Cycnos | Volume 17 n° Spécial Journées Charles V sur les propositions relatives et l'aspect "be+ing" - 

Dairine O’Kelly  : 

La forme “progressive” : un point de vue guillaumien

Plan

Texte intégral

1La première étude de la forme progressive dans le cadre guillaumien se trouve dans la thèse de l’Anglo-canadien Walter Hirtle, The English Verb System, an Essay in Psychomechanical analysis. Dirigée par Roch Valin, un des auditeurs historiques de Gustave Guillaume et légataire de ses inédits, cette thèse fut soutenue à l'Université Laval de Québec en mars 1963, trois ans après la mort du fondateur de la théorie qu'il avait lui-même nommée la psychomécanique du langage. Dans ce travail sur le système verbal en général, Hirtle consacre un long chapitre — 87 des 260 pages, soit le tiers — à la forme progressive. En 1967, il reprend et développe cette présentation dans une monographie intitulée The Simple and Progressive forms, An Analytical Approach. L’autre partie de la thèse, qui traite de l’opposition entre l’aspect dit “immanent” et l’aspect “transcendant” (voir ci-dessous) se trouve remaniée dans une seconde publication parue en 1975, douze ans après la soutenance, sous le titre Time, Aspect and the Verb. Ces deux ouvrages, publiés au Canada par les Presses de l’Université Laval et distribués en France par Klincksieck, ont été bien connus des grammairiens et linguistes anglicistes de l'époque*.

2En Europe, la première présentation de l’application des principes guillaumiens à l’anglais consiste en un essai critique (“Esquisse d’une théorie de la forme progressive”) publié en 1964 dans Les Langues Modernes, (n°3, mai-juin), prenant justement comme point de départ la thèse de Hirtle. L'auteur en est André Joly, qui avait été lui-même, comme R. Valin quelques années auparavant, auditeur des séminaires de Guillaume à l’Ecole des Hautes Etudes. A. Joly reprend l’essentiel des analyses proposées par W. Hirtle. Cet essai suscite à l’époque quelques réactions critiques, notamment de la part de Jean Béra, dont la correspondance avec A. Joly paraît dans Les Langues Modernes en 1965 sous le titre “De la forme progressive et du mentalisme en linguistique”. La polémique autour de la forme progressive ne manque pas d'intérêt pour l'histoire du développement de la linguistique anglaise en France en pleine période structuraliste, juste avant le déferlement de la grammaire générative transformationnelle1.

3Pour revenir à la thèse de Hirtle, le point de vue exposé se limite à une adaptation à l’anglais de l’analyse guillaumienne du système verbal français. Si, dans son article de 1964, A. Joly s’est contenté de présenter ces analyses presque telles quelles, depuis cette époque, l’écart entre les deux lectures de Guillaume (canadienne et européenne) n'a cessé de croître. Aujourd’hui, les divergences concernent principalement (i) la distinction entre le signifié de puissance, le signifié d’effet et l’effet de sens, (ii) le statut de l’aspect, (iii) la place de l’intentionnalité du locuteur. Ce sont, bien entendu, des points très importants.

4Dans le cadre du présent exposé, je me propose d'abord de présenter, essentiellement sous forme de rappel, quelques présupposés théoriques indispensables pour la compréhension de l'ensemble. Le lecteur qui souhaiterait compléter ce survol, par nécessité un peu rapide, pourra se reporter à la Grammaire systématique de l’anglais, notamment à toute la première partie (voir bibliographie, Joly & O'Kelly, 1990) ainsi qu'à Joly & O'Kelly 1993. Dans un second temps, je traiterai plus longuement du problème de l’aspect. Enfin la dernière partie sera consacrée à l’examen d’un certain nombre d’exemples, surtout au présent, la représentation de ce temps (tense) posant d'intéressants problèmes. Les discussions qui ont eu lieu à ce propos lors de la journée d'étude en ont montré toute l'actualité.

5Le point de départ théorique est ce qui apparaît aujourd’hui comme une évidence, à savoir, d'une part qu'“on ne peut exprimer que ce qui a été préalablement représenté” (Guillaume), en d’autres termes, que l’acte d'énonciation, producteur de Discours, présuppose l’ensemble des représentations permanentes que constitue la Langue. Que, d'autre part, la Langue elle-même se définit comme naissant “d’une conversion de l’expérience, dont l’esprit humain s’évade, en une représentation dans laquelle elle s’installe” (ibid.). Ces deux présupposés étroitement liés concernent donc l’existence d’une chaîne de causations : expérience —> représentation —> expression. En figure :

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Fig. 1

6Cette distinction à la fois binaire (hors langage vs. langage) et ternaire (expérience / représentation / expression) conduit à opposer un référent expérientiel, dont le lieu d'existence est, hors langage, l'univers d’expérience, à un référent mental, situé dans le langage. La confusion entre ces deux référents est fréquente. En voici une illustration empruntée au verbe, puisque la journée est consacrée à une forme verbale. Quand on parle d'un événement, par exemple live, parle-t-on de l'occurrence temporelle, ici d'un procès, dans l'univers pragmatique d'expérience (référent expérientiel : ), ou bien de sa représentation linguistique (référent mental : “live”)2 ? Dans An Introduction to English Transformational Syntax (1976), le linguiste anglais Rodney Huddleston glisse de l'un à l'autre. Il déclare en effet que la principale fonction sémantique du présent (present tense), dans :

1. Mary lives in Sydney

7serait de signaler que l'événement désigné par le verbe renvoie à un espace de temps qui “inclut” le présent de parole plus qu'il n'en est “co-extensif” (“inclusive of rather than co-extensive with”). La raison en serait que “[...] the time during which Mary lives in Sydney will clearly be much greater than the time taken to utter sentence [1]”. La question sera reprise dans la dernière partie de mon exposé à propos de l'opposition avec “Mary is living in Sydney”. Il suffira pour l'instant d'attirer l'attention sur le fait que Huddleston commet ici l'erreur, du reste fréquente, de mettre sur le même pied le présent d'énonciation, qui relève de l'univers d'expérience (c'est l'“ici-maintenant” de tout locuteur), et le présent d'énoncé (lives) qui, lui, relève de l'univers de représentation. Ne pas faire le départ entre les deux plans, c'est se condamner à trouver “paradoxal” que le présent français, par exemple “Pierre fume”, puisse avoir valeur générique (Pierre est fumeur) ou valeur spécifique (Pierre est en train de fumer). Plus “paradoxal” encore serait le fait qu'avec l'imparfait on puisse exprimer la réalité d'un événement (“l'instant d'après, je tombais” : je suis effectivement tombée) et son irréalité (“l'instant d'après, je tombais” : je ne suis pas tombée). Le même raisonnement peut être tenu à propos de la forme progressive : “What are you drinking?” : réponses : (a) = “[the liquid in my glass is] Scotch” vs. (b) = “[I wouldn't mind having] Scotch, please” (cf. Joly & O'Kelly, 1990, p. 14).

8On est conduit, en ce point, à faire un choix théorique capital :

  • 1°) ou bien décider qu'il n'existe pas, avant emploi, donc en Langue, une représentation de la forme d'imparfait, de présent, de la forme progressive, etc. En ce cas, on est forcé d'admettre qu'il n'y aurait que des emplois de formes,

  • 2°) postuler au contraire que l'emploi d'une forme présuppose l'existence en Langue de sa représentation. Cette représentation, qu'on nommera signifié de puissance, peut être définie comme un schéma prototypique formel (en anglais blue print), conditionnant — ce qui ne signifie pas “contraignant” — à l'endroit des valeurs d'emploi.

9Ces valeurs sont successivement :

10(a) le signifié d'effet résultant d'une certaine appréhension ou saisie discursive du schéma prototypique,

11(b) l'effet de sens, valeur ultime et spécifique de la forme en emploi, modelée par les contraintes contextuelles de toutes sortes : lexicales (sémantèse du verbe employé : e.g. “live” et “die” ne sont pas passibles du même traitement formel), situationnelles et pragmatiques3, textuelles enfin (nature du sujet, du complément d'objet, etc.). De la Langue au Discours, ce passage d'un signifié à l'autre sur un continuum peut être schématisé comme suit :

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Fig. 2

12Dans ces conditions, on comprendra qu'un signifié de puissance est susceptible de se prêter en Discours à un nombre n calculable, donc généralement prédictible, de saisies qui donneront lieu à autant de signifiés d'effet, lesquels, à leur tour, produiront un nombre n, cette fois généralement non calculable, d'effets de sens. La non-prédictibilité des effets de sens est due à l'infinie diversité des contextes spécifiques d'emploi. Cela n'empêche pas cependant que l'on puisse déterminer pour chaque emploi de forme quelques grands types d'effets de sens.

13Un exemple simple permettra de mieux appréhender le fonctionnement du continuum qu'illustre la figure 2. Soit le cas de l'article dit “indéfini” en français. L'analyse psychomécanique fait apparaître que l'article un, qui n'est pas un mot “vide”, a pour signifié de puissance l'intégralité d'un mouvement conduisant de l'Universel au Singulier (il en va de même pour l'article a(n) en anglais). En Discours, l'intégralité d'un signifié de puissance ne peut être actualisée : dans le cas de l'article un, on ne peut en effet exprimer à la fois l'Universel et le Singulier. Force est donc de choisir telle ou telle possibilité offerte par le signifié de puissance prototypique. Supposons qu'on choisisse la zone “Universel”. On obtiendra par exemple des énoncés comme :

2. Un enfant est toujours l'ouvrage de sa mère (Napoléon).
3. Un malheur n'arrive jamais seul.

14La valeur générique de ces énoncés n'est pas à démontrer. Reste à déterminer, en fonction des divers contextes, la valeur ultime — l'effet de sens — de chacun de ces énoncés. En [2], vu le contexte, qui n'est pas donné ici, c'est en fait, derrière la vérité générale, son cas personnel qu'a en vue Napoléon. L'Universel cache le Singulier. Quant à l'énoncé [3] — pour lequel aucun contexte n'est donné — ce pourra être par exemple la phrase qui ouvre le récit d'une anecdote où le locuteur (scripteur) va illustrer par un cas particulier la pertinence de cette vérité générale. On observera que, en [2] comme en [3], le Singulier est dans la perspective de l'Universel. Il y a là comme une sorte de dénominateur commun qui est lié à la saisie de la valeur prototypique de un en un lieu identique. Ce même mécanisme — saisie de la forme prototypique de Langue, puis modelage de l'effet de sens en fonction des contextes — est à l'œuvre dans l'utilisation discursive de la forme en be + ing. J'y reviendrai plus bas.

15On aura observé que le locuteur, avec son intentionnalité discursive — sa visée d'effet ou visée d'intention — est constamment présent. Il est en fait au centre de l'activité langagière, ce que montre la figure 3 ci-dessous. Comme on le voit, c'est le locuteur qui, partant d'une expérience à dire, et en fonction de son vouloir dire, mais conditionné par son savoir-dire qu'est la Langue, système de représentations, opère (plus ou moins habilement) les choix susceptibles de rendre au mieux sa visée. Le résultat est la production d'un fragment de Discours (dire / dit). Mais, le langage ayant entre autres pour fonction d'“agir sur autrui” (Guillaume), on n'oubliera pas la dimension de l'acte d'énonciation que je qualifie de “communicative”, au terme de laquelle le locuteur rencontre l'allocutaire. En dernier ressort, c'est bien celui-ci qui est visé. La visée d'intention du locuteur est donc fondamentalement dialogique, au sens de Bakhtine : elle inclut l'allocutaire qui, au terme de l'acte de langage, aura la tâche ultime de transformer pour lui-même en référents expérientiels les référents mentaux que véhicule l'énoncé. L'acte de langage ne se termine en effet que lorsqu'une expérience à dire est transformée en expérience dite. Figurativement :

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Fig. 3

16L’existence de tout événement dépend de son inscription dans le temps. Partant de l'évidence selon laquelle, si un événement (procès ou état) a lieu dans le temps, il lui faut aussi du temps pour se réaliser, on est amené à distinguer le temps porteur, substrat des événements, temps contenant que je nomme “temps universel”, et le temps porté, contenu dans tout événement, ou “temps événementiel”4. Ce temps contenu s'inscrit entre les bornes de Commencement (C) et de Fin (F). Soit en figure :

fig.4

Fig. 4

17La distinction qui vient d'être rappelée est en effet une évidence. Considérons deux des exemples de la note 3 : “he drove to Paris” vs. “he was driving to Paris”. Le temps universel porteur est identique dans les deux cas : les deux événements sont représentés comme ayant eu lieu dans le “passé”. Ce qui diffère, c'est la représentation du temps contenu, ou temps événementiel. En effet, les deux formes verbales en question ne donnent pas de l'événement la même représentation, ou image-temps ; c'est la raison pour laquelle, dans le co-texte de la note 3, la représentation qu'emporte la forme simple n'est pas acceptable.

18Cette distinction entre temps universel et temps événementiel permet de faire clairement le départ entre, d’un côté, les oppositions temporelles qui concernent le repérage du lieu d’inscription de l’événement, à partir du présent de parole et de la représentation qu'on s'en donne : lieu antérieur au présent (“passé”), contemporain du présent (“présent”) ou postérieur au présent (“futur”). Cette même distinction permet, d’un autre côté, de distinguer les oppositions aspectuelles, qui concernent la configuration du temps interne au procès/état5.

19On retrouve ici la dichotomie guillaumienne entre (a) le temps expliqué, ou repérage déictique de l’événement dans le temps universel (ce repérage se fait par rapport au “maintenant” de l'instant de parole et à sa représentation) ; ce qui est en cause ici, c'est le temps grammatical (tense), domaine du mode indicatif, et (b) le temps impliqué qui concerne la manière dont l’événement est actualisé par rapport à son déroulement ; il s'agit là de l’aspect grammatical. L'aspect est le domaine spécifique du mode dénommé “quasi-nominal” par Guillaume. C'est à ce mode que s'établissent les distinctions aspectuelles.

20Les trois formes temporelles qui constituent le contenu du mode quasi-nominal — infinitif, participe présent, participe passé — livrent, par rapport à un repère quelconque dans le temps d'univers, trois images-temps ou configurations de l'espace interne de l'événement. C'est donc bien d'aspect qu'il s'agit — fondamentalement. Par rapport à ce repère, qui est un seuil d'actualisation (S' sur la figure 5), trois configurations sont donc possibles, comme le montre la figure où, pour simplifier, je n'ai pas représenté le temps uiversel porteur :

21(a) premier cas : aucune partie de l'espace intérieur de l'événement n'est actualisée ; le seuil d'actualisation n'est pas franchi et l'on est dans le “pas encore” : c'est l'image-temps dont l'infinitif est porteur (en trait pointillé sur la figure),

22(b) deuxième cas : l'espace intérieur du temps d'événement a été partiellement actualisé, par franchissement du seuil d'actualisation (c'est donc du “déjà”), mais il reste partiellement non actualisé (“pas encore”) : image-temps propre au participe présent,

23(c) troisième cas : le temps d'événement a été entièrement dépensé et l'on obtient l'image d'un événement intégralement dans le plan du “déjà” (participe passé) :

fig.5

Fig. 5

24On sait que les trois formes en question sont non personnelles (en anglais non finite). Cela signifie que, contrairement aux formes conjuguées du verbe qui, elles, sont finite, elles ne sont pas référables à la personne ordinale (par rang de personne). C'est précisément pour cette raison que, participant à la fois du verbe et du nom, elles sont dites quasi-“nominales” : l'infinitif fonctionne comme le nom-substantif, plus ou moins selon les langues (plus en français qu'en anglais, mais plus encore en irlandais ou en portugais), le participe présent fonctionne à la fois comme nom (c'est le “nom verbal”, ou gerund en anglais) et comme adjectif (c'est l'adjectif verbal), enfin le participe passé fonctionne comme adjectif. Dans la forme en be + ing, on est en présence du participe présent-adjectif verbal.

25Mais on n'oubliera pas que ces trois formes quasi-nominales sont aussi des formes verbales. Elles ont certaines fonctions du verbe (par exemple, régir un complément d'objet), ce qui n'est ni le cas du nom, ni celui de l'adjectif. C'est pourquoi il ne me paraît guère soutenable d'assimiler, comme le font certains actuellement, le participe présent à un adjectif pur et simple et de voir dans la forme en -ing de be + ing un simple adjectif6.

26Si le temps d’expérience est perçu “comme une fluence” (Guillaume), c'est-à-dire comme la transition, par l'étroitesse du présent, du futur (pas encore) en passé (déjà), sa représentation ne peut se faire qu’en termes d’espace (voir espace et temps dans Boone et Joly, 1996). Cette représentation est à la fois linéaire et tridimensionnelle (voir chronogénèse dans op. cité). Elle comprend deux visualisations :

  • (i) une visualisation objective où “le temps apparaît prendre naissance dans le futur éloigné, s’écouler de là dans la direction du présent, puis passer, franchir le présent, et dès lors fuir irrévocablement dans le passé” (Leçons de linguistique, vol.10, p.14) ;

  • (ii) une visualisation subjective, en liaison étroite avec l’activité de la personne dans le temps, où le temps “s’ouvre devant nous pour que nous puissions y inscrire notre activité et notre durée persistante” (loc. cit). En d’autres termes, le temps représenté peut s’orienter, soit rétrospectivement, soit prospectivement. Le schéma ci-dessous montre ces deux représentations spatialisées du temps à partir de l'expérience du présent :

fig.6

Fig. 6

27Le cadre du présent travail ne permet pas de présenter en détail le traitement de la catégorie de l’aspect par Guillaume, surtout qu’il s’agit, sans doute, du point théorique le moins bien compris et le plus critiqué par les Guillaumiens eux-mêmes. Sa principale originalité concerne la distinction que fait Guillaume entre “aspect proprement dit”, qu’il limite au domaine des trois images-temps livrées par les formes du mode dit quasi-nominal marcher, marchant, marché et “aspect partiel” exprimé en français par l’opposition, au mode indicatif, entre l’isogénéité du passé simple (thème ) et l’anisogénéité de l’imparfait (thème ˘). Dans la cohérence de son système, l’aspect proprement dit ne peut concerner que les différenciations au sein du temps contenu ou temps impliqué. Dans la mesure où l’imparfait et le passé simple sont des formes du mode indicatif, les deux images-temps qu’ils véhiculent, doivent être traitées comme une opposition thématique à l’intérieur de ce mode7 :

4. Est de la nature de l’aspect toute différenciation qui a pour lieu le temps impliqué.
Est de la nature du temps toute différenciation qui a pour lieu le temps expliqué (LSL : 48)

28C’est cette prise de position théorique qui explique pourquoi en 1963, et de nouveau en 1975, la position adoptée par Walter Hirtle s’oppose diamétralement à celle des théoriciens qui s’intéressent à la question aux Etats Unis, comme Hockett (1958), en Angleterre, Comrie (1976) et Huddleston (1976, pour ne mentionner que trois auteurs. Pour ces linguistes, en effet, l’opposition entre la forme simple, définie en termes de perfectivité et la forme progressive, définie en termes d’imperfectivité, relèverait de l’aspect, alors que l’opposition entre la forme simple (dit “non-parfait”) et la forme composée (dite“parfait”) relèverait plutôt du temps :

5. At this stage I follow the most usual terminology, treating the contrast of has seen and sees as one of aspect — but with some misgivings, for it is very much concerned with the temporal location of the action/state and thus might be more appropriately be regarcded as an auxiliary tense system. For example in John has been ill versus John is ill, the illness is in past time and present time respectively.
(R. Huddleston, An Introduction to English Transformational Syntax, Longman, 1976, c’est moi qui souligne)

6. Aspect, as we have been concerned with it hitherto, has been concerned with different ways of representing the internal temporal constitution of a situation [il s’agit de l’opposition perfectif/imperfectif ]. The perfect is rather different from these aspects, since it tells us nothing directly about the situation in itself, but rather relates some state to a preceding situation. As a preliminary illustration of this […] we may contrast the English sentences I have lost (Perfect] my penknife and I lost (non-Perfect) my penknife. One possible difference between these two is that with the Perfect, there is an implication that the penknife is still lost, whereas with the non-Perfect there is no such implication. More generally, the perfect indicates the continuing present relevance of a past situation. This difference between the perfect and the other aspects has led many linguists to doubt whether the perfect should be considered as an aspect at all. However, given the traditional terminology in which the perfect is listed as an aspect, it seems most convenient to deal with the perfect in a book on aspect, while bearing in mind continually that it is an aspect in a rather different sense from the other aspects treated
(B. Comrie, Aspect, 1976, p. 52, c’est moi qui souligne)

29Mises à part les questions de doctrine terminologique8, qui entrent dans un autre débat, il y a moyen de concilier ces deux points de vue. Les deux écoles (Hirtle, d’un côté, et Huddleston, Comrie de l’autre) sont d’accord pour considérer que l’opposition entre la forme simple et la forme progressive concerne le déroulement intérieur de l’événement, et d’en discuter en termes de perfectivité et imperfectivité9 ; ils sont également d’accord pour considérer que l’opposition entre la forme simple (présent et prétérit) et les formes du parfait (présent et “plus-que- parfait” ou “prétérit parfait”) ne concerne pas le déroulement intérieur de l’événement, mais une prise de position par rapport à celui-ci. Le désaccord ne concerne donc que la place de ces deux oppositions dans le système aspecto-temporel de l’anglais.

30Ce problème peut être résolu si l’on prend comme point de départ l’hypothèse guillaumienne de la binarité fondamentale de l’architecture temporelle anglaise. L'anglais, on le sait, ne dispose que de deux temps (tenses), appelés traditionnellement le prétérit et le présent. Le dispositif aspectuel qui sous-tend ce système temporel serait également binaire, construit sur deux oppositions.

31La première de ces oppositions concerne le repérage du sujet par rapport à l'événement :

  • (i) le présent et le prétérit retiennent le sujet à l’intérieur de l’événement, c’est l’aspect que Guillaume identifie par le terme immanence ;

  • (ii) le présent parfait et le “plus-que-parfait ou“prétérit parfait” situent le sujet dans l’après de l’événement. C’est une autre façon de formuler le constat de Comrie, qui dit que “The perfect […] tells us nothing directly about the situation in itself, but rather relates some state to a preceding situation”. Nous retrouvons là la définition de l’aspect transcendant chez Guillaume.

32 La seconde opposition concerne, non le sujet, mais l'événement lui-même, qu'on peut :

  • (i) soit parcourir mentalement depuis son début jusqu’à sa fin : c'est l’image-temps exprimée par le passé simple en français et la forme simple en anglais, qu’on peut, sans trahir Guillaume, appeler aspect perfectif,

  • (ii) soit saisir l’événement à un moment intermédiaire quelconque : c'est l’image-temps exprimée par l’imparfait en français et par la forme composée appelée traditionnellement progressive en anglais, qu’on identifie par le terme aspect imperfectif.

33Le schéma ci-dessous montre cette cascade de relations binaires :

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Fig. 7

34Dans le cadre du présent travail, le champ d’investigation doit se limiter à l’opposition entre la forme simple, définie en termes de perfectivité aspectuelle et la forme progressive, définie en termes d’imperfectivité. Comme point de départ, prenons la définition de l'aspect perfectif que propose Comrie (1976) à partir d'une phrase de manuel scolaire, John was reading when I entered :

7. […] the first verb presents the background to some event, while that event itself is introduced by the second verb. The second verb presents the totality of the situation referred to (here my entry) without reference to its internal temporal constituency : the whole of the situation is presented as a single unanalysable whole, with beginning, middle, and end rolled into one ; no attempt is made to divide this situation up into the various individual phases that make up the action of entry. Verbal forms with this meaning will be said to have perfective meaning, and where the language in question has special forms to indicate this, we shall say that it has perfective aspect.
(Aspect, p. 3, c’est moi qui souligne)

35Comparons cette définition de l’aspect perfectif avec ce que Guillaume dit de l’opposition entre l’imparfait et le passé simple :

8. Il n'existe pas en français un infinitif correspondant à j'écrivais et un autre infinitif correspondant à j'écrivis. Or cette distinction est celle de l'accompli et de l'inaccompli, du devenir acquis et du devenir à acquérir. La construction j'écrivais fait différence des deux devenirs. Elle met d'un côté l'accompli, déjà occupé par le verbe, et de l'aute côté l'inaccompli, non encore occupé par le verbe. […] A l'inverse, la construction j'écrivis ne fait pas différence des deux devenirs : ils s'engendrent en elle, en une seule venue, en parfaite isogénéité. Le sujet parlant dans j'écrivis, n'a pas le sentiment d'un procès portant coupure interne. Les deux devenirs, accomplissement et inaccomplissement, sont dans la continuité qualitative l'un de l'autre : ils ne font qu'un. C'est le trait essentiel du prétérit français et généralement des constructions aoristiques, de quelque manière qu'on les obtienne.
(Leçons de linguistique, vol. 12, Leçon du 2 décembre 1938, p. 22 ; c’est moi qui souligne)

36Dire, comme le fait Comrie, que “la situation est présentée comme une totalité non analysable, avec début, milieu et fin amalgamés en un tout” (“the whole of the situation is presented as a single unanalysable whole, with beginning, middle and end rolled up into one”) est une manière plus imagée de parler, comme le fait Guillaume, d'“une seule venue, en parfaite isogénéité”. Il est clair que cette description de l'imparfait comme livrant une “image-temps en termes de devenir acquis (accompli) et de devenir à acquérir (inaccompli)” correspond à la définition que propose Comrie de l’aspect imperfectif :

9. Another way of explaining the difference between the perfective and imperfective meaning is to say that the perfective looks at the situation from outside, without necessarily distinguishing any of the internal structure of the situation, whereas the imperfective looks at the situation from inside, and as such is crucially concerned with the internal structure of the situation.
(op. cit., p. 4 ; c’est moi qui souligne)

37Hormis la question d’étiquetage, ce qu’il faut retenir ici, c’est (i) la possibilité de différentes visualisations du déroulement de l’événement, indépendamment de son repérage dans le temps, et (ii) l’expression formelle de ces deux possibilités en anglais au moyen de l’opposition entre une forme simple, offrant une vision de l’événement parcouru mentalement dans toute sa durée, et une forme périphrastique (auxiliaire être et participe présent), qui présente une visualisation de l’événement comme interrompu dans son cours, partiellement accompli et partiellement inaccompli.

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Fig. 8

38Dans le cadre de la théorie guillaumienne, ces schémas prototypiques doivent être considérés comme faisant partie de l’ensemble des signifiés de puissance de la Langue, schémas de mises en forme puissancielles dont le sujet parlant dispose pour construire son énoncé.

39L'opposition entre la forme simple (présent simple / prétérit) et la forme progressive (be + ing) se définit donc en termes d'aspect : la forme simple est aspectuellement perfective, c'est-à-dire qu’elle emporte une vision globalisante de l'événement, parcouru mentalement de son début à sa fin, la forme progressive, au contraire, saisit un instant à l'intérieur de l'événement, après son début et avant sa fin.

10.a. I usually read before going to sleep
10.b. Yesterday I read from ten thirty to midnight
11.a. I am reading a fascinating book at the moment
11.b. I was reading when you phoned yesterday.

40Ce contraste aspectuel est plus facile à cerner au prétérit qu'au présent. Le choix du prétérit read en [10]b (Yesterday I read from 10:30 to midnight), indique que le procès a eu lieu avant le moment d'énonciation, l'adverbe de temps yesterday le repère par rapport à cet acte de parole et le complément circonstanciel de temps précise, en fixant les bornes, sa durée. Dans l'exemple [10]a, au présent simple (I usually read before going to sleep), c'est l'habitude de la lecture qui est ramenée au présent de parole — le locuteur n'a pas forcément un livre à la main au moment où il prononce ces paroles. Dans l'exemple [11]b (I was reading when you phoned yesterday), en revanche, c'est l'instant qui coïncide avec le téléphonage qui est actualisé. L’explication que donne Rodney Huddleston de la fonction sémantique de la forme progressive est parfaitement compatible avec le point de vue guillaumien :

12. “The main semantic function of the progressive is to indicate that the action/state is being considered not in its totality, but at some point or period of time intermediate between its beginning and its end. They were having lunch when John arrived says that the lunch activity was ‘in progress’ at the time of John's arrival : the sentence is not concerned with the whole of the lunch activity, but just with that temporal segment of it that is contemporaneous with John's arrival. Similarly with a present tense progressive like Mary is waiting for you in the garden : we focus on the segment of the waiting that coincides with the time of speaking, rather than the complete period of Mary's waiting.”
(Huddleston, p. 61-66, Longman, 1976)

41Dans l'exemple I am reading a fascinating book at the moment, l'instant saisi est projeté sur le segment temporel qui coïncide avec at the moment. Il est évident que la lecture d'un livre implique une durée qui, dans la réalité phénoménale, peut varier entre quatre heures d'affilée et deux mois ou bien plus, la durée intérieure étant ainsi interrompue — une heure tous les soirs, le week-end, etc. Il est également évident qu'un locuteur peut prononcer cette phrase sans avoir le livre à la main : être en train de lire un livre n'emporte pas les mêmes implications temporelles qu'être en train de manger une glace. On ne peut donc analyser la valeur temporelle d'une forme verbale sans tenir compte du type d'événement auquel il renvoie dans le monde pragmatique.

42Pour ce qui est de la forme simple, reprenons la définition proposée par Rodney Huddleston (voir ci-dessus). Selon ce point de vue, rappelons que la fonction sémantique principale du présent (present tense) est d'indiquer que l'événement désigné par le verbe renvoie à un espace de temps qui inclut le présent de parole (‘inclusive of’ rather than ‘co-extensive with’). Dans Mary lives in Sydney, Huddleston dit que le présent (present time) est inclusif de l'instant d'énonciation plus qu'il n'en est co-extensif. Je rappelle la raison qu’il donne : “ la durée temporelle pendant laquelle Marie vit à Sydney (Mary lives in Sydney) dépasse sans conteste la durée nécessaire pour produire l’énoncé ”.

43On a vu que, bien que cette définition soit en apparence satisfaisante, elle est porteuse d’une confusion entre le temps d’expérience et le temps de la représentation linguistique. Il est évident que, dans l'univers d'expérience, l'étendue temporelle de l'événement donne l'impression d'englober largement le présent d'énonciation. Mais l’on peut dire la même chose des exemples suivants :

13.a. Peter works in New York.
14.a. Michael listens to the radio.
15.a. Jane understands French perfectly.
16.a. Mary hopes to meet a nice man some day.
17.a. This bottle only contains a litre of whiskey.

44Dans tous ces exemples, en effet, la durée de l’événement est contenante par rapport au moment de parole ou, pour reprendre la formulation de Huddleston, le temps d’énonciation est englobé par le temps d’événement (“inclusive rather than co-extensive with…”). Mais cette définition de la valeur du présent n’explique en rien la variété de valeurs et de contraintes, à chaque fois différentes, lorsque ces mêmes verbes sont conjugués à la forme progressive :

13.b. Peter is working in New York,.
14.b. Michael is listening to the radio.
15.b. *Jane is understanding French perfectly.
(mais “Jane is understanding French better these days”)
16.b. Mary is hoping to meet a nice man some day.
17.b. *The bottle only is containg a litre of whiskey.

45Dans le cas de [13]a et [13]b, la différence entre la forme simple et la forme progressive s’explique en termes de permanence (work) et non-permanence (is working), alors que dans le cas de [16]a (hope)et [16]b (is hoping) la différence concerne le point de vue du locuteur. Le choix de la forme simple en [14]a (listens) renvoie à une habitude, alors que le choix de la forme progressive (is listening) renvoie à un événement qui est en cours au moment de parole, c’est-à-dire, il s’agit, dans ce cas, d’une opposition entre le particulier et le général, ou si l’on préfère entre l’actuel et le virtuel. Quant aux exemples [15]a (understands) et [17]a (contains), il y a rien dans la définition de Huddleston qui prévoit leur incompatibilité avec la forme progressive. Sans entrer dans le détail, l’impossibilité de conjuguer ces deux verbes à la forme progressive s’explique par rapport au type d’événement auquel ils renvoient dans la réalité pragmatique : understand, ([15]a) est compris comme le résultat d’une opération, et contain est un verbe statif10 qui ne peut jamais être envisagé en termes d’accomplissement et non-accomplissement.

46Pour reprendre l’exemple de Huddleston, que se passe-t-il si, au lieu de dire [1] Mary lives in Sydney je dis Mary dies in Sydney, ou Mary dies of cancer ? A priori, ces deux énoncés ne sont pas dicibles. En français, il est vrai, en ajoutant une précision temporelle, comme par exemple une date, on obtient un présent historique : Marie meurt d'un cancer à Sydney en 1856. En anglais, il faudrait un contexte tout à fait spécifique, comme par exemple l’annonce de la mort d’un personnage public dans le titre d’un journal :

18. The Crown Prince of Timbuktu dies in Sydney.

47Normalement, le présent anglais n'offre pas cette possibilité. Si l'on veut parler de la mort d’un proche au présent en anglais, il faut, soit représenter l'événement imperfectivement :

19. Mary is dying of cancer.

48et alors, on ne parle plus de la mort de Mary, mais d'un état qui va aboutir à sa mort, soit se mettre dans l'après immédiat de l'événement (aspect dit “parfait” ou “transcendant”) :

20. Mary has (just) died (Marie vient de mourir).

49On se situe alors par rapport à un changement d'état. Ajoutons qu'avec le présent parfait, qui repère l'événement par rapport à l'ancrage spatio-temporel du sujet parlant, il est impossible d'ajouter un complément circonstanciel ; les complément de lieu et de cause exigent le prétérit :

21. Mary died of cancer (Marie est morte d'un cancer).
22. Mary died in Sydney (Marie est morte à Sydney).

50D'un point de vue phénoménal, mourir (to die) veut donc dire deux choses :

  •  (i) cesser de vivre, d'exister, c'est-à-dire transiter d'un état à un autre ; employé dans ce sens mourir (to die) ne prévoit pas de durée intérieure,

  •  (ii) le processus qui conduit à ce changement d'état ; employé dans ce sens, le verbe prévoit une durée intérieure sous forme de continuité ininterrompue.

51Tout en commandant l'éventail de choix possibles, ces configurations temporelles existent indépendamment de / et sont antérieures à la forme grammaticale choisie ; elles relèvent de la dialectique entre la réalité phénoménale de l'événement et le signifiant linguistique (au sens guillaumien : signifiant = sign/signifié). Autrement dit, il s'agit d'une potentialité aspectuelle propre au léxème, inscrite en Langue. Cette potentialité sera réalisée en Discours en fonction de la visée d’intention, ou visée d'effet du sujet parlant et du contexte situationnel et du contexte linguistique.

52Mais ce n’est pas tout. Si l'énoncé Mary dies in Sydney n'est pas dicible en anglais, la raison en est d’abord que la double dialectique entre la nature phénoménale de l'événement, sa représentation en langue et la configuration du présent anglais l'interdisent. Mais ce n'est pas là l'unique raison. Il y a toute une série de verbes qui désignent des événements dits “ponctuels” qui sont dicibles au présent simple. Les verbes kick et score, sont régulièrement actualisés au présent simple par des commentateurs sportifs. Il s'agit là, non pas d'inclusion par rapport à l'instant de parole, malgré la définition de Huddleston, mais de co-extensité. Avant l'invention de la radio et du commentaire sportif en direct, ce genre d'emploi était réservé au récit oral. L'impossibilité de dire Mary dies in Sydney s'explique alors également et surtout par le fait que ce n'est pas le type d'événement qui peut, dans notre société, à l'heure actuelle, faire l'objet d'un commentaire en direct : “cela ne se fait pas”. Autrement dit, pour des considérations d'ordre pragmatique.

53Pour analyser une forme, il faut donc prendre en compte le faisceau de problèmes posés par la quadruple relation entre :

  •  (1) l'expérience “à dire” dans l'univers pragmatique,

  •  (2) le système de représentation de la Langue,

  •  (3) la “visée d'intention” du sujet parlant, sans oublier

  •  (4) l’univers partagé des participants dans l’acte de communication, c’est-à-dire la dimension socio-culturelle.

54Pour finir ce bref tour d’horizon, je me propose de prendre, comme dernier exemple d’illustration de ce faisceau de paramètres, un verbe qui désigne un événement dont la réalisation prend tellement peu de temps dans la réalité phénoménale qu’aucune durée intérieure n’est prévue. Autrement dit, un lexème qui ne renvoie pas à un événement qui englobe l’instant de parole.

23. Lenny (crossing to the sideboard) Eh, listen, I wonder if you can advise me. (He picks up the clock and moves to L of Ruth) I've been having a bit of a rough time with this clock. The tick's been keeping me up. The trouble is I'm not entirely convinced it was the clock. I mean there are a lot of things which tick in the night, don't you find ? All sorts of objects, which, in the day, you wouldn't call anything else but commonplace. They give you no trouble. But in the night any given one of a number of them is liable to start letting out a bit of a tick.
(H. Pinter, The Homecoming)

55Qu'en est-il du type d'événement exprimé par un verbe comme tick dans l’extrait ci-dessus ? Il est clair que, dans ce cas, on a affaire à une formation onomatopéique renvoyant à un événement, qui, dans la réalité pragmatique, prend moins de temps (pour reprendre la définition de Huddleston), qu'il n'en faut pour produire l'énoncé11. S'agit-il alors d'un cas de “co-extensité” ?

56En effet, on a vu qu'il existe en anglais une série limitée de verbes qui, dans la réalité expérientielle, désignent des procès dits ponctuels12 (kick, hit, punch, crash, break, etc.). Dans la mesure où ces verbes renvoient à des événements logeables dans le cadre de l'instant, ils se comportent, du point de vue de la forme, comme des verbes statifs (ou des états), tout en désignant des procès dynamiques. La particularité de ces événements est illustrée par le fait que le français tend à les exprimer par des périphrases : faire tic-tac, donner un coup de pied / un coup de poing, etc.

57On constate qu'ici le français règle le problème de la représentation linguistique d'un événement “ponctuel” en recourant à une forme nominale (tic-tac, coup de pied, coup de poing, etc.) régie par un verbe de grande généralité (faire, donner, rendre, etc.). Ailleurs, il utilise d'autres procédés, en fonction de l'aspect lexical de l'événement (par ex. la forme réfléchie dans 's'écraser' = crash, etc.)

58L'image-temps qu'emporte le verbe (to) tick pose un problème un peu particulier, puisque, dans l’univers d’expérience, il semble impliquer au minimum une double occurrence, ce que rend bien le français : (faire) tic-tac. Nous associons normalement ce son au bruit mécanique de l'horloge — le verbe tick est défini par The Collins Dictionary and Thesaurus comme “a recurrent metallic tapping or clicking sound, such as that made by the clock”. Cette notion de récurrence fait qu'à la différence des autres verbes dits ponctuels, l'image-temps qu'il projette prévoit une durée intérieure13. Ainsi, si l'on compare les deux énoncés :

24. (i) The glass broke.
(ii) The clock ticked.

59on s'aperçoit qu'en (i) il n'y aucune prévision de durée, si brève soit-elle, mais plutôt d'un seuil qui marque la transformation d'un avant en un après. Ceci explique pourquoi on ne peut pas exprimer cet événement à la forme progressive (*The glass was breaking) — un événement sans prévision de durée intérieure ne peut pas être interrompu dans son cours14, alors que la différence entre the clock ticks et the clock is ticking concerne, non l'événement dans la réalité pragmatique15, mais le sens d'intention du sujet parlant. Ainsi, c’est la réalité phénoménale de l'événement qui conditionne la configuration de l'image-temps. Cette configuration temporelle propre au lexème appartient à son aspect lexical16.

60Pour ce qui est de l'aspect grammatical, rappelons qu'en anglais, la forme simple (présent et prétérit) invite à parcourir mentalement l'événement dans toute sa durée (“with the beginning, the middle and the end rolled into a ball”, Comrie (1976)), alors que la forme progressive saisit l'événement quelque part après le début et avant la fin. Dans le cas de l'exemple proposé par Huddleston (to) live, la valeur obtenue par le présent simple est liée à la nature de l'événement live>, qui implique obligatoirement une certaine durée, représentée comme une continuité ininterrompue. Mais avec la plupart des verbes qui expriment des procès, le présent simple tend à virtualiser. Si la différence entre Mary lives in Sydney et Mary is living in Sydney tourne autour de l'opposition entre le permanent et le provisoire, la différence entre Michael listens to the radio et Michael is listening to the radio concerne la différence entre le virtuel et l'actuel. L'emploi du présent progressif indique que le sujet de l'énoncé est situé dans l'immanence d’un événement partiellement accompli et partiellement inaccompli — il y a du déjà et du pas encore ; ce qui est actualisé, c'est l'instant du déroulement du procès contemporain de l'instant d'énonciation.

61Avec la forme simple, on l'a vu, cette possiblité n'est offerte que lorsque l'événement peut se loger dans le cadre de l'instant (verbes statifs et procès “ponctuels”). C'est pour cela que le présent simple est invariablement présenté aux apprentis de l'anglais en même temps que les adverbes de fréquence et les subordonnées temporelles et conditionnelles : I listen to the radio every morning before I go to work, I watch television, if I am not too busy etc. Ce qui est actualisé, ce n'est pas l'événement désigné par le verbe, mais un comportement ou une habitude — en soi une abstraction — par rapport à cet événement. C'est cette habitude ou ce comportement qui est représenté comme “co-extensif” du moment d'énonciation. L'événement lui-même est virtualisé. Poussé à sa limite extrême, il parvient au virtuel représentatif de la généricité. C'est cette valeur qui est exprimée par l'exemple à analyser ([a lot of things] tick in the night).

62Revenons à l'occurrence du verbe tick dans l’extrait de Pinter. Nous avons déjà vu que le fait de faire tic-tac constitue une des propriétés de l'horloge17. Ainsi la phrase clocks tick a le même statut générique qu'un énoncé comme Oil floats on water. Dans le premier cas, par le pluriel, on attribue une propriété à un ensemble d'objets faisant partie de la même classe ; dans le deuxième cas, par le “non-pluriel”, on énumère une des propriétés d'une matière (oil)18. Ceci explique pourquoi l'énoncé ci-dessous n’est pas dicible :

25. * Oil is floating on water

63Il semblerait ainsi que le type et la détermination de la notion nominale désignée par le sujet joue un rôle non négligeable dans l’établissement de la valeur aspecto-temporelle du verbe : s’il est possible de conjuguer la phrase Mary lives in Sydney à la forme progressive (Mary is living in Sydney), c’est aussi parce que live in Sydney> n’est pas une propriété inhérente à Mary.

64L’examen de ces exemples permet de dégager un certain nombre de valeurs repésentatives du présent simple et d’en conclure, à la différence de Huddleston, que l’actualisation d’un événement au seuil d’actualité, c’est-à-dire dans le présent de parole, est toujours affaire de co-extensité. Le tout est de savoir ce que, dans l’événement, on va rendre co-extensif de l’instant de parole.

65On a vu qu’avec clocks tick in the night, il s’agit d’une propriété inhérente aux horloges, avec Michæl listens to the radio, il s’agit d’une habitude, avec Mary lives in Sydney d’une raison sociale. Par rapport aux événements actualisés à la forme progressive, dont le déroulement est envisagé par rapport à l’instant de parole, il s’agit, avec la forme simple, à chaque fois, d’une opération complexe : d’une part un des aspects de l’événement est actualisé par rapport à l’instant de parole, d’autre part, cette actualisation est projetée sur l’événement parcouru mentalement dans toute sa durée. La relation entre l’événement et l’instant de parole dépendra de la nature de l’événement désigné par le verbe . Si l'archi-événement a une certaine durée dans la réalité phénoménale, (il peut être duratif (comme live) ou itératif (comme listen to the radio), l’instant sera représenté comme contenu (ou inclusif) par rapport à son actualisation par l’acte de parole ; si l’on a affaire à un événement ponctuel, logeable dans le cadre de l’instant (comme kick, crash, break, etc.) où il faut presque plus de temps pour le dire que pour le faire, il y aura non seulement co-extension mais double co-extension, c’est-à-dire coïncidence entre la durée réelle de l’événement et l’aspect de cet événement qui est actualisé par l’acte de parole. Il est clair que ce type de verbe a des traits en commun avec les verbes dits “ performatifs ”.

66Je peux dans cet exposé avoir donné l’impression de m’être écartée des préoccupations traditionnellement associées à l’analyse guillaumienne, c’est-à-dire la constitution des prototypes de langue, et d’avoir fixé mon attention en aval sur l’univers d’expérience. Mais le nœud du problème concerne précisément l’articulation de l’univers de représentation qui est la Langue à l’univers d’expérience, lieu d’existence des phénomènes à dire. Il ne faut jamais perdre de vue, comme le rappelle, non seulement Guillaume, mais aussi J.L. Austin “ Le langage est là pour parler du monde ”.

Notes de bas de page numériques

1 Dans son exposé oral, et de manière tout à fait indépendante, Claude Delmas a fait la même remarque. On rapprochera le titre de la correspondance Béra-Joly de celui de l'article de Katz paru en 1964 dans Language (“Mentalism in Linguistics”).
2 On remarquera que j'utilise les chevrons (< >) pour désigner le référent expérientiel et les doubles guillemets à l'anglaise, droits ou courbes (" ") pour renvoyer au référent mental.
3 C'est la raison pour laquelle on ne peut dire “When he ran out of petrol, he *drove to Paris”, au lieu de was driving. Pour une raison du même type, “She *is speaking four languages” n'est pas acceptable.
4 Les appellations habituelles — celles qui apparaissent dans la figure 4 — sont temps d'univers et temps d'événement.
5 On verra plus loin que l'intériorité, ou immanence, du procès peut être vue sans quitter l'intérieur du procès (I see) ou en prenant position dans son extériorité (I have seen).
6. Cette question a fait l'objet d'une discussion lors de la journée d'étude. Je n'entrerai pas ici dans le détail, car ce n'est pas l'objet de ma communication. Mais il ne me paraît pas acceptable de mettre sur un pied d'égalité listening et attentive dans, respectivement, “but she wasn't listening” et “but she wasn't attentive” (cf. ici même M-L. Groussier). Malgré des structures de surface apparemment identiques, le participe présent listening, adjectif verbal (c'est-à-dire adjectif et verbe), et l'adjectif (adjectif) attentive, n'ont pas du tout le même comportement syntaxique, ce qui est un fait révélateur : “she wasn't very attentive” vs. “she wasn't *very listening”. Dans la discussion, ont été mis en avant des énoncés comme “he is alive and living in London” ; mais on n'aura sans doute aucune objection contre l'astérique dans “he is very much alive and *very much living in London”. La conséquence d'une telle approche est qu'on est amené à analyser be, dans les deux cas, comme “copule” et, du même coup, à dissocier, dans be + ing, be de ing, alors qu'en fait ils forment un tout, verbe de discours, comme have + en. De plus, une telle analyse met entièrement entre parenthèse la sémantèse de l'adjectif et celle du participe présent : l'adjectif décrit une propriété, une caractéristique, une qualité, etc. alors que le participe présent, forme verbale, apporte, en plus de la matière notionnelle (“live”, “listen”, etc.) une représentation formelle du temps d'événement. La question devra être reprise ailleurs.
7 Pour un examen plus détaillé de cette question, voir O’Kelly (1997), Cahiers de praxématique, 29, p. 33-58)
8 Tous les dictionnaires de la linguistique (Ducrot/Todorov 1972, Dubois et al. 1973, Mounin 1974, Ducrot/Schraeffer 1992, etc.) s'accordent du reste, d'une manière ou d'une autre, pour voir dans l'aspect une catégorie grammaticale qui concerne l'intériorité du procès et le regard que le locuteur porte sur son déroulement.
9 Voici ce que dit W. Hirtle (1963, inédit, p. 141) : “The opposition between the progressive is thus an opposition between whole and part insofar as the notional content of the verb is concerned. The perceptive reader may have suspected that in more properly grammatical terminology this amounts to an opposition between perfective and imperfective in English.” Si W. Hirtle juge utile d’ajouter cette précision, c’est parce que G. Guillaume préfère les termes “déterminé/indéterminé ” traditionnellement employé par les slavisants.
10 Voici ce que dit J. Lyons de l’opposition statif / dynamique : “Among the so-called ‘non-progressive’ verbs are think, know, understand, hate, love, see, taste, feel, possess, own etc. The most striking characteristic that they have in common is the fact they are ‘stative’ — they refer to a state of affairs, rather than to an action, event or process…”. Lyons (1968), p. 315, § 7.5.7.
11 tick (1440) (i) a quick dry light sound, distinct but not loud ; esp. the sound produced by the alternate check and release of the train in the escapement of a watch or clock, (ii) a beat of the heart or of the pulse or (iii) the time between two ticks of the clock, a moment a second or an instant.
(1546) to make the light quick sound described under tick sb. (the clock was invented in 1500). OED
12 Ce terme, défini, dans le G.R. comme ce “qui peut être assimilé à un point”, renvoie à l'événement dans la réalité expérientielle et à l'impression de complétude. C'est donc à tort qu'on parle d'aspect ponctuel, l'aspect relevant de la représentation.
13 A la différence du verbe (to) live, le verbe (to) tick est aspectuellement déterminé ; on peut définir sa durée comme une continuité interrompue.
14 En revanche, “the glasses were breaking (were being broken) at a great rate” est possible.
15 Cette tentative d'établir le lien entre la réalité phénoménale et la représentation linguistique escamote beaucoup de faits importants, par exemple, le fait que tick est une propriété inhérente de clock, alors que break n'est pas une propriété inhérente de glass. Il ne faudrait pas non plus oublier le problème de l'agentivité : une horloge fait tic-tac, un verre se brise. Là où l'anglais ne fait pas de distinction morphologique — il y a “synapse” : broke, ticked = forme de prétérit — le français a recours à deux formes sémiologiquement distinctes.
1616. Pour la distinction entre aspect lexical et aspect grammatical, voir Joly & O’Kelly, (1990), chap. 6.
17 On dirait, en sémantique, que “faire tic-tac” est un sème du substantif “horloge”.
18. Cet emploi à valeur générique est assez représentatif de l’univers de Pinter et offre l’occasion d’une remarque d’ordre stylistique. En effet, s'il est nomal d'avoir besoin d'évoquer les traits inhérents des objets dans une leçon de choses ou dans un cours de sciences naturelles, dans le contexte où se trouve les deux personnages dans Homecoming, Ruth et Lenny, il s'agit d'un exemple de transgression des conventions de la situation communicative. En l'occurrence, Lenny attribue ce trait non seulement à son horloge, mais à une série ouverte d'objets indéterminés (a lot of things). En faisant cela, il pose pour ces objets deux états d'existence : une existence diurne, ordinaire (“in the day, you wouldn't call them anything else but commonplace” et une existence nocturne, extraordinaire, où leurs traits sémiques se modifient (“But in the night any given one of them is liable to start letting out a bit of a tick.”. Dans cet univers nocturne des sons amplifiés, l'inanimé s'anime, les objets de la réalité quotidienne prennent une dimension surréelle ; on est ainsi entraîné malgré soi dans un monde de cauchemars enfantins, celui des “goolies and ghosties and long legged beasties and things that go bump in the night”.

Notes de bas de page astérisques

* A la suite des discussions qui ont animé la journée d'étude du 21 janvier 2000 à l'Institut d'anglais Charles V, j'ai confié à A. Joly le soin d'étoffer et de remanier la première partie du présent article (“Présupposés théoriques”). La brièveté des délais imposés pour la remise du texte définitif en vue d'une publication rapide m'a conduite à faire appel à son aide. Je l'en remercie bien vivement.

Bibliographie

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Pour citer cet article

Dairine O’Kelly, « La forme “progressive” : un point de vue guillaumien  », paru dans Cycnos, Volume 17 n° Spécial, mis en ligne le 24 septembre 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1706.


Auteurs

Dairine O’Kelly

Université de Toulon et du Var