Cycnos | Volume 15 n°2 Irlande - Exils.  

Valérie Peyronel  : 

Réflexions sur la notion d’exil en Irlande du Nord

Abstract

In the particular context of the Northern-Irish conflict, exile means more than the compelled departure from the home country. The political tension also fosters situations of exile within the borders of the Province. The geographical moves and isolation which these entail bear considerable consequences on social patterns and networks in Ulster.

Texte intégral

Although it is my native place
And dear to me for many associations
How can I return to that city
From my exile among strangers ?

These people I now live among
Are friendly in the street
And quiet in the evenings
Around their own hearths.
And I grown old
Do not wish to shuffle
Through the rubble of my dreams
And lie down in hope’s ashes :
The Phoenix is a fabulous bird.1

1En composant ce poème alors qu’il effectuait un long séjour à l’étranger et que la guerre civile faisait rage en Irlande du Nord, John Hewitt présentait d’emblée les multiples facettes de l’exil. Exil hors d’un territoire géographique, tout d’abord, expulsion hors des frontières, mais aussi hors d’une maison, d’un quartier, d’une région : “Être arraché de chez soi, de sa famille, de tout ce qui est agréable et familier et se trouver projeté dans un monde froid et hostile2, écrit John Simpson dans The Oxford Book of Exile.

2Fondée sur des données quantifiables et vérifiables, l’analyse de l’exil, au sens premier du terme, c’est-à-dire de déplacement géographique contraint hors de la patrie, est certes la première à laquelle s’intéresse le sociologue. Cependant se limiter à ce sens premier serait négliger des situations qui, par des caractéristiques très similaires (isolement géographique, territoires interdits, privation de droits) et les bouleversements sociaux qu’elles entraînent, s’apparentent fortement à l’exil. Dans une société aussi cloisonnée que l’a été et l’est encore l’Irlande du Nord, la notion de territoire dépasse les simples limites géographiques : pour les deux communautés en présence les frontières entre les groupes et les individus sont tout aussi sociales et psychologiques que géographiques. Et par conséquent l’exil n’est plus seulement celui qui mène hors de la Province. Il existe un territoire social et psychologique dont on peut être banni ou dont on s’éloigne : exil imposé ou exil volontaire.

3C’est, entre autres sources, à partir de données statistiques3 et de comptes rendus d’entretiens individuels4 ou de réunions de groupes de travail nord-irlandais5, que l’on se proposera ici d’étudier les différentes facettes de la notion d’exil en Irlande du Nord.

4Déracinement, transplantation imposée ou volontaire hors des six comtés, sans projet ni espoir de retour, l’émigration nord-irlandaise a fréquemment revêtu un véritable caractère d’exil : c’est-à-dire d’expulsion, de bannissement, bien plus que le simple éloignement choisi librement en raison de circonstances économiques, sociales ou politiques momentanément plus attrayantes ailleurs.

5Exil imposé par un État tout puissant et intolérant, tout d’abord. À titre d’exemple, on citera le Popery Act de 1704 qui interdisait à tout nouveau membre du clergé catholique d’entrer en Irlande, et plus particulièrement menaçait de peine de mort les membres préalablement bannis qui tenteraient d’y revenir. Exil légal dans ce cas, presque constitutionnel en quelque sorte. À d’autres périodes de l’histoire de l’Irlande, c’est plutôt de manière indirecte, et en dehors de tout cadre législatif formel, que l’exil, volontaire cette fois, mais conséquence de circonstances politiques dramatiques, s’est avéré la seule solution de survie. Cette forme plus subtile s’est fréquemment illustrée par les fuites massives de catholiques et presbytériens d’Ulster persécutés. On se souviendra par exemple qu’après leur refus de prêter serment, le Black Oath, en 1639, et de renoncer à leur Solemn League and Covenant, et malgré la restauration de la liberté de conscience en 1641, nombreux furent les presbytériens qui retournèrent définitivement en Ecosse. Encore peut-on arguer qu’ils retrouvaient dans ce cas la mère patrie, leurs origines. Mais ils laissaient derrière eux leurs efforts d’implantation, et une partie de leur liberté et de leurs droits. Eux qui étaient partis libres et volontaires se trouvaient exclus, rejetés. Au xviiième siècle, 250000 de leurs descendants, perdant le contrôle de Belfast et de Londonderry en raison des clauses confessionnelles du Test Act allaient émigrer vers les États-Unis sans espoir de retour, fuyant certes la pénurie économique mais surtout les vexations et persécutions6. Enfin, et bien que cet événement n’ait pas été limité aux seuls comtés d’Ulster, on rappellera l’exil forcé d’une large proportion de la population catholique irlandaise à la suite des famines du milieu du xixème siècle en partie dues à la non assistance de l’État britannique7.

6Après la partition de 1920, et à l’instar de la République, le taux d’émigration nord-irlandais est demeuré important même si l’on note un redressement de la balance migratoire depuis 1990. Certes l’émigration, souvent temporaire, se fonde essentiellement sur des choix délibérés à connotation majoritairement économique (études à l’étranger, postes d’expatriés, expérience professionnelle). C’est ainsi que lors du recensement de 1991, 40 pour cent des étudiants nord-irlandais, dont les deux tiers protestants, déclaraient choisir de poursuivre leurs études en Grande-Bretagne. On ne peut cependant nier l’existence de véritables cas d’exil, caractérisés par l’impossibilité parfois temporaire, mais toujours imposée, du retour. Citoyens nord-irlandais qui ont enfreint la loi ou individus qui, en dehors de tout cadre législatif, sont contraints par des membres de la communauté adverse de quitter la Province. En témoigne cet entretien avec une femme dont le fils, menacé par l’IRA, a dû provisoirement s’exiler en Angleterre :

Une fois, il y a deux mois, il a dit qu’il pensait que tout irait bien maintenant, qu’il allait rentrer. Alors Rory [un voisin] lui a parlé pour lui dire qu’il ne devait pas, qu’il essaierait de savoir quand il pourrait et le lui dirait.8

7Mais il y a aussi ces condamnés à l’exil, évacués, expulsés sans pour autant quitter les six comtés. Contraints par la configuration géographique du sectarisme nord-irlandais au déplacement, assorti de déracinement. Exilés en leur propre pays, se voyant refuser l’accès à toute une partie du territoire à laquelle il faut renoncer sous la contrainte, pour n’y plus revenir. Déjà les Gaelic Lords dont les terres avaient été confisquées s’étaient transformés en hors-la-loi, installant leurs nouveaux fiefs dans des régions inaccessibles d’où ils pouvaient attaquer la “plantation”. Poussés par la disette et le dénigrement, les paysans irlandais avaient trouvé le chemin des villes pour un exil urbain dans la plupart des cas définitif. Mais dans l’Irlande du Nord des trois dernières décennies, c’est l’intimidation et la violence ouvertes qui ont été à l’origine d’une forme d’exil interne qui n’a épargné aucune des deux confessions. Des rapports officiels font état de 30000 à 60000 personnes contraintes de quitter leur domicile à Belfast entre août 1969 et février 1973, soit entre 6 pour cent et 11,8 pour cent de la population de Belfast. Parmi ceux-ci, quatre-vingts pour cent étaient catholiques9. Les propos d’un loyaliste de Ballymac, banlieue protestante de Belfast, relatant les émeutes de 1969 en sont une illustration : “On les a fait filer d’ici très vite, la plupart ont sauté dans un camion un week-end et se sont enfuis.10

8Les événements de 1969–1971 allaient renforcer un réseau de frontières territoriales indécelables dans les manuels de géographie, mais dont le franchissement correspondait à un véritable processus politique de relégation. Un fonctionnaire responsable du logement rapportait alors que si, avant 1971, les lignes de démarcation confessionnelle s’étaient estompées en matière d’habitat, grâce en particulier à l’installation de catholiques, en nombre croissant, dans des quartiers protestants, la tendance était désormais inversée, 1200 familles ayant dû quitter des zones protestantes. “Les limites étaient tracées de façon encore plus précises qu’elles ne l’avaient jamais été11. A. C. Hepburn, faisant référence à l’explosion de violence de 1969, qui parallèlement à un projet ensuite abandonné de construction d’autoroute urbaine à Belfast, avait contribué à vider d’un coup certains quartiers de la ville, parle, pour accueillir certains des migrants, de “[…] zones littéralement surpeuplées par ce qui était en fait un problème de réfugiés internes12.

9En superposant les notions de territoire et d’appartenance communautaire, la ségrégation résidentielle a favorisé la séparation entre les deux communautés de manière irrémédiable. Elle est conditionnée par l’interdiction faite par l’autre communauté, sous forme de menaces et de violence, de vivre ailleurs. Une étude fondée sur le recensement de 1991 montrait qu’à l’époque 50 pour cent des Irlandais du Nord vivaient dans des zones habitées par plus de 90 pour cent de protestants ou plus de 95 pour cent de catholiques. Parmi les cinquante et un arrondissements de Belfast, trente-cinq étaient habités pour plus de 90 pour cent par une population monoconfessionnelle13. Même si la réactualisation de ce panorama dans l’étude de Michael Poole et Paul Doherty, publiée en 1996, aboutit à des conclusions beaucoup plus prudentes, pour cause de données encore incomplètes, les auteurs concluent néanmoins :

La multidimensionnalité de l’étude a mis en lumière la trop grande simplification d’études plus anciennes qui concluaient très simplement que la plupart des villes d’Irlande du Nord n’étaient que faiblement ségréguées.14

10Une telle répartition confère aux zones concernées un caractère d’enclaves, et en les isolant rend leurs résidents particulièrement vulnérables, reclus dans ces limites au point d’être inaccessibles aux secours :

De nombreuses enclaves sont l’objet d’attaques sectaires incessantes et paradoxalement les communautés qui ont été établies pour améliorer la sécurité des résidents peuvent devenir les cibles désignées de telles attaques.15

11constate Valerie Morgan, du Centre for the Study of Conflict à Coleraine. La politique d’attribution des logements sociaux tient d’ailleurs encore amplement compte de cet état de fait. Sont prioritaires pour le déménagement les foyers victimes de procédures d’intimidation ou d’attaques sectaires.

12Fionnuala O’Connor, auteur de In Search of a State : Catholics in Northern Ireland estime que les médias nord-irlandais, plus sensibles à l’opinion unioniste que nationaliste, ne se sont pas faits suffisamment l’écho de ces procédures d’intimidation et d’expulsion indirecte. Elle affirme que nombre de personnes interrogées pour la rédaction de son ouvrage mentionnaient, “au cours d’une conversation sur un autre sujet”, le fait qu’elles avaient été forcées de déménager. Et s’il est vrai que ce processus devait atteindre son apogée en août 1971, au plus fort des combats de rues suite à l’introduction de l’internement, l’auteur précise néanmoins que “les récits couvraient plusieurs décennies16. Cet exil interne n’est pas resté non plus une exclusivité catholique : les protestants, bien que dans une moindre mesure, ont été confrontés à des difficultés similaires. Morgan, Smyth, Robinson et Fraser ont noté dans une étude publiée en 1996 que jusqu’au premier cessez-le-feu de 1994, on pouvait noter d’importants exodes des protestants de Belfast vers North Down et Armagh, et de Derry vers Limavady et Eglington17. Cependant comme l’a fait remarquer John Darby :

Les protestants qui quittaient leurs maisons avaient tendance à s’établir dans des quartiers sûrs à la périphérie de la ville [Belfast] ou dans d’autres régions de la Province. Les catholiques s’entassaient dans les zones catholiques déjà surpeuplées, particulièrement à Belfast-Ouest.18

13Pour certains, catholiques comme protestants, le départ vers l’exil a eu lieu deux fois. Tel est le cas de ceux qui, défiant la ségrégation résidentielle et malgré la réprobation des leurs, ont choisi dans un premier temps de quitter un lieu de résidence monoconfessionnel pour s’installer dans une zone mixte, puis ont été contraints par l’intimidation ou la discrimination de retourner vers leur communauté. Comme en témoigne cette habitante temporaire de Rathcoole, banlieue résidentiellement mixte de Belfast, et originaire de Andytown, banlieue catholique :

Les autres à Andytown nous ont tous dit qu’on était fous, qu’ils allaient nous chasser par le feu. Mais j’y suis allée. Je voulais vivre dans une zone mixte. Deux ans plus tard, ils nous ont effectivement chassés par le feu. On est rentrés à Andytown et ils ont dit qu’ils nous avaient prévenus !19

14Mais cet exil est-il réellement motivé par les faits ou par une simple représentation, un imaginaire lié au conflit et qui suggère l’obligation de départ ? Comment interpréter par exemple la désertion du Shankhill : “Shankhill est démoralisé. Ils se sentent perdus. Ils ont l’impression qu’ils ont perdu leur dignité20 ? S’agit-il d’une intimidation politique réelle, de violences quotidiennes insupportables, de violations des droits qui conduisent au départ, ou plutôt de la représentation qui en est faite dans l’imaginaire collectif, et qui induit un exil fictif ?

15À Derry, au cours des vingt dernières années, la population protestante a traversé la rivière Foyle pour s’installer à Waterside, et Derry est coupée en deux : catholique sur le West Bank et protestante à Waterside. Un community leader explique : Les protestants ayant perdu le contrôle de Londonderry […] ont choisi dans un certain sens de se marginaliser21, tandis qu’un autre indique que les protestants ont fui devant la majorité catholique, et une autre enfin déclare : “À Waterside, on a le sentiment que l’autre côté a gagné. Les protestants se sont exclus par choix22. Changement de lieu définitif, donc, mais délibéré, et suscité plutôt par le dépit, la fierté bafouée, que par une quelconque violence, comme le confirme Glenn Barr, community leader à Waterside : Tant que les protestants n’auront pas un meilleur sort à Derry, ils ne traverseront pas le pont. Pas parce qu’ils se sentent en danger. Ils ne veulent simplement pas faire partie de la ville23.

16Pour les Irlandais du Nord, l’exil n’est pas seulement affaire de localisation géographique. Victor Hugo écrivait encore que “l’exil n’est pas une chose matérielle, c’est une chose morale. Tous les coins de terre se valent24. En Irlande du Nord cette forme d’exil se définit par rapport au contexte intercommunautaire.

17La partition n’a cessé de confronter les catholiques, comme les protestants plus récemment, à un réel problème d’identité communautaire, renforçant leur statut d’exilés sur leur propre terre. Dans un premier temps ce sont les catholiques qui y ont été les plus sensibles.

Pour certains, la prise de conscience était encore plus sombre : ils réalisaient que la partition redéfinissait les nationalistes du Nord comme des unionistes, que les catholiques du Nord avaient effectivement cessé d’exister, en tant qu’entité politique, avaient cessé d’avoir une identité politique. Vous étiez Irlandais, l’Irlande du Nord était britannique.25

18Dans une étude de la terminologie utilisée ou souhaitée pour qualifier les catholiques vivant en Irlande du Nord, Fionnuala O’Connor a en effet montré que ceux-ci réfutaient le terme de Northern Ireland Catholics, trop symbolique de leur position minoritaire. Ils n’acceptaient pas plus le titre de Northern Catholics : “Cela signifiait l’acceptation ou la reconnaissance de la partition et plus particulièrement des tentatives britanniques de dépeindre la différence politique comme une simple querelle sectaire26. En fait les personnes interrogées insistaient sur leur statut de Irish Catholics, exilés de leur communauté mère : “la branche nordique d’une tribu de premier rang, séparée, indésirable, mais du même sang27

19Exilés en Irlande du Nord, mais également exclus de la République, la branche mère en quelque sorte, et donc comme de passage dans une salle de transit qui ne mène nulle part :

J’aimerais bien en faire partie [du Sud…]. J’aimerais bien être un peu moins à l’aise si c’était le prix à payer. Parce qu’au fond, j’aimerais être Irlandaise, plutôt qu’au milieu […]. Je ne suis pas Britannique, je ne suis pas Irlandaise, il n’y a pas d’identité ici.28

20Toutefois, cette crise d’identité affecte également les protestants de manière de plus en plus aiguë au fur et à mesure que s’estompe le différentiel numérique entre les deux communautés29, que se profile un certain retrait de l’État britannique des affaires nord-irlandaises et que se confirme la disparition, légale ou de fait, de la discrimination anti-catholique. Étudiant le sentiment d’aliénation protestante en Irlande du Nord, en raison en particulier du désengagement supposé ou réel de l’État britannique, Seamus Dunn et Valerie Morgan ont rapporté dans une étude sur les mariages mixtes en Irlande du Nord des propos tels que : “[…] coupé de mes racines en Grande-Bretagne — comme s’il s’agissait de ma famille ou de mon père30.

21En 1971 Richard Rose avait déjà montré dans Governing without consensus que si trente-neuf pour cent des protestants nord-irlandais se percevaient comme Britanniques, trente-deux pour cent se disaient Ulstermen et vingt pour cent Irlandais31. Information corroborée par l’opinion de Fionnuala O’Connor  selon laquelle il y a plus de différence entre les protestants et les Britanniques qu’entre les catholiques et le Sud, et qui souligne la vulnérabilité identitaire des protestants d’Irlande du Nord32 .

22À la recherche d’une identité ou d’une protection, protestants et catholiques ont trouvé dans leurs communautés respectives un asile, un refuge, à partir duquel il devenait possible soit, à l’image des Gaelic Lords, de harceler la communauté adverse en espérant ainsi briser l’exil, soit au contraire de faire abstraction de l’extérieur, et de s’isoler davantage parmi ses pairs. L’emploi, le système éducatif, le lieu de résidence, autant de domaines dans lesquels s’est illustré le repli de chaque communauté sur elle-même, son enfermement en l’absence de possibilité ou de volonté d’en sortir et de jouir pleinement du territoire commun : ségrégation résidentielle, évoquée précédemment, mais aussi scolarité confessionnellement ségréguée33 et embauche confessionnel-lement discriminatoire34.

23La relégation demeure supportable si elle est compensée par une solidarité communautaire interne, plus ou moins explicite. Mais en Irlande du Nord s’y ajoutent certaines formes d’exclusion encore plus pernicieuses qui isolent également l’individu hors de sa propre communauté. Dans Psychology and the Northern Ireland Conflict35, Ed Cairns explique que l’individu recherche et a besoin d’une image de soi suffisamment forte. Par conséquent il va essayer d’obtenir une identité sociale positive, de préférence dans son propre groupe social. En l’absence de résultat satisfaisant, il quittera son groupe pour en rejoindre un autre, plus favorable à la construction de cette identité positive. Il choisira la rupture, l’exil, voire s’auto-bannira de sa propre communauté. On pense bien sûr aux terroristes, qui manifestent à travers leur violence leur refus du compromis. Ennemis de la communauté adverse mais également désavoués par les leurs, amis, famille, clergé. L’un des participants à l’élaboration du rapport Opshal faisait remarquer que les meneurs, pourtant indispensables au dynamisme de la communauté, courent le risque, lorsqu’ils s’engagent, d’en être chassés ou exclus36.

24Exilés aussi de leurs communautés d’origine les Irlandais du Nord, protestants ou catholiques, qui ont choisi de vivre dans la mixité confessionnelle : quartiers mixtes, écoles intégrées37, mariages mixtes sont autant d’exemples. La réaction des pairs va de l’étonnement et du doute (“On vous avait prévenus !”) à l’accusation de trahison et par conséquent l’expulsion tacite ou explicite de la communauté d’origine. Nombre d’écoles intégrées ne reçoivent encore aujourd’hui aucune visite des membres du clergé, en particulier catholique, la raison alléguée étant l’infraction au droit canon qui stipule la nécessité d’élever un enfant catholique dans la religion catholique. Si la multiplication des écoles intégrées a certes modifié les comportements, il n’était pas rare, lors de la naissance du mouvement dans les années quatre-vingt de voir certains prêtres refuser la communion aux enfants fréquentant ces écoles, les obligeant à quitter le territoire paroissial pour faire leur communion. Les enfants issus de mariages mixtes, s’ils fréquentent des établissements ségrégués, sont quant à eux isolés au sein de leur propre communauté scolaire. Le territoire, pour être ici psychologique, n’en est pas moins limitatif. Morgan, Smyth, Robinson et Fraser démontrent que les enseignants hésitent entre défi du sectarisme et risque de mettre la différence en exergue et de susciter des situations de rejet : “Expliciter des questions relatives à la division communautaire peut signifier séparer les enfants issus de mariages mixtes des autres, ce qui pourrait entraîner des souffrances supplémentaires, au moins à court terme38. Les auteurs utilisent le terme d’aliénation pour caractériser cette mise à l’index, cette position périphérique assortie de la défense tacite d’accéder au  centre, l’exil dans l’anormalité. Quant à leurs parents ils sont confrontés au choix entre l’exil territorial “s’affranchissant des liens familiaux pour vivre dans une zone mixte où ils pourraient être plus acceptables en tant que couple mixte” ou l’exil du mensonge “vivant dans une zone ségréguée en risquant l’intimidation et en manipulant l’information sur l’identité du partenaire de manière à préserver les liens familiaux et de voisinage39.

25Cette tension intercommunautaire nord-irlandaise favorise également ces autre forme d’exil que sont le silence, le non dit, le refus de communiquer. Une réaction d’abord liée à la difficulté de gérer les stéréotypes produits par cette société figée dans son conflit. “L’apartheid entre les catholiques et les protestants d’Irlande du Nord existe à tous les niveaux de la société, mais, de manière plus significative encore, dans nos esprits40. Mais en même temps, paradoxalement, difficulté encore plus grande à gérer la perte d’identité liée à l’incertitude de l’avenir de la Province, et la remise en cause des stéréotypes traditionnels du protestant tout-puissant et du catholique brimé.

Bien que nous soyons encore obligés d’utiliser le langage des stéréotypes pour l’analyse, les stéréotypes n’ont plus cours. C’est ce qui explique la retraite vers la vie privée et l’apathie apparente de tant d’Irlandais du Nord.41

26Chez les protestants en particulier, le sentiment d’aliénation croissant évoqué précédemment, conséquence de la montée en puissance à la fois politique et économique des catholiques (essor démographique, accès à la fonction publique, nouvelle classe d’entrepreneurs), incite à se retirer, à renoncer à sauvegarder sa place dans la société nord-irlandaise. Cette réaction se décèle tant dans la classe ouvrière, particulièrement touchée par le chômage et mise ainsi doublement en échec, que dans la bourgeoisie où fuir la réalité du moment, c’est en quelque sorte rester dans l’illusion du passé : “Les protestants battent en retraite mentalement, physiquement, dans tous les domaines42. Exil intérieur encore renforcé par la difficulté d’exprimer ses doutes, ses craintes, ses révoltes aussi dans une société où seuls le silence et l’abstention permettent de maintenir un semblant de convivialité, comme l’a si bien analysé Rosemary Harris dans son étude de la communauté de Ballybeg43.

27Plus récemment, le rapport Opshal rapporte les propos de Margaret, élevée à South Derry, installée depuis plus de cinquante ans dans un petit village presque entièrement protestant dans le comté de Tyrone, et qui évoque la résistance de certains candidats à l’embauche catholique :

Quelques emplois sacrifiés, plutôt que de prêter serment : on se souvenait de leurs noms et de leurs histoires pendant des années avec un respect considérable. Les masses évitaient la question, automatiquement, avec une persévérance maussade.44

28Tandis que Hugh, l’homme d’affaires catholique de 59 ans, admet qu’il évite les sujets politiques avec ses voisins aisés de Belfast Sud, par peur de révéler sa vraie nature politique et d’exacerber les passions : “Parce que vous sentez que si l’on vous titille suffisamment vous êtes nationaliste, et puis plus profondément, républicain, et que si cela tournait mal, vous seriez un Provo : et pour eux c’est exactement la même chose45. Une intériorisation constatée également par le Primat de l’Église d’Irlande, l’archevêque Robin Eames : “Le désengagement de la classe moyenne est un facteur évident aujourd’hui. Ils refusent de s’impliquer46. Refus des responsabilités, de s’engager ou simple résignation, découragement devant l’immobilité d’un conflit qui s’éternise en dépit des tentatives successives ?

29Margaret, citée précédemment, commente : “J’ai grandi au milieu de gens domptés et résignés, qui pensaient que l’Irlande du Nord était une phase temporaire mais qui étaient convaincus qu’ils ne pourraient rien faire pour apporter des changements47.

30Les ponts qu’il faut jeter pour faciliter le retour des différents exils nord-irlandais sont ceux de la confiance. Nombreuses ont été depuis le début des années 1980 les initiatives destinées à briser les stéréotypes, améliorer la connaissance et la compréhension réciproques, en plaçant l’Irlande du Nord dans une nouvelle dynamique économique et sociale.

31Mais l’issue incertaine de ces tentatives, comme de l’évolution politique en cours, entretient la méfiance ou la démission, au détriment du processus de déstructuration/restructuration nécessaire à la réconciliation. À quand le retour d’exil du Phœnix ?

Notes de bas de page numériques

1 John Hewitt, “Exile”, in Collected Poems (Belfast : Blackstaff Press, 1992).
2 John Simpson, The Oxford Book of Exile (Oxford : Oxford University Press, 1995, 351 p.), p. 14.
3 Les données statistiques qui ont été utilisées ici ont été recueillies dans différents ouvrages et non directement à partir de sources primaires. Néanmoins, n’ont été retenues que celles dont la source officielle (primaire) était clairement identifiable dans l’ouvrage.
4 Les témoignages exploités ici proviennent essentiellement d’un ouvrage de Tony Parker, intitulé May the Lord in His Mercy Be Kind to Belfast (Londres : Harper Collins, 1994), dans lequel sont consignés les compte-rendus de ses entretiens avec des habitants de Belfast de confessions, âges, sexes et catégories socio-professionnelles divers.
5 Les travaux cités ici sont ceux d’“Initiative 92”, une enquête réalisée auprès de 3000 citoyens nord-irlandais entre juin 1992 et mai 1993, consignée dans 554 comptes rendus écrits ou enregistrés, et qui a donné lieu à la rédaction du “Opshal Report”, publié en 1993.
6 John Fulton, The Tragedy of Belief : Division, Politics and Religion in Ireland (Oxford : Clarendon Press, 1991), p. 36.
7 Entre 1845 et 1849, on estime à environ un million le nombre d’émigrants ayant fui la famine irlandaise.
8 “One time about two months ago he said he thought he’d be all right now, he’d come back. So Rory (a neighbour) talked to him and told him no he wasn’t to. He said he’d find out when it’d be all right for him and he’d tell him then”. Tony Parker, May the Lord in His Mercy Be Kind to Belfast, op. cit., p. 45.
9 Fionnuala O’Connor, In Search of a State : Catholics in Northern Ireland (Belfast : Blackstaff Press, 1993, 396 p.), p. 160.
10 “We cleared that lot (RC) out of here early on, most of them jumped on a lorry one week-end and ran”, The politics of Identity : a Loyalist Community in Belfast (Aldershot : Avebury, 1994, 203 p.), p. 42.
11 “The lines were defined more sharply than ever before”, The Times (18-09-1971).
12 “[…] areas that were drastically overcrowded by what was in effect an internal refugee problem”. A. C. Hepburn, The Conflict of Nationality in Northern Ireland (Londres : Edward Arnold, 1980, 240 p.), p. 195.
13 The Independent on Sunday (21-03-93).
14 “The multidimensionality of the approach has highlighted the oversimplification of earlier work which concluded very simply that most Northern Ireland towns were weakly segregated”. Mike Poole and Paul Doherty, Ethnic Residential Segregation in Northern Ireland (Coleraine : Center for the Study of Conflict, University of Ulster, 1996).
15 “Many enclaves experience ongoing sectarian attack and paradoxically communities which were established to improve the safety of residents can become sitting targets for such attacks”. Valerie Morgan et al., Mixed marriages in Northern Ireland (Coleraine : Center for the Study of Conflict, 61 p.), p. 39.
16 Fionnuala O’Connor, In Search of a State : Catholics in Northern Ireland, p. 159. “The stories spanned the decades”.
17 Valerie Morgan et al., Mixed marriages in Northern Ireland, p. 38
18 “Protestants who left their homes tended to move to safe estates on the outskirts of the city and to other parts of the province. Catholics crowded into the already over-populated catholic areas, especially West-Belfast”. John Darby, Intimidation and the Control of Conflict in Northern Ireland (Dublin : Gill and McMillan, 1986).
19 “The rest in Andytown all said you’re mad, they’ll burn you out. But I went. I wanted to live in a mixed area. Two years later they did burn us out. We went back to Andytown and they said: told you so”. Fionnuala O’Connor, In Search of a State : Catholics in Northern Ireland, p. 160.
20 “The Shankhill has become demoralized. They feel at sea. They feel a lack of dignity”. Andy Pollack, The Opshal Report (Dublin : The Lilliput Press, 1993, 442 p.), p. 43.
21 “Protestants having lost control over their Londonderry […] have chosen in a sense to marginalize themselves”. Ibid., p. 40.
22 “In the Waterside there is a feeling that the other side has won. Protestants have excluded themselves by choice”. Ibid., p. 41.
23 “Until Protestants get a fairer deal in Derry, they won’t cross the bridge. Not because they feel unsafe. They just don’t want to be part of the city”. Ibid., p. 40.
24 Victor Hugo, “Ce que c’est que l’exil”.
25 “For some there was a blacker realisation : that partition redefined Northern nationalists as unionists, that Northern Catholics had effectively ceased to exist, as part of a political entity, had ceased to have a political identity that counted. You were Irish, Northern Ireland was British”. Fionnuala O’Connor, In Search of a State : Catholics in Northern Ireland, p. 336.
26 “It signified acceptance or recognition of partition and more particularly of British attempts to portray political difference as no more than sectarian squabbling”. Ibid., p. 334.
27 “The northern branch of a major tribe, separated, unwanted, but of the blood”. Ibid., p. 334.
28 “I wouldn’t mind being part of it [the South…]. I wouldn’t mind being a bit worse off if that was the price. Because basically, I’d like to be Irish rather than being in the middle […]. I’m not British, I’m not Irish, there is no identity there”. Ibid., p. 340.
29 Recensement de 1971 : Catholiques 34,7% ; Protestants 65,3%.
Recensement de 1991 : Catholiques 45,4% ; Protestants 54,1%.
30 “[…] alienated from my roots in Britain — as though from my family or my father”. Seamus Dunn and Valerie Morgan, Protestant Alienation in Northern Ireland (Coleraine, Centre for the Study of Conflict, 1994), p. 6.
31 Richard Rose, Governing Without Consensus (Londres : Faber, 1971).
Thinking of yourselves as  British : Protestants : 39% ; Catholics : 15%.
Ulstermen : Protestants : 32% ; Catholics : 5%.
Irishmen : Protestants : 20% ; Catholics : 76%.
32 Fionnuala O’Connor, In Search of a State : Catholics in Northern Ireland, p. 347.
33 La plupart des écoliers, collégiens et lycéens nord-irlandais fréquentent des écoles confessionnellement ségréguées : écoles publiques pour les protestants, écoles subventionnées pour les catholiques.
34 La discrimination confessionnelle en matière d’embauche, tendant à privilégier l’embauche de personnel d’une même confession, a longtemps été et reste encore, en moindre mesure, une pratique courante en Irlande du Nord, perpétuant la ségrégation confessionnelle.
35 Ed Cairns, Psychology and the Northern Ireland Conflict, a Welling-up of Deep Unconscious Forces (Coleraine : Center for the Study of Conflict, University of Ulster, 1994), p. 7.
36 Andy Pollack, Opshal Report, p. 89.
37 Les écoles intégrées, ouvertes depuis 1981, accueillent des enfants de confessions catholique et protestantes dans des proportions si possible égales, partant du principe qu’une scolarité commune dès le plus jeune âge, fondée sur des principes de tolérance et de compréhension mutuelles, peut participer efficacement à la réconciliation inter-communautaire en Irlande du Nord.
38 “Highlighting issues of community division may mean setting pupils with a mixed marriage background apart from other children and this may mean they suffer more, at least in the short term”. Valerie Morgan et al., Mixed marriages in Northern Ireland.
39 “breaking with family ties in order to live in a mixed area where they may be more acceptable as a mixed couple” or “living in a segregated area risking intimidation and having to manage information about one partner’s identity in order to maintain family and neighbourhood ties”. Ibid., p. 42.
40 “Apartheid between Catholics and Protestants in Northern Ireland exists at all levels of society but most significantly it exists in our minds”. Andy Pollack, Opshal Report, p. 346.
41 “Although we are still forced to use the language of stereotypes for analysis, the stereotypes no longer apply. This is the reason for the withdrawal into private life and apparent apathy of so many Northern Ireland people”. Ibid., p. 95.
42 “Protestants are in retreat mentally, physically, in every aspect of life”. Ibid., p. 43.
43 Rosemary Harris, Prejudice and Tolerance in Ulster (Manchester : Manchester University Press, 1972).
44 “A few sacrificed jobs rather than ‘take the oath’ : their names and histories were recalled for years with considerable respect. The masses evaded the issue, automatically, with sulky doggedness”. Fionnuala O’Connor, In Search of a State, p. 339.
45 “Because you feel if you’re scratched far enough you’re a nationalist, and further down you’re a republican and if it really got bad, you’re a Provo : and they’re in exactly the same position”. Ibid., p. 352.
46 “The opting out of responsibility by the middle class is a definite factor today. There is a reluctance to get involved”. Andy Pollack, Opshal Report, p. 238.
47 “[I] grew up among resigned, cowed people, who thought Northern Ireland was a temporary phase but were convinced they could do nothing to bring about change”. Fionnuala O’Connor, In Search of a State, p. 340.

Pour citer cet article

Valérie Peyronel, « Réflexions sur la notion d’exil en Irlande du Nord », paru dans Cycnos, Volume 15 n°2, mis en ligne le 09 juillet 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1561.


Auteurs

Valérie Peyronel

Université de Paris XII