Cycnos | Volume 17 n° Spécial Journées Charles V sur les propositions relatives et l'aspect "be+ing" - 

Sylvie Hancil  : 

Beon + -ende en vieil-anglais

Plan

Texte intégral

1En vieil-anglais, la construction beon + -ende fait l’objet de nombreuses interprétations sémantiques :

2a) Activité en cours :

Chroniques Anglo-Saxonnes
871A onfeohtende wæron oþ niht (Bately 1986: 48) ‘they were fighting till night.’

Chroniques Anglo-Saxonnes
994D unasecgendlice yfel wyrcende wæron (Cubbin 1996: 49) ‘they continued to do unspeakable damage.’

3b) permanence ou durée illimitée :

Homélies de Blickling
81/22 Hæl us on eorþan we þe synt on lichomum lifgende ‘Save us on earth; we who are living in the body’

Homélies de Blickling
93/32 7 þa breost þa þe næfre meolcgende næron ‘and [blessed are ] the breasts which have never given suck’

4c) caractéristique ou description :

Chroniques Anglo-Saxonnes
1031 A swa þæt loc whenne þæt flot byþ ealra hehst 7 ealra fullost 'beo' an scip flotigende swa neh þan lande swa hit nyxt mæge 7 þar beo an mann stande on þan scipe (Bately 1986: 81)
‘so that whenever the tide is at its highest and at the full, and a ship is afloat in closest proximity to the shore and a man stands on that ship [...]’

Orose, Livre II, Chapitre 4 :
7 siþþan mid his firde þær oferfor. 7 æfter þæm Eufrate þa ea, seo is mæst eallra ferscra wætera, 7 is irnende þurh middewearde Babylonia burg, he hie eac mid gedelfe on monige ea upp forlet 7 siþþan mid eallum his folce on ære ea gong on þa burg færende wæs 7 hie gerahte [...], on þæm is iernende se ungefoglecesta stream (Bately 1980:43)
‘After which [Cyrus] passed [the Candes] with his army, as well as the Euphrates, which is the greatest of all fresh rivers, and which runs through the middle of the town of Babylon. This stream Cyrus also divided by ditches into many channels, and passing afterwards with his whole army to the city, made himself master of it [...]. Round [the walls] was a very large dyke, supplied by that stupendous stream (the Candes).’ (Traduction de Barrington (1773:60-1))

5d) répétition :

Chroniques Anglo-Saxonnes
1106E and sune æfen wæs gesewen swilce se beam ongeanweardes wi þes steorran ward fyrcliende wære (Earle 1857: 240)
‘and one evening it seemed as if the beam was flashing in the opposite direction towards the star.’

Chroniques Anglo-Saxonnes
1100E he æfre þas leode mid here 7 mid ungylde tyrwigende wæs (Earle 1857: 236)
‘he was ever harassing the people with a host and with a heavy geld.’

6Mais si on examine attentivement la construction beon + -ende, on peut constater qu’une interprétation sémantique plus cohérente peut être apportée si on utilise la forme systématiquement à l’aide de 5 paramètres :

  • Premier paramètre : les types de verbes1, regroupés en trois catégories :

1] verbes d’activité et d’accomplissement,
2] verbes ponctuels et d’achèvement,
et 3] verbes d’état.

7Le premier groupe de verbes est topologiquement représenté par deux bornes séparées et un intérieur hétérogène qui contient des points séparés2 [...] ; pour le deuxième groupe, les verbes sont représentés par deux bornes confondues I ; pour le troisième groupe, il s’agit de faire une distinction entre les verbes d’état permanent, non bornables, ]_[ et les verbes d’état temporaire, bornés, [_], tous deux ayant un intérieur homogène représenté par un trait uniforme.

  • Deuxième paramètre : les marqueurs locatifs.

  • Troisième paramètre : les marqueurs temporels (pouvant exprimer la durée ou un point dans le temps).

  • Quatrième paramètre : les marqueurs subjectifs3 (pouvant marquer la manière et/ou l’intensité).

  • Cinquième paramètre : les types de propositions (qu’elles soient principales ou subordonnées).

8De plus, il est nécessaire d’insister sur le choix d’un certain type de texte suivant deux critères importants: premièrement, le texte choisi doit être aussi indépendant que possible de la traduction latine afin d’éviter les latinismes; deuxièmement, il apparait d’après Nickel (1966) que le taux de formes beon + -ende est d’autant plus élevé que le genre du texte appartient à la prose, comme en témoigne la Fig.1 ci-dessous:

Fig.1 Distribution des formes beon + -ende dans les écrits en vieil-anglais

                  Travaux en vieil-anglais

Coefficient
K4

Alfred

              Cura Pastoralis, Boethius, Soliloques

 38

              Orosius, Historia Ecclesiastica (Bede)

331

Chroniques Anglo-Saxonnes (jusqu’à l’an 1000, du MS A au MS E)

 68

Martyrologe Vieil-Anglais

 11

Evangiles des Saxons de l’Ouest

 32

Psautier Paris

 32

Aelfric

         Vies des Saints

 40

         Homélies

 59

         Heptateuch

 17

Homélies de Blickling (Homilie 13 exclue)

109

Poésie

 7

(Nickel 1966:206)

9Par conséquent, pour l’étude de la construction en vieil-anglais, le choix des textes s’est porté sur les Chroniques Anglo-Saxonnes, l’Orose, et les Homélies de Blickling.

10La catégorie des verbes d’activité représente le type de verbes le plus largement utilisé avec la forme beon + -ende. En effet, sur 29 occurrences de la construction en vieil-anglais, 28 appartiennent à la catégorie des verbes d’activité, soit 97% ; parmi ceux-ci, 20 sont dynamiques, la plupart faisant référence à l’action de combattre, e.g. (on-) feohtan ‘fight’ et winnan ‘fight’, et 8 sont non-dynamiques, e.g. wunian ‘stay, live’, et sittan ‘sit’. Voici quelques exemples d’occurrences de procès d’activité dans les Chronicles :

1. 871A onfeohtende wæron oþ niht.
‘they were fighting till night.’

2. 878A of þam geweorce was winnende wiþ þone here.
‘from that fortification he was fighting against the host.’

3. 994D hi a on þa burh fæstlice feohtende wæron.
‘they were resolutely attacking the city.’

11Il serait tentant de dire pour une première approximation que l’emploi de beon + -ende permet au narrateur de souligner l’activité en cours dans la situation décrite, puisque, dans la majorité des cas, la forme beon + -ende en vieil-anglais est associé à des verbes d’activité, qui sont topologiquement représentés par deux bornes séparées et un intérieur hétérogène. Le narrateur, en employant cette construction, se focalise sur la structure interne de l’occurrence de procès, d’où l’interprétation sémantique d’une activité en cours. Interprétation qui se vérifie avec l’occurrence de procès feohtan ‘fight’ dans l’entrée 1066C des Chroniques:

4. 1066C swye heardlice lange on dæg feohtende wæron.
'and [they] were fighting very strenuously long in the day.'

12L’occurrence de procès feohtan ‘fight’ s’inscrit dans un intervalle qui est topologiquement représenté par deux bornes séparées et une intérieur hétérogène: [...]. En utilisant beon + -ende, le narrateur met en valeur l’intérieur hétérogène de la représentation topologique de l’occurrence de procès feohtan ‘fight’. Par conséquent, l’activité de combattre est interprétée comme étant en cours, ce qui est renforcé par le marqueur explicite de durée lange on dæg.

13Inversement, si l’on admet, pour le moment, que la forme beon + -ende en vieil-anglais ne peut que se focaliser sur la structure interne de l’occurrence de procès représenté par le verbe, alors ceci explique l’impossibilité d’associer beon + -ende avec des verbes d’achèvement et d’état permanent, par exemple, puisque dans les deux cas, aucun verbe n’est topologiquement représenté avec deux bornes séparées et un intérieur hétérogène : les verbes d’achèvement sont représentés avec deux bornes confondues, et les verbes d’état permanent avec deux bornes ouvertes et un intérieur homogène. Ce raisonnement est confirmé par les résultats. Aucune forme beon + -ende n’est associée avec un verbe d’achèvement ou un verbe d’état permanent. Néanmoins, une occurrence de procès ponctuel fyrclian ‘flash’ a été trouvée dans l’entrée 1106E des Chroniques :

5. 1106E and sune æfen wæs gesewen swilce se beam ongeanweardes wi þes steorran ward fyrcliende wære.
'and one evening it seemed as if the beam was flashing in the opposite direction towards the star.'

14Cette apparente exception peut être discutée comme suit. L’événement de lumières qui clignotent peut être linguistiquement considéré comme une série sans fin de procès ponctuels, lequel procès est topologiquement représenté avec deux bornes confondues : I. La structure topologique de toute la situation de lumières qui clignotent peut donc être analysée comme une série sans fin de bornes confondues : [ I I I I ...[. On a donc linguistiquement construit deux bornes séparées et un intérieur hétérogène, lequel fait l’objet d’une focalisation par le narrateur. Cette structure ressemble fortement à celle d’un procès d’activité.

1558% des formes beon + -ende sont associés avec des marqueurs locatifs (15), e.g. on þone cyning (755A) et þær (855A, 1001E).

16Le nombre relativement élevé des formes beon + -ende avec des marqueurs locatifs engendre l’émergence d’une interprétation spatiale de la forme beon + -ende dans les données. De plus, cette affinité pour une localisation dans l’espace peut expliquer en particulier la rencontre qui viendra plus tard à la fin du moyen-anglais de beon + -ende avec beon + préposition on, at, in + nom en -ing. (confer Mossé 1938 ou Bybee et al. 1994).

1766% des formes beon + -ende sont associés avec des marqueurs temporels (19):

189 indiquent la durée, e.g.simle (755A), lange on dæg (1066C), et æfre (1100E); et 10, un point dans le temps, e.g. oþ (755A, 871A) et þa (755E, 994E).

19On remarque que le paramètre temporel est toujours linguistiquement présent, puisque la forme beon + -ende est associée avec des verbes d’activité dans 28 cas sur 29 et peut être renforcée par la présence des marqueurs temporels.

2059% des formes beon + -ende sont associés avec des marqueurs subjectifs (17) : parmi ceux-ci, 11 expriment l’intensité, e.g.ac (755A), swye (1066C), æfre (1100E); et 6 la manière, e.g. mid rihte hlaford dome (918C), heardlice (1066C).

21Il s’avère un peu prématuré en vieil-anglais de dire que l’élément subjectif fait partie inhérente de la forme beon + -ende mais on peut aisément dire qu’il est pragmatiquement déduit du contexte linguistique.

2217 formes beon + -ende sont dans des propositions principales, soit 59% des formes beon + -ende ; 12 formes beon + -ende dans des subordonnées, soit 41% des formes beon + -ende. Il n’y a pas un type de propositions subordonnées qui soit favorisé : elles peuvent être introduites par une conjonction de subordination de comparaison, e.g. swilce (1098C, 1106E ), par une conjonction de subordination temporelle, e.g. þæs e (918C), par une conjonction de subordination de conséquence, e.g. swa þæt (1031A), ou par un pronom relatif, e.g. þe (1085E). Les résultats montrant une préférence pour les propositions principales, ils doivent être nuancés à cause de la rareté de la forme beon + -ende d’une part, et de l’utilisation croissante des propositions subordonnées durant le neuvième siècle (utilisation novatrice de la subordonnée de concession introduite par þeh, et également accroissement du nombre des subordonnés temporelles avec l’introduction d’autres conjonctions temporelles telles þa hwile þe et swa oft swa , confer Cecily Clark 1971).

23Etant donné les résultats, il serait possible d’interpréter la forme beon + -ende en vieil-anglais dans les Chroniques Anglo-Saxonnes en termes d’aspect, mais cela est difficilement le cas dans tous les exemples qui ont pu être examinés. En effet, quand on considère de plus près les traductions en anglais moderne, les 29 occurrences beon + -ende n’ont pas été toutes traduites par la forme be + -ing correspondante en anglais moderne, comme on peut le constater dans les traductions de Gomme (1909), Garmonsway (1953), ou de Swanton (1996). Ainsi, dans la traduction de Gomme (1909), seulement 18 formes be + -ing sont employées pour la traduction de beon + -ende et ce n’est qu’à partir de l’entrée 994E que le forme beon + -ende est traduite par son homologue en anglais moderne dans 14 cas sur 15. Pour ce qui est de la traduction de Garmonsway (1953), le première utilisation en anglais moderne de la forme be + -ing se rencontre à partir de l’entrée 1031A ; et à partir de cette entrée, 9 formes be + -ing sont utilisées dans la traduction sur 11 possibles. Par contre, dans la traduction de Swanton (1996), on peut trouver 20 formes be + -ing.

24Il est vrai que que les fréquences de la forme beon + -ende en vieil-anglais et en anglais moderne ne sont pas les mêmes dans les trois traductions et que la construction en vieil-anglais peut souvent être traduite par des expressions n’utilisant pas son homologue en anglais moderne, comme par exemple une expression qui contient un verbe duratif, telle went on et continued (4 ex. dans Gomme et 10 dans Garmonsway). Mais il y a aussi des exemples en vieil-anglais, qui sont interprétés avec un sens inchoatif (traduction de Gomme dans 755A : began fighting et dans 918C : began to hold ; traduction de Swanton turned to making war dans 867A) ou avec un sens générique (traduction de Garmonsway is afloat’dans 1031A ; traduction de Swanton stands dans 1031A).

25Afin de prendre en considération ces exemples-ci, il serait souhaitable de dire que bien qu’il existe des cas non-ambigus de l’utilisation aspectuelle de la forme beon + -ende en vieil-anglais, il est préférable de poser que la construction en vieil-anglais permet au narrateur de souligner un Aktionsart particulier du verbe dans la narration, plus spécialement celui d’un verbe d’activité, et donc de procéder à une focalisation sur une occurrence de procès en particulier. Il s’agit maintenant de vérifier cette hypothèse auprès des données relevées dans l’Orose et les Homélies de Blickling.

26Les résultats pour ce premier paramètre se présentent comme suit :

Orose : 238 formes beon + -ende
207 [...] : 186 dyn., e.g. feohtan ‘fight’ (28/28) and faran ‘go’ (44/6)
+21 non-dyn., e.g. sittan ‘sit’ (50/13) and libban ‘stay, live’ (64/8)
15 I, e.g. berstan ‘burst’ (88/11), slean ‘kill’ (92/16), and gemunan ‘mention, take notice’ (110/11)
16 [_], e.g. forsugian ‘be silent’ (122/10) and ofþyncan ‘take (something) ill, disapprove’ (232/21)
0 ]_[

Homélies de Blickling : 69 formes beon + -ende (Hom.13 exclue)
58 [...]: 44 dyn., e.g. don ‘do, make’ (51/14) and cweþan ‘speak, say’ (231/1)
+ 14 non-dyn., e.g. sittan ‘sit’ (23/8) and standan ‘stand’ (11/22)
5 I, e.g. gripan ‘seize’ (211/1) and seon ‘see’ (209/30)
6 [_], e.g. miltsian ‘pity’ (45/1) and efenþrowian ‘feel compassionate’ (19/30).
0 ]_[

27Les résultats observés dans les Chroniques sont donc confirmés. Une majorité écrasante de verbes d’activité est utilisée avec la forme beon + -ende : 87% des formes beon + -ende sont des verbes d’activité dans l’Orose ; 84%, dans les Homélies, même si les pourcentages sont légèrement inférieurs à celui observé dans les Chronicles (97%), ce qui signifie que la contrainte temporelle du verbe ayant une structure topologique munie de deux bornes séparées et d’un intérieur hétérogène n’a pas besoin d’être explicitement marquée par l’Aktionsart du verbe dans 100% des cas, puisque cette contrainte devient progressivement de plus en plus associée au sens inhérent de beon + -ende. Ceci est corroboré par la propagation de beon + -ende à d’autres types de verbes dont la structure topologique révèle que la présence d’une contrainte temporelle est moins apparente. Tels sont les cas des verbes ponctuels, qui n’ont pas d’intérieur, et des verbes d’état, qui ont un intérieur homogène.

28Pour les verbes à bornes confondues I, il y a également confirmation des résultats enregistrés pour ce type de verbes dans les Chronicles (3%): 6% des formes beon + -ende sont associés à ce type de verbes dans l’Orose et 7% dans les Homélies.

29De plus, la présence des verbes d’état avec la forme beon + -ende est novatrice par rapport aux résultats dans les Chronicles (0%) : 7% dans l’Orose et 9% dans les Homélies de Blickling. Il est important de remarquer que dans cette catégorie seuls les verbes d’état temporaire sont représentés.

30Afin de mieux comprendre l’utilisation des verbes ponctuels, d’achèvement, et d’état avec la forme beon + -ende, il s’avère important d’analyser quelques exemples, tel le passage de l’Orose ci-dessous :

6. Orose 106/26 slean ‘kill’
Ac siþþan Scipia geascade þæt þa foreweardas wæron feor æm fæstenne gesette, 7 eac þæt þær nane ore near næran, he þa diegellice gelædde his fird betuh þæm weardum 7 feawe men to oþrum þara fæstenna onsende to þon þæt hie his ænne ende onbærndon, þæt siþþan mæst ealle þe þærbinnan wæron wæron wi þæs fyres weard, to þon þæt hie hit acwencean þohton. He þa Scipia gemong þæm hie mæst ealle ofslog. ∏a þ æt þa oþre onfundon þe on æm oþrum fæstenne wæron, hie wæron flocmæ…lum þiderweard þæm oþrum to fultume, 7 hie Scipia wæs ealle þa niht sleande, swa hie þonne comon, o dæg, 7 siþþan he hie slog ofer ealne þone dæg fleonde.
(Bately 1980:106)

‘Scipio, however, observing that the out-posts were placed at a distance from both their fortified camps, secretly marched his army between them, and sent a few of his men to set one end of their camp on fire, on which all those who were within hastened in order to extinguish it. Scipio, observing this, charged them with his troops, and killed most of them. When this was perceived by the army in the other camp, they immediately hastened in great numbers and confusion to the assistance of their countrymen, when Scipio made a carnage of them during the whole night.’
(Traduction de Barrington (1773:163))

31Ce passage relate en détail tous les détails du stratagème élaboré par Scipion, qui le conduira à mener une attaque victorieuse contre le camp carthaginois. En mettant le feu à une extrémité du camp, Scipion peut provoquer le désordre et la confusion parmi ses ennemis. Après toute une série de verbes au passé simple, tels, par exemple, onsende, onbærndon, wæran, þohton, ofslog, onfundon, etc., la construction beon + -ende est utilisée avec l’occurrence de procès slean ‘kill’. Etant donné que slean appartient à la classe des verbes d’achèvement, et donc qu’il n’a pas d’intérieur dans sa structure topologique, la forme beon + -ende de slean peut difficilement être interprétée comme ayant une valeur temporelle. Mais on peut ajouter que l’adverbe temporel ealle þa niht souligne la répétition de l’occurrence de procès ‘tuer’, permettant ainsi à toute la série de massacres d’être linguistiquement représentée par une série sans fin d’événements ponctuels ; en ce sens, l’on pourrait soutenir que cette forme beon + -ende a un sens temporel. De plus, il est possible de superposer à ce sens temporel l’interprétation subjective qu’a le narrateur des événements : en utilisant la forme beon + -ende avec slean à ce moment pertinent de la narration, le narrateur insiste sur le succès remporté par le stratagème de Scipion, qui est révélé par le massacre des Carthaginois.

32Le même type de raisonnement peut être conduit pour l’analyse des exemples (7) et (8) suivants :

7. Orose 71/24 hienan ‘kill’
Næs his scinlac ne his hergiung on þa fremdan ane, ac he gelice slog 7 hiende þa þe him on siml wæron mid farende 7 winnende. Æst he ofslog Amintas his modrian sunu, 7 siþþan his broor, 7 þa Parmenion his þegn, 7 þa Filiotes, 7 þa Catulusan, Pa Eurilohus, þa Pausanias, 7 monege oþre þe of Mæcedonian ricoste wæron. 7 Clitus, se wæs ægþer ge his þegn ge ær Philippuses his fæder, þa hie sume siþe druncne æt heora symble sætan, þa angunnon hi treahtigean hwæer ma mærlecra dæda gefremed hæfde, þe Philippus þe Alexander. ∏a sægde se Clitus for ealdre hyldo þæt Philippus mare hæfde gedon þonne he. He þa Alexander ahleop 7 hiene for þære sægene ofslog. He Alexander toecan þæm þe he hienende wæs ægþer ge his agen folc ge oerra cyninga, he wæs sinþyrstende mannes blodes.
(Bately 1980:71)

‘Nor did Alexander confine his cruelties, and love of plunder, to his enemies, as he also killed some of those who marched with him into Persia; for first he slew Amyntas, his mother’s son, and afterwards his brother; then his thane Parmenius, as also Philotas, Attalus, Eurylochus, Pausanias, with many others, who were the richest of the Macedonians; to these also must be added Clytus, who was thane both to himself and his father. This last murder happened when they were drunk, and sitting together, from its being a matter of dispute, whether Alexander or Philip has done the greatest deeds, when Clytus, on account of his old obligations to Philip, said: “The father had done more than the son,” on which Alexander leaped, and slew him. Thus was he always killing his own people, or other kings, so thirsty was he of other men’s blood.’
(Traduction de Barrington (1773:106-7))

8. Homélies de Blickling 211/1 gripan ‘seize’
Swa Sanctus Paulus was geseonde on noranweardne þisne middangeard, þær ealle wætero niergewita, 7 he þær geseah ofer æm wætere sumne harne stan; 7 wæron nor of æm stane awexene swie hrimige bearwas, 7 ær wæron þystro-genipo, 7 under þæm stane wæs niccra eardung 7 wearga. 7 he geseah þæt on æm clife hangodan on æm is gean bearwum bearwas, manige swearte saula be heora handum gebundne; 7 þa fynd þara on nicra onlicnesse heora gripende wæron, swa swa grædig wulf; 7 þæt wæter wæs sweart under þæm clife neoan.

‘As St. Paul was looking towards the northern region of the earth, from whence all waters pass down, he saw above the water a hoary stone; and north of the stone had grown woods very rimy. And there were dark mists; and under the stone was the dwelling place of monsters and execrable creatures. And he saw hanging on the cliff opposite to the woods, many black souls with their hands bound; and the devils in likeness of monsters were seizing them like greedy wolves; and the water under the cliff beneath was black.’
(Morris 1880:208-211)

33Un autre exemple est intéressant à analyser puisqu’il contient un verbe d’état temporaire wilnian ‘be desirous’. Il s’agit d’un autre passage de l’Orose :

9. Orosius 22/15 wilnian ‘be desirous’ :
7 hyre þagyt to lytel þuhte þæs anwaldes e se cyningc ær gewunnen hæfde. Ac hio mid wiflice nie wæs feohtende on æt underiende folc Æthiopiam 7 eac on Indeas, þa nan man ne ær ne sy∂∂an mid gefeohte ne gefor buton Alexander. Hio wæs wilniende mid gewinnum þæt hio hy oferswyde, þa hio hit urhteon ne mihte.
(Bately 1980:22)

‘[Queen Semiramis] thought, however, the empire which Ninus had conquered was too small, and therefore with feminine lust of power she attacked the innocent Ethiopians, as also the Indians, which no one else ever went so far as to engage, except Alexander; though she was, however, very desirous to subdue them, she did not thoroughly effect it.’
(Translated by Barrington (1773:26))

34Le passage souligne combien la Reine Semiramis a fait preuve de cruauté et d’ambition dans sa conquête incessante de territoires pour agrandir l’empire qu’elle avait acquis par Ninus. Le narrateur focalise son attention sur une bataille particulière, dans laquelle elle n’a pas réussi finalement à atteindre ce qu’elle s’évertuait à obtenir à l’aide de cette rage féminine de pouvoir. Le narrateur utilise sa première occurrence de forme beon + -ende avec le verbe d’activité feohtan ‘fight’ pour mettre en valeur les guerres qu’elle faisait, spécialement celles menées contre les Ethiopiens et contre les Indiens. La deuxième occurrence de la forme beon + -ende concerne le verbe d’état temporaire wilnian ‘être désireux’. Le narrateur, grâce à cette construction, se focalise sur une partie particulière de la narration avec le verbe d’état temporaire wilnian, en se référant à cette soif extrême de pouvoir de la reine avec l’utilisation de l’adverbe de manière mid wiflice nie ‘with feminine lust of power’ et en même temps, il précise que cette ambition démoniaque ne suffisait pas à lui faire atteindre ce qu’elle voulait puisque, pour la première fois, un terme a été mis à sa série sans fin de conquêtes victorieuses, ce qui est explicité par le commentaire à la fin du passage þa hio hit urhteon ne mihte.

35Quant à l’exemple (10), contenant également un verbe d’état temporaire, il peut s’analyser de la même manière :

10. Homélies de Blickling 87/35 miltsian ‘feel compassionate’: Adam þagyt and Eua næron onlysde, ah on bendum hie wæron hæfde. Adam þa wependre stefne and earmlicre cegde to Drihtne, and cwæþ: ‘Miltsa me Drihten [...] forþon þe anum ic gesyngade, and mycel yfel beforan þe ic gedyde [...].’ Drihten Hælend þa wæs miltsigende Adame, and raþe his bendas wæron onlysde.

‘Adam and Eve, as yet, had not been set free, but were held in bonds; Adam then with weeping and with a piteous voice cries to the Lord, and said: ’Have mercy upon me [...], because I have sinned against thee alone and have done great sin before thee [...].’ The Lord Jesus had mercy upon Adam, and at once his bonds were unloosed.’
(Morris 1880:87)

36Chroniques : 58% des formes beon + -ende sont accompagnés de marqueurs locatifs.

37Orose : 30% des formes beon + -ende sont accompagnés de marqueurs locatifs ; on dénombre 71 marqueurs locatifs, e.g. ymbe þa burg (31/10) et ofer eall Romana rice (50/7).

38Homélies de Blickling : 29% des formes beon + -ende sont accompagnés de marqueurs locatifs ; on obtient 20 marqueurs locatifs, e.g. ymb þa reste (11/22) et on urum heortum (115/14).

39L’évolution décroissante de ce pourcentage montre que la forme beon + -ende devient graduellement indépendante du marqueur linguistique de localisation pendant la période du vieil-anglais. Et cette forme beon + -ende implique cette fois-ci la localisation dans l’espace.

40Chroniques : 66% des formes beon + -ende sont employées avec un marqueur temporel.

41Orose : 80% des formes beon + -ende sont employées avec un marqueur temporel ; 55 indiquent la durée, e.g. siex mona (94/2), nu (48/23), and on þæm dagum (252/12) ; 135 marquent un point dans le temps, e.g.þa (166/12), eft (56/11) et oþ (50/23).

42Homélies de Blickling : 68% des formes beon + -ende sont employées avec un marqueur temporel.

4318 indiquent la durée, e.g. a (19/20), symle (75/19) et næfre (93/22); 29 marquent un point dans le temps, e.g. þa giet (201/20), agit (231/32), and þa þa (165/18).

44Le pourcentage s’est maintenu dans les Homélies mais a nettement augmenté dans l’Orose par rapport à celui des Chronicles.

45Chroniques : 62% des formes beon + -ende sont employées avec un marqueur subjectif.

46Orose : 21% des formes beon + -ende sont employées avec un marqueur subjectif.

4723 marquant l’intensité, e.g. swie (38/7) et unarimedlice (224/28); 28, la manière,e.g. lustlice (48/23) et mid micle wope (242/19).

48Homélies de Blickling : 45% des formes beon + -ende sont employées avec un marqueur subjectif ; 14 indiquent l’intensité, e.g.forþon (5/2) et æt nihstan (199/6) ; 16, la manière, e.g. hu (55/1) and hraþe (19/30).

49A cause de la disparité des pourcentages, il est préférable de rester prudent quant à l’interprétation subjective de la forme beon + -ende. L’hypothèse selon laquelle il existe un élément sémantique subjectif inhérent à la forme beon + -ende doit être nuancée. Et on se contentera de dire que le sens subjectif peut être pragmatiquement déduit du contexte linguistique.

50Chroniques : 59% dans des propositions principales ; 41% dans des propositions subordonnées.

51Orose : 65% dans des propositions principales ; 35% dans des propositions subordonnées.

52Homélies de Blickling : 64% dans des propositions principales; 36% dans des propositions subordonnées.

53Les résultats pour ce paramètre sont largement confirmés ; une grande majorité de formes beon + -ende est utilisée dans des propositions principales.

54Dans cette étude de la forme beon + -ende en vieil-anglais, il a été montré qu’en utilisant systématiquement cinq paramètres, à savoir les types de verbes, les marqueurs locatifs, temporels et subjectifs, ainsi que les types de propositions, il est possible de trouver non seulement d’intéressants exemples, reflétant l’interprétation aspectuelle de la construction, mais aussi une interprétation subjective compatible avec la première, mettant en jeu l’attitude appréciative du narrateur vis-à-vis des événements de la narration. Cette conclusion corrobore ce qui avait déjà été souligné par Susan Wright (1987), qui observe que “the progressive form is used as a sort of comment on the narrative, focussing on aspects of importance”.

Notes de bas de page numériques

1 Cette classification reprend la classification de Vendler mais elle est revue avec l’interprétation topologique de la théorie énonciative.
2 L’occurrence de procès d’activité, par exemple, est composée d’un certain nombre d’actions toutes différentes les unes des autres. D’où la présence de points distincts à l’intérieur de la structure topologique associée à ce type d’occurrence de procès.
3 La subjectivité est définie comme une appréciation du narrateur.
4 Le coefficient K correspond au nombre de formes en beon + -ende divisé par la somme des formes simples et des formes en beon + -ende, le tout multiplié par dix mille. Ce coefficient s’avère plus précis que celui proposé par Mossé (1938), puisque ce dernier calcule le nombre de formes beon + -ende pour cent mille mots.

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Pour citer cet article

Sylvie Hancil, « Beon + -ende en vieil-anglais », paru dans Cycnos, Volume 17 n° Spécial, mis en ligne le 22 septembre 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1704.


Auteurs

Sylvie Hancil

Ph D Edimbourg