Cycnos | Volume 15 n°2 Irlande - Exils.  

Richard Deutsch  : 

La diaspora irlandaise et l’Internet

Abstract

The Net has provided the Irish diaspora with new tools : e-mail, mailing lists, forums and newspapers. The Irish émigrés have quickly seized upon these new facilities not only to communicate or get informed but also to pursue their political ideas. Republicans and Unionists found a new platform to express themselves . The Net has also been used as a powerful lobbying tool in Washington (for the release of Roisin McAliskey) or in Belfast (to remove poor “paddy” jokes from the site of the Belfast Telegraph). Far from home, the Irish don’t have to wait anymore for the two weeks old copy of their favourite newspaper, it is now online. Because of this immediate contact with “home”, one can conclude that the Troubles are viewed in a less romantic way now and also that the powerful Irish-American community has a direct say in Irish life.

Plan

Texte intégral

1Système informatique de transmission de l’information réservé aux chercheurs et aux scientifiques, l’Internet a été dévoyé et détourné par l’arrivée de l’économie de marché.

2Parmi les premiers à saisir toutes les possibilités de la Toile “libérée”, on retrouve les émigrés irlandais qui ont développé un rapport particulier avec la mère patrie, souvent comparé à l’attitude des Juifs américains vis à vis d’Israël.

3Il n’est guère possible ici d’étudier les multiples facettes de cette relation. Nous ne retiendrons que le développement du courrier électronique et l’impact de la presse écrite irlandaise sur le Net. Ces aspects couvrant fort bien les deux fonctions fondamentales de la Toile : communication rapide et support d’informations.

4C’est l’application la plus immédiate pour tous les émigrés irlandais. Avec un minimum de connaissances informatiques ils sont capables de communiquer avec familles, amis et entreprises (petites annonces diverses et offres d’emplois) restés au pays à des tarifs très inférieurs comparés à ceux du téléphone. Notons ici, qu’à ce jour1, la plupart des accès au courrier électronique sont gratuits ou facturés symboliquement à l’unité. Nous verrons plus loin que ceci risque de changer, et partout.

5Tous les avantages du courrier classique (snail-mail) y sont réunis : longueur au choix, sons et photos peuvent être ajoutés ; plus rapidité du transport du message grâce à l’électronique. Quand le réseau n’est pas saturé, il faut quelques secondes pour qu’un courrier2 — de taille normale —parvienne en Irlande depuis les antipodes ; une newsletter conséquente (50 K ou plus ) peut prendre une à deux heures.

6Le courrier électronique devient alors plus qu’un simple moyen de communication familiale ou amicale. Pour tous les groupes irlando-américains (les plus actifs de la planète semble-t‑il parmi les minorités) il représente un lien rapide d’information entre les deux parties de l’île d’Irlande et les États-Unis. La moindre activité politique ou manifestation de violence “au pays” est répercutée dans les minutes qui suivent auprès d’un lectorat “en ligne” presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre et qui réagit aussitôt et vivement.

7La technologie irlandaise ne permet pas, à ce jour, de regarder les chaînes de télévision de RTE sur son ordinateur mais elle offre déjà la radio de la République sur le Net et la BBC se charge de compléter avec les images saccadées des bulletins télévisés sur le Nord3. Il faut aussi rappeler que l’Irlande n’est pas un pays en retard en matière informatique, bien au contraire, on la compare aujourd’hui à Silicon Valley et les industries liées aux technologies de l’information sont nombreuses. Cent vingt entreprises y vivent déjà du multimédia, soit deux mille salariés. Et l’emploi dans ce secteur devrait progresser de plus de cinq cents pour cent dans les cinq années à venir, dépassant largement la progression de l’industrie des médias traditionnels comme la télévision et le cinéma4. L’Île Verte ne manque donc pas de réseaux, d’ordinateurs ni de techniciens.

8Certes le lobby irlando-américains ne doit pas sa puissance aux technologies de l’information, mais ces dernières lui ont fourni les armes qui lui manquaient pour parfaire ses différentes pressions sur les médias, les personnes, les militants, les institutions et les gouvernements. Le fax n’a pas été abandonné mais l’e-mail le remplace avantageusement, permettant d’atteindre des centaines d’adresses électroniques par une simple touche sur un clavier.

9L’on peut citer ici les récentes campagnes menées aux États-Unis pour empêcher l’extradition vers l’Irlande du Nord d’un certain nombre d’Irlandais évadés de prisons britanniques ou irlandaises5. Presque chaque personne impliquée a son propre site web où elle explique son cas.

10La plus importante manifestation de lobbying — dans le temps et par son ampleur — fut celle organisée pour stopper l’extradition de Roisin McAliskey6 vers l’Allemagne, dès novembre 1996, puis pour réclamer sa libération. On ne peut pas certes attribuer celle-ci, le 9 mars 1998, à ces mouvements d’outre-atlantique, mais on ne peut pas non plus nier le rôle majeur qu’ils ont joué auprès des institutions et des divers députés ou ministres en Irlande comme en Grande-Bretagne. On soulignera, en particulier, l’activité militante et énergique de l’Irlando-Américain, Francis A. Boyle, professeur de droit international et consultant auprès du Congrès américain.

11Ces actions de lobbying par courrier ont aussi prouvé, en mars 1998, leur succès auprès du site web du Belfast Telegraph. Ce quotidien nord-irlandais avait mis en ligne, à l’occasion de la Saint-Patrick, quelques plaisanteries lourdes sur les Irlandais. En quelques heures, un étudiant de Trinity College (Dublin) avait alerté par e-mail la communauté irlando-américaine qui se mettait à bombarder le journal de courriers lui demandant de retirer immédiatement “ses plaisanteries racistes et anti-irlandaises”. Le soir même, le rédacteur en chef du journal en ligne répondait personnellement aux nombreux e-mails, présentait ses excuses pour “son mauvais choix” et faisait disparaître du site la page incriminée.

12Deux conclusions à tirer de cette action :

  • 1 - la capacité de cette communauté à réagir avec rapidité, on line et en nombre ;

  • 2 - la vigilance du Belfast Telegraph sur le Net : média destiné avant tout aux expatriés, il n’est pas question de les offenser. On tient donc compte de leurs réactions, aussi immédiates et épidermiques soient-elles.

13On y trouve tout ce qui touche à l’Irlande, de la généalogie en direct (vous avez le même nom que moi, d’où sont vos parents et grands-parents ?) en passant par les articles de journaux, les nouveaux films, les concerts, les émissions de radio et de télévision, etc.

14La candidature potentielle de John Hume à la présidence de la République d’Irlande y fut longuement débattue pendant l’été 1997. La circulation des rumeurs mais aussi des plaisanteries douteuses (Drumcree : “Ireland’s only outdoor holiday camp !”) y est courante tout comme les formalités concernant l’acquisition de la nationalité irlandaise si on est Américain mais descendant d’Irlandais.

15Enfin, pour clore cette liste inexhaustive, nous soulignons, dans ces échanges, toutes les précisions, apportées parfois avec rudesse, par les Nord-Irlandais, sur leur situation réelle, beaucoup d’Irlando-Américains refusant de croire à la possibilité, pour tous ceux nés en Irlande du Nord, de posséder deux passeports7.

16Les militants peuvent s’exprimer dans ces listes à condition de respecter un minimum de valeurs et de ne pas évoquer la violence comme seule arme. Mais parfois catholiques et protestants continuent de s’affronter violemment par e-mails interposés, provoquant rapidement la fermeture de la mailing list ou du forum…

17La plus ancienne de ces listes est le journal électronique écrit et mis en ligne par Liam Ferrie de Galway, The Irish Emigrant8. Envoyé pour la première fois sur le Net en février 1987, il est maintenant décliné en version économique, The Irish Emigrant Professionnal, ainsi qu’artistique et sportive. Son succès indéniable l’a conduit à conclure des accords à Boston et à New York en 1997 pour une version papier. Ses abonnés sur le Net sont au nombre de deux mille cinq cents, répartis dans quarante-cinq pays différents et quatre cent cinquante universités. On y retrouve une forte proportion d’universitaires, d’étudiants, de personnel politique et d’ambassade, concentrée surtout aux États-Unis.

18Son but :

The Irish Emigrant is produced to provide Irish people overseas with an unbiased summary of the week's events in Ireland and to reflect current opinion in the country. The intention is to serve the needs of people from all parts of Ireland, North and South, as well as those with an interest in Ireland but no direct link with the country.9

19Sans la technologie d’Internet, ce bulletin de liaison pour émigrés n’aurait jamais connu un tel succès. La version papier a suivi aux États-Unis la version électronique, prouvant que le journal traditionnel a encore un bel avenir malgré le succès du Net.

20L’Irish News de Belfast envoie gratuitement une sélection d’articles de chaque édition via une mailing list, tout comme l’Irish Times qui rend ce service contre paiement. Les deux journaux possèdent aussi leurs propres sites Web. Pour Sam Simpson, directeur du marketing de l’Irish News :

The electronic newspaper remains true to the core brand value of the main newspaper, but we also see scope for material which will appear only on the www and see need for a different style of presentation and for some stories to be rewritten for a global audience unfamiliar with the nuances of events in Ireland. The electronic newspaper will form the core component of a much more extensive site and, in the medium term, we see it as an important new revenue stream for the business.10

21Depuis les États-Unis, le mouvement républicain distribue aussi une information quotidienne, précise, à jour et substantielle (mais payante) grâce à l’organisation RM Distribution. Tandis qu’une autre organisation, moins teintée politiquement, The Irish American Information Service (I.A.I.S.), distribue gratuitement et depuis 1997, comme une véritable agence de presse, de l’information politique sur les deux Irlande.11

22Le courrier électronique a encore des fonctions primordiales de liens et de contacts pour les universités américaines. Et il semble bien que les distances ne soient pas, là-bas, un obstacle pour de fréquentes réunions et maints colloques sur la Mère Patrie et son histoire (par exemple cette année, le bicentenaire de 1798).

23L’e-mail relie une communauté soudée par des mêmes valeurs (aux États-Unis plutôt républicaines et militantes) : il suffit de lire la liste des nombreuses villes américaines où se déroulent des parades pour la Saint-Patrick pour s’en rendre compte.

24En Irlande du Nord, avec un certain retard sur les Républicains, les Orangistes et Unionistes se sont mis, eux aussi, à diffuser de l’information régulièrement sur plusieurs listes.

25Dans cette partie, nous ne parlerons pas des sites américano-irlandais aux États-Unis, ce sujet ayant été fort bien traité par Denis Dumortier dans son article “Les sites internet irlando-américains12. Signalons que le journal de l’IRA Provisoire, An Phoblacht, est sur le Net depuis longtemps mais que les serveurs se trouvent à l’université d’Austin, Texas.13

26Le Net offre plus que l’instantanéité, il permet à l’écrit, donc aux journaux traditionnels papier, d’être diffusé instantanément sur le globe, libérant ces derniers des lourdes contraintes de la distribution (temps, transports et coûts). Ce qui jusqu’à présent n’était l’apanage que de grands groupes de presse (comme le International Herald Tribune ou The Financial Times), la coûteuse transmission par satellite des textes à imprimer sur papier dans chaque zone de vente, devient maintenant, grâce au Net, à la portée de toutes les bourses. Le rêve de la presse écrite prend forme : diffusion immédiate, auprès de qui le souhaite, à domicile, d’un vrai journal (photos, textes, et publicité… le tout mis en page comme un véritable journal papier) bénéficiant, en plus, des avantages des liens hypertextes.

27La presse écrite traditionnelle y découvre de nouveaux débouchés et abonnés et peut aussi, à peu de frais (en tout cas inférieurs à ceux de la fabrication, diffusion et vente d’un cédérom) mettre à la disposition des lecteurs sa collection, plus ou moins complète, d’archives.

28Le nombre de connections par site et par page devient ainsi la référence auprès des publicitaires et du marketing pour vendre les espaces publicitaires associés à ses pages. Encore faut-il pour cela que ces sites soient officiellement contrôlés. En Irlande et en Grande-Bretagne ce travail est réalisé par la firme britannique ABC, spécialisée dans la certification de la diffusion des médias14. D’autre part la technologie informatique permet avec précision de connaître l’origine géographique des appels15.

29Nous ne considérerons ici que trois journaux de la grande presse écrite de l’Île (et non les journaux militants) qui sont “montés” sur le Net : l’Irish News, le Belfast Telegraph et l’Irish Times.

30Ce quotidien catholique de Belfast revendique d’avoir été un des premiers journaux irlandais sur le Net. Il offre dans son journal on line les mêmes articles que dans la version papier mais reconnaît en réécrire certains pour que tous lecteurs “d’au-delà des mers” puissent comprendre toutes les nuances de la politique et des traditions nord-irlandaises. Ne s’étant pas encore soumis au contrôle officiel d’ABC, on ne peut donc connaître les véritables chiffres des connections à ce site. Cependant la direction du journal admet que la plupart des appels proviennent des États-Unis mais que les abonnements de la version papier n’ont pas augmenté.

31La version on line de ce quotidien reflète bien sa version papier : populaire, commerciale, sans tendance politique affichée, tentant depuis de nombreuses années de conquérir des lecteurs dans les deux communautés. Le journal on line n’a pas été contrôlé par ABC . Pour l’instant il s’agit avant tout d’un espace publicitaire supplémentaire d’importance pour le médium papier. Mais on l’a vu, la direction tient fortement compte des réactions des lecteurs et a fait un effort particulier de présentation de l’Accord de Paix d’avril 1998. Il a aussi diffusé, en webcast sur le Net, des images télévisées, en direct, de la visite du président Clinton en Ulster, le 3 septembre 1998.

32Le premier quotidien irlandais on line dès 1994. Le seul des trois quotidiens cités ici qui se soit soumis au contrôle d’ABC. Les chiffres sont éloquents surtout si l’on considère que la version papier n’est vendue qu’a environ 105000 exemplaires chaque jour16. Sur le Net, 400000 lecteurs ont été recensés ; 4250255 de contacts par page et par mois, soit dix pages par personne à chaque connexion (presque tout le journal), soit aussi 142000 connexions par jour donc plus que d’exemplaires papier vendus quotidiennement. Il faut parfois plus d’une semaine même en First Class Post pour que l’Irish Times papier parvienne à un abonné américain. Ceci explique peut-être cela. La période de contrôle d’ABC a porté du 29 septembre au 29 octobre 199717. Soucieux de sa clientèle émigrée, l’Irish Times a retransmis en direct sur le Net et grâce à des caméras spéciales la Parade de Saint-Patrick à Dublin le 17 mars 98 et a même créé, vu la forte demande, un site miroir en Floride18. L’enquête d’ABC révèle, sans aucune surprise, que la majorité des lecteurs se situe aux États-Unis (59 %) suivis par l’Irlande (12 %), le Canada (7 %), le Royaume Uni (6 %) à égalité avec le reste de l’Europe, l’Australie et la Nouvelle Zélande (5 %) avec le reste de la planète.

33L’âge des lecteurs est ainsi réparti :

0–17 ans

: 5 %

32–38 ans

: 17 %

53–59 ans

: 9 %

18–24 ans

: 13 %

39–45 ans

: 16 %

60–66 ans

: 5 %

25–31 ans

: 20 %

46–52 ans

: 14 %

66–100 ans

: 3 %

34La plus forte proportion des lecteurs se trouve dans la section 25–31 ans : 20%

35Mais il y a toujours plus de lecteurs de sexe masculin (68 %) que féminin (32 %).

36Les lecteurs du journal sur le Net sont fidèles :

Presque chaque jour

: 24%

Quatre fois par semaine

: 4%

Trois fois par semaine

: 11%

Deux fois par semaine

: 12%

Une fois par semaine

: 29%

Jamais ou rarement

: 20%

37La consultation du site de l’Irish Times se fait à partir d’un ordinateur situé :

dans un lieu d’enseignement (école, collège, université, etc.)

: 9%

sur le lieu de travail ou chez soi

: 16%

au travail

: 21%

chez soi

: 53%

38Aux États-Unis, parmi les journaux irlando-américains on line il faudrait aussi citer l’hebdomadaire Irish Voice de Neill O’Dowd (artisan du rapprochement Clinton–Adams). Dans le numéro à l’occasion de la Saint-Patrick 1998, on pouvait y lire deux articles pratiquement face à face :

  • l’un du chroniqueur de longue date : Gerry Adams, président du Sinn Fein

  • l’autre de Gary McMichael, leader de l’Ulster Democratic Party (aile politique de l’UDA). Il y a donc des rapprochements politiques saisissants dans l’espace cyber irlandais. Signe des temps à venir ?

39D’autres groupes ou particuliers, en Irlande, proposent des résumés ou les titres et adresses web d’articles traitant des deux Irlande et parus dans la presse papier, comme Live News et Newshound tandis que RTE, le service irlandais de radio-télédiffusion, envoie Update, les grands titres de l’actualité19.

40Les adversaires du Net ne manqueront pas de remarquer que ces activités ne concernent qu’une poignée de fanatiques de l’outil informatique. Nous ne pensons pas que cela soit aussi simple.

41Les enquêtes sur les utilisateurs irlando-américains ou irlandais du Net des deux côtés de l’Atlantique sont rares. Le sujet ne semble intéresser pour l’instant que les directions de marketing de diverses entreprises qui ont l’intention de vendre un produit sur le réseau. La seule enquête réalisée en Irlande dans ce cadre est celle de l’Irish Internet Association (IIA) publiée en juillet 199720. Il ressort de celle-ci que “the average Internet user is well off, lives in an urban area and uses the Internet to get news and information on products and services21. 70 pour cent des personnes interrogées ont fait ou font des études supérieures. Ceci correspondant sensiblement aux enquêtes effectuées en Amérique du Nord, où le Net a tendance à être utilisé par des couches moins éduquées de la population.

42Il serait intéressant de connaître avec précision ces utilisateurs. Il semble qu’en dehors d’une sérieuse tentative de la part des sociologues irlandais Hugh Garavan, Michael Doherty, Aidan Moran dans The Irish Mind Abroad : The Attitudes and Experiences of the Irish Diaspora parue en 1994, rien d’important n’ait été réalisé depuis. À cette date déjà, ils remarquaient que les Irlandais à l’étranger ne semblaient pas déclencher beaucoup d’intérêt chez les chercheurs22.

43Au-delà de ces deux enquêtes, il faudra se tourner vers les approches qu’ont engendré la passionnante conférence de l’automne 1997, “The Scattering” à l’université de Cork, organisée par Pierce McEnri.

44Notre expérience des listes, forums et autres e-mails, tend à montrer une population plutôt jeune (mais les cinquantenaires sont loin d’y être absents), plutôt éduquée, d’origine irlandaise sur parfois quatre générations et essentiellement domiciliée aux États-Unis.

45Les émigrés irlandais et leurs descendants ont su saisir les nouveaux moyens de communication qu’offrait le Net. Ils ont su, ainsi, non seulement rester en contact avec la Mère Patrie mais participer au plus près à tous les événements qui l’agitent, surtout dans les périodes qui ont précédé les cessez-le-feu puis celle dite du “Processus de Paix” et enfin depuis l’accord du 10 avril 1998.

46Si interactivité il y a, elle se présente bien dans cet échange permanent d’idées et d’informations des deux côtés de l’Atlantique.

47Les Irlando-Américains ont appris ainsi de première main ce qui se passait en Irlande du Nord, leurs contacts, là-bas, ayant pris soin de leur expliquer, parfois graphiquement, ce qu’était la réalité du conflit que d’aucuns, à Boston ou Chicago, voyaient avec des lunettes très romantiques.

48Les Irlandais ont eu accès aux nombreuses publications irlando-américaines (toutes sur le Net), comme l’Irish Echo, et n’ont pas hésité à envoyer leur point de vue.

49Sans faire preuve d’angélisme, on peut penser que ces échanges croisés n’ont pu être que bénéfiques, même si les plus militants poursuivent leur combat idéologique verbalement à travers l’espace virtuel23. Leur campagne de lobbying est souvent d’apparence naïve mais efficace si on en juge par les résultats.

50Enfin, par manque de place, nous ne pouvons que rappeler que la littérature irlandaise est fort appréciée et débattue dans les échanges cités plus hauts. De nombreux libraires irlandais présentent et commentent sur leurs sites les dernières publications.

51Cependant les remarques énoncées ci-dessus risquent fort d’être dépassées dans quelques mois ou dans quelques semaines24. Non seulement la technologie évolue très vite — et elle peut encore modifier les comportements — mais ce sont à notre avis les évolutions financières du Net qui vont bouleverser les habitudes des habitués de la Toile.

52Il est fort probable, sinon inéluctable, que ce réseau à la gratuité relative va s’orienter vers un système de communication payant25. Dans maintes universités américaines l’emploi du courrier électronique n’est plus gratuit, on y est souvent facturé au nombre de courriers envoyés ou reçus ou au volume. L’introduction d’un coût pour chaque échange est un retour à la réalité, loin, très loin, du rêve utopiste d’un réseau mondial gratuit. Il devrait rapidement éviter les débordements des uns et des autres et redonner sa vraie place à la communication : un système utile qui a son prix.

53Les émigrés ne devraient pas le bouder, car ils risquent d’y trouver une fiabilité et des informations d’une qualité supérieure à celle d’aujourd’hui. Une certaine poésie disparaîtra, l’éphémère aussi mais les adresses web y gagneront en stabilité. Nul ne s’en plaindra26.

Notes de bas de page numériques

1 Fin mars 1998.
2 L’Académie Française recommande ce terme mais on trouve aussi : mêl ou mel, imel, courriel, etc.
3 La technologie actuelle  ne permet pas encore vingt-quatre images seconde.
4 Guillaume Malaurie et Marie-Pierre Ombredanne, “La Silicon Valley irlandaise”. L’Européen (18-24/3/1988), p. 77.
5 Kevin Barry Artt, Pol Brennan, Terry Kirby, Joe Doherty, etc.
6 La fille de Bernadette McAliskey, née Devlin.
7 Et ce, avant la publication de l’Accord du 10 avril 1998.
8 Il est envoyé gratuitement à tous les universitaires qui en font la demande à l’adresse suivante : .
9 Document de présentation de l’Irish Emigrant fourni par Liam Ferrie à l’auteur.
10 E-mail à l’auteur du 26 février 1998.
11 I.A.I.S. : “ a non-profit organization providing up-to-the minute political news from Ireland to the world”. Adresse : .
12 L’on peut consulter cet article sur le site web du Centre d’Études Irlandaises de Rennes II :.
13 Voir Richard Deutsch “Sinn Fein, un succès médiatique international ?” in Les Républicanismes irlandais, éd. par R. Deutsch (Rennes : Terre de Brume/PUR. 1997), pp. 199–220.
14 L’équivalent de notre O.J.D. :  Office de Justification de la Diffusion en France.
15 Mais aussi le logiciel utilisé, l’heure de l’appel, l’ordinateur, etc. La vie privée sur le Net est plutôt malmenée !
16 Voir Irish Almanac and Yearbook of facts (1998), p. 411.
17 Voir site web : .
18 “Irish Times to transmit parade live on Internet”, Irish Times (14–3–1998).
19  ; .
20 Irish Internet Association, Survey of Internet usage in Ireland (25, 7, 1997). Enquête disponible sur le site ou auprès de Frank Quinn, Chairman, Irish Internet Association, tél. +353 (01) 830 3455,  e-mail .
21 Idem.
22 The Irish Mind Abroad : The Attitudes and Experiences of the Irish Diaspora, p. 3.
23 On notera, cependant, qu’à la suite de l’attentat d’Omagh (Co. Tyrone) le 15 août 1998, de très nombreux livres de condoléances électroniques ont été ouverts sur plusieurs continents. Le Net a permis alors à chacun de participer à l’émotion ressentie “au pays”.
24 Tout comme les adresses web indiquées !
25 Il faut un ordinateur, un modem, une ligne téléphonique, un serveur, des abonnements pour envoyer ou recevoir le moindre e-mail
26 Les universitaires, las de rencontrer trop de publicité dans leurs connections sur le web, pourront bientôt rejoindre Internet 2, réseau qui devrait leur être réservé. Il a été officiellement annoncé par le vice-président des États Unis, Al Gore, le 14 avril 1998.

Pour citer cet article

Richard Deutsch, « La diaspora irlandaise et l’Internet », paru dans Cycnos, Volume 15 n°2, mis en ligne le 09 juillet 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1569.


Auteurs

Richard Deutsch

Université de Rennes II
co-rédacteur en chef de la revue Études Irlandaises, Richard Deutsch est responsable du Centre d’Études Irlandaises de l’université de Rennes 2. Il a publié de nombreux articles et ouvrages sur la crise d’Irlande du Nord dont Le Sentier de la Paix : l’Accord d’avril 1998. (Rennes : Terre de Brume, 1998). Il est fondateur et responsable du site Web du Centre d’Études Irlandaises de Rennes 2, regroupant les activités irlandaises en France :