Cycnos | Volume 17 n°1 Aspects de la philosophie américaine aujourd'hui - 

Christiane Chauviré  : 

La “conception scientifique du monde” et sa version américaine de 1936 à nos jours

Abstract

Christiane Chauviré sketches the history of the idea of a “scientific philosophy,” from the Vienna Circle to today’s “neuro-philosophy.” Since the 1930s, the romantic vision of a spiritual community of “service intellectuals”, serving a cultural, philosophical and social cause, has gradually given way a to “professional,” professedly scientific brand of philosophy patterned after the “neuro-sciences.” Deliberately disregarding the warnings issued by Khun and other heralds of the crisis of rationality, it cultivates the ideal of the purity of science and of a philosophy unencumbered by metaphysics.

Texte intégral

1Une lecture nostalgique de “La Conception scientifique du monde. Le Cercle de Vienne”, le fameux manifeste de 1929 signé par Carnap1, Neurath et Hahn2 peut nous faire regretter les vieilles idées d“unité de la science” et de “philosophie scientifique3, vestiges de la généreuse utopie universaliste d’une poignée d’Aufklärer.

2Pourtant, sous d’autres atours, les mêmes idées continuent à alimenter un courant actuel de la philosophie américaine : celui de la “Philosophy of mind”. Je ne sais si tous ceux qui avaient voulu “mettre la philosophie sur la voie sûre de la science” apprécieraient beaucoup ce dernier avatar de la “philosophie scientifique”. Mais enfin, l’unification des sciences sur la base d’un langage physicaliste, la refonte des sciences de l’esprit et des sciences de la nature par absorption de celles-là dans celles-ci, l’uniformisation de l’objet (matériel) et de la méthode (explication causale) des deux types de sciences, tous ces enjeux bien connus du Cercle de Vienne n’ont jamais disparu de la pensée américaine depuis les années 1930, et sont aujourd’hui plus que jamais à l’honneur avec la philosophie cogniticienne de l’esprit, de même que, plus généralement, l’idée de “philosophie scientifique”, en phase avec les recherches de pointe (en l’occurrence les sciences cognitives).

3Certes le contexte américain actuel est bien différent du microcosme viennois de 1929, porteur de tant d’espérances. Les signataires de la “Brochure jaune” mettaient la “conception scientifique du monde” au service d’une vaste entreprise philosophique, culturelle et sociale, exposée dans le Manifeste de 1929 et dans la romantique préface de Der Logische Aufbau der Welt de Carnap (1928), où s’exprimait aussi le désir de former une communauté spirituelle d’intellectuels modernes et des projets de travail collectif4. Une utopie universaliste difficile à imaginer aujourd’hui dans une fin de siècle désenchantée.

4Bien sûr la “conception scientifique du monde5, dans sa visée totalisante et unificatrice, était un contrecoup de la révolution einsteinienne en physique, et de la rénovation frégéo-russellienne de la logique, comparée par Russell, non sans exagération, à la révolution galiléenne. Le Cercle de Vienne était systématiquement favorable aux tendances nouvelles et aux attitudes scientifiquement éclairées ; ainsi, le courant béhavioriste, né aux U.S.A., et qui supplantait le mentalisme obscurantiste des anciennes Geisteswissenschaften (plus ou moins spiritualistes), lui paraissait être un facteur de modernisation pour les sciences humaines et sociales6, permettant de jeter un pont entre les sciences de la nature et de nouvelles sciences de l’esprit et d’opérer une réduction de celles-ci à celles-là. Cette réunification était un des enjeux cruciaux du Cercle de Vienne. Le béhaviorisme, tenu pour scientifique, était partie intégrante des normes de rationalité de l’époque. Aujourd’hui, l’esprit des Lumières souffle d’un autre côté : c’est au tour du béhaviorisme de paraître obscurantiste face à un nouveau mentalisme éclairé par les sciences cognitives.

5Avant son émigration aux u.s.a. en 1936, Carnap avait fondé avec Reichenbach une nouvelle revue, Erkenntnis, et organisé des colloques internationaux sur la méthodologie et l’unité de la science, dont un à Paris en 1935. Aux u.s.a. l’entreprise se poursuivra par la publication des deux tomes de l’Encyclopédie des sciences unifiées. Et c’est tout naturellement que la “conception scientifique du monde” et la volonté d’unifier les sciences viendront se greffer sur une philosophie américaine pragmatiste qui, du moins chez son fondateur, C. S. Peirce, se voulait, elle aussi, une philosophie scientifique issue de l’esprit du Laboratoire7.

6La greffe prend. La conception scientifique du monde fera long feu aux u.s.a., que ce soit en philosophie des sciences ou en philosophie de la connaissance (epistemology). Dans les années 1950, le positivisme logique qui fut, dans sa jeunesse viennoise, un courant minoritaire et militant, devient la philosophie officielle des meilleures universités américaines. Comme le note P. Jacob, elle y perd de son mordant. Une philosophie des sciences standard se diffuse (que l’on songe au schéma de Hempel-Oppenheim), et ceux qui plus tard critiqueront le néo-positivisme comme Putnam (ou, dans un autre domaine, Popper) parlent en fait le même langage que lui. Témoin l’article de Putnam et Oppenheim, “L’unité de la science : une hypothèse de travail” (1958), qui avance des propositions précises pour mettre en œuvre réellement cette hypothèse, laquelle n’a plus rien à voir avec une utopie universaliste8. Ainsi la croyance qu’un jour ou l’autre les sciences les plus diverses seront toutes exprimables dans le langage physicaliste continue à animer d’importants travaux même chez des auteurs qui, tel Putnam, ne tarderont pas à se démarquer de l’empirisme logique9.

7Aux u.s.a., le thème de l’unité de la science était venu tout naturellement prendre le relais des idées de Peirce, que les empiristes logiques commençaient à connaître avec la publication échelonnée, à Harvard, dans les années 1930 des Collected Papers. Selon la théorie peircienne de la vérité, les théories scientifiques doivent converger à long terme, et, à la limite idéale de la recherche communautaire, produire une image unifiée et vraie de la réalité (Putnam rejoindra Peirce sur cette question, mais plus tardivement, dans les années 1970)10. Certes, Peirce n’était ni physicaliste ni réductionniste ; l’unité de la science devait selon lui se réaliser spontanément, mais à long terme, il ne s’agissait pas d’un programme méthodologico-linguistique à mettre immédiatement en œuvre. Mais il avait en quelque sorte préparé le terrain à la réception de toute idée d’unification des sciences.

8Fait remarquable, aux u.s.a., le thème de l’unité de la science et la vogue du physicalisme auront parfaitement survécu au déclin de la philosophie des sciences néopositivistes, ainsi qu’à la “crise de la rationalité” déclenchée par la publication (dans l’Encyclopédie des sciences unifiées !) de La structure des révolutions scientifiques de Kuhn. Si la philosophie des sciences a pris dès lors un autre cours avec Kuhn, Feyerabend, Lakatos, Hacking, Laudan, etc. (déclenchant dans les années 1970 une contre-réaction de Putnam, soucieux de sauvegarder les idées de vérité et de rationalité contre le relativisme), en revanche, la philosophie de l’esprit et la théorie de la connaissance (epistemology) américaines, alignées sur les sciences cognitives en plein essor dans les années 1970, n’ont jamais cessé de postuler l’unité au moins possible des sciences sur une base physicaliste, et tout spécialement la fusion des sciences de l’esprit dans les sciences de la nature (un des enjeux cruciaux du Cercle de Vienne, un projet dont la réalisation devait, il est vrai, passer par la voie béhavioriste, laquelle ne devait survivre que jusqu’à Quine). Fondre les sciences de l’esprit dans celles de la nature, tel est bien en effet la teneur du programme naturaliste que s’efforce de suivre la philosophie mentaliste de l’esprit dans ses différentes versions11, et il s’agit pour elle de naturaliser non seulement les sciences de l’esprit, mais l’esprit lui-même, ce qui est bien plus audacieux. Ainsi subsiste, dans la philosophie mentaliste et naturaliste actuelle un noyau minimal d’idées et de projets autrefois inscrits sur l’agenda du Cercle de Vienne. À une variante près, qui est d’importance : le béhaviorisme, jugé aujourd’hui obscurantiste, a échangé son rôle avec un nouveau mentalisme, devenu à son tour scientifique grâce aux progrès des neurosciences et de l’imagerie cérébrale. C’est un fait d’autant plus important que le courant béhavioriste est né au début du siècle (1913) en terre américaine et qu’il a profondément marqué aux u.s.a. la psychologie, la linguistique (que l’on songe à la sémantique béhavioriste de Bloomfield), la philosophie et la sémantique anti-mentaliste de Dewey et de Quine. La sémantique anti-mentaliste remonte en fait au moins à Peirce — lui-même influencé par le philosophe écossais Alexander Bain et sa conception de la croyance comme règle ou habitude d’action. La maxime pragmatiste de Peirce conseillait de chercher le “meaning” des expressions linguistiques dans les conséquences pratiques concevables qu’entraîne leur énonciation et de comprendre les croyances de façon non mentale, comme des dispositions à agir de telle façon dans telle circonstance. La célèbre critique par Quine du “mythe de la signification” est une héritière, et du béhaviorisme linguistique américain, et du pragmatisme de Peirce relayé par Dewey12. L’ancrage de cette sémantique béhavioriste et dispositionnaliste était tel aux u.s.a. que pour rendre à nouveau respectable le mentalisme, Chomsky a dû mener un rude combat dans les années 1950, prolongé par une polémique avec Quine dans les années 1960. Les attaques anti-behavioristes de Chomsky ont finalement triomphé et permis la domination d’un nouveau mentalisme en philosophie de l’esprit et de la connaissance, en rupture totale avec toutes les philosophies de l’esprit plus ou moins issues du béhaviorisme, non seulement celle de Quine, mais aussi et peut-être surtout, celles de Wittgenstein et de Ryle (The Concept of Mind, 1948)13.

9Mais si aujourd’hui Quine peut déplorer le retour du mentalisme, il est sans doute ravi de voir suivi à la lettre son conseil de “naturalisation” de l’épistémologie14. Épisode crucial pour la philosophie américaine des trente dernières années du vingtième siècle, le mot d’ordre quinéen de naturalisation de l’épistémologie est précisément celui que suivent (paradoxalement puisqu’ils ont renié le béhaviorisme de Quine) les philosophes mentalistes actuels. Dans ce projet de naturalisation qui fut, comme tant d’autres aspects de la philosophie de Quine, étonnamment préfiguré par Neurath15 (physicaliste, naturaliste et “encyclopédiste” pur et dur), il n’est pas difficile de reconnaître un nouvel avatar, particulièrement important, de la “conception scientifique du monde”, des idées de philosophie scientifique et d’unité de la science. L’épistémologie rendue naturelle, quasi-empirique, immanente à la science qu’elle prolonge sur un mode plus général, consacre bien en un sens l’échec définitif de l’épistémologie néo-positiviste. Mais en un autre sens elle va permettre la survie et même l’essor de certains idéaux du Cercle de Vienne, notamment ceux de Neurath. Pour Quine, le philosophe est un scientifique qui s’ignore ; posant des questions plus générales que les scientifiques, il croit poser d’autres  questions ; mais il se trompe : comme eux, il recherche une conception unifiée et organisée de la réalité16. Quine n’a d’ailleurs pas tort de rappeler que les grands philosophes du passé étaient souvent des scientifiques : la partie tenue aujourd’hui pour philosophique de leur œuvre est une simple excroissance spéculative, plus générale et plus abstraite, débordant le champ des sciences spéciales. On l’aura compris, cette façon de concevoir l’épistémologie redore le blason de l’idée de philosophie scientifique (ou de philosophie pratiquée dans l’esprit de la science quelle que soit la nature de l’objet envisagé). Devenue interne à la science et “naturelle” comme elle, la philosophie (réduite ici à l’épistémologie) abandonne son statut de philosophie première. Comme l’épistémologie du Cercle de Vienne, elle s’inscrit dans le cadre d’un scientisme résolu : il n’est pas question pour elle de critiquer les produits de la science.

10La naturalisation quinéenne de l’épistémologie est donc un geste ambigu qui à la fois prolonge un certain héritage de Carnap, dont Quine fut l’élève, et rompt avec lui. D’un côté elle préserve l’idéal d’une philosophie scientifique repensée comme immanente à la science et se nourrissant d’elle, et celui d’une unification des sciences. De l’autre, elle va — malgré elle — permettre le retour du mentalisme et du psychologisme en matière de théorie de la connaissance et de philosophie de l’esprit, qui consacreront le déclin du béhaviorisme. Or le retour du psychologisme sur la scène philosophie américaine est totalement en rupture avec la philosophie des sciences standard des années 1950. Celle-ci, inspirée de Carnap et de Reichenbach, procédait par reconstruction rationnelle des théories scientifiques (version structurale, axiomatique et statique de Carnap) ou de la croissance scientifique (version dynamique et dialectique de Popper, adversaire déclaré du néo-positivisme, mais s’entendant avec lui sur l’essentiel)17. Préoccupés du seul “contexte de justification18, marqués par l’usage de la technologie logique issue du linguistic turn, les reconstructions rationnelles néo-positivistes rejetaient de leurs considérations tout recours à des éléments d’explication psychologique, aussi bien qu’historique et sociologique. Popper, qui représentait l’opposition officielle, était à cet égard tout aussi anti-psychologiste que Carnap et ses adeptes, qui sur ce point suivaient le conseil de Frege : ne pas mêler procédures logiques et processus psychologiques. Si l’on veut faire une “logique de la science”, soit dans l’esprit justificationniste et inductiviste de Carnap, soit dans l’esprit falsifationniste et anti-inductiviste de Popper, il faut évidemment faire abstraction des processus mentaux, tenus pour des “facteurs irrationnels”, et de leur éventuel rôle dans le “contexte de découverte”. Popper, à dire vrai, s’est préoccupé non seulement de formaliser les théories mais de penser la dynamique rationnelle de la découverte, tout comme Hanson, suivant à cet égard Peirce et sa logique abductive de la découverte19. Seulement, resté aussi antipsychologiste que Carnap, Popper produit comme lui une image scientiste (et idéalisée) de la science, présentée comme le paradigme de la rationalité institutionnalisée. Une image bien peu en prise sur les pratiques réelles des scientifiques et destinée à disparaître dans les années 1980 sous les coups de boutoir de Kuhn, Feyerabend ou Laudan. Si l’on ajoute que Carnap a en fait travaillé dans un cadre inductiviste hérité de Stuart Mill, qui lui-même héritait d’une tradition bien établie depuis le dix-septième siècle par Bacon, censée poser les canons méthodologiques de la science (la principale innovation de Carnap étant le recours à la technologie logique pour formaliser les théories et un travail original sur les probabilités), on ne s’étonnera pas que Hacking qualifie cette philosophie des sciences néo-positivistes des années 1950 de “momification de l’image de la science”, en partie responsable selon lui de la “crise de la rationalité” du tournant des années 19701980, qui amena la philosophie américaine (voire anglaise) à réviser son image de la science20. Ce fut une crise inverse ou symétrique de celle qui, dans les années 1920, avait abouti à la formation du Cercle de Vienne et du positivisme logique. Ainsi les deux grandes crises qui auront ponctué la philosophie des sciences et de la connaissance au vingtième siècle auront eu à voir avec la question de la science unifiée. Popper et Carnap, en principe adversaires, s’accordaient sur un point essentiel : l’unité de la science (et son caractère rationnel), et c’est en bloc qu’ils seront rejetés par la philosophie des sciences post-positivistes.

11Or, fait remarquable, la philosophie cognitiviste américaine d’aujourd’hui qui est, sur un point important — le psychologisme — incompatible avec les “reconstructions rationnelles” néo-positivistes de la science (elle se fonde en effet sur l’étude empirique des processus psychologiques et neuro-physiologiques de la connaissance), croit elle aussi à l’unité de la science, elle aussi incarne à merveille l’idée de philosophie scientifique, étant tout aussi scientiste, sinon plus, que la philosophie néo-positiviste des sciences. Manifestement la crise de la rationalité en philosophie des sciences n’a pas entamé ses croyances ; elle semble avoir eu un développement indépendant de la réaction anti-rationaliste qui a succédé en philosophie des sciences à la domination néo-positiviste. Cette crise n’a affecté ni sa foi scientiste, ni son orientation physicaliste. Le programme “naturaliste” (au sens de Quine) qu’elle est censée suivre est en effet physicaliste (au sens large, incluant la biologie), que ce soit dans ses versions non réductionnistes (philosophiquement correctes)21 ou ses versions réductionnistes, et le postulat de l’unité de la science y est toujours à l’œuvre. De quoi s’agit-il dans ce programme ? De traiter l’esprit comme une entité “naturelle”. Est naturelle une entité qui, exclusivement prise dans des interactions causales, doit recevoir le même traitement scientifique c’est-à-dire le même type d’explication causale que les autres phénomènes naturels (physiques, chimiques, biologiques). Ce programme implique 1) une ontologie : il n’y a qu’un mode d’être, rien n’existe que les entités et les faits naturels, et 2) une méthodologie : il n’y a qu’un mode d’explication, l’explication causale utilisée en physique, en chimie, et en biologie.

12Un tel programme ne “naturalise” pas seulement les entités auxquelles il s’adresse. Il naturalise la philosophie elle-même dont il fait une discipline factuelle (et non conceptuelle ou réflexive) : la philosophie connaît, plus qu’elle ne comprend ; il y a des thèses en philosophie, qui sont vraies ou fausses. La philosophie naturaliste progresse au même rythme que les sciences cognitives qui l’informent et la légitiment.

13Non seulement le naturalisme de la philosophie de l’esprit actuelle semble bien prolonger la “conception scientifique du monde”, mais en outre une figure marquante de ce courant naturaliste revendique explicitement l’héritage du Cercle de Vienne, et notamment le projet d’unification de la science : c’est P. S. Churchland, avocate du matérialisme éliminatif pur et dur qui, dans Neurophilosophy (1986)22, envisage de remplacer la philosophie par la “neurophilosophie”. C’est en héritière de la “conception scientifique du monde” que P. S. Churchland propose une réduction de toute théorie ou philosophie du mental aux neurosciences, qui joueront le rôle de base de réduction autrefois alloué à la physique par Neurath, puis Carnap. Churchland insiste d’ailleurs sur sa parenté avec Neurath, dont elle rappelle les arguments physicalistes d’“Énonces protocolaires” (1932)23 qui persuadèrent Carnap d’adopter “le langage physicaliste comme langage universel de la science” (Erkenntnis, 1932)24. Cette filiation alléguée confirme bien, en un sens, l’idée que la philosophie cogniticienne de l’esprit continue dans l’ensemble le programme du Cercle de Vienne. Mais rappelons que le projet d’unifier la science s’inscrivait dans le contexte du linguistic turn  ; il s’agissait d’unifier non les lois, mais le langage des différentes sciences au sein d’un langage physicaliste purifié de tout élément métaphysique : c’était l’avis de Neurath, auquel se rangea assez vite Carnap, après avoir renoncé à l’idée d’une langue “originaire”, “primaire”, ou “phénoménale” comme base de réduction.

14La philosophie, quant à elle, devait être remplacée par une logique de la science, c’est-à-dire par l’étude de la syntaxe logique du langage de la science (Carnap). Il est donc un peu étonnant de voir P. S. Churchland revendiquer un tel héritage puisque c’est en les réduisant aux neurosciences qu’elle souhaite unifier les diverses théories du mental. Projet caractéristique des acteurs du tournant cognitif ou mentaliste actuel qui mettent le langage de la science entre parenthèse. Certes la “logique de la science” au sens de Carnap a fini à la longue par donner lieu à un académisme, mais elle avait au moins le mérite de ne pas esquiver l’incontournable dimension langagière de la science, l’épisode de la mise en discours. Alors que la version Churchland du projet d’unification des sciences tient compte des résultats de la recherche, mais pas du langage dans lequel ils s’énoncent. Il paraît donc un peu étrange de voir Churchland se réclamer de Neurath (dont elle reprend la métaphore du bateau). Elle invoque aussi le Carnap de “The unity of science” (1934) qui souhaite physicaliser la psychologie en éliminant d’abord les notions psychologiques et mentalistes ordinaires. De là à dire que Carnap prépare l’élimination de la psychologie ordinaire et son remplacement par la neuropsychologie… P. S. Churchland pourrait tout aussi bien se réclamer d’un ancêtre américain comme William James, importateur aux u.s.a. de la psychologie scientifique de Wundt, ou à la rigueur d’Herbert Feigl, moins enclin que Neurath et Carnap à poser le problème de l’unification des sciences en termes de langage. L’exemple de P. S. Churchland prouve donc bien la survie de certains idéaux de la “conception scientifique du monde” au sein de la philosophie cogniticienne américaine, au prix, il est vrai, de certaines distorsions et adaptations au goût du jour.

15La philosophie cognitiviste veut naturaliser, réduire, ou éliminer bon nombre de choses. Mais il y en a une qu’il n’est pas ou plus question d’éliminer, c’est la métaphysique. Son dépassement (Überwindung)25 n’est plus à l’ordre du jour. La forte composante anti-métaphysique du Cercle de Vienne a complètement disparu de l’horizon de la pensée américaine, alors même que déjà, le pragmatisme de Peirce et celui de James s’étaient fait l’adversaire de la “mauvaise” métaphysique.

16Il est sans doute vain de se demander ce que serait devenue la philosophie américaine sans l’immigration néo-positiviste dans les années 1930 (c’est-à-dire à l’époque où ce courant était encore en phase ascendante). C’est aux u.s.a. que le néo-positivisme a connu son heure de gloire. Mais force est de constater que sa domination et plus largement celle de la philosophie analytique en milieu universitaire a fini par dégénérer en académisme. Celui-ci a suscité une réaction de rejet qui se solde aujourd’hui, dans le meilleur des cas, par un retour aux sources de la philosophie américaine (Emerson, Peirce, James), ou, dans le pire, par un “pragmatisme” décadent un peu trop ébloui par le Continent. L’immigration des néo-positivistes européens n’a donc pas forcément été, comme on pourrait le croire, la chance culturelle de la philosophie américaine. Aux u.s.a., dans les années 1930, la tradition pragmatiste était riche en potentialités diverses qui furent éclipsées par la philosophie analytique. Et elle avait aussi sa propre réceptivité aux sciences. Sans être positiviste, Peirce avait son idée de la philosophie scientifique. James, tout comme lui, admirait Mach, Wundt et Fechner. Mais aucun d’eux n’aurait dit comme Carnap que “la philosophie doit être remplacée par la syntaxe logique du langage de la science”. L’importance accordée à la logique et au physicalisme en tant que règle de construction de langage (version non ontologique du physicalisme) est la marque propre de Carnap dont le projet de science unifiée était issu du linguistic turn. C’est cette orientation qui semble aujourd’hui abandonnée, à en croire les partisans du “tournant cognitif”, et remplacée par une philosophie de l’esprit directement alimentée à la source des sciences cognitives. Revanche du psychologisme sur un logicisme issu de Frege…

17Or, on peut faire la remarque suivante : tout le monde aujourd’hui s’accorde à critiquer la philosophie néo-positiviste des sciences, jugée académique, stérile et imprudemment normative. Mais elle avait au moins le mérite de reconnaître le caractère incontournable des énoncés scientifiques et de s’intéresser à eux, ne fût-ce que pour en dégager la syntaxe logique.

18Aujourd’hui, la philosophie cogniticienne de l’esprit fait abstraction de l’inévitable mise en discours des résultats scientifiques, et, croyant avoir affaire aux produits bruts de la recherche, manifeste par là-même un préjugé scientiste aussi naïf que celui des membres du Cercle de Vienne, alors même que toute la philosophie des sciences actuelles aux u.s.a. a renoncé au scientisme hagiographique et pris conscience du caractère désuni des sciences : leur unité méthodologique est un rêve, au mieux une visée. La philosophie cognitive de l’esprit n’a donc tiré aucune leçon de la crise de la rationalité du tournant des années 197080. Qui plus est, en se posant en “philosophie scientifique”, elle s’est assujettie à l’état du savoir d’une époque et à ses normes de rationalité, s’exposant ainsi à la falsification en même temps que ce savoir et ces normes. Ce n’est peut-être qu’à ce prix-là, il est vrai, qu’on a une philosophie scientifique ; paradoxalement ce type de philosophie se périme davantage qu’une philosophie sans rapport avec la science, puisqu’elle se prête davantage à la réfutation. Rappelons-nous Kant absolutisant la géométrie euclidienne et la physique newtonienne au point de modeler sur elles notre appareil cognitif, et Bergson aujourd’hui “dépassé” pour avoir trop puisé aux “neuro-sciences” de son temps.

19La philosophie scientifique n’est pas une panacée. Elle ne parvient pas à résoudre sans reste les problèmes qu’elle pose26. On peut souhaiter que la philosophie reconnaisse, comme l’a fait Peirce27, l’exemplarité des démarches scientifiques28. Mais une philosophie scientifique de l’esprit qui admet de façon a-critique les résultats scientifiques, et pour qui le savoir sur le mental tiré des sciences cognitives (et retravaillé par elle) épuise la question philosophique de l’esprit ne fera pas l’unanimité. Pareille attitude implique une croyance (naïve) en l’idée d’une science pure, non contaminée par des thèses philosophiques ou métaphysiques le plus souvent implicites, une science à laquelle il faudrait recourir en dernière instance pour résoudre sans reste les problèmes de l’esprit et de la connaissance. Or une telle science pure est un mythe. La prose scientifique la plus sérieuse n’est pas dépourvue d’éléments métaphysiques explicites ou implicites qui orientent les choix théoriques, imprégnent les décisions conceptuelles du savant, comme a pu le montrer V. Descombes à propos de L’homme neuronal de Changeux29. A fortiori les ouvrages des philosophes de l’esprit véhiculent la plupart du temps une métaphysique implicite — celle, notamment des “états d’esprit”, autrefois critiquée par Wittgenstein, et que Descombes a su déceler chez eux.

20Comme aurait pu le dire Flaubert dans Bouvard et Pécuchet, un peu de science éloigne de la métaphysique, beaucoup de science nous y ramène…

Notes de bas de page numériques

1 1936, date de l’immigration de Carnap aux u.s.a.
2 Traduction française dans A. Soulez, Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, (Paris : P.U.F., 1985).
3 L’expression a été popularisée par Reichenbach, entre autres, dans son ouvrage L’avènement de la philosophie scientifique, mais de fait elle existe depuis longtemps ; on peut penser à la revue Vierteljahrsschrift für wissenschaftliche Philosophie, où écrivaient Avenarius, Petzolat, Willy, etc.
4 Cette généreuse idéologie s’exprimait entre autres par la recherche de langages universels : Esperanto, Begriffsschift logique, Slang universel de Neurath…, lointains échos de la Mathesis universalis. Neurath envisageait notamment de remplacer la psychologie par une “béhaviouristique” éliminant tout vocabulaire mentaliste et tout terme de la psychologie ordinaire (voir A. Soulez, op. cit., p. 230). P. S. Churchland le considère comme son précurseur sur ce dernier point (voir plus loin).
5 En choisissant l’expression “Wissenchatftliche Weltauffassung”, les signataires du Manifeste voulaient écarter le terme “Weltanschauung”, trop chargé de connotations spiritualistes ou se démarquer du livre d’Hartmann, Die Weltanschauung der Modernen physik (Leipzig, 1902). De fait, la terminologie, les termes du débat sont fixés dès la fin du dix-neuvième siècle, avec Mach, Pearson, Avenarius, c’est-à-dire avec le débat autour de l’empirocritiscisme. Dans La conception humaine du monde (1891), Avenarius défend une “conception plus naturelle du monde” que celles que livrent les Naturwissenschaften, pour rendre au monde sa réalité vivante, et restaurer une forme de “réalisme naïf”. Soit dit en passant, Avenarius anticipe remarquablement la critique wittgensteinienne du mythe de l’intériorité et s’élève quarante-cinq ans avant le Cahier bleu (et en même temps que Peirce) contre l’idée de localiser la pensée dans le cerveau et d’en faire une entité mystérieusement caché dans le système nerveux central.
6 De plus en critiquant l’idée de “pensée du cerveau” comme inspirée par un “fétichisme des sciences de la nature”, il anticipe remarquablement les critiques qu’adressent aujourd’hui les wittgensteiniens à la philosophie mentaliste américaine, notamment V. Descombes, qui dans la Denrée Mentale (Paris : Minuit, 1995) se sert conjointement de Peirce et de Wittgenstein pour critiquer l’internalisme de bon nombre de philosophes de l’esprit.
7 Dès les années 1870 Peirce a été le premier défenseur américain de l’exemplarité de la méthode scientifique, seule capable de faire sortir la philosophie de l“état infantile” où elle se trouvait alors selon lui.
8 Traduction française de P. Jacob, dans De Vienne à Cambridge (Paris : Gallimard, 1980), p. 338 et s. Selon P. Jacob ce texte reflète le réductionnisme triomphant de Crick et Watson (1953). Plus tard en revanche, Jerry Fodor critiquera cette croyance positiviste et le réductionnisme qu’elle implique dans un texte qui répond à celui de Putnam “Les sciences particulières (l’absence d’unité de la science : une hypothèse de travail)”, Traduction française de P. Jacob, op. cit.
9 Putnam ne tardera pas, notamment, à épingler chez les empiristes le projet physicaliste d’absorption des sciences humaines et sociales dans la physique : “Les philosophes empiristes de la science, de Mill aux empiristes logiques, ont tendu à prendre la physique comme l’idée platonicienne de la science et à attendre le jour heureux où les sciences sociales, par la grâce de la méthode scientifique, ressembleraient exactement à la physique. La phrase de Mill selon laquelle « l’état retardataire des sciences morales ne peut être amélioré que par l’application des méthodes de la science physique dûment étendues et généralisées donne le ton »” ; Meaning and the Moral Sciences (London : Routledge, 1978), p. 66. Autrement dit, pour les empiristes : 1) les méthodes de la physique telles que Mill, Nagel, etc. les décrivent sont les méthodes — les seules méthodes — de toutes les sciences ; 2) Savoir = science = la “méthode scientifique”, c’est-à-dire, tout ce qui peut être connu peut être connu par ces méthodes (op. cit., p. 67).
10 Meaning and the Moral Sciences, p. 36, où Putnam présente les positions de Peirce et de Sellars comme identifiant de la vérité à “l’assertabilité garantie” “à la limite idéale de la recherche scientifique”. Voir aussi p. 123 et s. (London : Routledge, 1978). Cf. “A problem about Reference”, dans Reason, Truth and History (Cambridge : Cambridge University Press, 1971), p. 30, et “The Absolute Conception of the World”, dans Renewing Philosophy (Cambridge, Mass. : Harvard University Press, 1992), p. 84. Voir aussi Ch. Chauviré, Peirce et la Signification (Paris : PUF, 1995), pp. 51–60.
11 Bien entendu ce programme commun se réalise de diverses façons selon les auteurs : Fodor, Dennett, P. M. et P. S. Churchland, Davidson, Srich, Dretske, Kim, etc., ne sont pas tous réductionnistes, par exemple.
12 Voir Ch. Chauviré, “C. S. Peirce, la fin du mythe de l’intériorité”, Critique, 449 (1984).
13 Si Wittgenstein n’a retenu du béhaviorisme, auquel il ne souscrit jamais, que sa valeur décapante, Ryle a développé, parallèlement à Quine, une conception anti-mentaliste et dispositionnelle de l’esprit directement inspirée du béhaviorisme. Les attaques de Chomsky contre Wittgenstein, hâtivement rangé parmi les “taxinomiques béhavioristes”, ont fait l’objet de critiques justifiées de la part de J. Bouveresse dans les années 1960–1970.
14 “Epistemology naturalized” (1969), traduction française : J. Largeault, Relativité de l’ontologie (Paris : Aubier, 1972).
15 Quine s’apparente à Neurath par son anti-fondationnalisme ; l’épistémologie, devenue immanente à la science, ne saurait la fonder ; la science n’est donc fondée que circulairement et de façon interne, les savoirs se justifiant les uns par les autres. Par ailleurs, en faisant de l’épistémologie “un chapitre de la psychologie”, Quine a ouvert la voie à la repsychologisation de la philosophie par les cogniticiens. Mais ce fut au prix d’un malentendu, puisque pour Quine “psychologie” signifiait “psychologie béhavioriste”. Il y a donc eu “détournement” de l’héritage de Quine. Voir : Sandra Laugier, Recommencer la philosophie. La philosophie américaine aujourd’hui, Paris : Vrin, 1999.
16 Voir : J. Bouveresse, La demande philosophique (L’éclat, 1996), p. 114 et s.
17 Telle est du moins la thèse de Hacking dans Representing and Intervening, traduction française Concevoir et expérimenter (Paris : Bourgois, 1989), p. 24.
18 Tenu pour rationnel à la différence du contexte de découverte jugé irrationnel.
19 Peirce et Hanson ont eu raison d’attirer l’attention sur l’existence de stratégies rationnelles de résolution des problèmes ; en cela ils ont fait œuvre originale, car la philosophie des sciences de Stuart Mill ou celle des néo-positivistes se contentait de justifier l’adoption d’hypothèses déjà disponibles. Peirce et Popper ont par ailleurs bien montré qu’en aucun cas l’induction ne pouvait fonctionner comme une logique de la découverte, mais n’avait de rôle que dans la corroboration des hypothèses. Avec la philosophie des sciences post-positivistes, et notamment Feyerabend, la question de la découverte des hypothèses est redevenue empirique. Feyerabend a proposé 1) d’abolir la distinction contexte de découverte/contexte de justification (due à Reichenbach), la façon dont se produisent les découvertes imposant selon lui un constant démenti aux règles méthodologiques des philosophes ; 2) de gommer les frontières entre sciences empiriques et reconstructions rationnelles (Against Method, London : Verso, 1975, pp. 165–1967). D’une certaine façon il rejoint la naturalisation de l’épistémologie proposée par Quine puisque celle-ci, devenue empirique, s’alimentera aux différentes disciplines empiriques, notamment à la psychologie, pour étudier le sujet humain connaissant.
20 Voir Ch. Chauviré, “Un rationalisme bien tempéré”, Critique (1982), et W. Newton-Smith, The Rationality of science (London : Routledge and Kegan Paul, 1981).
21 Témoin cet article où Rorty loue Davidson d’être un “physicaliste non réductionniste”, dans Objectivisme, relativisme et vérité, traduction française de J. P. Cometti (Paris : P.U.F., 1994), pp. 135 et s.
22 M.I.T., Bradford Books.
23 Traduction française dans A. Soulez, op. cit., pp. 219 et s.
24 Voir aussi Carnap, “Les fondements logiques de l’unité de la science”, dans International Encyclopedia of Unified Science (Chicago Press, 1938).
25 Voir Carnap, “Le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage” dans A. Soulez, op. cit.
26 Voir J. Bouveresse, op. cit., pp. 115 et 117.
27 Peirce souhaitait moins l’Überwindung de la métaphysique que son Aufhebung, comptant extraire de la métaphysique “sa précieuse essence” et reconstruire sur les ruines de la mauvaise métaphysique dénuée de sens.
28 Voir J. Bouveresse, op. cit., p. 163.
29 La Denrée mentale (Paris : Minuit, 1995), p. 30.

Pour citer cet article

Christiane Chauviré, « La “conception scientifique du monde” et sa version américaine de 1936 à nos jours », paru dans Cycnos, Volume 17 n°1, mis en ligne le 15 juillet 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1626.


Auteurs

Christiane Chauviré

Université Paris I.
Christiane Chauviré est professeur à l’université Paris I (Paris-Sorbonne). Elle est l’auteur de  : Ludwig Wittgenstein (Le Seuil) et de Pierce et la signification, introduction à la logique du vague (P.U.F., 1995).