Cycnos | Volume 16 n°1 Conservatismes Anglo-américains XVIIIe et XIXe siècles - 

Le fléau yankee. Les enjeux de la guerre de Sécession dans deux revues conservatrices britanniques : The Quarterly Review et Blackwood’s Edinburgh Magazine

Abstract

From the very beginning of the American civil war, Conservative literati and publicists in The Quarterly Review and Blackwood’s Edinburgh Magazine went much further than the Parliamentary Conservative Party and its leaders in their support of the Confederate cause, felt to be the last bulwark against the “americanization” of English institutions and the collapse of the traditional order. Till well after the end of the war they consistently depicted the Confederate struggle as a war of national liberation and the North as an exploitative power which had long fed on the South. Their main object was to demonstrate that the incompetence and later the savagery of the American Republic, its government and generals, in waging the war, the evil passions Northerners displayed, their barbaric way of warfare were all to be put down to the messianic turn of mind of the Americans and to the Union’s being an egalitarian democracy ruled by an ignorant mob and corrupt politicians. At a time of renewed radical agitation for a broadening of the franchise the defeat of the North was thus crucial to the perpetuation of England as a civilized society ruled by an aristocracy of blood, wealth and culture.

Plan

Texte intégral

There were moments when the nervous strain upon him became so great as to seriously alarm his wife for his health, if not for his reason. He took to walking in his sleep, and she used to recall her alarm when, on waking one night, she saw him standing at the wide open window of a second-floor bedroom, fast asleep, but in a state of strong excitement and preparing to resist forcibly some dreamt-of intrusion of enemies — presumably Federal soldiers or revolutionary mob leaders.
(Lady Gwendolen Cecil, Life of Robert, Marquis of Salisbury, 1921)

1Les premiers coups de canon de la guerre de Sécession furent tirés le 12 avril 1861. Dans les semaines qui suivirent la Confédération des États du Sud acheva de se constituer avec le ralliement des derniers États esclavagistes d’abord restés fidèles à l’Union. Dès le 14 mai l’Angleterre, tout en accordant au Sud le statut de belligérant, proclama sa neutralité. Pendant toute la durée de la guerre, malgré les efforts des envoyés sudistes, elle se cantonna dans une politique de prudente non-intervention, même si quelques uns des membres de son gouvernement, et non des moindres — Palmerston, Gladstone — éprouvèrent parfois la tentation de reconnaître le Sud en tant que nation. Mais en définitive celui-ci ne leur parut jamais suffisamment près de la victoire pour que l’Angleterre pût se permettre de prendre ce risque1. En fait, à partir de 1863, le gouvernement libéral va peu à peu infléchir sa neutralité de façon à satisfaire le Nord2 et éviter d’ultérieures complications avec une Union qui paraissait de plus en plus à même de l’emporter. Indépendamment des considérations d’ordre diplomatique et économique qui dictèrent une telle politique, cette dernière s’imposait naturellement à un gouvernement et à un parti qui avait établi des liens étroits avec tout ce que l’Angleterre comptait de “progressistes”, radicaux, non-conformistes et groupes de pression abolitionnistes et humanitaires3.

2On aurait pu s’attendre à ce que le parti conservateur portât vigoureusement la contradiction au Parlement et dans le pays. Ce ne fut jamais le cas et pour l’essentiel les Tories approuvèrent la politique de Palmerston vis-à-vis des États-Unis, insistant peut-être plus que lui encore sur la nécessité pour l’Angleterre de ne point se mêler des affaires intérieures des autres États. Les raisons d’une telle attitude furent diverses, mais la discrétion des députés conservateurs pro-sudistes, et ils semblent avoir été nombreux, s’explique surtout par la détermination des chefs du parti à ne pas laisser s’installer une dérive idéologique qui risquait de leur aliéner le peuple et une partie non négligeable de l’électorat britannique que l’on croyait vraisemblablement plus pro-nordiste qu’il ne l’était en réalité. La question de l’esclavage joua aussi un rôle important. Ce fut elle qui, très certainement, fit de Lord Derby, par ailleurs isolationniste en matière de politique étrangère, un partisan convaincu du Nord4. Il en allait de même de son fils, Lord Stanley, l’un des barons du parti5. De la sorte les éléments conservateurs favorables au Sud furent toujours étroitement encadrés et malgré quelques applaudissements6 ou protestations qui leur échappaient parfois selon qu’il était question des succès de la Confédération ou de son “abandon” par le gouvernement britannique, ils furent éminemment discrets. Seul Lord Robert Cecil7, que l’on rencontrera à plusieurs reprises dans les pages qui suivent, fit à diverses reprises preuve d’un certain franc-parler, prenant soin toutefois de ne jamais faire scandale en souhaitant ouvertement l’écrasement du Nord ou en se prononçant pour une intervention militaire britannique. On l’a remarqué : si l’on veut connaître les positions réelles des Conservateurs sur la guerre civile américaine, il n’y a pas grand-chose à tirer des débats parlementaires ou même de la correspondance privée entre les principaux leaders tory8.

3Ce qui ne signifie pas que par delà leur parti les Conservateurs n’aient rien eu de particulier à dire sur la question. Au contraire. Depuis au moins 1830 la république américaine et l’idéologie démocratique dont elle était à la fois l’incarnation et le vecteur, hantaient les réflexions politiques des Tories de manière d’autant plus lancinante, angoissante, que l’impressionnante progression économique des États-Unis permettait mal de contrer, surtout parmi le peuple, mais aussi parmi les classes moyennes, la propagande radicale qui soutenait que la prospérité des Américains ne venait pas des vastes ressources d’un immense territoire à peine peuplé, mais de ses institutions politiques qui, étant fondées sur la liberté et l’égalité, libéraient les énergies. C’était la démocratie et non la géographie qui faisait de l’Amérique un quasi-paradis sur terre9. Un tel raisonnement rendait le modèle américain parfaitement applicable au vieux continent et ne faisait qu’accroître une perniciosité que Blackwood’s avait perçue dès 1832 lorsqu’il écrivait, après l’alerte de la première loi de réforme électorale, que l’Angleterre ne pouvait espérer sauvegarder son mode de vie traditionnel que si elle résistait à “the influence of the universal suffrage and republican government of the United States10.

4Dans les décennies qui suivirent le vote de 1832, les Conservateurs s’efforcèrent sans cesse de trouver la faille dans l’argumentation radicale et de mettre en lumière l’insupportable vulgarité, les faiblesses et les tares du système démocratique, sans grand succès sauf auprès de ceux qui étaient déjà convertis et, peut-être, de cette fraction des classes moyennes qui, après l’abrogation des lois sur les blés, était vite devenue plus soucieuse de s’enrichir que de suivre Bright et Cobden dans une nouvelle croisade pour la démocratie. Nombreux étaient les Conservateurs qui avaient fini par se convaincre qu’il n’y avait plus d’espoir d’échapper à une démocratisation, et donc à une américanisation, de la constitution britannique11.

5Ce fut dans ce climat lourd d’inquiétude qu’éclata la guerre de Sécession. Aux publicistes conservateurs il n’échappa pas qu’elle était pour l’Angleterre traditionnelle à la fois une bombe à retardement et une dernière chance12. L’échec du Sud porterait un coup fatal à tout ce à quoi ils tenaient. En revanche, si le Nord s’effondrait, vaincu de surcroît par un camp de patriciens, la démocratie perdrait une bonne part de sa crédibilité et le principe aristocratique de gouvernement trouverait une nouvelle légitimité pour peu que l’on pût à la fois faire la démonstration que la cause du Sud était juste et sa sécession légale et discréditer la démocratie en prouvant à travers la politique et les crimes yankees son incompétence, sa rapacité, sa férocité et le péril qu’elle représentait pour la paix des peuples13. C’est à cette double tâche, cruciale, que s’attelèrent très vite les deux principales revues conservatrices, le Quarterly Review et Blackwood’s Edinburgh Magazine qui, très tôt, et jusqu’au bout14 — au delà même de la défaite — soutinrent par des centaines de pages15 la cause confédérée, ne dissimulant jamais leur ardent désir de voir l’Union disparaître et caressant même, ici et là, le souhait de voir s’instaurer ce que Louis Blanc qualifia avec horreur de “politique carthaginoise16.

6Blackwood’s et le Quarterly servirent ainsi à leurs lecteurs, pendant toute la guerre, un alcool autrement plus puissant que le fade breuvage des propos officiels. Mais pendant une bonne partie du dix-neuvième siècle, et certainement à partir de Peel, l’électorat conservateur fut toujours beaucoup plus tory que les chefs du parti17 dont il ne comprenait pas toujours les choix et qui furent souvent trop vite convaincus, à son goût, que l’on adaptait, mais que l’on ne résistait pas (ou pas trop) à ce que Salisbury, revenu de ses ardeurs de jeunesse, appellera “la mode du moment”. Ainsi que le signale Paul Smith, les intérêts de la cause conservatrice n’étaient pas alors forcément les mêmes que ceux du parti conservateur18. C’est pourquoi, pour qui veut appréhender ce que signifia la guerre civile américaine dans l’esprit des Conservateurs anglais, quels étaient pour eux ses enjeux, comment ils l’utilisèrent dans le combat idéologique qu’ils avaient parfaitement conscience de mener, il est préférable de se détourner de Hansard, des discours publics et officiels et de se livrer à l’analyse textuelle de deux publications qui touchaient alors un lectorat conservateur cultivé et socialement influent. De la sorte on obtient aussi une radioscopie de la mentalité conservatrice après trente ans d’une évolution politique et sociale que les Tories n’avaient jamais pu véritablement maîtriser.

7Du début à la fin de la guerre les Conservateurs furent conscients que ce qui jouait en faveur du Nord et entravait leurs propres efforts à la fois pour convaincre du bien-fondé des positions sudistes et pour dénoncer les turpitudes de la démocratie américaine, c’était l’esclavage. C’est pourquoi, tout en professant leur horreur de “l’institution particulière19, ils s’efforcèrent non seulement d’attribuer à l’esclavagisme sudiste un “visage humain”, mais surtout de le contextualiser et de démontrer que l’esclavage en Amérique, loin de s’étendre si le Sud l’emportait, disparaîtrait peu à peu, les Sudistes eux-mêmes n’en faisant nullement la pierre angulaire de leur section (QR, juillet 1865, 109). De toute manière les buts de guerre du Nord n’étaient pas véritablement d’émanciper les esclaves noirs. La guerre de Sécession n’était pas une croisade, mais une guerre de type colonial. Il s’agissait pour les Fédéraux de faire main basse sur les territoires de la Confédération.

8Aux yeux des abolitionnistes, bête noire des Conservateurs qui ne voyaient en eux que des fauteurs de désordre, les premiers responsables peut-être de la guerre en ayant chauffé à blanc les passions et les antagonismes (QR, janvier 1862, 249), le Sud n’était qu’une “vast confederation of Legrees, keeping millions of virtuous Uncle Toms in horrible subjection” (Bk, octobre 1861,402). Ce fut cette propagande, “absurde”, “fanatique”, “hypocrite”, “folle”, “sanguinaire” — les journalistes de Blackwood’s plus encore que ceux du Quarterly ne sont jamais à court d’adjectifs20 — que les Conservateurs tentèrent de contrer, sachant bien son impact sur l’opinion21 et persuadés qu’elle était ce qui jugulait le soutien populaire à la cause sécessionniste et retenait les États européens de reconnaître la Confédération22. Quelques lignes de Blackwood’s à un moment où il devenait urgent d’apporter de l’aide aux Confédérés rendent bien compte du but recherché : “We should like, then, to see the questions of recognition and intervention disentangled from the fallacies we have indicated ; and we should also like to know whether we are to be guided in this business by policy or by sentiment” (Bk, novembre 1863, 651).

9Bien que reconnaissant les brutalités et les pratiques inacceptables que le systême esclavagiste engendrait parfois23, les publicistes tory donnaient finalement de celui-ci une représentation qui l’apparentaitsurtout au féodalisme24 ou, à tout le moins, à un paternalisme : il n’y avait pas d’antagonisme naturel entre maîtres et esclaves, des droits et des devoirs réciproques les unissaient, et les mœurs patriarcales des planteurs faisaient oublier à des Noirs affectionnés et fidèles qu’ils n’était point libres. Dans le Sud la violence envers le Noir était devenue chose rare ; la séparation des familles lors de la vente avait de moins en moins cours et les conditions de travail dans les champs étaient loin d’être inhumaines. Les esclaves étaient d’ailleurs en meilleure santé que bien des ouvriers d’usine blancs et très certainement que la plupart des Africains restés dans la jungle. Pour les Conservateurs, la pierre de touche des relations entre Noirs et Blancs résidait dans l’attitude des premiers depuis le début des hostilités : non seulement il n’y avait pas eu de soulèvement, mais encore les esclaves participaient-ils à l’effort de guerre en continuant à travailler sans rechigner comme par le passé. Plus concluant encore : les hommes étaient à la guerre et ils avaient laissé leurs femmes et leurs enfants à la plantation, sans crainte, seuls parmi les esclaves. Enfin de nombreux serviteurs avaient suivi leurs maîtres au front et à aucun moment ils ne songeaient à déserter25.

10Tableau classique. On croit parfois lire des fragments du Pro-Slavery Argument ou du Fitzhugh, mais ici comme sur bien d’autres points l’inspiration première des Conservateurs fut le best-seller de James Spence, The American Union, plaidoyer pour le Sud dans lequel est consacré à la question de l’esclavage un chapitre qui commence par quelques pages où Spence estime que les tourments des Noirs sont “fortement exagérés” et avance des arguments et des contre-exemples similaires à ceux figurant un peu plus tard dans la presse conservatrice26. Ce qui est plus intéressant, toutefois, c’est que Blackwood’s, plus prolixe que le Quarterly sur la question, insiste sur le fait que ses vues sont fondées sur une observation directe de la vie dans le Sud27. Il peut ainsi les opposer à celles nées de l“enthousiasme” et de “l’imagination enfiévrée” des abolitionnistes28 : aux affirmations discutables, il s’agit d’opposer des constatations.

11Mais le but de ces réflexions n’était pas de prôner le statu quo dans le Sud, même si elles débouchaient sur des comparaisons29 avec la condition des Noirs dans l’Union30 qui ne faisaient pas honneur au Nord. Car si les Conservateurs emploient dans un premier temps des arguments très semblables à ceux qui constituaient le noyau dur de l’idéologie sudiste depuis des années, ils s’en démarquent ensuite sans ambiguïté et s’efforcent de démontrer que dans une Confédération indépendante non seulement la condition des esclaves ne s’aggravera pas (Bk, juillet 1861, 131), mais encore l’esclavage disparaîtra nécessairement. D’une part, soutiennent Blackwood’s et le Quarterly, l’attachement des Sudistes à l’institution particulière est récent. Si à leurs yeux l’esclavage cessa peu à peu de paraître un mal nécessaire pour devenir un “bien positif31, essentiel à la civilisation du Sud, ce fut par crispation politique, pour affirmer leur identité et leurs droits constitutionnels face aux provocations des ultra-abolitionnistes et aux manœuvres de certains politiciens32. Mais l’on obtient la mesure réelle de l’esclavagisme du Sud si l’on prend garde que la majorité des Sudistes ne possède pas d’esclaves (QR, juillet 1865, 109), qu’en dépit de ce qu’avance les abolitionnistes les planteurs ne désirent nullement étendre leurs domaines vers l’Ouest (Bk, avril 1862, 525 ; QR, janvier 1862, 246, 249) et, surtout, que la constitution de la Confédération non seulement ne consolide pas l’institution particulière au delà des garanties déjà incorporées dans la constitution de l’Union, mais encore laisse chaque État-membre libre d’y mettre un terme quand bon lui semblera (QR, juillet 1865, 109). Ce qui, peu à peu, ne manquera pas de se produire. En effet, jusqu’à la guerre l’esclavage dans le Sud avait été abrité de la réprobation des nations civilisées par son inscription dans la constitution américaine et par le souci des hommes politiques américains de prévenir toute fracture dans l’Union en défendant le statu quo, voire en renforçant les lois en faveur des propriétaires d’esclaves (Bk, juillet 1861, 130–131 ; avril 1862, 528). Une fois indépendant le Sud aura besoin, à plus d’un sens, du commerce des nations européennes. Il lui faudra alors, bon gré mal gré, libéraliser et, peu à peu, renoncer à l’esclavage. D’ailleurs l’indépendance amènera la modernisation du pays, des capitaux, des industries, des immigrants, engendrera une classe moyenne, fera croître les villes ; un nouveau système socio-économique se mettra en place, qui n’aura que faire de l’esclavage, lequel n’a de raison d’être que comme fondement d’une économie agricole et coloniale — ce qu’était le Sud dans l’Union, mais ce qu’il devrait cesser d’être (QR, janvier 1862, 279 ; octobre 1862, 569 ; juillet 1865, 121-122 ; Bk, décembre 1861, 767). C’est pourquoi la sécession est en réalité une chance pour l’esclavage et les Américains. Une émancipation immédiate aurait inévitablement abouti à la ruine des planteurs, au désordre et à des flots de sang. La libération des Noirs par un processus lent et gradué sauvegardera les intérêts économiques de leurs maîtres, l’ordre social et politique, tout en préparant les esclaves — dont on oublie alors commodément le côté (bon) enfant plusieurs fois mentionné pour ne plus retenir que la sauvagerie primitive qui se tapit encore en eux (Bk, novembre 1862, 636) — à faire face à une condition d’homme libre dont on n’est pas certain qu’ils sauront en faire bon usage33.

12Si, comme l’assurait le Quarterly, la clé de voûte de la société sudiste ce n’était pas l’esclavage ; si, en fait, celui-ci ne risquait rien au sein de l’Union, pourquoi le Sud était-il alors parti en sécession ? Pour les Conservateurs il ne fallait pas chercher la réponse ailleurs que dans une situation qui était la copie-conforme de celle qui, en Europe, avait déclenché un mouvement des nationalités loin d’être achevé encore. Le Sud était une nation à part, différente du Nord par le peuplement, les mœurs, la politique et cependant contrainte d’exister dans l’exploitation économique et la dépendance politique. Le Sud se battait donc pour sa liberté.

13Selon Gladstone, qui fut très certainement, avant de “faire repentance”, un sympathisant du Sud, c’était la guerre qui avait forgé une nation sudiste. Le 7 octobre 1862 à Newcastle, croyant vraisemblablement que le Cabinet était sur le point de reconnaître la Confédération, ne se laissa-t-il pas emporter jusqu’à affirmer que :

We may have our own opinions about slavery ; we may be for or against the South ; but there is no doubt that Jefferson Davis and other leaders of the South have made an army ; they are making, it appears, a navy ; and they have made what is more than either, they have made a nation34.

14Les Conservateurs, sans nier, comme on le verra, que Jefferson Davis, les ministres et les militaires confédérés avaient grandement contribué à renforcer l’unité et la puissance du Sud, font de l’idée nationale dans le Sud non point une conséquence de la sécession, mais la cause première de celle-ci. La guerre civile ne marque pas la naissance de la patrie sudiste ; elle n’est que l’inscription de celle-ci dans l’Histoire. Car le Sud, en tant qu’entité charnelle et culturelle, en tant qu’ethnie donc, est quasiment consubstantiel à la présence européenne en Amérique du Nord. Les Conservateurs, reprenant un des mythes fondateurs chers aux idéologues sudistes, le font remonter aux Cavaliers et ainsi l’opposent dès ses origines à un Nord qui aurait été l’œuvre de puritains sectaires et ennemis de la liberté pour quiconque ne partageait pas leurs dogmes (Bk, novembre 1863, 647 ; juillet 1866, 28–29). De cette fracture originelle allait naître deux civilisations divergentes — celle du marchand et celle du gentilhomme campagnard, celle de l’homme en redingote et celle de l’homme à cheval, celle du comptable et celle du guerrier35. La démocratie, l’esclavage et l’immigration parachevèrent la spéciation des deux sections. Tandis que le suffrage universel portait le vulgaire au pouvoir dans le Nord par l’entremise de politiciens médiocres, corrompus et démagogues, le Sud, bien que soumis au même régime électoral, parvenait à conserver des mœurs et des pratiques politiques l’apparentant à un régime aristocratique grâce à l’esclavage qui interdisait toute collaboration entre les couches inférieures de la population et repoussait le petit Blanc vers son supérieur naturel, le planteur. De sorte que : “The planters exercise without hindrance the natural influence of wealth, and the levelling tendencies of a democratic form of government are wholly neutralized”. L’esclavage produit ainsi “a very effective — though on many accounts, a very objectionable — form of aristocracy ; and for political purposes the community in which it exists presents all the characteristics of an aristocratic constitution” (QR, octobre 1862, 555).

15L’immigration, enfin, allait ajouter à ces différences une dimension raciale qui finit par rendre deux rejetons d’Albion biologiquement étrangers l’un à l’autre en rompant leur communauté de sang. Alors que le Sud ne connaît guère d’immigration et est en conséquence resté la terre des Anglo-Saxons, le Nord est envahi par des Irlandais et des Allemands appartenant aux strates les plus basses et les plus méprisables de la société européenne — non seulement une “composite population” (Bk, janvier 1862, 118), mais “the scum of Europe” (Bk, janvier 1862, 121). Dans les passages relatifs à cet aspect de la question le ton et le choix des termes indiquent clairement vers qui allaient les sympathies conservatrices par une inclination naturelle. Le Sud, tel que les Tories se le représentaient, correspondait assez bien, après tout, aux critères qu’ils appliquaient à leur propre pays et auxquels ils ne renoncèrent guère avant la deuxième moitié du vingtième siècle36 : une nation n’était pas ce que le Nord était en train de devenir, un groupe d’individus vivant par hasard dans le même espace géographique et unis par un contrat ; une nation n’existait que par ses liens avec le passé, que si elle était une entité historique ayant une identité claire, que si elle possédait une coloration ethnique précise et un mode de vie traditionnel et distinctif — que si elle était une héritière. C’est pourquoi Spence ira jusqu’à nier dans le Quarterly de juillet 1865 que le Nord fût une nation37 ou pût jamais le devenir38, posant ainsi a posteriori le principe d’une distinction essentielle, spécifique, entre les deux sections des États-Unis. Plus simplement, pour Blackwood’s le Nord et le Sud sont depuis toujours “mal assortis”, des “nations more than usually distinct in manners, objects, interests, modes of life, temper, and character […], two nations more distinct than Austria and Prussia” (Bk, novembre 1863, 648), ou, plus radicalement encore, que l’Écosse et l’Italie (Bk, juillet 1866, 25).

16Était-ce une raison sufisante de la part des Sudistes pour rompre l’Union, sortir d’une république fédérale bâtie précisément pour accommoder les différences locales ? Oui, répondent les Conservateurs, car les deux sections n’étaient pas seulement dissemblables, elles étaient inégales, l’une exploitant l’autre. À ce stade du raisonnement le critère de référence devient le mouvement des nationalités en Europe, la lutte pour leur indépendance de peuples placés sous la coupe de la Russie ou de l’Autriche39, et l’esclavage est définitivement escamoté en tant que cause de la guerre civile. Des bribes de phrase mal maîtrisées, des explications embrouillées laissent supposer que les Conservateurs ne se leurraient pas entièrement quant à l’importance du rôle joué par l’institution particulière dans la décision des Sudistes de se retirer de l’Union40. Mais que faire, sinon oublier commodément que vers 1860 les Sudistes ne pouvaient plus, en fait, se contenter du statu quo et répéter inlassablement l’argument en apparence logique et rationnel que puisque l’esclavage ne pouvait être aboli sans enfreindre la Constitution, les Sudistes n’avaient à cet égard aucune raison de faire sécession41. Il fallait en effet que le discours conservateur trouvât autre chose, davantage à même d’apporter au Sud le soutien de l’opinion publique ou, à tout le moins, de ne pas lui faire perdre ses plus chauds partisans.

17Hors, donc, certains lapsus de la plume ou de la pensée, l’esclavage est dépeint au pire comme un irritant supplémentaire entre le Nord et le Sud, nullement comme le détonateur de la guerre42 que les Conservateurs préfèrent identifier aux griefs économiques du Sud. De la sorte le combat de ce dernier pour l’indépendance devient aussi une lutte pour le libre-échange, ce qui ne pouvait que lui valoir davantage encore les sympathies des sujets de Victoria.

18Blackwood’s et le Quarterly expliquent que tout au long de la première moitié du siècle les États-Unis n’ont cessé de devenir plus protectionnistes, pour le plus grand profit des industriels nordistes, mais au détriment du Sud agricole forcé d’acheter cher au Nord des produits manufacturés que la liberté de commercer lui aurait permis de se procurer à bon compte auprès des économies européennes complémentaires de la sienne. Au fil des années le Sud était ainsi devenu en pratique une colonie du Nord qui le vidait de sa substance et le vampirisait :

Year after year the protective system enacted by Massachusetts and Pennsylvania was stifling the industry of the South and draining its prosperity in order to fatten on the proceeds what was, in effect, a distant nation, antagonistic in its convictions and its policy, alien in its traditions and habits of life43.

19Le “système américain”, que d’aucuns en Angleterre présentaient comme un système patriotique n’était en fait, souligne Blackwood’s après coup, qu’un “système yankee” (Bk, juillet 1866, 25–26). Pendant longtemps l’alliance des Sudistes avec les Démocrates leur avait permis d’éviter le pire (QR, janvier 1862, 248 ; Bk, avril 1862, 525). Mais l’élection de Lincoln signala que les Yankees avaient enfin fait main basse sur l’Union. Le système protectionniste allait se durcir davantage encore et finirait par laisser le Sud exsangue (QR, juillet 1861, 271 ; Bk, avril 1862, 526). “Amers” (QR, janvier 1862, 248), nourrissant depuis longtemps “a rankling sense of wrong” (QR, juillet 1861, 272), convaincus que s’il se retirait de l’Union le Sud, “rendering itself independent of Northern majorities, would make its own laws for its own benefit” (Bk, avril 1862, 527), les Sudistes décidèrent de franchir le Rubicon avant qu’il ne soit trop tard — décision stratégique que le Quarterly comprend et justifie :

It required but a spark to explode minds thus charged with discontent : that exciting cause was furnished by the prospect which Mr Lincoln’s election opened to the South. The South have been much blamed for thus breaking off upon a prospective grievance. […] It was a fair question of strategy. To anticipate an adversary, if you are sure that he is an adversary, is an instinct of self-defence.

20Cette thèse qui fait de la politique fiscale et commerciale de la République américaine la cause première des événements se fonde une fois encore sur le livre de Spence et, pour les derniers articles, sur celui du Marquis de Lothian44, The Confederate Secession. Mais auparavant, en juillet 1861, The Quarterly Review avait déjà soutenu le même point de vue en se servant, de manière à vrai dire fort sélective, d’un discours de Jefferson Davis dans lequel le président de la Confédération lui-même affirmait que c’était l’exploitation économique du Sud qui avait entraîné la sécession45.

21Il est exact que les Sudistes, au moins à partir de la fin des années 1830, éprouvèrent beaucoup d’aigreur vis-à-vis de la politique économique de leur pays qui semblait destinée à les appauvrir. Certains parlèrent même d’une conspiration des capitalistes nordistes pour mettre le Sud en coupe réglée. Après 1850 l’idée que le Sud était la plus belle colonie du Nord était très répandue46. Cela pouvait-il suffire cependant à provoquer une sécession ? Rien n’est moins sûr47. Mais il est certain que dans une Angleterre qui avait fait du libre-échange une religion, l’hypothèse que l’on pût se révolter parce que l’on payait trop cher un tapis ou un service de porcelaine ne paraissait pas nécessairement absurde48. D’ailleurs les Conservateurs étaient persuadés de détenir les preuves que la sécession avait fort peu à voir avec l’esclavage, beaucoup avec la dépendance économique du Sud. Une preuve d’ordre historique d’abord : la constatation que l’oppression fiscale et une politique douanière restrictive avaient toujours été une source de rébellion en Amérique — témoin la guerre d’indépendance ou la révolte de la Caroline du Sud en 1832 lors de la “nullification crisis” (Bk, avril 1862, 526). Ensuite le comportement des dirigeants nordistes, de Lincoln en particulier qui, avant le début des hostilités, s’efforça de minimiser la question de l’esclavage et continua de faire appliquer la Fugitive Slave Law, puis, pendant les premiers dix-huit mois de la guerre, nia à plusieurs reprises que son but était l’émancipation des Noirs. S’il commença à parler d’abolition en septembre 1862, ce fut sans nul doute, d’après les Conservateurs anglais, pour des raisons stratégiques et non point humanitaires, parce que le Nord, en difficulté sur les champs de bataille, espérait provoquer des révoltes serviles sur les arrières des armées confédérées49. Du discours de Gettysburg de novembre 1863 il n’est jamais question. De sorte que jusqu’au bout les Conservateurs purent appliquer la grille explicative qu’ils avaient très tôt élaborée : si la guerre que le Nord livrait au Sud n’était pas une croisade morale, s’il voulait à toute force retenir le Sud, qui n’avait guère de points communs avec lui, dans l’Union, c’était qu’il souhaitait maintenir les relations économiques inégales qui existaient entre eux50. La guerre de Sécession était une “guerre de conquête”, une “guerre de spoliation” (Bk, octobre 1862, 400), une guerre impérialiste : “The North is fighting for no sentimental cause — for no victory of a ‘higher civilization’. It is fighting for a very ancient and vulgar object of war […]. It is a struggle for empire51. Le Sud, parce qu’il était déjà une nation, était au Nord ce que la Pologne était à la Russie, la Vénétie à l’Autriche, ce que l’Espagne avait été à Napoléon I (QR, janvier 1862, 276 ; janvier 1865, 252, 281). Comme elles, le Sud avait donc le droit d’être indépendant52 et la guerre de Sécession n’était nullement une guerre civile, mais la lutte de tout un peuple pour sa survie, une guerre de libération nationale : “Far from being a domestic quarrel, even the term civil war seems to us, in the present case, a misnomer. It rather presents itself as a strife between distinct nations […] really a foreign war53.

22Ainsi, en situant pour leurs lecteurs la guerre de Sécession selon des repères historiques et politiques relevant essentiellement de la géopolitique européenne, en marginalisant du même coup ce qui faisait certainement sa spécificité, Blackwood’s et le Quarterly blanchissent et légitiment la cause confédérée. En faisant constamment appel à la logique et au bon sens, mais aussi parfois à la Realpolitik associée paradoxalement à l’équité54, ils s’efforcent aussi d’invalider le discours des opposants du Sud et, par voie de conséquence, de faire paraître le Nord comme seul responsable de la guerre, de la misère et des massacres qu’elle entraîne (QR, octobre 1862, 570). Mais le but des Conservateurs n’était pas uniquement de dépeindre l’Union comme une deuxième Russie ou une seconde Autriche. Le Nord ce n’était pas la réaction, le passé ; plutôt, si on ne le stoppait pas, l’avenir. Il charriait dans sa marche conquérante des germes de mort pour les vieilles sociétés européennes. Le Nord ne devait pas simplement être condamné ; il devait, culturellement sinon physiquement, être détruit.

23Que de vieilles rancœurs et des plaies mal refermées aient été l’une des raisons de l’hostilité des Conservateurs à l’Union ne fait aucun doute55 ; mais lorsqu’ils évoquent le passé, c’est d’abord pour démontrer que d’une part l’Histoire, pas plus qu’elle ne saurait cautionner ceux qui apportent leur soutien à l’Union, n’autorise celle-ci à faire obstacle à l’indépendance du Sud, et que, par ailleurs, depuis 1783, les Américains (par quoi il faut certainement lire les Yankees, mais il ne nous est jamais dit pourquoi56) se sont non seulement fréquemment heurtés aux Britanniques, mais encore ne les aiment guère et ne sont pas prêts de changer d’attitude.

24Que les Américains aient un jour choisi de devenir indépendants n’est pas ce qui, en soi, éveille tardivement l’animosité des Conservateurs. Blackwood’s concède que la taille et l’importance des colonies américaines leur donnaient le droit de réclamer leur indépendance. La séparation de 1783 n’est pas à déplorer, mais pourquoi faut-il que les Américains s’acharnent à représenter la domination anglaise comme “a grinding and gloomy tyranny […] an oppressive and barbarous despotism” (Bk, juillet 1861, 125) et à faire de George III “a reckless and cruel tyrant who wished to reduce his colonies to slavery” (Bk, juillet 1861, 126) ? Seule la mauvaise foi peut interpréter comme une “provocation” le minuscule impôt qui devait contribuer à accroître la sécurité des Américains tout en faisant en réalité baisser le prix du thé qu’ils buvaient (Bk, novembre 1863, 636). Interprétation à n’en pas douter volontairement simplificatrice57 de la rébellion, mais qui permet au collaborateur de Blackwood’s de déligitimer le droit qu’auraient eu les Américains de saisir alors leur indépendance. Le soulèvement de 1776 devient ainsi une “insurrection”, la violation d’un serment d“allégeance” à la Couronne britannique (Bk, novembre 1863, 636 ; QR, janvier 1865, 250). Vue ainsi la Déclaration d’Indépendance n’est rien d’autre que l’affirmation d’un “droit à l’insurrection” pour tous les peuples, y compris cette partie des États-Unis qui s’estime désormais si différente qu’elle juge nécessaire à “ses intérêts et à son bonheur” de quitter l’Union. Pourquoi les Britanniques aideraient-ils les Nordistes à s’y opposer (Bk, juillet 1861, 125) alors que la sécession du Sud se justifie certainement davantage que celle des colons d’Amérique ? L’Union étant elle-même née d’une violence infondée, non seulement illégale, mais illégitime, il reste à démontrer qu’attenter à son intégrité soit répréhensible politiquement ou moralement et qu’il faille donc se porter à son secours (Bk, juillet 1861, 125).

25Va alors se produire l’affaire du Trent, énième acte inimical des États-Unis vis-à-vis de la Grande-Bretagne selon la presse conservatrice, manifestation quintessentielle de ce que Blackwood’s, dans son numéro de janvier 1862 (p. 119), définit comme la “jalousie, l’antipathie et l’intolérance des Américains” et qui conduit The Quarterly Review à se livrer à une autopsie sans nuances des rapports anglo-américains depuis la guerre de 1812-1813 (QR, janvier 1862, 259-262) : chaque fois que surgit une difficulté — lors de la rébellion canadienne de 1837 ou de querelles de frontière dans le Maine ou en Oregon, à propos de la présence anglaise dans d’obscurs territoires d’Amérique centrale ou de l’invasion de l’île de San Juan par des troupes américaines — il fut clair que les États-Unis se moquaient du droit international, étaient souvent malhonnêtes dans les négociations, toujours agressifs et, à l’évidence, animés du désir d’humilier une Angleterre, beaucoup trop accommodante aux yeux des publicistes du Quarterly58. Selon eux, en un demi-siècle l’Union ne se conduisit jamais comme une amie, mais comme “a grasping and bullying adversary” (QR, janvier 1862, 260), ne manquant pas une occasion “of insulting us with safety59.

26Les positions adoptées par les Américains sur certains problèmes de politique étrangère ne les concernant pas le moins du monde témoignaient d’ailleurs de leur hostilité à peine voilée à l’égard de la Grande-Bretagne. Lors de la guerre de Crimée ou de la révolte des cipayes ils ne s’étaient pas fait faute de manifester la plus grande “cordialité” à l’égard du Tsar ou des mutins60. Bref, les Américains avaient trop souvent désormais “l’insolence menaçante” (Bk, décembre 1861, 779) ; ils étaient devenus vantards, arrogants, impudents, dominateurs, prétentieux, bravaches61 — les adjectifs de cette sorte ne cessent de se bousculer dans les articles de Blackwood’s et du Quarterly — des matamores qui avaient une tendance dangereuse à considérer que le Nouveau Monde leur revenait de droit62, si bien qu’ils finiraient par entrer en lutte non seulement avec l’Angleterre, mais avec d’autres puissances européennes. En janvier 1862, The Quarterly Review, tout en déplorant la guerre civile, n’était pas loin de penser qu’elle avait peut-être empêché que n’éclatât un conflit plus vaste :

The aggressive character of the people, the confidence they felt in their constantly increasing strength, and their contempt for many of the rules which regulate the intercourse of the old monarchies of Europe, held out prospects little favourable to peace. What they called ‘their manifest destiny’ was territorial aggrandizement ; and every fresh accession of territory seemed only to whet their appetite for more. It was impossible that this could go on without bringing them into collision with the nations of Europe which have interests on the other side of the Atlantic too great to be sacrificed to the ambition of one overweening Power (QR, janvier 1862, 274).

27D’où le souhait, formulé avec insistance pendant toute la guerre63, de voir apparaître à la place de l’Union, dont on ne doutait pas de la désintégration, plusieurs États indépendants. Blackwood’s en novembre 1862 (p. 643), le Quarterly en avril 1863 (p. 353) s’attendent à ce que les États du Nord-Ouest à leur tour fassent sécession. La guerre n’est voulu que par le Nord-Est industriel qui seul en tire avantage. Le Nord-Ouest ne peut se développer, comme le Sud, que par le libre-échange ; tôt ou tard les deux sections finiront par se rapprocher : “Already the partition of the Northern Confederacy has begun”, assure The Quarterly Review qui prédit que “three confederacies at least […] seem at present the most probable result64. La richesse et l’immensité du territoire américain permettrait toujours à ces nouveaux États de prospérer, mais ils ne seraient plus assez forts pour être en permanence tentés d’intimider leurs voisins et le monde65.

28La paix des peuples passe donc par le démembrement, sinon la destruction, de la République américaine. Blackwood’s estime par exemple que les menaces de guerre que font peser les visées yankees sur le Canada britannique se trouveraient ipso facto dissipées :

It will matter little to us, financially, whether our customers are called citizens of the States of Massachusetts, Pennsylvania, Michigan, and New York, or citizens of the United States. But it will matter a great deal to us whether there is one great bullying power always menacing us through Canada, or several smaller powers, with any one of which Canada herself would be competent to deal (Bk, novembre 1863, 651).

29Le Quarterly, en avril 1864, abonde dans le sens de Blackwood’s, mais en même temps va beaucoup plus loin. Ce n’est plus simplement de l’Angleterre et de ses colonies qu’il s’agit, mais de la tranquillité de la planète tout entière : “It is our hope and belief that the world at large, and America in particular, will be infinite gainers by the introduction of a balance of power upon that continent, when the unholy dream of universal empire shall have passed” (QR, avril 1864, 311). Néanmoins il convient ici de peser les mots et de les examiner dans un contexte plus ample. Il n’apparaît pas alors que pour The Quarterly Review le rêve impérial de l’Amérique signifie que les États-Unis vont infailliblement annexer le monde ou le régenter par la force d’un gros bâton. Lorsque la revue, dans un passage de janvier 1862 déjà cité, évoque “la destinée manifeste” des États-Unis, elle n’a pas l’air de croire que le concept recouvre plus qu’un désir d’expansion coloniale jusqu’à la Californie. L’on ne trouve nulle part dans la presse conservatrice l’argument avancé le 30 juin 1863 par Roebuck, vieux radical alors revenu de beaucoup de choses, pour convaincre les Communes de voter sa résolution demandant au gouvernement britannique de reconnaître l’indépendance de la Confédération : si l’on ne freine pas la montée en puissance des États-Unis, ils seront bientôt “the great bully of the world66. Pas plus que Lord Robert Cecil qui prit ce jour-là longuement la parole au Parlement67, les gens de Blackwood’s ou du Quarterly ne semblent redouter un tel scénario. Pour Blackwood’s le problème ne se situe pas là du tout : “We have nothing to fear in a war with a nation whose warlike powers are so insignificant compared with our own68. Donc, si c’est de guerre et de paix qu’il s’agit, le péril yankee tient à ce que les Américains sont outrecuidants et irresponsables, trop sûrs d’eux-mêmes, non à ce qu’ils seraient une puissance montante animée d’un grand dessein de conquête mondiale69.

30Cela étant, il est peu probable que le Quarterly n’ait pas voulu donner à sa phrase d’avril 1864 une signification bien précise. Celle-ci, cependant, ne transparaît que si on lui adjoint certaines autres remarques, aussi prégnantes que brèves, éparses à la fois dans le Quarterly et dans Blackwood’s, et qui en sont comme la glose. Dès les premiers paragraphes de son premier article sur l’Amérique en guerre, The Quarterly Review attire l’attention de ses lecteurs sur l’inquiétante spécificité des États-Unis et le messianisme qui en découle. Ils ne sont pas (ou plus) des adversaires ordinaires, soucieux d’exploiter à leur avantage les rapports de force existants. Ils sont là pour évangéliser les nations, leur donner une leçon de morale et, en fin de compte, les déculturer en niant leurs plus anciennes valeurs qu’ils ravalent au rang de “préjugés” : “The Americans have been something more to us than relatives or rivals. They have been conductors of a great experiment, ostentatiously set up in the face of all the world, designed to teach the nations wisdom, and to confute the prejudices of old times” (QR, juillet 1861, 249). De la même manière, ce qui exaspère Blackwood’s, c’est le fait que les Américains, ou plus précisément les Nordistes imprégnés de l’idéologie puritaine70, soient persuadés d’être investis d’une mission vis-à-vis du monde71. Convaincus de la supériorité de leurs institutions (Bk, octobre 1861, 395), ils n’aspirent qu’à imposer aux autres leur modèle72 qu’ils croient être le modèle universel du Bien. C’est cet impérialisme beaucoup plus sournois que Hamley décrit sarcastiquement comme étant le “Yankee millennium” rêvé par les principaux dirigeants de la République américaine : une grande nation pacifique “bringing rich contributions to the relief and comfort of mankind […], endeavouring to improve the conditions of the human race73 — paroles de Seeward que Blackwood’s cite comme autant de billevesées utopiques et pernicieuses et qui, pour Robert Cecil dans le Quarterly, signifient simplement qu’il existe une volonté des États-Unis d“américaniser les institutions” (QR, juillet 1861, 286) des autres nations. L’expression, sous la plume des auteurs du Quarterly, n’a qu’un sens : la propagation dans l’Europe des monarchies de ce “poison74 qu’est le “système démocratique” à propos duquel les journaux conservateurs enfilent les définitions dépréciatives75.

31Finalement l’intérêt d’une partition du continent nord-américain n’était pas tant qu’il s’ensuivrait la naissance d’États trop faibles pour jouer les boutefeux, mais qu’elle mettrait un terme à l’exceptionnalisme américain et au sentiment d’élection qui en découlait et qui emplissait les États-Unis de mépris pour les vieilles nations. Avoir à vivre au coude à coude avec plusieurs pays indépendants forcerait les nouveaux États à apprendre la prudence, la mesure et l’art de la diplomatie de manière à éviter aussi longtemps que faire se pouvait des conflits dévastateurs. L’éclatement de l’Union mettrait donc un terme à la regrettable propension des Américains à “envahir leurs voisins et à insulter leurs rivaux” (QR, octobre 1862, 543). Il ramènerait l’Amérique au réalisme, à la Realpolitik, et l’introduirait dans le concert des nations tel qu’on le comprenait au dix-neuvième siècle. En somme il ré-européaniserait une société issue du refus de l’Europe. À plus d’un titre. Car il faudrait bien que les nouveaux États américains, pour reconnaître et éviter les écueils de ce grand jeu qu’était la politique internationale, revoient leur système politique de façon à être gouvernés par leurs véritables élites et non par le premier démagogue venu. Le spectre d’une république égalitaire qui hantait l’Europe depuis des décennies s’évanouirait par la même occasion (Bk, juillet 1861, 129-130).

32On atteint là, vraisemblablement, le cœur du problème. Malgré toutes les affinités qui, à l’évidence, incitaient les collaborateurs de Blackwood’s et du Quarterly à faire cause commune avec la Confédération, il n’est pas certain qu’ils se seraient engagés de manière aussi militante en faveur de celle-ci s’ils n’avaient été persuadés qu’une victoire de l’Amérique des Fédéraux signifierait aussi, à brève échéance, le triomphe en Angleterre de la “populace76 et l’avènement d’une civilisation quantitative nécessairement fondée sur le postulat de l’égalité de tous. Dans leur combat pour sauvegarder ce qui pouvait encore l’être de la civilisation qualitative dont le déclin s’était précipité depuis 1832, les Conservateurs s’étaient repliés sur leur dernière ligne de résistance. Ayant dû céder sur tout, y compris sur le protectionnisme auquel eux-mêmes, d’ailleurs, avaient fini par cesser de croire77, il ne leur restait plus que le combat contre la démocratie égalitaire pour préserver un ordre fondé sur la valeur et non sur le nombre, pour empêcher que la société anglaise ne change définitivement de nature et que le pouvoir ne passe des élites78 à la plèbe.

33La question d’un élargissement du droit de vote et d’une démocratisation du système électoral n’avait guère cessé de se poser après la réforme de 1832. Cantonnée d’abord aux pamphlets du mouvement ouvrier et au programme chartiste, elle avait gagné le Parlement dans les années 1850. Outre les motions déposées à intervalles réguliers par les libéraux les plus avancés, il y eut trois projets de réforme venant de Lord John Russell lui-même en 1852, 1854 et 1860 — prix qu’il payait, d’ailleurs assez volontiers, pour conserver le soutien de la petite mais agissante minorité radicale aux Communes. Peu dangereux en eux-mêmes — ils ne firent jamais beaucoup de chemin dans la Chambre basse — ces projets de loi furent cependant d’inquiétants révélateurs par les débats qu’ils suscitèrent au Parlement et dans le pays. Il était en train de se créer un mouvement d’opinion — dont il était impossible de dire pour combien de temps encore il resterait résistible79 — en faveur non seulement d’une extension du droit de suffrage à une partie au moins de la classe ouvrière, mais aussi d’un affaiblissement du poids électoral des campagnes. Pour certains radicaux c’était d’ailleurs là l’essentiel. Avant même d’élargir l’électorat, il convenait d’éliminer le pouvoir de la “landocracy80, des élites traditionnelles81. Aux yeux de beaucoup, c’était l’américanisation du système politique britannique qui, lentement, se mettait en place. Même le très modéré Lord Aberdeen, au vu des résultats des élections de 1857 qui avaient envoyé aux Communes un nombre important de députés favorables à une réforme du système électoral, s’inquiétait : “I rather incline to the belief of our Continental friends, that we are in a rapid course of Americanisation. Is this to be our Euthanasia ?82.

34Il était d’autant plus facile aux esprits conservateurs de redouter une républicanisation à l’américaine du système politique anglais que bien en évidence parmi les radicaux faisant campagne pour une réforme du suffrage figuraient les inévitables Cobden et Bright qui, à l’inverse de nombre de leurs amis de l’Anti Corn-Law League, n’avaient pas désarmé après l’abolition des lois sur les blés, devenant toujours plus démocrates, toujours plus virulents à l’égard d’un “système aristocratique” dont ils voulaient manifestement la mort et auquel ils opposaient les vertus des institutions américaines83. Et c’était parce que leur ambition avouée était de transposer en Grande-Bretagne la démocratie d’outre-atlantique que pour le Quarterly, qui en fit d’abord des démagogues, puis au fur et à mesure que la guerre se prolongeait et que les esprits s’aigrissaient des membres d’une cinquième colonne yankee et quasiment des traîtres à leur patrie84, ils étaient de dangereux personnages : “For their praise of America is not an abstract dogma unconnected with any personal application to us. It is not for the purpose of a barren idolatry, but in order to stimulate us to go and do likewise, that this example is pressed upon our notice” (QR, janvier 1865, 266). Ce que désiraient Bright et ses congénères, c’était abattre, “in faithful imitation of their great exemplar, all that exalts itself above the dead democratic level” (QR, juillet 1861, 285). Au fil des ans85 leur travail de sape, d’imprégnation des esprits avait été facilité d’une part par les indéniables progrès matériels de l’Amérique qui semblaient justifier leurs propos, mais aussi par les sombres prophéties de Tocqueville sur l’inexorabilité de la démocratie en Europe et donc sur la futilité de toute résistance86. À tel point que dans les années 1850, les chefs conservateurs, tout autant que les Whigs, étaient résignés, prêts à se soumettre à l’inéluctable :

The huge and growing strength of the American argument cast its shadow upon their convictions and their courage ; it was vain, they thought, to resist a stream which only grew in strength by opposition. Like prisoners bound upon a pirate’s ship, who see the deadly plank prepared for them, the more timid inertly submitted to be driven, the bolder voluntarily plunged, over the fatal brink ; but all alike, in their despair, acquiesced in the inevitable future which they saw mirrored in American experience (QR, juillet 1861, 256).

35Au début des années 1860 l’heure décisive était donc arrivée : “We know the stake we are playing for, and the perils which it rests on this generation to avert” (QR, juillet 1861, 287). Éclatant ainsi à la veille du combat de la dernière chance pour les forces de la tradition87, la guerre civile américaine ne pouvait survenir à un moment plus opportun. Non seulement parce que le Sud, pendant longtemps, parut à même d’éradiquer la source du mal en défaisant le Nord, mais surtout parce que le comportement de l’Union, d’abord dans la défaite, puis dans la victoire, offrait un merveilleux contre-exemple88 et dispensait même d’argumenter. Il n’y avait qu’à observer pour conclure ensuite que la démocratie, dès que les temps devenaient difficiles, ne pouvait qu’osciller entre l’inefficacité la plus totale et une tyrannie surpassant celle des monarques européens les moins éclairés.

36Pour The Quarterly Review et Blackwood’s, la démocratie américaine, à laquelle ils consacrent plusieurs développements tout au long de la guerre, était rapidement devenue un régime où la nécessité, pour quiconque avait de l’ambition, de flatter et de soudoyer une multitude ignorante et grossière, avait très vite conduit les hommes de qualité à se détourner de la politique, laissant le champ libre aux aventuriers et aux démagogues, à des personnages médiocres ou corrompus dont l’un, à force de flagorneries, d’intrigues et de mensonges, finissait par devenir le Président des États-Unis, tout-puissant, quasiment inamovible et jamais à la hauteur de la situation89. Rien de bien neuf dans ces thèmes, ressassés par le discours conservateur depuis des décennies à la fois avec mépris et crainte. S’agissant de l’Amérique, il eût été étonnant de ne pas les retrouver ici, mais ils ne constituaient que les prémisses d’une argumentation qui visait à réfuter, dans son principe et définitivement, le modèle démocratique et non à faire le procès des institutions américaines, lesquelles auraient laissé les Conservateurs anglais indifférents si les radicaux ne les avaient sans cesse utilisées comme étalon du régime idéal, et donc comme l’antithèse subversive des systèmes politiques et sociaux européens (QR, octobre 1862, 553).

37Aucun des collaborateurs de Blackwood’s ou du Quarterly ne nie que pendant longtemps “les beautés de la démocratie telles qu’on peut les contempler en Amérique” (QR, janvier 1865, 266) aient pu faire illusion. Les États-Unis étaient une nation à la taille d’un continent, aux ressources inépuisables, à la population peu nombreuse, sans voisins belliqueux, sans héritage historique ; comment n’auraient-ils pas connu la prospérité et la paix, et comment la démocratie qu’ils prétendaient incarner ne serait-elle pas passée pour le régime le plus favorable à la liberté des hommes et au progrès de l’humanité90 ? Mais pour les Conservateurs cette illusion91 avait volé en éclats avec et grâce à la guerre de Sécession, véritable leçon de choses qui, du début à la fin, n’avait cessé de mettre à jour les vices et carences que toute démocratie portait en elle et qui la pervertissaient, puis la détruisaient, non sans avoir d’abord apporté le chagrin, l’oppression et la mort aux hommes dont elle prétendait faire le bonheur92. Car c’est dans les situations contraires qu’un système politique fournissait la preuve de sa valeur et des ses mérites. Et si la guerre civile était une bonne pierre de touche, il était clair que la démocratie n’était qu’un régime de beau temps, “a fair weather system” (QR, octobre 1862, 548, 556) qui, sous la pression des événements invariablement se lézardait, puis s’effondrait ou se dénaturait, devenant son exact contraire. Cette vérité, que les Conservateurs anglais énoncèrent dès les premiers mois du conflit allait, à les lire, se vérifier pendant toute la durée de la guerre, quelle que fût, pour le Nord, la fortune des armes. En janvier 1865 The Quarterly Review jugeait que “we have seen democracy both in its contemptible and in its terrible aspect” (p. 286).

38Au moins jusqu’à Gettysburg93, Blackwood’s et le Quarterly, qui minimisent les succès nordistes à l’Ouest, sur le Mississippi et sur mer94 considérant que c’est à l’Est que se décidera le sort de l’Amérique, font des gorges chaudes des victoires confédérées et des déroutes nordistes95. De l’avis de leurs collaborateurs, Bull Run I et II, Fredericksburg, Chancellorsville et les autres revers de l’Union, malgré la supériorité écrasante de celle-ci en hommes et en matériel, n’ont rien de fortuit. Outre que les Sudistes, de par leur type de civilisation, sont meilleurs soldats, pouvait-on attendre autre chose d’une nation où les chefs sont choisis au suffrage universel en fonction de leur démagogie ou de leur rassurante médiocrité ? Ce qu’illustrent les premières années de la guerre pour les Conservateurs, c’est le fait qu’un régime démocratique est avant tout un régime où l’incompétence et l’impéritie sont au pouvoir. Témoin le Président. Presque charitablement décrit par Blackwood’s comme étant “honnête, mais faible” (Bk, novembre 1862, 640), Lincoln ne trouve même pas grâce aux yeux du Quarterly après son assassinat (QR, juillet 1865, 110 et passim). Choisi “by virtue of his not being eminent (QR, juillet 1865, 111), trop aisément influencé par son entourage ou la presse, trop souvent empêtré dans le souci incapacitant du détail (Bk, octobre 1861, 396 ; QR, avril 1863, 333), Lincoln est tenu pour responsable de bien des erreurs dans la conduite des opérations et en particulier des déboires de McClellan et de l’armée du Potomac au printemps de 1862 (QR, octobre 1862, 552 ; juillet 1865, 109–110).

39Mais Lincoln n’était que l’illustration la plus criante de l’impuissance de la démocratie, du “gouvernement par la multitude” (QR, octobre 1862, 542, 563) à produire du talent. À tous les niveaux, estiment les Conservateurs à la fin de 1862, l’Union est dirigée par des incapables (Bk, septembre 1862, 387). Trop de fautes ont été commises pour qu’on puisse les attribuer à tel ou tel individu (QR, octobre 1862, 544). C’est le système tout entier qui est en cause et se trouve ainsi frappé de discrédit : “The servants of the United States Government have failed […]. There is no species of administration, no section of a Government’s operations, in which those who have been intrusted by the multitude at a time of trial to manage their affairs have not disgracefully and ignominiously failed96. Comment, en effet, expliquer les échecs des Fédéraux, sinon par le fait qu’ils sont “infamously led” (QR, octobre 1862, 545) et que leur gouvernement fait preuve de “the most conspicuous incompetence […], all-embracing, all-pervading” (QR, octobre 1862, 544) ? Le Sud, faiblement peuplé, sans usines, sans marine, médiocrement armé, plus pauvre, nullement préparé à repousser une invasion, aurait dû être rapidement écrasé par les forces de l’Union et sa puissance économique (QR, octobre 1862, 544 ; Bk, novembre 1862, 637). Or, non seulement les Confédérés firent longtemps jeu égal, mais en 1863 encore ils semblaient avoir l’avantage et l’écart entre les forces en présence, loin de se creuser, n’avait fait que se restreindre. En 1864 le Quarterly considère que si les ressources du Nord sont dix fois plus importantes que celles du Sud, elles l’étaient au moins cent fois au début des hostilités (QR, avril 1864, 295).

40L’argumentation peut surprendre. Dans la mesure où les Conservateurs souhaitaient consolider et accroître la sympathie éprouvée en Grande-Bretagne pour le Sud n’était-il pas préférable de dépeindre la Confédération comme un petit pays luttant désespérément pour sa liberté contre des forces ayant sur lui une supériorité écrasante, plutôt que de laisser entendre que même à un contre dix les Sudistes avaient une bonne chance, sinon de gagner la guerre, du moins de résister si longtemps que le Nord serait contraint d’accepter une paix de compromis ? En fait, dans la mesure où ce que les Conservateurs souhaitaient n’était pas simplement la victoire du Sud, mais une victoire qui démontrât la nature néfaste de la démocratie pour les peuples qui l’adoptaient, il était beaucoup plus habile de mettre en avant que si le Sud, parti de rien, était rapidement devenu une puissance militaire de premier ordre, c’était d’abord grâce à la qualité de ses chefs. En soulignant ainsi la supériorité d’une société élitaire dès que l’on quittait “l’utopie” — seul lieu où la démocratie pouvait être le meilleur des régimes politiques (QR, octobre 1862, 556) — et que l’on devait affronter la réalité97, le Quarterly et Blackwood’s pouvaient espérer endiguer avec plus d’efficacité la “contagion démocratique98 venue d’outre-atlantique.

41Pour les Conservateurs de Blackwood’s et du Quarterly ce que le déroulement de la guerre, les nombreuses déroutes nordistes et la résistance inattendue des Sudistes illustraient, c’était cette vérité axiomatique que toute nation qui était gouvernée, administrée, menée au combat par d’authentiques élites avait peu de chose à redouter de ses adversaires, même si matériellement elle se trouvait, comme le Sud en 1861, en position de grande infériorité : “Good leaders are the one thing needful, which no other excellences, however supereminent, can replace” (QR, octobre 1862, 545). Or, aux États-Unis, les Confédérés étaient les seuls qui pouvaient avoir à leur tête des “chefs naturels” (QR, octobre 1862, 548) puisque l’existence de l’esclavage aboutissait chez les Blancs à un comportement électoral qui dénaturait un système politique théoriquement aussi démocratique qu’au Nord et confiait le pouvoir et les postes de commandement à une authentique aristocratie. De sorte que ce n’était “qu’en apparence seulement” que la démocratie paraissait avoir produit les gouvernants des deux sections (QR, octobre 1862, 554). Si elle portait la responsabilité du calamiteux Lincoln, elle n’était nullement la raison de l’émergence, au Sud, de génies militaires, de grands administrateurs et d’un Président que le Quarterly n’hésitait pas à ranger dans la lignée de Washington (QR, juillet 1865, 125), l’extrayant par la vertu de la comparaison du courant démocratique auquel ce dernier, avec les autres fondateurs de la république américaine, avait donné certes naissance, mais dont il ne fit jamais réellement partie. Formés intellectuellement et politiquement alors qu’ils étaient des colons anglais et non des citoyens américains, Washington et ses contemporains furent les pères imprudents et non les enfants du système politique qui, après eux, engendra corruption et incompétence — des hommes d’un autre calibre, d’une autre race que leurs successeurs, audacieux, capables, vertueux, au jugement sûr et au tempérament quasi aristocratique99. Assimilé à eux, Jefferson Davis a donc droit, plus encore que ses ministres et ses généraux, à tous les éloges, apparaissant très longtemps comme l’organisateur des victoires sudistes, et jusqu’au bout comme le fondateur d’une nouvelle nation100.

42Il reste que la démocratie yankee, à qui le Quarterly reprochait en 1862 son manque de noblesse101, finit par triompher — pour comble de malheur au moment même où l’agitation pour une seconde réforme électorale reprenait sérieusement en Grande-Bretagne. Tâcher de prouver par la guerre de Sécession qu’un gouvernement démocratique était totalement inapte à diriger une grande nation perdait tout son sens. Pire : l’argumentation pouvait désormais être retournée contre les pro-Sudistes. Blackwood’s et le Quarterly préférèrent ne pas trop épiloguer, retombant vite dans le silence comme, en fait, tous les partisans du Sud en Grande-Bretagne après Appomattox. Néanmoins, dans le dernier article qu’il consacra au conflit, en juillet 1865, le Quarterly s’efforça de prévenir la contre-attaque radicale102 en révisant des jugements formulés quelques mois auparavant encore. Il lui apparut alors que malgré tout le “génie” des généraux confédérés et les talents de Davis, et en dépit de la médiocrité des dirigeants nordistes, le Nord était matériellement et militairement trop puissant pour perdre. Les combattants et les civils du Sud se comportèrent admirablement, mais, est-il impliqué, la force d’âme et la bravoure, à la fin, ne pouvaient suffire. Ainsi la victoire du Nord n’était point celle de la démocratie sur l’aristocratie, mais uniquement celle de Goliath sur David.

43D’ailleurs fallait-il voir dans la guerre civile un conflit opposant démocratie et aristocratie ? Le Quarterly qui l’avait ouvertement affirmé dans les premiers temps (octobre 1862, 556) et avait bien fait le départ entre la façon dont les institutions politiques fonctionnaient dans le Nord et dans le Sud, le nie maintenant : “It has been said that this war was a struggle between Aristocracy and Democracy, in which the latter has triumphed. No delusion could well be greater than to speak of the South as an aristocratic country” (QR, juillet 1865, 119). Le Sud, en fait, est au cœur de la culture démocratique des États-Unis, les institutions de ses États feraient pâlir d’envie un Chartiste et de nombreux Sudistes, à commencer par Jefferson, sont responsables de la démocratisation croissante des institutions américaines au dix-neuvième siècle. Le Quarterly veut encore bien concéder que les élites sudistes sont “conservatrices”, mais fait de leur combat pour le droit des États une lutte inspirée par le “credo démocratique”. Le journal réitère que la guerre de Sécession était essentiellement “a struggle for independence on the one side and for empire on the other”, mais en insistant sur le fait que “the contest was therefore no conflict of political principles” il gomme tout ce que la presse conservatrice avait jusqu’alors pour le moins laissé entendre (QR, juillet 1865, 119–120). Mais en 1865 il devenait urgent d’ôter aux radicaux tout argument qui les aurait autorisés à affirmer, comme ils l’avaient fait lors des premiers revers de la guerre de Crimée, qu’une aristocratie entraîne infailliblement un pays dans la guerre, mais n’est point capable de mener celle-ci de manière efficace103.

44Pour gênante que fût la victoire nordiste, elle ne coupait cependant pas totalement l’herbe sous le pied des critiques conservateurs de la démocratie. En fait elle leur parut contenir en germe des promesses d’oppression et de dictature104 qui ne faisaient que confirmer les conclusions qu’ils avaient tirées des événements tout au long des années de guerre : la démocratie était liberticide jusqu’à l’ethnocide et ne pouvait passer pour le moteur du progrès moral dans l’histoire de l’humanité. Dans cette perspective, l’instauration d’un régime démocratique et égalitaire en Grande-Bretagne pouvait encore être présentée de façon convaincante comme insane.

45La démocratie c’était d’abord et surtout “l’omnipotence de la majorité105. Elle conduisait non seulement à ce que les nations fussent gouvernées par des chefs médiocres, mais aussi à un “despotisme” du nombre, à la “tyrannie” de l’opinion publique. Puisque, par définition, la majorité numérique avait forcément raison, que les institutions du pays étaient à son service, les minorités n’avaient en conséquence que le droit de subir (QR, juillet 1865, 114). Prenant appui sur un passage célèbre de Tocqueville106, le Quarterly de juillet 1861 s’efforçait de démontrer que dans une démocratie la paix entre les citoyens ne subsistait que pour autant que la minorité opprimée estimait qu’il lui en coûterait plus cher de résister. Mais un jour venait où elle n’avait plus grand-chose à perdre107 ; elle entrait alors en résistance et s’il lui arrivait de se confondre avec une section économique, géographique, culturelle du territoire, elle était tentée de faire sécession pour protéger sa liberté et ses intérêts légitimes : “There can be little doubt that the Southern revolt was the appeal to arms of a minority against oppression which they either suffered or foresaw108.

46Aux États-Unis c’était donc la démocratie qui portait l’entière responsabilité de la guerre civile. Doublement : d’une part pour avoir aliéné une partie de la nation, d’autre part pour n’avoir point accepté une séparation dans la paix. À plusieurs reprises, et très longuement, Blackwood’s et le Quarterly insistent sur le fait que la sécession des États du Sud était parfaitement constitutionnelle et que l’Union reposait depuis la Déclaration d’Indépendance sur le “consentement des gouvernés” (Bk, avril 1862, 535 ; QR, juillet 1865, 113–114), ce qui logiquement impliquait que certains de ces derniers pouvaient la quitter en cas de dissensions sans que les autres y trouvent à redire (Bk, septembre 1862, 388). Mais dans les régimes démocratiques, la majorité considère volontiers qu’elle est au-dessus des lois, ou plus exactement qu’elle est la loi109. Ce n’est plus la législation, mais les passions publiques (QR, juillet 1861, 269) qui finissent par déterminer les politiques. Le peuple, puisqu’il est censé être le détenteur originaire du pouvoir, n’accepte nullement d’être contrarié et devient vite liberticide. C’est parce qu’il était sûr du soutien de la plèbe nordiste (Bk, octobre 1862, 401–402) que Lincoln se lança dans la guerre. C’est pour la même raison qu’il put rapidement instauré dans le Nord un État quasi policier, suspendant l’Habeas Corpus, la liberté d’expression et de publication, multipliant les emprisonnements arbitraires d’opposants à la guerre110. Lincoln agissait en despote111 et il n’y avait plus de différence entre l’Union et les despotismes européens112. Les Conservateurs espéraient que cette dérive de la démocratie américaine en guerre alerterait tous ceux qui, en Angleterre, prêtaient une oreille complaisante ou naïve aux sirènes radicales, leur faisant prendre conscience que la démocratie était toujours à l’origine d’une spirale du malheur : “Universal suffrage means, the government of a numerical majority, which means oppression — which means civil war” (Bk, octobre 1861, 405). Car ce qui se passait en Amérique n’était nullement la conséquence du contexte politique local. L’histoire prouvait que les démocraties avaient toujours été les ennemies de la liberté :

Nor is this democratic intolerance peculiar to the United States […] Faction has never raged so fiercely in any part of the world, nor has human life been held so cheap in any Christian country, as among the mediaeval republics of Italy and the modern republics of South America. If any stronger instance is to be found, it is in the brief delirium of democracy which formed the interval between two tyrannies in France. The United States have only obeyed the impulse of a law from which no democracy can permanently escape113.

47On aura constaté combien ces critiques, parfaitement classiques, qui voient dans la démocratie le règne de l’incompétence et surtout la dictature du nombre, doivent aux alarmes et frayeurs de Tocqueville dans sa Démocratie en Amérique114. Mais à l’inverse de Tocqueville, les Conservateurs anglais n’insistent guère sur ce qu’il y a de vraiment nouveau dans le despotisme démocratique, c’est-à-dire la dictature sociale et intellectuelle qu’il fait peser sur les habitudes, les mœurs, les pensées. Ils en sont conscients (QR, juillet 1861, 265–266), mais parce que le danger imminent leur paraît être la prise du pouvoir par le démos, c’est très vite de droits politiques plutôt que de droits civils, de menaces sur la liberté politique qu’il est question dans leurs articles. Pour Tocqueville l’égalité pouvait aussi bien être l’alliée de la liberté que du despotisme ; pour les Conservateurs, elle est toujours mère de la tyrannie, et alors que pour Tocqueville la souveraineté populaire pouvait déboucher sur deux types de régime, le républicain, ami de la liberté, ou le despotique, pour Blackwood’s et le Quarterly l’alternative n’existe pas. La souveraineté du peuple conduit nécessairement à un régime républicain qui, rapidement, devient un absolutisme, “the absolutism of the numerical majority” (QR, juillet 1861, 247).

48Dans leurs attaques contre le régime yankee les Conservateurs ne se présentent nullement, en effet, comme les défenseurs de l’autorité et de l’ordre face à la liberté. Outre qu’on ne trouve dans leurs écrits aucune sympathie pour les gouvernements autocratiques européens, il est également clair que la monarchie britannique ne se conçoit, à leurs yeux, que comme constitutionnelle115. L’Angleterre, affirment-ils à plusieurs reprises, est le berceau de la liberté. En janvier 1865 (p. 284) le Quarterly assure que “oppression is just as disagreeable, whether it comes from a Star Chamber or a polling-booth116. Et l’opposition qui est inlassablement montée en épingle dans les articles de Blackwood’s et du Quarterly est celle de la liberté et de l’égalité, du gouvernement constitutionnel qui est le garant de la première et du régime démocratique qui privilégie la seconde et de la sorte finit par opprimer les minorités. Bien que la distinction entre “pays constitutionnels” et “démocraties” soit formulée en toutes lettres dans le Quarterly de juillet 1861 (pp. 270 et 271), elle ne pèche pas par excès de clarté. Après tout les Conservateurs ne s’échinent-ils pas à mettre en lumière les travers de la constitution américaine ? Comment, dès lors, opposer légitimement régime constitutionnel et démocratique ? Des articles du Quarterly et de Blackwood’s une fois décryptés il ressort qu’un régime constitutionnel se définit d’abord comme l’antithèse de tout pouvoir arbitraire (Bk, avril 1862, 516). Mais, de plus, la nature de ses institutions est telle que jamais il ne saurait y avoir la domination absolue d’une seule et même classe (QR, octobre 1862, 547-548). Cela ne tient pas tant à l’équilibre et au partage des pouvoirs comme l’avait assuré Locke117 qu’au fait que les institutions d’un régime constitutionnel, tout en veillant à la représentation de tous, ignorent le système majoritaire et laissent l’essentiel du gouvernement entre les mains des élites naturelles du pays118. Ces dernières, seules, savent tirer les leçons du passé. En Angleterre elles n’ignorent pas que l’expansion de la liberté s’est accomplie peu à peu, par une succession de conflits, de concessions, de compromis. Elles ont ainsi acquis une sagesse pratique qui, en politique, les incline à la modération. Elles ont conscience que pour sauvegarder l’unité et la paix sociale il ne faut pas désespérer les minorités119.

49De ces remarques il découle que la démocratie se définit comme un régime constitutionnel gangréné par l’égalitarisme. Si tous sont égaux, le pouvoir devient une simple affaire de nombre et les majorités arithmétiques ont toujours raison. Comme elles sont constituées de gens ignorants, intellectuellement et moralement limités, les passions et l’esprit de parti prennent le pas sur la raison120. Si elles désirent éviter l’oppression et les persécutions, les minorités n’ont que le choix de la révolte121. La démocratie naît, comme le constitutionalisme, du combat contre l’autoritarisme et l’arbitraire, mais fille des Lumières elle ne veut pas savoir qu’il existe des différences qualitatives entre les hommes122, confie la souveraineté au peuple, efface les aristocraties naturelles et fait le lit de l’anarchie, puis du despotisme.

50Sur toutes ces considérations plane, bien sûr, l’ombre de Burke et des Reflections on the Revolution in France123 : son éloge de la liberté raisonnable et tempérée à laquelle étaient parvenus les Anglais, sa certitude que les passions individuelles et collectives devaient être encadrées par un pouvoir politique situé hors de la masse des hommes, sa conviction que la “constitution d’un royaume” n’est pas “un problème d’arithmétique”, que seules autorisent à gouverner la “sagesse”, la “vertu” et la “propriété”, que les droits de l’homme à la française sont une dangereuse abstraction et qu’en conséquence il ne saurait y avoir de légitimité du pouvoir démocratique. La démocratie est une forme corrompue, dégradée et intolérante de régime politique :

Of this I am certain, that in a democracy, the majority of the citizens is capable of exercising the most cruel oppressions upon the minority, whenever strong divisions prevail in that kind of polity, as they often must ; and that oppression of the minority will extend to far greater numbers, and will be carried on with much greater fury, than can almost be apprehended from the dominion of a single sceptre124.

51Cette violence qui était censée sommeiller au sein de toute polyarchie, prompte à jaillir, dévastatrice comme la lave d’un volcan mal éteint, fournit un dernier argument critique aux Conservateurs. Les partisans de la démocratie américaine se plaisaient à voir en elle l’illustration et l’agent du progrès de l’humanité (Bk, avril 1862, 514 ; QR, janvier 1865, 267—268). Idée simpliste ne reposant guère que sur l’incontestable prospérité matérielle des États-Unis (Bk, janvier 1862, 120), laquelle ne prouvait rien quant à leur progrès moral125. Non seulement il n’y avait pas de lien logique entre ce dernier et l’établissement de la démocratie, mais encore celle-ci marquait, moralement, un recul de la civilisation, une régression vers la barbarie126. Car les passions démocratiques n’étaient pas seulement liberticides ; elles étaient aussi ethnocidaires comme le démontrait la façon dont les Nordistes conduisaient leurs opérations militaires dans le Sud. Très vite, mais plus franchement encore dans ses dernières phases, le conflit avait pris la tournure d’une “guerre d’extermination” (QR, janvier 1865, 278). Alors que les Sudistes n’avaient jamais livré qu’une guerre défensive, les Fédéraux avaient toujours eu pour but non seulement de vaincre les forces adverses, mais d’éradiquer tout un peuple dont on a vu combien, selon les Conservateurs, il était devenu différent de la population du Nord. Les passages abondent où The Quarterly Review et Blackwood’s s’indignent non pas tant des inévitables excès de la soldatesque que du fait que ceux-ci sont le plus souvent encouragés par les chefs, s’intègrent dans une stratégie de la terreur visant les civils et espérant, par le viol, la spoliation, la terre brûlée, le feu, les exécutions sommaires127, briser la résistance du Sud, tuer son âme et faire périr les corps : “It is a struggle, such as we have few examples of in the Old World, in which the stronger party will accept no other terms, but the complete and utter subjugation of their antagonists, and are determined if they cannot conquer them to exterminate them” (QR, janvier 1865, 269).

52Les termes de génocide ou d’épuration ethnique manquent, bien sûr, mais “atrocités”, “barbarie”, “sauvagerie” sont là, qui les remplacent de manière récurrente et signifient la même chose : “a scheme of wholesale extermination” (QR, janvier 1865, 269). Qu’il faille, dans tout cela, faire la part de la rhétorique et de la propagande, est évident. À la stratégie de la terreur, applaudie d’après eux par tout ce que l’Angleterre compte de bonnes consciences pacifistes et de démocrates avérés (QR, janvier 1865, 275–279), les Conservateurs tentent d’opposer une stratégie de l’horreur. On peut douter, par exemple, que la famine et les morts provoqués par les dévastations et les ravages aient vraiment eu pour but de créer un désert démographique afin de faire place nette pour les colons venus du Nord (QR, janvier 1865, 256, 273) et d’empêcher toute renaissance biologique et militaire du Sud128. De même il est peu probable que par sa proclamation d’émancipation Lincoln espérait provoquer dans les États révoltés un soulèvement des Noirs, une guerre servile et un ethnocide blanc comme en sont persuadés les Conservateurs129. Malgré tout on sent ces derniers authentiquement effrayés, ne comprenant pas — pas plus que Burke ne pouvait comprendre les exactions des révolutionnaires parisiens. La guerre de Sécession fut vraisemblablement, par le fait du Nord, la première guerre totale du monde moderne. Les Conservateurs anglais, vivant dans un siècle somme toute paisible, ne pouvaient le savoir. Faut-il s’étonner, dès lors, de les voir juger une tactique qui faisait de moins en moins la distinction entre combattants et non-combattants comme un recul de la civilisation, un phénomène qui, en Europe, relevait d’une histoire devenue lointaine130 et qui, au pire, ne se rencontrait plus guère que dans les marches du Vieux Continent, dans un empire russe plus asiatique qu’européen :

The precedents that have been set in this war have rolled back for two centuries the progress which civilisation had made in taming the savage passions of mankind. War was becoming, under the influence of opinion, more and more a conflict between armed men alone. Under the example of such men as Grant and Gilmore, Sheridan and Sherman, it is reverting to the old ruthless desolation of barbaric hordes — it is becoming war against the unarmed citizen and the peaceful peasant — war against women and children — war against the very existence of whole populations, and the industry of generations yet unborn” (QR, janvier 1865, 271).

53Et si les guerres européennes se livraient désormais dans l’honneur, si le Sud savait rester chevaleresque malgré la férocité des combats, quelle pouvait être la raison de toutes ces souffrances infligées à des innocents sinon la seule chose qui distinguait vraiment les Nordistes de tous les autres peuples chrétiens : la démocratie qui avait fait du droit des majorités à trancher de tout un “dogme” (QR, janvier 1865, 285) et était donc disposée à noyer dans le sang toute déviance — qui devenait forcément une hérésie131. Il était clair que les nations européennes n’avaient rien à gagner à laisser s’établir chez elles des républicanismes égalitaires, tous porteurs d’orage. C’est pourquoi court en filigrane dans ces articles non seulement le désir avoué de voir le Sud triompher, mais le souhait que l’Angleterre contribue efficacement à la chute de l’Union.

54Pendant toute la guerre Blackwood’s et le Quarterly vont pousser à la reconnaissance du Sud qui, dès 1862, avait démontré selon eux qu’il avait gagné sur le terrain le droit à une indépendance qui n’aurait fait qu’entériner les différences politiques, économiques, culturelles et ethniques qui le séparaient du Nord. Outre que les précédents abondaient et qu’elle devait éviter d’inutiles tueries, la mesure était présentée comme allant dans le sens des intérêts immédiats et plus lointains de la Grande-Bretagne et de l’Europe (Bk, janvier 1862, 124–125 ; novembre 1863, 638–639). À aucun moment, il est vrai, il n’est jugé souhaitable que l’Angleterre prenne seule le risque de reconnaître la Confédération et de rentrer en guerre avec l’Union. La collaboration de la Russie et surtout de la France — dont on savait l’Empereur tenté par une reconnaissance qui, entre autres, lui aurait peut-être permis de mener à bien son aventure mexicaine — est jugée quasiment indispensable à plusieurs reprises, pour intercéder d’abord, intervenir ensuite132. Malgré tout on sent qu’il s’en faudrait de peu que les Conservateurs, et surtout les collaborateurs de Blackwood’s, ne partent à la guerre la fleur au fusil tant est ardent leur désir d’en finir pour longtemps avec le péril yankee. On paraît attendre avec impatience le moment où les Fédéraux se laisseront aller à tirer les premiers ou se montreront si “impudents” — l’adjectif revient souvent dans les pages de Blackwood’’s — que même le gouvernement britannique, timoré au point d’en devenir objectivement pro-nordiste133, ne pourra plus se dérober. La revue ne doute jamais que sur terre comme sur mer le conflit tournerait rapidement à l’avantage des Britanniques134. La possibilité de perdre le Canada, menace qu’agitaient inlassablement les partisans du Nord dans l’espoir de faire obstacle à un rapprochement de leur pays avec la Confédération, ne la préoccupe jamais. En avril 1864, alors que le Sud lâche prise, Blackwood’s franchit enfin le pas : s’il paraissait que les Confédérés étaient au bord de la défaite, il serait de l’intérêt de la Grande-Bretagne d’entrer en guerre :

If we were at war, we could send against them, not single ships, but whole fleets of Alabamas and rams. We could sweep American commerce from the seas ; we could break like a cobweb their thin blockade ; we could make every Southern harbour an open port, and by that single act raise the Confederacy from the condition of a depressed and suffering people to the condition of a powerful nation […]. We have, while admitting that it is better to stand neutral so long as the Confederates seem able to achieve their own independence, never disguised our opinion that regard for our own welfare should lead us even by force, if necessary, to prevent the calamity of their subjugation (Bk, avril 1864, 458, 459).

55Tout en faisant l’économie de ces manifestations de bellicosité trop vulgaires pour lui, le Quarterly n’adopta pas de position fondamentalement différente. Au début de 1865 il déplora que l’opinion publique britannique, quelles qu’aient pu être ses sympathies pour le Sud, aient toujours “à tort ou à raison” préféré que l’Angleterre restât neutre (QR, janvier 1865, 250–251). Une fois la guerre terminée — et les faiblesses et erreurs stratégiques des Sudistes reconnues — il continua, en termes feutrés, à impliquer que ce fut une erreur de la part du gouvernement libéral de ne point avoir soutenu plus activement les Confédérés à cause de l’institution particulière :

Recognition would have been warranted by the facts and by the precedent most closely in point, the separation of Belgium from its union with Holland. The step was dictated, so far as this country is concerned, by the most obvious considerations of self-interest. But it was thought by those with whom the decision rested — we do not here inquire whether they thought rightly — that, until forced to it by circumstances, our Government ought on principle to abstain from action. It was not permitted to weigh political advantage against what seemed to be a moral obligation (QR, juillet 1865, 122).

56Qu’en définitive le gouvernement ait choisi une ligne de conduite et pris une décision politique cruciale “not by considering whether the step would be advantageous, but whether it would be right” (QR, juillet 1865, 123) prouvait au moins que les Anglais, à l’inverse des Yankees, ne croyaient pas que “tout est justifié en politique” pourvu que le succès s’ensuivît (QR, juillet 1865, 122). Ce fut la dernière et piètre consolation que s’octroyèrent les Conservateurs135. Au moment où il était clair que la Grande-Bretagne n’échapperait pas à un regain d’agitation en faveur de l’extension du droit de vote136, elle avait un goût amer.

57L’événement irréparable

58Faire ainsi l’autopsie des centaines de pages que les Conservateurs consacrèrent à la guerre de Sécession permet de mieux saisir l’état de la psyché tory à un moment où le conservatisme, sous l’impulsion de ses chefs politiques, achève de passer avec armes et bagages à la modernité. De ce qui précède il paraît ressortir qu’alors que le parti lui-même, malgré les inclinations de nombre de ses membres, a déjà choisi le réalisme politique qui le conduira vite à la réforme de 1867 et par la suite aux divers accommodements qui lui permettront de surnager toujours, ses intellectuels et publicistes — et vraisemblablement une bonne partie de ses sympathisants — continuent d’être gouvernés par cet “idéologie de la nostalgie” que d’aucuns estiment être le trait fondamental de l’esprit conservateur. Cela se voit dans le soutien sans faille apporté à la cause du Sud. Ce dernier, malgré l’esclavage, pouvait représenter pour nombre de Conservateurs l’ultime exemple d’un monde meilleur en voie de disparition dans leur propre pays : une société rurale, strictement hiérarchisée, mais humanisée par le paternalisme des élites foncières qui la dirigent. Certes, le temps n’était plus où les Tories considéraient que seuls des gentilshommes pouvaient être à la tête de la nation, mais il est manifeste qu’au tréfonds d’eux-mêmes il y avait encore le regret mélancolique d’un ordre pré-capitaliste et pré-industriel que leurs prédécesseurs n’avaient pas pu ou pas su sauvegarder137.

59Pour autant, on l’a vu, les collaborateurs de Blackwood’s et du Quarterly ne croient pas qu’il soit possible à la civilisation sudiste, quelle que soit l’issue de la guerre, de perdurer en l’état. Si la victoire des Confédérés leur importe, donc, c’est non parce qu’elle allait permettre de maintenir, et encore moins de reconstituer, un mode de vie condamné ou révolu en Europe, mais parce que, en mettant à mal l’hérésie égalitariste, elle renforcerait l’ancrage de la société britannique dans un moment historique devenu acceptable pour les Conservateurs, celui issu du règlement censément final de la question électorale en 1832138. Les Conservateurs anglais sont d’abord “sudistes” parce qu’ils sont hostiles aux Yankees à qui l’avenir risquait bien d’appartenir. Ce ne sont pas, ou plus, d’authentiques réactionnaires. Il n’y a aucune volonté dans les écrits de leurs deux principales revues de rétablir le passé ou d’en faire l’éloge in toto. Il s’agit pour eux de défendre un ordre qui est devenu rassurant, qui n’a toujours pas mis fin à la déférence139, est le garant d’une société libre et civilisée — mais que toute innovation menace de “désintégration140. Chez les auteurs de Blackwood’s et du Quarterly ce combat a le même but que celui que menèrent les Tories entre 1830 et 1832 : s’opposer à la démocratie en tant que forme de gouvernement et non pas seulement se battre pour influer sur son contenu comme le feront les Conservateurs de la fin du siècle lorsque son règne paraîtra inéluctable. Au début des années 1860 cette inéluctabilité, prédite par Tocqueville à l’ombre de qui les articles cités dans cette étude furent écrits, terrorise. Les Conservateurs n’ont pas encore décelé “l’ange dans le marbre”. Rien d’étonnant à ce qu’aux yeux de l’un d’eux, réfléchissant une dernière fois sur la guerre de Sécession, la défaite sudiste parut être “the most tragic history of our time” (Bk, juillet 1866, 31). Le dernier contrefeu venait de s’éteindre et, selon le mot d’un écrivain d’une droite plus radicale, l’Histoire venait de faire franchir à la civilisation occidentale un “aiguillage fatal141.

Notes de bas de page numériques

1 Voir Frank J. Merli et Theodore Wilson, “The British Cabinet and the Confederacy : Autumn, 1862”, Maryland Historical Magazine, 65, 1970, pp. 239–262.
2 En particulier en empêchant ses chantiers navals de livrer des navires de guerre au Sud alors que la loi, le Foreign Enlistment Act, le permettait, tout en ne faisant rien pour stopper les livraisons d’armes au Nord. Voir notamment E. D. Adams, Great Britain and the American Civil War, 2 vol., Londres : Longman, Green and Co, vol. II, chapitre 13 et Frank J. Merli et Thomas W. Green, “Great Britain and the Confederate Navy, 1861–1865”, History Today, 14, 1964, pp. 687–695.
3 Cela ne signifie pas que l’opinion libérale était monolithique. L’aile droite du parti, les Old Whigs, était généralement plutôt favorable au Sud et l’un des principaux militants de la cause sudiste en Grande-Bretagne, W. S. Lindsay, était député libéral aux Communes. Il en alla chez les Libéraux comme dans l’opinion publique en général. On sait maintenant qu’elle fut extrêmement partagée à l’intérieur de chaque classe ou groupe social. De même qu’il y eut des aristocrates pro-nordistes, il y eut des syndicalistes, des ouvriers, voire des abolitionnistes pro-sudistes. Voir Arnold Whitridge, “British Liberals and the American Civil War”, History Today, 12, 1962, pp. 688–695.
4 Derby avait été le rédacteur de l’Emancipation Bill de 1833 mettant un terme à l’esclavage dans les colonies britanniques.
5 Opportuniste comme à son habitude, Disraeli préféra ne pas se commettre, même si en privé il prodiguait des encouragements parfois sybillins à ses interlocuteurs sudistes.
6 Applaudissements qui ne manquaient jamais d’indigner les radicaux qui y voyaient la preuve que les Communes étaient aux mains des pro-confédérés. Louis Blanc, alors en exil en Angleterre et ardent partisan de l’Union dès les premiers jours, suffoque parfois dans les lettres qu’il envoie d’Angleterre à ce sujet (pour un bon exemple voir sa lettre du 5 avril 1863 dans Louis Blanc, Dix ans de l’histoire d’Angleterre, 10 vols, Paris : Calmann Lévy, 1879, vol. II, pp. 432–438).
7 Le futur troisième Marquis de Salisbury.
8 Voir W. D. Jones, “The British Conservatives and the American Civil War”, American Historical Review, 58, 1953, pp. 527–543. Dans le présent article nous nous attacherons à analyser les sentiments et les idées des Conservateurs, c’est-à-dire de tous ceux qui se reconnaissaient dans le parti du même nom. Autrement l’on pourrait dire que tout ce que l’Angleterre comptait de tempéraments conservateurs (et il y en avait beaucoup parmi les Libéraux) fut peu ou prou favorable à la Confédération. Mais cela nous entraînerait beaucoup trop loin et, de plus, sur des sentiers déjà amplement battus par des études sur l’opinion publique anglaise à l’époque ou, plus étroitement, sur les partisans du Sud en Angleterre. Il n’existe pas, en revanche, à notre connaissance, d’étude détaillée sur la presse ouvertement conservatrice, notamment les grandes revues. Blackwood’s et la Quarterly Review sont très peu utilisés, par exemple, dans l’ouvrage de Sheldon Vanauken, The Glittering Illusion. English Sympathy for the Southern Confederacy, Worthing : Churchman Publishing, 1988. On pourra aussi consuter Adams, Great Britain and the American Civil War, chapitre 18 ; D. Jordan et E. Pratt, Europe and the American Civil War, Londres : Humphrey Milford, 1931, chapitre 3 ; J. M. Hernon, “British Sympathies in the American Civil War : A Reconsideration”, Journal of Southern History, 33, 1967, pp. 356–367.
9 Cf. G. D. Lillibridge, Beacon of Freedom. The Impact of American Democracy upon Great Britain, 1830–1870, Philadelphie : University of Pennsylvania Press, 1954, pp. 90–95.
10 Ibid., p. XIV. L’auteur ne donne pas de référence plus précise. La menace du modèle américain joua un rôle secondaire, mais nullement négligeable dans la résistance conservatrice au first Reform Bill.
11 Voir notamment Jordan et Pratt, Europe and the American Civil War, pp. 48–55.
12 Ce furent eux, en fait, qui tirèrent les premiers dans le débat idéologiqe qui pendant quatre ans allait faire rage en Angleterre sur le Sud, l’esclavage, la démocratie, l’aristocratie, la liberté, l’égalité. Les radicaux, abasourdis par la déclaration de guerre, s’étaient d’abord tenus cois.
13 Selon les phases de la guerre, les Conservateurs attirèrent l’attention sur l’une ou l’autre de ces caractéristiques, refaçonnant leur stratégie discursive au fur et à mesure de l’évolution de la situation militaire.
14 C’est ce jusqu’au-boutisme impénitent qui distingue la presse conservatrice d’autres organes farouchement pro-sudistes et notamment du Times, lequel, en dépit des inclinations de son rédacteur en chef, Delane, ne devint un défenseur inconditionnel du Sud qu’après le retour contraint et forcé en Angleterre de William Russell en avril 1862 et son remplacement à New York et à Richmond par deux correspondants dont les sympathies pour les Confédérés les conduisirent fréquemment, surtout durant la derniere année de guerre, à travestir la réalité — jusqu’à ce qu’enfin, au début de 1865, les hommes à la tête du journal se resaississent (The History of The Times : The Tradition Established, 1841–1884, Londres : The Office of The Times, 1939, chapitre 18). Sur la presse et la guerre voir aussi Jordan et Pratt, Europe and the American Civil War, pp. 80–87.
15 Dans le Quarterly Review les articles consacrés au sujet furent les suivants : Robert Cecil, “Democracy on its Trial”, 110, juillet 1861, pp. 247–288 ; R. M. Milnes, “Alexis de Tocqueville, 110, octobre 1861, pp. 517–544 ; William Forsyth, “The American Crisis”, 111, janvier 1862, pp. 239–280 ; James Fergusson, “The Merrimac and the Monitor”, 111, avril 1862, pp. 562–576 ; Robert Cecil, “The Confederate Struggle and Recognition”, 112, octobre 1862, pp. 535–570 ; Adams, “Fort Sumter to Fredericksburg”, 113, avril 1863, pp. 322–353 ; Robert Neville Lawley, “The Prospects of the Confederates”, 115, avril 1864, pp. 289–311 ; Robert Cecil, “The United States as an Example”, 117, janvier 1865, 249–286 ; James Spence, “The Close of the American War”, 118, juillet 1865, pp. 106–136. Pour Blackwood’s : E. B. Hamley, “The Disruption of the Union”, 90, juillet 1861, pp. 125–134 ; E. B. Hamley, “Democracy Teaching by Example”, 90, octobre 1861, pp. 395–405 ; Robert Bourke, “A Month with ‘The Rebels’”, 90, décembre 1861, pp. 755–767 ; James Fergusson, “Some Account of Both Sides of the American War”, 90, décembre 1861, pp. 768–779 ; E. B. Hamley, “The Convulsions of America”, 91, janvier 1862, 118–130 ; E. B. Hamley, “Spence’s American Union”, 91, avril 1862, 514–536 ; E. B. Hamley, “Trollope’s North America”, 92, septembre 1862, pp. 372–390 ; E. A. Seymour, “Ten Days in Richmond”, 92, octobre 1862, pp. 391–402 ; R. H. Patterson, “The Crisis of the American War”, 92, novembre 1862, pp. 636–646 ; E. B. Hamley, “American State Papers”, 93, mai 1863, pp. 628–644 ; A. J. L. Fremantle, “The Battle of Gettysburg and the Campaign in Pennsylvania”, 94, septembre 1863, pp. 365–394 ; E. B. Hamley, “Our Rancorous ‘Cousins’”, 94, novembre 1863, pp. 636–652 ; E. B. Hamley, “Books on the American War”, 94, décembre 1863, pp. 750–768 ; E. B. Hamley, “Our Neutrality”, 95, avril 1864, pp. 447–461 ; E. B. Hamley, “General McClellan”, 96, novembre 1864, 619–644 ; Fitzgerald Ross, “A Visit to the Cities and Camps of the Confederate States, 1863–1864 — Part I”, 96, décembre 1864, pp. 645–670 ; Fitzgerald Ross, “A Visit to the Cities and Camps of the Confederate States, 1863–1864 — Part II”, 97, janvier 1865, pp. 26–48 ; Fitzgerald Ross, “A Visit to the Cities and Camps of the Confederate States, 1863–1864 — Conclusion”, 97, février 1865, pp. 151–175 ; Charles Mackay, “The Principles and Issues of the American Struggle”, 100, juillet 1866, pp. 17–34. Dans ce qui suit il sera fait référence à ces articles soit dans le texte, soit en note par les initiales QR ou Bk suivies du mois, de l’année et de la pagination.
16 Louis Blanc, Dix ans de l’histoire d’Angleterre, vol. II, p. 309.
17 Sur la situation vers le milieu du siècle, voir par exemple Bruce Coleman, Conservatism and the Conservative Party in the Nineteenth Century, Londres : Edward Arnold, 1988, pp. 91–93. Coleman fait remarquer p. 92 qu’au Parlement le parti n’était pas “a microcosm of either the Tory interests or Tory opinion in society at large”.
18 Paul Smith (ed.), Lord Salisbury on Politics, Cambridge : Cambridge University Press, 1972, p. 64.
19 Voir QR, juillet 1861, 274 ; janvier 1862, 249 ; octobre 1862, 568 ; Bk, décembre 1861, 758, 767.
20 Voir en particulier Bk, octobre 1861, 402 ; janvier 1862, 125 ; avril 1862, 524 ; novembre 1863, 649 ; juillet 1866, 30 ; QR, avril 1863, 353 ; avril 1864, 305.
21 Notamment QR, octobre 1862, 536 et aussi Lillibridge, Beacon of Freedom, pp. 111–119 ; Jordan and Pratt, Europe and the American Civil War, chapitre 6 ; Frank Thistlethwaite, The Anglo-American Connection in the Early Nineteenth-Century, Philadelphie : University of Pennsylvania Press, 1959, chapitre 4.
22 Bk, décembre 1861, 779 ; QR, juillet 1861, 274 ; juillet 1865, 122.
23 QR, octobre 1862, 568 ; Bk, juillet 1861, 131. Mais l’on ajoute aussi que si les codes noirs régissant l’esclavage sont très sévères (“harsh”), c’est que l’appel à la violence du discours abolitionniste oblige les planteurs à prévoir toutes les mesures nécessaires pour prévenir une révolte (Bk, avril 1862, 524).
24 La tentative de banalisation allant jusqu’à assimiler le système de la plantation à l’organisation des clans écossais et à assurer que l’attachement des esclaves pour leur maître est comparable au “clannish feeling” que l’on observait autrefois dans les Hautes Terres (Bk, décembre 1864, 670).
25 QR, octobre 1862, 570 ; avril 1863, 328 ; avril 1864, 310 ; juillet 1865, 134 ; Bk, juillet 1861, 131 ; décembre 1861, 757–759,778 ; avril 1862, 523–524 ; décembre 1864, 669–670 ; janvier 1865, 34.
26 James Spence, The American Union : Its Effect on National Character and Policy With an Inquiry into Secession as a Constitutional Right and the Causes of the Disruption, Londres : Richard Bentley, 1861, pp. 119–124. Cela dit, Spence était très critique (pp. 129–161) de l’institution esclavagiste qu’il jugeait moralement inacceptable, politiquement et socialement néfaste. Mais sa conclusion était qu’une émancipation immédiate et brutale, comme le préconisaient les abolitionnistes dogmatiques, ne serait certainement pas une solution raisonnable. The American Union connut trois rééditions pendant la guerre et fut le bréviaire de tous les opposants du Nord qui y puisèrent la quasi-totalité de leurs arguments à l’exception de celui sur le péril yankee qui n’y figure pas. James Spence, sur lequel on sait en définitive très peu de chose, fut selon Charles P. Cullop (Confederate Propaganda in Europe, 1861–1865, Coral Gables : University of Miami Press, 1963, p. 45) “a successful Liverpool merchant, shipper, banker, stockbroker”, ce qui paraît beaucoup pour un seul homme. Sans citer leurs sources, Jordan et Pratt (Europe and the American Civil War, p. 75) se contentent d’en faire un “youngish business man of Liverpool, who […] was not very prosperous in 1861”, “one of the class of capable drifters”. Quoi qu’il en ait été, Cullop a certainement raison d’estimer que Spence négligea ses affaires pendant la guerre tant il fut actif dans l’organisation et l’animation de meetings pro-interventionnistes dans le Lancashire et en Écosse, et comme agent financier en Grande-Bretagne du gouvernement confédéré — du moins jusqu’en 1864, date à laquelle ce dernier considéra ne plus pouvoir utiliser les services de quelqu’un qui, en dépit de son dévouement à la cause sudiste ne cessait de proclamer que l’institution particulière devrait disparaître pour toutes sortes de raisons dans un Sud indépendant (cf. Jordan et Pratt, pp. 172–175 ; Cullop, pp. 46–47, 72, 91–93, 95–96, 124, 132).
27 On aura remarqué que de nombreux articles de Blackwood’s portent des titres qui soulignent qu’ils sont autant de témoignages. A la page 523 du numéro d’avril 1862 on trouve de même la phrase : “We have been assured by a Georgian gentleman, than whom no more unquestionable authority can be found”. Et s’agissant de la condition des Noirs, le collaborateur de Blackwood’s écrit (décembre 1861, 757 : “We found from their own testimony (the Blacks’) that they were well fed […] carefully attended to when sick”.
28 Bk, octobre 1861, 402. Blackwood’s n’ignorait certainement pas que Harriet Beecher-Stowe, “a very clever woman” comme il l’appelle (octobre 1861, 402) avec une ambiguïté certaine, avait écrit son “very clever novel” sans avoir jamais mis les pieds dans le Sud ni rassemblé une documentation sérieuse.
29 Habilement nourries de références (sélectives ou pas ?) à la presse new-yorkaise.
30 Où, selon les Conservateurs, ils étaient méprisés, détestés, exploités, maltraités, les fréquentes victimes de brimades, voire de lynchages (QR, janvier 1862, 250 ; octobre 1862, 536 ; avril 1864, 305–310 ; Bk, novembre 1862, 649 ; septembre 1863, 393–394).
31 Bk, juillet 1866, 30, qui emploie l’expression “posive good”, empruntée certainement à Calhoun qui l’utilisa dans un discours de janvier 1837, à une époque où, effectivement, le Sud avait commencé à ériger l’esclavage en système idéologique.
32 Bk, décembre 1861, 718 ; avril 1862, 524 ; juillet 1866, 30 ; QR, janvier 1862, 240–245, 249 ; janvier 1865, 270.
33 QR, octobre 1862, 569–570 ; juillet 1865, 133–134 ; Bk, juillet 1861, 131 ; décembre 1861, 758 ; novembre 1863, 649 ; janvier 1865, 34–35 ; juillet 1866, 34. S’il n’est guère possible de mettre en doute la parole des Conservateurs lorsqu’ils affirment avoir horreur de l’institution particulière, il n’en demeure pas moins qu’il leur était difficile, indépendamment de la logique rassurante de l’argumentation ci-dessus, de placer celle-ci au centre de leurs préoccupations et encore plus de comprendre que l’on puisse pousser à la guerre pour y mettre fin — d’où l’accusation d’hypocrisie qu’ils formulent à l’égard des abolitionnistes. D’une religiosité tiède comme tous les bons Anglicans, attachés à l’Église surtout parce qu’elle était pourvoyeuse d’une morale sociale garantissant l’ordre établi, les Tories étaient peu susceptibles de comprendre les Quakers et les autres sectes protestantes que leur mysticité incitait à réclamer la libération immédiate des esclaves sous le prétexte que le Créateur avait conféré à l’homme des droits inaliénables. Ne croyant ni à une loi divine supérieure, ni à l’existence de droits naturels, mais simplement à celle de droits civils définis par l’histoire et par la loi, persuadés que les hommes n’étaient pas égaux par nature, mais convaincus, en revanche, comme beaucoup l’étaient alors en vertu d’un ethnocentrisme plus culturel que biologique, de la supériorité du Blanc sur le Noir, il leur aurait été difficile de présenter l’esclavage sous des couleurs uniformément sombres. Il leur aurait même été impossible de le condamner de front : l’esclavage était inscrit dans la Constitution et un Conservateur respecte, comme étant une garantie de stabilité politique, “the social arrangement that is expressed in law” ( Roger Scruton, The Meaning of Conservatism, Harmondsworth : Penguin Books, 1980, p. 63) ; de plus, ce même Conservateur, au moins depuis Burke, préfère se guider sur les circonstances que sur les grands principes abstraits (cf. Ian Gilmour, Inside Right : A Study of Conservatism, Londres : Quartet Books, 1978, p. 61). A plusieurs reprises Blackwood’s et le Quarterly soulignent donc que l’esclavage fit dès l’origine de la république américaine partie intégrante de ses institutions et qu’il correspond par ailleurs à une phase de la mise en valeur économique du monde (devoir incontournable pour tout Victorien) sous un climat donné. Il était facile au Nord d’abolir l’esclavage, mais dans un climat quasi tropical où le Blanc ne peut travailler longuement y avait-il une autre solution que l’emploi d’Africains ? Comme, enfin, le Noir ne travaille pas volontiers, l’esclavage s’imposait. Celui-ci, pour le Noir transplanté en Amérique, devient d’ailleurs un bien. À demi enfant, à demi sauvage, comment pourrait-il s’incorporer d’égal à égal à une société hautement civilisée ? En définitive, si les Conservateurs condamnent l’esclavage, c’est plus pour ce qu’il fait aux Blancs qu’aux Noirs. Face à l’Africain à la nature autre, peu ardent à la tâche, les Blancs les plus frustes se laissent parfois aller à des excès de violence inacceptables qui les font choir de leur rang de civilisés. Certains dérapages sont plus intolérables encore puisque des quarterons, ayant donc trois quarts de sang blanc dans leurs veines, sont vendus comme esclaves. Enfin l’esclavage mine la société blanche du Sud d’une autre façon, plus sournoise, mais plus pernicieuse peut-être, puisqu’elle démoralise le “petit Blanc” qui perd le goût du travail et devient un parasite. Sur tout cela voir QR, juillet 1861, 274 ; décembre 1861, 758 ; janvier 1862, 247–250 ; octobre 1862, 555, 568 ; janvier 1865, 270 ; juillet 1865, 109 ; Bk, juillet 1861, 131 ; janvier 1865, 34–35 ; juillet 1866, 25, 30.
34 La citation est reproduite notamment dans Robert L. Reid (ed.), “William E. Gladstone’s ‘Insincere Neutrality’ During the Civil War”, Civil War History, 15, 1969, p. 293. Elle apparaît aussi dans Bk, novembre 1862, 636. Sur les raisons (idéalistes) ayant poussé Gladstone à parler pour le Sud, voir par exemple E. J. Feuchtwanger, Gladstone, Londres : Macmillan, 1989, pp. 113–116.
35 L’élite sudiste, pour le Quarterly, est composée de “country gentlemen” (QR, avril 1863, 331 ; juillet 1865, 119) chez qui le métier des armes, le cheval et la chasse font partie intégrante du mode de vie (QR, avril 1863, 332 ; Bk, décembre 1861, 765, 774), comme pour beaucoup de Sudistes plus humbles d’ailleurs, qui mènent une “wholesome country life” et sont plus sains, plus robustes, que les citadins du Nord (Bk, décembre 1861, 774 ; QR, avril 1863, 328). Le Sudiste, enfin, n’est pas “nearly so commercial a race as the Yankee” (Bk, décembre 1864, 669) et alors que la jeunesse du “mercantile North” se dirige vers les établissements commerciaux et financiers, celle du Sud choisit les académies militaires (QR, avril 1863, 332).
36 Abandonnant par là même une vision spécifiquement conservatrice du monde. Ainsi que le souligne fort justement Aughey et al. : “Modern conservatives by accepting the idea of a nation as the people within a geographical area with equal rights as citizens have, therefore, embraced a largely liberal idea” (Arthur Aughey, Greta Jones and W. T. M. Riches, The Conservative Political Tradition in Britain and the United States, London : Pinter Publishers, 1992, p. 80 ; plus généralement voir tout le chapitre 4).
37 L’idée apparaît tardivement, mais elle était sous-jacente à bien des observations faites depuis 1861, notamment le fait que les Nordistes devaient faire appel en masse à des mercenaires (en fait des immigrants irlandais ou allemands de fraîche date dont les Conservateurs exagéraient volontiers le nombre dans l’armée fédérale), alors que chez les Confédérés il n’y avait que des volontaires. Dans leur armée toutes les distinctions de classe, d’opinion ou d’âge avaient disparu. L’on se battait en frères, côte à côte. Les plus gradés n’étaient pas nécessairement les plus riches et il n’y avait pas que des partisans de l’esclavage dans les rangs sudistes. Enfin les femmes elles-mêmes participaient à l’effort de guerre. Le Sud c’était la nation en armes ! (Bk, décembre 1861, 758, 764, 775 ; octobre 1862, 392–397 ; février 1865, 164–168 ; QR, avril 1863, passim.
38 QR, juillet 1865, 131 : “Is a nation made or preserved by inviting the subjects of other powers, the natives of other countries, Germans and Irishmen, to cross over and inhabit the territory ? The policy pursued by those who clamour for nationality is directly opposed to the existence of a nation. For a nation cannot be made artificially, by law or by importations from across the seas ; it must be nata, born on the soil […]. The Northern States, without the admixture of millions of negroes, and a still larger number of men of temperament opposed to their own, would surely have formed a more perfect nationality than that attained by all this bloodshed”. Le Quarterly ne se demande pas ce qu’il serait advenu de la nation sudiste une fois celle-ci indépendante et les esclaves noirs peu à peu émancipés.
39 Symptomatiquement, tâchant de déterminer la nature du Nord qui n’est pas une nation, le Quarterly ne trouve rien d’autre que de l’identifier à l’empire autrichien, une grande puissance multiraciale, mais certainement pas une nation (QR, juillet 1865, 131).
40 QR, janvier 1865, 254 ; Bk, avril 1862, 528 ; octobre 1862, 399 ; janvier 1865, 35.
41 Ainsi dans QR, juillet 1861, 273 : “If slavery were alone, or principally, in issue, the conduct of the South would not only be unreasonable, but unintelligible” (voir aussi QR, janvier 1862, 246). Écrire cela c’était oublier (les Conservateurs pouvaient-ils l’ignorer, même si Spence n’en parle pas, et vraisemblablement pour les mêmes raisons qu’eux ?) un point capital de la Constitution américaine : elle pouvait être amendée si trois quarts des États y consentaient. À partir de là plusieurs nationalistes sudistes avaient, dès la fin des années 1840, annoncé la mort du Sud si l’Ouest se fermait à l’esclavage et s’alignait sur le Nord pour exiger son abolition. Il fallait à tout prix rétablir la parité entre les sections et pour cela, indépendamment même des motifs économiques, étendre l’esclavage vers le Pacifique (cf. Clement Eaton, The Mind of the Old South, Baton Rouge : Louisiana State University, 1967, p. 285 ; William L. Barney, The Road to Secession, New York : Praeger, 1975, pp. 104–111). Le Quarterly et Blackwood’s, suivant très strictement l’argumentation de Spence à ce sujet, expliquent avec justesse que tout tourne autour de l’influence déclinante du Sud dans l’Union (QR, janvier 1862, 236–246 ; Bk, avril 1862, 525–527 ; Spence, The American Union, pp. 102–109), mais ne peuvent fournir qu’une explication maladroite des positions sudistes sur l’extension de l’esclavage dans les nouveaux territoires de l’Ouest. Dire comme ils le font, toujours après Spence, que si les Sudistes souhaitaient créer des États esclavagistes au delà du Texas, c’était non point pour y installer dans les faits l’institution particulière, mais pour renforcer leur représentation au Congrès (Bk, avril 1862, 525–526 ; QR, janvier 1862, 243–246, 249) n’était guère cohérent (même s’il est vrai que c’était ce qu’assuraient de nombreux Sudistes). Pourquoi des États esclavagistes sans esclaves auraient-ils eu les mêmes intérêts que le vieux Sud ? Ce dernier, en fait, malgré ce qu’affirmaient les Conservateurs, ne pouvait étendre son influence sans étendre aussi, de manière physique, l’esclavage. Mais reconnaître cela, c’était réintroduire celui-ci au cœur du débat, et les Conservateurs, s’ils voulaient convaincre, ne pouvaient se le permettre. Ils firent donc de la politique commerciale des U.S.A. la vraie raison de la sécession (voir infra). Mais ajouter par instants que sur ce point les Sudistes firent longtemps contre mauvaise fortune bon cœur pour éviter la venue au pouvoir de Républicains hostiles à l’esclavage, ou pour obtenir sur ce dernier l’appui des industriels nordistes (QR, juillet 1861, 273 ; Bk, décembre 1861, 759 ; juillet 1866, 26), c’était laisser supposer que le nœud du problème n’était pas nécessairement là où ils disaient qu’il se situait.
42 QR, janvier 1865, 253 : “It would be ridiculous to assert that slavery has nothing to do with the present conflict ; but […] it had just that connection with the disruption that the last drop has with the overflowing of the cup”.
43 QR, juillet 1861, 271–272. Voir aussi QR, janvier 1862, 248, 280 ; janvier 1865, 253 (où il est fait mention d’un “process of legislative suction”), 285 ; Bk, avril 1862, 256 ; septembre 1862, 385 ; juillet 1866, 25.
44 Spence traite de cet aspect de la question dans son chapitre 5, intitulé “Tariffs”. The Confederate Secession, de Lord Lothian, qui fut le dernier grand coup porté en faveur du Sud en Grande-Bretagne couvre à peu près le même terrain que Spence et la presse pro-sudiste. Les chapitres pertinents ici sont le 3, le 5 et le 6. Le livre fut publié en 1864 par Blackwood and Sons, propriétaires également de la revue portant leur nom.
45 La portion du discours citée par le Quarterly évoque aussi la question de l’esclavage qui serait venue s’ajouter à celle du déséquilibre économique entre les sections. La citation s’interrompt cependant avant que le lecteur puisse déterminer si, pour Jefferson Davis, c’était bien là une problème subsidiaire ; il lui faut croire l’auteur de l’article qui le lui assure (QR, juillet 1861, 270–271). En réalité, bien que Davis cite en premier lieu et définisse la politique économique de l’Union comme “the fundamental error on which rests the policy that has culminated in his [Lincoln’s] declaration of war against the Confederate States”, et qu’il ajoute qu“en outre” vint se greffer sur elle le problème de l’esclavage, il ne donne pas moins d’importance à ce dernier, “another subject of discord, involving interests of such transcendent magnitude as at all times to create the apprehension in the minds of many devoted lovers of the Union that its permanence was impossible”. À ce point le Quarterly s’arrête de citer et assez bizarrement conclut que des deux griefs majeurs du Sud “one was actual, the other was, in the main, hypothetical”, alors que Davis continue à insister longuement sur l’indispensable nécessité économique que représentait pour le Sud l’esclavage et finit par établir une causalité étroite entre les menaces que le Nord et le système politique faisaient peser sur l’institution particulière et la sécession sudiste : “With interests of such overwhelming magnitude imperiled, the people of the Southern States were driven by the conduct of the North to the adoption of some course of action to avert the danger with which they were openly menaced”. Le discours de Jefferson Davis fut prononcé le 29 avril 1861 à Montgomery devant le Congrès de la Confédération ; il figure dans Allan Nevins et James Richardson (eds.), The Messages and Papers of Jefferson Davis and the Confederacy, 2 vols, New York : Chelsea House, 1966, vol. I, pp. 63–83.
46 Cf. Clement Eaton, The Growth of Southern Civilization, Londres : Hamish Hamilton, 1961, chapitre 9 (“The colonial status of the South”) ou R. R. Russel, “Economic Aspects of Southern Sectionalism”, University of Illinois Studies in the Social Sciences, 11, 1924, n° 1 and 2, pp. 1–324 (voir en particulier pp. 65–92, 179–198).
47 Cf. John McCardell, The Idea of a Southern Nation, New York : Norton, 1979, chapitre 3 ; Clement Eaton, The Mind of the Old South, pp. 87–89.
48 Cf. Bk, juillet 1866, 25. Il est curieux, malgré tout, que les Conservateurs ne mettent jamais le doigt sur l’explication qui leur aurait permis de contourner les chausse-trapes idéologiques de l’esclavagisme et de ne pas s’en tenir à une monocause qui laisse tout de même quelque peu dubitatif. Il aurait suffi de présenter la sécession comme un coup porté en faveur du droit des États, et par extension des individus, contre un pouvoir central de plus en plus envahissant et contraignant. C’est cette interprétation de la sécession qui fit de certains libéraux de chauds, quoique inattendus, partisans du Sud — ainsi le futur Lord Acton, le chantre de la liberté individuelle, le pourfendeur de toutes les tyrannies, qui avouera quelques années plus tard : “I broke my heart over the surrender of Lee” (cité par Vanauken, The Glittering Illusion, p. 103). On a du mal à imaginer que ceci ait pu échapper à des Conservateurs par tradition très méfiants à l’égard de toute centralisation. De plus, depuis le débat sur la “nullification” en 1831, l’idée que les États formaient des communautés séparées et souveraines était au cœur de l’idéologie sudiste. Mais la question n’est que très brièvement abordée par le Quarterly, en juillet 1865, pp. 119–120, dans un bref paragraphe où il signale l’attachement des Sudistes aux “state rights”, mais y voit assez bizarrement une variante de l’esprit démocratique, vraisemblablement en raison de la notion d’égalité que la théorie renferme implicitement. En définitive les droits des États fleuraient trop le libéralisme pour les publicistes tory.
49 Voir QR, octobre 1862, 536–537 ; janvier 1865, 270 ; juillet 1865, 115–117 ; Bk, avril 1862, 528 ; novembre 1862, 636, 640–641, 645.
50 Blackwood’s fait remarquer que s’il ne s’agissait que de commercer sur un pied d’égalité une frontière politique entre le Nord et le Sud ne serait en rien gênante (Bk, octobre 1861, 404).
51 QR, janvier 1865, 252. Voir aussi QR, avril 1863, 353. Sur les rêves impérialistes grandioses qu’étaient censés nourrir les Yankees, la source est à nouveau Spence, The American Union, pp. 286–287. Dans le Quarterly de juillet 1865, p. 131, ce même Spence fera du conflit la première phase d’une poussée vers l’Amérique centrale visant à absorber ce qui restait du Mexique.
52 Bk, novembre 1863, 647 : “The object of the South is that independence which we are accustomed to regard as a right”.
53 Bk, novembre 1863, 648 et 649. Voir aussi Bk, décembre 1861, 776 et QR, avril 1863, 329.
54 Pourquoi y aurait-il deux poids et deux mesures se demandent le Quarterly. L’Angleterre n’a pas à porter de jugement moral sur la sécession sudiste ; dans un passé récent elle a accepté, et même aidé, bien des sécessions en Europe et sur le continent américain (QR, juillet 1861, 270). De plus pourquoi ne pourrait-elle pas avoir de relations avec le Sud sous le prétexte qu’il est esclavagiste alors qu’elle en a avec l’Espagne, le Brésil, la Turquie, la Russie où l’esclavage subsiste sous une forme ou une autre (QR, octobre 1862, 569).
55 Voir ainsi Bk, juillet 1861, 125–126 ; novembre 1863, 636.
56 Il y a là, manifestement, une faille dans le raisonnement des Conservateurs puisqu’ils ne prétendent jamais que de la guerre d’Indépendance à la guerre civile toute la politique américaine fut déterminée par le Nord. En fait il y a gros à parier que les Tories, jusqu’en 1861, furent irrités par les Américains en général et qu’ils ne découvrirent qu’il y avait de “bons” et de “mauvais” Américains qu’au début de la guerre de Sécession. Il leur fallut alors historiciser cette distinction en la faisant remonter aux origines des États-Unis, mais du même coup cette démarche introduisait dans certains développements du discours conservateur un paradoxe qui le rendait moins susceptible d’entraîner la conviction.
57 Encore que Blackwood’s semble bien croire que la période coloniale fut l’âge d’or des Américains, la seule où ils connurent “true freedom and happiness” (Bk, juillet 1861, 126).
58 Cf. QR, janvier 1862, 259 : “We have shown such an unwillingness to quarrel that our forbearance has been mistaken for timidity”.
59 QR, janvier 1862, 263. Voir aussi Bk, septembre 1862, 387 et QR, janvier 1862, 259.
60 QR, octobre 1862, 535. Voir aussi Bk, juillet 1861, 130 ; décembre 1861, 779 ; septembre 1862, 378, 387.
61 Selon QR, janvier 1862, 263 : “The most vainglorious nation on the face of the earth”.
62 Le Quarterly se demande même si la doctrine de Monroe s’arrête à la frontière canadienne (QR, janvier 1862, 262). Voir aussi QR, janvier 1865, 263.
63 Et même après. En juillet 1865, le Quarterly se dit persuadé qu’une Union coextensive à tout le continent nord-américain et ayant pour seule capitale New York est une monstruosité géopolitique qui finira par s’effondrer. Idée déjà avancée en janvier 1862, p. 251.
64 QR, avril 1863, 353. Pour d’autres possibilités de découpage et d’autres prédictions sur le sort de l’Union voir Bk, juillet 1861, 128 ; QR, janvier 1862, 274 ; avril 1864, 311.
65 Ce que Blackwood’s (octobre 1861, 404) définit comme “the power of bullying any state with which they had diplomatic relations”. Le terme de bully pour désigner les États-Unis revient sans arrêt sous la plume des publicistes conservateurs.
66 Parlamentary Debates, vol. CLXXI, 3rd series, 30 juin 1863, col. 1776.
67 Ibid., col. 1818–1825. Cecil appuya la demande de reconnaissance du Sud formulée par Roebuck, mais ne reprit pas à son compte l’argumentation de ce dernier sur le danger mondial que représenteraient bientôt les U.S.A.
68 Bk, juillet 1861, 130. Voir aussi novembre 1863, 645 ; avril 1864, 458.
69 Après la guerre et la victoire du Nord, les Conservateurs commenceront très vite à s’inquiéter. Blackwood’s reprendra à son compte l’idée que les Américains rêvent d’un empire mondial et voulaient préserver l’intégrité de l’Union pour pouvoir atteindre “the first place among the nations, and the consequent power to overawe Europe” (Bk, juillet 1866, 23 ; voir aussi pp. 31, 34).
70 Cf. Bk, juillet 1866, 24 : “The aggressive, dictatorial, and intolerable assumption of Northern […] Puritanism to meddle with other people’s affairs”.
71 Bk, mai 1863, 629 : “The pious attempt to inoculate mankind […] with virtuous principles”.
72 QR, octobre 1862, 557, assure que les admirateurs des États-Unis voient un “pattern […] in American examples”.
73 Bk, mai 1863, 640. Voir aussi QR, octobre 1862, 539.
74 QR, juillet 1861, 250 : “The weak mind of La Fayette was a fitting vehicle for the contagion. He brought back to France the poison from which thenceforth no state in Europe was destined to be secure”.
75 Bk, octobre 1861, 401, 405 ; décembre 1861, 770 ; avril 1862, 514 ; juin 1862, 119,121 ; septembre 1862, 377 ; mai 1863, 628, 636 ; novembre 1863, 649 ; QR, juillet 1861, 247, 250, 258, 259, 260, 265, 267, 269, 286, 288 ; octobre 1861, 525 ; janvier 1862, 271 ; octobre 1862, 542, 547, 549, 553, 563 ; janvier 1865, 250.
76 “Mob-rule” est une expression récurrente dans les articles analysés dans ces pages.
77 Convertis désormais au libre-échange, le blocus des ports du Sud par les Fédéraux leur paraît être un casus belli supplémentaire, et les propensions libre-échangistes des Confédérés une raison de plus pour soutenir la sécession — autant pour des motifs moraux que par intérêt national. Ironiquement, leur argumentation rejoint alors celle de Cobden qui déplorait le blocus parce qu’il était “an outrage on the laws of commerce, which are the laws of nature” (cité dans Wendy Hinde, Richard Cobden, A Victorian Outsider, New Haven : Yale University Press, 1987, p. 306) et qui ne s’engagea franchement pour le Nord que sous la pression de Bright en 1862. Le raisonnement des Conservateurs dans ces articles sur la guerre civile remonte en fait aux origines mêmes du débat sur les mérites du libre-échange. Il revient à rappeler (ce qu’avaient nié les Tories vingt ans auparavant) que le libre-échange fait partie des desseins de la Providence, qu’il est un don de Dieu à l’humanité pour qu’elle prospère et s’unisse, et qu’en conséquence nul n’a le droit de l’entraver en restreignant l’accès aux ressources de la planète où qu’elles se trouvent (voir Bk, janvier 1862, 123–124 ; novembre 1863, 639).
78 Car en dépit de ce qu’affirmaient leurs adversaires (voir par exemple la lettre du 5 janvier 1862 de Louis Blanc dans Dix ans de l’histoire d’Angleterre, vol. I, pp. 287–293), il n’était plus question pour les Conservateurs de sauver un régime aristocratique, mais simplement un régime élitaire. En 1861 même Robert Cecil ne faisait plus grand cas du caractère héréditaire de l’aristocratie, préférant insister sur le fait qu’il y a dans tout pays une “aristocratie naturelle” reposant autant sur la fortune, l’éducation, l’intelligence que sur le sang, et que l’essentiel était que ce fût elle qui gouvernât (QR, octobre 1862, 547).
79 Il est certain que la majorité du pays ne portait guère d’intérêt alors à une éventuelle réforme électorale, mais l’on conçoit que certains Conservateurs, que la crainte du péril démocratique n’avait cessé de tenailler depuis 1832, aient pu être inquiets (voir F. B. Smith, The Making of the Second Reform Bill, Cambridge : Cambridge University Press, 1966, pp. 28–49 et Thomas F. Gallagher, “The Second Reform Movement, 1848–1867”, Albion, 12, 1980, pp. 147–163.
80 Les Tories s’opposèrent au projet de 1860 parce que, selon eux, il réduirait grandement “the just and salutary influence of the land” (cité par Smith, The Making of the Second Reform Bill, p. 46).
81 C’est pourquoi Disraeli introduisit un projet de réforme lors de l’éphémère gouvernement conservateur de Lord Derby en 1859. L’objet essentiel en était de remodeler les circonscriptions pour purger les comtés d’un électorat urbain devenu peu fiable et accroître la représentation des campagnes de manière à faire pièce à l’Angleterre des villes, libérale, industrielle, prolétaire, non-conformiste. Blackwood’s (“The New Reform Bill”, 85, avril 1859, 506–514) et le Quarterly (“Parliamentary Reform or the Three Bills and Mr Bright’s Schedules”, 106, octobre 1859, 542–562) furent tout à fait favorables à une réforme qui ne leur paraissait pas pouvoir être évitée, qui réussissait, selon le Quarterly, à ne léser personne, à prendre en considération “the old as well as the new requirements of a growing community” (p. 555) et qui, en conséquence, était pour Blackwood’s “eminently conservative and constitutional” (p. 511).
82 Dans une lettre à Lord Clarendon citée par Gallagher, “The Second Reform Movement”, p. 157.
83 Le sujet est bien connu. Citons simplement Cobden qui avait donné le ton dès 1835 dans son England, Ireland and America : “We believe the government of the United States to be at this moment the best in the world ; but then the Americans are the best people” (cité par Thistlethwaite, The Anglo-American Connection, p. 43).
84 Voir QR, juillet 1861, 285–287 ; octobre 1862, 538, 542 ; janvier 1865, 264–266 ; Bk, novembre 1863, 650 ; juillet 1866, 18.
85 Car les Manchestériens ne sont pour le Quarterly que les derniers avatars d’un courant libéral né pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire et dont l’américanolâtrie ne cessa jamais de croître (QR, juillet 1861, 251).
86 Voir QR, juillet 1861, 253–254. Page 254 la revue cite des fragments choisis de l’introduction du livre de Tocqueville et notamment : “Le livre entier qu’on va lire a été écrit sous l’impression d’une sorte de terreur religieuse produite dans l’âme de l’auteur par la vue de cette révolution irrésistible qui marche depuis tant de siècles à travers tous les obstacles, et qu’on voit encore aujourd’hui s’avancer au milieu des ruines qu’elle a faites”. Un article d’octobre 1861, pp. 517–544, traite avec sympathie de Tocqueville dépeint comme un pur produit de l’aristocratie que sa morale et son interprétation de l’histoire avaient conduit à défendre à tort, mais avec talent, l’impératif démocratique — même, parfois, contre ses sentiments les plus profonds. Il est certain que tout ce que Tocqueville a à dire sur le côté niveleur et tyrannique de la démocratie n’est pas pour rien dans l’estime que lui porte le Quarterly. C’est vraisemblablement pour la même raison que Blackwood’s le qualifie de “sagacious and philosophical” (juillet 1861, 133) ou de “profound and sagacious” (avril 1862, 516).
87 L’idée est qu’elles se trouvent désormais dans un camp retranché, une citadelle investie. Cf. QR, juillet 1861, 285 : “The danger by which we are […] encompassed”.
88 Voir par exemple Bk, octobre 1861, 396 ; avril 1862, 514–515, 517, 523.
89 Voir notamment QR, juillet 1861, 251–255, 261–265, 268–269, 280–281 ; janvier 1862, 270–271 ; octobre 1862, 551–553 ; Bk, juillet 1861, 129 ; octobre 1861, 401 ; janvier 1862, 121–122 ; avril 1862, 519–523, 534–535 ; mai 1863, 636 ; novembre 1863, 645, 649 ; avril 1864, 449 ; juillet 1866, 18.
90 QR, juillet 1861, 279–280, 282 ; octobre 1862, 542–543 ; janvier 1865, 265 ; Bk, juillet 1861, 128 ; octobre 1861, 397 ; avril 1862, 514–515, 518.
91 Illusion seulement, en effet, car outre que l’on pouvait émettre bien des réserves sur la vie dans la république américaine, il y avait ce fait jugé indéniable que dans le contexte géopolitique qui était celui de l’Amérique n’importe quel régime serait parvenu à satisfaire ses sujets (Cf. QR, octobre 1862, 543 : “The democratic government has answered fairly enough under the conditions of absolute sunshine which it has enjoyed. But under such conditions most governments would succeed”).
92 QR, juillet 1861, 260, 283 ; octobre 1862, 541–543, 563 ; Bk, octobre 1861, 405 ; avril 1862, 517.
93 Gettysburg est davantage représenté comme un repli stratégique que comme une défaite décisive et par la suite les lourdes pertes (plus lourdes souvent que celles des Confédérés) éprouvées par les armées fédérales dans leur progression permettront aux Conservateurs de nier jusqu’au bout l’imminence ou même l’inéluctabilité d’une défaite sudiste (Bk, septembre 1863, 392–394 ; QR, janvier 1865, 255–257).
94 QR, avril 1864, 296, 298 ; Bk, octobre 1862, 397 ; novembre 1862, 637–638, 639–640. En juillet 1865, le Quarterly reconnaîtra que si les événements du front occidental avaient été mieux évalués, l’idée d’une probable victoire nordiste se serait imposée plus tôt (pp. 107–108).
95 Voir notamment les commentaires de Blackwood’s après la première bataille de Bull Run (Bk, octobre 1861, 395–396).
96 QR, octobre 1862, 545. Voir aussi QR, avril 1864, 296 ; Bk, octobre 1862, 397.
97 L’on retrouve ici une attitude inhérente au conservatisme, qui consiste à opposer le vécu historique au “monde métaphysique” (l’expression est de Robert Nisbet dans Conservatism : Dream and Reality, Milton Keynes : Open University Press, 1986, p. 76), au “monde du rêve” que les radicaux essaient de faire passer pour une nouvelle réalité (Cf. Eric Voegelin, The New Science of Politics, Chicago : University of Chicago Press, 1952, p. 169), en général avec les conséquences désastreuses que dénonçait déjà Burke — lequel dans ses Reflections on the Revolution in France, Londres : Dent, 1953, p. 59, faisait remarquer que ce qui peut être “métaphysiquement correct” est souvent “politiquement faux”. De même, The Quarterly Review d’octobre 1862, p. 547, estime de manière plus circonstancielle que les infortunes des Nordistes résultent de “the great political fallacy of their institutions. They are reaping a harvest that was sown as far back as the time of Jefferson. They are without any leaders worthy of the name, because, in deference to a dreamer’s theory, their natural leaders have been deposed”.
98 Pour reprendre une expression de Roger Scruton dans The Meaning of Conservatism, Harmondsworth : Penguin Books, 1980, p. 58.
99 QR, juillet 1861, 279 ; octobre 1862, 551 ; Bk, octobre 1861, 398 ; avril 1862, 515, 517–518 ; juillet 1866, 19.
100 Sur ces divers points voir QR, octobre 1862, 554, 564 ; avril 1863, 333 ; avril 1864, 296, 300–301 ; juillet 1865, 125–126.
101 QR, octobre 1862, 545 : “The Americans have never denied that their poverty of greatness was the result of their democratic institutions. They have rather gloried in it, until they began to smart under its effects”.
102 De ceux qu’il nommait “the new school of ultra-Liberals, who urge upon us what they call Reform” (QR, janvier 1865, 284).
103 Cf. Paul Adelman, Victorian Radicalism, Londres : Longman, 1984, pp. 29–33.
104 Selon le Quarterly reprenant en juillet 1865 ce que les Conservateurs avaient plusieurs fois affirmé au cours de la guerre, le Nord ne pourrait tenir le Sud, travaillé par des rêves de revanche et de liberté, que comme un territoire conquis. Le Sud était devenu une “Pologne colossale” et les relations entre lui et le Nord démocratique étaient de la même nature que les liens unissant la Pologne à la Russie autocratique (QR, juillet 1865, 112–113, 130, 136). Quant à Blackwood’s, il considérait dans son article de juillet 1866, au vu de la querelle qui s’envenimait entre le président Johnson et les républicains du Congrès à propos de la reconstruction du Sud, que les États-Unis semblaient s’orientrer vers un régime centralisateur où les droits des États compteraient de moins en moins, ce qui fraierait immanquablement la voie à un homme fort (Bk, juillet 1866, 33–34).
105 L’expression, empruntée à Tocqueville, est utilisée dans QR, juillet 1861, 261.
106 Cité en anglais dans QR, juillet 1861, 266. Il commence par la phrase : “Et ce qui me répugne le plus en Amérique, ce n’est pas l’extrême liberté qui y règne, c’est le peu de garantie qu’on y trouve contre la tyrannie”.
107 Voir QR, juillet 1861, 271 ; Bk, avril 1862, 535 ; septembre 1862, 388 ; octobre 1862, 402.
108 QR, juillet 1861, 270 ; voir aussi les pages 271–273, 275.
109 Ainsi que le démontrent, selon le Quarterly qui assure se fonder sur de très nombreux récits de voyage et articles de journaux, “le code élastique” et les conclusions expéditives du mythique “Judge Lynch” (QR, juillet 1861, 264, 266).
110 QR, juillet 1861, 267 ; octobre 1862, 557–558 ; Bk, décembre 1861, 770, 777 ; octobre 1862, 401 ; novembre 1862, 640 ; novembre 1863, 650.
111 QR, juillet 1861, 275 ; octobre 1862, 559 ; janvier 1865, 281 ; juillet 1865, 113, 115.
112 Sont cités pêle-mêle la Russie, la Turquie, l’Autriche, le Royaume de Naples et, plus discrètement, la France de Napoléon III (QR, juillet 1861, 275 ; janvier 1862, 276 ; octobre 1862, 560 ; janvier 1865, 252, 262, 281–282 ; juillet 1865, 112 ; Bk, janvier 1862, 121 ; novembre 1863, 649 ; avril 1864, 461.
113 QR, juillet 1861, 267–268. Voir aussi QR, janvier 1865, 267 et Bk, octobre 1861, 405.
114 Son analyse des tares de la démocratie américaine est en particulier copieusement utilisée et citée par le Quarterly de juillet 1861. Évidemment il n’est nulle part dit que pour Tocqueville le remède, s’il existait, n’était pas moins de démocratie, mais plus de participation populaire au gouvernement du pays, et s’il est fait allusion au chapitre sur l“Omnipotence de la majorité”, celui qui suit, intitulé “Contrepoids aux entraînements de la majorité”, n’est pas mentionné, encore moins exploité. Quelques années plus tard, John Stuart Mill écrivit dans son Autobiography que l’ouvrage de Tocqueville, s’il disséquait “the specific dangers which beset democracy”, exposait aussi, pour la première fois peut-être avec autant de clarté, “the excellences of democracy”( Autobiography of John Stuart Mill, New York : Columbia University Press, 1960, p. 134) — admission qu’on ne pouvait attendre de Conservateurs qui, à l’inverse de Tocqueville, estimaient qu’il était encore possible de renverser le cours des choses.
115 Cf. Bk, janvier 1862, 120 : “We are as far removed from universal suffrage as from autocracy”. Voir aussi Bk, octobre 1861, 405 ; décembre 1861, 779 ; janvier 1862, 119.
116 Voir aussi QR, octobre 1862, 538 et Bk, novembre 1863, 649 où l’auteur se moque des Libéraux et des Radicaux qui représentent “the modern Tory as a bigoted old gentleman, who is always sighing for the days of the Plantagenets as the true golden age of England, and who looks on pure despotism as the perfection of government”.

Pour citer cet article

« Le fléau yankee. Les enjeux de la guerre de Sécession dans deux revues conservatrices britanniques : The Quarterly Review et Blackwood’s Edinburgh Magazine », paru dans Cycnos, Volume 16 n°1, mis en ligne le 09 juillet 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1600.


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