Cycnos | Volume 17 n°1 Aspects de la philosophie américaine aujourd'hui - 

Introduction

Texte intégral

1Il y a deux façons d’aborder la question de la “philosophie américaine”. La première consiste à poser que “philosophie américaine” est la philosophie pratiquée par des philosophes qui se trouvent être américains ou qui se trouvent résider et travailler aux États-Unis. La seconde consiste à considérer que la philosophie américaine ne se réduit pas à la simple addition des contenus sémantiques de “philosophie” et de “américaine”. Il y aurait, dans cette seconde optique, un surplus de sens engendré par la juxtaposition de ce nom et de cet adjectif particuliers. Dans ce second cas, on parlera de Philosophie Américaine (avec majuscules), et dans le premier cas, on parlera de philosophie américaine (sans majuscules).

2Dans la présente introduction je voudrais suggérer que si la philosophie américaine existe bien, la Philosophie Américaine quant à elle n’existe pas tout simplement parce qu’elle veut supposer une Amérique immobile, figée dans le temps, bref, une “identité américaine” ou une “américanité” qui n’existe pas. Prenons un exemple qui situera le problème.

3En 1950, l’historien Harry Steel Commager publie un livre aujourd’hui considéré comme un classique, The American Mind. An Interpretation of American Thought Since the 1880s1. Comme c’était la mode en cette période de guerre froide, Commager entreprend d’illustrer l’idée qu’il existe “une façon typiquement américaine de penser, d’être et de se conduire” (p. vii). Il n’était assurément pas le seul à explorer le domaine de ce que l’on appelait alors le “caractère national”. Au chapitre v vient le tour d’un représentant éminent de la philosophie américaine, William James. Commager nous explique que le succès du pragmatisme fut tel qu’il en devint “presque la philosophie officielle de l’Amérique” (p. 97). En effet, nous dit-il, “pratique, démocratique, individualiste, opportuniste, spontané, optimiste, le pragmatisme était magnifiquement adapté au tempérament de l’Américain moyen” (p. 97). Enfin, “non seulement le pragmatisme était en accord avec le caractère américain, mais ses implications et ses conclusions étaient en harmonie avec la pensée américaine la plus authentique” (p. 97). Qu’est-ce qui ne va pas avec cette façon de penser ? Tout simplement le fait que Commager s’adosse à une vision de la culture comme série de cercles concentriques autour d’un noyau considéré comme “authentique”, et censé contenir l’essence de l“identité” américaine ou de l“esprit” américain. Plus on se rapproche du centre, plus on rencontre des matériaux “authentiques”, plus on s’en éloigne, plus on rencontre des matériaux inauthentiques, métissés, dilués, atypiques et marginaux. Commager semble dire “l’Amérique, c’est Emerson”, tout aussi tranquillement que d’autres pourraient dire, “la philosophie, c’est Kant (ou Descartes, ou Platon)”. Ce qui est choquant dans cette approche, c’est que ce conservatisme culturel interdit toute vision dynamique de la culture. Elle reste fixée à un canon qui nous fait évaluer le nouveau en fonction de l’ancien ; les œuvres sont un point d’aboutissement au lieu d’être un point de départ. Pour ce faire, elle n’hésite pas à inventer une caractérologie : l’Américain moyen est comme ceci et comme cela. Du point de vue épistémologique, le dossier est vide. Cette vision n’est qu’une excroissance malheureuse de l’idéologie WASP qui veut que le “vrai” américain soit blanc, anglo-saxon, protestant — et, de préférence, de sexe masculin et issu des classes moyennes.

4Certes, parler aujourd’hui, en l’an 2000, de “l’âme américaine” ne semble plus guère possible. Non seulement ce vocabulaire de l’identité américaine est entaché des stigmates du maccarthysme, mais il devient de plus en plus en plus intenable à l’heure de l’Amérique multi-culturelle, multi-ethnique, multi-raciale et pluri-linguistique. Mais prenons un autre exemple qui montre la persistance d’un problème de la Philosophie Américaine2.

5En 1984–1985, l’Institut Royal de Philosophie, en Grande-Bretagne, confie à un philosophe américain, Marcus Singer, la responsabilité d’organiser une série de conférences sur la Philosophie Américaine. On y parlera de Peirce, James, Dewey, Emerson, Royce, Edwards, Thoreau, Cohen et Murphy. Pour justifier ce choix, Singer écrit : “La seule chose qui justifie que l’on consacre une série de conférences ou que l’on étudie la philosophie américaine, c’est l’idée que qu’il y a un lien important entre ces philosophes que l’on peut, de quelque façon, selon quelque critère, identifier comme américains, et la scène, la culture, ou le contexte américain3. Autant le dire tout de suite, le critère espéré ne sera jamais explicité. Royce sera bien appelé à la rescousse, mais sans effet. Pour Royce, un philosophe “représentatif” “exprime les idées philosophiques caractéristiques d’une étape et d’un aspect de la vie spirituelle de son peuple” (p. 8). Singer est conscient du flou de cette précision : à quoi reconnaît-on telle idée comme caractéristique, etc. ? Le cercle vicieux est assez facile à déceler : on pose les questions “caractéristiques” et on en déduit qui sont les philosophes “représentatifs”. Tous les processus normatifs procèdent de la même façon. Le mystère ne fait que se déplacer.

6Singer apporte une précision révélatrice concernant les motifs des choix effectués : “Certes, il aurait été possible — cela aurait même été plus facile — d’organiser une série de conférences sur un certain nombre de philosophes qui se trouvent être américains, tout simplement. Dans ce cas, nous aurions été amenés à inclure des philosophes comme Quine, Goodman, Davidson, Putnam, Kripke — pour ne mentionner que quelques uns parmi ceux qui suscitent aujourd’hui le plus d’intérêt dans le monde de la philosophie. Mais à quoi bon ? Cela n’aurait pas été un cycle consacré à la philosophie américaine, mais un cycle sur des philosophes contemporains, issues de la philosophie du langage ou de la métaphysique, qui se trouvent être américains et qu’il serait plus judicieux d’utiliser sous la rubrique philosophie contemporaine” (p. 5). Nous avons bien compris: Quine, Davidson, etc. relèvent de la philosophie américaine, alors que Peirce, James, etc. relèvent quant à eux de la Philosophie Américaine. Cela suggère quelques remarques.

7Le critère qui s’impose de fait est purement chronologique : la philosophie américaine s’oppose à la Philosophie Américaine comme le contemporain s’oppose au passé plus ou moins récent. L’utilisation de ce critère revient à dénier toute actualité à la Philosophie Américaine. Peirce, James, Dewey, etc. se retrouvent donc au musée. Ils basculent de la philosophie vers le domaine public, lieu où les idées se fondent pour donner naissance à une insaisissable Philosophie Américaine, elle même émanation d’une entité mystique, l’identité américaine. Du même coup, Quine et de ses pairs deviennent des apatrides de la culture.

8En soi, aucune de ces deux conséquences n’est dramatique, mais le recours à ce critère, comme le maintien de cette catégorie, la Philosophie Américaine, perpétue un malentendu qui ne me semble pas correct : il y aurait, jusqu’aux années trente, c’est-à-dire jusqu’à l’arrivée de philosophes et d’intellectuels européens fuyant le nazisme, une philosophie bien américaine, proche de la pensée “authentique” de l’Amérique. Puis cette belle pureté s’est brouillée, la pensée des philosophes de ce pays s’est métissée, croisée, mélangée, créolisée. Désormais, évoquer la Philosophie Américaine, c’est se proposer — activité nostalgique — de revisiter une réserve naturelle de la philosophie aux États-Unis. L’authentique est perdu. Certes, les Philosophes Américains avaient bien des auteurs de référence, étrangers au terroir, mais c’était il y a longtemps : Mill et les autres étaient dans le domaine public. Il y a donc prescription. Et puis il faut bien commencer quelque part.

9Bien que les références à l’âme américaine aient disparues, la vision de la culture véhiculée par Singer est, malgré l’extrême prudence qu’il met à justifier son entreprise, toujours fixiste : elle participe elle aussi de l’idée que la culture est certes un ensemble complexe, mais elle est, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, constituée d’un ensemble de généralités qui ne se laissent pas mouvoir ni émouvoir par des considération réputées plus “techniques”. L’idée que Quine, Davidson, etc. puissent un jour être “Philosophie Américaine” en regard d’une “philosophie contemporaine” à venir n’est jamais envisagée. Cela signifie que le centre de gravité de la culture américaine a été fixé une bonne fois pour toutes autour de ses auteurs canoniques : la place n’est plus à prendre. Dans l’esprit de certains, le canon, façonné par des fantasmes d’identité, n’est pas révisable4.

10La notion de “Philosophie Américaine” est donc porteuse de bien des malentendus et n’est pas exempte d’arrière-pensées politiques que chacun peut imaginer. Nous l’avons aperçue comme cri de ralliement pendant la guerre froide, comme mot d’ordre imposant une frontière entre l’avant et l’après philosophie analytique. La liste des usages et des abus possibles de cette appellation n‘est pas limitative. Elle fait figure de rationalisation d’un goût particulier pour tel ou tel corpus5.

11Comme le suggère Singer dans la présentation de American Philosophy (“there is no philosophical point in discussions on the efficacy of the Boston tram lines”, p. 5) le charme de la question de l’américanité n’est pas inépuisable. Les contributions qui composent notre dossier traitent donc de philosophie américaine, sans majuscules, de Dewey à Cavell.

12C’est une grande chance pour Cycnos de pouvoir accueillir des textes de spécialistes reconnus et de pouvoir les proposer à la communauté philosophique ainsi qu’à la communauté américaniste et de contribuer ainsi à un élargissement de nos horizons.

Notes de bas de page numériques

1 Yale University Press. Toutes les références sont données à cette édition.
2 “Philosophie Américaine”, avec majuscules, désigne ici cette philosophie que certains croient hantée par l’hypothétique “âme” ou “identité américaine.
3 Marcus Singer (ed.), American Philosophy, Cambridge : Cambridge University Press, 1985.
4 En 1992 paraissait la seconde édition de The American Intellectual Tradition, sous la direction de David Hollinger et Charles Capper (Oxford University Press). Cette édition comportait un texte de Rudolph Carnap, tiré de Philosophy and Logical Syntax. Or, en 1997, pour la troisème édition, ce texte a disparu. le choix était-il trop hardi ? En revanche, une anthologie destinée à des étudiants en philosophie, American Philosophy, préparée par Barbara MacKinnon (Albany : State University of New York Press, 1985), fait figurer en bonne place tous les philosophes exilés par Singer…
5 Je pense que le livre de Smith, America’s Philosophical Vision ( The University of Chicago Press, 1992), pour intéressant qu’il soit, tente lui aussi de rationaliser un goût particulier pour Peirce, Royce, James et Dewey qui se retrouvent promus porteurs de la vision philosophique de l’Amérique. A contrario, ce genre d’argument peut être utilisée pour jeter la suspicion sur l’activité philosophique aux États-Unis : il suggère alors une connivence entre la philosophie et l’idéolgie — comme dans la critique que Russell adresse au pragmatisme — collusion qui donne à l’expression “ philosophie américaine ” une valeur d’oxymore.

Pour citer cet article

« Introduction », paru dans Cycnos, Volume 17 n°1, mis en ligne le 15 juillet 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1618.


Directeurs de la publication

Patrick Di Mascio

Normalien, agrégé et docteur d'état. Maître de conférences

Université de Nice