Cycnos | Volume 15 n°2 Irlande - Exils.  

Françoise Lapraz-Severino  : 

Deux condamnés à l’exil : Swift et Gulliver

Abstract

This study draws a parallel between Swift’s life and Gulliver’s destiny as far as the notions of exile and banishment are concerned. In the first part, dedicated to Swift, the author quoting from The Correspondence, the Sermons, various political pamphlets, is able to show how deeply Swift resented his nomination in Ireland where, through the years, he felt he had been banished, even though he clearly distinguished between the Catholic and the Protestant lots. The second part is an analysis of Gulliver’s Travels throwing light on the diverse avatars of Gulliver’s status from expatriate to exile, to eventually a desperate “banished Yahoo”.

Texte intégral

1L’exil est une situation de rejet engendrée par une incompatibilité insurmontable entre un individu et une collectivité à laquelle il est censé appartenir (parfois de droit), ou à laquelle il souhaite appartenir. Le rejet peut émaner soit du premier, soit de la seconde, pour des motifs très variés : politiques, religieux, comportementaux, etc. On peut encore distinguer, comme nous le vérifierons ci-après, entre l’exil volontaire, que Swift dénomme “exile”, et l’exil subi, pour lequel il se sert du terme “banishment”. Or, Swift — l’écrivain — et Gulliver — le narrateur de voyages au long cours — ont partagé dans ses formes diverses et à des degrés divers cette commune expérience de l’exil.

2L’étude qui suit désire donc, dans un premier temps, analyser les relations complexes que Swift entretient avec sa terre natale, au risque de détruire l’image par trop simpliste d’un Swift patriote sans état d’âme ; et montrer, dans un deuxième temps, la version littéraire de ces mêmes liens telle qu’on peut la déchiffrer dans Gulliver’s Travels, avec tout ce que cela suppose de relecture des événements, de transposition, de métaphorisation de la part de Swift.

3À Francis Grant, qui lui avait fait parvenir son pamphlet sur la pêche dans les îles britanniques, Swift écrit de Dublin dans A Letter on the Fishery, daté du 23 mars 1734 :

As to my Native Country, (as you call it) I happened indeed by a perfect Accident to be born here, my Mother being left here from returning to her House at Leicester, and I was a Year old before I was sent to England ; thus I am a Teague, or an Irishman, or what People please, although the best Part of my Life was in England.1

4Cette présentation de sa vie, revue et corrigée par ses soins, révèle le désir constant chez Swift de souligner son ascendance anglaise, même partielle, et la fin de la phrase confie sans déguisement ses véritables sentiments. Et pourtant, c’est bien l’Angleterre qui le rejeta2 : l’opposition de la Reine Anne, influencée par l’archevêque Sharp qui lui aurait montré A Tale of a Tub, semble avoir été la source de cette “disaffection3. C’est pourquoi, le 13 juin 1713, Swift fut intrônisé Doyen de St Patrick, son sort définitivement ancré en terre irlandaise pour les trente-deux années qui lui restaient encore à vivre. Sa résignation contrainte et forcée se lit dans les lignes qu’il adresse le 1er octobre 1713 à l’archidiacre Walls, de Londres où il n’a pu s’empêcher de retourner au premier prétexte :

I am heartily weary of Courts, and Ministers, and politicks, for several reasons impossible to tell you ; and I have a mind to be at home, since the Queen has been pleased that Ireland (sic) should be my home.4

5De toute évidence, en regagnant Dublin, Swift ne fait qu’obéir à l’injonction de sa souveraine, qu’il rend responsable du choix de sa nomination. On aura remarqué comment Swift, en 1734 comme en 1713, se déclare Irlandais, mais toujours conditionnellement (cf. “although”, “since”). C’est une nationalité à clause restrictive dont il s’agit là. On peut donc dire qu’on a, en quelque sorte, exilé Swift sur sa propre terre.

6Certains exilés se laissent parfois adopter par un pays d’accueil, et tout en conservant des souvenirs plus ou moins nostalgiques d’un ailleurs relégué, s’adaptent à leurs nouvelles conditions de vie. Né et éduqué en Irlande, diplômé de Trinity College, ordonné pasteur en Irlande avec des bénéfices à Kilroot et à Laracor, et enfin Doyen de St Patrick, Swift ne parviendra pas à s’identifier totalement à cette île-là, ou plutôt — comme nous le verrons plus loin — il ne s’identifiera à elle que de façon transposée, symbolique. Il écrit en effet à Pope le 11 août 1739 :

What I have said [about “the true state of Ireland”] requires your forgiveness; but I had a mind for once to let you know the state of our affairs, and my reason for being more moved than perhaps becomes a Clergyman, and a piece of a philosopher: and perhaps the increase of years and disorders may hope for some allowance to complaints, especially when I may call myself a stranger in a strange land.5

7La présence du pronom “our” inclut Swift dans l’identité irlandaise, mais ceci est démenti dans une mesure certaine par la fin de la phrase.

8Que reproche donc Swift à l’Irlande et aux Irlandais ? Bien des choses… Lorsqu’on consulte l’index des cinq volumes de la correspondance à la rubrique “Ireland and the Irish”, on a vite fait de s’apercevoir que les griefs (“adverse criticisms and laments”) excèdent largement les satisfecit (“approval”) : quatre-vingt-deux recensements contre… six6. Dans son œuvre proprement dite, les références abondent également. Prenons, par exemple, son ouvrage inachevé intitulé History of England. Dans la dédicace qu’il adresse au comte de Gyllenborg le 2 novembre 1719, Swift déclare vivre “in a most obscure disagreeable country, and among a most profligate and abandoned people7. La date de ce document pourrait suggérer au lecteur que Swift est encore sous l’influence de son immense déception. Mais déjà en 1710, alors qu’il commençait à jouer un rôle dans la mouvance tory, il développait dans The Examiner une analyse des liens conflictuels, à l’époque classique, entre Rome, représentée par Verres, et sa colonie, la Sicile, où il pensait pouvoir lire un parallèle lumineux des relations contemporaines tendues de l’Angleterre, incarnée par l’infâme comte de Wharton, et de l’Irlande, pillée et humiliée sans vergogne8.

9À l’époque d’Henri II, c’est-à-dire au xiième siècle, l’Irlande n’avait pas pour Swift meilleure presse. Elle était habitée, écrit-il, par “a savage people, over-run with barbarism and superstition”, dont les maux avaient selon lui deux explications : la multiplicité des petits royaumes et la position naturelle de l’île, à l’écart des routes du commerce et des conquêtes9.

10Dans la douzaine de sermons qui nous est parvenue, l’un d’eux, inspiré par le psaume 144, s’intéresse aux “Causes of the Wretched Condition of Ireland”. De date incertaine (après 1715 ? après 1720 ?), ce sermon énumère quatre grandes causes imputables aux Irlandais eux-mêmes. Parmi elles, l’oisiveté et la paresse, détectables dès l’enfance, et l’imprévoyance totale lors des mariages10. Quelques années plus tard, on retrouve les mêmes jugements sous la plume de Swift : les Irlandais sont encore paresseux, mais aussi pervers et enclins à voler ; néanmoins, Swift précise qu’il s’agit là des “poor native Irish” seulement et qu’il serait facile de faire changer à ces derniers de style de vie. Comme pour les chiens ou les chevaux, on obtiendrait plus en les récompensant qu’en les châtiant11.

11Que le catholicisme, “the most absurd System of Christianity professed by any Nation”, est à la racine du mal pour Swift, on l’aura compris. Mais le royaume ne court aucun danger, pense-t‑il, car la noblesse papiste est exsangue, en nombre et en fortune, et les roturiers “sunk in Poverty, Ignorance, and Cowardice ; and of as little Consequence as Women and Children12.

12De tous les termes que le lecteur peut rencontrer en collocation avec Ireland/Irish, ce sont certainement slave/slavery qui reviennent le plus souvent, et ce dès 1720. Mais l’idée était déjà présente en 1707 : c’est en effet la date probable de la rédaction du pamphlet The Story of the Injured Lady, Being a True Picture of Scotch Perfidy, Irish Poverty, and English Partiality, dans lequel Swift montre à quel état de dépendance l’Irlande se trouve réduite à ce moment-là vis-à-vis de l’Angleterre. L’Irlande est amère et se plaint de ce que l’Angleterre s’est alliée à sa rivale, l’Écosse, par l’Act of Union. Un ami, alias Swift, lui dispense ses conseils sur quatre chapitres, lesquels touchent au thème de la liberté irlandaise13.

13C’est sous un autre angle, presque philosophique pourrait-on dire, que Swift aborde la thématique de l’esclavage dans A Proposal for the Universal Use of Irish Manufacture… Il s’étonne que les country landlords irlandais n’hésitent pas à pressurer leurs subordonnés. On aurait pu croire qu’il rapprocherait cette attitude condamnable de la parabole biblique du débiteur impitoyable (Matthieu 18 : 23–35). Or, il n’en est rien. Swift préfère des accents qui évoquent la morale antique :

I know not how it comes to pass, (and yet, perhaps, I know well enough) that Slaves have a natural Disposition to be Tyrants ; and that when my Betters give me a Kick, I am apt to revenge it with six upon my Footman ; although, perhaps, he may be an honest and diligent Fellow.14

14Autrement dit, Swift déplore l’état d’infériorité dans lequel l’Irlande est reléguée non seulement politiquement mais aussi humainement : il voit les conséquences dévastatrices et perverses des maux de la communauté sur l’individu.

15L’année 1724 est celle du Drapier et de ses lettres enflammées. Dans la troisième, intitulée Some Observations upon a Paper…, le persona de Swift s’écrie, exaspéré : “Am I a Free-man in England, and do I become a Slave in six Hours, by crossing the Channel ?15. Deux lettres plus tard, avec A Letter to the Right Honourable the Lord Viscount Molesworth, le Drapier, sur le ton de la confidence, avoue être un lecteur de Locke, de Molineaux (sic), de Molesworth lui-même, auteurs dangereux car ils présentent la liberté comme une bénédiction à laquelle l’humanité toute entière peut aspirer, avant de conclure en guise d’estocade :

I ever thought it the most uncontrolled and universally agreed Maxim, that Freedom consists in a People being governed by Laws made with their own Consent ; and slavery in the Contrary.16

16Les convictions de Swift se trahissent même dans ses documents privés. Dans ce qu’on appelle communément The Holyhead Journal, rédigé en septembre 1727 alors qu’il attendait de pouvoir traverser la mer d’Irlande, Swift laisse sa plume évoquer un décor :

Yet here [à Holyhead, au Pays de Galles] I could live with two or three friends in a warm house, and good wine — much better than being a Slave in Ireld [sic].17

17Quatre ans après les “Lettres du Drapier”, deux ans après Gulliver’s Travels, Swift, déjà couvert de gloire politique et de notoriété littéraire, s’épanche dans une lettre à Pope, demeuré lui en Angleterre :

I do profess without affectation, that your kind opinion of me as a Patriot (since you call it so) is what I do not deserve ; because what I do is owing to perfect rage and resentment, and the mortifying sight of Slavery, folly, and baseness about me, among which I am forced to live.18

18Ces mots mettent l’accent sur le paradoxe fondamental de son attitude : alors même qu’il prend fait et cause pour l’Irlande et les Irlandais, il ressent rage et mortification plus que douleur morale ou compassion, par exemple. Du moins, le dit-il. Du moins, est-ce l’image de lui-même qu’il désire ou qu’il laisse projeter.

19Avec A Letter on the Fishery, déjà cité, Swift, tout en ciblant sa critique sur l’establishment irlandais laïque et religieux, semble s’inclure dans le jugement désabusé à l’extrême qu’il porte sur sa terre natale, celle où il finira selon toute vraisemblance ses jours : “We are all Slaves and Knaves, and Fools, and all but Bishops and People in Employments, Beggars19. La quatrième lettre du Drapier, celle qui était adressée To the Whole People of Ireland, était plus polémique, plus explicite lorsqu’elle donnait à lire les griefs très précis que pouvaient nourrir les Irlandais envers les Anglais au xviiième siècle :

One great Merit I am sure we have, which those of English Birth can have no Pretence to ; that our Ancestors reduced this Kingdom to the Obedience of ENGLAND ; for which we have been rewarded with a worse Climate, the Privilege of being governed by Laws to which we do not consent, a ruined trade, a House of Peers without Jurisdiction ; almost an Incapacity for all Employments, and the Dread of Wood ’s Half-pence.20

20Les six plaies d’Irlande de ce temps-là…

21Quant à l’opinion que les Anglais se font de l’Irlande, sans doute n’est-elle pas sans lien avec les problèmes que connaissent les deux îles. Selon Swift, certains politiciens anglais de haute volée ne voient en l’Irlande que “one of their Colonies of Out-casts in America21. Ou bien encore pensent-ils ceci, couché dans les termes du Drapier :

As to Ireland, they know little more than they do of Mexico; further than that it is a Country subject to the King of England, full of Boggs, inhabited by wild Irish Papists; who are kept in Awe by mercenary Troops sent from thence: And their general Opinion is, that it were better for England if this whole Island were sunk into the Sea: For, they have a tradition that every Forty Years there must be a Rebellion in Ireland.22

22Ainsi avons-nous pu voir la complexité de la réflexion swiftienne sur son “exil” : elle est directement liée à la fin de ses espoirs carriéristes, nourrie de ses repères philosophiques classiques, entretenue par une analyse sans complaisance du statut d’infériorité dans lequel l’Irlande était maintenue sur le plan politico-religieux, juridique, commercial et financier, mais également par des considérations affectives personnelles comme celle du climat ou de ses propres origines. L’attitude de Swift tient tour à tour de l’exaspération (le plus souvent) et de la lassitude (parfois). À mesure que le temps passe pourtant, on vérifie la fréquence des remarques désenchantées dans le style de celle qui clôt la quatrième lettre du Drapier, où ce dernier envisage qu’à l’avenir lui et ses compatriotes seront “left to possess our Brogues and Potatoes in Peace, as Remote from Thunder as we are from Jupiter23.

23De tout ce qui précède, il eût été étonnant de ne pas trouver d’écho dans Gulliver’s Travels24. En réalité, c’est davantage qu’un écho, c’est une véritable métaphorisation que l’on peut découvrir au fil des pages. En effet, les deux termes “exile” et “banishment” sont présents dans le livre. Si le premier renvoie principalement le lecteur à l’actualité politique intérieure et extérieure de l’époque, le second a des connotations nettement plus intimes.

24“Exile” figure en association avec les mots “liberty” et “slavery”. À ces notions puissamment suggestives sont fortement liés deux référents historiques de la première partie : d’une part l’antagonisme anglo-français tel qu’il se manifesta tout au long du xviième siècle et jusque dans la guerre de Succession d’Espagne ; et d’autre part, l’antagonisme anglo-irlandais, tel qu’il fut interprété par Swift, en particulier au moment de l’affaire Wood. En effet, Lilliput et Blefuscu peuvent aussi bien être mis pour Angleterre et France que pour Angleterre et Irlande.

25Au chapitre IV, par exemple, Reldresal dévoile à Gulliver l’opposition farouche des factions lilliputiennes entretenues par l’interventionnisme du souverain de Blefuscu, entendez la France ; les Gros-Boutiens sont connus pour avoir toujours cherché protection dans ce royaume (“the Exiles always fled for refuge to that Empire”, p. 36) : ce sont donc des traîtres. Et puisque Gulliver est soupçonné d’être un Gros-Boutien caché (“you were a Big-Endian in your Heart”, p. 58), c’est donc un traître lui aussi. Voilà un bon prétexte pour réclamer sa mort, afin de l’empêcher de s’exiler lui aussi.

26Au chapitre V, l’interprétation est tout à la fois extérieure et domestique et Gulliver glisse facilement du peuple français au peuple irlandais. De l’empereur de Lilliput il écrit :

he seemed to think of nothing less than reducing the whole Empire of Blefuscu into a Province, and governing it by a Viceroy; of destroying the Big-Endian Exiles, and compelling that People to break the smaller end of their Eggs, by which he would remain the sole Monarch of the whole World. (p. 39)

27Mais Gulliver se refuse à être complice de l’empereur : “I would never be an Instrument of bringing a Free and Brave People into Slavery” (p. 40). Ce refus sera repris dans l’article II de l’Acte d’Accusation au chapitre VII (p. 56).

28“Exile” est encore présent dans des avatars plus ou moins déguisés de la troisième partie. On peut citer, par exemple, l’exil intérieur dans lequel semblent vivre les Laputiens retranchés derrière leur regard vide et leurs oreilles bouchées25. On peut citer encore l’exil volontaire des Laputiennes, qui s’échappent à la première occasion vers Balnibarbi, comme cette dame noble que ni l’indulgence de son mari, ni de grands biens ne peuvent retenir à Laputa (pp. 162–163). On évoquera aussi la dégénérescence des Struldbruggs, immortels, certes, mais non pas jeunes éternellement, qui, ne pouvant plus communiquer avec leurs cadets, finissent “like Foreigners in their own Country” (p. 214). Mais on pensera surtout à cet épisode de Glubdubdrib au cours duquel Gulliver est amené à réfléchir sur le sort d’innocents condamnés :

How many innocent and excellent Persons had been condemned to Death or Banishment, by the practising of great Ministers upon the Corruption of Judges and the Malice of Factions. (p. 199)

29La thématique de l’exil dans Gulliver’s Travels est en effet bien davantage nourrie par “banishment”. Examinons maintenant l’ouvrage dans cette perspective. Au début du livre, Gulliver ne s’exile pas. Il n’est pas chassé d’Angleterre par un pouvoir supérieur ; il ne décide pas de s’éloigner à tout jamais de sa terre natale pour un motif particulier. Il vaut mieux dire qu’il s’expatrie, vers le Levant, les Indes Orientales ou Occidentales, et c’est à la faveur d’incidents maritimes variés et fortuits qu’il arrive à Lilliput ou à Brobdingnag.

30D’ailleurs, Gulliver professe aimer son pays et vouloir y retourner dès que possible. À la fin de la première partie, par exemple, il confie au lecteur :

It is not easy to express the Joy I was in upon the unexpected Hope of once more seeing my beloved Country, and the dear Pledges I had left in it. (p. 67)

31Dans la deuxième partie, il parle de l’Angleterre en termes élogieux et affectueux tout à la fois (“my noble and most beloved Country”, p. 127). Sur la plage, au chapitre VIII, il contemple la mer, envahi par le désir ardent de rentrer chez lui (“cast many a wistful melancholy Look towards the Sea”, p. 135).

32Si Gulliver est tellement attaché à l’Angleterre, pourquoi la quitter pour de longs voyages aventureux ? Parce que, déjà au temps de ses études, il était convaincu qu’il voyagerait, que ce serait en quelque sorte son destin. Il avait appris les mathématiques et l’art de la navigation, car ces sciences sont, écrit-il, “useful to those who intend to travel, as I always believed it would be some time or other my fortune to do” (p. 3).

33Mais ce n’est pas la seule raison. À plusieurs reprises, Gulliver mentionne ensemble ou séparément “nature” et “fortune”, c’est-à-dire d’un côté son tempérament, son goût, son inclination, et de l’autre la nécessité financière (pp. 68, 73, 149, 246). Qu’il s’agisse d’une motivation ou d’une autre, on remarque que Gulliver les connote toujours négativement, comme en témoignent les adjectifs “insatiable”, “restless” ou “evil” utilisés pour les qualifier. Si l’on décide un jour de lâcher les amarres, semble-t‑il suggérer, c’est autant par soif d’aventure que pour l’attrait du gain, par besoin d’ailleurs que par ambition… et les bénéfices, dans tous les sens du terme, ne sont pas forcément ceux que l’on attendait.

34Pour la troisième et la quatrième parties, Swift procède différemment et inscrit clairement l’exil dans sa thématique. On constate tout d’abord que dans “A Voyage to Laputa…”, Gulliver, après avoir échappé de peu à la mort grâce au capitaine japonais des pirates qui refuse qu’on le jette à la mer, est abandonné dans un canoë pour dériver seul, au gré de sa voile et de ses rames (pp. 150–151). Il y a là une variante de l’exil involontaire que l’on retrouve dans la quatrième partie, où fait prisonnier par ses marins mutinés, Gulliver est ensuite à nouveau abandonné, cette fois sur un rivage inconnu (p. 224).

35On peut déceler d’autres différences encore par rapport à la première moitié du texte. Dans la troisième partie, il faut attendre la fin du chapitre VI pour voir Gulliver exprimer son désir de rentrer chez lui, en Angleterre (“and began to think of returning home to England”, p. 192). Avant cela, il a bien manifesté son envie de quitter ces lieux bizarres que sont Laputa et ses voisines, mais c’est surtout parce qu’il s’y sent négligé, voire méprisé, ou parce qu’il est las des habitants, ou qu’il est comme étouffé (p. 172, passim), et ce malgré quelques offres alléchantes de la part du souverain (p. 173).

36C’est cependant dans la quatrième partie que Gulliver est véritablement confronté à l’exil : il est exilé et il tente de s’exiler. Lorsqu’il se retrouve chez les Houyhnhnms, Gulliver, totalement dépaysé, croit tout d’abord ne pas pouvoir y trouver de quoi se nourrir. Puis, ayant découvert de l’avoine et du lait, il change d’avis : il pourra s’en contenter pour survivre, dit-il, “till I could make my Escape to some other country, and to Creatures of my own Species” (p. 234). Ici encore, il ne mentionne pas de désir de retour vers l’Angleterre dans les premiers chapitres. Après non plus, d’ailleurs.

37Une lecture serrée de la quatrième partie fait apparaître un parallélisme fort intéressant entre les réactions des Houyhnhnms et celles de Gulliver. D’un côté, les équidés passent de l’émerveillement, de l’étonnement, de la surprise (p. 227–229) devant le prodige que leur semble être Gulliver (p. 236) à l’incompréhension, à l’impatience, au malaise, à l’indignation (pp. 238-241 passim, 243). De l’autre côté, Gulliver passe lui de son écœurement pour les Yahoos26 à une admiration sans borne pour les Houyhnhnms, “those excellent Quadrupeds” (p. 262). Il ne lui aura pas fallu un an pour prendre “a firm Resolution never to return to human kind” (p. 262). Non seulement il ne veut plus rentrer en Angleterre, mais il rejette l’espèce humaine toute entière. Le chapitre VII est celui où Gulliver prend conscience de ce retournement de situation, c’est-à-dire à la fois de ses sentiments envers les Houyhnhnms et, cela explique ceci, de son refus de retrouver sa patrie, sa famille, ses semblables.

38Or, aveuglé par les qualités des Houyhnhnms qui font l’objet du chapitre VIII27, Gulliver n’a pas compris le sens des débats de la Grande Assemblée des Houyhnhnms relatée au chapitre IX. L’élimination physique, la domestication, et la castration, procédé qu’il propose lui-même, ne sont que des manifestations plus ou moins violentes d’une volonté de domination, d’asservissement de l’autre. Mais, Gulliver, empli de respect, d’affection et de gratitude pour les Houyhnhnms (p. 285) et d’horreur et de dégoût pour lui-même, se croyant intégré dans la société houyhnhnm jusqu’à se déplacer en trottant et à considérer qu’il y est établi à vie (p. 286), n’a pas su apprécier la vigueur de l’ostracisme qu’il suscitait28. L’Assemblée en vient à exhorter son protecteur à choisir entre deux possibilités : le traitement à la Yahoo,… ou le retour en Angleterre à la nage ! À l’annonce de la nouvelle, il s’évanouit, comme il s’évanouira en retrouvant sa famille plus tard, là parce qu’il est rejeté d’une société, ici parce qu’il en rejette une autre. Comment ne pas voir dans ce schéma directionnel une métaphore des tribulations de Swift lui-même, rejeté par l’Angleterre mais rejetant l’Irlande, d’autant que Gulliver emploie soigneusement les mots banishment et banished (pp. 289, 294) ?

39Le chapitre XI nous montre comment Gulliver transmute sa condamnation, comment après avoir été exilé, il tente de s’exiler. Lorsque Gulliver entreprend son dernier voyage, il est désespéré (p. 291). Il ne met pas le cap sur l’Angleterre mais erre d’île en île à la recherche d’un territoire inhabité pour y vivre solitaire (p. 292). Au quatrième jour, il doit choisir entre des sauvages agressifs qui l’ont blessé de leurs flèches ou des Portugais à bord d’un voilier qui le ramèneraient sûrement en Europe. Il opte pour les premiers, mais il est découvert par les seconds (p. 293). Quand ils l’interrogent sur son identité, il répond qu’il est “a poor Yahoo, banished from the Houyhnhnms” (p. 294). Il faut le ficeler pour l’emmener à bord ; il réussit presque à se jeter à la mer si bien qu’on l’enchaîne à sa cabine (p. 295). Il est prêt, dit-il, à “suffer the greatest hardships rather than return to live among Yahoos”(p. 296)29. C’est pourtant ce qu’on le contraint à faire.

40Gulliver a donc raté son exil, puisqu’il est rentré dans son pays alors qu’il ne le voulait pas. Mais il y vit comme en exil. Sa difficulté d’être continue à se manifester dans son comportement quotidien et il doit s’entraîner à se regarder dans un miroir souvent pour, dit-il, “habituate myself by time to tolerate the sight of a human Creature” (p. 304). Sans doute peut-on alors rapprocher Gulliver de Swift qui, parti pour l’exil en 1713, se voulant en exil en terre d’Irlande, a trouvé dans ce pays le miroir qui lui renvoyait, bon gré, mal gré, au fil du temps l’image de son identité nationale et personnelle. L’Angleterre est à Gulliver ce que l’Irlande, (entendons par là l’île, l’espace géographique) est devenue pour Swift. Cependant, une différence majeure existe entre Gulliver et Swift : l’écrivain a réussi, dans une large mesure, à projeter sur la population irlandaise son destin d’exclu. Il lui fait assumer le symbolisme de l’exil subi, ce qu’il n’est pas loisible au narrateur de faire dans Gulliver’s Travels avec l’Angleterre. En revanche, puisque leur sort est semblable, il devient possible à Swift de se faire le porte-parole de l’Irlande, ce pays banni.

41Comment un écrivain qui avait tant dénigré l’Irlande pouvait-il en être devenu dans le même temps et avec sincérité l’un des plus illustres patriotes ? À cette interrogation initiale, cette étude a cherché à répondre en examinant la correspondance et l’œuvre en prose de Swift.

42À travers les lettres, les pamphlets, les articles et les sermons est apparue l’image d’un homme profondément meurtri, déçu, parfois agressif, souvent désabusé, mais élevant inlassablement la voix pour défendre avec une obstination lucide, voire sarcastique, une terre pauvre et méprisée. Les Dublinois ne s’y sont pas trompés qui allumaient des feux de joie pour les retours de leur Doyen.

43À travers Gulliver’s Travels, ce sont les motivations de Swift qui se sont éclaircies. Les récits de ce voyageur fictif ont permis de dessiner la géographie personnelle des liens de Swift avec l’Angleterre et l’Irlande, et de montrer comment ce dernier avait sublimé son échec personnel dans une île en se projetant sur l’identité de l’autre. C’est le destin de Swift, tour à tour expatrié d’Irlande, banni ou exilé d’Angleterre, que Gulliver incarne, mais plus sombrement, plus désespérément.

Notes de bas de page numériques

1 Herbert Davis, ed., Prose Writings, vol. XIII (Oxford : Blackwell, 1973), pp. 111–112.
2 Il aurait volontiers accepté le doyenné de Wells, une prébende à Westminster ou encore, parmi les fonctions laïques, d’être secrétaire de la Reine à Vienne ou historiographe royal. Cf. Harold Williams, ed., The Correspondence of Jonathan Swift (Oxford : Clarendon Press, 1963), vol. I pp. 288, 304 (pour Wells) ; ibid. pp. 143–144, 150, 159, 170 (pour Westminster) ; ibid. pp. 108, 110, 112, 118–120, 126, 128 (pour Vienne) ; ibid. p. 170 et vol. II, pp. 2, 57, 62, 63, 69, 72, 96, 367 (pour la charge d’historiographe).
3 Voir Irvin Ehrenpreis, Swift, The Man, his Works, and the Age, vol. II (Londres : Methuen, 1967), pp. 632–633.
4 Correspondence, vol. I, p. 389.
5 Correspondence, vol. III, p. 341.
6 Correspondence, vol. V, pp. 381–382.
7 Prose Writings, vol. V, p. 11.
8 Prose Writings, vol. III, pp. 28–29.
9 Prose Writings, vol. V, pp. 75, 76.
10 Prose Writings, vol. IX, p. 201.
11 Prose Writings, vol. XII, p. 88, in Answer to Several Letters from Unknown Hands (1729).
12 Prose Writings, vol. XII, pp. 272–273. Ces réflexions parurent en 1733 dans The Presbyterians Plea of Merit; in order to take off the Test, impartially examined. Les Presbytériens, eux, étaient beaucoup plus dangereux sur les plans politique et religieux, pensait Swift.
13 Il s’agissait des liens avec le souverain anglais, du commerce avec l’Angleterre et d’autres pays, du droit de regard sur l’absentéisme anglais, de la liberté des baux en Irlande. Prose Writings, vol. IX, pp. 1–9.
14 Prose Writings, vol. IX, p. 21.
15 Prose Writings, vol. X, p. 31.
16 Prose Writings, vol. X, pp. 86–87.
17 Prose Writings, vol. V, p. 207.
18 Correspondence, vol. III (June 1, 1728), p. 289.
19 Prose Writings, vol. XIII, p. 112.
20 Prose Writings, vol. X, p. 55.
21 Prose Writings, vol. IX, p. 21 in A Proposal for the Universal Use of Irish Manufacture (1720).
22 Prose Writings, vol. X, p. 103 in A Letter to the Lord Chancellor Middleton (1735).
23 Prose Writings, vol. X, p. 68.
24 Gulliver’s Travels (Oxford : OUP, 1986). Toutes les références ci-après sont à cette édition.
25 Faut-il rapprocher cela des malaises de Swift et de sa surdité grandissante au fil du temps, sorte d’exil physiologique et psychologique ?
26 Ce sentiment ne fait que croître au fil des pages : voir pp. 226 et 270 par exemple.
27 Ce sont : le culte de la vertu et de la raison, l’amitié, la bienveillance, la tempérance, le zèle industrieux, la pratique des sports, la propreté (pp. 272–275).
28 Il y avait pourtant eu un signe avant-coureur (p. 251).
29 L’évolution des sentiments de Gulliver en cette fin de livre est révélatrice. Les Portugais suscitent en lui la peur et la haine (p. 294) ; puis la peur s’efface, mais demeure la haine à laquelle s’ajoute le mépris (p. 297). Une fois chez lui, il n’éprouve à nouveau que haine et mépris, sans compter du dégoût, pour sa famille (p. 298). En outre, à l’idée d’avoir pu copuler avec une Yahoo et d’en avoir engendré d’autres, il est en proie à la honte, à la confusion, et à l’horreur (p. 298). On voit là que le rejet de l’autre finit par l’englober lui-même.

Pour citer cet article

Françoise Lapraz-Severino, « Deux condamnés à l’exil : Swift et Gulliver », paru dans Cycnos, Volume 15 n°2, mis en ligne le 09 juillet 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1574.


Auteurs

Françoise Lapraz-Severino

Université de Nice – Sophia-Antipolis.
Françoise Lapraz-Severino est professeur à l’U.F.R. lettres, arts et sciences humaines de l’université de Nice-Sophia Antipolis. Sa thèse a été publiée sous le titre Relativité et communication dans les Voyages de Gulliver (Paris : Didier Erudition, 1988, 677 p.). Elle a consacré des articles à Jonathan Swift et son œuvre dans les revues Annales de la Faculté des Lettres de Nice, XVII-XVIII — Bulletin de la Société d’Études Anglo-américaines des xviie et xviiie siècles, Cahiers de narratologie et Cycnos.