Cycnos | Volume 21 n°1 L'Identification -  

Paul Larreya  : 

Identité et identification

Résumé

L’identification, dans le sens banal du mot, consiste à identifier une entité, un événement, etc. – ou, en d’autres termes, à dire quelle est sa nature. Elle est à distinguer de l’identification consistant à exprimer l’identité de deux termes. L’identité peut être sémique (elle fait alors partie du sens proprement dit de l’énoncé, comme dans John is Peter’s father) ou métalinguistique ; dans ce dernier cas (par exemple si elle consiste en une anaphore), elle est l’un des outils de la communication. Divers marqueurs d’identification ou d’identité sont examinés brièvement du point de vue des définitions proposées : be (copule, et auxiliaire dans be + ‑ing), have, et le micro-système as/so.

Abstract

In the everyday meaning of the word, identification consists in identifying a referent – or, in other terms, in specifying the nature of an entity, of an event, etc. It is to be distinguished from identification as a marker of a relation of identity between two terms. Identity is either semantic (in which case it is part of the meaning of the utterance, as in John is Peter’s father) or meta-linguistic (i.e. is part of the linguistic mechanism, as in the case of anaphora). Several markers of identification or identity are briefly examined: be (as a copula and as an auxiliary in the be + ‑ing periphrasis), have, and the micro-system as/so.

Index

mots-clés : as , be, identifier, identité, repérage, so

Plan

Texte intégral

1Dans la première partie de cet article, je partirai d’acceptions diverses des termes identité et identification pour examiner les concepts correspondants et proposer des définitions. Dans la seconde partie, je proposerai une analyse de quelques formes grammaticales de l’anglais en termes d’identité et / ou d’identification.

2Il s’agit d’une opération consistant à identifier quelqu’un ou quelque chose – ou, en d’autres termes, consistant à dire son “identité”. D’un point de vue linguistique, il s’agit en fait d’un type de repérage, que je propose d’appeler identification définitoire ou repérage définitoire. On peut subdiviser ainsi cette catégorie de repérage :

3identification [définitoire] particularisante.

4Exemple : The murderer has been identified. His name is Peter W. Smith, he lives in London,…

5identification [définitoire] classifiante.

6Exemple : The mysterious object that was seen last night in the sky of our city has been identified. It was an army helicopter.

7Dans le cas précédent, l’identification portait sur un seul terme (“identification de x”). Ici, on identifie nécessairement un terme par rapport à un autre (il s’agira donc de l’identification de x par rapport à y).

8Si l’on définit l’identification comme l’expression d’une relation d’identité entre deux termes, il convient de définir avec soin le terme identité (ou d’un autre terme par lequel on pourrait choisir de le remplacer – je reviens sur cette question un peu plus loin.) Mais, alors qu’il ne semble y avoir aucun inconvénient à faire une distinction entre une “identification stricte” et une “identification partielle” (v. plus bas), comme le font Groussier et Rivière (1996 : 101), il semble plus difficile de dire avec précision ce que serait une “identité partielle”, par rapport à une “identité stricte”. (Dans leur définition de l’identité, qui suit celle de l’identification, Groussier et Rivière – 1996 : 116 – ne font d’ailleurs pas cette distinction.) Je proposerai donc la définition (linguistique) suivante de l’identité : il y a (au niveau du sens) une relation d’identité entre deux éléments de forme x et y si x et y ont le même référent1. Cette définition appelle quelques remarques.

9– Si, pour une raison ou une autre, on ne souhaite pas utiliser le terme identité, on peut sans inconvénient le remplacer par égalité ou par équivalence (Souesme – 1992 : 222 – utilise le terme d’équivalence à propos de certains emplois de of).

10– Si le terme identification est défini par rapport à ce sens d’identité, il ne pourra désigner que l’identification au sens strict.

11– Contrairement à l’identité des mathématiques ou de la logique formelle, l’identité du langage est une relation dissymétrique. Ce point sera précisé en 1.2.3.

12Comme nous l’avons vu, l’identité telle qu’elle a été définie plus haut ne peut correspondre qu’à l’“identification stricte”, et cette dernière est à distinguer de l’appartenance / inclusion, qui entre en jeu dans les cas d’“identification partielle”. Soit les énoncés suivants :

[1] G.W. Bush is the current president of the United States.

[2] G.W. Bush is a Texan.

[3] Bats are mammals.

13Dans [1], il y a une relation d’identité entre les GN G.W. Bush et current president of the United States. Dans [2] et dans [3], par contre, la relation entre le GN sujet et le GN attribut est une relation non pas d’identité mais d’appartenance/inclusion. Si l’on veut être précis, on dira qu’il s’agit d’une relation d’appartenance dans [2] et d’inclusion dans [3], mais étant donné que les langues en général et l’anglais en particulier distinguent rarement les marqueurs de ces deux relations, il me paraît inutile de les distinguer par deux termes différents.

14La différenciation entre ces deux concepts sera établie sur une distinction entre le plan du sémique (qui correspond à l’information “utile” – celle que l’énonciateur transmet), et le plan du métalinguistique (celui des mécanismes linguistiques utilisés pour transmettre l’information) 2. Examinons les formes ci-après (parmi lesquelles [1], repris de la section 1.2.1) :

[1] G.W. Bush is the current president of the United States.

[4] Sue is as clever as Tim.

[5] G.W. Bush was elected in 2000. He declared war on Iraq in 2003.

[6] I’m looking for the dictionary.

[7] What’s that noise?

15Les formes [1] et [4] contiennent toutes les deux l’expression d’une identité (que je symboliserai désormais par le signe “=”). Dans [1], il s’agit de “G.W. Bush = the current president of the United States”, et dans [2] de “le degré d’intelligence de Sue = le degré d’intelligence de Tim”. Dans les deux cas, l’identité exprimée fait partie intégrante de l’information transmise par l’énoncé. (Elle ne constitue cependant pas la totalité de cette information ; je reviens sur ce point un peu plus loin.)

16Les formes [5]-[7] contiennent elles aussi l’expression d’une identité. Dans la seconde phrase de [5], le GN he a le même référent que le GN sujet de la première phrase (G.W. Bush). Dans [6], le GN the dictionary effectue une double désignation (plus précisément deux désignations qui sont co-référentielles). D’une part (et en quelque sorte au premier degré), il désigne un dictionnaire particulier, que l’énonciateur déclare chercher. D’autre part (au niveau d’un implicite manifesté par l’article the), il renvoie à une image mentale dont il présuppose l’existence dans l’esprit du co-énonciateur : l’image mentale du même dictionnaire particulier, dont on a déjà parlé, ou qui est bien connu, etc. Avec cet emploi de l’article the, on a donc, comme cela a souvent été observé, un procédé de désignation semblable à celui de l’anaphore. Dans [7], le GN that noise renvoie d’une part au bruit que l’énonciateur cherche à identifier, et d’autre part (d’une manière ici encore semblable à celle de l’anaphore) à un bruit dont l’image mentale est censée être dans l’esprit de l’énonciateur. (Entre [5] et [6], seule change la façon de renvoyer à l’image mentale censée exister dans l’esprit du co-énonciateur ; dans [5], la référence se fait par un procédé essentiellement mémoriel, et dans [6] elle se fait par un procédé essentiellement perceptif. Sur ce point, v. également Larreya 2000).

17Pour résumer l’opposition entre l’identité sémique et l’identité métalinguistique, on peut dire que dans le cas de la première la forme concernée exprime une relation d’identité, tandis que dans le cas la seconde la relation d’identité fait simplement partie du mécanisme utilisé pour communiquer3.

18Le concept linguistique d’identité se différencie du concept de même nom utilisé en logique formelle et en mathématiques par (entre autres choses) son caractère dissymétrique. Cette dissymétrie est beaucoup plus nette dans le cas de l’identité sémique que dans celui de l’identité métalinguistique.

19Dans le cas de l’identité sémique, les deux termes que l’énoncé pose comme “identiques” se différencient par leurs rôles : l’un est le terme repéré et l’autre le terme repère. En conséquence, il n’est pas possible de les intervertir, ou du moins l’interversion ne peut se faire sans une modification du sens. Ainsi, bien que The current president of the United States is G.W. Bush et Tim is as clever as Sue soient des énoncés bien formés, ils ne sont pas synonymes de [1] et de [4].

20Il y a également une dissymétrie dans le cas de l’identité métalinguistique, mais cette dissymétrie n’est pas tout à fait de même nature, et elle n’est pas toujours apparente. L’anaphore, qui consiste en une substitution purement fonctionnelle, pourrait en principe permettre, sans changement de sens, l’interversion des termes co-référentiels, mais, pour une raison évidente (leur caractère sémantiquement vide), les opérateurs d’anaphore ne permettent généralement pas une interversion terme à terme avec leur antécédent4. Dans [5], par exemple, l’interversion serait impossible. Dans le cas d’une désignation définie – exemples [6] et [7] – l’interversion est toujours impossible, soit parce que l’antécédent est “indéfini” (He bought a book and a magazine and read the magazine first ne permettrait évidemment pas l’interversion des segments soulignés), soit parce que l’antécédent n’est pas exprimé par une forme langagière (ce qui est le cas dans les emplois déictiques de the et des démonstratifs).

21On sait que toutes les langues ont un ou plusieurs équivalents du verbe français “être”. On sait également qu’une certaine tradition philosophique distingue quatre valeurs différentes du signifié “être” : (a) l’existence (ex. : To be or not to be), (b) l’identité (ex. : John is Peter’s father), (c) l’appartenance (ex. : John is a student) et (d) l’inclusion (ex. :  A bat is a mammal). On peut faire plusieurs remarques à propos de cette typologie.

22– Elle considère la localisation spatiale ou temporelle comme un cas particulier de l’appartenance ou de l’inclusion : on peut gloser John is in the garden comme “John appartient à la classe des entités qui sont dans le jardin”. Bien sûr, on pourrait également adopter la position inverse, et dire que l’appartenance et l’inclusion consistent, métaphoriquement, en une localisation spatiale. Mais de toute façon, quelle que soit la position adoptée, il convient de placer dans la même catégorie sémantique la localisation spatiale et l’appartenance / inclusion (du moins tant que l’on n’en vient pas à examiner des différences du type de celles qui séparent ser et estar en espagnol), si l’on veut éviter les problèmes de frontières inter-catégorielles que poseraient des énoncés comme He’s in trouble ou He’s got a lot on his mind at the moment.

23– Il a été observé (par Aristote, sauf erreur de ma part) qu’exister c’est forcément exister quelque part. On peut donc (et c’est ce que je ferai) considérer que la valeur d’existence est simplement un cas particulier de l’appartenance ou de l’inclusion.

24– Comme nous l’avons vu en 1.2.1, il n’y a pas de raison, du moins en ce qui concerne des langues comme l’anglais ou le français, de considérer que l’appartenance et l’inclusion constituent deux catégories linguistiques séparées.

25– On peut considérer que l’identité constitue simplement un cas particulier de l’appartenance / inclusion : l’énoncé G.W. Bush is the current president of the United States exprime l’appartenance de G.W. Bush à une classe qui est un singleton.

26Revenons maintenant à be. Ce qui précède, et le fait que be n’exprime qu’assez rarement l’identité, permet de considérer que sa valeur fondamentale est l’appartenance / inclusion. Cette dernière, comme nous venons de le voir, permet de rendre compte des valeurs d’existence, de localisation spatiale ou temporelle, et d’identité.

27Arrêtons-nous un instant sur les emplois d’identité de be, et examinons, au-delà de l’expression d’une identité entre deux termes, le sens de l’énoncé G.W. Bush is the president of the United States. Peut-on – en se référant à la définition de l’identité proposée plus haut – considérer que les deux GN de cet énoncé sont absolument co-référentiels ? Le premier désigne l’individu G.W. Bush, tandis que le second désigne essentiellement une fonction, et l’on peut estimer que l’énoncé exprime simplement le fait qu’il y a intersection (mais non coïncidence) entre ces deux références. L’effet de sens de cet énoncé se rattache donc peut-être autant à l’idée d’appartenance qu’à celle d’identité.

28Inversement, il y a une idée d’identité dans certains emplois de be que l’on peut être tenté de rattacher sans hésitations à l’expression d’une appartenance. Soit l’énoncé :

[8] John is a student

29qui exprime incontestablement l’appartenance de l’individu “John” à la classe “students”. Dans cet énoncé, cependant, le GN qui est situé à droite de la copule et qui désigne la catégorie “étudiants” est un GN au singulier – et il serait impossible de dire *John is students. On constate donc que, pour exprimer l’appartenance d’un élément a à une classe X dans un énoncé du type [8], on effectue le prélèvement d’un élément de la classe X (soit a’), pour ensuite poser l’identité de a et de a’. Ce fait permet-il de dire que l’expression de l’identité est plus fondamentale que celle de l’appartenance ou de l’inclusion dans le sémantisme de be ? Il me semble qu’il montre simplement que les concepts d’identité et d’appartenance / inclusion sont intimement liés, voire parfois confondus, dans l’esprit humain – comme ils le sont pour l’expression d’une appartenance dans un énoncé comme [8]. En fait, il est probable que les processus mentaux de distinction entre l’identité, l’appartenance et l’inclusion ne fonctionnent généralement qu’au niveau subconscient.

30Une dernière remarque sur le concept d’appartenance / inclusion : on ne peut pas, en ce qui concerne le fonctionnement du langage, le considérer uniquement en termes de classes ou d’ensembles (pour utiliser le vocabulaire des logiciens ou des mathématiciens) : un énoncé comme This white liquid is milk exprime l’appartenance de l’entité désignée par this white liquid à quelque chose qui n’est, au sens propre, ni une classe ni un ensemble, mais qu’on peut appeler une catégorie  – terme qui a l’avantage de pouvoir s’appliquer aussi bien à du discret qu’à du continu.

31Il s’agit simplement d’un cas particulier de l’emploi de be. Je reprendrai brièvement les conclusions d’une étude sur be + ‑ing (Larreya : 1999) : V-ing exprime un regard mental  sur un événement en opérant un prélèvement unique ou multiple dans la continuité de cet événement ; un énoncé formé avec be + ‑ing situe le référent du sujet syntaxique dans  l’événement (ceci étant le rôle de be), et fournit un point de repère qui situe le prélèvement unique ou multiple. La valeur sémantique de be est donc (ici comme dans les autres cas) l’expression d’une appartenance / inclusion. Toutefois, be + ‑ing peut exprimer une identification au sens banal du terme – autrement dit un repérage. Il peut notamment, dans le cas des valeurs dites “anaphoriques” de be + ‑ing (c’est-à-dire lorsque l’existence d’un événement est acquise, mais que l’énonciateur veut indiquer sa nature exacte ou donner une précision sur un de ses constituants) servir à identifier (à repérer) l’événement lui-même, ou un de ses participants, ou une circonstance. Les énoncés ci-après fournissent deux exemples de ce type d’identification :

[9] Talbert [...] shrugged and said, ‘I don’t see why they couldn’t. [...].’ Ray caught himself squirming. Was it a coincidence, or was Talbert trying to tell him something ? (John Grisham, The Summons, p. 195)

[10] “I see you’re wearing your undertaker suit,” I said bitterly. (Marian Keyes, Watermelon, p. 41)

32Dans [9], be + ‑ing est utilisé pour définir (ou tenter de définir) la nature exacte des paroles de Talbert, et dans [10] l’identification porte simplement sur le vêtement porté par l’interlocuteur.

33Je me contenterai ici de quelques remarques sur la relation entre be et have. (Sur certains aspects de cette relation, voir Girard, ce volume). On connaît l’analyse de Benveniste ([1960] 1966) sur être et avoir et leurs équivalents dans diverses langues : pour  Benveniste, avoir est “un être-à inversé”. Bien évidemment, cela ne signifie pas qu’être et avoir sont en quelque sorte une image-miroir l’un de l’autre, et que x être - y> est l’équivalent de y – avoir - x> (ou que x – be - y> est l’équivalent de y - have-x>). Cependant, être et avoir (ou leurs équivalents anglais) ont en commun le fait d’exprimer fondamentalement une relation d’appartenance / inclusion. La figure 1 représente le sémantisme fondamental de be et de have :

Image1

Figure 1

34Les schémas rendent compte du fait que be situe le référent de son sujet dans une catégorie désignée par les éléments qui se trouvent à sa droite, tandis que have situe le référent de son complément (ou plus largement de ce qui se trouve à sa droite) dans une catégorie qui peut être définie comme “l’univers du sujet” (ou plus précisément comme “l’univers du référent du sujet de have”). Ils rendent également compte du fait que be exprime une relation à un seul argument, alors que have exprime une relation à deux arguments. Ce fait explique au moins deux choses : d’une part que be ne soit jamais passivable (alors que have l’est dans certains de ses emplois “dynamiques”), et d’autre part que, malgré la relation est mihi liber / habeo librum mise au jour par Benveniste ([1960] 1966), on ne peut que rarement (et jamais sans quelques ajouts ou modifications) transformer x be y en y have x. (Pour une étude des conditions dans lesquelles la relation be / have est réversible, ou au contraire ne l’est pas, v. Larreya 1989a.)

35L’existence d’une relation sémantico-syntaxique étroite entre as et so n’est plus à démontrer, et il en va de même du fait qu’ils expriment fondamentalement une relation d’identité (ou d’égalité) entre deux termes. Il me paraît simplement nécessaire de souligner ce qui les différencie, ou, plus précisément, la façon dont ils correspondent aux deux parties – symétriques et complémentaires – d’un micro-système. Ce micro-système peut être décrit ainsi :

36–  As et so expriment tous deux une égalité entre deux termes (soit A et B), qui peuvent être désignés par un groupe nominal, un adjectif, un adverbe, un prédicat, une proposition (sujet + prédicat), etc. 

37As est utilisé pour introduire le terme repère de l’égalité ; ce terme peut être présenté comme “connu” ou comme “nouveau”5.

38So est utilisé pour introduire (ou pour marquer) le terme repéré de l’égalité ; ce terme est présenté comme “nouveau”.

39As et so ont donc une double fonction (à laquelle peut s’ajouter une fonction d’anaphore, comme nous allons le voir) : exprimer une égalité et introduire le terme repère (dans le cas de as) ou le terme repéré (dans le cas de so). Ils peuvent être utilisés de façon conjointe (c’est par exemple le cas dans so as to et dans la construction as…, so…), mais, le plus souvent, ils sont utilisés seuls : la relation d’égalité n’est exprimée qu’une fois, et celui des deux termes de l’égalité qui n’est pas introduit ou marqué par as ou so apparaît de façon claire dans le contexte. On peut représenter cette double fonction par le schéma suivant6 :

Image2

Figure 2

40Il ne peut évidemment être question, dans cet article, de passer en revue tous les effets de sens de as et de so7. Examinons simplement quelques exemples :

[11] As I told you yesterday, it’s impossible.

[12] I saw him as I was getting off the bus.

[13] As a parent, I can’t accept this.

[14] Well, I do know Gerald didn’t disappear out of our lives until forty-three, because Des told me so. (BNC, H9D 618)

[15] [...]  we must have been so exhausted one night that we lost our way. (BNC, B34 144)

[16] One night we were really exhausted so that we lost our way.

41Dans [11], as exprime l’identité de “ce que j’ai dit hier” (soit A) et de “ce que je dis maintenant” (soit B). L’information principale est bien sûr “ce que je dis maintenant” (c’est-à-dire ‘it’s impossible’), et “ce que j’ai dit hier” est l’élément repère de l’identité.

42Dans [12], as a une valeur temporelle. L’identité qu’il exprime est de nature métonymique. En effet, les deux événements désignés dans les deux propositions syntaxiques reliées par as ne sont identiques qu’en ce qui concerne une de leurs caractéristiques : le moment auquel elles se produisent. La seconde proposition (introduite par as) sert de repère temporel à la première.

43L’exemple [13] montre, comme les deux précédents, le rôle d’élément repère joué par la proposition introduite par as, mais la valeur de as est ici un peu inhabituelle : il s’agit d’une valeur d’appartenance, et non d’identité. L’article a qui introduit le GN a parent a une valeur “classifiante” (cf. I’m a parent), et l’on se trouve dans le même cas de figure qu’avec John is a student (exemple [8], examiné plus haut) : il y a une sorte de fusion, à la fois sur le plan sémantique et sur le plan syntaxique, des valeurs d’appartenance et d’identité ; la seule différence est qu’ici la fusion des deux valeurs se fait à partir d’un sens fondamental qui est l’identité, alors que dans le cas de be le point de départ est le sens d’appartenance / inclusion.

44Dans [14], so exprime l’égalité de ce que l’énonciateur sait (Gerald didn’t disappear out of our lives until forty-three  – soit A) et de ce que Des lui a dit (soit B). L’élément A est l’élément repère de cette identité (l’énoncé a pour but d’expliquer ‘I know A’), et l’élément B (marqué par so) est l’élément repéré (l’information “utile” de l’énoncé).

45Dans [15], l’effet de sens est plus abstrait. L’égalité exprimée par so sert à mesurer un degré : le degré d’épuisement mentionné dans la première proposition est égal au degré d’épuisement qui est nécessaire pour perdre son chemin. Et, bien sûr, c’est le premier de ces deux – marqué par so – qui est l’élément repéré (c’est lui qu’il s’agit de mesurer), tandis que le second (introduit ici par that, dans d’autres cas par Æ) sert en quelque sorte d’instrument de mesure – autrement dit sert de repère.

46L’exemple [16] est une transformation de [15]. La comparaison des deux formes montre que la construction consécutive en so (that) fonctionne de la même façon que la construction so + adjectif/adverbe (+ that). La différence est simplement que la portée de so, ainsi que sa place dans la phrase, ne sont pas les mêmes dans les deux cas. Dans [16], so ne renvoie plus au degré d’une qualité exprimée par un adjectif, il renvoie à une “manière” ; cette “manière” est telle qu’elle a pour corollaire la réalisation de l’événement désigné dans la seconde proposition – comme dans le cas de [15]. La comparaison entre [15) et [16] montre également que le so de la construction so (that) appartient non pas à la proposition qui le suit mais à celle qui le précède (c’est-à-dire la proposition “repérée”)8.

47Parmi les exemples [11]-[16], [14] illustre clairement le fait que as et so peuvent, en plus des deux fonctions décrites plus haut, remplir une fonction d’anaphore : dans cet énoncé, so remplace (et pourrait même être remplacé par) Gerald didn’t disappear out of our lives until forty-three.

48On le voit, as et so sont des marqueurs complexes de l’identité : d’une part, ils expriment une identité (qui est donc une identité sémique), et d’autre part ils ont une fonction métalinguistique qui consiste à introduire ou marquer l’un des deux termes de l’identité. Par ailleurs, ils peuvent avoir une fonction anaphorique – autrement dit être les marqueurs d’une identité métalinguistique.

49Il existe, bien sûr, d’autres marqueurs grammaticaux de l’identité ou de relations sémantiquement voisines, comme l’appartenance / inclusion. On peut mentionner, en particulier, le clivage et le pseudo-clivage (voir Khalifa 1999 et ce volume), les propositions relatives (voir Flintham 1998 et ce volume, et Albrespit et Lanc, ce volume) et certaines constructions nominales formées avec of (par exemple some of them, qui exprime une appartenance, et both / all of them, qui exprime une appartenance équivalant à une identité).

Notes de bas de page numériques

1 Groussier et Rivière (1996 : 116) donnent implicitement une définition semblable, à propos d’un exemple de “deux désignations [qui] sont considérées comme liées par une relation d’identité parce qu’elles renvoient toutes deux à la même entité extra-linguistique”.
2 Si l’on voulait faire une comparaison avec les systèmes informatiques de traitement de texte, on pourrait dire que le sémique correspond aux fichiers “documents”, tandis que le métalinguistique correspond au logiciel de traitement de texte, ou aux “fichiers système”. Il y a cependant, entre autres différences, le fait que dans un système informatique les deux types de fichiers restent toujours absolument séparés, alors que le sémique et le métalinguistique peuvent dans certains cas se mêler l’un à l’autre (v. par exemple en 2.4 le cas de as et so).
3 Il existe d’autres types d’identité métalinguistique, dans lesquels la relation d’identité apparaît de façon plus indirecte. Ainsi, les GN génériques se référant à une classe d’éléments discrets (que ces GN soient introduits par un article, par Æ, par le déterminant any “qualitatif”, etc.) présupposent que les éléments désignés génériquement sont identiques en ce qui concerne la propriété considérée.
4 Cependant, la cataphore (procédé dont il n’est évidemment pas question d’examiner ici le fonctionnement) peut permettre une interversion terme à terme. Exemple : When he realized that the police were after him, John fled to South America.
5 Dans Larreya 1996, j’ai présenté une description du micro-sytème as / so fondée sur les concepts de “terme repère / terme repéré” et de “présupposé / posé”. Je pense maintenant que seule l’opposition “terme repère / terme repéré” joue un rôle dans le micro-système as / so – les présuppositions éventuelles étant simplement induites, de façon non obligatoire, par le statut du terme repère.
6 Ce schéma peut également suggérer une certaine iconicité des formes as - so – mais, bien sûr, on ne peut dans ce domaine aller au-delà de l’hypothèse.
7 Pour une étude plus complète des effets de sens de as et de so, voir Larreya 1996. Sur as, voir également Flucha (ce volume).
8 Il est significatif, à cet égard, que l’expression so that ait pu s’écrire avec une virgule à la suite de so jusqu’à environ la fin du 19ème siècle. Sur ce point, v. Larreya 1996 : 125.

Bibliographie

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Pour citer cet article

Paul Larreya, « Identité et identification », paru dans Cycnos, Volume 21 n°1, mis en ligne le 21 juillet 2005, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=17.


Auteurs

Paul Larreya

Paul Larreya, professeur émérite à l’Université Paris XIII, est auteur ou co-auteur de divers ouvrages et articles de linguistique anglaise et française. Université Paris 13 ; paul.larreya@wanadoo.fr