Cycnos | Volume 15 n°2 Irlande - Exils.  

Danielle Jacquin  : 

L’exil dans les autobiographies gaéliques des Îles Blasket

Abstract

This article explores the theme of exile – that is “emigration” - in the three famous Blasket autobiographies, The Islandman, by Tomás O’Crohan, Twenty Years A-Growing, by Maurice O’Sullivan, Peig, by Peig Sayers. In a deliberately factual way, a first part investigates the answers each text offers to such questions as : who leaves ? where to ? what for ? what are the feelings of those who leave ? of those who stay ? is the emigrant the same person when he comes back ?… A second part deals with the interpretation of exile — the problem of representation — with occasional reference to the Irish of the original text. It contends that while O’Crohan’s narrative conveys a conservative vision of a close-knit community where the individual has to abide by tradition, O’Sullivan’s provides the vision of youth mingling playful innocence and a drive towards the future, while Peig’s life story evinces the muffled clash between individual desire and the pressures of the social group. The three texts render the trauma entailed by a changing world that brings a community to its demise.

Plan

Texte intégral

1Cette étude s’appuie sur les trois récits des Îles Blasket1, ou plus exactement sur trois vies, trois paroles : The Islandman (An t-Oileánach, 1929) que Tomás O Crohan (1856-1937) voit publier lorsqu’il a soixante-treize ans ; Twenty Years A-Growing (Fiche Blian ag Fás, 1933) de Maurice O’Sullivan (1904–1950), qui paraît lorsque son jeune rédacteur a vingt-neuf ans ; Peig (Peig, 1936) publié lorsque Peig Sayers (1873–1958) a soixante-trois ans.

2Si aujourd’hui la maison de Peig est restaurée, que Dunquin, Dingle et Ballyferriter sont trois hauts lieux de la péninsule et qu’un centre d’interprétation des Îles Blasket a été créé, il n’en reste pas moins que l’île a vu mourir sa communauté et que les autorités, manquant de lucidité, ont participé à cet anéantissement. La population de la Grande Blasket2, assez stable, va décliner irrémédiablement à partir de 1915 environ. L’île compte 153 habitants en 1841, 136 en 1881, 145 (85 hommes et 60 femmes) en 1901, 160 en 1911, 53 en 1947. L’évacuation des 22 derniers habitants a lieu en 1953.

3Nous présenterons dans un premier temps un relevé des informations sur l’exil — terme pris ici essentiellement comme synonyme d’émigration — pour ensuite aborder le problème de la représentation, le fait de société traversant le prisme spécifique que constitue la parole de chaque récit.

4Chez Tomás : ses frères et sœurs, un fils (huit de ses dix enfants sont morts), les enfants des uns et des autres.

5Chez Maurice : toujours les jeunes, ses frères et sœurs ; à une époque, précise-t‑il, on assiste jusqu’à cinq à six départs par an ; un homme de Cork a même vu quatre de ses fils s’embarquer le même jour.

6Chez Peig : les jeunes encore, ses propres enfants. Une notation intéressante : son père trouve étonnant qu’un voisin s’en aille “in the latter end of his days” (p. 118).

7Chez Tomás : l’Amérique, avec cette seule autre précision : “scattered east and west” (p. 188).

8Chez Maurice : l’Amérique bien sûr. Une information : ses jeunes sœurs contemplent des photos de Springfield accrochées dans la cuisine. Il va de soi que l’émigré quitte sa terre pour les États-Unis. Les gens que croise Maurice à la gare de Cork où il a échoué pour s’être trompé de train, comme les porteurs d’hôtel venus racoler le client, sont persuadés qu’il part pour l’Ouest. Allant à contre-courant, son ami George Thomson lui déconseille de se rendre aux États-Unis et l’invite à chercher du travail à Dublin.

9Chez Peig : comme précédemment, l’Amérique. On remarquera ici que si le mot “America” est presque exclusivement utilisé dans la traduction, le gaélique référant à cette destination offre en revanche une certaine variété, “Oileán Úr” (île nouvelle) revenant plusieurs fois.

10Chez Tomás : lui-même serait bien tenté de rejoindre les autres puisque tout le monde est déjà là-bas ; par ailleurs la pêche est difficile, l’argent manque.

11Chez Maurice : les motivations sont identiques mais le texte nous informe davantage. Le grand-père dit au petit Maurice de se tenir éloigné de la mer ; un camarade se demande quel est le fou qui eut l’idée la première fois de venir sur l’île3. Maurice imagine l’île nouvelle avec des rues scintillantes, des fossés remplis d’or et d’argent, de hautes maisons.

12Chez Peig : nous retrouvons la mention des conditions de vie extrêmement difficiles sur ce “dreadful rock”, où l’on ne trouve “neither land nor property” (p. 186). Là-bas, croit la jeune fille, une petite paysanne devient une dame ; le départ apportera l’autonomie et libérera du joug de la domesticité.

13Chez Tomás : sur le champ. “The bee stung my brother Pats, and before anybody knew, he was halfway across to America” (p. 65, traduction littérale du gaélique, comme le plus souvent dans le texte de Robin Flower, ce qui lui valut les foudres des uns — Flann O’Brien — ou l’admiration des autres — John McGahern4 ; on part sans en avoir discuté à l’avance, sans même parfois que l’entourage s’y attende. Son frère est à peine revenu “when he started across the water again” (p. 240).

14Chez Maurice : nous trouvons la même précipitation. Lui-même annonce à son père, la veille de son départ, qu’il quitte l’île pour Dublin. L’argent de la traversée (“costas”, “passage money”) n’est pas plus tôt arrivé que l’on s’en va. Ici nous avons le récit détaillé de la scène de l’“American wake”, formule consacrée qui est pour une fois l’exacte traduction du gaélique “an torramh Meiriceánach” (p. 174). On y voit les adieux sur l’île, la traversée pour Dunquin, la marche sur Dingle, le train en gare puis le hors champ définitif (“out of sight”).

15Chez Peig : le récit est d’une grande richesse informative. La maison de celui qui part est vendue aux enchères, une fête s’ensuit ; puis c’est l’”American wake” (sous cette forme dans la traduction de MacMahon uniquement dans le sous-titre du chapitre (p. 127)). On marche vers Dingle, certains s’arrêtent en route selon le rite ; c’est l’arrivée à Dingle ; vient le moment du souper, des festivités, du coucher. Le réveil sonne ; arrive la séparation. Nous assistons par ailleurs aux adieux des deux fils de Peig à leur mère.

16Chez Tomás : l’argent est difficile à gagner, le travail est rude, l’Amérique est “the land of sweat” (p. 80), “tír an allais” (p. 88) ; le contremaître, quand il n’y en a pas deux, est sur votre dos ; on perd sa santé ; Pats, le frère, va boire au café une bonne partie de sa paye.

17Chez Maurice : rien, ou presque, n’est mentionné. Une femme de passage sur l’île confie à ses interlocuteurs que lorsqu’on se marie là-bas, on ne sait pas qui on épouse et on ne pourra plus revenir sur son infortune. Un autre rapporte qu’il a vu un homme verser des larmes en chantant une ballade du pays qu’il a quitté.

18Chez Peig : sont également signalés les problèmes de santé. Nous apprenons que Cáit Jim, la petite compagne de son enfance, s’est blessée à la main et ne peut plus travailler. Quant à son fils Micheál, il revient en raison de “the hardship of the world” (p. 188).

19Chez Tomás : de “là-bas” on envoie régulièrement un peu d’argent aux familles. Dès que la personne a suffisamment économisé elle expédie au frère, à la sœur, à la nièce, à l’ami, l’argent du voyage, “an costas”, sobrement en gaélique. Les contacts sont parfois inexistants : les fils de Pats, restés aux États-Unis, n’ont jamais demandé de nouvelles de leur père revenu sur l’île.

20Chez Maurice : nous retrouvons la mention de courrier et nous comprenons que des colis sont expédiés : Eileen demande à sa grande sœur, juste avant son départ, de lui envoyer de belles choses. Nous voyons la sœur de Maurice écrire à sa tante afin qu’elle lui fasse parvenir le “costas”.

21Chez Peig : sont présents les trois éléments essentiels que sont le courrier, la lettre comportant la promesse d’envoyer l’argent du voyage, le “costas”.

22Chez Tomás : cette question n’est pas une seule fois soulevée.

23Maurice, quant à lui, décrit l’agitation des jeunes filles (ses sœurs et leurs camarades) qui passent de la joie à l’excitation, puis à la tristesse, avant de verser des pleurs de plus en plus abondants à mesure que le départ approche ; on les voit meurtries par un sentiment d’arrachement. Dans son cas, c’est l’angoisse de se retrouver seul face à l’inconnu qui le tenaille au moment où l’île disparaît à sa vue. On relèvera une notation quasiment insolite : une jeune fille s’inquiète pour les vieillards qui restent.

24Chez Peig : ses deux fils sont broyés de douleur. L’un d’eux, Micheál, lui promet qu’il sera inhumé auprès d’elle —  ce qui sera, la même pierre tombale gravée à leurs deux noms réunissant le destin de la mère et de son fils poète.

25Chez Tomás : la voisine pleure (“keening”, “caoineadh”, p. 52, p. 59) la fille qu’elle s’attend à ne plus revoir. Quand les enfants reviennent, les parents espèrent qu’il s’agit d’un retour définitif et se lamentent de la dispersion de la famille.

26Chez Maurice s’exprime la même tristesse. Les parents sont désespérés à l’idée qu’ils n’entendront plus les rires de la jeunesse et qu’il n’y aura plus personne pour les mettre en terre. Le père ne s’extériorise pas comme les femmes, il fait simplement glisser son béret plus bas que d’habitude sur son front.

27Chez Peig : les notations sont nombreuses, qu’il s’agisse de l’espérance du jeune qui attend son “costas”, de la déception éprouvée quand on apprend qu’il faut rester, de l’anéantissement des parents qui peut mener à l’égarement, voire à la folie, ce qui pousse Micheál à faire promettre à sa mère de ne pas s’abandonner à la douleur.

28Chez Tomás : plusieurs informations concernent l’aspect matériel. Certains reviennent argentés, ou même franchement riches. Maura rapporte cent livres tandis que la fille du voisin a une bourse pleine d’or. D’autres n’ont pas le sou, sont mal vêtus. Pats, le frère, n’a pu régler seul le prix de son voyage de retour. On a perdu la santé. C’est le cas de Pats, au cours de son premier séjour aux États-Unis, ou encore d’une jeune fille qui meurt quelques mois après être revenue sur la petite île d’Inishvickillaun, où l’air est réputé si pur. On découvre aussi que le séjour en Amérique transforme les mentalités. Pats est dégourdi, plus courageux que jamais. Le sentiment de honte lui est devenu étranger. Tout sale et mal vêtu qu’il soit, il accepte de dîner à bord du bateau dont le commandant lui a acheté sa prise de homards. Comme tous ceux qui sont allés là-bas, Maura maintenant “could live where a rabbit could” (p. 65), image typiquement îlienne qui évoque avec d’autant plus de force le caractère fruste et malsain du local où survit l’exilé.

29Maurice, lui, livre une seule information en rapportant au discours direct la conversation qu’il a avec George Thomson, au cours de laquelle ce dernier brosse un bref portrait de l’émigré de retour, dont l’état de santé et la pâleur révèlent au premier coup d’œil que le rêve américain est un leurre.

30Chez Peig : nous constatons surtout que les parents savent qu’il ne faut pas compter revoir ses enfants. Certes ils en ont l’espoir, mais l’expérience les a instruits. Recourant à la sagesse populaire dont les formulations se transmettent d’une génération à l’autre, Peig s’exclame : “the City has a broad entrance but a narrow exit” (p. 185), ou, plus résignée encore, “Better hope from a locked door than from a grave” (p. 184).

31Tomás nous informe de la présence de nombreux étrangers, notamment de Carl Marstrander, de Tadh O’Ceallaigh, de Bláithín (Robin Flower) ou de Brian Kelly.

32Le récit de Maurice conte en détail sa rencontre avec George Thomson et la progression de leur amitié. Une fois parti, Maurice s’étonne que tant de visiteurs se rendent sur la Grande Blasket et s’y exercent à parler le gaélique quand cette langue n’est presque nulle part utilisée ; heureusement, précise-t‑il, qu’il se débrouille quelque peu en anglais.

33Peig insiste davantage sur la joie qu’elle éprouve à enseigner aux “étrangers” et à se trouver en leur compagnie.

34Tomás affirme que les îliens sont totalement différents des “landsmen” (p. 242) ; son récit, de la première à la dernière page, proclame cette spécificité.

35Maurice se voit expliquer dès sa petite enfance que sa place, sa maison, c’est l’île. Il insiste sur la beauté du lieu, sur le fait que l’on vive au contact de la nature et des bêtes ; l’île est ce lieu où la langue est le gaélique, un lieu isolé, ceinturé d’une eau parfois infranchissable, un lieu bien étrange aux yeux du petit garçon qui est surpris de n’y pas voir de cimetière. Maurice aiguise la curiosité d’un interlocuteur en lui disant qu’il n’est pas irlandais mais… un “Blasketman” (p. 246).

36Quant à Peig, si venir habiter la Grande Blasket l’effrayait, la vie au sein de la communauté îlienne l’a rendue sans doute plus irlandaise encore (cf. p. 210).

37Chez Tomás : le déclin se perçoit concrètement ; les murets tombent, les moyens de subsistance deviennent inexistants, plus de pêche, plus d’argent. Mais il s’affiche également dans les mentalités : les habitants ont moins de goût au travail. Par ailleurs la population n’est plus constituée par les trois générations jadis présentes dans les foyers, les jeunes s’en allant vers un ailleurs et les vieux disparaissant.

38Pour ce qui est de Maurice, enfant, il éprouve de la tristesse en découvrant qu’une des petites îles est désertée ; adulte, de retour sur la Grande Blasket au terme de deux ans d’absence, il relève les multiples indices de la dégradation.

39Peig fait évidemment le même constat. Au début de son mariage l’île comptait quatorze bébés ; le jeune d’aujourd’hui, gémit-elle, ne sait pas même ce qu’est un berceau (p. 170).

40Tout est vu en termes de communauté, de groupe, de code. C’est l’“ici et maintenant”.

41Nous en avons l’illustration dans la façon de désigner l’Amérique : “America”, “across”, “beyond”. Mais le gaélique, plus varié, en dit long : “anall” (from the far side), “thall” (over, beyond), “siar” (to the west), “an áit thall” (the place beyond), “Meiriceá”, “Stáit Mheiriceá”, “na Stát” (the States), “Talamh Úr” (New Land). L’Amérique est vraiment l’ailleurs : “sna tíortha lasmuigh” (in the countries outdoors), “an áit thall” (the place beyond), “áiteanna eile” (other places), “tíorcha teo thear lear” (warm countries overseas), “tíortha iasachta” (foreign countries).

42L’émigration est abordée en termes de mouvement, d’économie, d’équilibre. On en parle comme on parlerait d’un jour de marché ou de pêche. C’est ainsi que Tomás rapporte les déplacements de Maura : veuve, elle part trois ans, laissant son petit garçon, elle revient régler l’héritage, et sa sœur Kate attend son retour pour être à son tour libérée.

43L’individu semble gommé : nulle allusion aux sentiments de ceux qui partent, nulle scène d’“American wake”. Une fois parti, l’homme n’est plus îlien. Une fois qu’il est revenu, le passé est aboli.

44Le groupe a ses lois, ses habitudes. L’individu suit. L’émigration est vue sous l’aspect d’un scénario qui s’impose et qui se déroule ainsi : “costas” reçu de l’émigré/départ/ “costas” expédié à l’îlien : “Pats answered the call at once” (p.68). C’est l’effet boule de neige. La mère de Tomás sait qu’il rêve de rejoindre “the clutch” (p. 81).

45“Cela est”, “Il en est ainsi”. Pas plus qu’il n’a besoin de décrire les îles, Tomás n’a besoin de fournir les raisons de l’émigration. Il mentionne le déclin de la pêche seulement au terme de son récit.

46C’est lorsqu’il évoque Pats ou qu’il le met en scène que Tomás laisse percer son point de vue. Malgré tout il faut lire entre les lignes. Qu’a acquis son frère au cours de son séjour en Amérique ? Une certaine connaissance du monde, une confiance en soi affirmée, un courage décuplé. S’il est en effet acharné au travail, c’est que là-bas “i dtír an allais”, on n’épargne pas sa sueur (“allas” ; le mot revient maintes fois, et souvent au génitif pour définir la terre de l’ouest). Mais Pats transgresse le code. Tomás s’interroge sur son comportement. Quelle finalité y a-t‑il à se tuer à la tâche en pêchant le homard des nuits durant ? Est-il bien besoin d’amasser de l’argent ? Écoute-t‑on les cris d’un estomac creux, ou bien les convenances qui invitent à être présentable en bonne compagnie et donc à refuser, vu les circonstances, un repas offert ? Tomás souffre de voir son frère se dégager des règles du code pour satisfaire un désir individuel.

47Quand l’émigré revient, il est différent, tel un étranger. Le lexique est révélateur. Le substantif “Yank” apparaît parfois dans la traduction pour référer à Pats (pp. 180, 184, 185…). Dans le texte en gaélique nous trouvons “Puncán” (p. 196). Orthographié “Ponncán”, le mot figure dans le dictionnaire Dinneen où il est défini ainsi : “A Yankee, one born of Irish parents in America”. Mais lorsque nous rencontrons “Yainc”, et sous une forme génitive (pp. 189, 196), le mot fait choc. Le y n’appartient pas à l’alphabet gaélique. Inutile de chercher cette entrée dans le Dinneen, ni même dans les additions de l’édition de 1927, ni dans le dictionnaire d’Ó’Dónaill, de 1977. Ici s’illustre avec force l’intrusion de l’étranger dans le code linguistique et le code social.

48“There are many people who would rather be old with the pension than young without it”, lit-on dans les dernières lignes du récit (p. 244). Une phrase qui dresse un terrible constat du déclin de la communauté et des règles de vie qui la régissaient.

49Le récit nous offre la perception de la jeunesse. Maurice ne semble pas s’inquiéter de ceux qui restent. Il affirme sereinement à une jeune fille qu’il n’est plus question maintenant pour les jeunes de se marier sur l’île. L’Amérique lui paraît magique. Tous les gens de son âge n’ont qu’une idée, partir.

50Le jeune garçon qu’est Maurice refuse l’épanchement, le sentiment. Pas de récit d’adieu au père, alors qu’il décrit avec force détails son départ. La scène de l’ “American wake” rapporte des faits. Les larmes sont versées par les filles. Le bon sens l’emporte. Qui nous enterrera si nous restons, dit-il en guise d’argument convaincant à une amie qui hésite à abandonner sa famille. Certes, il s’attriste dans la dernière page à la vue de la désertion de l’île mais, sur un ton tranquille, comme s’il disait qu’on ne refait pas l’histoire.

51Maurice a l’égoïsme de la jeunesse. Il s’intéresse à lui-même et à la fratrie.

52Trait de son âge, encore, le fait que le récit soit tendu comme un arc bandé. On y sent, de bout en bout, une pulsion. La vie sur l’île est un passage en attendant le devenir. Quand l’île se meurt, elle est déjà derrière soi. Le titre Twenty Years A-Growing traduit bien cette tension qui se révèle également, semble-t-il, à travers quelques mots clés récurrents du texte original : “sall” (to the far side), “thall” (over there), “anonn” (to the other side), “ag imeacht” (leaving) plutôt que “ag dul” (going), “imigeánach” (far off), “imithe sall” (gone to the great beyond)…

53Cette perception s’inscrit véritablement dans un code social : les jeunes quittent l’île. Les motifs du départ sont assez clairement exposés. Et d’une autre façon que Pats, Maurice va transgresser le code. En effet, il va infléchir le schéma habituel en se rendant ailleurs qu’en Amérique. Pourtant il entend l’appel du groupe là-bas. Comme ceux qui l’ont précédé il va être “gathered away” (ici traduction littérale, p. 235), “mbeinn bailithe liom” (p. 188), ou encore “ag bailiú leo sall go Meiriceá” (p. 185) — “bailiff”, le collecteur d’impôts, dérive peut-être de ce même “bailigh”. Il croit entendre la voix de sa sœur Maura lui dire “come out here where your own people are” (p. 236). Mais il résiste à l’appel de la sirène et change de cap. George Thomson, on l’a vu, est celui qui provoque ce comportement quasiment hérétique. Jamais Maurice ne dit que grâce à George il a changé de route, ou qu’à cause de George il n’est pas allé retrouver ses frères et sœurs. Il rapporte conversations et faits bruts. George Thomson apparaît aux yeux du lecteur comme le deus ex machina, l’autorité qui détourne du mirage, qui oblige à regarder les yeux grands ouverts “the Yank who comes here” (p. 236), “ar an bponcán a thagann abhaile” (p. 189, on notera que le mot “Yank” n’apparaît pas dans le texte).

54L’île est pour Maurice un paradis, et un paradis perdu. Elle est le lieu presque magique de l’éveil à la vie où la beauté de la nature est sans limite, où le jeune garçon chasse, pêche, court, vit dans les éléments naturels tel l’animal. Elle est le lieu de la connivence avec le grand-père. Sur le départ, le cœur gros, Maurice pense à sa chienne et aux lapins dans leur terrier comme s’il sentait la tiédeur de leur corps. Ce paradis est doublement perdu. Maurice devient adulte, l’île agonise. Une notation en fin de récit résume poétiquement dans son maillage d’indices d’absence la perte de cette île-enfance : à son retour il ne voit plus sur la colline les traces des pas des jeunes gens qui venaient y danser.

55C’est ici le règne des sentiments et de la sensibilité qui s’illustrent non seulement dans la tonalité mais aussi dans le choix des scènes qu’offre le texte. Peig, petite fille, voit partir sa grande amie Cáit Jim pour l’Amérique. Peig, mère, est déchirée quand ses enfants la quittent. Elle décrit le départ de Muiris, scène bouleversante où viennent s’introduire recommandations filiales et maternelles, drapeaux irlandais et poésie. On la voit consacrer plusieurs pages au rite de l’accompagnement, “American wake” (p. 127) mais en gaélique “coisir scartha” (p. 95, littéralement “gathering of the parted”) ou encore “an tionlacan” (“escort”, ibid.), auquel est associé l’univers de la tombe, des funérailles et de la mort.

56Peig laisse entrevoir le conflit entre le choix personnel et la pression exercée sur l’individu. D’un côté on a le désir, désir de Peig de rejoindre Cáit, désir d’être indépendante, autonome, désir des fils de rester en Irlande pour l’amour de l’île et de la langue. De l’autre on a les forces auxquelles il faut se soumettre. Il peut s’agir de l’autorité collective imposant des codes de conduite. Peig épouse un îlien, obéissant au frère et au père. Les parents ne retiennent pas les enfants : “they hoisted their sails” (p. 164), “thogadar a seolta” (p. 141), ou encore “a cleití a thogaint” (p. 135, littéralement “ils dressèrent leurs plumes”). Il s’agit le plus souvent de pressions obscures interprétées comme le destin : “b’éigean dó imeacht” (p. 166, littéralement “il lui fallait partir”). Muiris voulait rester : “ach ní mar sin a tharla” (p. 166), “that’s not the way events turned out” (p. 185). Cependant son idéalisme ne peut lutter contre la voie qu’il lui faut suivre. Peig nous fait vivre le passage de l’espoir à son anéantissement mais chacun doit accepter son lot ; le chemin est tracé. “Marriage was laid out for you” (p. 159), lui dit une îlienne en guise de consolation. La soumission toutefois allège le poids de la frustration.

57À la différence de Tomás et de Maurice, Peig vit d’intenses exils ou arrachements jusqu’à son arrivée sur l’île. Elle connaît un arrachement géographique lorsque par deux fois elle quitte Vicarstown pour aller travailler à Dingle, puis encore lorsqu’elle quitte son village pour accompagner son mari sur la Grande Blasket. Elle connaît aussi l’arrachement sentimental et l’exil du cœur. Rejetée par sa belle-sœur qui voit en elle une bouche de trop à nourrir, il lui faut quitter ses parents à l’âge de treize ans et demi. Traitée sans égards chez sa seconde patronne, elle vit dans un véritable désert affectif. L’arrachement s’inscrit dans la durée, alors même que l’éloignement spatial est selon les normes de notre monde moderne extrêmement réduit. Peig, employée comme domestique à dix-sept miles de chez elle, ne revoit ses parents qu’au bout de trois ans et demi, et au bout d’un an et demi lorsqu’elle occupe sa seconde place. Hors récit, Peig vivra un autre exil : celui des derniers îliens qui quittent l’île à la demande des autorités pour des raisons d’hygiène et de sécurité.

58Peig incarne donc l’individu acceptant son destin. La communauté l’a préparée à cela. Pas de révolte, pas d’initiative individuelle violant le code. Il faut économiser, dit Peig, pour le jour où “my own day would come” (p. 129). On pourra lire à travers cette affirmation pleine d’espérance qu’elle formule dans l’attente d’un départ pour l’Amérique la fusion exemplaire du désir individuel, du schéma communautaire et du destin.

59Avec Tomás O’Crohan nous avons une vision conservatrice. La communauté a peu de besoins, elle est paternaliste, paysanne, exigeant de ses membres une cohésion, même dans le cas d’éloignement. La vision est nostalgique : “The like of us will never be again”.

60Avec Maurice O’Sullivan nous percevons la force de la poussée vers l’ouest. L’homme qui détourne de ce schéma (“chain migration”), sans recourir aux arguments du nationaliste ou du prêtre, ramène Maurice vers sa patrie. Nous sentons également percer l’individualisme.

61Avec Peig s’expriment le traumatisme d’un monde qui change et le poids des pressions sociales qui s’exercent sur les filles. Mais la souffrance est atténuée par la vision catholique irlandaise traditionnelle de la communauté qui étouffe les conflits en attribuant au destin les responsabilités de la société, qu’elle soit irlandaise ou américaine, et qui aide à supporter la précarité et les mutations sociales.

62Dans les trois récits tout est vécu de l’intérieur, à partir des résultats de l’émergence d’une nouvelle société. Il n’est pas question d’y trouver l’analyse des facteurs de transformation tels que l’entrée du capitalisme, du marché économique, ou la montée de l’individualisme. Pas question non plus d’y trouver par exemple une réflexion sur le rôle de l’école dans l’acquisition des rudiments de l’anglais. Le lecteur sera frappé par l’absence de sentimentalisme, même chez Peig, qui tempère ses émotions, par l’insistance sur l’ici et maintenant, par la part du non dit. Il sera saisi par la dignité du discours dans lequel on laisse le jeune hisser les voiles — métaphore qui traverse les frontières et marie subtilement loi naturelle, conventions sociales et volonté individuelle.

Notes de bas de page numériques

1 Tomás Ó Criomthain – Tomás O’Crohan, An t-Oileánach  (Baile Átha Cliath, 1929. B.Á.C., Helicon Teoranta, 1980). The Islandman, translated by Robin Flower (Dublin : The Talbot Press, 1937. Oxford : Oxford University Press, 1951, 1985).
Muiris Ó Súilleabháin – Maurice O’Sullivan, Fiche Blian Ag Fás (B.Á.C., 1933). Twenty Years A-Growing, translated by Moya Llewellyn Davies and George Thomson (1933. Oxford : Oxford University Press, 1953, 1978).
Peig Sayers, Peig (B.Á.C. and Corcaigh, 1936). Peig, translated by Bryan MacMahon, (Dublin : The Talbot Press, 1973).
Les références en cours d’article renvoient dans tous les cas à la dernière édition mentionnée.
2 Pour une information sur les îles Blasket, on pourra consulter les ouvrages suivants : Robin Flower, The Western Island (1944. Oxford : Oxford University Press, 1979). Muiris Mac Conghail, Oileán Eile. Another Island, A Documentary Film on the Literary and Cultural Legacy of the Blasket Islands (An RTE Production, 1985). The Blaskets. A Kerry Island Library (Dublin : Country House, 1987). Joan and Ray Stagles, The Blasket Islands. Next Parish America (Dublin : The O’Brien Press, 1980). George Thomson, The Blasket that was. The Story of a Deserted Village (Maig Nuad : An Sagart, 1982).
3 C’est justement à la suite d’une éviction (forme d’exil liée à des conditions socio-économiques spécifiques) que vient s’installer sur l’île l’arrière grand-père de Maurice (cf. p. 51). Si aucune référence aux expulsions n’apparaît dans The Islandman, plusieurs scènes s’y rapportant figurent dans Peig, où l’on voit Pleásc détester les Lords, “that class who had given himself and his relations ‘the high road and the wattle’” (pp. 120–121).
4 Cf. l’article remarquable de John McGahern, “An t-Oileánach / The Islandman” in The Canadian Journal of Irish Studies, XIII, 1 (June, 1987).

Pour citer cet article

Danielle Jacquin, « L’exil dans les autobiographies gaéliques des Îles Blasket », paru dans Cycnos, Volume 15 n°2, mis en ligne le 09 juillet 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1571.


Auteurs

Danielle Jacquin

Université Charles de Gaulle – Lille III
Maître de conférences à l’université Charles de Gaulle – Lille III, Danielle Jacquin enseigne la traduction, la stylistique, la littérature et la civilisation irlandaises. Elle a soutenu une thèse de 3ème cycle Lecture de Flann O’Brien en 1982 et est l’auteur de publications sur la stylistique, la théorie et la pratique de la traduction, l’œuvre de divers écrivains irlandais contemporains et a traduit des poèmes de Patrick Kavanagh et de Desmond Egan. Elle est co-rédacteur en chef de la revue Etudes Irlandaises.