Cycnos | Volume 17 n°2 Herman Melville : Espaces d'écriture - 

Anne Garrait-Bourrier  : 

Melville et les marques du destin dans Billy Budd

Abstract

Written between 1888 and 1891, the year of Melville's death, Billy Budd was published posthumously which confers to this text the value of an ultimate testimony. Though the first level of encoding of this text gives it the appearance of a strong condemnation of humanity and of the glorification of Evil over Good, one must be careful about the deeper meaning of the lexical codes used by the author. As a matter of fact, a second and more thorough approach of the text leads to a different and more generous message: to Melville, only the values of the heart can lead to the hope of a survival over the inexorability of fate. The salvation of man by man is possible.

Plan

Texte intégral

1Écrit entre 1888 et 1891, année de la mort de Melville, Billy Budd ne fut publié que des années après la disparition de l’auteur, prenant ainsi valeur d’ultime témoignage. C’est sa femme qui tenta de redonner à cet ouvrage brut, laissé par son mari sous la forme d’un manuscrit inachevé, un format éditorial conforme aux exigences alors en cours. À sa publication, en 1924, de nombreuses ambiguïtés demeuraient cependant encore quant aux noms donnés aux bateaux, ainsi qu’à la division en chapitres du récit ou encore aux épigraphes. D’autres éditeurs prirent à partir de là sous leur responsabilité de retravailler l’original pour offrir une version qu’ils jugeaient plus fidèle à la pensée de l’auteur, ce qui ne fit que rendre plus énigmatique encore la lecture d’un texte que le destin avait voulu inachevé et que d’autres tentaient de décrypter en dépit des codes choisis par Melville.

2Cette histoire éditoriale peu commune nous renvoie à une existence elle-même chargée de mystères et de paradoxes. Obligé d’arrêter l’écriture par manque de succès après l’échec de Pierre, Melville, l’écrivain aventurier qui dans sa jeunesse avait connu l’expérience de l’océan et de la captivité, repartit une nouvelle fois de rien en 1863 lorsqu’il s’installa à New York pour devenir un inspecteur des douanes et tenter de nourrir par d’autres biais que la littérature une famille construite et déconstruite au gré des coups du sort, marquée du sceau de la douleur, de la violence et du suicide. Ce destin chaotique, sorte de tragédie humaine faite de renoncements et d’échecs, est sans doute ce qui donna naissance à Billy Budd, dernier ouvrage né d’une existence transcendée par le voyage, la mer et l’écriture, mais sans cesse ramenée au matériel et au terrestre par les exigences d’un quotidien fait de manques et de failles.

3Bien que Typee, le premier témoignage de ses aventures maritimes et cannibales, ait été plébiscité par un public amateur de sensations fortes et peu sensible aux paraboles — pourtant déjà évidentes dans ce texte — Moby-Dick, plus personnel et ouvertement symbolique, ne remporta pas le succès escompté par l’auteur et par son ami Hawthorne, qui l’avait financièrement aidé pour ce projet. Ce fut pour Melville l’occasion d’un retour sur lui-même, d’un regard désabusé posé sur une humanité qu’il semblait juger irrémédiablement perdue mais dont la noirceur était une comme une promesse oxymoronique de rédemption :

After all he had suffered Melville could endure to the end in the belief that though good goes to defeat and death, its radiance can redeem life1.

4C’est un peu l’esprit qui ressort de la lecture de ce dernier ouvrage tragique. Écrit dans une économie de mots offrant cependant un large éventail d’émotions et de symboles, ce court récit peut être lu comme le testament philosophique de l’auteur. Ses regrets et ses remords y sont présents, ses haines et ses craintes également et la foi immense dans la force du bien qui, même vaincu, renaît de ses cendres pour apporter un ultime message d’espoir.

5Comme pour nombre de ses ouvrages, Billy Budd est un récit ayant pour toile de fond et trame symbolique la mer. Cela dit, à la différence de Moby Dick, la mer ne joue pas ici de rôle principal mais tient lieu de décor et permet une limitation quasi-théâtrale de l’espace diégétique. Les quelques lignes de dédicace écrites en tête de préface ramènent le lecteur à l’année 1843 et à l’expérience personnelle de Melville sur le navire United States, alors que l’action du récit se situe, elle, en 1797, soit vingt-deux ans avant la naissance de Melville : “Dedicated to Jack Chase, Englishman. Wherever that great heart may now be/Here on Earth or harbored in Paradise/Captain of the maintop in the year 1843 in the US Frigate United States”.

6Cette mer sacrée car marginalisante est ici le symbole d’une société isolée, un microcosme humain où se joue le destin même de l’auteur et de son pays. Écrit après la guerre de Sécession, guerre de l’engagement abolitionniste et du refus d’une certaine forme d’oppression économique et humaine, Billy Budd donne à réfléchir au lecteur américain et le force, comme l’histoire américaine elle-même, à admettre l’idée du choix et le pouvoir d’un libre arbitrage entre le bien et le mal en s’associant ou en partageant le destin du personnage emblématique de Billy. Comme l’Américain des années 1860, le personnage de Billy Budd se trouve confronté à cette notion essentielle de choix : faut-il accepter le mal et l’injuste institutionnalisés et banalisés, faut-il, au péril d’un certain équilibre, combattre ce que l’on sait être mauvais… ou bien encore faut-il céder à son destin ou à l’image que l’on s’en fait ?

7Seul l’isolement que confère la mer aux hommes qui vivent d’elle et par elle, peut permettre la concentration des émotions et des enjeux qui se jouent sur le bateau de guerre The Indomitable (ou le Bellipotent, suivant les éditions). Ce chronotope, espace-temps de la marge comme le définit Bakhtine, qu’est la mer est un non-lieu idéal à la représentation des dichotomies et des apories les plus intimes de l’individu. Le personnage de Billy, inspiré de l’ami de Melville, Jack Chase (“a buddy”, ou “a bud” étant un ami, en américain) est bien entendu, idéalisé et mythifié sous la forme du Handsome Sailor, cet homme “presque” parfait, beau et bon, juste et honnête, sorte d’Adam marin.

8Le bateau de guerre trouve bien sûr son double dans le navire marchand clairement dénommé The Rights of Man, et abandonné par un Billy désireux de servir sa patrie dès le premier chapitre de l’ouvrage pour répondre au besoin en hommes de l’Indomitable. La mer, qui offre à ces deux univers métaphoriques le même espoir et le même horizon, les met en contact pour favoriser le passage du héros de l’un à l’autre, semblant neutraliser l’impact de ce glissement d’univers en l’englobant dans le même cadre. Or, le cri d’adieu de Billy à son premier bateau et à ses amis du Rights of Man sonne comme une prophétie d’apocalypse : “And good-bye to you too, old Rights of Man” (p. 13).

9Il est certain que ce passage du monde réglé des droits de l’homme, sorte de métonymie de l’Amérique indépendante de 1776, à l’univers de désordre et de violence du second bateau, renvoie lui à la guerre fratricide qui déchira l’Union. Que l’on considère chacun des deux noms qui lui ont été attribués (le Bellipotent, l’invincible guerrier, ou l’Indomitable, l’indomptable), ce constat reste pertinent. L’analyse que l’on peut faire des noms donnés aux personnages, dont le plus important est bien sûr Billy, est, elle, plus ambiguë. Il est en effet surprenant de constater que l’ensemble des universitaires qui se sont intéressés à ce texte ont consacré l’essentiel de leurs propos au sens symbolique à rattacher au nom du capitaine Vere, personnage pourtant rajouté par Melville à la fin de l’élaboration de son récit et non présent dans dix-sept des trente chapitres de l’ouvrage.

10Il est pourtant clair que le message essentiel de Melville est un message anti-belliciste et que le rôle qu’il attribue à Vere est celui d’un homme certes honnête qui, pour ramener l’ordre sur son navire de guerre, choisit de tuer le symbole même de justice qui pouvait y apporter l’équilibre. Or, si Melville avait réellement souhaité “mettre à mort” son héros Billy, il n’aurait pas choisi de rajouter une dédicace à son ami Jack Chase qu’il idéalise et utilise comme référence absolue du courage et de la loyauté. Billy renaît d’ailleurs de ses cendres par le jeu du chœur des marins et l’image immuable du Handsome Sailor renforcés par les remords et les lamentations de Vere, regrettant son geste au chapitre 29. Il semblerait donc que le sens onomastique des patronymes des personnages du livre soit en fait, pour certains d’entre eux, de fausses pistes offertes par Melville à ses lecteurs les plus perspicaces :

To hear clearly what Billy Budd says to us, we must, once and for all, settle the noisy, misleading debate about whether Melville condems, approves or is ambiguous about Vere killing of the morally innocent Billy Budd in order to preserve order on the Bellipotent2.

11Le sens étymologique du nom donné à Vere est un mélange du latin “vir”, homme, et “verus”, vrai. L’onomastique semble donc indiquer que Melville trace ici le portrait d’un idéal moral, juste et bon, sorte d’idéal masculin classique. Or, n’oublions pas que le premier à rejeter le monde du Rights of Man et — donc de l’ordre naturel — au profit de l’ordre militaire du Bellipotent, auquel il sacrifie toutes les autres valeurs, est bien ce même capitaine Vere. Billy Budd, l’“ami”, mais aussi le “bourgeon”, sorte d’embryon d’homme, est lui très clairement détenteur d’une innocence et d’une naïveté toute enfantine que l’on perçoit dans la sonorité douce de son prénom. Il est aussi porteur d’un charme pur qu’il semble tirer de la féminité que lui confère la première description du narrateur au chapitre 2 : “The ear, small and sharply, the arch of the foot, the curve in mouth and nostril […] something suggestive of a mother eminently favored by Love and the Graces” (p. 15).

12Cette part de féminité qui toujours traverse le texte melvillien semble être la condition même de l’équilibre humain, un équilibre que l’homme, par fierté ou par peur, rejette tout comme Vere rejette Billy alors qu’il y reste intimement attaché. Billy Budd n’est cependant pas un personnage parfait. Il est trop émotif pour maîtriser ses pulsions et, face à l’adversité, il bégaie. Ce code melvillien est lui aussi trouble car Billy semble être dépourvu du seul moyen efficace de se défendre face à l’altérité, qu’est la parole. Alors même qu’il est le seul personnage qui mériterait un réquisitoire de défense, il est incapable de s’exprimer verbalement, comme privé d’arme face au mensonge et à la trahison de Claggart. Confronté à l’injustice, Billy use du seul moyen qui lui reste, l’action physique. Dans ce geste instinctif, comme dans les révoltes d’esclaves américains et dans les actions radicales des abolitionnistes, s’exprime toute la détresse et la volonté de ceux qui sont privés de mots et n’ont donc pas d’écoute possible.

13Claggart est la contrepartie négative, la face obscure de ce Billy adamique. Il possède un nom qui suggère la cacophonie, le chaos et le désordre. Lui non plus ne s’intègre pas dans le projet d’ordonnancement du capitaine Vere, mais il a le pouvoir des mots et il dénonce Billy pour un acte qu’il n’a pas commis. Il est entendu du capitaine et cette infamie est suivie d’une punition nécessairement injuste. Le personnage de Claggart, très clairement rattaché au mal grâce au réseau métaphorique créé par Melville, est le plus souvent associé au serpent et à la tentation de rébellion. Ses yeux violets et menaçants sont ceux du reptile qui met en danger le monde calme et pur du jardin pré-lapsarien de Billy.

14Notons la présence d’un autre personnage, sorte d’annonciateur du destin, le Dansker, aussi surnommé “Board-her-in-the smoke”. Personnage nébuleux et dénué de sentiments, il prévient cependant Billy de la menace qui pèse sur lui et montre au lecteur l’inexorabilité du destin du jeune homme. Il a compris la faiblesse de Billy — qu’il surnomme “Baby” — et essaie à sa façon d’homme dur, de l’aider. Il joue le rôle des chœurs de tragédies grecques mais n’intervient pas, ne s’engage pas pour modifier le destin. Peut-être est-il une image déformée — car virilisée et guerrière — de l’auteur impuissant qui cherche à aider son héros mais ne peut lutter contre l’inexorable.

15Ainsi personne ne s’engage dans le sens d’une salvation, si ce n’est Claggart qui lui agit “contre” cette possible issue avec l’aide de son espion Squeak, dont le nom suggère la mesquinerie. La grande question qui semble donc se poser dans cet ouvrage, outre la déception melvillienne face à une humanité perdue, est celle du choix. Pourquoi l’homme ne choisit-il jamais le cœur, ce qui pour Melville est le seul intérêt qu’il trouve à l’existence. L’aspect biographique est omniprésent dans l’ouvrage. Les expériences de barbarie vécues par Melville et par son ami Chase sont la trame de ce récit et servent comme tremplin à une réflexion sur l’incapable choix du bien, sur le respect de l’ordre et à une dénonciation de l’absurdité des règles militaires. En 1851, Melville écrit à Hawthorne : “I stand for the heart. To the dogs with the head!”

16L’acte de Vere, pourtant contraire aux règles du code naval de la marine britannique de l’époque, qui voulaient qu’un cas d’insurrection soit rejeté devant la cour martiale et ne soit pas directement réglé sur le navire, renforce encore cette idée melvillienne de l’arbitraire du “mauvais choix” fait par Vere. Ainsi cet homme, “juste et fort” devient sous la plume de Melville le pire des barbares, jugeant sur les mots et terrorisé par l’idée même de révolte, éliminant sans preuve et sans jugement un être qui lui est pourtant cher. Il se déshumanise, comme le souligne Bruce Franklin : “The core of Vere’s argument is that ‘Nature,’ ‘the heart,’ and ‘the conscience’ must all be subordinated to the particular order embodied by the British King and British Empire”3.

17Or c’est bien en combattant le roi et de l’Empire britannique que l’Amérique vient en ce milieu de dix-huitième siècle de gagner son indépendance et l’on ne peut ignorer la dérision dont use l’auteur dans ce contexte précis. Un siècle plus tard, au moment de l’écriture du récit, Melville prend la défense du cœur contre l’impérialisme économique qui prend le pouvoir en Amérique. N’oublions pas à nouveau que l’image du Handsome Sailor telle qu’elle est tout d’abord perçue par le narrateur est celle d’un homme noir, libre et beau : “In Liverpool, now half a century ago, I saw under a shadow […] a common sailor, so intensely black that he must needs have been a native African of the unadulterate blood of Ham” (p. 8).

18Le destin de l’humanité, mais aussi celui de l’homme noir dont Melville raconte métonymiquement l’histoire à travers le destin du Handsome Sailor universel qu’est Billy, sont donc au centre de cet écrit tragique. Mais à la tragédie de l’erreur, l’espoir d’une rédemption par la renaissance du cœur se fait jour dans les derniers chapitres de ce texte éminemment empreint d’humanisme et d’espoir.

Notes de bas de page numériques

1 F. O. Matthiessen, “Billy Budd, Foretopman”, American Renaissance, Art and expression in the Age of Emerson and Whitman, New York, OUP, 1941, pp. 513-514.
2 “From Empire to Empire : ‘Billy Budd, Sailor’”, in Herman Melville, Reassessment, p. 202.
3 “From Empire to Empire”, in Herman Melville Reassessment,p. 205.

Bibliographie

Approche bibliographique

Adamson, Joseph. Melville, Shame and The Evil Eye, a Psychoanalytical Reading. State University of New York Press, 1997.

Lee, Robert. Herman Melville, Reassessments. New York : Vision and Barnes and Nobles, 1984.

Levine S.Robert. The Cambridge Companion to Herman Melville. Cambridge : Cambridge University Press, 1998.

Markets, Julian. Melville and the Politics of Identity. Urbana and Chicago : University of Illinois Press, 1993.

Matthiessen, F. O. “Billy Budd, Foretopman”, in American Renaissance, Art and expression in the Age of Emerson and Whitman. New York : OUP, 1941.

Melville, Herman. Billy Budd, Sailor. London : Penguin Popular Classics, 1995.

Pour citer cet article

Anne Garrait-Bourrier, « Melville et les marques du destin dans Billy Budd », paru dans Cycnos, Volume 17 n°2, mis en ligne le 15 juillet 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1656.


Auteurs

Anne Garrait-Bourrier

Université Clermont II.
Anne Garrait-Bourrier est maître de conférences à l’université Blaise Pascal – Clermont II où elle enseigne la littérature et la civilisation américaines du dix-neuvième siècle. Ses travaux de recherche s’organisent autour des grandes questions culturalistes de la pensée transcendantaliste (Hawthorne, Emerson, Melville, Thoreau, Poe…) et de l’esclavage à travers les récits autobiographiques d’esclaves. Elle a écrit sur ce thème un ouvrage qui paraîtra en janvier 2001.