Cycnos | Volume 16 n°1 Conservatismes Anglo-américains XVIIIe et XIXe siècles - 

Martine Faraut  : 

Guerre des sexes ou affaire d’État ?

La National Review et la question du suffrage féminin (1908–1913)

Abstract

Coming from Conservative quarters the opposition to female suffrage could be expected to be the result of a patriarchal attitude towards woman. But the Anti-suffrage campaign led by the National Review shows that the Radical Right was not so much hostile to enfranchisement on principle as wary of the harmful consequences it would have on the reproductive functions of women. The vote therefore became synonymous with the degeneration of the British race and incompatible with the law of National Efficiency that Leopold Maxse and his contributors were striving to promote to stop the decline of the Empire. Unsurprisingly, that women are asked to sacrifice rights to duties is seen as the greatest sign of patriotism.

Texte intégral

1L’époque édouardienne fut l’un des rares moments de l’histoire britannique contemporaine où s’activa à la lisière du parti conservateur, mais nullement coupée de ce dernier qui lui fournit la plupart de ses membres, une nébuleuse d’hommes politiques, d’intellectuels et de publicistes qu’il est désormais convenu de définir comme une “droite radicale1. Jusqu’à la guerre, cette dernière joua un rôle important dans la vie politique souvent animée du début du siècle2 et, plus encore, dans le débat intellectuel. Elle disposait en effet, avec la National Review, autrefois revue littéraire moribonde rachetée par Leopold Maxse3, d’une tribune de choix d’où tombaient tous les mois, drus et virulents, opinions, arguments, assertions et condamnations. Avec ses longs Episodes of the Month, les éditoriaux volontairement provocateurs de Maxse, complétés par des articles fréquemment engagés, la National Review était devenue à la fin du dix-neuvième siècle un organe d’opinion dont l’influence ne s’éteignit progressivement qu’après le premier conflit mondial.

2Incontestablement les deux thèmes favoris, obsessionnels, de la National Review furent les méfaits du libre-échange et le péril allemand, mais en fait ils s’inscrivaient dans un sujet de préoccupation beaucoup plus vaste — le devenir de la Grande-Bretagne en tant que puissance mondiale. Depuis les années 1880 au moins, le climat intellectuel dominant en Angleterre ne portait guère à l’optimisme et c’est lui qui, finalement, engendra ce phénomène d’une droite radicale à laquelle le qualificatif de conservateur ne convient que très imparfaitement dans la mesure où non seulement elle fit très vite du libre-échange, désormais tenu pour sacro-saint par les Conservateurs “classiques” autant que par les Libéraux, un bouc-émissaire, mais encore proposa à grands cris d’abandonner la tradition des ajustements modérés chère à Salisbury pour une grande stratégie de reconstruction nationale où le remède de cheval serait préféré à la médecine douce. Il est vrai qu’il y avait de quoi s’inquiéter. Le monde semblait évoluer vers de grands ensembles continentaux unifiés, riches en hommes et en matières premières, compacts et donc inexpugnables, vigoureux et expansionnistes. L’Angleterre, en revanche, n’était qu’une petite île à l’économie trop souvent défaillante désormais et dont l’Empire, immense mais dispersé au-delà des mers et trop faiblement structuré, était pour certains un fardeau plus qu’un atout. Lorsque le darwinisme social permit de greffer sur ce diagnostic déjà sombre sa terrifiante interprétation biologique de l’histoire, il devint clair, du moins aux yeux des hommes qui nous intéressent ici, que la Grande-Bretagne était engagée dans un combat à mort pour sa survie et celle de la “race” qui l’habitait. La difficile campagne d’Afrique du Sud, ponctuée par une série de défaites retentissantes, et les rapports de santé qui soulignaient la pitoyable condition physique des volontaires pour la guerre ne firent qu’accroître les craintes. À la menace de déclin politique et économique venait s’ajouter celle de la dégénérescence biologique. Or la nation, pour se tirer d’affaire, pour défendre et réorganiser l’Empire, pour lutter à armes égales avec ses nouveaux rivaux, avait non seulement besoin d’une nouvelle politique économique, mais tout autant d’une population physiquement apte, saine, qui lui fournirait les soldats intrépides, les ouvriers efficaces et vraisemblablement les mères fécondes qui lui seraient indispensables pour que l’Empire britannique ne connût pas ce que redoutait pour lui Kipling — le sort de Ninive et de Tyr.

3La National Review qui se voulait exclusivement au service de la cause nationale et impériale fut pour ces préoccupations une magnifique caisse de résonance. Et c’est parce qu’elle s’efforçait inlassablement de promouvoir les idées d’hommes comme Milner et Chamberlain que la revue de Maxse se trouva, un jour, au cœur de la controverse suscitée par le mouvement suffragiste. De 1908 à 1913, parurent vingt-et-un articles sur ce sujet4 et presque autant d’éditoriaux. On ne saurait mieux trouver pour faire le point sur la place qu’occupait la femme dans le système de pensée de la droite anglaise la plus ferme au début du vingtième siècle.

4Depuis la fondation, en 1903, de la très militante Women’s Social and Political Union avec le concours de l’Independent Labour Party qui comptait à présent plusieurs députés à la Chambre, le mouvement suffragiste n’avait cessé, semblait-il, de gagner du terrain. Si les milieux conservateurs et impérialistes en doutaient encore, les résultats de la mise aux voix d’un nouveau projet d’émancipation politique des femmes, déposé aux Communes le 28 février 1908, achevèrent de les en persuader. Constatant avec effroi que l’opposition s’était réduite à quatre-vingt-quatorze députés5, Lord Curzon et Lord Cromer déclenchèrent sans tarder une contre-offensive qui aboutit à la fondation en juillet de l’Anti- Suffrage League. Maxse salua immédiatement cette initiative dans son éditorial du même mois. Ce fut l’amorce dans la National Review d’une campagne contre l’extension du droit de vote aux femmes qui ne se démentit plus jusqu’en 1913.

5La représentation de la femme et de son rôle dans la société n’est pas parfaitement monolithique dans la revue — ce qui en soit n’a rien d’étonnant. À l’évidence le journal faisait appel à de très nombreux collaborateurs qui semblaient avoir quasiment carte blanche et si l’on peut supposer que la plupart étaient malgré tout choisis pour leurs affinités idéologiques et politiques avec Maxse, ils ne constituaient pas une chapelle, tout au plus une mouvance. De plus, si la revue recherchait dans bien des domaines la rupture et la radicalisation des problèmes, elle ne plongeait pas moins ses racines dans un terreau classiquement conservateur, du moins en ce qui concernait la sensibilité de son lectorat, voire de ses collaborateurs.

6Rien de surprenant donc, à ce que la vision de la femme soit d’abord le reflet d’une vieille culture patriarcale qu’étaient venues renforcer les théories médicales de l’époque. La vogue pour la psychiatrie et la sexologie en Europe avait en effet donné lieu à de nombreux travaux dont les plus renommés, traduits en anglais6, avaient accrédité l’idée que le comportement de la femme était tout entier régi par son utérus. Bebel, Forel et Weinegger s’étaient accordés à souligner le pouvoir des organes reproducteurs sur les affections et les actions de la femme. Caractéristiquement Weinegger déclarait : “Man possesses sexual organs; her organs possess woman7. Les médecins anglais partageaient tout à fait cette opinion et avaient conclu, eux-aussi, à la thèse d’une instabilité psychique chez la femme due à un système endocrinologique trop puissant pour être contrôlé. Presque toutes les maladies mentales de la femme furent attribuées à des dysfonctionnements utérins8. Le biologisme expliquait tout et l’on pouvait penser, comme le fit Havelock Ellis, que le cerveau de la femme se situait en quelque sorte dans sa matrice. La National Review n’est pas loin d’adopter cette opinion lorsqu’elle souligne les nombreux troubles mentaux occasionnés par la maternité : “Many months before and after (childbearing), her judgement is not always so reliable or wise, her temper so even, or her power of deciding great and difficult questions equal to her normal9. Typiquement les débordements de conduite des suffragettes furent diagnostiqués par la revue comme des cas d’hystérie (NR, 52, janvier 1909, 789) ou de monomanie (NR, 61, mars 1913, 42). De là à la thèse d’une infériorité biologique il n’y avait qu’un pas que certains articles n’hésitèrent pas à franchir :

She has times of weaknesses and indisposition during which she cannot be forced to the same constant application as her brothers without grave risk of permanent injury to her constitution which may leave her a product of intellectual fantasies (NR, 52, décembre 1908, 614).

7Si l’on en était plus vraiment au “moindre mâle” des Anciens — “woman is not undeveloped man” (NR, 52, novembre 1908, 388) — on considérait néanmoins inutile d’octroyer à la femme des droits politiques qu’elle ne serait pas capable d’exercer : “Inevitable limitations of sex cripple a woman in various ways as regards the exercise of sovereign authority” (NR, 55, août 1910, 1034).

8Car à toutes ces “incapacités physiques” (NR, 52, novembre 1908, 388) s’ajoutait un autre handicap — cette fois affectif. Les collaborateurs de la revue ne pouvaient se retenir de penser que ce que la majorité des femmes avait à offrir, c’étaient des émotions. Certes leur intuition, leur compassion et leur tendresse immenses leur conféraient une supériorité naturelle quand il s’agissait de s’acquitter de tâches domestiques et maternelles (NR, 58, février 1912, 939), mais l’on faisait remarquer que ces qualités ne les prédisposaient pas à la sphère publique dans laquelle la rationalité devait primer sur l’affectivité: “Qualities valuable in a mother […are] dangerous in a politician” (Ibid., 954). Car dans un monde ressemblant de plus en plus à une jungle où les bons sentiments n’avaient pas leur place, un électorat au cœur trop tendre, aux nerfs trop à vif et la tête peu solide aurait fait courir le pays à la catastrophe. “Emotional and unstable” (Ibid., 956), la femme serait immédiatement la victime de démagogues qui sauraient s’adresser “to her hysteria more than to her judgement” (NR, 55, juin 1910, 645). Il ne fut pas difficile à Maxse d’imaginer qu’en 1876, avec leur sensibilité à fleur de peau, “the women of the country carried away by such eloquence as that of Mr Gladstone on Bulgarian or Armenian atrocities”, auraient incontestablement conduit le pays à la guerre contre l’empire ottoman (NR, 55 août 1910, 915).

9Or, depuis la dernière vague d’expansion coloniale, l’Angleterre avait des intérêts encore plus universels qu’un quart de siècle auparavant. Partout dans le monde elle était aux prises “to the rivalry of foreign and possibly hostile States” (NR, 52, novembre 1908, 390). Quand on était occupé, comme la Grande-Bretagne, à empêcher à la fois la mainmise russe en Extrême Orient, à retarder l’expansionnisme français en Afrique, et à surveiller, en Europe, une Allemagne devenue fort ambitieuse, la moindre erreur pouvait être fatale :

No act could be more fatal at such a moment as the present than to weaken the basis of government by the introduction of a feminine element into the electorate, necessarily more irresponsible and more inexperienced than that which already exist (NR, 55, août 1910, 1036).

10Certes l’instruction féminine ne cessait de faire des progrès comme en témoignait le nombre croissant de jeunes diplômées de l’université (NR, 57, mars 1911, 102–109), mais elle restait encore insuffisante pour leur permettre de posséder les arcanes de la politique :

The great departments of State are mainly concerned with matters of which women have or can have no practical experience whatever […] : the defense of an Empire, […] vast and complicated international arrangements, […] a trade which covers the world, […] the government of millions of native races (NR, 55, août 1910, 1035–1036).

11Aussi, l’affranchissement de créatures jugées dans leur grande majorité “impressionable thoughtless, ignorant, inexperienced” (NR, 59, juillet 1912, 876) paraissait-il un comportement “suicidaire” (NR, 52, février 1909, 903). Maxse ne manqua pas de rappeler aux Conservateurs qui continuaient de soutenir la cause des femmes que leur dangereuse supériorité numérique était un facteur absolument rédhibitoire (NR, 52, janvier 1909, 721–723). Leur accorder le droit de vote — comme semblait prêt à le faire le gouvernement d’Asquith par un Conciliation Bill qui n’excluait même pas qu’elles puissent aussi être députées — revenait purement et simplement à leur abandonner les rênes du gouvernement et par voie de conséquence le sort de l’Empire (NR, 55, août 1910, 915):

No one who remembers the powerful and possibly hostile nations which surround us, most of them under Governments more virile than our own, really desires to hand over our country to the domination of women (NR, 52, novembre 1908, 393 ; voir aussi NR, 55, août 1910, 1032).

12À ce stade la tentation est forte de conclure que les arguments invoqués jusqu’ici pour exclure les femmes du vote impérial ne trahissent rien d’autre qu’une profonde gynophobie comme on pourrait s’y attendre chez des conservateurs. C’est ce que dénoncent d’ailleurs les féministes chaque fois que l’on invoque la nature pour justifier la culture :

Anti-feminism, in any of its political colorations, holds that the social and sexual condition of women essentially (one way or another) embodies the nature of women, that the way women are treated in sex and society is congruent with what women are10.

13Mais une telle interprétation n’a de sens que si l’on passe sous silence les vues apparemment avancées que défendaient certains articles à l’égard de la femme et qui suggèraient que, en principe du moins, la revue n’était pas hostile à toute émancipation féminine.

14Pour prévenir toute accusation de misogynie, les opposants au suffrage cherchèrent d’ailleurs à plusieurs reprises à établir que : “The anti-woman Suffrage is anything but an anti-woman movement. It is a pro-woman movement” (NR, 55, août 1910, 918)11. L’on ne sera pas étonné de trouver, çà et là, des vues de la femme plus progressistes que conservatrices, un encouragement même, sous la plume de la romancière Violet Stuart Wortley, à continuer le combat pour obtenir l’égalité des sexes devant la loi : “Women now are, in possession of fairly equal civil rights, with good educational advantages, and opportunities for remunerative employment, the battle for feminism is half-won” (NR, 51, juillet 1908, 793). Maxse lui même se réjouit que depuis trente ans une législation plus équitable à l’égard de la femme ait corrigé les abus les plus criants de sa condition (NR, 55, août 1910, 914). Tous les publicistes de la National Review ne tenaient pas le “handicap” biologique de la femme pour insurmontable ; il y avait dans la nation, fort heureusement, plus de créatures douées de raison que d’écervelées (NR, 52, février 1909, 903–904). La plupart des femmes étaient capables d’acquérir sans difficulté “the knowledge necessary to a profession” (NR, 52, novembre 1908, 397) et s’illustraient à présent dans des emplois réservés jusqu’ici aux hommes (NR, 57, juillet 1911, 609). Quelques unes étaient véritablement sorties du rang en devenant de “splendid financiers, scholars, authors, and even mathematicians” (NR, 53, juin 1909, 575), mais même celles qui, plus modestement, “are taking their life’s duty seriously, who are struggling to earn their day’s wage” (NR, 52, janvier 1909, 792) méritaient le respect. Certains auteurs donnaient l’impression d’être sincèrement attachés à l’autonomie financière de la femme12 et à son indépendance d’esprit13. D’autres souhaitaient que de nouvelles lois viennent encore améliorer sa condition (NR, 57, juin 1911, 612), que des progrès soient faits en particulier en matière d’éducation car : “[A] long succession of such emasculating education as the female sex has received generation after generation must tend greatly to debilitate and enervate the intelligence” (NR, 53, juin 1909, 570). Sans aller jusqu’à parler véritablement de militantisme féministe, on peut considérer que vouloir favoriser l’épanouissement intellectuel de la femme (Ibid., 572), encourager ses ambitions (Ibid., 575) et faciliter son accès à une éducation supérieure (NR, 55, août 1910, 1034) afin qu’elle parvienne “at the full development of the power and intelligence she possesses” (NR, 51, juillet 1908, 793)14 ne témoigne pas d’un androcentrisme foncier. Cette ère nouvelle, cette “New Jerusalem of Culture” (NR, 53, juin 1909, 571) que certains articles appellaient de leur vœux indiquait qu’aux yeux de leurs auteurs, du moins, la femme n’était pas irrémédiablement condamnée à l’état de subordination dans lequel l’homme la cantonait et pourrait même, un jour, traiter de ces affaires d’État d’où ses connaissances et son expérience insuffisantes — plus que son sexe — la tenait écartée : “When […women] have more largely shown greatness in these forms of intellectual splendour, it will be surely time enough to claim a place wherein to display the additional intellectual capacities that are developed in legislation and in all forms of political life” (NR, 53, juin 1909, 576).

15D’ailleurs personne à la National Review ne songeait à remettre en question les activités municipales dans lesquelles les femmes étaient engagées depuis quarante ans15. Elles témoignaient sans conteste “that women are capable of taking part in the management of human affairs” (NR, 59, juillet 1912, 877). Il ne faisait aucun doute que celles qui faisaient partie de “that brilliant and intellectual minority […] who serve the State in its public capacity and not in the home” (NR, 55, août 1910, 1031) avaient permis d’améliorer le gouvernement local de la nation et le bien-être de ses habitants : “Every village in England proves that women are the most practical agents in the work of social reform” (NR, 51, juillet 1908, 793). Cette opinion n’était pas singulière. Maxse lui-même, reprenant à son compte les paroles du Libéral Harcourt, assurait que les femmes britanniques étaient “admirably fitted for the work of local administration” (NR, février 1913, 60, 893–894) et sa belle-sœur, Mary Maxse, activement engagée à ses côtés, soulignait les aptitudes précieuses des femmes en ce domaine (NR, 52, novembre 1908, 387–388). À ce titre, la légitimité de la participation des femmes dans le “corps politique” ne se discutait plus :

The presence of woman in industry […] the increasing share she takes in public life, all these are facts that have to be met fairly, and cannot be met by a mere non possumus which implies any disparagement of women as women (NR, 55 août 1910, 1037).

16L’épouse de Frederick Harrison rappellait que le vœu de beaucoup de femmes, même anti-suffragistes, était de s’impliquer encore plus activement dans les affaires de la cité : “The non-Suffrage woman wishes to secure the influence of women in all social and domestic matters” (NR, 60, octobre 1912, 257).

17Plus audacieusement encore la revue proposait de créer, à la suite d’une de ses collaboratrices, un “Women’s Council elected by women to discuss women’s questions and to make recommendations to Parliament” (NR, 55, août 1910, 918). Ce comité à caractère consultatif (NR, 60, octobre 1912, 262), où siègeraient les femmes souhaitant contribuer à l’efficacité nationale (NR, 55, août 1910, 918), serait “a public acknowledgement of the debt the country owes to its distinguished women” (NR, 60, octobre 1912, 262) et donnerait à celles-ci la place incontestable qu’elles méritaient — “a definite share in the management of the State and a recognized political position” (NR, 55, août 1910, 1037).

18Que la National Review ait éprouvé une certaine sympathie pour la cause des femmes, malgré tous les clichés culturels et tous les préjugés sexistes qui encombrent ses pages, ne peut plus vraiment faire de doute. Se pose dès lors la question de savoir pourquoi, ayant beaucoup concédé, la droite radicale édouardienne n’était pas prête à faire le dernier pas, à admettre que ce n’était plus qu’une question de temps avant que, en toute logique et en bonne justice, les femmes deviennent, électoralement, les égales des hommes. Tout se passe comme si la droite était parfaitement consciente qu’était en cours une évolution sociale désormais inévitable tout en se refusant à y contribuer, et en espérant probablement qu’elle ne s’achèverait que fort tard, car historiquement et politiquement elle était inopportune : “It is necessary that women should be allowed to compete with men in most forms of work. Undoubtedly it is harmful that she should be encouraged to do so” (NR, 55, juin 1910, 644). C’est que dans les esprits “darwinisés” de ce début du vingtième-siècle, la lutte pour la survie de la nation et de l’Empire exigeait qu’on renonçât à affranchir les femmes: “No country that desires supremacy can afford the vote” (NR, 59, juillet 1912, 882).

19Depuis 1881, tous les recensements démontraient que la natalité était en chute libre. L’ouvrage des Whetham, basé sur les travaux de Karl Pearson et Francis Galton avait sonné le signal d’alarme en faisant apparaître qu’en quarante ans la reproduction des classes supérieures et moyennes avait baissé de moitié16. On était entré dans un cercle vicieux qui semblait prouver que plus les femmes s’émancipaient, moins elles s’adonnaient aux tâches domestiques et moins elles trouvaient le temps de faire des enfants :

Unwillingness to face the discomfort and discipline of life which a large family entails on the parents, and especially on the mother, is a potent factor among those people who take advantage of modern facilities for a restless life, unceasing social activity, and an excessive devotion to sports and games. The extension of the activities of women in spheres social, political, and economic, has probably much to answer for17.

20Les eugénistes étaient inquiets. Karl Pearson rappelait que la fonction reproductrice de la femme était primordiale et qu’une émancipation incontrôlée finirait par avoir de graves conséquences sur cette dernière18. Les études effectuées à partir de la fin du siècle en Amérique sur les femmes ayant reçu une éducation supérieure semblaient, en outre, confirmer les craintes du philosophe Herbert Spencer selon qui “absolute or relative infertility is generally produced in women by mental labor carried to excess19. L’éminent médecin-psychiatre Henry Maudsley mit toute son énergie à convaincre les Anglaises qu’à trop s’instruire elles ne risquaient rien moins qu’un desséchement de l’utérus20 ! Dès lors il n’est pas étonnant que l’exercice du pouvoir politique qui causerait nécessairement un surcroît d’activité intellectuelle chez la femme ait été considéré comme susceptible d’entraîner l’extinction de la race. Ainsi que le fit remarquer C. W. Saleeby :

There are varieties of feminism, making various demands for women which are utterly to be condemned because they not merely ignore eugenics, but are opposed to it, and would, if successful, be therefore ruinous to the race21.

21La propagation de ces thèses fut facilitée par l’éclosion chez la femme de traits psychologiques développés par ses nouvelles fonctions sociales mais jusqu’ici considérés comme typiquement masculins. Ils furent immédiatement interprétés comme les prémisses d’une virilisation du corps féminin. De nombreux traités alarmistes22 s’ajoutant à quelques entrefilets dans les journaux de l’époque sur les premiers signes physiognomoniques de la masculinisation des femmes23 s’employèrent à agiter cet épouvantail biologique. Charlotte Despard, à la tête de la Women’s Freedom League, eut beau exhorter les femmes à engendrer et à élever “a fine and healthy race, capable of holding its own in the world24, rien n’y faisait ; dans les esprits édouardiens suffrage et maternité demeurèrent antinomiques25.

22La droite radicale ne resta bien évidemment pas insensible aux avertissements des eugénistes. Déjà fort préoccupée par “the nation’s lowered physique”(NR, 58, février 1912, 940) que l’on avait découvert à l’occasion du recrutement des soldats de la guerre des Boers, elle était consternée par les révélations des démographes qui permettaient de mesurer “the harm this shallow feminism has done in warping the grain of the national character, in sterilising all the honest impulses […of the] mothers of the race who have been contaminated by it” (NR, 58, février 1912, 943). La revue fustigea alors les femmes “with money, brains, and leisure at their disposal” (NR, 52, janvier 1909, 792), désormais plus férues de sports de plein air que de domesticité, et indifférentes aux conséquences physiologiques que de telles activités pouvaient causer sur leur organisme (NR, 53, avril 1909, 301), “[who] will not interrupt the round of […their] pleasures and gaieties to bear and rear” (NR, 52, janvier 1909,790–791) et qui n’avait plus que mépris pour “the first elementary duties of women” (Ibid., 792)26. Mais il y avait plus grave encore que ce désintérêt pour les tâches domestiques. À son insouciance et son égoïsme s’ajoutait à présent une tendance à vouloir faire des prosélytes parmi ses sœurs de la classe ouvrière (NR, 58, février 1912, 940). On était en train d’assister à une véritable “contamination” des masses (NR,52, janvier 1909, 790) dont les premiers résultats désastreux semblaient déjà se faire sentir. Le gouvernement d’Asquith n’avait-il pas été contraint de créer des écoles pour enseigner aux femmes les règles élémentaires d’hygiène et de santé de l’enfant (NR, 52 janvier 1909, 789 et NR, 60, octobre 1912, 258–259)27 ? L’art d’être mère était en train de se perdre et si l’on n’y prenait garde les femmes finiraient par ne plus faire d’enfants du tout. Pour s’en convaincre il n’y avait qu’à lire les pamphlets des suffragistes: “It is only necessary to refer to Lady Grove’s book The Human Woman […] to see that […] the ideal marriage in the woman’s Millenium will be that in which they are no children at all” (NR, 53, mars 1909, 144), ou écouter leurs harangues: “Examine whatever suffragist writing or speaking you will, turn it this way, turn it that, it all comes back to this : execration of the world-old idea of woman’s sphere” (NR, 58, février 1912, 939). Quant à leur conduite elle en disait plus long que tout le reste : lorsqu’elles ne refusaient pas le mariage et la famille — “the suffragette seldom marries […]. A home in the ordinary sense of the world is distasteful to her […]. Motherhood is in itself a somewhat degraded thing” (NR, 60, décembre 1912, 598) — elles délaissaient leur progéniture pour courir les manifestations (NR, 57, juillet 1911, 852–862).

23Dès lors, si ces mères dénaturées devenaient la règle et non plus l’exception, si l’apparition d’un “masculine mind […] in a woman’s body” — signe que cette dernière n’avait aucune aptitude “or liking for a woman’s natural sphere” (NR, 55, juin 1910, 643–644) — se généralisait, l’on ne serait plus très loin de la métamorphose des corps que redoutaient les eugénistes. Pour certains colaborateurs de Maxse elle était déjà visible (NR, 59, juillet 1912, 879) ; l’on pouvait constater que la suffragette avait perdu “her feminity, lost her attraction and charm” (NR, 60, décembre 1912, 597). La National Review ne doutait plus que le droit de vote précipiterait la masculinisation des femmes — significativement le Conciliation Bill d’Asquith fut rebaptisé “the ‘Bill for the Total Abolition of Sex Distinctions’” (NR, 56, février 1911, 965) et la perspective “of an unsexed womanhood” ne quitta plus l’esprit de ses auteurs (NR, 59, juillet 1912, 876). De sorte que ce qui retint la droite radicale de soutenir la cause suffragiste ne fut pas la conviction que la femme et la politique ne feraient jamais bon ménage — bien au contraire — mais celle que sa fécondité en pâtirait :

It must be remembered that it is during these years (speaking approximately, between the ages of twenty and thirty-five) that the experience and information which are vital to the efficient exercice of political duties are usually acquired. If therefore women as a whole are in the future to become efficient politicians, their political experience will only be gained by their neglect of womanly functions” (NR, 58, février 1912, 958).

24D’autres remarques similaires impliquent que l’exercice du pouvoir politique exigerait un effort intellectuel qui ne pourrait se faire qu’au détriment des forces vitales dont toute femme avait besoin pour enfanter — ce qui mettrait en danger sa propre vie et celle de sa progéniture : “She may make herself an invalid for life, or may sacrifice the life of her unborn child or forfeit the possibility of motherhood” (NR, 52, décembre 1908, 616). Rien d’étonnant dès lors à ce que le suffragisme apparaisse dans ces pages comme profondément délétère, comme le type même de “féminisme” dénoncé par Saleeby qui “sapait” tel un cancer “la vitalité de la nation” (NR, 58, février 1912, 941), comme “a symptom of decadence […which] will lead to absolutely fatal degeneration” (NR, 52 janvier 1909, 785). Synonyme de dénatalité et sûrement d’extinction de la race, son caractère mortifère n’était plus à démontrer.

25Il était donc inévitable que la droite radicale, que les défaites humiliantes de la guerre des Boers, l’inquiétante montée en puissance de l’Allemagne, les statistiques et, plus que tout, l’air du temps avaient rendue ultra-patriotique et bio-eugéniste, refusât au nom de l’efficacité nationale28, beaucoup plus que par anti-féminisme viscéral, une réforme électorale qui paraissait devoir rendre plus aléatoire encore qu’elle ne l’était déjà la survie biologique du peuple anglais. Persuadée, comme la plupart des Britanniques d’ailleurs, que l’extension de la démocratie ne relevait en rien de principes abstraits29, d’indémontrables droits de l’homme et de l’héritage des Lumières30, elle n’eut de toute manière guère de mal à parvenir à une telle position. Pendant tout le dix-neuvième siècle le droit de suffrage n’avait été que peu à peu élargi, concédé à chaque étape uniquement à des couches de la population qui paraissaient pouvoir être intégrées sans danger au système politique. Ce n’était pas encore le cas des femmes, non pas parce que certaines suffragettes étaient aussi des Travaillistes, mais parce que leur émancipation détruirait l’ordre naturel des choses qu’aucune nation ne pouvait bafouer très longtemps avec impunité31. Ayant renoncé à Spencer pour faire de Hegel son maître, la droite radicale ne pouvait admettre qu’il y eut dans la société des intérêts particuliers distincts de ceux de l’État qui, seul, était capable d’assurer le salut collectif. D’où la déclaration de Lord Curzon qui lui était, à bien des égards, fort proche :

The interests of the State must essentially override the interests of any class, section, sex, or community inside it. If the interests of women were opposed to the interests of the state, then I say fearlessly the interests of the State must prevail32.

26Pour la droite radicale, il n’y avait pas de règle plus impérieuse, plus transcendante, que celle de l’efficacité nationale33. L’un de ses principaux idéologues, Arnold White, n’assurait-il pas que cette dernière était “the basis, and possibly the reason, of all moral law34. D’un point de vue individualiste, un principe semblable ne pouvait que générer des injustices, mais ce n’était évidemment pas ainsi que la droite radicale voyait les choses : “It becomes our duty to place the welfare of the community before the desires of any exceptional group of individuals” (NR, 59, juillet 1913, 879). Car d’une part elle avait acquis une vision biologico-raciale du monde et d’autre part elle envisageait les rapports sociaux entre les sexes non pas en termes d’égalité, d’infériorité ou de supériorité — ce qui aurait encore supposé qu’ils avaient une nature commune — mais en termes de différence :

It is no question whatever of superiority or inferiority, a false issue too frequently raised in this controversy. It is a question of difference of structure pointing to difference of social and political function” (NR, 55, août 1910, 1033 ; voir aussi NR, 57, mai 1911, 433).

27Ce biologisme et ce différentialisme permirent à la National Review d’offrir à la femme un rôle dans la société qui, selon ses collaborateurs, se situait au-delà des querelles opposant partisans et adversaires du suffrage féminin. Pouvait-il y avoir spectacle plus risible, en effet, que celui de dames de la bonne société faisant campagne pour le droit de vote “because they are denied the political status of their outdoor servants” (NR, 52, janvier 1909, 723)35 ?

28Puisque, pour la droite radicale, les genres avaient, à l’évidence, des fondements exclusivement biologiques, que l’on ne devenait pas mais que l’on naissait femme, cette dernière ne pouvait échapper à un destin forcément déterminé par sa nature. Mais en conclure qu’elle était ainsi confinée dans un état de subordination sociale était une absurdité. Bien au contraire. Loin d’être une victime dans une société dominée par des hommes, elle devenait une actrice essentielle de l’histoire. Comme le soulignait Violet Markham, qu’une femme soit exclue de la vie politique n’impliquait pas

that a woman’s whole life should be absorbed in a somewhat dreary round of domestic duties […]. Home rightly viewed is not the stronghold of bovine contentment. It is the focus from which the best and most intelligent life of men and women will radiate, and what the woman creates there [home] will be writ large ultimately in the life of the nation (NR, 55, août 1910, 1033–1034).

29En demeurant chez elle, en fréquentant la nursery plutôt que les bancs d’une assemblée politique, elle rendait à l’État “the greatest service of which a woman is capable” (NR, 52, novembre 1908, 392) car “if the State is to exist at all the bearing and rearing of healthy citizens is one of the most important functions which can exist in that State” (NR, 55, août 1910, 1033). L’urgence était d’enfanter un “race noble” (NR, 58, février 1912, 954) et les grands hommes de demain (NR, 59, juillet 1912, 882). Il fallait que le souci premier des femmes soit à nouveau “the life of the next generation” (NR, 55, juin 1910, 641), qu’elles consentent à (re)devenir des bâtisseuses d’Empire. C’est ce que Maxse appelait une question “vitale” pour la nation. Était-ce imposer aux femmes un sacrifice que de leur demander d’être avant tout des reproductrices et des hygiénistes ? La National Review ne le croyait pas :

What men would not welcome a patriotic impulse in the lives of their womenkind, and consider the time more suitably employed that finding their wives advocating votes for women […] ? Patriotism is what we want in women as well as men, not suffragism (NR, 53, août 1909, 303)36.

30Ayant largement fait sien l’anti-individualisme intransigeant qui, romantisme puis darwinisme aidant, était devenu l’une des caractéristiques essentielles des droites radicales en Europe37, elle soulignait que “there is immense difference between slavery imposed and freedom surrendered” (NR, 59, juillet 1912, 881)38. Plus précisément c’est une autre forme de liberté qu’elle offre à la femme, une liberté qui n’est pas libération, autonomie individuelle, mais participation à l’accomplissement du destin historique de la nation conçu comme une communauté organique et non comme un agrégat d’individus :

The woman who is neither wife, mother, nor home maker is abnormal ; considered as a woman, she is a failure, however great her value in other ways, it is not of such units that a nation is upbuilt. The national unit is neither man nor woman singly, but man and woman together, more particularly that union between the two which finds expression in the home (NR, 59, juillet 1912, 879–880; voir aussi NR, 53, mars 1909, 148)39.

31La femme n’était peut-être pas libre-de, mais il lui appartenait de devenir libre-pour en saisissant les enjeux au centre desquels elle se trouvait et en comprenant que la liberté passait par l‘appartenance. C’est pourquoi la National Review espérait que les Anglaises accepteraient “freely and with pride the very limitations that are now flinging from them” (NR, 59, juillet 1912, 882) et choisiraient “the path of true progress […] for the race (to take the most unselfish point of view)” et non “for the sex (to take the most selfish)” (NR, 58, février 1912, 945). Dès lors le refus, par les femmes, du droit de vote ne pouvait pas être interprété comme un acte de soumission à l’homme — “Woman is in subjection, but it is to the Child not to Man, to the future of the Race” (NR, 60, octobre 1912, 258) — mais comme un acte politique, une forme d’impérialisme typiquement féminin40, inscrit dans un moment précis de l’histoire.

32Bien qu’il soit indéniable que de nombreux Édouardiens, pas tous conservateurs d’ailleurs, s’opposèrent par pur sexisme au vote des femmes, on voit donc que ce serait céder à un réflexe conditionné et se laisser gouverner par les poncifs habituels sur la domination masculine que de conclure que la National Review se battait pour que la femme demeure une éternelle mineure. Il y a des ambiguïtés, certes, mais si la revue refuse l’idée qu’il puisse y avoir un sexe unique, si elle estime que l’on naît bel et bien femme, donc avec un destin biologiquement programmé, elle considère aussi et surtout que ce destin est sublimé parce qu’il s’identifie avec celui de la nation. Seulement, à une époque où il convenait de nationaliser toutes les énergies pour sauver l’Empire et la race anglo-saxonne, il n’y avait pas d’autre solution que de confier à la femme un rôle exclusif de reproductrice éclairée. Cela dit, on a l’impression qu’en des temps plus paisibles, la National Review aurait suivi certains de ses collaborateurs qui, avaient continué à penser que l’affranchissement des femmes était synonyme d’enrichissement de la vie politique41 et graduellement serait allée au-delà des critères culturels qui avaient gouverné les Victoriens. On ne trouve pas d’idéologie anti-féministe pure et dure dans la National Review, sorti du contexte édouardien. Mais à la veille d’un choc des puissances que tout le monde pressentait, le patriotisme avait ses raisons, que la raison ignorait.

Notes de bas de page numériques

1 Voir Geoffrey R. Searle, The Quest for National Efficiency. A Study in British Politics and Political Thought, 1899–1914, Londres : The Ashfield Press, 1990 ; John A. Hutcheson, Jr, Leopold Maxse and The National Review, 1893-1914. Right-Wing Politics and Journalism in the Edwardian Era, Londres : 1989 ;  G. R. Searle, “Critics of Edwardian Society : The Case of the Radical Right”, dans The Edwardian Age : Conflict and Stability, 1900-1914, éd. par Alan O’Day, Londres : Macmillan, 1979, pp. 79–96 ; Paul Kennedy et Anthony Nichols (eds.), Nationalist and Racialist Movements in Britain and Germany before 1914, Londres : Macmillan, 1981.
2 De la campagne tarifaire de Chamberlain à la lutte contre l’autonomie de l’Irlande, en passant par la défense de la Chambre des Lords.
3 Leopold Maxse était le fils d’un libre-penseur. Son excentricité n’avait d’égal que son patriotisme. Après avoir obtenu un médiocre diplôme d’histoire à Cambridge, où il révéla ses talents d’orateur, et un voyage autour du monde de deux ans, il embrassa la carrière de journaliste (Voir Hutcheson, Jr, Leopold Maxse).
4 Voir la liste en fin d’article.
5 Brian Harrison, Separate Spheres. The Opposition to Woman’s Suffrage in Britain, New York : Holmes and Meier, 1978, p. 118.
6 August Bebel, Woman in the Past, Present, and Future, 1885 ; Auguste Forel, The Sexual Question, 1906 ; Otto Weinegger, Sex and Character, 1906.
7 Otto Weinegger cité par Jane Lewis, Women in England 1870–1950. Sexual Divisions and Social Change, Hassocks : Wheatsheaf Books, 1984, p. 85.
8 Ibid, pp. 84–85. C’est ce que Michel Foucault appellera “ l’hystérisation” de la femme (Histoire de la sexualité, Paris : Gallimard, 1976, tome 1, p. 160).
9 M. L. Parker Smith, “What Every Woman Knows”, National Review, vol. 52, décembre 1908, pp. 614–615. Par la suite les références à la revue seront abrégées en NR, suivies du volume, de la date et des pages concernées.
10 Andrea Dworkin, Right-Wing Women. The Politics of Domesticated Females, Londres : Women’s Press, 1983, p. 195.
11 Mary Maxse écrit par exemple : “It can do nothing but harm to spread the impression that men are vindictive towards women in their legislation” (NR, 52, novembre 1908, 394) et Arthur Page : “[Opponents of woman suffrage] do [not…] believe that the interests of women are in any way in conflict with those of men”(NR, 58, février 1912, 953).
12 “We earnestly desire to see women of more use and more capable of self-support that they are now […] and we are perfectly convinced that the world will be infinitely benefited if other means of livelihood are opened to them” (NR, 53, juin 1909, 576).
13 Helen Reinherz encourage les jeunes filles de son époque à imiter son exemple : “leave the beaten track, altogether, prefer books to balls and years of study to the opportunies of an early marriage” (NR, 57, mars 1911, 102).
14 Même la poétesse Helen Hamilton qui déplore une trop grande masculinisation de l’éducation souligne qu’elle ne souhaite pas pour autant renouer avec un passé qui avait refusé aux femmes éducation et emplois (NR, 60, décembre 1912, 598).
15 Les femmes, rappelons-le, votaient depuis près de quarante ans aux élections municipales ; elles étaient, en outre, depuis 1907, éligibles aux conseils de paroisses et aux mairies.
16 W. C. D. and C. Whetham, The Family and the Nation : a study in natural inheritance and social responsibility, Londres : Longmans Green, 1909, pp. 208–209.
17 Ibid, pp. 210–211.
18 Voir Karl Pearson, The Woman’s Question”, dans The Ethic of Free Thought, Londres : Adam and Charles Black, 1901, p. 355.
19 Cynthia Eagle Russett, Sexual Science. The Victorian Construction of Motherhood, Cambridge, Massachussetts : Harvard University Press, 1989, p. 123.
20 Janet Sayers, Biological Politics. Feminist and Anti-Feminist Perspectives, Londres : Tavistock Publications, 1982, chapitre 2.
21 C. W. Saleeby, Woman and Womanhood, Londres : Heinemann, 1912, p. 7.
22 Déjà en 1870 Mrs Lynton écrivait The Modern Revolt, as it may be called, […is] a mad rebellion against the natural duties of her sex, and those characteristics known in the mass as womanliness” (J. A. et O. Banks, Feminism and Family Planning in Victorian England, Liverpool : Liverpool University Press, 1964, p. 55). On retrouvait le même argument chez Harold Owen, Woman Adrift. The Menace of Suffragism, Londres : Stanley Paul, 1912, p. 34 : We may therefore arrive at the production of a race of men and women who are utterly unlike the men and women of our conception and experience to-day”.
23 Voir Lisa Tickner, The Spectacle of Women. Imagery of the Suffrage Campaign, 1907–1914, Londres : Chatto and Windus, 1987, p. 170.
24 Antoinette Burton, The Burdens of History. British Feminists, Indian Women and Imperial Culture, 1805–1914, Chapel Hill : University of Carolina Press, 1994, p. 52.
25 Antoinette Burton a depuis démontré combien l’idéologie maternaliste avait été centrale au combat suffragiste : “When feminists spoke of British women’s national responsibility, they did so frequently, and fervently, by emphasizing their racial reponsibility as mothers” (ibid., p. 48). Voir à ce sujet tout le chapitre 2. J. A. et O. Banks (Feminism and Family Planning) ont eux montré que l’émancipation n’était pas plus synonyme de refus de mariage que de limitation des naissances.
26 Le mouvement suffragiste s’était bien démocratisé depuis la fin des années 1890 sous l’influence de Eva Gore-Booth et Esther Roper qui avaient réussi à rallier de nombreux syndicats d’ouvrières.
27 Des experts en mothercraft sillonnèrent en effet toute l’Angleterre. Sur la campagne maternaliste lancée par Asquith voir Jane Lewis, The Politics of Motherhood. Child and Maternal Welfare in England, 1900–1939, Londres : Croom Helm, 1980.
28 Sur ce concept voir le chapitre 4 de G. R. Searle, Country before Party, Londres : Longman, 1995.
29 “No one has an innate or any right to possess the franchise […] presumed efficiency […] has always been in this country the test for parliamentary enfranchisement” (NR, 58, février 1912, 948).
30 “The theory that there is such a thing in existence as a right to vote is as dead as Rousseau” (NR, 55, août 1910, 913).
31 “[Women] have shown by their agitation that they do not understand the reason for which the vote has been given to men, or the true nature of that vote, or, lastly, the effect of this great extension of the franchise on the country and the Empire” (NR, 52, novembre 1908,388).
32 Lord Curzon cité par Brian Harrison, Separate Spheres, p. 43.
33 Elle poussa d’ailleurs Maxse à tenter d’éliminer Balfour sans pitié et il ne comprit pas les scrupules de Chamberlain à le remplacer à la tête du parti : “It is inexplicable that, where the interests of the party and the nation are at stake, any personal question should be allowed to interfere with the selection […of the] Unionist leader” (Hutcheson, Jr, Leopold Maxse, p. 238).
34 Arnold White, Efficiency and Empire, ed. by G. Searle, Brighton : The Harvester Press, 1973, p. 309.
35 Encore une fois ces paroles font écho à celles de Pearson : “Nowadays neither intellectual nor physical inferiority excludes from the franchise […]. Some other disqualification […] deprives a George Eliot of the vote that is granted to the dullest yokel the only obvious difference is the child-bearing potentiality”, Karl Pearson, “The Woman Question”, p. 361.
36 On réclame dans cet article l’instillation de “patriotism and militant loyalty” chez les jeunes filles dès leur plus jeune âge et non plus seulement chez les garçons (NR, 53, avril 1909, 301).
37 Vraisemblablement formulé de la façon la plus nette et la plus tranchante qui soit par Maurice Barrès : “L’individu s’abîme pour se retrouver dans la famille, dans la race, dans la nation” (Scènes et doctrines du nationalisme, Paris : Plon, 1925, vol. 1, p. 19).
38 Les mots sont presque les mêmes que ceux de l’eugéniste Karl Pearson : “As she has learnt self-control in the past by subjecting her will to […man’s], so in the future she may be able to submit her liberty to the restraints demanded by social welfare, and to the conditions needed for race-permanence” (“The Woman Question”, p. 378).
39 Cette vision des choses est encore une fois comparable à celle des eugénistes : “The natural rule […] throughout the living world, is that the individual is so constructed that his or her personal fulfilment of his or her natural destiny as an individual is precisely that which best serves the race […]. To this universal and necessary law […] woman is no exception […]. Women must indeed give themselves up for the community and the future ; and so must men”. Saleeby, Woman and Womanhood, p. 12.
40 Ce qu’Antoinette Burton appelle “maternal imperialism”, c’est-à-dire l’interprétation par la femme de sa responsabilité raciale comme “the highest form of national responsibility” (The Burdens of History, p. 49).
41 Comme Lord Selborne qui, dans “The Case For Woman’s Suffrage”, soutenait que le vote des femmes serait “an addition to the stability, good order, and strength of the country” (NR, 57, avril 1911, p. 251).

Bibliographie

Liste chronologique des articles consultés dans la National Review

Violet Stuart Wortley, “Feminism in England and France”, vol. 51, juillet 1908, pp. 789–799.

Mary Maxse, “Votes For Women”, vol. 52, novembre 1908, pp. 387–398.

M. L. Parker Smith, “What Every Woman Knows”, vol. 52, décembre 1908, pp. 614–616.

M. E. Simkins, “Suffrage and Antisuffrage – A Woman Worker’s Appeal”, vol. 52, janvier 1909, pp. 784–793.

E. L. Somervell, “Suffragist Ideals”, vol. 53, mars 1909, pp. 139–148.

Ouida, “The Woman Problem”, vol. 53, juin 1909, pp. 569–583

Madge Barry, “Women and Patriotism”, vol. 53, août 1909, pp. 300–303.

Beatrix Tracy, “Is the New Woman Helping Woman ?”, vol. 55, juin 1910, pp. 640–645.

Violet R. Markham, “A Proposed Woman’s Council”, vol. 55, août 1910, pp. 1029–1038.

Anti Woman-Suffrage Appeal, “Correspondence”, vol. 55, août 1910, pp. 1054–1056.

Zoilus, “Sweetness and Light”, vol. 56, février 1911, pp. 965–973.

H. Reinherz, “The Girl graduate in Fiction”, vol. 57, mars 1911, pp. 102–109.

Selborne, “The Case For Woman’s Suffrage”, vol. 57, avril 1911, pp. 251–257.

Ebury, “A Commentary on ‘The Case for Woman’s Suffrage’”, vol. 57, mai 1911, pp. 431–433.

Maud Selborne, “Women Who Want the Vote” vol. 57, juin 1911, pp. 608–613.

Louise Jordan Miln, “A Suffragette’s Conversion “, vol. 57, juillet 1911, pp. 852–862.

The Author of “An English-Woman’s Home”, “Feminine versus Feminist”, vol. 58, février 1912, pp. 938–945.

Arthur Page, “Woman Suffrage”, vol. 58, février 1912, pp. 946–959.

Lawrence Alma Tadema, “The Suffrage Danger”, vol. 59, juillet 1912, pp. 876–883.

E. B. Harrison, “Pause”, vol. 60, octobre 1912, pp. 256–262.

Helen Hamilton, “Suffragette Factories”, vol. 60, décembre 1912, pp. 591–598.

Pour citer cet article

Martine Faraut, « Guerre des sexes ou affaire d’État ? », paru dans Cycnos, Volume 16 n°1, mis en ligne le 11 juillet 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1603.


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Martine Faraut