau, l’opération d’IDT a joué à trois reprises :

32- au niveau intra-prédicatif avec la substitution de Mary à la place vide,

33- au niveau de la mise en situation de la relation prédicative,

34- au niveau du repérage énonciatif.

35La récurrence de l’opération a permis d’aboutir au schéma d’énoncé suivant :

E0 = E1 = E2

Mary = Mary = Mary cook dinner

Image6

36Ce qui donnera le schéma condensé suivant :

Mary = cook dinner

37En ce qui concerne Mary, Mary est, au moment où je parle, engagée dans le procès « cook dinner».

38Au niveau de la chaîne verbale, nous poserons que be est en anglais l’opérateur, trace de l’opération d’IDT, itérée à dans la dérivation de Y. C’est be qui va porter les marques de conjugaison (au sens large) et selon l’opération de quantification que nous aurions pu considérer, des quantifieurs adéquats seront sélectionnés : ø – a - sthe dinner(s) etc..

39Pour Y, c’est la marque de présent IS qui va marquer les IDT successives opérées et les calculs sur les sujets. Nous aurions à ce niveau le schéma : Mary is / cook dinner.

40La marque be étant expliquée ici en terme de récurrence de l’opération d’IDT dans cet énoncé, il reste à expliquer la sélection de –ing pour la forme du verbe cook.

41Toujours la suite d’Antoine Culioli3, j’aurai recours ici à des règles spécifiques à l’anglais : en effet, be étant dans cette dérivation, à la forme conjuguée (finite), la forme du verbe cook devra être non-conjuguée (non-finite), soit, pour l’anglais :

42- l’infinitif : cook

43- le participe passé : cooked

44- le participe présent : cooking

45Une contrainte conditionne ici la sélection de l’une ou l’autre forme : la forme sélectionnée devra conserver l’orientation du prédicat, c'est-à-dire l’orientation active de l’énoncé Y : Mary is cooking dinner.

46Avec l’infinitif to cook, on obtiendrait l’énoncé « Mary is to cook dinner ». énoncé parfaitement acceptable et compatible avec l’orientation active, mais cet énoncé introduit une valeur modale absente de l’énoncé Y dont la dérivation nous occupe.

47Avec le participe passé cooked, on aboutirait à l’énoncé impossible *Mary is cooked dinner. Il faudrait, pour que le participe passé soit possible après be, introduire à nouveau cet opérateur et donc réitérer l’opération d’identification, et inverser l’orientation de la relation prédicative :

Dinner is being cooked by Mary.

48Outre le caractère improbable d’un tel énoncé, le problème reste entier : pourquoi l’itération de l’opération d’IDT générant be implique-t-elle la sélection de –ing ?

Image7

49Ici on pourrait dire que la sélection de –ing après be, est motivée parce qu’elle est compatible avec des valeurs diverses. Celles-ci ne se limitent pas à la diathèse mais pour citer Pierre Cotte, il semble que la forme en –ing du verbe est sélectionnée parce qu’elle est la forme « réputée présupposante » et que sa dimension de nominalisation « favorise d’autres valeurs »4 notamment, je dirais, la valeur adjectivale.

Image8

50Problème N° 1 : pour l’énoncé Y : Mary is cooking dinner, nous avons travaillé jusque là avec l’exemple ou cas privilégié où tous les calculs entre moments de E0, E1, E2 s’expriment à travers une opération d’IDT, mobilisée à l’occasion de chaque repérage. Que se passerait-il si l’opération d’IDT n’était pas itérée à un niveau ou un autre de la dérivation ?

51Continuons de considérer ici le procès ou relation prédicative Mary / cook dinner>. Soit le schéma d’énoncé simplifié :

Image9

Image10

52Le procès n’est plus valide en un repère E1 lui-même différent de la situation d’énonciation. Cette configuration permet de dériver des formes simples au prétérit :

Mary cooked dinner.

53Problème n° 2 : Comment prendre en compte les cas d’IDT où be –ing n’apparaît pas en surface ?

54A ce point de l’exposé, il nous faudrait discuter des problèmes que posent les énoncés au présent simple du commentaire sportif, des indications scéniques, des recettes de cuisine etc. Je ne traiterai pas le détail de ces questions, dont on peut en grande partie rendre compte en termes de la relation lâche ou absence de relation entre, d’une part un énonciateur et la relation qu’il évoque et d’autre part, une relation lâche entre un procès E2 et un repère situationnel E1.

55En effet, dans le cas de ces types de contexte, la distribution forme simple du présent / forme en be -ing semble correspondre :

56- soit une opposition propriété / procès en situation :

He wears ties / he’s wearing a tie and black shoes today 

57- soit à une relation lâche entre procès et repère situationnel :

In The brothers Karamazov, Dostoievsky shows us both the intensity and nobility of human suffering. 

58L’exemple ci-dessus montre que la forme de présent simple renvoie à un procès considéré en lui-même. Il ne s’agit pas de description de procès envisagés dans leur rapport de coïncidence avec une situation particulière repère. Le procès trouve en lui-même le point de vue par rapport auquel il est posé. L’énonciateur se contente de poser l’événement dans sa globalité et nous sommes proches du renvoi à la notion d’où les possibilités de nominalisation par exemple dans les formes simples du commentaire sportif :

Green passes the ball to Brown who heads past the goalkeeper and scores it. Free kick to Beckam. A throw to Jones.

59Enfin, il y a la pertinence du paramètre « mode ou plan d’énonciation » : avec les formes simples du récit par exemple, il y des relations lâches entre énonciateur et énoncé. L’énonciateur ne s’implique pas dans son discours. Son rôle revient à mentionner les événements au fur et à mesure qu’ils se manifestent dans « l’horizon de l’histoire » pour citer Benveniste5. Be -ing au contraire suppose :

  1. que l’énonciateur soit le point de vue ou témoin privilégié par rapport auquel les événements sont évoqués.

  2. b. que cette implication de l’énonciateur entraîne un rapport d’identité entre un procès et une situation repère.

60Toujours en ce qui concerne la dichotomie forme simple / forme en be -ing, il parait également pertinent de laisser la place qu’elles méritent aux travaux des historiens de cette forme qui semble s’être spécialisée en particulier dans la référence à l’actuel. Be -ing en tant que forme marquée tend à supplanter les formes simples dans le renvoi à l’actuel et, comme le note Anna Granville-Hatcher6, nous serions aujourd’hui dans une « midway stage » où be -ing n’a pas encore totalement expulsé la forme de présent simple dans le renvoi à l’actuel.

61Considérons les énoncés suivants :

[1] Oh my God! I went out to have dinner with this girl called Kate who’s on my course. I mean she’s going to be the next Margaret Thatcher without a doubt. She is British Canadian and she was going about how she’ll have no problem getting a job and she knew an ex-professor. She was making me sick. (Sla 038 027)

[2] What’s Moses doing going off in them jeans : — I don’t know. Moses is being a dark horse recently. It is since he threw himself at that girl, Kanji. She’s going out with somebody else now. He seemed to think that he’d been throwing himself at her, declaring his feelings. And when she used to come into a room, he used to not even speak to her- ignore her. And that was throwing himself at her. And then he went up to her and said what else do you want me to do ? I’ve been throwing myself at you.

[3] You look very nice. — A shirt is the best thing with a brooch. I know it seems I’m getting a bit carried away. I know. And I want just to look nice. (Sla-043 012)

[4] So you want to find a wholesale place there. — Yes. — There’s one in Birmingham. You’re telling me there’s not going to be one in west London. I’m telling you that we don’t want to be bothered to go further than Ealing Broadway on Saturday. (Sla 028 039)

[5] How old is Nelly now? — Fourteen. She says she’s perfectly all right on her own- I ring her up from time to time and she’s completely cutting herself up from me so it is quite hard to tell you what is her being monosyllabic and what is her being downright miserable. (Sla A 030)

[6] Maria de la Tour or something like that. This the French name. — But I do not think it might be worth getting in touch with each other. — Well I know. (absent-mindedly) — Roger! You’re being talked to. Talked at. (Sla 073 262)

[7] I was quite keen on getting out of education and I was actually kind of relishing actually sort of getting to June and very busy with the project. (Sla 034 133)

[8] «There was that house. It was standing empty. Emily’s got a gang together and they’ve moved in”. (Doris Lessing, Memoirs of a Survivor)

62Du point de vue des valeurs produites dans les énoncés 1-8, on peut faire les ensembles d’observations suivantes :

631. En 1-8 les énoncés réintroduisent l’énonciateur dans son énoncé de façon majeure ; ce sont tous des énoncés exprimant un jugement par exemple : Moses is being a dark horse recently en 2, l’évaluation d’une situation : She’s competely cutting herself up from me en 5, une interprétation You’re telling me there’s not going to be one in West London, un commentaire de l’énonciateur sur une situation She was making me sick en 1.

642. Du point de vue de la distribution de l’information, en 1-8, ce n’est plus une relation entre MOMENTS des E1 et E2 impliqués qui est privilégiée mais une attitude de l’énonciateur vis-à-vis d’un procès dont il juge, qu’il interprète ou reformule comme avec les formes ci-dessus. Dans ce type d’exemples, où peuvent figurer des verbes d’état, le repérage, et donc l’opération de be -ing, ne joue pas sur des composantes de E2 et E1 mais entre ces deux termes pris dans leur globalité et identifiés l’un à l’autre.

Image11

654. Dans tous ces exemples, l’énonciateur construit / reconstruit de la référence organisant l’énoncé à partir d’un support pris :

66a) dans le contexte verbal comme en 9 où l’annonce de « Moses is going off in them jeans » et de « it is since he threw himself at that girl » permet à l’énonciateur de juger Moses à travers « He is being a dark horse recently »,

67b) dans le contexte situationnel ou dans les relations pré-construites communes aux locuteurs.

68Dans la situation d’énonciation comme en 6 où l’air totalement distrait de Roger amène l’énonciateur à le réprimander : « Roger, you’re being talked to, talked at ».

695. Dans tous ces exemples, dont nous n’analyserons pas le détail dans le cadre de cet exposé, le prédicat a une valeur quasi-adjectivale d’où la possibilité de verbe processus mais aussi des statifs d’où également les possibilités de coordination avec des adjectifs et la distribution avec le comparatif/appréciatif « kind of » « sort of »7 comme dans l’exemple 9 :

[9] I was quite keen on getting out of education and I was actually kind of relishing actually sort of getting to June and very busy with the project. (1A 034 133)

70La valeur adjectivale du prédicat en ing est particulièrement nette dans l’exemple 8 où la traduction fait affleurer à la fois la valeur modale de l’énoncé et la valeur qualifiante du prédicat :

[8] « There was that house. It was standing empty. Emily’s got a gang together and they’ve moved in”. Il y avait cette maison. Elle était là, toute vide.

71Considérons à présent ce qui pourrait valoir au niveau des représentations métalinguistiques, et surtout des opérations.

72La prise en charge des observations dégagées plus haut pour 1-8 permettent d’organiser les schémas qui suivent :

731. Dans les mises en relations des différentes Situations Sit0 - Sit1 - Sit2 qui président à la dérivation d’un énoncé, ce ne sont pas des relations entre des temps ou moments qui sont pertinentes mais des relations entre sujets composants de ces situations - ce que l’on représentera ainsi :

Image12

74Nous voyons donc cette relation comme le produit d’une opération d’IDT entre un sujet S2 et un prédicat incluant ses compléments possibles.

75Nous dirons ainsi que dans les énoncés en be –ing de ce type, l’énonciateur prend en charge une relation à l’intérieur de laquelle il pose une IDT entre sujet et prédicat.

76Cette relation S = prédicat est rapportée au repère E1 où elle validable et à E0 situation d’énonciation production / reconnaissance.

Image13

77Dans les énoncés en be-ing à valeur modale, E2 et E1 peuvent être représentés par les termes P et Q envisagés par A. Gauthier dans son article sur la forme progressive8, sur lesquels opère également une application répétée de l’opération d’identification.

78Reprenons l’exemple bien connu emprunté au corpus d’Adamczewski9 :

 “You’ve got the effrontery to tell me I must go to Kansas City to get to New Orleans! You people are rewriting geography! You’re mad with power.”

79L’énoncé en be -ing « you people are rewriting geography » explicite ce que l’énonciateur entend par « effrontery ». Il pose que P : You tell me to go to Kansas City to get to New Orleans valide à ses yeux Q : You are rewriting geography, soit : P = Q.

80Il s’agit de qualifier le comportement du préposé YOU et cela va représenter tout un travail pour l’énonciateur :

81La relation prédicative est Q : [you people /rewrite geography] sur laquelle va intervenir une opération d’identification au travers de laquelle, l’énonciateur attribue une qualité temporaire « rewriting geography » au sujet « you people ».

82L’intérêt de ces types d’énoncés en be -ing, c’est qu’ils contiennent la verbalisation des prémisses permettant à l’énonciateur de construire l’énoncé tel que nous le découvrons. Q est en effet construite à partir de P : You tell me to go to go to Kansas City to go to New Orleans. Mais ce repère pour l’énoncé est lui-même construit à partir de relations sous-jacentes relevant des préconstruits :

83Nous posons donc une mise en relation préconstruite E’ :

P’          Q’

84( ) to tell ( ) to go to Kansas City to get to New Orleans = ( ) to rewrite geography

85que l’on peut gloser par :

86‘For someone to tell someone else to go to Kansas City to get to New Orleans’

Equates           Is

87‘For someone to rewrite geography’

88A ce niveau des préconstruits, il y a déjà une opération d’IDT puisque l’énonciateur assimile P’ et Q’. Dans ce type de distribution, à la base de la valeur modale de be -ing, et quelle que soit la connotation que celle-ci peut prendre (commentaire, interprétation, rejet etc..), la récurrence de l’opération d’IDT peut être notée à cinq niveaux dans cette interprétation de be -ing :

  • 1. L’opération d’IDT intervient au niveau des préconstruits :

89E’ : ( ) to tell  ( ) to go…= ( ) to rewrite geography

90Je schématise beaucoup parce que la construction est elle-même plus complexe.

  • 2. L’opération d’IDT s’applique à nouveau au niveau de la relation prédicative lorsque You est assimilé à la place vide dans les relations E’.

91You tell me to go to K.C to get to N.O = You rewrite geography

  • 3. Une autre application de l’opération d’IDT est à l’origine du rapport de définition entre sujet et prédicat à l’intérieur de la relation prédicative E2 ou Q ici :

92[You = rewrite geography]

  • 4. L’opération d’IDT intervient à nouveau lorsque la relation prédicative Q est rapportée au repère de validation E1 ici P :

93E1 = E2

94P          Q

95You tell me to go to Kansas City to get to New Orleans = [you = rewriting geography]

96Dans le schéma énonciatif sur lequel nous avons travaillé jusque là, c’est en effet P qui sert de repère de validation E1 à la relation prédicative E2 rebaptisée Q. La relation est validée par P.

  • 5. Cette équation est rapportée à la situation d’énonciation production / reconnaissance. P = Q est posée comme vérifiable dans la situation E0. Ici donc et, à nouveau, l’IDT est itérée, soit :

97E0 = E1 = E2

98E0 = P = Q

99I say : you            you tell me

100Here & Now    to go to K.C to get to N.O.     you = rewriting geography

101La récurrence de l’opération d’IDT permet de dériver be qui absorbe les valeurs d’identification et je pose que –ing est sélectionné pour sa valeur qualificative, adjectivale.

102En reprenant cet exemple, que je rapprocherai des exemples 1-8 ci-dessus, il me paraissait que la relation entre P et Q à l’origine de be -ing, trace de la récurrence de l’opération d’IDT, est de manière centrale une relation d’IDT. En effet, la relation entre les entités P et Q au travers desquelles on travaille sur ces manifestations de be –ing, est une relation d’identité, conséquence d‘une opération d’IDT.

103Le contour qu’elle peut prendre, sur le plan des effets de sens, notamment la valeur d’implication entre P et Q, ou celle de contiguïté, ou de reformulation découle de ce que l’opération d’IDT ne s’applique pas à des « clear-cut » repères temporels auxquels est rapporté un procès clairement identifiable par tout un chacun comme avec les valeurs aspectuelles. Avec les valeurs modales mettant en œuvre la relation P / Q, l’opération d’IDT joue sur des termes construits le plus souvent à partir de préconstruits ou de supports du réel reformulés. Ces termes sont, à une occasion particulière, IDENTIFIES de manière subjective.

104L’opération d’IDT porte sur des termes aux traits sémantiques plus étendus car ils impliquent de manière évidente le domaine des préconstruits. Les connotations de P et Q sont plus extensives qu’un seul repérage entre MOMENTS. Ceci pourrait expliquer la possibilité de lire l’implication / déduction, la contiguïté ou autres valeur annexes que l’on retrouve dans les énoncés à valeur modale mettant en œuvre la relation P et Q. Il reste que les opérations de détermination s’exprimant au travers d’opérations d’IDT itérées paraissent seules gouverner la dérivation de be -ing dans ces types d’énoncés; l’applications récurrentes de l’opération d’IDT relevant d’une implication de l’énonciateur dans la construction / reconstruction du réel et du sens.

105Cette présentation est un travail s’intéressant à une opération pour en identifier le caractère récurrent à différents niveaux de la dérivation de cette forme. En rapprochant en terme d’opérations les valeurs aspectuelle et modale de la forme en be -ing, j’ai souhaité m’intéresser à l’opération d’identification dans son aspect récurrent. J’ai ainsi pris l’exemple de la valeur aspectuelle de be –ing pour montrer de manière simplifiée les différents niveaux de la dérivation de l’énoncé en be –ing auxquels l’opération d’identification intervient de manière récurrente.

106De la même manière, j’ai fait l’hypothèse que la stabilité de la forme en be –ing telle qu’on la retrouve également dans les énoncés en be –ing à valeur modale, est significative d’une stabilité des opérations sous-jacentes à l’énoncé. J’ai donc tenté de dégager ces opérations sous-jacentes aux valeurs modales en les définissant comme des itérations de l’opération d’identification jouant dans ce cas, sur des termes et relations différents autour desquels l’énonciateur est dans une relation de construction / reconstruction d’un réel fondamentalement élaboré à partir de prises de position de cet énonciateur. Le cadre de cette intervention en limitant l’espace, ce travail ne pouvait se définir comme une discussion exhaustive de la forme en be –ing et l’on pourra me reprocher, entre autres, de ne pas avoir traité de beaucoup de problèmes liés à cette forme. Celui du principe récurrent de l’opération qui la génère était le seul objectif que je tentais d’atteindre dans cet exposé.

Notes de bas de page numériques

1  Essai de caractérisation des valeurs de la forme en be –ing. Thèse de Doctorat. Université Paris VII, 1981. Directeur : Antoine Culioli.
2 « Relation complexe » parce qu’elle comporte un ensemble de virtualités : valeur générique, occurrence particulière etc.…
3 Notes séminaires du 18/01/78. Paris VII.
4 Pierre Cotte, A propos de ing et de be, in « Journées Charles V sur les propositions relatives et l’aspect be+ ing », J.C. Souesme (ed), Cycnos, Volume 17- N° Spécial, 2000.
5 Benveniste, E. Problèmes de linguistique générale. Tome 1. Paris, Gallimard, 1966.
6 Granvillle-Hatcher, A. “The use of the progressive form in English. A new approach, in Language N° 25, pp. 254-280.
7 Le test d’une distribution avec « very » n’a pas plus de pertinence que celui de la coordination avec un adjectif que l’on peut vérifier ici. Le test avec « very » concerne la forme adjectivale et son appartenance à une catégorie grammaticale. La coordination avec un adjectif et des adverbiaux du type « kind of » concerne la valeur qualifiante associable à un adjectif et certaines formes en –ing.
8 A. Gauthier, « La forme progressive : Simples remarques sur une forme complexe », in Bulletin pédagogique des IUT, N° 49, septembre 1979, p 35-56.
9 Adamczewski, H. Be + ing dans la grammaire de l’anglais contemporain. Paris, Champion, 1978.

Bibliographie

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Benveniste, E. Problème de linguistique générale. Tome 1. Paris, Gallimard, 1966.

Benveniste, E. Problème de linguistique générale. Tome 2. Paris, Gallimard, 1974.

Comrie, B. Aspect, Cambridge University Press. 1976

Cotte, P. « A propos de ing et de be », Journées Charles V sur les propositions relatives et l’aspect be + ing » in Cycnos, volume 17, n° Spécial, CRELA, Nice, 2000.

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Source du corpus électronique :

ICE- GB International Corpus of English pour la période 1990-2003. Compiled and annoted at the Survey of English Usage, University College. London.

Pour citer cet article

Zahia Hadj Hamou, « L’aspect récurrent de l’opération d’identification », paru dans Cycnos, Volume 21 n°1, mis en ligne le 21 juillet 2005, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=25.


Auteurs

Zahia Hadj Hamou

Université de Nice, hadj@unice.fr