Cycnos | Volume 21 n°1 L'Identification -  

Lionel Dufaye  : 

Comment identifier une identification ?

Résumé

Cet article tente de clarifier le statut du concept d’« identification » tel qu’il est employé dans la Théorie de Opérations Enonciatives. Ce concept est généralement peu problématique tant qu’il repose sur l’intuition, mais il faut faire appel à une définition formelle si l’on veut le distinguer du concept d’«identité ». Deux types de paramètres doivent alors être pris en compte : les opérations de détermination Qualitative et Quantitative d’une part, le caractère dynamique ou statique de la relation entre les notions à identifier d’autre part. L’«identification » sera alors définie comme une opération non-symétrique d’instanciation d’une détermination Quantitative ou Qualitative.

Abstract

An attempt is made to clarify the status of the concept of « identification » in the Theory of Enunciative Operations. This concept is generally satisfactory as long as it is used intuitively but to distinguish it from the concept of « indentity » a formal definition is called for. Such a definition requires that at least two distinct sets of parameters be taken into account: the Qualitative and Quantitative determinations on the one hand, the dynamic or static aspect of the relationship on the other hand. Identification is here defined as an non-symmetrical operation which consists of the mapping of a Qualitative or Quantitative determination carried by a notion onto another notion.

Index

mots-clés : Culioli , Desclés, identification, identité, identité numérique, identité qualitative, identité quantitative, qualité, quantité, réfléxivité, symétrie, transitivité

Plan

Texte intégral

Soit dit en passant : dire de deux choses qu'elles sont identiques est une absurdité, et dire d'une chose qu'elle est identique à elle-même, c'est ne rien dire du tout.
Wittgenstein, Tractatus Logico-Philosophicus1

1Dans la théorie des opérations énonciatives (TOE), l’identification est un concept omniprésent. On en entend parler de manière plus ou moins incidente dès les premières séances de linguistique, et assez rapidement, on apprend à l’associer à des thèmes métalinguistiques récurrents, et surtout à certains marqueurs comme en anglais les verbes BE, le pronom I ou d’autres déictiques comme HERE, NOW, THIS, des adjectifs, des prépositions, des noms comme LIKE, AS, SAME … On a ainsi affaire à une opération dont on va se faire une idée en fonction des associations avec des contextes types. Ces associations sont d’autant plus faciles à assimiler qu’on ne s’interroge que rarement sur une éventuelle distinction entre l’identification en tant que notion intuitive et l’identification en tant que concept métalinguistique. De sorte que la mise en œuvre elle-même est ressentie comme peu problématique la plupart du temps. Par exemple, on va estimer que des conclusions telles que « là je constate un phénomène d’identification qualitative entre deux termes » ou encore « là j’ai une délimitation qualitative qui est identifiée / identifiable à la délimitation quantitative », sont des conclusions qui se passent de commentaires. Au mieux, on va les accompagner d’exemples ou de paraphrases, mais on ressent rarement la nécessité d’être plus précis quand à ce que l’on entend par « identification ».

2Ce qui peut étonner cependant, c’est que l’on envisage spontanément l’identification comme une opération homogène. On parle de « L’identification ». Pourtant, on sait qu’on reconnaît fréquemment au moins deux degrés d’identification. L’identification qu’on qualifie de « stricte » d’une part et la « pseudo-identification » ou « identification partielle» d’autre part. A la façon d’Antoine Culioli, on pourrait ainsi dire « qu’il y a identification et identification ». Ce qui est intéressant c’est que, pour pouvoir procéder à des variations de ce type, il faut que nous ayons, en tant que linguistes, un point de référence, autrement dit un centre organisateur de la notion d’/identification/ elle-même, de sorte qu’on va reconnaître des occurrences comme étant en totale conformité avec ce centre organisateur, ou on va au contraire estimer que d’autres occurrences présentent des altérations par rapport au centre organisateur. Autrement dit, si on imagine un commentaire métalinguistique tel que : « Ça c’est une identification stricte », on voit que ça fait intervenir au moins trois niveaux d’identification.

  • 1. l’identification en tant qu’interprétation métalinguistique d’un marqueur (dans l’exemple cité ci-dessous il s’agit du verbe « être »),

  • 2. l’identification en tant que représentation notionnelle qui nous permet de faire la part des choses entre une « vraie identification » et une « pseudo-identification », et

  • 3. l’identification en tant que processus d’étalonnage entre ces deux niveaux2 :

Image1

3Si on considère les occurrences (1) et (2), on peut estimer qu’on travaille sur deux formes de représentation différentes. Le niveau 1 consiste à rendre compte du fonctionnement de marqueurs faisant intervenir la notion d’identification (eg. « ça » est identifiable à une occurrence typique de la notion /chien/) ; alors que l’occurrence (2) consiste à s’interroger sur les propriétés métalinguistiques de la notion d’identification de telle sorte que la mise en œuvre de cette notion dans l’occurrence (1) soit le moins arbitraire possible. Autrement dit, on peut travailler soit à un niveau métalinguistique soit à un niveau qui est finalement un niveau « méta-métalinguistique ». C’est à ce deuxième niveau que je m’intéresserai plus particulièrement ici.

4A côté de cet étagement, il y a un autre problème qui remet en cause l’homogénéité de la notion d’identification : il s’agit du problème des champs d’analyse. En effet, quand on observe les contextes dans lesquels l’opération apparaît dans les écrits de la TOE, on constate qu’ils sont relativement hétéroclites. Ainsi, Desclés notait déjà en 1975 que :

« Il faut bien distinguer […] deux problèmes sous peine d’être incompréhensible :

  • 1°) le problème de la représentation plus ou moins di­recte d’opérateurs linguistiques comme par exemple la re­cherche des valeurs de ‘est’ en français ;

  • 2°) le problème de la représentation d’opérateurs méta-linguistiques comme l’identification, la différenciation entre paramètres énonciatifs (Ti ≠ Ti-l ; Li = Li-1 etc.) »

5Cette distinction va dans le sens de l’idée que je viens d’exposer puisqu’on retrouve en arrière-plan les deux niveaux que j’ai évoqués 1°) le métalinguistique et 2°) le méta-métalinguistique. Mais elle pose surtout la question des contextes au sein desquels l’identification trouve des applications. Pour fixer les idées on peut citer trois exemples, qui ne constituent en rien une typologie exhaustive :

61°) Le premier contexte est essentiellement théorique et n’est pas orienté vers l’analyse de marqueur (ce niveau ne correspond à aucun des deux cas cités pas Desclés 75). Il concerne les cas où Antoine Culioli rend compte de la structuration du domaine notionnel en termes à la fois phénoménologiques et cognitifs. Par exemple :

Dans l’activité symbolique de l’espèce humaine, la construction de ce qu’on a appelé ‘prototype’ semble fondamentale, innée tout être humain, en présence d’événements qui peuvent à première vue apparaître comme disparates, les trie de telle manière qu’il a des occurrences qui peuvent être identifiées à un type […]. Toute une partie de notre activité cognitive est fondée sur cette capacité à savoir isoler certaines propriétés pertinentes qui nous permettent de ramener des événements en apparence disparates à des types qui vont nous permettre ensuite de construire des représentants abstraits détachés de la réalité. (Culioli 1985)

7Ce type de discours va pouvoir être ré-exploité pour rendre compte du fonctionnement de certains marqueurs, mais, en tant que tel, il n’est pas directement orienté vers une analyse de marqueurs.

82°) L’autre contexte d’application où l’on rend compte de marqueurs par un jeu d’opérations formelles. Ainsi le pronom I a pu être analysé de la manière suivante So = S1 = S2 (énonciateur = locuteur = sujet syntaxique), ou encore, pour le present perfect : To (= T1) = T3 T2 (temps d’énonciation = temps de locution = temps de point de vue temps de l’événement). Dans ce type d’emploi, l’identification concerne une relation entre des paradigmes formels mais elle est orientée cette fois vers une analyse de marqueurs.

93°) Enfin, le troisième contexte d’application concerne la description de fonctionnement de marqueurs comme la trace d’une opération de repérage entre des paradigmes textuels.  

« [Dans l’énoncé As you mother, I advise you to think again] il y a identification entre your mother et I.» (Lab, F. (1999) « Is AS like LIKE or does LIKE look like AS», in Les opérations de détermination QNT/QLT, Gap : Ophrys, p. 87)

10Je ne cite que ces trois niveaux pour donner une idée grossière de l’hétérogénéité des contextes. Mais cette hétérogénéité est en fait moins radicale qu’il n’y paraît, car il n’y a pas, en réalité, de cloisonnement entre ces niveaux. Il y a au contraire des contextes où l’on a une mise en œuvre de plusieurs niveaux simultanément.

11La question qui se pose est alors la suivante : peut-on être sûr que l’on emploie la notion d’identification de manière parfaitement identique dans ces différents contextes. Et si c’est le cas, comment doit-on définir cette stabilité ? Si, à l’inverse, on considère que l’identification correspond à des emplois légèrement différents en fonction des contextes, quelles sont ces différences et surtout peut-on encore estimer que l’identification conserve une stabilité opératoire ?

12Pour creuser un peu ces questions, je vais rappeler le cas de deux exemples de description des relations d’identité : les mathématiques, et la philosophie. Ces exemples sont ici présentés de manière sommaire mais ils permettront de poser quelques jalons. Ensuite, je reviendrai à des exemples plus linguistiques pour voir comment on peut essayer de proposer des solutions pour stabiliser la définition.

13La réflexion de l’identité à une longue histoire dans le domaine de la pensée philosophique. En fait, on peut dire que le sujet a été envisagé dès les origines3 et par à peu près tous les philosophes, même si certains travaux sont manifestement plus saillants que d’autres. Ne serait-ce que pour une question de compétence, il serait évidemment peu sérieux de se lancer dans un exposé détaillé sur la question. Aussi ne retiendrai-je ici qu’une illustration du problème qui met en évidence une distinction d’autant plus intéressante qu’elle n’est pas sans rappeler le couple QNT / QLT de la TOE : il s’agit de l’identité numérique et l’identité qualitative.

14Pour cela je rappellerai le problème du bateau de Thésée dont Plutarque rend compte dans ses Vies parallèles de la manière suivante :

« Le vaisseau sur lequel Thésée s'était embarqué avec les autres jeunes gens, et qu'il ramena heureusement à Athènes, était une galère à trente rames, que les Athéniens conservèrent jusqu'au temps de Démétrios de Phalère. Ils en ôtaient les vieilles pièces, à mesure qu'elles se gâtaient, et les remplaçaient par des neuves qu'ils joignaient solidement aux anciennes. Aussi les philosophes, en se disputant sur ce genre de sophisme qu'ils appellent croissant, citent ce vaisseau comme un exemple de doute, et soutiennent les uns que c'était toujours le même, les autres que c'était un vaisseau différent. »  (Plutarque, 75 AD [traduction de Dominique Ricard 1862], Vie de Thésée, paragraphe 23)

15Pour formuler le problème différemment, la question qui se pose est de savoir si, une fois la dernière pièce du bateau de départ changée, il s’agit du même bateau. Deux réponses au moins sont envisageables face à ce problème. Soit on privilégie les constituants et on considère qu’il s’agit d’un navire différent, soit on estime qu’il y a continuité spatio-temporelle et qu’en conséquence il s’agit du même navire. A l’encontre de ceux qui plaidaient pour la continuité spatio-temporelle, Hobbes avança un argument supplémentaire qui transforma l’énigme en paradoxe. Il avait en effet envisagé qu’une personne récupère systématiquement les différentes pièces usagées pour finalement reconstituer l’embarcation d’origine en un autre endroit. Dans ces conditions, considérer qu’il y a identité entre le bateau régulièrement entretenu et le bateau d’origine reviendrait à dire que le même bateau occupe deux espace-temps différents, ce qui est une conclusion absurde à moins de s’engager dans des considérations suspectes sur les mondes possibles4.

16Evidemment, beaucoup de choses ont été dites autour de ce paradoxe, et il ne serait pas d’une grande utilité de chercher à prendre position dans le débat. Ce n’est d’ailleurs pas tant une réponse en soi qui nous intéresse que la position conflictuelle de l’intuition. Si on observe le problème on constate qu’il implique la prise en compte de trois formes d’identité :

  • 1. L’identité qualitative : deux (ou +) objets de référence ont des propriétés identiques. (Le matériau du bateau de départ est-il le même que le matériau du bateau d’arrivée ?)

  • 2. L’identité numérique diachronique : deux (ou +) objets de référence constituent deux (ou +) portions distinctes d’une même extension spatio-temporelle. (Y a-t-il continuité spatio-temporelle entre le bateau de départ et le bateau d’arrivée ?)

  • 3. L’identité numérique synchronique : deux (ou +) objets de référence partagent une même portion d’espace temps. (Le bateau rénové et le bateau reconstruit de Hobbes partagent-ils un même espace temps ?)

17En composant ces niveaux on obtient des cas particuliers. Pour ne prendre qu’un exemple, si on dit :

Mon mari n’est plus le même.

18le mari est diachroniquement le même d’un point de vue numérique mais qualitativement autre (certains sémanticiens verraient peut-être une ambiguïté dans cet exemple, mais, de mon point de vue, une seconde interprétation paraît improbable).

19On remarque que les deux types d’identité numérique permettent une conformité au principe d’indiscernabilité des identiques de Leibniz. D’un point de vue linguistique, ils pourront effectivement se traduire par des cas de co-référentialité. En revanche, l’identité qualitative pose le problème de l’identité différemment puisqu’elle n’implique pas nécessairement de l’identité numérique et se situe ainsi en deçà de la problématique de la co-référentialité.

20Pour ne pas compliquer cet exposé, on retiendra seulement qu’il est nécessaire de distinguer deux niveaux : un niveau qualitatif et un niveau quantitatif. Sans cette distinction, on risque d’obtenir des résultats mixtes, voire contradictoires pour un même énoncé.

21Qu’en est-il de l’identité / identification en mathématique, et pourquoi prendre en compte la définition des mathématiques ? Pour deux raisons au moins. D’abord parce que la définition est transparente et stable ; et ensuite parce que c’est quand même le symbole « = » qui est employé dans la TOE. Ce symbole, qui à l’origine (Robert Recorde, 16ème siècle) faisait référence à deux droites parallèles, se définit en mathématique par trois propriétés formelles : la réflexivité, la symétrie, la transitivité. On peut illustrer ce complexe de propriétés de la manière suivante :

Réflexivité

a = a

Symétrie

a = b    =>    b = a

Transitivité

[a = b]      &      [b = c]      =>     a = c

London is London.

London is the capital of England
The capital of England is London.

London is the capital of England
The capital of England is the largest city in the UK
London is the largest city in the UK

Paul fait la même taille que lui-même.

Paul fait la même taille que Pam
Pam fait la même taille que Paul

Paul fait la même taille que Pam
Pam fait la même taille que Fred
Fred fait la même taille que Fred

22Qu’y a-t-il de commun entre ces propriétés et l’identification en linguistique ? Pas grand-chose si on en croit Bouscaren et Chuquet 87 qui soulignent que :

« Identification (=) où X est identifiable à Y. (on ne dira pas « identique », car la relation d’identité est une relation mathématique qui n’apparaît pratiquement jamais dans les langues). » 1987, p. 131 

23Idée que l’on trouve aussi dans Culioli 1985  :

« Il faut que [les occurrences] soient interchangeables, identifiables les unes aux autres ; [. . .] Les occurrences sont identifiées, mais cela ne veut pas dire qu’elles sont identiques les unes aux autres. » (Culioli, 1985)

24Toutefois, en disant que l’identification n’est pas l’identité on ne définit pas pour autant l’identification. Je vais brièvement comparer les 3 propriétés formelles de = avec quelques phénomènes de langue bien connus, et dont on serait susceptible de pouvoir rendre compte, en termes d’identification. L’objectif sera de montrer que l’identification correspond à une instanciation de valeur, alors que l’identité suppose la mise en relation de deux arguments déjà instanciés.

25Quand on cherche des marqueurs linguistiques qui se définiraient formellement comme l’égalité mathématique, on constate qu’on a beaucoup de mal à en trouver. Si on reprend l’exemple précédent, une relation réflexive comme « Paul fait la même taille que lui-même » est un énoncé inacceptable. Mais on pourrait éventuellement dire :

Paul fait la taille qu’il fait.

26Un peu comme on dirait :

« Elle s’habille bizarrement ! »
« Eh ben, elle s’habille comme elle s’habille ! Tu t’es vu, toi ? T’as vu ta touche ! Bon… »

27A la différence des emplois symétriques et transitifs, ces énoncés ont besoin d’un contexte qui pose une mise en relation avec autre chose et traduisent toujours des renvois à une conclusion externe, généralement avec une valeur modale :

Le regard de haine des filles à papa avec leurs fringues de chez mango me fait jubiler. Eh oui, mesdemoiselles, l'habit ne fait pas le moine, c'est pas parce que je m'habille comme je m'habille que je raterai mes partiels. Et vous, c'est pas parce que vous vous fringuez comme la société vous l'ordonne que vous réussirez...
On s'marre comme on peut quand il fait le temps qu'il fait.
Evitez autant que possible de faire payer vos lecteurs pour les frais d'envoi au risque de les rebuter (d'accord, le prix d'un timbre c'est pas grand chose, mais un sou c'est un sou).
People are flummoxed by how Erin looks, so she is massively underestimated. She always speaks intelligently, but because she dresses the way she dresses and shows her body, which is gorgeous, people wouldn't credit her intelligence.

28S’il s’agissait d’une véritable relation réflexive, on aurait affaire à des tautologies, avec une autonomie référentielle totale. Or, ce type de prédication semble exclu en tant que tel, comme si la langue se faisait naturellement l’écho du principe énoncé par Wittgenstein, cité en exergue de cet article. En effet, comme cela a été montré dans de nombreux travaux, les deux syntagmes ne peuvent pas avoir un même statut, même si leur forme est identique. C’est ce qu’explique Antoine Culioli quand il dit qu’on « ramène une occurrence à un type ». La genèse de cette opération apparaît ainsi très clairement dans un énoncé comme le suivant :

Un véritable chef spirituel ne peut pas mépriser ses semblables !
Qui a parlé de mépris ? Il ne s'agit que de réalisme. Quand vous voyez un chien, c'est un chien, et l'idée ne vous viendrait pas de lui apprendre la philosophie. Est-ce du mépris de votre part?

29Dans cet exemple, il est évident que la première occurrence de « chien » est spatio-temporellement localisable (dans une situation fictive) alors que pour la seconde il s’agit de renvoyer à de la représentation hors instanciation spatio-temporelle. Le point à retenir ici est que les opérations linguistiques ont ceci de différent avec la relation d’identité qu’elles sont fondamentalement dissymétriques, même dans le cas des constructions de forme réflexive. En effet, en disant « un chien, c’est un chien », on met en rapport une occurrence avec la représentation typique de la notion à laquelle elle appartient, de sorte que la première occurrence y gagne en détermination qualitative. Je reviendrai un peu plus loin sur ce principe.

30Je n’insisterai pas sur la transitivité tout simplement parce que les faits de langue se prêtent assez peu à une application de cette propriété si ce n’est dans le cadre de raisonnements logiques. Cependant, lorsque la notion d’identification est employée dans le contexte métalinguistique de la structuration du domaine notionnel, la transitivité joue un rôle important. C’est en effet sur ce principe que repose la mise en place des zones topologiquement « ouvertes » et des coupures. C’est même dans ce type de contexte que Culioli formule les définitions les plus spécifiques de ce qu’est l’identification :

« L’identification peut être conçue de deux façons soit comme l’identification de telle occurrence d’une notion à une représentation typique, ce qui nous donne l’indiscernabilité qualitative, soit comme l’abolition de la distance qui sépare des occurrences, chacune déjà identifiée, ce qui produit une identification qualitative à travers l’altérité situationnelle. »  (Culioli, 1990, p. 95)

31La continuité comme la coupure suppose une prise en compte des relations de transitivité. Pour prendre le cas d’un prédicat comme « ressembler », on peut montrer qu’il est symétrique sans pour autant être transitif. Paul ressemble à Pierre qui ressemble à Patrick, mais cela n’implique pas que Paul ressemble à Patrick. Henri Poincaré  (1905, 59-65) étudie un exemple similaire avec des évaluations de poids. Or, les notions de ressemblance, d’évaluation et autres formes détalonnage subjectif jouent un rôle primordial dans les processus de reconnaissance et de typification des occurrences phénoménales. On en arrive ainsi à des représentations où l’on a construction d’ouverts par conservation du principe de transitivité (x = y = z et x = z), ou bien différenciation par coupure au sein de cette relation (x [= y =] z et x ≠ z). Autrement dit, l’indiscernabilité qualitative des occurrences traduit une continuité du principe de transitivité alors que l’altérité se construit justement par une coupure à un endroit donné du continuum dont la cohésion repose sur des relations d’identification. En d’autres termes, dire qu’il y a une coupure entre x et z ne veut pas nécessairement dire qu’il n’y a pas de zone transitionnelle entre x et z, mais que cette zone transitionnelle n’est pas prise en compte ou n’est pas reconnue. Je laisserai de côté cet aspect de la question, qui est néanmoins intéressant dans la mesure où il rappelle une fois encore que le concept d’identification intervient en divers lieux de la TOE.

32La symétrie pose des problèmes fondamentaux dans le cas de l’identification, au point que cette propriété peut être envisagée comme test de « véritable identification », implicitement ou explicitement. Ainsi, J.-P. Desclés (1990), dans une analyse du verbe « être », reconnaît quatre valeurs à la copule. Et une seule a, selon lui, une valeur d’«identification ». Les exemples qu’il donne sont :

Paris est la capitale de la France          Identification
Paris est une grande ville          Attribution
La France est en Europe          Localisation
Les hommes sont mortels          Inclusion entre classes

33Seule la première valeur se conforme aux trois propriétés formelles de réflexivité, symétrie et transitivité. Mais ces emplois sont finalement assez rares, puisqu’ils ne concernent que les cas où il y a une identité extensionnelle entre les GN. Pour les autres exemples, il n’y a pas de relation de symétrie :

Paris est une grande ville.
*Une grande ville est Paris.

34Pour autant, le rapprochement intuitif entre l’appartenance mathématique et l’identification d’une propriété à un sujet est soulignée dès le départ par le symbole Epsilon de Giuseppe Peano qui était la première lettre du mot ESTI (= est en grec). La justification de Peano étant que si Paris appartient à la classe des grandes villes, alors Paris est une grande ville. Evidemment, dès lors que l’on fait une distinction entre une approche extensionnelle et une approche intensionnelle cette justification devient peu satisfaisante.

35Pour formuler le problème différemment, on peut se poser la question suivante : comment se fait-il que l’on considère une phrase telle que London is the Capital of England comme une « vraie identification » ou « identification stricte » alors qu’une phrase telle que John is a student est intuitivement ressentie comme une « pseudo-identification » ou « identification partielle » ? Sur quoi se fonde l’intuition ?

36On peut estimer que l’on se fonde, implicitement ou explicitement, sur un test de symétrisation :

London is the Capital of England.
The Capital of England is London.
John is a student.
*A student is John.

37Toutefois, cette explication n’est pas entièrement satisfaisante dans la mesure où on peut se demander par ailleurs ce qui rend le test de symétrie intuitivement recevable.

38D’ailleurs, cette symétrie n’est pas totale. Comme on vient de le rappeler, London is the Capital of England et The Capital of England is London sont pareillement acceptables d’un point de vue grammatical. Mais ces deux syntagmes apparaîtront dans des contextes de thématisation différents. Le thème sera en effet London dans le premier cas, et The Capital of England dans le second cas. D’autre part, J.-C. Khalifa signale à très juste titre que le clivage ne peut se construire que dans un sens5 :

It is London that is the Capital of England.
*It is the Capital of England that is London.

39Ainsi, la focalisation révèle plus encore que la thématisation la dissymétrie dans le rapport entre les deux syntagmes. Dans la section qui suit, je ne tenterai pas de proposer une explication pour ces questions de focalisation, qui devraient par ailleurs faire l’objet d’un prochain article de J.-C. Khalifa. En revanche, je vais tenter de rendre compte des phénomènes qui sous-tendent la distinction intuitive entre l’identification dite « stricte » et la pseudo-identification.

40Pour apporter des éléments aux questions précédentes, je reprendrai trois points déjà soulignés plus haut :

  • - La relation d’identité est symétrique

  • - La relation d’identification est dissymétrique

  • - Il faut distinguer systématiquement et explicitement le niveau qualitatif du niveau quantitatif.

41Je symboliserai les deux relations d’identité et d’identification de la manière suivante :

42- Relation d’identité : x = y. Où x et y correspondent à des déterminations notionnelles dont on pose qu’elles se ramènent à une même valeur (quantitative, qualitative, ou les deux).

43- Relation d’identification : soit x = ( ), soit ( ) = y. Où x et y correspondent à des déterminations notionnelles et (  ) à la place d’argument à instancier. Cette opération suppose une dissymétrie dans la mesure où l’on travaille avec une valeur instanciée d’un côté et une notion faisant l’objet d’une instanciation de valeur de l’autre.

44On pourrait résumer cette distinction en disant qu’il y a « identité entre » alors qu’il y a « identification à ».

45- Par convention, le qualitatif et le quantitatif sont symbolisés QLT et QNT.

46A partir de ce système de transcription, on peut proposer quelques exemples d’analyse sous forme de tableaux :

London is the Capital of England

Tableau 1

London

Image26

The capital of the UK

QNT

Xqnt

=

Yqnt

QLT

(  )qnt

=

Yqlt

47Ce que dit le tableau 1, c’est que dans le cas de London is the capital of the UK, on a, au niveau quantitatif, affaire à une relation d’identité. London comme the capital of England ont l’un et l’autre une détermination quantitative stabilisée, et donc pré-instanciée : London est un nom propre et renvoie ainsi à une entité dont la délimitation quantitative est pré-déterminée ; capital of England est précédé du marqueur THE qui indique lui aussi qu’il y a découpage quantitatif préalable7. En revanche, il y a bien attribution d’une propriété à la notion London. La possibilité de symétriser l’expression London is the capital of England tiendrait ainsi au fait qu’il y a effectivement une symétrie au niveau quantitatif : les deux syntagmes ont une détermination QNT identique (et ainsi suffisante dans un cas comme dans l’autre pour servir de terme de départ). Autrement dit, il y a relation d’identité entre l’extension spacio-temporelle de la notion London et celui de la notion capital of England. Mais il y a par ailleurs dissymétrie, dans la mesure où sur le plan QLT London y gagne en détermination, alors que l’inverse n’est pas vrai.

John is a student

Tableau 2

John

Image3

a student

QNT

Xqnt

=

(  )qnt

QLT

(  )qnt

=

Yqlt

48Dans le tableau 2, la notion John gagne également en détermination qualitative. Mais au niveau quantitatif, il n’y a plus de relation d’identité puisque a student réfère à un étudiant dont la détermination quantitative est n’est pas stabilisée. On constate ainsi qu’il n’y a symétrie ni au niveau qualitatif, ni au niveau quantitatif. Ceci explique sans doute, au moins en partie, que la relation soit envisagée comme une identification non-stricte.

49On peut prendre quelques exemples supplémentaires pour illustrer un peu plus le fonctionnement de ces opérations. Je présente là encore ces analyses sous forme de tableaux commentés :

As your mother, I advise you to think again.
Like your mother, I advise you to think again.    (empruntés à F. Lab, 1999, 85; 99)

50Comme le note Frédérique Lab, dans le cas de AS, « il y a identification entre your mother et I », alors qu’avec LIKE « les deux termes […] sont bien placés sur un même plan mais ne sont pas identifiés » de sorte que LIKE « maintient l’altérité entre les deux termes » (F. Lab, ibid.). A partir du modèle adopté dans cet article, on pourrait ainsi retranscrire ces données de la manière suivante :

As your  mother, I advise you to think again..

Tableau 3

I

Image4

your mother

QNT

Xqnt

=

Yqnt

QLT

(  )qnt

=

Yqlt

Like your mother, I advise you to think again.

Tableau 4

I

Image5

Your mother

QNT

Xqnt

Yqnt

QLT

(  )qnt

=

Yqlt

51Avec AS, il y a co-référence entre I et your mother, ce qui est rendu dans le tableau 3 par une identité entre les deux délimitations QNT. En d’autres termes, il y a coïncidence spatio-temporelle entre les deux notions. La ligne QNT du tableau 3 se lit ainsi : il y a coïncidence entre l’extension spatio-temporelle de I (ce qui est noté Xqnt) et l’extension spatio-temporelle de Your mother (ce qui est noté Yqnt). En revanche, ce n’est plus le cas avec LIKE, où il y a précisément une « différenciation » (F. Lab, ibid.). Et cette différenciation intervient précisément au niveau Qnt ici encore (en termes non techniques, on dirait que I et Your mother font référence à des personnes différentes : elles occupent donc deux portions différentes d’espace-temps).

52Sur le plan QLT cependant, les deux opérations sont analogues, et c’est d’ailleurs ce qui motive leur comparaison. Dans un cas comme dans l’autre, en effet, il y a attribution de propriété à "I".

53Le mode d’analyse proposé semble suffisamment opératoire pour stabiliser au moins un certain nombre de cas de repérages inter-notionnels. Pourtant, il serait malhonnête de laisser croire que ce modèle apporte essentiellement des solutions. Au contraire, il semble faire surgir plus d’interrogations que de réponses. Pêle-mêle, en voici quelques unes :

54- Les représentations mettent Qnt et Qlt sur un même plan, c’est-à-dire sans prépondérance. Or, pour ne reprendre que l’exemple John is a student, il semble « aller de soi » – et c’est toujours là le danger – que l’on a affaire à une opération dans laquelle le Qnt est non-prépondérant (voir non pertinent). Or, c’est au niveau QNT que l’on a pu rendre compte de la distinction entre les paires d’exemples envisagées. On peut ainsi se demander s’il ne faudrait pas tout simplement définir le concept de « prépondérance » afin de rendre compte de ce type de phénomène.

55- Dans John is a student, le GN a student  a une détermination Qnt (découpage d’une occurrence). Pourtant, dans le tableau 2, j’ai noté cette occurrence sous la forme « (  )qnt ». Il semble ainsi nécessaire de faire intervenir la différence entre l’opération Qnt type « formatage spatio-temporel » et l’opération Qnt type « localisation spatio-temporelle ».

56- Toujours dans le cas du quantitatif, dans quelle mesure faut-il de distinguer le « cadre spatio-temporel » de la « qualification du cadre spatio-temporel » ? Par exemple, dans le cas du repérage interpropositionnel suivant :

The police were called and on breaking into the property, his body was found in the hallway. (Steven Horton, Old Curiosity Shop Murder)

57je pourrais proposer l’analyse qui suit :

Tableau 5

Police / break into the property

Image6

his body was found in the hallway

QNT

Xqnt

=

Yqnt

QLT

Xqnt

Yqlt

58Les deux événements sont qualitativement différentiables (Police break into the property / Police find the body) mais on peut faire l’hypothèse que ON est la trace d’une identification du cadre spatio-temporel de his body – found in the hallway> au cadre spatio-temporel attribuable à break into the property> (à la différence de AFTER ou BEFORE par exemple qui construiraient une différenciation). Toutefois, on breaking into the property fait plus que fournir un cadre spatio-temporel : il constitue également une qualification ce cadre. En d’autres termes, his body –found in the hallway> est déjà muni d’une délimitation quantitative, et break into the property> permettrait une qualification de ce cadre QNT.

59- Je n’ai travaillé ici que sur l’opération d’identification, mais si l’on travaille ensuite sur des distinctions plus variées, comme l’identification, la différentiation, la rupture et l’étoile (i.e. identification et/ou différentiation et/ou rupture), quels critères formels peut-on se fixer pour que la distinction entre - et le recours à - ces différents concepts s’opèrent sur des bases objectives ?

60Les réflexions sur des opérations aussi courantes que l’identification sont d’autant plus nécessaires qu’elles concernent des concepts dont l’étiquette métalinguistique est transparente à l’intuition. Il y a ainsi un double risque : celui de voir le sens courant remplacer le concept, et, par conséquent, celui de voir la métalangue s’installer dans une inertie. On peut estimer que la variation entre les métatermes et leur sens courant aura peu d’importance sur l’issue des analyses mais comme le dit A. Culioli (1999, 3) :

« Si l’on oublie cela, on en vient à jouer à nouveau une partie illusoire où l’introduction d’un ensemble de représentants métalinguistiques tient lieu de raisonnement. »

61On peut enfin se demander dans quelle mesure, et dans quelles limites, on peut espérer restreindre le rôle de l’intuition dans l’emploi de la métalangue afin de la stabiliser au maximum et d’éviter les variations subjectives. Et si cette question est pertinente dans le cas de l’identification, il me semble qu’elle l’est plus encore dans le cas du QNT et du QLT, qui jouent un rôle central dans la TOE, et dont l’emploi repose cependant sur des définitions à bien des égards encore instables.

Notes de bas de page numériques

1 LCf. 1961,5.5303, Tel Gallimard, p.81.
2 Les étapes 1 – 2 – 3 ne correspondent à aucune chronologie formelle sinon à celle de mon argumentation.
3 Du moins peut-on penser que le problème d’Héraclite selon lequel on ne peut se baigner deux fois dans la même rivière a jeté les bases d’une réflexion sur l’identité d’un référent à travers les fluctuations dont il est l’objet.
4 Cf. Chandler H., 1975, ‘Rigid Designation’, Journal of Philosophy, 72, XIII, pp. 119-152.
5 Manipulation avancée par Jean-Charles Khalifa lors des questions qui ont suivi mon intervention orale, et qui m’a valu depuis quelques heures d’insomnie.
6 Epsilon souligné se lit « est repéré par rapport à ».
7 Il en va de même dans le cas du générique dans la mesure où THE ne peut introduire que du quantifiabilisé : The bicycle was invented in 1880 mais *The butter is good for your health.  Seules les notions préfragmentées sont en effet compatibles avec THE.

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Pour citer cet article

Lionel Dufaye, « Comment identifier une identification ? », paru dans Cycnos, Volume 21 n°1, mis en ligne le 25 juillet 2005, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=23.


Auteurs

Lionel Dufaye

Université Denis Diderot, Paris VII