Cycnos | Volume 17 n° Spécial Journées Charles V sur les propositions relatives et l'aspect "be+ing" - 

Claude Delmas  : 

BE & -ING ou comment énoncer le recyclage de la relation "partie / tout"

Plan

Texte intégral

[...] quand une idée vient à se répéter c’est que, en toute rigueur, elle n’avait pas vraiment été réfutée. Je ne prétends pas à la nouveauté de la plupart de ces fantaisies, mais je ne prétends pas non plus - c’est clair! - que n’aient pas résonné avant moi des voix livrant au vent les mêmes plaintes. Mais que la même plainte éternelle puisse revenir en sortant d’une autre bouche, cela signifie seulement que la même douleur persiste.
(Del sentimiento trágico de la vida. Miguel de Unamuno)

1Le but de cette intervention* est de montrer :

  • a) que -ING est l’indice d’une opération d’absorption

  • b) que cette opération existait déjà dans l’histoire de la langue

  • c) que l’attelage BE + ING est l’indice d’un couple d’opérations, qui tend à recycler l’opposition "partie /tout".

2Soit les mots suivants, transcrits de manière à montrer l’accent syllabique : FLYing-suit (= flying-suit), et FLYing SAUcer (= flying saucer). Nous ne chercherons pas à savoir ici si l’on peut généraliser, mais nous attirons l’attention sur quelques faits simples.

FLYing SAUcer (version "a" = absorbée, compacte)

3Glose possible : "a flat saucer-shaped object that flies through space" (version "d" = développée)

4Nous avons à notre disposition deux versions ; l’une, développée, "d", qui utilise une proposition, une relative, dans laquelle il y a un temps (ici générique), des arguments, un pronom relatif, etc. ; l’autre solution "a", plus compacte, donne l’impression qu’une grande partie de ce qui est développé est absorbé.

5Rien ne dit qu’il y a anaphore, mais la grammaire de l’anglais contemporain nous dit qu’il y a un lien, puisque l’on peut développer la version compacte pour expliquer à un destinataire qui ne saurait pas. Inversement, notre culture nous permet d’absorber notre savoir dans la version "a" absorbée. Tout ce qui est dit, c’est que l’on peut récupérer "a" à partir de "d" et inversement.

6Qu’en est-il de :

FLYing-suit (version "a") ?

7Glose possible :

"suit to be worn for flying" (version "d").

8Nous avons encore un lien entre deux versions ("a" et "d"). On peut également récupérer l’une à partir de l’autre. Il y a une différence entre les deux, suit n’est plus le sujet du verbe fly, mais du verbe wear au passif et surtout, flying fonctionne ici comme un substantif (cf. le vol, en avion). Il s’agit d’un costume pour le vol.

9Première conclusion : -ING absorbe dans les deux cas, mais ce qui est absorbé est très différent. Ce qui relie peut-être la plupart des -ING, c’est qu’il y a absorption de structure et de sens véhiculé par les structures.

10Le français n’a pas d’équivalent absorbant, ce qui explique que certains BE + ING (structure dans laquelle entre -ING), seront traduits au moyen de la version développée "d":

1. "Oh, John, look over there. There’s a man waving. I think he is waving to you [...] Well, he’s coming over."
Oh, regardez, Jean. Il y a un homme là-bas qui fait signe. Je crois que c’est à vous qu’il fait signe ... Le voilà qui vient vers nous.
2.a. A: "What’s that noise?" B: "Mary is playing the piano".
2.b. A: Qu’est-ce que c’est que ce bruit? B: C’est Marie qui joue /qui est en train de jouer du piano.
3.a. - "I’ m telling the story! "
b. - c’est moi qui raconte l’histoire!

11En fait, le -ING de BE + ING peut renvoyer à l’absorption de plus d’une dizaine de structures différentes. Notez que l’on n’a pas envie de dire que les structures développées en français "un homme là-bas qui fait signe" et "c’est à vous qu’il fait signe" correspondent à la même opération. Cependant, les versions absorbées de l’anglais pourraient faire croire que c’est le cas. Or, il y a bien un lien entre ces énoncés anglais, mais il ne s’agit que de l’indice -ING, qui ne dit qu’une chose : il y a absorption, avec des relations sous-jacentes différentes.

12Par ailleurs, le résultat de l’opération d’abssorption V-ING peut être inséré à différents niveaux de la hiérarchie :

  • au niveau du substantif N:

(4) a large painting by Rossetti

  • au niveau du participe concomitant :

(5) ... a painting is a picture which someone has produced using ø paint....
(6) Entering the room, I saw a woman seated by the fire ...

  • au niveau du postmodifieur :

(7) It was a mixture consisting of turpentine and linseed oil ...

  • au niveau quasi-prépositionnel:

(8) according to Peter, concerning your problem

  • au niveau adjectival :

(9) The approaching car

  • au niveau participial prédicatif :

(10) The car was approaching us (participial).

13Il n’est pas utile de compliquer outre mesure, nous arrivons à une seconde conclusion : le marqueur d’absorption -ING, donne presque une version "tout terrain" syntaxique. En fait, en partie, c’est la place qui va déterminer le rôle joué par la version absorbée.

14En (4) l’absorption est totale, on a le substantif, pluralisable (cf. paintings), en (5) on a l’absorption de someone has used paint, en (6) on a l’absorption de when I entered .... En (7) on a l’absorption de ... that consisted of ... et non de *that was consisting of ..., en (9) the car which was approaching est absorbé sous la forme adjectivale prémodificatrice (épithète).

15Quirk (1985) p. 153, observe un fait intéressant ; lorsqu’il y a théoriquement possibilité de retrouver l’opérateur absorbant à deux niveaux différents de la hiérarchie, avec ING affixé à BE, c’est le niveau le plus enfoui (dominé) qui peut absorber l’instance dominante :

to be examining *[being ] examining Ë examining

16En revanche, HAVE bloque l’absorption du -ING dominant par celui qui est dominé :

to have been examining having been examining

17Les solutions en HAVING ont la caractéristique intéressante de souligner une fois encore la différence de statut des deux -ING. Dans le cas d’un participe passé perfectif, -EN doit être lié par son auxiliaire (HAVE), il ne peut donc disparaître et être absorbé.

18On peut en tirer trois conclusions :

  • a) le dérivé en –ING dominé, quand il a absorbé un BEING dominant, est plus riche, plus complexe, en raison de cette absorption. Le dérivé examining dominé par having est moins riche, puisque le dérivé dominant doit être préservé. Ce qui prouve bien que l’on peut avoir des absorptions plus ou moins riches.

  • b) la relation dominant / -ING dominé facilite les “effets aspectuels” pour ce dernier (le -ING dominé).

  • c) conséquence de b) : ce ne serait pas -ING, en lui-même, qui permettrait l’effet aspectuel, mais sa position dominée enfouie. Ceci laisse penser que les BE + ING à interprétation aspectuelle sont l’indice d’un BE dominant par rapport à un V-ing dominé.

19Pour rester prudent, on pourrait dire que l’aspect doit peut être autant, sinon plus à BE, conjugué ou non, qu’à -ING.

20On peut remarquer que ceci apparaît également dans ces exemples dûs à Quirk, dans lesquels l’effet aspectuel est décelable :

(11) Being working
(12) Having been working all day I’m very tired
(13) I expected to be being interviewed then.

21Dans un autre chapitre (p. 239), Quirk reconnaît que "Moreover, the -ing participle itself is not, in spite of its appearance, necessarily associated with the progressive" :

(14) [3] Being an enemy of the Duke’s, he left the court immediately.

22D’ailleurs, quand l’effet aspectuel n’est pas pertinent et que l’on rajoute BE, à ces participes, on obtient des agrammaticalités :

(15) [4] * He was being an enemy of the Duke’s, he left the court immediately.

23Par ailleurs, nous avons :

(16) Ladies and Gentlemen, we are going to be doing the cutting of the cake.

24Ainsi, en (16), to be doing a-t-il toutes les chances de permettre une lecture aspectuelle.

25Peut-on en conclure que tous les BE dominant un prédicat contenant V-ING font basculer la relation prédicative dans l’interprétation aspectuelle ? Nous savons que ce n’est pas toujours le cas. BE, en lui-même, ne permet qu’une chose : POSER au temps T et au lieu L qu’une CHOSE se définit comme le "complémentaire du RIEN". C’est-à-dire, se situe en dehors du vide, ou encore que la "situation ne renvoie pas à du vide". De ce point de vue, A.Joly et H.Adamczewski ont tous deux de manière différente souligné qu’avec BE la forme en question prenait "[...] une valeur ontologique". Mais il faut vite ajouter que dans la pratique courante dire de X qu’il "est", entraîne l’obligation de dire "ce" qu’il est, et cela implique que l’entité "est" quelque part, elle se détache du lieu qui l’hégerge, elle "ex-iste". Le paradoxe de "être" consiste à redire mais, différemment ce qu’est X. Dans "Claude est linguiste", on ne répète pas "Claude", on reformule Claude dans des termes qui ne correspondent qu’à une facette, qu’à une partie de sa personne. Claude "est" suppose également qu’il l’est quelque part, au moins dans notre univers de discours. Cela suppose qu’on reparle de lui en termes d’une propriété provisoire : "être" "ici", ou "là". L’équivalent relatif espagnol de BE + ING a tranché et utilise le localisateur "estar". Pour l’anglais, on peut penser que BE a absorbé les deux interprétations ; il en a brouillé la frontière et ce, pour des raisons historiques que nous évoquerons (origine multiple de BE + ING). Tout se passe comme si le BE de BE + ING disait à la fois

  • a) une CHOSE-PROCES existe,

26et

  • b) que cette chose, elle existe À UN MOMENT et DANS UN LIEU-SITUATION.

27Quoi qu’il en soit, on gardera l’idée que dans tous les cas le SUJET est reformulé dans les termes du prédicat et que la prédication n’est pas symétrique, qu’elle est ordonnée :

Claude is writing an article,
* Writing an article is Claude.

28Il n’y a donc pas d’identité stricte, mais redéfinition du référent du sujet grammatical dans les termes d’une de ses propriétés temporaires, ce qui le caractérise, le distingue. Il n’est pas anodin que l’étymon de BE implique une évolution (la vie). La grammaticalisation, c’est-à-dire le sens grammaticalement recyclé, de BE donne plusieurs possibles, mais reste dans le cadre de l’identification, c’est-à-dire la “reformulation”. On observe peut-être le devenir opérationnel du sujet sous les espèces du prédicat.

29Je m’appuierai sur les contributions de Wallins 1956, Denison (1993), et les observations de Lancri. Les marqueurs en vieil-anglais qui se rapprochent le plus de -ING sont -ENDE et -UNGE. Portons notre attention sur -ENDE :

(17) ond sealde Apollonige thone healfan dæl, thus cwethende...
And he gave Apollonius the half share, saying thus ...

30Nous n’oublierons pas qu’il s’agit ici du participe. Il est intéressant de noter que dans ce cas, -avec -ENDE, il ne s’agit pas d’annuler, d’abolir des déterminations mais de les remplacer par une autre forme, de les absorber. Wallins dit : "It is in fact, a new syntactical construction by which the use of a separate co-ordinate clause is avoided; the phrases take the place of the expressions “and said thus”". Il n’y a pas anaphore, mais -ING permet de dissoudre une forme, et d’absorber le sémantisme, les relations d’incidences (à la Guillaume) ou relations thématiques, en GGT, ou argumentales chez d’autres encore. Tout se passe comme si les ingrédients se trouvaient intimement mêlés. Le contenu n’a pas radicalement changé, mais l’avantage en est que "the sentence is more closely knit into a single whole"( p. 67). Et surtout, à un support nouveau se mêlent des déterminations déjà négociées, dans la situation, le contexte ou la culture.

31Résumons dans cet exemple, ce qui a été absorbé :

(VERBE <== [ ING <== [CONJONCTION + ± TEMPS + PERSONNE]])

32Soit l’exemple suivant :

(18) [...] on thæm is iernende se ungefoglecesta stream
(littéral) [...] in which is running a most turbulent stream (Wallins p. 67)

33Wallins donne une glose digne que l’on s’y arrête : "Here the present participle is in effect complement of be […]; but it is obviously only a step from this to our modern compound tense, where the auxiliary be and the present participle together make up a single verb [ ...]. No one, for example, knitting his brows over the previous paragraph, could avoid the thought that the term continuous, if it is to be used at all, is often more appropriate to the simple than to the compound tense. The first of the Old English examples rather paradoxically bears this out. We should say "runs a most turbulent stream"; the continuity expressed in is iernende requires in modern idiom the simple tense of habitual or "action-state" (p. 34). Dans cet exemple, il n’est donc pas question d’emprisonner l’interprétation dans l’aspectuel. D’autant que la forme simple bien souvent aurait pu suffire, pour dire l’aspectuel en vieil anglais, C’était déjà le cas en Gotique (cf. Mossé 1942, Gotique p. 180). Le rôle de is V–ende est de souligner, d’introduire une "emphase". Si la relation de départ est générique, on aura une "relation générique soulignée" ; si l’on a affaire à une relation spécifique, nous aurons une relation spécifique soulignée :

(19) ... ond siththan wæs farende thær thæs cyninges modor mid thæm twæm dælum thæs folces wuniende wæs ...
... and afterwards was going to where the king’s mother with the two sections of the people was dwelling ... (Wallins p. 32)

34Dans la mesure où la forme en is –ende à elle seule ne peut indiquer "qu’un soulignement" de la relation prédicative, "c’est le contexte" qui détermine l’emploi plus ou moins aspectuel. Ici, contrairement à (18), nous avons une interprétation aspectuelle.

35Colette Stévanovitch fait apparaître la forme BE + ING en tant que telle "au XIVème siécle" (p. 94). Elle ajoute qu’elle est encore peu fréquente au XVIIème siècle, mais qu’elle s’impose au XVIIIème siècle. Elle ajoute également que les formes telles que on huntunge s’affaiblissent en a-hunting, du XVème au XVIème siècle, et aboutit à l’anglais quasi-moderne on hunting. On sait que Mossé tend à minimiser la contribution de la forme “PREP + hunting". Comme, apparemment, la forme se fortifie au XVIIIème siècle, il me paraît judicieux de voir ce que disent les grammairiens français contemporains. Selon Robinet, J.B. & Dehaynin, J.B. (1758), (graphie de l’époque respectée) : “[ ...] l’ <"article">> se met fréquemment devant les participes présents qui ont la force des fubftantifs, et sont réellement des fubftantifs. [...] On met quelquefois l’article <"a">> entre un participe présent & le verbe “to be”, comme dans ces phrases, “as I was a faying”, “comme je disois”; mais cette manière de parler n’est pas en usage parmi les gens de lettres”. On note le même genre de remarque chez Siret (1794) : “ Le peuple fe fert aussi fréquement de <<"l’article">> "a" avant le participe dans le même sens. Exemple : I was a walking when &c., je marchois quand, &c. "a" eft ici une préposition qui tient la place de "in" ou "on" ”.

36Il s’agit d’une préposition, mais le lapsus ou la confusion me semblent révélateurs : les informateurs de l’époque avaient dû sentir confusément que la forme avait à la fois des caractéristiques nominales (d’où la maladresse du terme "article") et des propriétés circonstancielles (d’où la reconnaissance de la préposition). Si l’on en croit ces auteurs, il y aurait eu compagnonnage entre une forme sans "a" (dans une langue châtiée) et une forme avec "a" (dans la langue populaire).

37Tous les BE + ING, tout comme un certain nombre de is V-ende, ne sont pas aspectuels ; on peut en déduire qu’un certain nombre d’emplois de BE + ING a conservé l’idée "d’une attention particulière", le “soulignement” à des fins co-énonciatives, sans que cette forme signale expressément l’aspect, ce qui ne signifie pas non plus qu’elle l’interdise. "Souligner" une prédication signifie que l’on s’arrête pour porter son attention sur elle, on arrête le vecteur des séquences temporelles. Si l’on souligne, c’est pour attirer l’attention du co-énonciateur. Par ailleurs, si certains emplois de was V-ende pouvaient, dans certains exemples, mais pas tous (cf. ex (18)), relayer une valeur approchée de celles de ON + V-ING, il semble que dans le parler populaire on ait souhaité, à une certaine époque, désambigüiser les opérations, mieux dessiner le contour de deux opérations ressenties comme différentes. Séparer les emplois. Ce qui est essentiel dans la version prépositionnelle ON / IN + V-ING, c’est qu’elle calque le schéma IS ON V-UNGE et non pas IS V-ENDE. Dans ce cas, le temps et les relations ont été absorbés jusqu’à suggérer le statut de nom verbal. On peut se demander les raisons du choix de cette version populaire. Peut-être le locuteur interprétait-il cette structure d’une manière proche du français "elle était en pleurs", voire "elle était en larmes". Cette version exploite le sens de contact, de limitation. Si c’est le cas, le caractère nominal signale un brouillage argumental, "elle" est source et siège, lieu de présence "des pleurs". Ceci explique que l’on ait pu passer, à une certaine époque, de "They are on building ( a house)" à "the house is on building", puis après affaiblissement de la préposition, à "the house is ø building", que l’on trouve dans des emplois désuets, dialectaux ou limités au discours technique, dans lesquels la relation V + OBJET est très harmonique sémantiquement. Zandwoort cite une occurrence intéressante, la traduction proposée par G. Bouvet ne l’est pas moins :

"Grand-ville- Barker’s "Othello" is binding and we will send a copy when ready. I say "binding" but no London binders is working at present, no electric power" (p. 64)
"Othello" de Grandville Baker est à la reliure, et nous vous en ferons parvenir un exemplaire dès que possible. Je dis " à la reliure", mais aucun relieur londonien ne travaille en ce moment, faute de courant."

38Il est manifeste que le traducteur de Zandwoort a tenu à souligner le rôle joué par l’association [préposition + GN] : le GN contient un dérivé déverbal nettement nominal.

39Il est intéressant de noter qu’en anglais standard, la syntaxe de cette version a un peu perdu du terrain, sous la pression de la forme is being V-en, sans toutefois disparaître. C’est le fait que cette version n’ait pas totalement disparu qui est précisément capital. L’anglais n’a pas eu recours à cette quasi-nominalisation pour mettre en place un segment syntaxique explicitement nominal, mais il a absorbé ce que cette forme quasi-nominale pouvait livrer : le brouillage argumental que nous avons évoqué. L’évolution a cependant repris ses droits et le fait qu’en standard is being V-en prenne de l’ascendant, montre que le pendule revient petit à petit vers une lecture plus agentive. Il n’empêche que bien que nous ayons une version prédominante sur l’autre, nous ne pouvons pas exclure l’autre. J’en tire la conclusion que be + V-ing en est venu à subsumer les deux types d’emplois. A ceci près que l’intention de souligner la limitation aspectuelle semble avoir marqué l’intuition des locuteurs, sans pour autant éradiquer, dans les faits, l’autre dimension (plus "modale"). La boucle (diachronique) de la syntaxe se referme sur elle-même, non sans avoir intégré le résultat des diverses expériences représentationnelles qu’elle a été amenée à connaître.

40Nous aurions donc une échelle d’emplois :

  • a) un strict soulignement énonciatif (modal)

  • b) une mise en contact situationnelle et associative.

41On peut imaginer avec Guillaume qu’avec cette forme nous avons en fait un "mixte" et que les différentes valeurs viendraient, certaines de la source a), d’autres de la source b) et d’autres encore, de la confluence des deux sources, ce qui induirait une certaine indécidabilité.

42Dans la section précédente, nous avons observé que la syntaxe ancienne de cette forme semble se refermer, se retrouver. Qu’en est-il de son potentiel sémantique ? Ce que cette forme semble avoir gagné en force, c’est une association plus étroite des deux dimensions. Le contexte et la situation sont d’une importance qui ne sont plus à démontrer, mais à aucun moment ces deux paramètres n’arrivent à séparer les deux dimensions.

43Si l’on tente d’établir un lien entre ces deux dimensions et l’activité du locuteur, on pourrait dire que le perceptuel ne semble pas être en mesure d’évacuer l’extrapolation, la supputation, le pari est référentiellement motivé.

44On a l’impression que BE + ING tend à "réinvestir" le caractère double des conduites que permet notre cerveau, en extrapolant très librement Guillaume : percevoir et anticiper. (segment déjà existant + segment visé, n’ayant pas encore d’existence). La coexistence des deux dimensions "perceptuelle" et "extapolée" avait été clairement perçue chez A.Joly et H.Adamczewski. Pour Joly, l’intériorité fait que le référent du sujet grammatical est enserré entre le déjà et le pas encore (A.Joly 1965), alors que chez H.Adamczewski nous nous situons dans l’ (l’acquis) de la globalité du prédicat ou de la relation prédicative (1982). L’approche ici proposée se situe dans le prolongement des contributions des deux auteurs. Ce qui m’éloigne, cependant, de Joly est l’attachement (trop) étroit à l’intériorité du procès, en tous cas dans son article 1965. Je me propose de réinvestir différemment la formule guillaumienne . Ce qui distingue l’analyse ici proposée de celle d’Adamczewski, mais à un moindre degré, est ce qui peut apparaître comme le détachement (trop) radical par rapport à l’intériorité. Pour dire les choses d’une autre manière, le sécant n’est pas (toujours) le but visé, il représente souvent un MOYEN. Je ne rejetterais plus le sécant avec autant de vigueur ; en termes Peirciens, il ne représente que l’indice d’une autre coexistence opérationnelle: est recyclé, subduit.

(20) It’s raining.

45Ainsi, dans it’s raining, mis à part les cas où il commence à pleuvoir et où il finit de pleuvoir, je peux projeter sur le temps de l’événement le temps de l’énonciation, ou dit en d’autres termes, la situation d’énonciation (SIT) sur la situation du procès [sit]. La résultante sémantique est une représentation selon laquelle le temps "étalonné" du procès est égal au temps "étalon" de l’énonciation. S’il pleut fort, il se peut que je n’aie pas perçu le commencement (= non vérifié, non étalonné), mais je peux "l’inférer" ou plus modestement, par un saut de l’esprit l’extrapoler. De la même manière, je n’observe pas la fin (non vérifiée, non étalonnée) mais je peux parier que la fin de la pluie surviendra. Si j’entends des crépitements sur le rebord en zinc de la fenêtre, je peux à partir de cette perception et de ma connaissance des lieux, réinterpréter et extrapoler l’existence d’une pluie qui tombe. Même minimal, il y a toujours un raisonnement qui s’appuie sur un segment existentiel.

(21) You have been watching Panorama. (émission télévisée à la BBC, présentant des reportages de grande qualité)

46A partir du segment existentiel repère (le générique de fin de l’émission), qui supposé vécu, perçu, segment existant, mais qui n’est plus à strictement parler l’événement, sans intériorité, à partir également de la doxa, tout spectateur peut reconstruire, extrapoler, reformuler la signification en termes de vision. D’où vient que le remplacement par You have been watching Coronation Street, sans être agrammatical, paraît incongru ? Tout d’abord le nom de l’émission Panorama est valorisant. L’énonciateur débanalise, rend plus saillant, "souligne" l’intérêt que mérite l’émission. On retrouve la logique du soulignement de is V-ende du moyen-âge ou chez Chaucer. Dans la réalité des faits, le spectateur vient peut-être de choisir cette chaîne et ce programme. Là n’est pas le problème, on se trouve invité à s’en tenir au raisonnement implicite : tout le monde sait qu’un programme a un début, un déroulement et une fin. Dans la logique (au sens courant du terme) du programme, le producteur s’attend à ce que le programme soit vu en son entier. C’est du moins le pari (sémique) qu’il explicite.

47Adamczewski a montré à l’aide d’une traduction qu’en certains cas, il était encore plus difficile de parler de "partie" de procès ou, qu’en tous cas, l’entité que recouvre ce terme n’était pas pertinente et il propose comme exemple :

(22) I have been painting the garage = J’ai les mains sales.

48Ceci montre que nous avons (souvent) une mise en place qui fait appel à deux domaines complémentaires : un élément d’expérience validable, étalonné, auquel est associé un saut de l’esprit ; lequel reformule l’activité antérieure, ici, la raison qu’il y a de ne pas serrer la main, par exemple.

49A l’inverse, dans l’exemple suivant :

(23) All I know is that something seemed to hit the back of my head ; and I was falling, falling, falling. I thought I’d never hit the ground (G 19-12-76),

50il n’est pas facile de montrer que falling ne doit rien à l’inachèvement, encore qu’il s’agisse, en fait, d’une reconstitution, produit de l’interprétation. On peut insister sur le segment never hit the ground, on peut tout aussi bien y voir une subordination à I thought. En fait, dans ce contexte, la personne en question, n’est pas tombée, elle reformule ce qu’elle imagine à partir d’un autre événement, sous le choc.

(24) A: Why didn’t you wake me earlier, Ann?
B: I came into your room at eight o’clock. I spoke to you. But you were so fast asleep you didn’t hear me. And so I let you sleep on.

A: But we ought to be having breakfast now, Ann.

51On ne peut évacuer si facilement l’aspect, mais il y a absence de procès ; on perçoit cependant le calcul sous-jacent. L’énonciateur extrapole à partir des habitudes de la maison et reformule ce que l’on était en droit d’attendre (ought) : il dépasse le simple constat.

(25) A: There’s no bread, Mum.
B: I’m bringing it.

52La mère coupe le pain, elle n’est donc pas "en train de" l’apporter, cependant si elle le coupe, c’est bien pour l’apporter : un segment du vécu présent permet d’établir l’avenir.

(26) She sent back her wedding ring to him but they are still getting married in September.

53Elle lui a renvoyé son alliance, mais il est toujours question qu’ils se marient en septembre.

54Le rôle de but est capital, il inverse la situation et annule les inférences de “lui a renvoyé son alliance” : l’énonciateur annule les effets d’un contexte peu favorable et peut retrocéder à l’avenir le point de vue que le contexte peu favorable mettait en péril.

(27) Michael, I think you are sitting next to Sir Harry. (Michael n’a pas encore pris place)

55Le majordome extrapole, réinterprète la situation à partir du carton placé devant l’assiette de Michael.

(28) You are always forgetting your wallet! (H. Adamczewski)
Tu oublies toujours / il faut toujours que tu oublies ton porte-monnaie quelque part.

56L’extrapolation est marquée par always. Pour une analyse plus détaillée, je renvoie à la thèse d’Adamczewski.

(29) Subjects ! So already I was adopting the professor’s vocabulary.
Des sujets! Voilà que j’adoptais le vocabulaire du professeur.

57En (29), un lien est établi avec une réalité différente : "l’emploi de ce mot par le professeur". Le mot subjects est réinterprété dans les termes de son emploi antérieur : "quand j’utilise moi-même le mot subjects, je parle comme le professeur".

58Soit, pour finir, les énoncés pédagogiques de Langacker (1987, I) :

(30) [6 (e)] This road winds through the mountains.
(31) [9 (e)] This road is winding through the mountains.

59Langacker précise :

60“ [...] [9 (e)] would be appropriate for someone actually driving along the road and having immediate perceptual access only to a small segment of it at any one time, but analogous remarks do not hold by a road map, or a ride in a helicopter." (p. 262).

61On peut avoir toutes sortes de réactions devant ces gloses. Du point de vue l’énonciation, on pourrait en dériver le concept de rupture-distanciation (le recours à l’hélicoptère) ou un contact-rapprochement situationnel (l’expérience étroite du fragment). En fait, il est facile de voir que dans le cas où l’hélicoptère est utilisé, il est permis d’embrasser l’entier du référent, alors qu’en voiture nous n’avons que l’expérience de parfaits temporaires constamment dépassés, des transpassés. Mais il est tout aussi facile de voir que là encore, lorsque l’on est en hélicoptère tout est donné, il n’ y a plus rien à supputer ou à parier. Le saut de l’esprit est (pratiquement) nul, le perceptuel a (presque) tout donné. On comprend comment la réalité vécue sert de "point de départ" aux opérations.

62Etant donné son histoire tourmentée, il n’est pas impossible de voir en BE + ING un hyperopérateur (Cf. I. Birks). Son "dossier système" et son "gestionnaire d’extensions" s’appuient sur des ressources accumulées au cours de sa longue carrière. Deux sortes de représentations mentales sont à postuler comme ressources créatrices d’effets. L’une suppose le contact avec une situation repère limitée (valeurs aspectuelles). La possible dimension inférentielle est alors limitée aux adjacences éventuellement extrapolées à partir de la partie repérée, étalonnée. BE + ING est alors comparable à ON / IN / A + V-UNGE. L’autre représentation renvoie à l’extrapolation majorée à partir d’un segment existentiel, qui détermine le procès ou la situation, sans faire partie du procès.

63Ainsi, notre analyse suppose-t-elle une coalescence entre deux marqueurs d’absorption. C’est parce que -UNGE, -ENDE et -ING étaient tous trois des marqueurs d’absorption (partageant la nasale, de surcroît), que ce dernier (-ING) a pu absorber les deux autres. Cette caractéristique appelait une fusion, que l’histoire a consenti à consacrer. Par ailleurs, il est apparu que le concept d’image sécante n’était pas toujours à rejeter, à condition d’aménager l’analyse de manière à ce qu’elle puisse être recyclée : l’association d’une partie validée et d’une partie non validée est reformulée en la coexistence de deux familles d’opérations non dissociées "l’étalonné par rapport à un repère" et son "complémentaire (modal)", ce que nous avons évoqué sous le terme "d’extrapolation".

Notes de bas de page astérisques

*  Le cadre dans lequel je me situe est celui de l'énonciation tel qu'il a été forgé par des linguistes tels que H. Adamczewski, A. Culioli, A. Joly.  J’ai eu de fréquentes discussions avec L.Danon-Boileau, G. Deléchelle, J.-L. Duchet, d’une part, avec P. Cotte, G. Girard, A. Lancri, d’autre part.  Enfin, les échanges que j’ai pu avoir avec I. Birks, E. Corre, H. Josse m’ont également aidé à nuancer un point de vue qui ne demandait qu’à l’être.

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Pour citer cet article

Claude Delmas, « BE & -ING ou comment énoncer le recyclage de la relation "partie / tout" », paru dans Cycnos, Volume 17 n° Spécial, mis en ligne le 25 septembre 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1712.


Auteurs

Claude Delmas

Université de Paris III