Cycnos | Volume 15 n°2 Irlande - Exils.  

Marie-Claire Considère-Charon  : 

Les protestants d'Irlande du Sud au lendemain de l'indépendance : la valise ou le cercueil ?

Abstract

This paper examines the drastic decline in the Protestant population over the period 1911-1926, which encompasses the ultimate stage of the nationalist struggle, the Civil War and the birth of the new state. Intimidation and violence probably played an important part in prompting the exodus of the minority. Despite the efforts of the new authorities to reassure the Protestant community, the reality of everyday life was difficult and the future seemed very uncertain, which explains why a large number of families fled with the feeling that they had no alternative. Since the 1920s the Protestant population has kept declining, at a lower pace, due to emigration, mixed marriages and a lower birth rate than the Catholics. However the mood is fairly positive for the Protestant community which can rely on the support of public opinion and a general willingness to accommodate different trends and traditions in Irish society.

Plan

Texte intégral

1Cette formule, la valise ou le cercueil, évoque un épisode douloureux de notre histoire coloniale, l’exode sans retour des pieds-noirs à la fin de la guerre d’Algérie. Certes, toute analogie avec le sort des protestants d’Irlande du Sud, quarante ans plus tôt, a ses écueils et ses limites. Il demeure que l’Irlande, tout comme l’Algérie, a connu les bouleversements qui ont marqué le passage d’une colonie solidement amarrée à la métropole, à un état libre et ont provoqué le retour, dans la panique, de nombreux colons vers leur patrie d’origine.

2Au vu des statistiques dressées à chaque recensement, la chute démographique apparaît nettement entre 1911 et 1926 et suscite quelques interrogations quant à la mesure et la nature de cet exode, si tant est qu’il y eut exode, ainsi que les raisons et les conditions qui le caractérisent.

3Pour le pasteur Paisley, qui n’hésite pas à utiliser le terme de génocide à propos de l’effritement démographique de la communauté des protestants du sud, il s’agit de prédire ce que serait le sort des protestants de l’Ulster, si, d’aventure, l’île était réunifiée.

4Par delà la polémique et l’exploitation des statistiques à des fins politiques, il nous incombe d’analyser l’évolution démographique de la population des vingt-six comtés dans le contexte historique du début du siècle ainsi que les divers rapports et témoignages sur cette période trouble de l’histoire de l’Irlande.

Tableau 1

Année de

Effectifs

Pourcentages

Taux d’accroissement

recensement

C

P

C

P

C

P

1861

3933575

372723

89,4

8,5

/

/

1871

3616426

338719

89,2

8,4

8,1

9,1

1881

3465332

317576

89,5

8,2

4,2

6,2

1891

3099003

286804

89,3

8,3

10,6

9,7

1901

2878271

264264

89,3

8,3

7,1

7,9

1911

2812509

249535

89,6

7,9

2,3

5,6

1926

2571269

164215

92,6

5,5

2,2

34,2

1936

2773920

145030

93,4

4,9

+0,8

11,7

1946

2786033

124829

94,3

4,2

+0,4

13,9

1961

2673473

104016

94,9

3,7

4

16,7

1971

2795666

97739

95,1

3,3

+4,6

6,1

1981

3204476

95366

93

27

+14,6

2,4

1991

3228327

89187

91,5

2,5

+0,7

6,5

Évolution démographique des catholiques (C) et des protestants (P) de 1861 à 1991.

5Pour des raisons évidentes il n’y eut pas de recensement en 1921 et il fallut attendre 1926 pour que soit organisé ce type de consultation nationale par les nouvelles autorités. De plus on ne dispose malheureusement pas de statistiques sur le taux de migration avant 1932. Entre 1911 et 1926 la lecture des taux d’accroissement fait apparaître un déficit brutal de 34,4% chez les anglicans des vingt-six comtés qui passèrent de 249535 à 164215. Si l’on inclut les méthodistes et les presbytériens les effectifs chutèrent de 311461 à 207307, c’est à dire un déficit de 33,4%. En d’autres termes, la perte s’éleva environ à un tiers de la population de 1911.

6Cette chute est d’autant plus frappante que dans la même période on observe une légère baisse de 2,2% de la population catholique, marquant le début d’une évolution nettement différente des deux populations catholique et anglicane.

7Si les pertes de la guerre 1914–1918 doivent être prises en compte1, si sévères furent elles, elles n’expliquent pas le déclin spectaculaire enregistré par la minorité protestante en ces quinze années qui furent marquées par l’étape ultime de la lutte nationaliste, l’insurrection de 1916, la guerre d’indépendance, l’avènement de l’état libre et la guerre civile qui déchira le pays à la suite de la signature du traité.

8Il est difficile d’évaluer avec précision l’impact de ces événements sur la population protestante. Certes, comme l’indiquent les données des recensements antérieurs à celui de 1911, la population protestante d’Irlande du Sud avait déjà baissé pendant la seconde moitié du xixème siècle. Mais ce déclin démographique s’intégrait à une baisse de la population globale amorcée en 1861. En 1965, L. P. Fleming2, l’auteur du livre Head or Harp se prononçait avec beaucoup de pessimisme à ce sujet :

The population has been sinking ever since the famine a hundred years ago, and all over Ireland, except in Dublin, Cork City and the North, there is a feeling that men are fighting a losing battle against nature and that the jungle is coming back.

9On pouvait toutefois relever un ralentissement de cette baisse chez les anglicans à la fin du xixème siècle (7,9%) et au cours de la première décennie du xxème siècle (5,6%) ce qui conduit Martin Maguire3 à affirmer : “Had this loss of population not occurred, the downward trend in the total population of the new state would have been reversed”. C’est également l’avis d’Akenson qui considère que cette baisse de la population protestante équivaut au plus grand mouvement de population de l’histoire de l’Irlande4 au xxème siècle. Cette chute démographique présente en effet le caractère de vivacité brutale d’un exode que l’on ne peut saisir qu’en le replaçant sur la frontière de deux tradtions, deux mondes, l’un devant s’effacer pour faire place à l’autre selon une autre formule lapidaire, celle du député Mullins du Fianna Fail qui s’écria en 1926 au Dail : “The Garrison must give place to the Nation5.

10L’indiscutable réalité de l’arrachement ne fut toutefois pas vécue avec la même intensité d’une province à l’autre et d’un comté à l’autre comme le révèle le tableau 2.

11On note d’emblée qu’il existe des variations sensibles d’une province à l’autre. Avec une baisse de 21%, la partie de l’Ulster qui fut incluse dans le nouvel état fut la province la moins touchée par la baisse. En revanche, avec des déficits respectifs de 33,7% et 34,6%, le Leinster et le Connaught se situent près de la moyenne nationale. Enfin le Munster enregistre une chute spectaculaire de 43,5%. Cette province qui fut un foyer de résistance républicaine pendant la guerre civile serait-elle devenue en ces quelques années un véritable repoussoir pour la minorité protestante ?

12Plusieurs témoignages y font état d’un nombre relativement important d’incidents, plus ou moins graves, dont furent victimes les membres de la communauté protestante entre 1919 et 1923 en particulier. Ils prirent la forme de menaces à l’encontre de propriétaires protestants, de sommations de quitter leurs résidences, de cambriolages dans le but de trouver des armes, d’exactions commises à l’encontre de leurs propriétés, d’incendies criminels, de raids et autres processus d’intimidation pouvant aller jusqu’au meurtre.

13Plutôt que de vouloir dresser un inventaire de toutes ces violences et actes de malveillance, nous citerons quelques exemples qui frappèrent les esprits et suscitèrent une vive émotion au sein de la communauté protestante. Amplifiés par la rumeur, ils engendraient souvent un climat de terreur et d’insécurité et provoquaient la fuite des familles qui craignaient d’être sur la liste des prochaines victimes des nationalistes. Dans le comté de Cork on relève ainsi que le meurtre de sept protestants, vers la fin de 1922, en aurait conduit une centaine d’autres à quitter le pays.

Tableau 2

Province ou comté

Effectifs en 1911

Effectifs en 1926

Diminution en pourcentage

Leinster

140182

92 899

33,7

Carlow

3600

2719

24,5

Dublin

78680

53 809

31,6

Kildare

10498

3193

69,6

Kilkenny

3357

2342

30,2

Laoighis

5307

4193

21

Longford

3081

1973

36

Louth

4043

2295

43,2

Meath

3945

2884

26,9

Offaly

4906

3409

30,5

Westmeath

4550

2301

49,4

Wexford

7050

5119

27,4

Wicklow

11165

8662

22,4

Munster

50646

28614

43,5

Clare

1709

833

51,3

Cork

29568

6893

42,9

Kerry

3725

2 051

44,9

Limerick

4866

2976

38,8

Tipperary

7221

3747

48,1

Waterford

3557

2114

40,6

Connaught

19010

12417

34,7

Galway

3544

1673

52,8

Leitrim

4694

3286

30

Mayo

3380

2066

38,9

Roscommon

1887

1147

39,2

Sligo

5505

4245

22,9

Ulster

39697

30285

23,7

Cavan

12 952

10102

22

Donegal

18020

13774

23,6

Monaghan

8725

6409

26,5

Diminution démographique entre 1911 et 1926 par province et par comté (Source : K. Bowen, Protestants in a Catholic State, p. 26).

14À une interprétation sommaire de l’affrontement des unionistes et des nationalistes, il convient de substituer une analyse plus fine des diverses motivations qui provoquèrent autant d’actes de violence.

15Ils pouvaient être manifestement d’origine politique ou idéologique et perpétrés à titre de représailles pour venger les victimes des forces britanniques ou des orangistes au nord.

16Vers la fin de 1919 une véritable guérilla s’était instaurée entre la section des Volunteers anti-britannique qui se prénommait désormais IRA et la police et l’armée britanniques. Les casernes devinrent la cible des nationalistes et un certain nombre d’officiers et de policiers furent abattus. Dans son ouvrage Twilight of the Ascendancy, Mark Bence-Jones6 relate le meurtre du capitaine Blake, de sa femme et de deux jeunes officiers de l’armée britannique, victimes d’une embuscade de membres de l’IRA dans le comté de Galway.

17Ces violences pouvaient également avoir pour cible des protestants jugés trop favorables à la couronne ou soupçonnés d’avoir dénoncé des membres de l’IRA. Il convient à cette occasion de noter que la minorité protestante fut loin d’adopter une attitude homogène au cours de cette période trouble. Si un certain nombre de protestants prirent parti pour les forces britanniques, d’autres se montrèrent très vite favorables au traité. La grande majorité d’entre eux, du fait de leur faiblesse numérique, de leur isolement, de leur dispersion sur tout le territoire, ne prirent pas position dans le conflit. Leur résidence n’en fut pas pour autant épargnée par les raids des membres de l’IRA en quête d’armes et également d’argent. Dans les trois comtés les plus touchés par le déclin numérique, on relève que furent ainsi l’objet de ces raids, Paradise Hill dans le comté de Clare, Carton, la résidence des ducs de Leinster dans le comté de Kildare, ou encore Coole, résidence des Gregory dans le comté de Galway7. Mais dans le climat général de désordre, toutes les violences commises ne l’étaient pas pour des motifs politiques. En effet tout comme le fait colonial lui-même, les violences furents souvent complexes et touchèrent autant au politique qu’à l’économique et au social. Les incendies d’origine criminelle, étaient pour une large part l’expression d’une revanche sur les possédants. Ils furent particulièrement nombreux dans le comté de Clare où l’on relève qu’entre 1922 et 1923 cent quarante maisons habitées par des protestants furent brûlées.

18Dans ce même comté L. P. Curtis8 signale qu’à la fin des années vingt il ne restait plus que dix familles de propriétaires protestants sur les quatre-vingts répertoriées en 1919.

19La question agraire n’avait pas été entièrement résolue à l’avènement de l’État Libre. En effet, tous les fermiers catholiques n’avaient pas bénéficié des diverses réformes agraires, en particulier de la loi Wyndham votée en 1903 par la Chambre des Communes9 qui permettait le rachat des terres par les fermiers dans des conditions avantageuses. Nombre de propriétaires de ces big houses, souvent isolées, disposaient encore de grands domaines dont certaines parties, parfois très vastes, n’étaient pas cultivées. On conçoit aisément qu’ils aient pu susciter des réactions d’hostilité et d’envie.

20Le sort des petits fermiers protestants n’en fut pas moins affecté par les événements dramatiques de cette période.

21Le chanoine Smeaton10 de l’église anglicane de Ramelton, Donegal, fait référence à un certain nombre de pressions et d’agressions qui, selon lui, furent l’expression d’une lutte entre groupes sociaux.

The attacks were as much class-based as religious, in the sense that religion in Ireland is very much determined by class interests. Protestants happened to be the owning class. Catholics were the oppressed and struck out at those they perceived to be the oppressors.

22Une enquête que nous avions réalisée en 1991 dans une quarantaine de paroisses réparties sur tout le territoire nous a donné quelques éléments d’appréciation du climat qui régnait alors. À la question concernant les incidents survenus dont furent victimes des protestants de leur paroisse, treize pasteurs sur quarante nous déclarent en avoir eu connaissance. Mais on observe chez la plupart d’entre eux le souci d’oublier cette période sombre de l’existence de leur communauté.

23Les pasteurs dont les paroisses semblent avoir été épargnées par les Troubles pensent que la présence d’une garnison ou d’un régiment de marine les préserva largement de toute action terroriste ou tentative d’intimidation11.

24Dans les comtés proches de la nouvelle frontière comme le Donegal, on nous signale que de nombreux protestants de Lifford, près de Derry, trouvèrent refuge en Irlande du Nord12 au début des années vingt, quitte à revenir une fois le calme revenu. L’Irish Times du 16 juin 192213 rapportait l’arrivée quotidienne à Enniskillen de réfugiés du comté de Leitrim et en particulier de la petite ville de Manorhamilton, où l’exemple de la famille Sanders, victime d’un raid d’hommes armés qui avaient menacé ses membres de mort s’ils ne quittaient pas immédiatement les lieux, fut sans doute à l’origine de ces départs. À Manorhamilton comme dans bien d’autres régions où les violences prirent une dimension spectaculaire, la panique s’empara d’une partie de la communauté qui ne vit son salut que dans l’exil.

25Il demeure que l’exode des protestants ne fut pas, comme certains l’ont prétendu, le résultat d’une vaste campagne d’intimidation visant à vider le pays de sa population protestante. Ce furent davantage des opérations sporadiques liées au contexte local, à l’attitude des propriétaires eux-mêmes et à la nature de leurs relations avec la communauté catholique. L’Irish Times reconnaissait que les ex-unionistes constituaient des proies faciles pour les “fanatiques” et les “hors la loi”, par suite de leur isolement géographique et de leur situation économique souvent privilégiée14.

26Si le terme exode du grec exodos signifie sortie, il désigne également la partie d’une tragédie grecque qui suivait immédiatement le dernier chœur et contenait le dénouement. Il ne fait aucun doute que les protestants du Sud, dans leur ensemble, vécurent la fin de la domination britannique, comme la fin de leur histoire, avec beaucoup d’amertume et de doutes quant à l’avenir de leur communauté. Si près d’un tiers d’entre eux choisirent la fuite, ce fut bien, comme le souligne Bence-Jones, pour tout un ensemble de raisons diverses, les plus fréquentes, étant, d’après lui, d’ordre financier.

They were those who, like Bandon or Desart, left heart-broken, their houses burnt ; there were those who escaped the burnings but for whom the disturbances had been more than they could stand ; there were the loyalist die-hards who did not wish to live in an Ireland no longer part of the United Kingdom. There were those who left because their friends had left and those who left simply because the money had run out. This was the most usual reason for going, the real reason in the case of many who left ostensibly because of the unrest or the loneliness or their dislike of the new Ireland.15

27Mais cet exode ne toucha pas seulement les propriétaires terriens qui semblent avoir été la cible des militants nationalistes les plus radicaux. Leur expérience de l’arrachement qui donna lieu à de nombreux témoignages et récits ne doit pas en effet occulter la diversité du groupe qui, selon F. S. L. Lyons, comprenait, outre les grands propriétaires terriens, les membres des professions libérales et les responsables d’entreprises, une population urbaine faite de petits commerçants et d’ouvriers16.

28L'évolution de l'implantation urbaine et rurale de la minorité protestante fait apparaître en 1926 un déficit de la population urbaine (40,1%) bien supérieur à celui de la population rurale (29,6%) comme le révèlent les tableaux ci-dessous17.

Tableau 3

1911

1926

1936

1946

1961

1971

1981

Anglicans

/

40,1

8,1

13,4

7,5

2,5

1,9

Catholiques

/

8,5

14

7

18,3

22,7

23,4

Chute ou gain en pourcentages de la population urbaine pour chacune des confessions.

Tableau 4

1911

1926

1936

1946

1961

1971

1981

Anglicans

/

29,6

13,4

13,6

24

9,5

3

Catholiques

/

6,2

4,5

2,8

17,8

10,8

4,4

Chute ou gain en pourcentages de la population rurale pour chacune des confessions.

29Cet exode urbain fut incontestablement d’une autre nature. Il y eut certes des exactions contre des membres de l’aristocratie et de la bourgeoisie protestante comme à Foxrock, Dublin, où la résidence de Sir Henry Robinson fut mise à sac et son propriétaire contraint à partir.

30Mais parmi les protestants vivant dans les villes, un grand nombre quittèrent l’Irlande car leur présence n’avait plus de raison d’être après le retrait des troupes britanniques des vingt-six comtés et la dissolution du Royal Irish Constabulary ainsi que de la Dublin Metropolitan Police essentiellement stationnés en zone urbaine.

31D’après les chiffres du recensement de 1926, il semblerait que le retrait des forces armées et du personnel civil qui en dépendait ait représenté un quart de la perte numérique de la communauté anglicane, c’est-à-dire environ 8% de la population18.

32Quant aux six régiments irlandais qui furent également dissous en 1922, P. Buckland19 relève qu’il est difficile de dissocier les Irlandais anglicans concernés des Anglais de même confession.

33Pour ces officiers et sous-officiers, l’enracinement était moins profond et l’amertume moins grande. Ils pouvaient en effet entrevoir l’avenir sans inquiétude, assurés de pouvoir continuer leur carrière dans d’autres zones de l’Empire britannique.

34Quant à la proportion d’anglicans dans les services de police et de l’administration, elle était beaucoup plus modeste et se situait respectivement aux environs de 24% et 13%. À l’inverse des militaires, leur départ ne s’imposait pas et des efforts furent déployés par les nouvelles autorités pour maintenir une continuité dans le personnel de ces services. Néammoins, les bouleversements administratifs qui se produisirent au cours de la période de transition, l’incertitude vis-à-vis des orientations du nouveau gouvernement, les réticences à se mettre au service du nouveau régime ainsi que les inquiétudes concernant le versement des retraites amenèrent un grand nombre de ces fonctionnaires protestants à partir pour l’Angleterre ou l’Irlande du Nord.

35Leur qualité de citadins, en particulier dans les villes portuaires, leur assurait de plus grandes facilités pour l’émigration. Dublin, où la présence et l’influence protestantes étaient très fortes au début du siècle, se transforma radicalement en l’espace d’une décennie au point de devenir une ville catholique. En 1911, elle comptait en effet 17% de protestants qui, pour la plupart, résidaient dans les quartiers georgiens de la ville à proximité de Stephen’s Green. Puis, avec le déclin politique et économique de l’élite protestante, ils n’étaient plus qu’environ 5% en 1926 et s’étaient déplacés vers les quartiers de Ballsbridge (Dublin 4), Rathgar et Rathmines.

Tableau n°5

1911

1926

1936

1946

1961

1971

1981

Anglicans

/

42,5

44,2

44,4

49,3

51,2

51,5

Catholiques

/

30,1

34,9

37,3

45,9

53,8

57,9

Pourcentages de population urbaine pour chacune des confessions.

36Si l’on compare les évolutions démographiques des deux confessions, on note un gain progessif de population urbaine très net chez les catholiques. L’explication est simple : au début du siècle la population catholique était nettement moins urbanisée que la population protestante et plus de deux catholiques sur trois vivaient à la campagne. À partir de 1926, on relève un mouvement d’exode rural chez les catholiques, sans doute favorisé par le départ des protestants, qui allait donner lieu à l’essor démographique des villes.

37Si les couches les plus aisées de la communauté habituellement désignées sous le terme d’Ascendancy ainsi que les fonctionnaires de police et de l’armée semblent avoir été les plus touchés, l’exode des protestants a également concerné les éléments les plus modestes de cette population, en particulier à Dublin et à Cork.

38Bien que la pauvreté fut beaucoup moins courante chez les protestants que chez les catholiques, Dublin et Cork avaient au début du siècle une petite population ouvrière protestante.

39Pour cette fraction de la population aux revenus modestes, il n’était pas permis de vivre dans les quartiers traditionnellement habités par les protestants. Ils se logeaient donc dans des quartiers majoritairement catholiques où ils faisaient souvent figure d’exclus. Hester Casey20, qui passa son enfance dans les années vingt dans un quartier ouvrier de Cork, relate qu’il lui était impossible de jouer dans la rue sans être victime des railleries des petits catholiques. Lorsqu’elle se rendait au cathéchisme le dimanche, revêtue de ses plus beaux habits, elle entendait ses petits voisins lui crier :

Proddy-Woddy
Green Guts, never said a prayer
Catch them by the long legs
And throw them down the stairs !

40Cette femme, décédée depuis notre interview, nous expliquait avoir beaucoup souffert également de l’indifférence, voire du mépris des protestants aisés vis-à-vis des moins fortunés. La faillite de son père, qui dut fermer sa petite épicerie “pour avoir trop fait crédit”, révéla ce manque de solidarité au sein de la communauté protestante. À la faveur de la rencontre de celui qui deviendrait son mari, elle se convertit au catholicisme.

41Pour bien d’autres protestants modestes, l’exil parut être la seule réponse à un isolement croissant. Selon Martin Maguire, l’exode des protestants modestes dans les années vingt est responsable de la quasi-disparition de la classe ouvrière protestante et donne à la communauté anglicane d’aujourd’hui un profil de minorité privilégiée. Dans la mesure où ceux qui partirent se situaient dans la tranche d’âge des actifs de 25 à 34 ans, le problème de la pauvreté chez les protestants cessa d’être un problème de classe pour devenir un problème d’âge21.

42Pour une bonne partie de la communauté protestante, la vie quotidienne se détériora au lendemain de la signature du traité. Au plus fort de la guerre civile, les forces favorables au traité n’étaient plus en mesure de contrôler le pays. Leurs responsables ne cessèrent pourtant de faire assaut de modération dans leurs discours et de se présenter comme les tenants d’une formation responsable et tolérante. Ils parvinrent très mal à rassurer et s’avouèrent même parfois impuissants à rétablir le calme.

43Lorsqu’en 1922, Sir Henry Robinson, dont la résidence de Foxrock avait été mise à sac, fut menacé de devoir comparaître en cour martiale pour avoir résisté aux soldats de la République irlandaise dans l'exercice de leurs fonctions, Michael Collins se présenta lui-même le lendemain au domicile des Robinson mais son geste se borna à leur conseiller de disparaître provisoirement et de revenir plus tard une fois que le calme serait revenu22.

44La démarche de l’archevêque anglican de Dublin démontre également à quel point la minorité était en proie au désarroi. J. A. F. Gregg crut en effet de son devoir de prendre la tête d’une délégation du synode général auprès du gouvernement provisoire. Il souhaitait, disait-il, connaître le sentiment des nouveaux dirigeants vis-à-vis des membres de son Église. Étaient-ils admis à demeurer comme citoyens du nouvel État ou était-il préférable qu’ils quittent le pays23 ?

45Arthur Griffith fit de son mieux pour rassurer les délégués et Gregg repartit, semble-t‑il, confiant, comme le laissent supposer les déclarations officielles au synode diocésain de Dublin24. Il y affirma en effet que les violences commises à l'encontre des Protestants n'avaient en aucun cas le soutien de l'opinion publique ni celui des dirigeants mais étaient jugées au contraire tout à fait condamnables.

46Après la mort de Griffith, O'Higgins, membre du nouveau gouvernement, s'employa lui aussi à apaiser les craintes de la minorité dans un discours devenu célèbre.

These people are part and parcel of the nation, and we being the majority and strength of the country […] it comes well from us to show that these people are regarded not as alien enemies, not as planters but that we regard them as part and parcel of the nation, and that we wish them to take their share of its reponsibilities25.

47Ce discours témoignait avec force de la détermination de son auteur à reconnaître à la minorité sa place dans le nouvel État. Il y eut manifestement de la part des nouveaux dirigeants une réelle volonté politique d’intégration de la minorité protestante.

48La formule — la valise ou le cercueil — ne saurait en aucun cas renvoyer à une stratégie concertée visant à chasser les protestants du nouvel État irlandais. Elle a pu certes définir des formes de chantage exercées par les militants nationalistes les plus radicaux quand elle ne fut pas l’expression de ressentiments séculaires d’origine économique et sociale. Une histoire coloniale ne se convertit pas pacifiquement en une hisoire nationale. La communauté protestante fut fortement ébranlée par la tourmente qui secoua l’Irlande, en butte au déchaînement de passions et de rancunes. Nombre de ses membres quittèrent pour toujours une terre, un domaine, une ville, un pays où ils avaient vécu depuis toujours, où reposaient leurs ancêtres, où tout paraissait devoir les retenir. Comme le révèlent les données des recensements qui suivirent celui de 1926, le déclin numérique s’est poursuivi inexorablement par suite de la généralisation de l’exogamie, la poursuite de l’émigration et un taux de natalité inférieur à celui des catholiques.

49Aujourd’hui la minorité protestante, qui représente moins de 3% de la population globale, dispose d’un capital d’intérêt et de sympathie qui dépasse largement son poids numérique dans la société irlandaise. Le geste symbolique de la présidente Mary McAleese, qui communia en décembre 1997 à l’office anglican de Christ Church, au grand dam de la hiérarchie catholique, mais avec l’approbation de la quasi-totalité de l’opinion publique, en est la preuve, tout comme il démontre que le sectarisme condamné par les fondateurs du nouvel État libre a bien fait place à une volonté d’ouverture et de partage.

Notes de bas de page numériques

1 F. S. L. Lyons, “Southern Ireland Protestantism 1922–72, the Silent Minority”, The Month, CCXL, 1343 (August 1979), p. 235. L’auteur dénombre que sur 175000 protestants en âge de se battre, 3000 participèrent à la guerre et quelques milliers y périrent. Mais il souligne que ce furent les éléments les plus vigoureux de la génération montante et leur disparition explique l’affaiblissement de la minorité dans les années qui suivirent la guerre.
2 L. P. Fleming, Head or Harp (London : Barrie and Rockcliff, 1965), p. 114.
3 Martin Maguire, “The Church of Ireland and the problem of the protestant working-class of Dublin , 1870-1930s”, dans As by Law established, éd. par Alan Ford (Dublin : the Lilliput Press, 1995), p. 202.
4 D. H. Akenson, Small Differences, Irish Catholics and Irish Protestants 1815-1922 (Dublin : Gill and McMillan, 1991), p. 224.
5 “Dail Debates, 1926, pp. 1258–1264” cité dans Kurt Bowen, Protestants in a Catholic State, Ireland’s Privileged Majority (Dublin : McGill-Queen’s University, 1983), p. 60.
6 M. Bence-Jones, Twilight of the Ascendancy (London : Constable, 1989), p. 207.
7 Ibid., pp. 188–189.
8 L. P. Curtis, “The Anglo-Irish Predicament”, Twentieth Century Studies, 4, (November 1970).
9 F. S. L. Lyons, Ireland since the Famine (Dublin : Fontana Press, 1973), pp. 218–219. Cette loi avait toutefois permis qu’entre 1903 et 1920 près de neuf millions d’acres soient rachetés par des catholiques.
10 Enquête réalisée par l’auteur auprès de trente-deux pasteurs anglicans, 1990–1991.
11 C’est le cas des paroisses de Clonmel Union, Cobh et Dunmanway, dans le comté de Cork, à proximité desquelles était stationné un régiment de marine.
12 Il convient de noter qu’à cette période les six comtés d’Irlande du Nord virent leur population s’accroître légèrement.
13 Cité dans Patrick Buckland, Irish Unionism 1, the Anglo-Irish and the New Ireland (Dublin : Gill and MacMillan) p. 287.
14 Cité dans J. White, Minority Report : The Protestant Community in the Irish Republic (Dublin : Gill and MacMillan), p. 91.
15 M. Bence-Jones, op. cit.
16 F. S. L. Lyons, “Southern Ireland Protestantism 1922–72, the Silent Minority”, The Month, CCXL, 1343 (August 1979), p. 285.
17 Les chiffres qui apparaissent sur ces tableaux ont été calculés par nos soins en nous appuyant sur les résultats des divers recensements, puis revus et corrigés par les employés du Central Statistics Office.
18 D’après le recensement de 1911, 63% des sous-officiers et 81% des officiers des troupes britanniques basées en Irlande étaient anglicans.
19 P. Buckland, op. cit., p. 285.
20 Entretien avec Hester Casey, Cork, le 15 août 1991.
21 K. Bowen, op. cit., p. 25.
22 P. Buckland, op. cit., pp. 278–279.
23 Irish Times, 8 décembre 1921.
24 Irish Times, 13 mai 1922.
25 Cité dans K. Bowen, op. cit., p. 24.

Pour citer cet article

Marie-Claire Considère-Charon, « Les protestants d'Irlande du Sud au lendemain de l'indépendance : la valise ou le cercueil ? », paru dans Cycnos, Volume 15 n°2, mis en ligne le 09 juillet 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1559.


Auteurs

Marie-Claire Considère-Charon

Université de Haute-Alsace
Marie-Claire Considère-Charon est maître de conférences à l'université de Haute-Alsace où elle enseigne les institutions politiques britanniques, américaines et irlandaises. Ses travaux de recherche portent essentiellement sur la minorité protestante en République d'Irlande. Depuis quelque temps elle s'intéresse également au rôle de l'Irlande au sein des institutions européennes