Cycnos | Volume 17 n°2 Herman Melville : Espaces d'écriture - 

Beatrix Pernelle  : 

Avant-propos

Texte intégral

1Puisqu’il paraît en plein mois de décembre, cent cinquante ans après la publication de Moby-Dick, ce numéro de Cycnos consacré à Herman Melville pourrait lui aussi proposer au lecteur mélancolique dont l’âme est trop pleine de la bruine et du vent d’un novembre glacial une certaine sorte de périple. Mais qu’on se rassure, les horizons abordés ici se limitent — si l’on peut s’exprimer ainsi — aux textes de l’auteur. Point d’étendues marines donc, non plus que de prairie, mais la notion d’espace constitue bien un axe de réflexion commun aux neuf articles de ce recueil. Cet espace mythique, cher à la tradition littéraire américaine, sera donc évoqué de diverses façons, de manière plus ou moins directe selon les perspectives adoptées au cours des différentes études.

2D’emblée Julien Amoretti se place sur un plan spatial lorsqu’il choisit d’analyser dans son article le chapitre 79 de Moby-Dick, justement intitulé “La Prairie”. Il s’agit alors de scruter le visage ridé de la Baleine pour essayer de percer le mystère de cette surface paradoxale, à la fois couverte de signes et pourtant forte de la puissance du vide : précisément parce qu’elle est in(dé)finie, la face du cachalot ouvre une infinité de possibles et permet de construire un espace englobant un univers tout entier.

3La mer, tout comme la Prairie, constitue bien une étendue privilégiée où une infinité de traces peuvent advenir, donnant alors naissance à une possibilité infinie organisée en textes… mais l’écriture de l’infini est-elle par ailleurs concevable ? C’est pourtant l’impossible tâche que s’impose Ismaël lorsque, tel un nouveau Job cherchant à pêcher Léviathan à l’hameçon, il s’emploie à capturer le Monstre marin dans les rets de sa narration. Mais la Baleine Blanche se transforme inexorablement en texte, par définition inachevé car impossible à compléter. L’énormité du sujet justifie alors la démesure de l’écriture tant il semble dépasser toute science, et échapper à tout savoir humain : le cachalot devient cosmos, l’univers devient un monde-baleine.

4Anne Wicke aborde dans son étude la question de l’excès et du gigantesque, aspect que les critiques reprochent très souvent aux textes de Melville. La notion de format constitue pourtant un concept essentiel dans l’économie des œuvres de l’écrivain, notamment si l’on prend en compte le rapport particulier que ce dernier entretient délibérément avec le format : l’article montre que celui-ci acquiert une fonction représentative et symbolise la nature même de cette relation à la nécessaire limite à laquelle se heurte toute production littéraire. La lecture du livre-baleine renvoie alors le lecteur vers la représentation du monde borné des espaces terrestres et humains.

5On adoptera alors un point de vue de type plus géographique, perspective scientifique qu’Emmanuel Lezy propose dans son étude de Moby-Dick. À partir d’une approche géographique, cet article développe une appréhension de l’espace et du temps suivant une analyse peu cartésienne, parfois ésotérique, du voyage du Pequod à travers les sept océans du globe. C’est ainsi que Melville inclut des apports empruntés aux aborigènes (on pense aux célèbres “song lines”) et autres civilisations amérindiennes qui marquèrent son imagination  de jeune marin.

6La question de l’espace, ou plutôt des divers types d’espaces, se prolonge logiquement par des interrogations de nature plus métaphysique, comme c’est le cas dans le roman allégorique Mardi. Dans ses pages seront abordés les problèmes du rapport délicat entre l’esprit, la réalité et le symbole. L’étude de Pierre Royer examine cette dimension de la fiction de Melville en jouant sur le glissement de sens du verbe “croire”, dont la transitivité ou l’intransitivité permettent d’analyser la distance entre sujet et objet, réel et imaginaire, pour déboucher sur celle de l’espace éminemment ambigu de la fiction et de la métafiction.

7Avec le récit réflexif se pose nécessairement la question de l’identité et de son inscription dans l’espace du texte : au centre de tout récit, il y a bien une conscience subjective qui fait surgir les événements. Au centre de tout poème, également. L’article de Sandra Maletic sur Battle Pieces  se concentre précisément sur les problèmes de la construction d’une identité — rendue plus difficile encore par le contexte historique de la guerre de Sécession — dans le cadre du texte poétique. Son travail étudie la relation entre temps individuel et temps historique qui permet l’apparition d’un moment de l’écriture dans l’intervalle privilégié de la trêve, lorsque la parole du poète devient possible.

8Mais pour que le Verbe devienne fiction, il lui faut se déployer sur le papier et inscrire ses marques dans l’espace du texte. À partir de quel instant, de quel lieu précis l’écriture advient-elle ? L’article sur “La lettre comme fin de l’origine”  aborde la question de la lettre et de l’origine de l’écriture pour conclure que celle-ci diffère indéfiniment son point de départ : reprenant la théorie de la différance  de Derrida, elle ne peut exister qu’après coup, précédée d’un logos aussi insaisissable mais pourtant indispensable que le cachalot blanc.

9Voilà bien une théorie propre à ébranler la conception traditionnelle de l’écriture et du signifié de nature transcendentale héritée de la pensée Puritaine.

10Michel Imbert développe cet aspect dans une étude de “The Paradise of Bachelors and the Tartarus of Maids”, centrée sur l’analyse des conditions de production du papier en tant que feuilles vierges où s’inscrit en filigrane le visage du Christ. Les pages de papier blanc deviennent alors l’espace par excellence où viennent s’imprimer les doutes et les hésitations d’un narrateur pris entre sa foi chrétienne et les exigences matérielles d’une société industrielle au sein de laquelle la machine a remplacé Dieu. Il n’y a décidément plus de centre qui subsiste, et l’espace de la fiction melvillienne reflète de plus en plus l’ambiguité et l’instabilité inhérentes à l’écriture.

11 Marc Amfreville aborde le dernier texte de Melville, Billy Budd, selon une perspective permettant  de faire ressortir la fonction cruciale du processus de déstabilisation à l’œuvre dans la fiction. Celle-ci est bien à l’image du “deadly space between” évoqué par le narrateur, lieu ambivalent où s’affrontent et se réconcilient toutes les contradictions. Le cadre restreint du récit peut — et doit — être dépassé pour atteindre à un niveau plus général.

12C’est ce que propose Anne Garrait dans son étude sur les marques du Destin dans Billy Budd. Même si elle est inachevée, l’œuvre posthume de Melville peut être considérée comme le testament philosophique de l’écrivain, dans le cadre duquel le jeu de la fiction se prolonge en une réflexion plus large, où le sort du héros éponyme devient emblématique du destin de la nation américaine tout entière.

Pour citer cet article

Beatrix Pernelle, « Avant-propos », paru dans Cycnos, Volume 17 n°2, mis en ligne le 15 juillet 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1637.


Auteurs

Beatrix Pernelle

Université de Nice – Sophia-Antipolis.
Beatrix Pernelle est maître de conférences à l’université de Nice –Sophia-Antipolis, où elle enseigne la langue et la littérature anglaises et américaines. Elle a soutenu une thèse de doctorat portant sur “La Représentation dans Moby-Dick” sous la direction de M. Couturier, auteur sur lequel elle a par ailleurs publié plusieurs articles.