Cycnos | Volume 16 n°1 Conservatismes Anglo-américains XVIIIe et XIXe siècles - 

Ginette Castro  : 

Catharine E. Beecher ou l’idéologie domestique au service de la stabilité sociale

Abstract

Though often remembered only as the sister of Harriet Beecher Stowe, Isabella Beecher Hooker and Henry Ward Beecher, Catharine E. Beecher was more widely known than any member of her eminent family in the 1840s. Her Treatise on Domestic Economy (1841) and her Duty of American Women to their Country (1845) expounded an ideology of domesticity which, while advocating the religious and cultural values inherited from her conservative New England background, elevated women’s status and expanded women’s influence in American society. Warning her readers that a cataclysm equal to the French Revolution was approaching America, Catharine Beecher urged middle-class women to become the saviors of their country, first as imperial mothers and “conservators of the domestic state”, then as professional teachers socializing destitute children and waging a battle against destructive social forces. With such global pretensions and ambitions to moral power, Catharine Beecher and other women writers usurped the cultural authority of the patriarchs. Thus, Beecher’s ideology of domesticity emerged as a kind of paradox: conservative, trying to reconcile the civil and political inequality of women with an egalitarian democracy, disapproving of female involvement in political action, and fundamentally bound to Beecher’s class interests, it was nevertheless critical of the narrow sphere of private affairs allotted to women and constantly subversive of it.

Texte intégral

1Catharine Beecher appartenait à une famille de la classe moyenne qui s’enorgueillissait de son enracinement dans la Nouvelle-Angleterre et était jalouse de l’autorité culturelle qu’elle ne cessa d’exerçer pendant une grande partie du dix-neuvième siècle et ce bien au-delà des frontières régionales. L’aînée des onze enfants du révérend Lyman Beecher fut la plus profondément marquée par la personnalité et l’enseignement de ce patriarche du Connecticut qui était resté fidèle à bien des aspects de l’orthodoxie calviniste. Si l’historiographie a fait une place plus grande à sa sœur cadette, Harriet Beecher Stowe, pour son roman abolitionniste Uncle Tom’s Cabin, si les féministes ont surtout retenu le nom de sa demi-sœur, la suffragiste Isabella Beecher Hooker, ou celui de son plus jeune frère, le très influent révérend Henry Ward Beecher, mêlé au scandale de l’amour libre1 dans les années 1870, Catharine Beecher néanmoins influença2 profondément son époque et plus particulièrement les deux décennies qui précédèrent la guerre de Sécession et durant lesquelles elle fut une des femmes les plus célèbres et les plus écoutées des États-Unis3.

2Cette notoriété nationale fut acquise dès 1841, peu après la publication de l’ouvrage qui sera l’objet essentiel de notre étude, à savoir A Treatise on Domestic Economy for the Use of Young Ladies at Home and at School. Durant les quinze années qui suivirent, le succès fut tel que le livre ne connut pas moins de quinze rééditions4. A Treatise on Domestic Economy s’inscrivait dans ce qu’il est convenu d’appeler “la littérature domestique” ; celle-ci était née dans les années 1830 sous la plume de personnalités de la Nouvelle-Angleterre, le plus souvent des pasteurs, mais ceux-ci furent vite supplantés par les filles des élites locales. Deux œuvres émergèrent particulièrement dans les années 1830 : The Frugal Housewife (1830) de Lydia Maria Child et Live and Let Live (1837) de Catharine Sedgwick. Même si Catharine Beecher complimente cette dernière pour les suggestions utiles et astucieuses qu’elle prodigue aux ménagères5, A Treatise on Domestic Economy dépasse largement ces textes précurseurs et, comme nous le verrons, ne se réduit pas à la simple prescription de conseils et de recettes domestiques. Il véhicule toute une philosophie et idéologie de la domesticité dont la portée sociale et politique devait être précisée dans la même décennie par d’autres essais de notre auteur, notamment par The Duty of American Women to their Country6, ce dernier ouvrage, auquel nous nous intéresserons également, rassemblant une partie des discours présentés par Catharine Beecher lors de ses tournées de conférences en 1844 et 1845.

3Ces textes s’inscrivaient dans un nouveau contexte religieux, politique, démographique et économique. Dans un pays où toute réflexion se définissait par rapport à la théologie, dont la primauté avait marqué la pensée américaine dès l’origine, ce contexte pouvait paraître lourd de menaces pour les anciennes valeurs culturelles aux yeux des conservateurs ; ce terme renvoie ici essentiellement aux penseurs qui, sans être forcément impliqués dans l’action politique directe, s’inquiétaient dans leur révérence du passé, ou dans leur loyauté aux institutions américaines, et présentaient un argumentaire contre des changements sociaux inconsidérés ; ce qui ne signifiait pas, toutefois, une hostilité systématique au changement. En matière de changement précisément, le pays émergeait d’une longue série de réveils religieux qui, grâce aux méthodes spectaculaires du prédicateur évangélique Charles Grandison Finney, avait conduit des foules de fidèles à la conversion religieuse et fait de la religion une pratique de masse, débarrassée des dogmes calvinistes les plus restrictifs, passionnée et enthousiaste dans l’exercice d’une exaltante liberté. Sur le plan politique, les années 1830 avaient vu l’épanouissement de la démocratie jacksonienne avec la consécration du common man et l’avènement du suffrage “universel” masculin et blanc, autant d’événements donc qui, suivis d’une accélération de l’immigration de populations indésirables, annonçaient de nouvelles valeurs culturelles et pouvaient paraître mettre en péril le rayonnement de la classe influente. En outre, les flux migratoires vers l’Ouest distendaient les liens entre les générations et faisaient peser un lourd danger de désintégration sur la famille américaine. Enfin, le pays connaissait les débuts d’une ère de croissance économique sans précédent, caractérisée par une indéniable explosion technologique, ainsi que par le processus d’urbanisation et la naissance d’un capitalisme industriel encourageant l’esprit d’entreprise et la course aux biens matériels, aux dépens de bien des préoccupations spirituelles et considérations éthiques.

4Dans ce contexte, plusieurs théologiens, persuadés que la religion était le fondement même de l’ordre social, cherchèrent à donner à celle-ci une nouvelle pertinence en se gardant néanmoins de la dérive libertaire. Tout en défendant l’esprit des réveils contre le rationalisme unitarien de W. E. Channing, Lyman Beecher, ainsi qu’Asabel Nettleton, eux-mêmes prédicateurs évangéliques, dénoncèrent les effets extrêmes que pouvaient avoir les méthodes de Finney et reprochèrent à ce dernier de ne pas faire de distinction entre l’émotion simplement humaine et le “cœur” par lequel il était possible d’accéder à la grâce divine. Pratiquant un conservatisme de l’entre-deux, ils combinèrent la doctrine calviniste de la grâce et les exigences nouvelles de liberté humaine, en mettant l’accent sur l’amour et la recherche volontariste d’une nécessaire conversion conformément à l’enseignement de Jonathan Edwards. C’est cette doctrine, à la fois souple et contraignante, que Catharine Beecher hérita de son père.

5Une autre réaction aux dangers inhérents à la démocratie jacksonienne s’ébauchait dans le domaine philosophique et influença Catharine Beecher comme en témoigne un de ses premiers ouvrages, The Elements of Mental and Moral Philosophy, Founded upon Experience,Reason and the Bible (1835) ; il s’agissait d’un courant de pensée qui se développait dans les universités américaines, en relation étroite avec la réflexion théologique, et qui tirait son inspiration de l’école écossaise du sens commun. C’est à ce courant, représenté par Francis Bowen, Francis Wayland, ou encore Laurens Perseus Hicock et Noah Porter, que revint la tâche délicate, mais nécessaire pour les conservateurs, de concilier d’une part la croyance américaine dans l’individualisme démocratique ainsi que la capacité de chacun de maîtriser son destin et, d’autre part, l’élaboration d’un système de moralité destiné à prévenir toute dérive de la démocratie. Ce système consacrait la conscience individuelle comme le seul rempart contre le chaos et lui donnait entière souveraineté en matière de jugement intellectuel et moral ; cependant, il fallait cultiver cette conscience et la prémunir pour sa tâche dans la mesure où elle n’était pas naturellement bonne et où elle devait lutter contre les incursions du vice et de l’immoralité. On reconnaît dans cette dernière restriction un aspect important de la tradition calviniste.

6C’est sous cette double influence, théologique et philosophique, que Catharine Beecher apporta sa contribution à la littérature domestique et à la réflexion sur la condition, l’éducation et le devenir des Américaines, plus particulièrement celles de sa classe. Pour cette femme de caractère qui construisait sa vie en cherchant à apporter des réponses aux problèmes des femmes, le conservatisme ne pouvait pas signifier statu quo et nous essaierons de voir dans quelle mesure et comment cette idéologue de la domesticité se ménagea des marges de manœuvre dans une relative fidélité à son cercle d’appartenance, au cours d’une période où le statut des Américaines avait sensiblement régressé ; sur le plan économique après que l’activité de production eut déserté le foyer pour se concentrer en usine, et sur le plan politique avec la nouvelle législation électorale jacksonienne.

7Tout système de pensée implique un constat. Dans la préface de la troisième édition de A Treatise on Domestic Economy, Catharine Beecher établit un premier constat négatif. Il met en évidence la souffrance de bien des jeunes épouses et mères américaines, sous le coup de trois facteurs invalidants : “poor health, poor domestics, and defective domestic education7. L’allusion aux domestiques circonscrit, du moins pour l’instant, l’inquiétude de l’auteur au cas des femmes riches ou de la classe moyenne, qui, est-il précisé plus loin, sont sujettes plus que d’autres à la mélancolie, l’hystérie ou l’hypochondrie, en raison d’un manque d’exercice approprié. Par ailleurs, toute distinction de classe mise à part, c’est une sorte de spécificité de la situation des Américaines qui est soulignée lorsqu’il s’agit de trouver une origine aux plus grandes épreuves et difficultés rencontrées par les Américaines en comparaison avec les femmes des autres nations. Trois éléments sont mis en avant : les fluctuations de la société qui entraînent des retournements de fortune, la constitution délicate des Américaines et, facteur aggravant, les épreuves dues à l’instabilité d’un territoire de conquête récente et, plus particulièrement, à la mobilité géographique vers l’Ouest. Au fond, à ce stade de sa réflexion, l’auteur semble vouloir suggérer que les Américaines sont malades des imperfections de leur pays et que celui-ci, en retour, souffre des maux des Américaines, celles-ci devant prendre conscience de leurs responsabilités à cet égard. Il est important de noter que l’auteur, dans sa dédicace de A Treatise on Domestic Economy aux mères américaines, se présente à la fois comme leur amie et leur compatriote — “their friend and countrywoman” — de même que les premiers mots de The Duty of American Women to their Country, “My countrywomen”, vont devenir une des apostrophes récurrentes du livre puisque celui-ci prend la forme d’un appel aux responsabilités féminines envers une nation qui est en danger.

8C’est, en effet, un constat beaucoup plus sévère qui est dressé dans The Duty of American Women to their Country : justice sommaire dans le Sud-Ouest, incendie criminel contre une école intégrationniste de la Nouvelle-Angleterre, crise de la Nullification déclenchée par la Caroline du Sud au risque de plonger le pays dans une guerre civile, déchirements fratricides sur la question de l’esclavage et rumeurs sur une dissolution possible de l’Union, hostilité à l’immigrant, sectionalisme. C’est Cassandre qui inlassablement dénonce toutes les atteintes à la loi fondamentale et à l’ordre, tandis que, de page en page, revient la question lancinante “American women ! Will you save your country ?” avant l’apostrophe finale sur le mode d’un des classiques rhétoriques américains, celui de la jérémiade :

My countrywomen, what is before us ? What awful forebodings arise ! Intelligence and virtue our only safeguards, and yet all this mass of ignorance among us, and hundreds of thousands of ignorant foreigners being yearly added to augment our danger !
We are not even stationary. We are losing ground every day. Every hour the clouds are gathering blacker around us. Already it is found, that the number of voters who cannot read and write, and who yet decide every question of safety and interest, exceeds the great majority that brought in Harrison. Already the number of criminals and felons, who, on dismission from jails and penitentiaries, are allowed to vote, exceeds the majority that brought in our chief magistrate in 18308.

9Ainsi s’amorce le constat sur l’éducation, dans tous les États de l’Union, y compris les plus progressistes comme celui de New York. Établi sur les bases du rapport des inspecteurs délégués dans les divers comtés par le secrétaire d’État local, il présente aussi un tableau alarmant des écoles publiques : les établissements scolaires sont ainsi réduits à des taudis, “miserable tenements of humanity9, dans lesquels officient des enseignants auto-proclamés, vulgaires voire obscènes, et où les conditions sanitaires sont telles que l’auteur va jusqu’à parler d’homicide (“manslaughter10), prenant Dieu à témoin de l’incurie des hommes, que celle-ci découle de l’égoïsme des classes éduquées ou de la stupidité des masses ignorantes :

Great God ! shall man dare to charge to thy dispensations the vices, the crimes, the sickness, the sorrows, the miseries, and the brevity of human life, who sends his little children to a pesthouse, fraught with the deadly malaria of both moral and physical disease !11

10Il y aurait, dans le pays, deux millions d’enfants qui seraient privés non seulement de bons enseignants mais d’écoles : “Our two million destitute children are an appalling proof of this destitution and apathy12. On peut déduire de cette remarque que le dénuement dont il est question dans les textes de Catharine Beecher est autant moral et culturel que physique et matériel.

11Le point qu’elle cherche à démontrer est qu’un peuple sans éducation n’a ni l’intelligence adéquate pour savoir quelles mesures lui assureront sécurité et prospérité ni la vertu suffisante pour agir avec discernement et éviter la violence et les excès lorsqu’il a le pouvoir. L’exemple donné par l’auteur et développé sur une vingtaine de pages est celui de la Révolution française ; s’inscrivant dans la continuité du texte fondateur du conservatisme, Reflections on the Revolution in France, Catharine Beecher, un demi-siècle après Edmund Burke, dénonce les méfaits de la Terreur, et montre le processus par lequel le pouvoir arriva aux mains de la populace, se déchaînant contre les classes supérieures, sous la conduite d’un dictateur sanguinaire, Robespierre, et s’en prenant à la religion, “that powerful principle in humanizing and restraining bad passions13. Si l’Amérique, si souvent au bord du chaos, a été jusqu’ici épargnée, c’est parce qu’elle a eu un nombre important de citoyens dotés d’une solide instruction, jouissant donc d’une intelligence éclairée et de principes moraux suffisants pour apaiser les passions du peuple. Mais cette sauvegarde est menacée en ce qui concerne les générations futures si aucun remède n’est apporté au système éducatif du pays.

12On aura noté le pouvoir bénéfique que Catharine Beecher attribue à la religion. Elle partage avec Burke et ceux qui l’ont suivi, la foi en un plan divin, providentiel, qui gouverne la société. Elle cite de larges extraits d’un témoin prestigieux, Alexis de Tocqueville, dans lesquels l’évolution de cette dernière est présentée comme “a Providential fact […] a Divine decree14 et elle salue Dieu comme “the Eternal Lawgiver15 tandis que l’économie américaine n’est autre que celle de la Providence. En fait, l’auteur entend persuader ses lectrices que c’est l’ensemble des institutions américaines qui est cautionné par Dieu et reprend le thème de l’élection cher aux Pilgrim Fathers et aux pères fondateurs :

The preceding remarks, then, illustrate the position, that the democratic institutions of this Country are in reality no other than the principles of Christianity carried into operation16.
And this is the Country, which the Disposer of events designs shall go forth as the cynosure of nations […] To us is committed the grand, the responsible privilege, of exhibiting to the world, the beneficent influences of Christianity, when carried into every social, civil, and political institution17.

13C’est donc au premier des champs institutionnels énumérés que l’auteur va s’attacher dans son entreprise didactique à l’adresse des femmes. La religion est consacrée comme la pierre angulaire de l’ordre social, dans une grande fidélité de pensée au père, Lyman Beecher, et à la tradition héritée des Puritains. Le premier des principes énoncés à l’intention des lectrices de A Treatise on Domestic Economy et à mettre en pratique dans leur organisation domestique, est que la religion est plus importante que toute préoccupation terrestre ou mondaine. Il n’est donc pas surprenant que l’ouvrage ultérieur, passant outre le principe de la séparation de l’Église et de l’État, contienne un plaidoyer pour que l’instruction religieuse fasse partie intégrante des programmes scolaires. Il en va de l’édification morale des enfants et, donc, du peuple. La religion est une nécessité sociale, garante de l’ordre moral dont dépend la survie des nations :

While it is universally conceded by all intelligent persons, that there is no nation on earth, whose prosperity, and even existence, so much depends on the moral training of the mass of the people, there is no nation, where schools are established by law, in which so little is done. It is mournful to reflect, that by far the larger part of our schools banish religious and moral training altogether18.

14Religion et morale allant ainsi de pair, l’instruction religieuse est à la base non seulement de l’édification de l’âme mais de la formation du caractère éthique individuel d’où découlera une conduite morale appropriée. Cette notion de “caractère” (character) est très importante dans le discours de Catharine Beecher, la rattachant à l’humanisme théocentrique qui est un des principes essentiels de l’orientation religieuse du conservatisme, comme le rappelle William R. Harbour citant Jacques Maritain19, et qui place Dieu au centre de l’existence de l’homme, ce dernier étant pécheur et racheté. Catharine Beecher croit à la perfectibilité de l’être humain et, dans A Treatise on Domestic Economy, elle fonde cette opinion sur la perception divine : “God perceives that human character can be most improved by that kind of discipline, which exists, when there is something valuable to be gained by industrious efforts20.

15Cependant, Catharine Beecher fait subir un double infléchissement à la doctrine religieuse héritée de son père. Tout d’abord, la notion de péché est passée sous silence dans ses premiers textes publics et nous trouvons une explication à ce silence dans sa correspondance, dès 1822, lorsqu’elle fait part à son frère de ses sentiments mitigés envers la doctrine du péché originel et de sa difficulté à éprouver un sentiment de culpabilité dans la mesure où elle n’a pas reçu (de Dieu) “une nature pure et non contaminé21 ; d’où son refus de la conversion selon la démarche calviniste préconisée par Lyman Beecher. Beaucoup plus tard, ce refus se transformera en une lutte ouverte lorsqu’elle lancera aux mères américaines un appel à la résistance :

It has been shown, that with small exceptions, the Catholic and Protestant theologians and clergy unite in teaching a depravity of nature in every human being, involving these questions :
Are we so depraved as to be incapacitated to interpret the Bible ?
Are children to be trained to believe that all their feelings and actions are “sin and only sin”, till they receive a new nature from God, or be taught that whenever they choose what is right, with the intention to do right, they act virtuously and please God ?
It has been stated that many intelligent and pious women in various parts of our country have already quietly assumed their rights as authorized interpreters of the Bible on all these questions, […] and thus, in fact, have set themselves in opposition to the clergy, except so far as the clergy themselves have come to the same results […]
Should such a course as this result in exclusion from the Lord’s table, those thus protesting can depart peaceably to some church which could conscientiously receive them on such terms22.

16Catharine Beecher ne se contenta pas de cet appel à la dissidence et rompit elle-même, au début des années 1860, avec le calvinisme paternel pour adhérer à l’Église épiscopalienne, celle précisément à laquelle avait appartenu sa mère avant d’épouser Lyman Beecher et qui ne mettait pas en doute l’exemplarité de sa vie. Le deuxième infléchissement dans la pensée religieuse de Catharine Beecher s’opère dans The Duty of American Women to their Country. Il concerne la référence divine ; il ne s’agit plus du dieu de la Loi mais du visage féminin de Jésus-Christ, exemple lumineux et parfait de la bienveillance et de l’abnégation au quotidien, celui dont les femmes ont pour vocation de reproduire la vie de service, d’altruisme, et d’incarner les valeurs. En définitive, le double infléchissement dont il vient d’être question représente un glissement de la doctrine religieuse vers le registre moral et l’implication sociale, permettant à l’auteur d’élaborer un code de valeurs, certes conservatrices, mais aux mesures des femmes, pour qu’elles puissent les mettre en pratique dans une dynamique d’action et de dépassement au service des autres et du pays.

17Les valeurs exaltées par Catharine Beecher sont celles de sa famille et de sa classe. Deux sont sans cesse rappelées et vont toujours de pair : l’intelligence et la vertu. Elles sont les premières citées dans la dédicace de A Treatise on Domestic Economy aux mères américaines. Ce sont elles seules, est-il affirmé en outre dans The Duty of American Women to their Country, qui préserveront les États-Unis des horreurs de la Terreur révolutionnaire française23. Il est donc clair que la vertu doit être cultivée car elle est vitale au maintien de l’ordre, empêchant la liberté de devenir destructrice. Le terme est pris dans son sens large et deux de ses composantes sont plebiscitées dans les ouvrages étudiés ; il s’agit des qualités chrétiennes d’abnégation et de bienveillance qui ont été mentionnées précédemment. Le ton est quelque peu comminatoire à l’égard des Américaines les plus riches ; chacune d’entre elles, qu’elle soit mère, épouse, fille ou sœur, doit cesser de perdre son temps en futilités égoïstes et venir en aide aux déshérités — the destitutes — car, si les événements de la Terreur se produisaient en Amérique, ce sont les personnes de bien et de rang qui seraient la cible première de la vindicte populaire. L’auteur multiplie les variations sur le thème de l’oubli de soi et de la générosité, parlant de “self-denying toil24, de “benevolent enterprise25, de “habits of self-denial and benevolence26 avant de terminer sur une métaphore qui présente son texte comme un florilège de pensées bienveillantes émanant d’une élite féminine :

The views presented in this work are those held in common by a large number of intelligent ladies in all parts of our land ; and though one has been selected and requested to write this work, it should be regarded, not as the opinions of an individual, but as a wreath of benevolence, woven, indeed, by one hand, but gathered from many noble and benevolent minds27.

18Cette remarque peut être perçue comme la mise en avant d’une caution de qualité qui donne plus de poids à l’ouvrage. EIle relève aussi de l’effacement de soi qui a été recommandé ; la femme-auteur d’ailleurs ne s’est jamais affirmée comme sujet, ne parlant jamais à la première personne, mais se référant toujours à elle-même comme à une autre personne, “the author”, “a lady”, “she”. Pure stratégie formelle, en vérité, car A Treatise on Domestic Economy et le plan proposé à la fin de The Duty of American Women to their Country sont des textes fort directifs ! En outre, proposer aux femmes d’émuler l’abnégation du Christ et de se proclamer ses héritières, n’était-ce pas plutôt susciter en elles les prétensions les plus folles et donc les pousser au comble de l’affirmation de soi ? On en jugera par cette apostrophe : “ Oh, ye, who are appointed by Him, who toiled for your salvation, to go forth and rescue these little ones, what saith your great Exemplar ? ‘Ye are the light of the world ; and if the light in you be darkness, how great is that darkness !’28. Ces quelques lignes nous incitent à penser que Catharine Beecher partageait la conviction de John Quincy Adams que, sous la conduite d’une élite morale, la nature humaine pouvait atteindre la perfection en Amérique. Mais, tandis qu’Adams parlait de la vertu comme d’une force masculine, “the seminal principle29, et croyait à un caractère national américain, Catharine Beecher, avec logique compte tenu de l’image officielle de la féminité (la true womanhood), confiait cette direction morale aux femmes et entendait les consacrer dans cette éthique de la perfection qui assainirait la société américaine.

19Mais encore fallait-il donner toute sa valeur et son efficacité au foyer domestique. C’est à cette entreprise de revalorisation de la domesticité que s’attache l’auteur de A Treatise on Domestic Economy. Il importe d’éduquer les filles pour la domesticité. Tout d’abord, dans le cercle privé, à l’intérieur du foyer ; dès lors, Catharine Beecher invite les femmes de la bonne société à se défaire du vieux préjugé aristocratique qui voit le travail comme dégradant, et à garder à la maison leurs filles âgées de dix ans, et ce pendant trois ans, pour les utiliser comme leurs assistantes en leur confiant toutes les menues tâches ménagères ; outre sa valeur pédagogique, cette solution, qui résoudrait le problème de l’insuffisance des domestiques, apporterait un bon exercice physique aux filles. Dans cette apologie de la domesticité, l’exercice doit, lui aussi, être domestique tout comme le divertissement ; le chapitre XXIII est ainsi intitulé “On Domestic Amusements and Social Duties” et conseille la culture des fleurs et des fruits, la collection des coquillages ou d’échantillons de végétaux, de pierres et de minéraux. L’objectif est de former un caractère particulier, approprié à la sphère domestique, qui garantira le bonheur présent et à venir de l’intéressée et des autres. Tandis que le travail est confirmé comme une valeur américaine dans le droit fil de l’éthique protestante, la domesticité est assimilée à une “profession30 — définie plus tard comme ”their profession as the conservators of the domestic state31 — tout comme l’économie domestique l’est à une “science32. Le lexique a plus que jamais ici son importance ; il élargit le champ sémantique à tout un savoir qui, selon les informations apportées par le livre, recouvre des domaines aussi divers que l’économie, la biologie, la santé, la médecine, ou encore l’habitat, et il contient, en outre, la légitimation d’une revendication dans les limites de la tradition ; en effet, comparer la fonction domestique d’une femme à celle d’un ”conservateur”, c’est souscrire à l’idéologie dominante qui la voit comme la gardienne du foyer, mais en faire une profession et la mise en pratique d’une science, c’est réclamer l’insertion du sujet domestique dans une programmation scolaire qui sera sa consécration ; c’est, en conséquence, revendiquer le droit à l’éducation. Il faut, en effet, éduquer les filles pour la domesticité non seulement dans la cellule privée qu’est le foyer mais dans les structures publiques qu’il importe de créer. La revendication du droit à l’éducation s’accompagne et se renforce, d’ailleurs, d’un constat critique sur la discrimination dont bénéficie l’autre sexe : “[…] a fortune, expended in securing an appropriate education to American women, is as wisely bestowed, as in founding colleges for the other sex, who are already so abundantly supplied33. Toutefois, la revendication et le regard critique s’arrêtent là et c’est sur un schéma très paternaliste qu’est conçue l’institution de référence, le Monticello Female Seminary :

The Principal of the Institution, indeed, is a gentleman ; but, while he takes the position of a father of the family, and responsible head of the whole concern, the entire charge of instruction, and most of the responsibilities in regard to health, morals, and manners, rest upon the female teachers, in their several departments.[…]. The writer has never before seen the principle of the division of labor and responsibility so perfectly carried out in any female institution34.

20Cette division sexuelle des rôles et du travail, conforme à la philosophie des sphères séparées, est une constante dans la pensée de Catharine Beecher. Déjà, en 1837, dans An Essay on Slavery and Abolitionism, elle avait prévenu les femmes contre le danger qu’il y aurait à utiliser leurs avancées dans le domaine de l’éducation pour revendiquer les mêmes prérogatives que les hommes. Ici, elle juge frivole et inutile d’aborder la question de l’égalité des sexes, en matière d’intellect35 ; non pas que Catharine Beecher crût à l’existence d’une nature féminine ; en fait, il existait à ses yeux, un conditionnement culturel à la féminité comme elle devait l’écrire beaucoup plus tard dans son autobiographie, Educational Reminiscences and Suggestions (1874) : “I think that my mother’s natural and acquired traits tend to prove that there is in mind no distinction of sex, and that much that passes for natural talent is mainly the result of culture36. On comprend donc pourquoi les femmes doivent être éduquées pour la domesticité ; il n’y a pas chez elles de prédisposition innée à cet art. Si dans A Treatise on Domestic Economy, Catharine Beecher renonce à ouvrir le débat sur l’égalité intellectuelle des sexes, c’est, parce que, dit-elle, non seulement il serait difficile de régler la question mais aucun avantage n’en résulterait ; il semblerait que l’auteur préfère conserver les acquis de la division sexuelle des rôles au profit d’une stabilité sociale dont les femmes de sa classe pouvaient tirer parti.

21La base de cette stabilité est indéniablement la famille, saine d’esprit et de corps grâce au travail des mères, gardiennes d’un foyer élevé au rang d’un “état domestique” comme il a été vu plus haut. En effet, l’enclave domestique doit être perçue comme un état dans l’État tant les devoirs et les préoccupations des mères américaines sont importants, multiples et complexes :

Let any man, of sense and discernment, become the member of a large household, in which a well-educated and pious woman is endeavoring systematically to discharge her multiform duties […] and it is probable he would coincide in the opinion, that no statesman, at the head of a nation’s affairs, had more frequent calls for wisdom, firmness, tact, discrimination, prudence, and versatility of talent, than such a woman37.
She, who is the mother and housekeeper in a large family, is the sovereign of an empire, demanding more varied cares, and involving more difficult duties, than are really exacted of her, who, while she wears the crown, and professedly regulates the interests of the greatest nation on earth, finds attendant leisure for theatres, balls, horseraces, and every gay pursuit38.

22On pense ici à l’expression créée par Henry C. Wright et reprise par l’historienne Mary P. Ryan39, “the empire of the mother”, consacrant en figure impériale la femme américaine sur le piédestal de la domesticité. Dans le texte de Catharine Beecher, la femme au foyer américaine est, en fait, plus impériale que la reine Victoria, reléguée dans le rôle de la simple représentation, voire figuration, car c’est de la mère américaine que dépend l’avenir du pays et c’est de la bonne santé de l’état domestique que dépend la bonne santé de l’état-nation. La double référence à l’homme d’état et à la souveraine vise à souligner les capacités de gestion et d’ordre mises en jeu par l’économie domestique et à donner une dimension publique à la fonction de la mère américaine en unissant son destin et celui de la nation comme Benjamin Rush l’avait fait avec son concept de republican motherhood en la chargeant de former le caractère des fils de la république.

23Si sur le plan moral, grâce à l’éducation et à la poursuite de leur vocation altruiste, les femmes américaines peuvent prétendre à une réelle supériorité par rapport aux hommes, il ne peut pas en être de même dans le domaine civil et social, selon Catharine Beecher. La démocratie, œuvrant pour le bonheur du plus grand nombre contre les égoïsmes individuels, exige que les relations entre les citoyens, reposent sur un système de lois établissant des rapports de subordination et de dépendance ; il en sera ainsi des relations entre mari et femme, parents et enfants, professeur et élève, employeur et employé. Mais qui aura le pouvoir et qui sera le subordonné ? C’est à l’aide de la notion de choix que Catharine Beecher répond à cette question quelque peu embarrassante ; cette notion, écrit-elle, entre en jeu dans la plupart des démocraties ; pour s’en tenir aux relations entre les sexes, par exemple, aucune femme n’est obligée d’obéir à un époux autre que celui qu’elle a choisi, elle n’est même pas obligée de prendre époux, donc de prendre un maître. En fait, affirme Catharine Beecher, les institutions démocratiques américaines ont atteint leur plénitude en ce qui concerne les droits et les intérêts des femmes :

In this country, it is established, both by opinion and by practice, that woman has an equal interest in all social and civil concerns ; and that no domestic, civil, or political institution, is right, which sacrifices her interest to promote that of the other sex. But in order to secure her the more firmly in all these privileges, it is decided, that, in the domestic relation, she take a subordinate station, and that, in civil and political concerns, her interests be intrusted to the other sex, without her taking any part in voting, or in making and administering laws40.
It appears […] that it is in America, alone, that women are raised to an equality with the other sex ; and that, both in theory and practice, their interests are regarded as of equal value. They are made subordinate in station, only where a regard to their best interests demands it, while, as if in compensation for this, by custom and courtesy, they are always treated as superiors41.

24Dans cette apologie des institutions américaines, Catharine Beecher donne manifestement la préséance à la notion d’”intérêt” sur celle de “droit” ; en l’absence de précision, on peut comprendre que certaines affaires sont mieux gérées par les hommes sous la tutelle desquels les femmes sont placées conformément à la common law héritée de l’époque coloniale anglaise. Mais on peut aussi comprendre que l’égalité intégrale n’est pas à l’avantage des femmes et on a là l’amorce de l’intéressant débat qui, au vingtième siècle, a opposé les partisans de l’Amendement des droits égaux et les défenseurs de la législation “protectrice42. Ces quelques lignes du texte originel de A Treatise on Domestic Economy, reproduites sans modification dans l’édition de 1850, acquièrent d’ailleurs à cette date une force nouvelle : elles constituent une prise de position contre certaines initiatives, comme les campagnes de pétitions pour revendiquer le droit des femmes à la propriété dans l’État de New York, ou encore contre la Déclaration des droits et des sentiments adoptée à Seneca Falls, lors de la première convention sur les droits des femmes, organisée en 1848 par Lucretia Mott et Elizabeth Cady Stanton. Cette prise de position est dans la continuité des opinions exprimées par Catharine Beecher dans Essay on Slavery and Abolitionism ; elle avait alors condamné non pas l’hostilité des abolitionnistes à l’esclavage mais leurs méthodes, considérées comme génératrices de violence en raison de leur radicalisme spectaculaire et brutal. Quant aux femmes impliquées dans ce mouvement, qu’il s’agisse de Prudence Crandall, accueillant des élèves noires dans son école de Canterbury (Connecticut) dès 1833, ou des sœurs Grimké, lors de leur tournée de conférences en Nouvelle-Angleterre en 1838, elles commettent l’erreur de sortir de leur sphère d’influence pour entrer dans l’arène publique des luttes partisanes et des affrontements politiques. La même objection sera faite par Catharine Beecher contre le droit de vote des femmes.

25Ce n’est pas par une action politique directe que les Américaines se sauveront et sauveront leur pays du chaos puisque tel est le devoir qui leur est assigné. C’est par la vertu chrétienne de persuasion qui conduit les hommes à renoncer à leurs péchés et qui, sous la plume de Catharine Beecher, fait place à un mot clef récurrent, “influence” :

The dominion of woman may be based on influence that the heart is proud to acknowledge43
[…] an American mother and housekeeper, […] who rightly estimates the long train of influences which will pass down to thousands, whose destinies, from generation to generation, will be modified by those decisions of her will, which regulated the temper, principles, and habits, of her family, must be elevated above petty temptations, which would otherwise assail her44.

26Si la femme se laisse aller aux tentations mesquines de l’ambition ou à la soif du pouvoir, elle perdra cette égide — “her aegis of defence” — que constituent la protection de la religion, les sentiments chevaleresques, et toute la poésie de la galanterie45. C’est la religion chrétienne qui a donné à la femme sa vraie place dans la société et c’est seulement dans le cercle privé de la famille, à l’abri des conflits d’intérêts et des attitudes partisanes, que la mère américaine peut incarner ce modèle de vertu chrétienne dont l’influence se diffusera dans l’espace social et au fil du temps pour une régénération de la république. Celle-ci sera sauvée par l’irradiation des ondes affectives et morales du foyer domestique matriciel et n’oublions pas que, dans la construction d’un temple, rappelle Catharine Beecher dans A Treatise on Domestic Economy, les ouvriers qui posent les fondations ont autant d’importance que ceux qui construisent le dôme et bénéficient de la visibilité des sommets.

27Ces fondations, ce sont bien sûr les enfants que les mères ont la vocation de former. Mais on notera que, dans The Duty of American Women to their Country, la mission formatrice des femmes quitte le cercle privé par une sorte d’élargissement de la notion de motherhood à toutes celles qui, sans lien biologique, ont la charge d’enfants ; ainsi, la sphère d’influence débouche sur une profession -et le terme ici ne relève pas de la métaphore- et s’étend à l’école puisque Catharine Beecher fait de l’engagement massif des Américaines dans l’enseignement la condition sine qua non du salut du pays. Après avoir démontré dans son constat initial que la patrie est en danger, l’auteur lance un appel à la mobilisation des femmes :

It is woman who is to come in at this emergency […] ; woman, whom experience has shown to be the best, as well as the cheapest guardian and teacher of childhood, in the school as well as in the nursery46.
Women are to be educated for teachers and sent to the destitute children of this nation by hundreds and by thousands. This is the way in which a profession is to be created for woman — a profession as honourable and lucrative for her as the legal, medical, and theological are for men. […]. Though the peril is immense, and the work to be done enormous, yet it is in the power of American women to save their country […].
To you, then, American women, are brought these two millions of suffering and destitute children47.

28Il ne s’agit pas simplement d’apprendre à lire et à écrire aux deux millions d’enfants qui sont dans le dénuement ; il faut que le peuple américain soit éduqué pour ses devoirs les plus ambitieux. Les enfants qui décideront plus tard d’une politique protectionniste ou autre, de l’existence ou non d’une banque nationale, de la question de l’esclavage et des lois de la république — compte tenu des opinions exprimées par l’auteur, on comprend qu’il s’agit des enfants de sexe masculin — doivent apprendre à penser et à prendre des décisions intelligentes afin de ne pas être manipulés par des démagogues et de ne pas céder à des passions destructrices comme ce fut le cas en France. Quant aux filles, il faut les former à devenir les éducatrices des futurs hommes d’État, législateurs, juges, jurés et magistrats du pays. S’il est bon qu’une femme vaque aux affaires domestiques dans des circonstances normales, il n’en est pas de même, apprend-on maintenant, dans une situation critique. On notera aussi que, peu importent les circonstances, Catharine Beecher parle d’une profession “lucrative” et entend assurer l’autonomie financière des femmes. Le plan d’envergure nationale qu’elle propose au terme de son livre, place, plus précisément, le recrutement de femmes éduquées et bienveillantes, désireuses d’enseigner, sous le patronage d’un ecclésiastique et d’un comité constitué de six membres appartenant à six confessions protestantes différentes, chargés de collecter et de gérer les fonds nécessaires à l’entreprise. Catharine Beecher invite l’Église protestante à prendre exemple sur l’œuvre éducative que l’Église catholique accomplit en encourageant les initiatives de ses religieuses. Ainsi, après la revendication de l’autonomie financière, l’auteur replace les femmes sous tutelle religieuse.

29Au fond, Catharine Beecher présente la mission éducatrice des femmes de la bonne société comme la solution aux problèmes de classe qui menacent la cohésion nationale ; notamment celui des domestiques — “this greatly neglected class48 — dont elles peuvent faciliter l’intégration sociale, soit en les formant à leur métier, même en fin de compte au profit d’une autre famille qui offrira un meilleur salaire, soit en leur communiquant certaines valeurs par des conversations édifiantes ou encore en veillant sur leurs lectures. L’auteur suit en cela l’exemple de Catharine Sedgwick, qui, dans Live and Let Live, avait suggéré que les immigrants irlandais soient socialisés par le service domestique dans des familles protestantes.

30De même, c’est par l’éducation des enfants de tous milieux, donc par la diffusion des mêmes valeurs dans un environnement scolaire multirelationnel, que se résoudront en partie les problèmes que peut poser l’inégale répartition des richesses. Celle-ci fait partie du plan divin, de ce que Catharine Beecher nomme “the economy of Providence49 et elle n’est pas un mal en soi ; à cet égard, l’auteur rappelle que la valeur d’une vie ne réside pas dans les possessions matérielles mais dans le caractère, Dieu percevant que le caractère de l’homme se perfectionne grâce aux efforts qu’il fait pour acquérir quelque chose de valeur ; or, cette incitation à l’effort n’existerait pas dans un société construite sur l’égalité des richesses. Néanmoins, si la question d’un partage des biens est présentée comme malvenue, l’auteur fustige l’égoïsme d’un grand nombre de nantis qui n’utilisent pas les richesses que Dieu leur a données pour le mieux-être de la communauté, par exemple en réalisant le plan divin qui veut l’élévation de la race humaine en intelligence et sainteté ; en d’autres termes, le plan éducatif à l’intention des déshérités que Catharine Beecher propose en annexe de The Duty of American Women to their Country et dont l’objectif est de prévenir le danger que représente l’ignorance des masses populaires comme l’a révélé le tragique exemple français. Comme elle croit, à l’évidence, à une homogénéisation culturelle par l’éducation, de même Catharine Beecher croit à l’égalisation du travail : “the equalization of labor50. La formulation est intéressante puisqu’elle n’implique pas seulement les chances de réussite et de mobilité verticale pour les pauvres mais la mise au travail des dits aristocrates, l’auteur rappelant que, aux États-Unis, le travail est en passe de ne plus être la marque distinctive des pauvres et que l’oisiveté discrédite tout homme : “[…] already it is disreputable for a man to be a « lazy gentleman ». And this feeling must increase, till there is such an equalization of labor as will afford all the time needful for every class to improve the many advantages offered to them51. Cette évolution vers le progrès implique, donc, toutes les classes, chacune apportant sa contribution laborieuse sans gaspillage de temps au bien-être de la communauté, selon l’auteur de A Treatise on Domestic Economy. On notera que la formulation de l’auteur suggère davantage un processus d’égalisation visant à améliorer la vie et le confort des différentes classes qu’un projet d’abolition de ces dernières, et, si le ton de The Duty of American Women to their Country se veut plus urgent, c’est simplement pour mieux mobiliser les femmes des milieux aisés au service des valeurs consacrées par leur classe.

31À aucun moment, en effet, Catharine Beecher ne choisit une stratégie de la confrontation ; elle demeure fidèle à cette sorte de culture du soin dans laquelle l’image traditionnelle de la féminité cantonnait les femmes de la bonne société américaine. Le projet dont il est question, si on s’en tient à la terminologie et aux intentions déclarées, relève d’une entreprise de guérison et de salut, à l’échelle nationale, menée à partir de ce havre moral et affectif que devait être le foyer domestique bourgeois, diffusant l’influence des mères. Il n’est donc pas surprenant que Catharine Beecher limite sa réflexion et ses propositions à deux domaines où l’influence féminine était acceptée, certes à dose modérée, dans les années 1840 : la religion et l’éducation. Mais les proportions dans lesquelles elle entend accroître l’influence des femmes dans ces deux domaines sont loin d’être négligeables et s’avèrent quelque peu audacieuses. L’audace la plus grande est celle dont elle fera preuve plus tard, lorsqu’elle appellera les femmes à oser interpréter les textes religieux pour s’inscrire en faux contre l’idée calviniste d’une dépravation naturelle ; la démarche, sinon le fond de la pensée, rappelle les paroles radicales d’Anne Hutchinson et de Sarah Grimké lorsque, à des époques différentes, elles osèrent se dresser contre la hiérarchie religieuse de la Nouvelle-Angleterre. Certes, l’appel à l’exode n’est lancé qu’à l’intérieur du protestantisme, et ne peut pas être comparé à celui que lancera Mary Daly, rompant un siècle plus tard avec le catholicisme, voire toute religion révélée. Quant à la féminisation du visage du Christ, telle qu’elle est inscrite dans The Duty of American Women to their Country, elle est pour les femmes porteuse d’avancées importantes, plus qu’il n’y paraît et que ne pourrait l’être pour les femmes catholiques l’apologie de Marie ; elle leur permet, en effet, par un élargissement de la sphère domestique, de se poser comme les nouveaux apôtres de Jésus dans l’Amérique victorienne, diffusant la bonne parole et les valeurs chrétiennes dans la société et, plus particulièrement, dans les écoles d’une république en danger moral et politique. Ainsi, c’est dans la fidélité aux valeurs religieuses et culturelles de sa classe et en renforçant la tradition du service féminin que Catharine Beecher donne, sans l’avouer, une dimension sociale et politique au rôle des femmes américaines concernées, car la tâche d’évangélisation culturelle qu’elle leur confie relève d’une homogénéisation qui ne peut que perpétuer l’hégémonie de leur classe et, à ses yeux, sauver l’harmonie sociale, dans un processus qui n’est jamais terminé. Dans un étroit rapport de filiation morale, la mère oblative, exaltée dans A Treatise on Domestic Economy, accouche ainsi de l’enseignante professionnelle de The Duty of American Women to their Country, dernière chance de salut pour l’Amérique. Certes, conformément à la mouvance conservatrice, la séparation des genres n’est pas contestée, la revendication suffragiste du Woman’s Rights Movement est désapprouvée52 et les Américaines de la bonne société sont appelées à cultiver leur spécificité féminine en se dépassant dans leur vocation du dévouement et de l’altruisme. Cependant, elles sont investies d’une autorité morale et culturelle qui, jusqu’au début du dix-neuvième siècle, appartenait encore aux pères, qu’ils soient de l’Église ou de la famille. Cette autorité, Catharine Beecher l’usurpe, elle-même, au plus haut degré, en se posant en maître à penser, non seulement légitimant son action pour la promotion de l’éducation des femmes et leur professionalisation53 mais encore avançant certains arguments qui seront repris, dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, par celles qui, au sein du mouvement des femmes, exalteront la différence et la supériorité morale des femmes54.

Notes de bas de page numériques

1 Le scandale éclata en 1872, lorsque Victoria Woodhull accusa publiquement le célèbre révérend d’avoir une liaison avec une de ses paroissiennes, Elizabeth Tilton. Une partie du discrédit retomba sur le mouvement suffragiste dont la composante radicale, présidée par Theodore Tilton, s’était “compromise” avec Victoria Woodhull et dont la branche modérée était présidée par Henry Ward Beecher.
2 Comme nous le verrons plus loin, Catharine Beecher affectionnait particulièrement ce terme.
3 En 1976, l’excellente biographie de Kathryn Kish Sklar (Catharine Beecher. A Study in American Domesticity, New York/London  : Norton and Company) a enfin fait justice à l’œuvre de Catharine Beecher.
4 L’édition qui sera utilisée ici est celle de 1850, enrichie d’illustrations et de gravures, sous la direction de Harper and Brothers, New York.
5 Catharine E. Beecher, A Treatise on Domestic Economy, For the Use of Young Ladies at Home and at School, (1841) New York : Harper and Brothers, 1850, note de la page 213.
6 Catharine E. Beecher, The Duty of American Women to their Country, New York : Harper and Brothers, 1845.
7 Beecher, A Treatise on Domestic Economy, p. 5 ; en italiques dans le texte.
8 Beecher, The Duty of American Women, p. 34.
9 Ibid., p. 37.
10 Ibid., p. 45.
11 Beecher, The Duty of American Women, p. 57.
12 Ibid., p. 114.
13 Ibid., p.13.
14 Beecher, A Treatise on Domestic Economy, p. 34.
15 Ibid., p. 36.
16 Beecher, A Treatise on Domestic Economy, pp. 33–34.
17 Ibid., p. 36.
18 Beecher, The Duty of American Women, p. 86. Expressions en italiques dans le texte.
19 William R. Harbour, The Foundations of Conservative Thought : an Anglo-American Tradition in Perspective, Notre Dame ( Indiana) : University of Notre Dame Press, 1982, p. 13.
20 Beecher, A Treatise on Domestic Economy, p. 192.
21 Voir sa lettre à Edward Beecher, du mois de juillet 1822, in Jeanne Boydston, Mary Kelley, and Anne Margolis (eds.), The Limits of Sisterhood. The Beecher Sisters on Women’s Rights and Woman’s Sphere, Chapel Hill and London : The University of North Carolina Press, 1988, p. 32.
22 Extrait de An Appeal to the People in Behalf of Their Rights as Authorized Interpreters of the Bible (1860) cité par Boydston, Kelley and Margolis (eds.), The Limits of Sisterhood, pp. 246–248.
23 Beecher, The Duty of American Women , p. 32.
24 Beecher, The Duty of American Women , p. 110.
25 Beecher, A Treatise on Domestic Economy, p. 201.
26 Ibid., p. 224.
27 Beecher, The Duty of American Women , p. 131.
28 Ibid., pp. 111–112.
29 Cité par Russell Kirk, dans The Conservative Mind : From Burke to Santayana, 2nd rev. edition, Chicago : H. Regnery Co., 1954.
30 Beecher, A Treatise on Domestic Economy, p. 5.
31 Extrait de The True Remedy for the Wrongs of Women, cité par Boydston, Kelley and Margolis (eds.), The Limits of Sisterhood, p. 139.
32 Beecher, A Treatise on Domestic Economy, p. 6.
33 Beecher, A Treatise on Domestic Economy, p. 61.
34 Ibid., pp. 58–59.
35 Ibid., p. 155.
36 Extrait de Educational Reminiscences and Suggestions, reproduit dans Boydston, Kelley and Margolis (eds.), The Limits of Sisterhood, p. 27.
37 Beecher, A Treatise on Domestic Economy, p. 156.
38 Ibid., p. 157.
39 Mary Ryan, The Empire of the Mother. American Writing about Domesticity, 1830-1860, New York : The Institute of Research in History and The Haworth Press, 1982. Voir en particulier la page 97.
40 Beecher, A Treatise on Domestic Economy, p. 27.
41 Ibid., p. 33.
42 Ces lois “protégeaient” les femmes du travail de nuit ou de certains emplois impliquant de lourdes manutentions.
43 Extrait de Suggestions Respecting Improvements in Education, reproduit dans Boydston, Kelley and Margolis (eds.), The Limits of Sisterhood, p. 45.
44 Beecher, A Treatise on Domestic Economy, p. 151.
45 Catharine E. Beecher, Essay on Slavery and Abolitionism, cité par Boydston, Kelley and Margolis (eds.), The Limits of Sisterhood, p. 127.
46 Beecher, The Duty of American Women , p. 63 ; expressions en italiques dans le texte.
47 Ibid., pp. 65–66 ; expressions en italiques dans le texte.
48 Beecher, The Duty of American Women , p. 77.
49 Beecher, A Treatise on Domestic Economy, p. 191.
50 Beecher, A Treatise on Domestic Economy, p. 147.
51 Ibid., p. 147.
52 Dans son discours de décembre 1870, “An Address on Female Suffrage”, elle exprima ses craintes de voir voter des masses de femmes ignorantes, dont certaines étaient susceptibles d’être manipulées par un clergé étranger ; on reconnaîtra là une allusion aux femmes d’origine irlandaise soumises à l’influence des prêtres catholiques.
53 En 1823, elle fonda le Hartford Female Seminary, auquel elle se consacra pendant huit ans et créa ensuite, en 1844, le Central Committee for Promoting National Education afin de former et de recruter des enseignantes dont la mission serait de “civiliser” l’Ouest.
54 Par exemple, Eliza Farnham dans son ouvrage Woman and Her Era (1864).

Pour citer cet article

Ginette Castro, « Catharine E. Beecher ou l’idéologie domestique au service de la stabilité sociale », paru dans Cycnos, Volume 16 n°1, mis en ligne le 11 juillet 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1606.


Auteurs

Ginette Castro

Université Michel de Montaigne-Bordeaux III
est professeur émérite de l’université Michel de Montaigne-Bordeaux III. Spécialiste de civilisation et de littérature américaines (études féminines/féministes; judaïté), elle a notamment publié Radioscopie (Paris : Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1984) et Les femmes  dans l’histoire américaine (Nancy : Presses universitaires de Nancy, 1988).