Cycnos | Volume 17 n°2 Herman Melville : Espaces d'écriture - 

Emmanuel Lézy  : 

“La Saison et la ligne” ou Moby-Dick, une leçon de géographie métisse

Abstract

Moby-Dick is clearly a novel which calls for a number of different readings and interpretations, among which the geographical approach is unquestionably a most interesting one. By superimposing the representations of the earthly, the celestial and the human spaces, interweaving them all and endlessly stringing them together, Melville proposes a reading of the world which reproduces the aborigenal system that struck his imagination as a young seaman and reflects at the same time the boldest scientific demonstrations of his time. This article shows that the legacy of the most ancient civilizations is to be found in Melville’s text, which also appears to be in the vanguard of nineteenth century scientific research, thus underlining Moby-Dick’s pivotal place in the world’s literature as well as in the conception of time and space.

Plan

Texte intégral

1Le problème de l’espace constitue l’une des préoccupations majeures de Melville, bien avant la publication de Moby-Dick. Dans Mardi, il affirme que la “géographie devrait être la science des marins, puisqu’ils tournent sans cesse les pages du globe” (p. 35). La navigation, l’exploration physique du monde poussent inéluctablement le voyageur à remettre en cause tout savoir théorique à son sujet. Dans cette quête, tout peut servir de leçon au marin : les hommes, les animaux, le navire, la tempête et même le calme plat.

Le calme plat n’est pas une plaisanterie. Non seulement il lui démolit le ventre, mais il lui révolutionne l’esprit; il tend à détruire en lui la croyance à l’ordre universel, il fait presque de lui un athée. […] Il ferme et rouvre les yeux à plusieurs reprises pour constater la réalité de l’espace. […] Il met en doute ce que Malte Brun lui a enseigné de géographie. Il avait appris que la mer est encadrée par des continents, qu’en face de l’Amérique il y a l’Asie. Mais dans le calme plat, il se demande si c’est vrai. Dans l’émoi où il se trouve, les parallèles et les méridiens ne deviennent plus que des lignes imaginaires tracées autour de la terre. Le loch lui apprend que le navire est à tel endroit; mais le Loch ment car il n’y a plus d’endroit précis, repérable par des angles dans l’immensité de la mer1 (p. 33).

2Si les voyages ont aiguisé l’appétit géographique du jeune Melville, et bouleversé ses croyances les plus profondes en la matière, Moby-Dick, deux ans plus tard, se présente comme une réponse à ces interrogations et propose un système cohérent d’explication du monde. C’est ce système, nourri autant de lectures savantes que de culture aborigène, que nous tentons de présenter ici.

3“Je m’appelle Emmanuel Lézy et je suis géographe”. Peut-être est-ce aussi honnêtement et humblement qu’Ismaël qu’il faudrait commencer cet exposé, afin d’en préciser non seulement les méthodes et l’ambition, mais surtout les limites. Que diable vient faire un géographe dans cette baleinière ?

4À l’origine, il y a, bien sûr, le verbe de Melville et la passion pour une des plus belles créations littéraires, peut-être aussi une certaine complicité avec le personnage d’Ismaël. Enseignant comme lui, lorsque le spleen parisien me poussait à voyager, et que je ne pouvais repartir en Amazonie, me replonger dans cette forêt magnifique qui fut mon Yale et mon Harvard, je m’embarquais à ses côtés sur le Pequod et partais, pour quelques semaines de lecture rêveuse, à la poursuite de Moby-Dick. De façon surprenante, ce n’est que récemment que je décidai d’unir les deux formes de voyage et tentai de soumettre le livre à une lecture géographique. Le but n’avait rien d’ambitieux : il s’agissait avant tout de retrouver les étapes de l’itinéraire du Pequod dont je n’avais jamais clairement visualisé la route. Peu à peu, je m’aperçus que la moisson était si riche et surprenante que la carte produite faisait plus qu’illustrer de façon éclairante le trajet du Pequod, mais donnait un sens nouveau à l’ensemble de l’œuvre. N’ayant pour autant aucunement le désir ni la compétence d’abandonner la noble profession de géographe pour celle, non moins respectable, de critique littéraire, c’est avant tout au profit géographique de l’entreprise que je songe en poussant mon étude de façon plus sérieuse. Peut-être n’est-il pas inutile de préciser les méthodes de traitement, relativement personnelles, que je compte employer.

5Je travaille depuis une quinzaine d’années2 sur la région de la Guyane. Un espace de deux millions de kilomètres carrés, circonscrit par un anneau continu de circulation fluviale ou semi-fluviale qui en fait l’île continentale la plus grande et la plus étrange du monde. J’y ai passé cinq ans et, à l’âge où Melville fut capturé par les Taïpis, je séjournai plusieurs mois chez les Indiens Wayana et Galibi. Avec eux, je découvris que l’espace pouvait être perçu de façon différente de la nôtre et qu’il était fort difficile, à quelqu’un entendant les deux positions, de définir laquelle décrivait le réel et laquelle relevait de la construction imaginaire. Je décidai pour mon travail de thèse de proposer une somme des perceptions relatives à la région et de donner à l’ensemble une forme permettant d’associer les apparentes contradictions. Curieusement, c’est dans les ouvrages de vulgarisation scientifique que je découvris les images les plus proches des représentations spatiales amérindiennes ou aborigènes, en particulier des “song lines”. La forme de l’anneau de Möbius devint une structure forte de mon étude, dans laquelle je voyais la réconciliation des découvertes scientifiques les plus récentes3 et des perspectives les plus anciennes.

6Depuis, j’essaie, entre Amazonie, Afrique et Australie, de retrouver les fondements d’une perception nomade, aborigène ou indigène de l’espace et du temps et de souligner les ponts existant entre cette perception et celle proposée par la science occidentale. Entre les deux, la fiction littéraire constitue souvent un lien passionnant.

7C’est dans cette double perspective que j’aborde aujourd’hui Moby-Dick. Non seulement, comme toute production de fiction, il traduit un imaginaire géographique dont la forme et le fonctionnement semblent à la pointe des conceptions du dix-neuvième siècle, voire même en avance d’une cinquantaine d’années, mais sa composition et sa structure profonde en font un digne représentant des “Song lines” aborigènes. Si cette proposition se vérifiait, Moby-Dick deviendrait le lieu de rencontre, et donc la preuve de la concordance, sinon de la pertinence des approches scientifiques et aborigènes de l’espace et du temps. C’est pourquoi nous ne nous priverons pas, en tentant d’interpréter le texte de Melville, d’utiliser des grilles d’interprétation négligées par ceux qui n’y voient qu’une production littéraire “civilisée”, mais auxquelles un ancien marin, passionné de géographie et initié par des populations aborigènes pouvait avoir accès.

8Autant le narrateur de Mardi, au moment de se lancer à l’aventure, se soucie des cartes comme d’une guigne, autant la carte constitue, entre les mains d’Ismaël ou sous les yeux d’Achab, un document indispensable au déchiffrement de Moby-Dick. L’approche géographique est-elle réellement la porte principale d’accès à la face cachée du livre ou bien chacun a-t-il la sienne, à laquelle il découvre une pertinence particulière ? Je ne sais pas. Melville pas plus qu’Ismaël n’exige de conversion, et, comme Queequeg, il est prêt à rompre le biscuit devant n’importe quelle représentation du “Vrai”. Une chose est certaine, lorsque je lui montrai ma propre idole géographique, modeste globe en plastique multicolore, je vis Melville lui offrir des biscuits, lui faire des salamalecs deux ou trois fois et lui embrasser le nez.

9On pourrait, de fait, appeler des “salamalecs” ces grossiers appels du pied que l’auteur fait au géographe. Trois fois, au tout début du récit, il rappelle, au lecteur dissipé, qu’il est bien en leçon de géographie. Et chacune de ces apparitions de la carte est originale. Les deux premières insistent sur la notion d’endroit “vrai” : “Queequeg était natif de Kokovoko, un île très lointaine, dans l’ouest et dans le sud. Elle ne figure sur aucune carte, c’est le propre des endroits vrais” (p. 97). La carte est-elle donc menteuse, incapable de représenter le réel ? Non, on nous rassure très vite, dès l’arrivée à Nantucket, cette ville fantomatique au milieu de l’océan, peuplée de cercueils et que l’on découvre de nuit, parce que l’on a voulu mourir. Aussi irréelle qu’elle paraisse, la ville existe bien : “Nantucket ! Sortez votre carte et regardez-là. Regardez quel vrai coin du monde elle occupe” (p. 103). Les choses se compliquent donc: des lieux improbables sont cartographiés, d’autres guère moins exotiques ne le sont pas, et la carte ne semble livrer la vérité qu’à ceux qui la regardent attentivement.

10Nous ne demandons pas mieux, et c’est avec la plus grande attention que nous nous penchons sur la carte que le capitaine Achab déroule sous nos yeux. Comme celle de l’officier Maury, la carte d’Achab tente de concilier sur une même surface, l’espace “des quatre océans”, découpé en carrés de 5° de latitude et 5° de longitude, et le temps. Partant du principe que les cachalots suivent “des veines, quand ils vont d’un territoire alimentaire à l’autre4, et que leur parcours autour du monde est aussi régulier que le mouvement des astres, on peut faire figurer des dates sur des lieux et respecter en cela le principe fondamental du livre : “la saison sur la ligne”. Se faisant, on ne peut que constater que sur une carte de la terre (même si elle est focalisée sur les mers), on a tracé une carte du ciel5. Cela n’est guère étonnant, puisqu’on a pris le soin, en introduction, de nous rappeler que la baleine était aussi une constellation, et que “Moby-Dick, pendant plusieurs années de suite, avait été aperçu, s’attardant à un endroit donné à une époque donnée, dans les mêmes eaux, comme le soleil, dans sa course d’une année demeure, pendant un laps de temps connu, dans un certain signe du Zodiaque” (p. 232). L’examen d’une carte du ciel révèle l’abondance des références astronomiques dans Moby-Dick. Outre la Baleine elle-même, et les poissons, volants ou non, on retrouve là-haut le sextant, l’octant, la boussole, le bélier, le fourneau et la plupart des symboles utilisés par Melville.

11Cette carte ne saurait superposer le ciel et la terre sans représenter aussi le cerveau de l’homme qui l’a conçue.

Tandis qu’il était ainsi absorbé, la lourde lampe d’étain suspendue par des chaînes au dessus de sa tête se balançait sans arrêt au rythme du navire et projetait sur son front ridé des rais de lumière et d’ombres, si bien qu’on eût dit, cependant qu’il marquait des lignes et des routes sur les cartes ridées, qu’un crayon invisible dessinait aussi des lignes et des routes sur la carte ravagée de son front. (p. 231)

12Achab présente lui-même tous les caractères du monde qu’il a représenté sur la carte. Son front en reprend les rides et les plis. Son corps a été marqué, par le sang ou par la foudre, d’un équateur blanchâtre. Que le sillon qui le traverse ne passe pas par l’axe naturel de son corps ne change rien au problème : Achab est un univers désaxé. Sa propre trajectoire n’épouse-t-elle pas exactement cette ligne de vie des baleines, qu’il vient de dessiner ? Car cette marque blanche, c’est autant l’empreinte de la voie lactée que le sillage de la baleine.

13Ainsi, à trois reprises, Melville nous engage à regarder des cartes simples d’une façon nouvelle. Avec Queequeg, il faut réaliser que tout le réel n’est pas visible sur une carte; avec Ismaël, on comprend que la dimension “vraie” de certains lieux peut apparaître sur une carte bien regardée; avec Achab, on admet que dans un univers si complexe, seule une cartographie biscornue peut permettre de s’orienter.

14L’orientation ! Voilà le maître mot de cette course autour du monde, celui qui fait du “dédale” un espace presque virtuel. Le baleinier, à la différence des autres bateaux, ne relâche jamais, même pour faire de l’eau. En évitant la terre, la forme trop familière, stable des continents, et son apparent hermétisme, on peut mieux comprendre la nature essentielle de la “planète bleue” qui est, avant tout, circulation perpétuelle de fluides. Ce n’est pas sur terre que l’on peut percer son mystère. La terre est le lieu de l’enracinement, du cloisonnement, de la fixité, de tout ce qui fait la vie humaine sédentaire. Au contraire, la mer offre la découverte de l’errance, de la fluidité et de la circulation, unie au ciel dans la vérité du fugitif, alors que la terre berce dans l’illusion de la stabilité. L’eau salée constitue un seul et unique élément, dont “le Pacifique est le corps et les autres océans les membres” (la tête, sans aucun doute, serait formée par la Méditerranée).

15Pourtant, on doit reconnaître que ce faisant, on perd un peu de vue les amers habituels. L’orientation sur une masse liquide illimitée, qui n’offre aucun repère tangible au passage même d’un océan à un autre est pour le moins délicate. L’identification de la ligne est rare : quelques lieux sont nommés, comme “territoires alimentaires” de baleines ou comme points de repère essentiels (le cap de Bonne-Espérance par exemple). Le plus souvent les indications spatiales sont escamotées, masquées. Ce n’est qu’en suivant sur une carte son itinéraire que l’on comprend que le Pequod franchit l’équateur pour la seconde fois, dans l’Océan indien, au moment où Melville, semblant accumuler les digressions, nous propose une réflexion sur “la Ligne”.

16L’identification de la Saison est encore plus floue6. Les indications temporelles sont rares, remplacées, le plus souvent, par des notations du genre : “à l’heure voulue par Dieu” ou “en temps et en heure”. Il nous faudra donc reconstituer le calendrier, si nous le désirons, en fonction des projets célestes.

17Dans un labyrinthe aussi inextricable, révélé au marin et caché au terrien (le terme “rapidement” devient synonyme d’égarement, sans perdre jamais sa valeur universelle), les outils d’orientation sont faibles, faillibles et successivement abandonnés : la carte, le sextant, le loch et la ligne sont détruits, comme, sur terre, d’autres brûlent leurs vaisseaux, afin de rendre le retour impossible. La boussole elle-même, juste avant la rencontre finale, perd le nord et tente de rebrousser chemin.

18Et si les problèmes d’orientation posés à tout marin (même de la marine marchande) ne suffisaient pas, il faut que le Pequod soit lancé à la poursuite d’un animal dont les propriétés défient les lois de la physique. Moby-Dick fait douter à celui qui la suit de l’intangibilité des notions d’espace et de temps. “L’une des idées les plus folles qui hantaient les esprits superstitieux au sujet de la baleine blanche était la notion surnaturelle de son ubiquité, elle aurait été réellement rencontrée au même instant précis sous deux latitudes opposées” (p. 215). Plus loin, on précise : “Les baleiniers avaient poussé leurs superstitions jusqu’à affirmer que Moby-Dick était non seulement omniprésent mais qu’il était encore immortel (l’immortalité n’étant que l’ubiquité dans le temps)” (p. 217).

19D’autres phénomènes non propres à la baleine blanche soulignent les mêmes mystères : un harpon fiché dans la queue d’une baleine réapparaît dans sa tête. Un autre, planté quelques jours plus tôt dans le nord du Pacifique est retrouvé dans la même baleine… mais dans les mers du Groenland (p. 215). Dans le même temps, rappelle le père Mapple, la baleine qui avait avalé Jonas près de Cadix le recracha à Ninive sur les rives peu profondes du Tigre. Et d’où vient l’eau qui couvrit la terre du déluge, et où est-elle partie ? Si ces miracles se sont produits en un temps révolu, les lieux sont les mêmes et c’est sans doute ce que nous comprenons le moins : non pas les lois de Dieu, mais celles de la Nature. C’est elle qui reste le plus grand mystère, et le seul auquel on puisse s’attaquer avec quelque chance de le percer : “La grande lauréate, peu flatteuse pour Dieu : la Nature” (p. 223).

20En racontant l’histoire du Pequod traquant la baleine blanche, Melville ne se contente pas de pimenter son récit d’énigmes géographiques. Il propose tout un système d’interprétation cohérent. Pour le comprendre, il faut au géographe accepter de devenir marin, signer à son tour le rôle du capitaine Bildad et suivre mois après mois la course du Pequod sur trois océans.

21Les cartes les plus classiques de l’itinéraire du Pequod nous permettent d’en retrouver les principales étapes. A la poursuite de la baleine, le Pequod quitte Nantucket (40° Nord, 75° Est) à la Noël. Nous traversons successivement les Açores, puis les parages du Cap Vert, suivant en cela la direction des alizés, selon une route maritime rodée depuis le quinzième siècle. Puis le Pequod renonce à longer les côtes de l’Afrique et traverse l’Atlantique jusqu’au Rio de la Plata. Il retrouve ainsi la technique de la “grande volte” qui permit à Diaz de franchir le cap de Bonne-Espérance, en contournant la zone équatoriale de calmes et, accessoirement, à Cabral de toucher le Brésil. Mais l’intention affirmée est bien de rejoindre une zone particulièrement favorable à la pêche. On passe les îles Caroll, au sud de Sainte Hélène, (dont la localisation est dite “incertaine”), on franchit au plus vite le cap de Bonne-Espérance, ou des Tempêtes, dont le climat ne fait pas un lieu idéal de séjour des baleines, et l’on rejoint Crozet. Là, les mers sont riches, et le Pequod rencontre son premier collègue : l’Albatros. L’étape suivante est surprenante, puisque le Pequod est censé traverser “les Bancs du Brésil”, alors que l’on vient d’entrer dans l’Océan indien. L’indication ne peut guère se comprendre, vue la suite du trajet, que si l’on reconnaît dans ces parages une colonie portugaise comme le Mozambique, peut-être parcourue par les marins du jeune empire brésilien. L’étape suivante est constituée par des champs de krill, repaire des baleines franches et d’un calamar géant. Mal localisés, ces champs se situent visiblement entre l’Inde et Java. Puis c’est le franchissement du détroit de Malacca, à la suite d’une forte troupe de cachalots et traqué par des pirates malais. On entre ensuite, par les îles Bachri, dans le Pacifique, avant un nouveau crochet par la mer du Japon. On passe enfin par la “mer des volcans” qui sont sans doute les îles du Kazan Rettô (25° N, 141° E), avant d’atteindre “la saison et la ligne”, c’est-à-dire l’équateur, en décembre, aux alentours du méridien 180°, celui du changement de date.

22Notre carte ne saurait être complète si nous négligeons que le point spatio-temporel du croisement “de la saison et de la ligne”, ce décembre au 0° de latitude 180° de longitude apparaît deux fois sur une planisphère, comme il apparaît deux fois dans le récit. La rencontre ultime de Moby-Dick et du Pequod ne peut s’envisager que comme une répétition, une vengeance, une reconstitution et un accomplissement de la première qui coûta sa jambe à Achab, deux ans avant la dernière page et la mort d’Achab, un an avant la première et l’embarquement d’Ismaël.

23Sans cet embarquement, de fait, le livre entier est placé sous le signe de l’échec. Échec commercial d’une saison de chasse, échec personnel d’Achab, échec de Starbuck, gâchis de vies, de temps, de talents. Seul Ismaël peut racheter, par son témoignage, la défaite d’Achab. Sa victoire, décrite de façon orgasmique à la fin du roman, c’est la petite mort rachetant la grande. Ismaël a percé Moby-Dick, là où Achab a échoué. Depuis le début, il nous a confié que, pour lui, la baleine était un symbole alors qu’Achab n’a jamais pu se libérer de la consistance matérielle de l’animal. C’est avec un harpon réel que ce dernier a tenté de le vaincre, c’est avec une plume, un harpon métaphorique, qu’Ismaël y parvient. On ne peut, dès lors, se contenter de représenter l’itinéraire décrit par le présent de la narration. Le tour du monde est en effet complété par le retour d’Achab démâté, revenant à Nantucket par le cap Horn, afin de réarmer et de percer Moby-Dick.

24La question fondamentale est donc moins, et ce, depuis le début, celle de l’itinéraire que celle du calendrier. La route la plus directe, celle du cap Horn, a été abandonnée car trop rapide : il s’agit de ne pas passer “sur la ligne” avant “la saison”, sous peine de manquer le passage de Moby-Dick, majestueuse et régulière comme le soleil dans le ciel. Achab opte donc pour la route la plus longue afin de concilier la raison et sa folie, la traque de Moby-Dick et la récolte d’huile de baleine. Ce qui importe, ce qui est martelé à plusieurs reprises, scandant littéralement le récit, c’est que le voyage dure une année. Une seule fois, il est fait allusion à la durée officielle du voyage, prévue par les armateurs, et qui est de près de trois années. On ne parle, le plus souvent, que de la durée du voyage de Nantucket à Moby-Dick, comme si, pour Elie, comme pour tous, elle devait être la fin du voyage. Le Pequod ne part pas en campagne de pêche mais de chasse, ou plutôt en lice. 12 mois, 365 jours, voilà la longueur de la ligne que nous venons de tracer en suivant le Pequod. Et comme le navire ne fait aucune escale, on peut diviser son itinéraire en douze segments équivalents pour retrouver, approximativement, la date de son passage.

25Deux événements sont nettement repérés dans l’espace et dans le temps, sur ce filin flottant sur trois océan : le point d’arrimage, Nantucket (75° E) à Noël et le point de chute (équateur, 180°) à la même date. Du début à la fin du roman on suit, sans rupture apparente, le navire de son départ à son naufrage. Rien de plus linéaire à première vue et l’on est bien tenté d’appliquer aux trois océans traversés la grille de lecture proposée par Starbuck. Au deuxième jour de la chasse finale, il prévient Achab qu’une chasse de trois jours comporte toujours un matin, un midi et un soir, une jeunesse, un âge adulte et une vieillesse et que ce dernier jour verrait sa fin. On pourrait, de même, facilement identifier l’Atlantique à la jeunesse et à l’inexpérience de cabri de Flask, qui est le janvier des seconds. Son harponneur est Dagoo, dont l’Afrique natale lèche justement l’Atlantique. À l’océan Indien, celui du commerce et du travail (pas de rencontre de navire baleinier avant l’entrée dans cette majorité océanique), on associerait Stubb, le débonnaire. Alors que Flask chassait avec ardeur et furie, dans l’excitation sexuelle de la jeunesse, Stubb harponne en fonctionnaire, tout en fumant sa pipe et en lâchant quelques bons mots. L’humour est chez lui une raison sociale et la peur, parfois, le terrasse encore. Son harponneur est bien sûr Tashtego, qu’il semble avoir choisi avec cette fantaisie un peu lourde qui lui est propre parce qu’il est Indien… Enfin, l’entrée dans la vieillesse est à la fois une majesté et une délivrance. Majesté du coucher de soleil et de la barbe enfin blanche, elle aussi, délivrance de la culpabilité, de l’angoisse et de la fatigue. Starbuck est le profondément pacifique. Le jeune sec et chenu, plein de force, le presque égal, le specksynder, a surtout immensément d’amour et de compassion pour son vieux capitaine, qu’il traite en père, comme tous les hommes du Pequod, et qu’il n’abandonnera jamais. Son harponneur est bien sûr Queequeg, l’Océanien.

26Ce rythme ternaire se retrouve dans celui des prédictions. Trois personnes ou phénomènes annoncent la chute d’Achab : Elie, à Nantucket, le calmar géant dans l’océan indien et Fedallah sur la ligne, dans le Pacifique7.

27Mais, puisque le livre se présente comme une œuvre fondamentalement symbolique, on peut s’attacher à décoder ce qui est ostensiblement occulté, à savoir les dates intermédiaires. Rien de très complexe, en fait, dans ce premier code, puisque le navire, en douze mois (de décembre à Nantucket, à décembre sur la ligne) parcourt douze “auberges” maritimes décrites comme des séjours de prédilection pour les baleines, que Moby-Dick traverse avec la même régularité que le soleil les “maisons” du ciel. Chacune de ces étapes correspond donc à un signe du zodiaque et à un mois de l’année pour le passage du Pequod. L’hypothèse est confirmée, tout d’abord, par les rencontres des autres navires baleiniers. Leur nombre pourrait être fortuit, si Melville en décrivant la rencontre de douze vaisseaux successifs n’insistait sur la symbolique accordée8. Comme pour souligner la conjonction des objets, et donc la validité de l’hypothèse astrologique, Melville fait apparaître la Jungfrau sous le signe de la Vierge. Quant aux deux coups de harpon, infligés à Moby-Dick par Achab, ils le furent bien sûr dans le signe du Sagittaire, le voyageur, qui gouverne aussi l’embarquement à Nantucket. D’autres chapitres, comme “le bélier”, soulignent l’importance de la référence zodiacale. Quant à la flèche de Tashtego qui cloue l’oiseau au mat elle semble une projection directe de celle qui dans le ciel transperce l’aigle d’Altaïr.

28Le chapitre 99, le doublon, fait pendant à “la carte”. Les deux faces de ce doublon sont lues par les principaux membres de l’équipage comme une carte du ciel, doublement partagée par l’équateur et par la voie lactée comme la pièce l’est en pile et face et par le terme “Équateur”. Chacun y lit son propre horoscope et l’avenir du navire. Stubb, en suivant la ligne de l’écliptique, enchaine les signes du Zodiaque en commençant par le Bélier (p. 443) et s’arrête aux Poissons. Ce parcours, si on le suit sur les deux faces d’une carte du ciel, trace un huit (dont la moitié, le retour des Poissons au Bélier est invisible) assimilable à l’éternel voyage du Péquod, de Nantucket à Moby-Dick et qui débute et s’achève à proximité de la constellation… de la Baleine (voir figure).

29L’intérêt de montrer la superposition des maisons zodiacales et des “territoires alimentaires” des baleines est moins de pouvoir localiser avec précision les étapes du voyage du Pequod. Il est plutôt d’appeler le lecteur à envisager la circularité du récit, qui suit en cela l’éternelle rotation de la Baleine dans les océans et du soleil dans le ciel.

30Un autre voyage sert de contrepoint à celui du Pequod. C’est celui de Jonas, référence incontournable à toute histoire de baleine en terre chrétienne. Elle sert de structure au sermon du révérend Mapple à New Bedford et sera reprise au chapitre 83, “Jonas du point de vue historique”. Paradoxalement, cette mise en perspective historique semble avant tout motivée par la détermination de l’échelle géographique sur laquelle se déroule l’histoire : “En partant de Jaffa pour Cadix, n’est-ce pas l’étendue d’un monde que Jonas tente d’interposer entre Dieu et lui ?” (p. 84). La Méditerranée, il le rappelle, constitue alors la globalité du monde biblique. Et qu’arrive-t-il à Jonas ? Parti pour Cadix, surpris par la tempête, il est jeté à la mer par les marins qui le soupçonnent d’être à l’origine du courroux divin. La baleine l’avale et, trois jours plus tard, le recrache à Ninive, sur les rives du Tigre. Melville, malicieusement embusqué derrière Ismaël le puritain, pose alors, faussement naïf, la question fondamentale : doit-on croire que la baleine, en trois jours, a fait le tour de l’Afrique (privant, en passant, Diaz du bénéfice de la première !), a remonté le Tigre jusqu’à n’avoir plus d’eau que jusqu’aux fanons avant de lâcher Jonas ? Non, bien sûr, ne cherchons pas plus loin, recommande-t‑il : il s’agit là d’un mystère. Encore, sans doute, un de ces mystères du cosmos, auquel il nous est recommandé de renoncer à nous frotter sous peine de finir comme Achab ? Ou bien plutôt un de ces mystère que la voie d’Ismaël nous propose de résoudre ? La représentation cartographique est ici aussi éclairante : de Jaffa à Cadix, puis à Ninive, il y a un tour du monde méditerranéen, dont l’aller est visible et le retour invisible9.

31Rappelons, que le Pequod est un navire américain, qui sillonne la terre, au moment où, à travers la guerre de Sécession et le triomphe du capitalisme industriel, s’affirme la domination universelle de l’économie et de la culture américaines, fondée sur la sacralisation de sa monnaie, le dollar. L’équipage d’Achab a maintes fois été présenté comme une métaphore du navire Amérique. Sous le commandement aveugle du Quaker Achab, les trois lieutenants, Starbuck, Stubb et Flask représentent trois incarnations de la part “wasp” de la nation américaine, vouée à l’encadrement du peuple. Sous la ferme houlette de ces cadres, trois sauvages représentent la vitalité et la puissance des peuples barbares, dont la soumission assure la cohésion de l’ensemble. Or, le signe $ du dollar américain provient du détournement de la monnaie romaine, enroulant la banderole (et non un “S”) “Nec plus ultra” autour des colonnes d’Hercules, et limitant du même geste le monde connu de l’époque. En récupérant le signe et en remplaçant le “Nec plus ultra” par “Toujours plus loin”, les Américains se placent dans la filiation et l’élargissement de l’Empire romain. Il y a donc, entre la Méditerranée de Jonas et le monde d’Achab un parallélisme historique (d’où le titre du chapitre) et géographique, malgré le changement d’échelle. D’Achab à Jonas, il y a une similitude non seulement de destin mais de trajet. Les deux voyages, en apparence interrompus en leur milieu, réalisent en fait chacun un tour du monde complet, dont une moitié est visible et l’autre invisible.

32De la même façon que le voyage de Jonas se compose d’une partie visible et d’une autre, invisible et mystérieuse, la lecture du voyage du Pequod, de Nantucket à l’équateur, impose au lecteur d’achever, mentalement, le tour du monde par le retour, antérieur au récit, d’Achab à Nantucket, ou par celui, postérieur, d’Ismaël. Ayant abandonné Ismaël baignant dans la blanche écume de la déroute, nous devons bien, pour justifier l’existence de ce livre qui nous relie à lui, imaginer son retour à Nantucket, son changement de profession, la lente élaboration de son roman, et la réapparition d’Achab sous sa plume, prêt à s’embarquer une nouvelle fois pour sa quarantième année de campagne. L’apparente linéarité du temps, de l’enfance atlantique à la vieillesse pacifique, est ainsi nécessairement complétée par la prise en compte d’un avant et d’un après. Seule la représentation double de l’espace permet de couvrir l’intégralité de la boucle temporelle et de faire apparaître la continuité, par le truchement de l’espace, du présent, de l’avenir et du passé.

33C’est une forme curieuse et pourtant familière que l’on obtient alors : un tour du monde en deux ans, c’est à dire deux cycles temporels pour un cycle spatial10. De ces deux cycles annuels, l’un est visible, décrit heure par heure par le récit d’Ismaël, alors que l’autre, le retour d’Achab, reste dans l’ombre. Ombre narrative, puisque le narrateur n’est pas encore présent, ombre de la mort qui plane sur le corps amputé d’Achab, ombre de la folie qui, déjà, s’est emparée de son esprit. La seconde rencontre entre Achab et Moby-Dick est identique à la première et pourtant inverse : la jambe est arrachée une nouvelle fois, Moby-Dick est touché à nouveau, mais cette fois Achab meurt avec son équipage, et Ismaël, paradoxalement, baigne dans le bonheur, et “demeure dans la joie” annoncée par le dernier navire rencontré. Ce retour inversé permet de relier les deux moitiés du tour du monde et forme, dans l’espace comme dans le temps, une bande de Möbius parfaite, une surface unilatère et infinie mettant en correspondance non seulement les lieux mais aussi les époques et rendant l’ubiquité de la baleine, notre fil conducteur, parfaitement logique.

34Pour construire une bande de Möbius, il faut, on le sait, vriller la bande avant de joindre les deux extrémités et définir, ce faisant, une zone interne, cachée et une zone externe visible. Outre le retournement des dénouements, d’un hiver équatorial à l’autre, c’est l’inversion quasi symétrique des personnages d’Achab et d’Ismaël qui permet, à cet endroit précis de l’espace et du temps où coule le Pequod, de justifier le mieux cette vrille. Si les lectures traditionnelles psychologiques et bibliques ne suffisaient pas, le recours aux tarots11, qui font partie intégrante de la culture des marins, peut se réveler intéressant.

35Le personnage d’Achab est sans doute le plus fort du texte, le plus facile, ce faisant, à déchiffrer (ou à chiffrer). Sa force, physique et mentale, son défi à Dieu et son contrôle austère de sa sexualité (symbolisé en particulier par l’abandon double de sa pipe et de sa femme) peuvent clairement l’associer à l’arcane 11, la Force. Mais la périodicité qui le caractérise et qui l’enferme, ce cycle dodécimal qui constitue son destin le plus visible, du calendrier évoqué12 à sa mort finale, en passant par la prédiction de Fédallah13, en font surtout une incarnation parfaite du Pendu, le numéro 12. Celui-ci, sur la carte du tarot est représenté la tête en bas, souriant presque dans son supplice. Ainsi Achab, comme Dom Juan, s’avance bravement vers son destin. Lui qui a déjà été “démâté”, deux ans plus tôt, ne peut pas feindre d’ignorer son destin. Il se décrit lui-même comme un arbre déraciné, dont la barbe sale semble un lacis de racines encore chargées de terre. Et n’est-ce pas la foudre divine qui a frappé la plus haute de ses branches, arrachant la jambe de cet homme renversé ? Au-delà, bien sur, le Pendu, le douzième, le rebelle, c’est Judas, lui-même représentant de Satan. Dans la perspective proposée, il n’est pas sûr, pour autant que ces avatars soient fondamentalement négatifs. La clôture de la boucle réconcilie les extrêmes, comme certaines hérésies font de Judas le premier apôtre, celui sans lequel aucune crucifixion ne serait survenue, le seul qui a suivi le Christ dans la mort. Sa damnation permet de racheter la part obscure de l’humanité, celle que le discours “visible” du Christ semble parfois condamner.

36En face, le personnage d’Ismaël est plus obscur, ou, à l’inverse, tellement clair qu’il en devient transparent. On l’imagine blanc, fort et doux. Sa discrétion gêne l’observation mais constitue une piste intéressante. Discrétion, modestie (il refuse toute charge élevée, toute responsabilité), son amour de l’autre, nulle part aussi charnellement décrit qu’à l’endroit de Queequeg, mais aussi son destin lui donnent une image christique. Voulant mourir, s’embarquant sur le Pequod comme en un cercueil, dans cette ville où chacun s’appelle Coffin, ne finit-il pas seul survivant, baignant dans une béatitude de ressuscité ? N’est-ce pas cette traversée de la mort qui lui donne les clés du monde qu’il proposera ensuite, dans sa rédaction du voyage du Pequod ? “Mon cœur blessé, ma main blessée ne se retournaient plus contre un monde cruel que ce sauvage apaisant rachetait pour moi”. Les références au Christ, dans cet Ismaël souffrant, sont trop nettes pour être négligées.

37L’image du Christ, au tarot, est justement celle du Monde, l’arcane 2114. Le fils de l’homme y est représenté dans sa gloire, entièrement auréolé de lauriers, répondant au portique du Pendu, et encadré par les quatre évangélistes dont les auréoles, sortant du cadre de l’image, proposent la transcendance comme alternative à l’éternelle cyclicité du Monde. L’hypothèse pourrait sembler plus fragile que l’identification d’Achab au 12, si elle n’était martelée avec une insistance complice par Melville lui-même. Lorsque Ismaël s’engage, la discussion qui oppose Peleg à Bildad a trait au rôle d’Ismaël sur le navire15. Le débat est donc d’importance et la scène, cocasse mais un peu longue, n’aurait guère d’utilité dans le récit si elle ne permettait d’expliquer à qui sait l’entendre la véritable nature d’Ismaël : la 777e. Lui qui espérait la 275e, voire (vue la carrure de ses épaules), la 200e, se voit proposer le chiffre fantasque de 777e. Or ce chiffre, en l’espace d’une simple page est répété sept fois (six fois en chiffres et une fois en lettres). N’est-ce pas l’indice d’une signification seconde ? Le 7, chiffre divin par excellence, est répété trois fois et l’on nous propose, si l’on n’avait pas encore compris, “de lui ajouter la particule énième”. Ajoutons donc, comme on le fait au tarot, les trois cartes proposées pour obtenir la carte centrale, la plus importante : le 2116.

38Subitement calmé, Peleg s’effondre alors et confirme “ou alors la 300e, oui, c’est pareil”. Trois et rien après, la Trinité dans chacune des personnes divines.

39Il semble donc possible de localiser Achab sur “la saison et la ligne”, en un temps T+1 (T0 étant la date de son propre départ de Nantucket), sous forme d’un 12, d’un Pendu retourné, et d’aboucher cette figure, en l’inversant, à celle d’un Christ Ismaël, dont la figure et le chiffre proclament ce retournement.

40Si l’on représente sur une bande les douze mois qui mènent Ismaël de Nantucket à Moby-Dick et que l’on colle, au dos, une autre bande de douze mois, conduisant Achab de Moby-Dick à Ismaël, et que l’on joint les extrémités en les retournant, on obtient une magnifique bande de Möbius, dont l’extérieur visible mène insensiblement à l’intérieur invisible. Et comme la bande de Möbius, si on tente de la démultiplier, en la coupant par le milieu, on obtient non deux bandes, mais une seule, deux fois plus longue. Aux deux demi-voltes annuelles identifiées, il faudrait en effet ajouter une troisième, correspondant au retour d’Ismaël à Nantucket, par le cap Horn, puis une quatrième celle de l’écriture du récit, c’est-à-dire à la virtualisation du voyage que l’on vient de lire.

41En faisant reposer la construction de Moby-Dick sur l’anneau de Möbius, dont la forme, unilatère et infinie, illustre pour la vulgariser les théories d’Einstein, peut-on faire de Melville un précurseur de la quatrième dimension ? Cinquante-quatre ans avant la publication de la théorie partielle de la relativité, Melville tente de donner au monde une forme plus subtile, en superposant la terre, le ciel et le regard de l’homme, puis en tordant et en raboutant, à ces trois niveaux, la linéarité du temps en une boucle imparfaite. Ce n’est d’ailleurs pas le seul indice de son intérêt pour la physique expérimentale. Par deux fois, dans la cabine de Jonas puis dans celle d’Achab, Melville décrit un objet mobile (une lampe à huile ici17, un axiomètre là18), immobile dans la tempête qui secoue le vaisseau. Par leur inertie même, ces petits “pendules de Foucault” démontrent la suprématie d’une gravitation universelle et invisible sur l’apparente mobilité des eaux. On s’en souvient, c’est par des paraboles du même type que Newton, puis Einstein lui-même entreprirent de démontrer la nécessité d’un changement du système de référence, puis du passage de la troisième à la quatrième dimension.

42L’anneau, une fois qu’il a commencé à tourner, peine à s’arrêter : vers l’avenir, il semble irrésistiblement nous entraîner à sa suite, comme lecteur d’abord, puis comme interprète, et enfin, du plus fameux au plus humble d’entre nous, tous, pour saluer Melville, prenant, à notre façon, notre rôle sur le livre de Bildad. Combien de “matelots français” attendent qu’à notre tour, nous leur donnions un nom ?

43Vers le passé, il faut remonter, bien sûr, plus loin que ce jour fatidique où Achab planta un premier fer dans le corps de Moby-Dick. Remonter quarante ans plus tôt19 et à la première baleine tuée, remonter à Jonas ou à Noé ou bien, comme le rappelle Achab, à Starbuck “un billion d’années avant que roulât cet océan” (p. 559). Car “nous sommes virés et virés encore en ce moment comme le guindeau là-bas dont le Destin est l’aspect”. Ce grand “virage” décrit par Achab est non seulement horizontal, qui ramène éternellement le Pequod au même mois de décembre sur l’équateur, mais vertical, et les positions des deux protagonistes, Ismaël et lui, s’inversent régulièrement, comme l’aiguille d’une boussole affolée par le typhon.

Position

T0
Nantucket

T1
Équateur

T2
Nantucket

T3

T4

Haute

Achab
prend la route

Ismaël
professeur

Achab
capitaine

Ismaël
glorifié

Achab
personnage

Basse

Ismaël
pas encore là

Achab
démâté

Ismaël
matelot

Achab
coulé

Ismaël
narrateur

44D’autres indices peuvent nous faire penser que Melville, ne disposant ni de la fameuse formule d’Einstein, ni de la bande de Möbius et encore moins des gravures d’Escher qui les ont vulgarisées, cherche bien à décrire, avec le stock d’images à sa disposition, une vision du monde difficilement imaginable à son époque (et ne l’est-elle pas encore largement à la nôtre ?). Lorsqu’il décrit la délicate opération du dépecage de la baleine, il insiste sur l’image de la peau d’orange. Or, la façon la plus simple et la plus quotidienne d’obtenir une bande de Möbius et une représentation du monde en quatre dimensions est justement de peler une orange de cette façon et de joindre les pôles comme s’il ne s’agissait que d’un seul point20. Seul, le passage instantané (et incompréhensible dans un système de représentation newtonien) d’un bord à l’autre permet de comprendre l’ultime retournement du Pequod au moment du choc final contre Moby-Dick : ayant accompli sa révolution, la baleine se retrouve de l’autre côté de la bande, et le Pequod, pour la rejoindre, doit subitement faire demi-tour. On pourrait même dire que le naufrage du Pequod représente métaphoriquement son incapacité à passer de l’autre côté, à franchir “le miroir de la mer” alors qu’Ismaël, ayant percé son mystère, flotte dans la béatitude de l’accomplissement.

45Enfin, un dernier indice de la cohérence de cette vision est fourni par le retournement des boussoles aux abords de la région du naufrage, annonçant une inversion générale des polarités, des valeurs et même du haut et du bas. Au-dessus du trou dans la mer où le bateau va s’enfoncer, un tourbillon dans le ciel annonce le changement de polarité des boussoles, des bateaux et des hommes. Le maelström qui emporte le Pequod est sans doute le nombril du monde, mais aussi le lieu de passage d’une réalité visible à une autre invisible. Sans doute s’agit-il, dans l’esprit de Melville, d’un siphon à double sens qui avale ou recrache selon les nécessités : c’est de là que sont venues les eaux du déluge, c’est par là qu’elles sont reparties.

46Cette boussole affolée fournit aussi une piste intéressante pour tenter d’éclaircir deux points particulièrement obscurs de notre interprétation : d’où vient la connaissance de Melville de phénomènes qui ne seront théorisés que cinquante ans plus tard, et pourquoi avoir situé son naufrage (si ce n’est par une coquetterie un peu vaine que retrouvera Umberto Ecco dans son Île du jour d’avant) au point d’intersection de l’équateur et du méridien de changement de date ?

47La géographie physique, entre la fin du dix-huitième siècle et le début du vingtième, se passionne pour les phénomènes de magnétisme et revoit profondément sa conception du globe terrestre et de la formation des continents à la lumière des découvertes effectuées. Le récit de Mardi porte la trace, souvent lourdement pédagogique, de l’intérêt profond de Melville pour ces questions et il est vraisemblable qu’il ait suivi avec passion les débats concernant la déformation du géode magnétique et l’identification des pôles eulériens. Ces pôles, largement décalés par rapport aux pôles magnétiques, correspondraient à l’axe réel de rotation de la terre et auraient dirigé, le long des âges géologiques, la séparation des continents (voir figures). Sur les images satellites actuelles, ils correspondent à une forte déformation du géode. Dans ces représentations, un point théorique mal situé géographiquement sert d’origine à la séparation des éléments de l’ancienne Pangée, qui dériveront à la surface du globe selon des orbites circulaires presque parallèles à l’axe unissant les pôles magnétiques. Le naufrage du Pequod indique-t‑il le lieu d’où le monde s’est divisé, une sorte de Babel géologique que les membres de l’équipage viennent racheter ? Dans cette perspective, la relation d’Ismaël (le Monde, la périphérie en morceaux) avec Queequeg (le maelström, le centre de la réunion, situé sur une île inconnue, au milieu du Pacifique) prend une dimension particulière : “Mon cœur blessé, ma main crispée ne se retournaient plus contre un monde cruel que ce sauvage apaisant rachetait pour moi21.

48Les références au magnétisme sont nombreuses dans Moby-Dick. Outre le thème de la boussole, déja évoqué, le front d’Achab est décrit comme aimanté par celui de la baleine à laquelle il finira littéralement collé. Par ailleurs, il est aujourd’hui connu que les déplacements des animaux migrateurs sont guidés par les axes magnétiques créés par les déformation du géode. Or il est intéressant de constater que l’axe global défini par ces pôles traverse la planète en passant par le nord de l’Amérique du Nord et la zone équatoriale pacifique. L’itinéraire de la baleine n'est donc pas seulement un symbole de l’existence de ces axes, elle en est un traceur matériel des plus concrets. Adoptant la même logique profonde que celle révélée par le déroulement de sa peau22, elle devient un symbole cosmique révélant d’un même cycle les lois du ciel et celles de la terre. “La révolution terrifiante de la Baleine blanche, la rapidité planétaire avec laquelle elle resserrait ses anneaux était telle qu’elle semblait vouloir fondre sur eux” (p. 549). La baleine, en prenant une dimension planétaire, s’étire de Nantucket à l’équateur et l’on peut dire que, comme Jonas, c’est bien dans sa gueule magnétique que disparait Achab23.

49C’est ainsi la structure profonde même de Moby-Dick qui propose de répondre aux interrogations géographiques qu’il a soulevées et qui taraudaient Melville depuis Mardi et peut-être depuis ses premiers voyages. L’univers n’est pas ce qu’il paraît, ou plutôt, il n’est pas ce globe soumis aux principes newtoniens auquel nous nous sommes habitués. La réalité en est autant distante qu’elle le fut de la terre plate de nos anciens.

50Or, le phénomène le plus frappant dans Moby-Dick réside peut-être dans la façon dont Melville parvient non seulement à coder mais à faire oublier la solidité, la cohérence scientifique de sa structure profonde. Si le discours est sous-tendu par une perspective scientifique rationnelle, la forme adopte les principes des “song lines” aborigènes. Ces récits, dont le fonctionnement a été particulièrement bien étudié en Australie, mais que l’on retrouve dans la plupart des sociétés nomades, décrivent justement l’espace sous forme d’un continuum espace-temps matérialisé par le cheminement d’un ancêtre du “temps du rêve”. Eux aussi justifient la forme circulaire ou en huit de leurs parcours et de l’univers tout entier par les déformations des champs magnétiques terrestres et par la continuité autorisée par l’espace, entre le passé, le présent et l’avenir. Dans la pensée aborigène, le monde est une sorte de pelote de laine s’enroulant sur elle-même, de l’origine à la fin des temps. Ces deux élements étant en fait superposés, il existe une solidarité, voire une sorte de simultanéité entre tous les points de la pelote, que notre vision diviserait en lieux et en dates différents. Le second pilier fondamental de la perception aborigène de l’espace et du temps repose sur l’interaction permanente, voire sur l’identité de forme et de fonctionnement, entre le monde et le cerveau humain. On retrouve cette idée non seulement à la source de la pensée magique (ce que je pense peut modifier directement le monde), mais aussi du nomadisme (pour préserver la perfection de l’esprit humain, il faut veiller à conserver la virginité du monde. Toute modification des structures économiques ou sociales constitue un risque d’ébranlement de cette union entre l’homme et le monde et conduit à la folie de l’un et à la destruction de l’autre).

51Nombreux sont les signes, dans Moby-Dick, du respect de Melville pour la pensée aborigène, incarnée en particulier dans le personnage de Queequeg24. Surtout, la composition du roman, certains symboles utilisés, la fusion déja relevée entre le ciel, la terre et le crâne d’Achab dans la carte du chapitre 44, peuvent faire penser qu’il avait soudain réalisé ce qui devient aujourd’hui de plus en plus clair, mais qui l’était beaucoup moins en 1851, à savoir la concordance entre la façon dont les aborigènes pensent l’espace et la vision qu’en proposent les théories de la relativité.

52Il serait ainsi tentant de voir dans Moby-Dick le résultat d’une double initiation. Non seulement à des opinions scientifiques en cours d’énonciation et dont la formulation, au milieu du dix-neuvième siècle reste encore à l’état inchoatif, mais aussi à une pensée aborigène avec laquelle le jeune marin eut un contact précoce, intensif et traumatisant. N’oublions pas que le fait de dévorer un être humain, aussi sauvage qu’il nous paraisse, ne laisse pas d’être, dans toutes les cultures qui le pratiquent, un acte profondément culturel, voire religieux. La viande humaine, pour pouvoir être consommée, doit répondre à des exigences très strictes. Le cas le mieux connu d’une telle expérience, souvent décrite de l’extérieur, avec des préjugés fort compréhensibles, est celui de Hans Staden25 chez les Tupinambas. L’homme destiné à être sacrifié n’est pas, traditionnellement, un prisonnier. Il est véritablement intégré à la famille de celui qui l’a capturé, et se promène, de longs mois durant, la main dans la main de son vainqueur. Il n’est pas rare, même, qu’il épouse une de ses sœurs. Dans le cas de Hans Staden, aucune de ces préventions, aucune explication (qu’il ne comprenait d’ailleurs pas) ne parvint à vaincre une peur dont il serait difficile de le blâmer. Sa viande fut déclarée impropre à la consommation26 et on le laissa s’enfuir.

53Le cas de Melville est finalement assez comparable, et l’on peut imaginer que, durant les quelques semaines passées chez les Taïpi, le jeune condamné dut apprendre beaucoup, même si dans la panique perpétuelle qui devait être la sienne, il comprit finalement assez peu.

54Deux ans avant la publication de Moby-Dick, pourtant, on ne peut pas dire que le récit de Mardi, qui en constitue à certains égards le brouillon27, témoigne d’une quelconque complaisance, encore moins d’une véritable compréhension des cultures aborigènes. Il serait donc absurde de voir en Melville un initié rescapé des festins anthropophages arrivant à Boston à bord de l’United States, doté d’un bagage philosophique profondément métissé et parfaitement cohérent. Il semble au contraire que c’est progressivement que se mit en place le système de pensée du jeune homme et que, si son expérience de la mer et des pensées indigènes l’aidèrent à interpréter d’une façon particulièrement novatrice ses lectures scientifiques, celles-ci, à l’inverse, le poussèrent à relire plus respectueusement son initiation aborigène. La greffe métisse ne put véritablement se développer, produire des fleurs et des fruits, que lorsque la formation scientifique lui eut fournit tout à la fois un tuteur et un terreau.

55Il est frappant de constater la brutalité de la cristallisation de la pensée géographique de Melville, entre Mardi et Moby-Dick. Le premier ouvrage révèle, certes, la récurrence des questionnements géographiques de l’ancien matelot devenu écrivain, mais aucune vision d’ensemble ne vient répondre à ces interrogations. Le monde reste hermétique, figé dans l’opposition stérile entre une pensée sauvage méprisée (qu’elle soit représentée par la mythologie scandinave infantile de Jarl ou par celle, tout aussi primitive, des Polynésiens) et une interprétation scientifique exclusive mais impuissante. La question centrale, bien sûr, est celle du trajet des baleines. Dans Mardi, tout en pointant du doigt ce qui fournira sa structure à Moby-Dick, Melville reconnaît son incapacité à déchiffrer le monde :

Mais les baleines ne s’exploitent pas comme une veine de minerai d’argent au Pérou. Pendant des semaines, nous traversons et retraversons la Ligne, au point qu’il nous semblait ressentir un choc chaque fois que notre coque coupait le tracés imaginaire. Enfin, entrainés par la brise équatoriale, nous filons droit vers l’ouest, sans cesse aux aguets, mais ne découvrant rien. (Mardi, p. 28)

56N’est-ce pas Melville lui-même que nous voyons peiner, suant sang et eau pour résoudre l’équation improbable qu’il s’est lui-même proposée : mettre en relation la course des baleines et celle des parallèles, expliquer d’un seul mouvement la baleine et le monde ? Il est sur la bonne voie, et un peu plus d’endurance le mènera, toujours sur l’équateur, jusqu’à la ligne de changement de date. Mais pour l’heure, les chocs sont trop rudes. Il abandonne la quête, renonce aux baleines et aux baleiniers et s’embarque pour une pêche décousue aux énigmes géographiques (la formation des atolls, les mystères climatologiques seront ainsi abordés sans parvenir à aucun système cohérent). Si Moby-Dick aboutit au naufrage d’Achab, Mardi souffre de la désertion d’Ismaël.

57De l’un à l’autre, Melville a sans doute beaucoup lu, s’est interrogé profondément sur l’échec de Mardi. Mais peut-être est-ce moins l’échec littéraire et commercial du livre qui le taraude que son fiasco philosophique. Lorsqu’il propose Moby-Dick, Melville a enfin construit son système. Il est parvenu non seulement à réconcilier la baleine et la constellation dans une vision cosmique cohérente et, d’un point de vue scientifique, prodigieusement clairvoyante, mais aussi et, peut-être surtout, à réconcilier sa formation rationnelle et son initiation aborigène.

Notes de bas de page numériques

1 Mardi, Paris, Garnier Flammarion, 1990, p. 35.
2 Emmanuel Lézy, Guyane, de l’autre côté des images, Paris, L’Harmattan, 1989.
3 Bien que la théorie partielle de la relativité de l’espace et du temps, dont la bande de Möbius tente de rendre compte, date déjà de 1905, on peut dire qu'elle reste, en géographie, une théorie récente et peu utilisée.
4 Chose étrange, Melville avait, deux ans plus tôt, utilisé la même image pour affirmer exactement l’inverse : “Mais les baleines ne s’exploitent pas comme une veine de minerai d’argent au Pérou” (p. 28). De l’un à l’autre, il y a un retournement, voire une révolution.
5 Et nous parlons bien, ici, du ciel et non de la couverture nuageuse de la terre, que l’on peut voir cartographiée, par exemple, sur les cartes météorologiques. Il y a entre les deux notions, une incompatibilité absolue de point de vue.
6 On retrouve ici la difficulté plus grande à fixer les longitudes que les latitudes.
7 Ces trois prédictions découpent, par ailleurs, le globe en trois parts égales : 75° Est, 75° Ouest, 180°.
8 Outre le Pequod, Ismaël visite, à Nantucket, le Diable et sa Mère et la Bonne bouche. Aucun autre navire n’est rencontré avant l’entrée dans l’océan Indien. Puis ce sont successivement l’Albatros, le Town Ho, le Jéroboam, la Jungfrau, le Bouton de Rose, le Samuel Enderby (le seul à ne pas donner son nom à un chapitre), le Célibataire, la Rachel et la Joie.
9 Melville, en multipliant les hypothèses farfelues (bateau baleine ou baleine crevée napoléonienne) insiste sur la seule signification de l’histoire : à l’aller, je vois Jonas, au retour, il est caché.
10 L’idée du tour du monde est annoncée dès le début du roman. D’une part, “le commodore ne respire que l’air vicié par le gaillard d’avant ”, d’autre part, et à l’inverse, les “injures et les horions” qu’il peut être tenté d’expédier en retour, participent de “la tournée de l’universel coup de matraque” qui rend tous les hommes égaux. La réversibilité de ce double mouvement circulaire est déclarée valable sur les plans physiques comme métaphysiques et directement liée à la philosophie stoïcienne (p. 49).
11 Il n’y a pas, à ma connaissance, de référence directe aux tarots chez Melville. Mais certaines allusions font état de l’usage courant de cartes de prédiction (“ Ancres, cœurs transpercés, almanachs, vers d’amour, rouleaux, de câbles, rois de trèfle et autres diagrammes gravés par des matelots de toutes nationalités, ainsi que des formules pour les horoscopes et la prédiction de l’avenir. Les loups de mer sont tous des Daniel”, Mardi, p. 70). D’autres indications révèlent sa connaissance des principes fondamentaux d’interprétation cartomancienne (voir White-Jacket). Une lecture globale de Moby-Dick pourrait être faite en suivant les tarots, à partir de la table de conversion Achab=11 et 12 et Ismaël=1 et 21. Les douze membres de l’équipage nommés, ainsi que les douze lieux de chasse cités peuvent ainsi être interprétés et situés sur la bande de Möbius obtenue.
12 Outre les douze mois de navigation, le chiffre revient ponctuer de façon lancinante le périple d’Achab : douze navires cités, douze hommes nommés sur le bateau etc.
13 Lorsque Fedallah annonce à Acchab que “seul le gibet” peut le tuer (p. 502), celui-ci médite : “Quelqu’un a mis entre mes vieilles mains ces cartes, jurant que je devais les jouer et point d’autres”.
14 Le reournement du 12 (trois fois quatre, c’est-à-dire l’enfermement dans l’univers matériel) en 21 (trois fois sept, l’accès au divin), n’est pas non plus sans intérêt.
15 Et les deux vieux, propriétaires du bateau, dont l’un juge la valeur des êtres et l’autre fut le second d’Achab, ne font-ils pas furieusement penser au Père et au Saint Esprit à demi fou, se disputant sur la signification de l’embarquement du fils sur le navire de l’humanité ?
16 Si l’on désirait explorer cette piste plus avant, on pourrait aussi faire la somme des sommes espérées par Ismaël : 275=14, c’est-à-dire, au tarot, le passage d’un état à un autre, lié à l’eau, et 200, le 2, la deuxième personne, celle du fils, ou au tarot, l’impératrice “une lettre, une bonne nouvelle” ou pourquoi pas, un évangile ?
17 Herman Melville, Moby-Dick, Paris, Garnier Flammarion, 1989, p. 86.
18 Herman Melville, Moby-Dick, Paris, Garnier Flammarion, 1989, p. 265.
19 Est-il utile de préciser le poids symbolique de ce chiffre et sa fonction fondamentalement cyclique ? 40=8x5. Il s'agit d’un autre cycle, celui, dans la Bible, de l’exode des Juifs à la suite de Moïse, de la “quarantaine” de Jésus dans le désert, tenté par le malin…
20 On peut trouver des représentations imagées de ces principes dans le Topologicon de J.‑M. Petit (Paris, Belin, 1985).
21 Herman Melville, Moby-Dick, Paris, Garnier Flammarion, 1989, p. 93.
22 Voir le chapitre 68, “La couverture” : les signes visibles sur la partie la plus superficielle de la peau sont les structures les plus profondes de la baleine.
23 Dans “ Les Îles enchantées ”, Melville décrit l’archipel des Galapagos, situé lui aussi dans le Pacifique et sur l’équateur, à la fois comme un centre du monde, cerné par un courant circulaire paradoxal, semblant tourner à la fois dans un centre et dans l’autre (et on peut lire ici soit l’annulation de la force de Coriolis soit une nouvelle bande de Möbius) et comme la gueule énorme d’un loup… ou d’une baleine ?
24 Les sources Aborigènes de Moby-Dick mériteraient d’être étudiées pour elles-mêmes, en particulier la valorisation de la foi contre les églises, de la fumée contre l’alcool, de l’amour contre le savoir, du nomadisme contre la sédentarité…
25 Staden Hans, Warhaftige Historia und beschreibung eyner Landschafft der Wilden Nacketen, Grimmigen Menschfresser, Leuthen in der Newenwelt America gelegen, Marburg : A. Kolbe, 1557, in octo de 178 p., ill. Traduction française : Nus féroces et anthropophages, traduction de Henri Ternaux Compans, Paris, A.‑M. Métaillé, 1979, in octo de 231 p., ill.
26 Dans toutes les civilisations, l’animal qui a peur est jugé “non casher” ou son équivalent.
27 Partant des mêmes lieux et des mêmes idées, un baleiniers de Nantucket en chasse, le navire s’embourbe sur l’équateur et est finalement déserté au profit d’une exploration utopique d’autres îles enchantées.

Pour citer cet article

Emmanuel Lézy, « “La Saison et la ligne” ou Moby-Dick, une leçon de géographie métisse », paru dans Cycnos, Volume 17 n°2, mis en ligne le 15 juillet 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1645.


Auteurs

Emmanuel Lézy

Université Paris-X Nanterre.
Emmanuel Lézy, agrégé de géographie, est maître de conférences à l’université Paris X – Nanterre, et anime un séminaire à l’École des hautes études en sciences sociales sur “l’imaginaire des territoires et les territoires de l’imaginaire. Ses recherches portent sur l’Amazonie, les perceptions aborigènes de l’espace et la cartographie. Il a publié plusieurs articles et ouvrages portant sur ces thèmes, dont notamment cette année “L’Amazonie, un cœur oublié” dans A comparative history of cultural formations: the literatures of Latin America, éd. par L. Hutcheon et M. Valdes ainsi que Guyane, Guyane : une géographie sauvage de l’espace compris entre Amazone et Orénoque (Paris : Belin “Mappemonde”).