Cycnos | Volume 11 n°2 Autour d'Orwell - 

Alain Blayac  : 

George Orwell et Evelyn Waugh : Hommes du XXe siècle

Texte intégral

“From a very early age... I knew that when I grew up I should be a writer.. I think from the very start my literary ambitions were mixed up with the feeling of being isolated and undervalued”1.
“At eleven, when the war of 1914-1918 broke out, I wrote a patriotic poem which was printed in the local newspaper”.
“Apart from schoolwork, I wrote vers d'occasion, semi-comic poems which I could turn out at what now seems to me astonishing speed... and helped to edit school magazines”.
“Only one of my early works ... shows imagination. It was called The Curse of the Horse Race and is not dated. I think from the evidence of the handwriting it must have been written in 1910, when I was rising seven”2.

1Rien, hormis un amour précoce de l’écriture, ne saurait de prime abord rapprocher les deux êtres si dissemblables que sont George Orwell (1903-1945) et Evelyn Waugh (1903-1966). Opposés jusqu’à la caricature dans chacun de leurs traits, tels les couples comiques les plus célèbres, les deux hommes, que tout dans l’inconscient collectif sépare ou oppose, s’accordent au moins sur une chose, la précocité de leur vocation et le rôle essentiel qu’ils assignent à la littérature. Il est vrai qu’a priori ils se situent aux antipodes l’un de l’autre, depuis leur origine jusqu’à leur physique, leur tempérament et leur philosophie politique et sociale.

2Orwell sera, toute sa vie durant, obnubilé par la culture populaire d’une classe ouvrière avancée, consciente d’elle-même et frange inférieure de la bourgeoisie. C’est qu’il avait fréquenté des écoles privées où il côtoyait des enfants plus riches que lui et en souffrait affreusement. Il poursuivit ses études secondaires à Eton dont il rejeta l’éthique, la hiérarchie, les codes de conduite ainsi que le contenu de l’enseignement. Si grand fut son rejet de ce milieu aristocratique, béni des dieux, qu’il arrêta là ses études, et n’intégra aucun réseau d’anciens élèves.

3Waugh, pour sa part, est issu des classes moyennes et sera, tout au long de son existence, fasciné par la culture classique d’une aristocratie intellectuelle (celle d’Eton justement3), ébloui par l’entregent des classes possédantes qu’il s’efforce d’imiter à tout prix et qu’il voit avec désespoir se désagréger et se défaire au fil des jours. Pour les ouvriers il n’a que mépris car il ne les connaît pas.

4Au physique, Orwell du haut de ses 1 mètre 90 et quelque paraît efflanqué, voire hâve et flegmatique. Il a le visage émacié, les yeux brûlant d’une fièvre passionnée, la chevelure en broussaille. Vêtu d’un éternel pull-over élimé, il est rongé par la phtysie due à une vie de privations endurées au contact des SDF de Paris et de Londres, des mineurs de Wigan, des combattants républicains de Catalogne. L’hospice, la mine, les champs de bataille, voilà où son métier de journaliste engagé, de témoin objectif de son temps, l’a entraîné. Il est le négatif d’un Waugh de 1 mètre 63, au visage poupin, rougeaud, bouffi par l’abus de la bonne chère, de l’alcool et des drogues. Trapu, cheveux lisses et oeil perçant, ce dernier arbore des costumes de tweed à gros carreaux voyants, ceux du hobereau qu’il aimerait être. Portant melon, fumant le cigare malodorant du parvenu, il mène une vie à grandes guides, fréquentant le Ritz (“Marble Halls” selon son expression) et les restaurants à la mode, jetant l’argent par les fenêtres, essayant d’éblouir ces aristocrates auxquels il aimerait tant ressembler.

5Tous deux, l’un aussi chaleureux que l’autre était dédaigneux et caustique, eurent toujours des problèmes relationnels avec leur entourage. Orwell lorsque le domaine professionnel empiétait sur celui de l’amitié4, Waugh à l’égard de ceux qui refusaient de partager son élitisme, son conservatisme exacerbés, son catholicisme intransigeant. Tous deux, au bout du compte, se murèrent dans un isolement propice à l’écriture et convenant à leur misanthropie.

6De tels points communs, forts, qui pourraient les rapprocher, les séparent au contraire tant leurs réactions sont différentes.

7L’un et l’autre rompent avec leur milieu, quittent les chemins tout tracés, Orwell pour se refaire une âme en partageant les souffrances des damnés du monde moderne, Waugh, converti de fraîche date, pour expier les fautes que furent son divorce et sa vie de bamboche et découvrir chez les primitifs la clé de la décadence de l’Occident. Tous deux ont sans nul doute mis du génie dans leur parcours original, dans la recherche des situations les plus extravagantes (expédition à travers l’Afrique, exploration de l’Amazonie, aventure au Spitzberg, engagement dans les Commandos pour l’un ; descente à la mine, labeur à la plonge des gargotes les plus infâmes, combattant dans les tranchées de Catalogne pour l’autre). Tous deux fuient cette civilisation de l’abondance et du gaspillage (que l’un exècre et dont l’autre raffole) pour se ressourcer dans le monde inconnu des pauvres ou des sauvages. Tous deux, à partir de points de vue différents, font éclater les idées toutes faites, comme celle en particulier de cette Angleterre édénique qu’annonçait Lloyd George à la fin de la Grande Guerre (a land fit for heroes to live in ).

8Ainsi n’est-il guère étonnant de les voir s’engager avec un courage certain dans les combats qu’ils tiennent pour essentiels à la survie du monde auquel ils appartiennent, celui de la liberté et de la fraternité pour Orwell qui sera grièvement blessé au combat, celui de l’indépendance du monde chrétien occidental pour Waugh, lieutenant de Commandos, qui ira au feu en Afrique, sera blessé au cours d’un parachutage en Yougoslavie ou lors d’un atterrissage forcé en Corse. Le courage des deux hommes est indéniable : ils jouent leur vie pour défendre leurs idées et s’engagent à un âge où ils auraient le droit de rester chez eux. Ce comportement, qui les rapprochera sans doute à la fin de la deuxième guerre mondiale, creusera entre eux un fossé infranchissable avant le début de celle-ci car, au cours des années trente, ils ne s’intéressent pas aux mêmes causes.

Le voyage d’études entrepris à la demande de l’éditeur Gollancz dans le Nord industriel va faire connaître Orwell d’un lectorat plus substantiel et plus marqué à gauche. Dans Le Quai de Wigan il ... marque le fossé incommensurable séparant économiquement et culturellement la classe ouvrière de la classe dominante. Membre d’une frange intermédiaire, il se voit comme intercesseur puisque, comme tous les petits bourgeois..., il n’a rien à perdre si ce n’est son anglais standard5.

9Leurs expériences scolaires et universitaire les ont meurtris. Ils ont vécu leur pauvreté à un niveau névrotique qu’ils n’oublieront pas. L’un a abandonné ses études après Eton6 pour se présenter à l’examen de recrutement de la Police impériale, l’autre s’est hissé à la force du poignet jusqu’à un collège d’Oxford après avoir été écarté par la faute de son frère Alec7 de la public school familiale. A la suite de quoi il intégra Hertford College, l’établissement le moins huppé d’Oxford, où il eut le privilège, mais aussi l’humiliation, d’entrer dans le cercle d’Harold Acton et d’y côtoyer, lui dont les origines étaient modestes, la fine fleur de l’aristocratie. Comme Orwell à Eton, le jeune homme allait connaître l’humiliation de ceux qui s’aventurent dans des cercles qui leur sont supérieurs.8 Il vécut son infériorité sociale à Hertford College avec les mêmes souffrances qu’Orwell avait enduré la sienne à Eton, ainsi qu’en témoigne la liste des étudiants ternes à en pleurer (les Potts, Sniggs ou Stubbs) qui peuplent son premier roman. Le parallèle prend toute sa valeur lorsqu’on sait qu’Orwell abandonna ses études à la sortie d’Eton alors que Waugh quitta Oxford sans avoir obtenu le moindre diplôme. C’est la confrontation avec les “grands de ce monde” (toutes proportions gardées bien sûr) qui les abat pour un temps et leur souffle des solutions opposées en apparence mais voisines en réalité : retraite et exil en Birmanie dans un poste de serviteur subalterne de l’Empire loin des fastes de coteries aristocratiques pour l’un, immersion dans une vie facile d’irresponsabilité absolue auprès de cette Joyeuse Jeunesse fortunée (les Bright Young Things) à laquelle Waugh essaie de s’identifier pour l’autre.

10Malgré l’opposition radicale que reflètent ces deux tactiques, l’intransigeance, le sens de l’absolu, la conscience aiguë que les deux hommes partagent d’avoir foi en des valeurs transcendantes, sociales ou religieuses, l’expérience des hommes aussi finiront par les rapprocher, sans pour autant que l’un ou l’autre se rallie aux positions de son homologue.

11Orwell, à la suite de ses démêlés avec Victor Gollancz et le Left Book Club qui refusent son Hommage à la Catalogne, revient à un socialisme sentimental caractérisé par le refus obstiné de tout extrémisme totalitaire. Quelques années plus tard, Waugh, déçu par la guerre, se retire dans sa demeure provinciale d’où il continue à militer pour ses idées tout en soutenant les jeunes écrivains indépendamment de leurs préférences politiques. Mais, dès 1937, il avait exprimé un refus du fascisme que ses adversaires travestirent et dévoyèrent sans vergogne. Louis Aragon et Nancy Cunard soumirent un questionnaire aux écrivains britanniques au sujet de leurs positions sur la guerre d’Espagne9. Les réponses furent enregistrées sous les rubriques “Pour le Gouvernement”, “Neutre ?”, “Contre le Gouvernement”. La question était la suivante : “Etes-vous pour, ou contre, le gouvernement légal et le peuple de l’Espagne républicaine ? Etes-vous pour, ou contre, Franco et le Fascisme ? Car il n’est plus possible désormais de ne pas prendre parti”.

12Voici la réponse de Waugh, classée “Contre le Gouvernement” : “As an Englishman I am not in the predicament of choosing between two evils. I am not a Fascist nor shall I become one unless it were the only alternative to Marxism. It is mischievous to suggest that such a choice is imminent”. Car, même si le marxisme inquiétait Waugh plus que le fascisme rien ne l’attirait vers cet autre fléau.

13Ce qui émerge de leur vie, c’est avant tout le courage physique et moral, le goût de l’aventure, une prise de risque totale qui leur permet de témoigner en connaissance de cause. Même si la guerre de Waugh ne fut pas glorieuse, Orwell se plaignait auprès d’Anthony Powell de ce que, à gauche, personne n’ait eu le courage de s’engager de la même façon. Chacun passe de l’aventure personnelle et individuelle au témoignage sociologique et/ou romanesque. Dans ce parcours bizarre de bourgeois en rupture de ban mais toujours à la traîne de leur milieu, chaque expérience devient source de connaissance et germe de création littéraire. Orwell dit vouloir fuir “toute forme de domination de l’homme par l’homme”, Waugh renchérit en assurant qu’il veut défendre la démocratie “en un siècle où le vice ne rend jamais ne serait-ce qu’un hommage hypocrite à la vertu” ; il répète que “le seul service que l’artiste peut rendre à la société désintégrée d’aujourd’hui est de créer de petits systèmes indépendants qui lui soient propres”10 et ajoute “le plus grand danger que j’ai encouru pendant la guerre hitlérienne était celui de devenir l’un des jeunes gens de Churchill, d’obtenir une médaille et de briguer un siège au Parlement ; si les choses s’étaient passées selon ce scénario en apparence alors justifié... c’est ce que je serais aujourd’hui. Je rends grâce à Dieu d’être toujours écrivain et au travail”11. Sous-entendu il aurait pu se trouver ligoté, bâillonné et dans l’impossibilité de témoigner.

14Waugh a souvent remarqué que l’artiste, malgré tout le détachement qu’il s’efforce d’acquérir, est toujours “une créature de la Zeitgeist12. Le romancier expose ses positions politiques au sens large du terme à travers des articles et des relations de voyage fondés sur les expériences qu’il a pu faire ici et là. “I went abroad with no particular views about empire and no intention of forming any. The problems were so insistent that there was no choice but to become concerned with them”13. Néanmoins il est des expériences qu’il se refuse à faire, des milieux qu’il ne désire pas connaître, ceux là même où Orwell se plonge avec volupté. Ne proclame-t-il pas “I dont know them” (the lower classes) “and I am not interested in them” avant d’ajouter dédaigneusement “No writer before the middle of the nineteenth century wrote about the working classes other than as grotesques or as pastoral decoration”14. Là se creuse l’abîme entre les deux hommes. Les situations qui rebutent Waugh sont celles-là même qui motivent Orwell. Celui-ci va vivre au contact des parias de la société pour faire éclater leur misère aux yeux d’un public égoïste et aveuglé par ses propres préjugés. Il utilise les mêmes moyens que Waugh à savoir la presse et les témoignages vécus (Remote People, Waugh in Abyssinia, Ninety-Two Days pour l’un, The Road to Wigan Pier, “Inside the Whale”, Homage to Catalonia pour l’autre). Les moyens identiques mis au service d’une volonté analogue, celle de témoigner, aboutissent à des résultats contraires en apparence puisqu’ils sont le fruit de sensibilités opposées, mais proches en réalité dans la mesure où les deux hommes dénoncent les lacunes, les erreurs, voire les fautes de la société occidentale. Waugh en révèle la dérive et l’incurie avec véhémence (“Why go abroad?” s’écrie-t-il à la fin de Remote People, “See England first. Just watch London knock spots off the Dark Continent”15), Orwell dénonce sans relâche l’exploitation et la misère des masses laborieuses. On pourrait pousser le paradoxe jusqu’au bout et revendiquer la complémentarité des deux hommes dont les écrits, mis en parallèle, couvrent le spectre entier de la société britannique de l’entre-deux-guerres.

15Tous deux se défient des mêmes choses, les intellectuels par exemple : Orwell, fait remarquer Gensane, oppose à plusieurs reprises l’ouvrier sain, “normal” aux intellectuels décadents et “anormaux” (lisons homosexuels). Les intellectuels et les politiques de Waugh sont soit invertis (le Miles Malpractice des Corps vils) soit gâteux (Lord Outrage) soit les deux.

16Tous deux jugent que la civilisation occidentale se condamne par les excès d’un matérialisme économique ou individuel qui gomme toutes les valeurs proprement humaines et appelle le désespoir (Orwell) et/ou la débauche (Waugh). De telles réponses sont prévisibles, logiques mais intolérables à notre époque. A partir de ce constat désespéré tous deux luttent de toutes leurs forces au cours des catastrophiques années trente pour remonter le courant et convaincre leurs compatriotes des désastres qui se préparent. Waugh dénonce les Bright Young Things, leur oisiveté, leurs turpitudes, leur vie de blousons dorés alors qu’Orwell s’attache à glorifier les ouvriers, les clochards, leur labeur acharné, leur misère noire. Tous deux sont fascinés par les milieux qu’ils dépeignent.

17Waugh, rebelle-né, s’attaque violemment à une société qui le désespère. Ne peut-on pas considérer à cet égard que le conservatisme de sa maturité et plus largement son ancrage résolu dans un catholicisme militant marquent les efforts conscients qu’il fait pour contrôler les tendances anarchiques de sa personnalité ? Tout rebelle qu’il soit, l’anarchie le terrorise. C’est elle qui a gouverné sa jeunesse et l’a entraîné dans l’aventure catastrophique de son premier mariage. Il proclame dès 1929 à qui veut l’entendre que “la liberté engendre la stérilité”16 et ajoute un an plus tard que “la civilisation ne trouve pas en elle-même la force de survivre... et (que) le christianisme lui est essentiel”17. Contre la jungle envahissante il bâtit des murailles qui sont censées le protéger mais qui, du même coup, le coupent des autres et le font mal juger, ce qui amuse le provocateur qu’il est.

18Quant à Orwell toutes ses œuvres utilisent le même style neutre, sobre qui, mieux qu’une écriture complexe et ornée, peut rendre les problèmes terrifiants qui accablent ses compatriotes. Il adopte volontiers le ton prophétique18 alors que Waugh préfère laisser à ses lecteurs le soin de retrouver le message qu’il dissimule dans ses “divertissements” apparents. Les guerres auxquelles ils ont pris part leur ont ouvert les yeux, ils en ont trop vu, ils sont désormais trop expérimentés pour être dupe des limites inhérentes à la condition d’écrivain. “Agir avec fermeté et audace en période de danger, être un redresseur de torts, une personnalité dominante..., cravacher ses ennemis personnels sont des actes qui sont plus faciles à accomplir dans l’écriture que dans la vie de tous les jours”19. Mieux vaut se retirer, renoncer au militantisme au premier degré, prendre le recul nécessaire à la réflexion créatrice. Si cette retraite découle de l’affaiblissement physique de l’un, du découragement de l’autre, il est frappant de constater que sur le plan littéraire tous deux se rejoignent dans l’utilisation de métaphores obsédantes proches. La crasse en est peut-être la plus caractéristique car elle dévoile deux hommes au fond assez semblables dans leurs obsessions et leurs phobies. La crasse, chez Orwell, est toujours d’origine sociale alors que, pour Waugh, elle est avant tout spirituelle ainsi que le montrent les multiples références à T.S. Eliot. Pour Waugh la déchéance s’inscrit au niveau du QI, dans les idées toutes faites, l’instabilité maladive, le déracinement de ses jeunes aristocrates ou parvenus, alors que pour Orwell elle se situe au niveau du corps car la saleté d’un Gordon Comstock, selon le mot de Gensane, “vise à évacuer la propreté, synonyme d’intégration à la vie sociale et de compromission avec un système honni”20.

19Les romans d’Orwell et de Waugh sont lisibles à tous les niveaux et à tous les âges. Ils dégagent des enjeux majeurs en termes éminemment simples. Comme leurs auteurs ils sont à la fois très simples et très complexes, très classiques et très modernes. C’est que les deux écrivains se situent à mi-chemin entre les expérimentalistes (Joyce, Woolf) et les politiques (Auden, Spender) et incarnent une troisième voie, celle de la modernité21. Pour Orwell comme pour Waugh l’engagement politique est doublé d’une réflexion esthétique car “il importe de soustraire l’écriture à la domination de l’idéologie ; il en va de la sauvegarde de l’esprit de l’homme, de la sauvegarde de l’homme capable d’écriture, de la sauvegarde de l’Histoire”22. Homage to Catalonia , Waugh in Abyssinia, Robbery Under Law, livres-reportages, sont des symboles puissants de ce noyau dur que ne saurait pervertir aucune forme de pouvoir extérieur. Le jeune milicien pour Orwell, la route romaine pour Waugh, symboles qui se perpétuent dans la fiction des deux écrivains constituent un défi à la mort et au temps. Nineteen Eighty-Four d’un côté, Brideshead Revisited de l’autre illustrent cette question : comment faire pour que l’écriture soit la sauvegarde même de l’humanité, pour que subsiste ce qu’Orwell appelle le “crystal spirit”. Le refus de subordonner l’écriture à l’idéologie ou à la propagande correspond chez les deux hommes à un engagement personnel original né de la sincérité émotionnelle de l’un (qui renvoie dos à dos esthétisme et communisme) et du masque satirique de l’autre qui permet de contrôler les débordements de l’indignation. Chez Orwell, comme chez Waugh, émerge une voix humaine, subjective qui vient de l’intérieur de chaque individu loin de quelconques systèmes imposés par des idéologies toutes faites.

20Ce point fondateur d’une écriture capable de sauver l’esprit, l’âme de l’homme, de redonner un sens à l’Histoire c’est pour Orwell le “feeling” et pour Waugh la “Foi”. Mais alors que le “feeling”...vise tout ce qui a trait au perçu, au vécu, au senti, à l’intuition, tout ce qui est de l’ordre de la durée intérieure, qui court-circuite la médiation de l’intellect, la foi de Waugh est une construction purement intellectuelle, un exemple de pari pascalien. Là encore le critique est pris à contre pied par l’identité narrative complexe des deux écrivains qui est comme écartelée entre l’émotion subjective, l’engagement objectif et le froid raisonnement. Parce que l’un appréhende lucidement le monde où il vit, que l’autre voit sombrer le monde qu’il aime, raisonnés et prophétiques, Waugh et Orwell se replient sur un passé presque systématiquement embelli chez l’un comme chez l’autre.

21Ainsi, quelque cinquante ans après, Orwell et Waugh que rien ne semblait pouvoir rapprocher se retrouvent jusque dans leurs différences proches l’un de l’autre, ressentent le besoin de se parler, de se rencontrer. Orwell, au cours des derniers mois de sa vie envisageait d’écrire un article sur Waugh par le truchement duquel il dénoncerait cette idée chère aux marxistes que l’Art doit être progressiste... ou ne pas être. Avec le temps l’intérêt que se portent les deux hommes s’affirme. Les Collected Essays font deux fois référence à Waugh entre 1920 et 1943, cinq fois entre 1943 et 1945, huit fois entre 1945 et 1950 (où Rossetti et Brideshead Revisited sont chacun mentionnés trois fois). Orwell en arrive même à encenser Waugh contre Greene :

Evelyn Waugh’s Brideshead Revisited , in spite of improbabilities, which are traceable to the book being written in the first person, succeeds because the situation is itself a normal one. The Catholic characters bump up against problems they would meet with in real life; they do not suddenly move on to a different intellectual plane as soon as their beliefs are involved23.

22Dans une lettre à Julian Symons du 10 juillet 1948, il ajoute “I thought Brideshead Revisited was very good in spite of hideous faults on the surface” et d’ajouter, “Conclude Waugh is but as good a novelist as one can be... while holding untenable opinions”.

23Les différences demeurent (comment en serait-il autrement pour ces deux hommes honnêtes et incapables de travestir leurs pensées ?) mais une estime réelle est attestée par la correspondance de Waugh24. Trois lettres ponctuent les années 1948-1949 depuis la très neutre et très conventionnelle “Dear Mr Orwell” le remerciant de lui avoir adressé un exemplaire d’Animal Farm jusqu’à la longue lettre du 17 juillet 1949 “Dear Orwell-Blair?— which do you prefer?” au ton nettement plus chaleureux qui porte sur 1984 et où, après les congratulations d’usage, Waugh émet ses franches réserves : “The book failed to make my flesh creep... For one thing I think your metaphysics are wrong. You deny the soul’s existence... so you are left with nothing but matter”.

24Si les points de vue étaient inconciliables, l’honnêteté des deux hommes ne les en rapprocha pas moins. C’est là la mesure de leur humanité et de leur noblesse. Ils incarnent deux voies opposées du XXe siècle mais se rejoignent sur l’essentiel, la haine des totalitarismes et la foi en un humanisme fondé soit sur un traitement social et collectif, soit sur engagement individuel et religieux. Après le traumatisme de la guerre les deux intellectuels se rapprochent pour discuter de leurs divergences. Ce besoin de contact marque une relation nouvelle (et inattendue) pour ces deux hommes dont l’un, au seuil de la mort, entend débattre de littérature et de philosophie avec un écrivain dont il ne partage pas les idées mais dont il admire le savoir-faire tandis que l’autre, réputé pour son intransigeance fondamentale, se laisse prendre au jeu. C’est qu’au fond ils parlent le même langage. De cette relation naît une image nouvelle de Waugh que ses confrères ont souvent (re)connue mais que les journalistes ont toujours refusée : celle d’un homme capable d’accepter des valeurs qu’il ne partage pas pourvu qu’elles soient portées par un art réel et sincère, d’un homme entier à qui la distanciation esthétique est nécessaire pour faire contrepoids aux tentations d’un manichéisme réducteur. Quant à Orwell, sa réputation d’honnête homme ne peut qu’être renforcée par cette correspondance tardive.

25Leur œuvre pose la question centrale dans les temps troublés où ils évoluent, mais aussi de tous les temps, qu’est-ce qu’un homme ? un homme dans une société à la dérive, un homme pris dans la tenaille du passé et du futur, quand règnent Hitler et Staline sur un univers d’où Dieu a été expulsé, quand triomphent totalitarisme et athéisme, quand s’imposent le matérialisme de Hooper ou le terrorisme de Big Brother ? A cette question l’un répond par un humanisme douloureux mais sans faille, l’autre par un catholicisme militant malgré les faiblesses de la chair et les roueries de l’esprit. Tous deux, en fin de compte, par des chemins divergents, aboutissent à un militantisme de la vérité et de la dignité humaine en quoi, par delà leurs divergences, ils s’affirment comme des hommes du XXe siècle.

Notes de bas de page numériques

1 George Orwell, “Why I Write”, dans The Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell, eds Sonia Orwell & Ian Angus, 4 vols (Londres : Secker & Warburg, 1968), I, pp. 1-7. Par la suite abrégé en CEJL.
2 Evelyn Waugh, A Little Learning (Londres : Chapman & Hall, 1964).
3 Peut-être Waugh admirait-il Orwell sans se l'avouer car c'était un ancien élève d'Eton, comme C. Hollis, H. Acton, C. Connolly, R. Byron, en fait le cercle dont il faisait partie et qui lui fit saisir l'infériorité de son éducation. Celle de Lancing qui ne pouvait se comparer à celle d'Eton dont la Society of Arts avait réuni ses amis, mais pas Orwell.
4 Cf. ses démêlés avec l'éditeur du Left Book Club, Victor Gollancz, à propos de la Catalogne.
5 Bernard Gensane, George Orwell, vie et écriture (Nancy : Presses Universitaires de Nancy, 1994), p. 39.
6 Cf. Frédéric Regard, Frédéric Regard commente 1984 de George Orwell (Paris : Gallimard, 1994), passim.
7 Alec Waugh, élève de Sherborne la public school familiale, avait écrit un roman, The Loom of Youth, où il suggérait les pratiques homosexuelles des pensionnaires. Lequel lui valut une célébrité instantanée ainsi que son renvoi de l'école. Après cet incident Arthur Waugh inscrivit Evelyn à Lancing College que celui-ci considéra fort injustement comme un établissement de seconde zone et en conçut une vive amertume et des complexes que les années d'Oxford exacerbèrent.
8 Un passage de Keep the Aspidistra Flying (Harmondsworth: Penguin, 1962), p. 46, illustre les souffrances des deux adolescents : “Probably the greatest cruelty one can inflict on a child is to send it to school among children richer than itself. A child conscious of poverty will suffer snobbish agonies such as a grown-up person can hardly imagine”.
9 Louis Aragon et al., eds, Authors Take Sides on the Spanish Civil War (London: Left Review, 1937).
10 ”Fan-fare”, Life, 8 avril 1946.
11 The Diaries of Evelyn Waugh , dimanche 6 mai 1945, ed. Michael Davie (Londres : Weidenfeld & Nicolson, 1976) p. 627.
12 ”Fan-fare”.
13 Remote People (Londres : Duckworth, 1931), p. 159.
14 Interview avec Julian Jebb, “The Art of Fiction XXX: Evelyn Waugh”, Paris Review, 8, été-automne 1963, p. 85.
15 Remote People, p. 240.
16 “The War and the Younger Generation”, Spectator , 142, 13 avril 1929.
17 “Converted to Rome: Why it Happened to Me?”, Daily Express , 20 octobre 1930.
18 “Je pense aux horreurs qui nous attendent dans les prochaines années — ou bien une catastrophe abominable avec révolution et famine, ou alors une trustification ou une “fordification” du monde entier, et toute la population réduite en esclavage” (CEJL, I, p. 145).
19 CEJL, IV, p. 123.
20 Gensane, op. cit., p. 46.
21 Cette idée est bien exploitée dans l'ouvrage de R. M. Colt et J. Rossen, eds, Writers of the Old School, British Novelists of the Thirties (Londres : Macmillan, 1992). On y trouve une contribution de P. Firchow, “Orwell's Fictions of the Thirties”, ainsi qu'un essai d'A. Blayac, “The Modernity of Evelyn Waugh”, où sont débattues certaines des questions qui nous occupent ici.
22 F. Regard, op. cit., p. 19.
23 Compte rendu de The Heart of the Matter de Graham Greene dans le New Yorker , 17 juillet 1948 (CEJL, IV, p. 442).
24 Mark Amory, ed., The Letters of Evelyn Waugh , (Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1980).

Pour citer cet article

Alain Blayac, « George Orwell et Evelyn Waugh : Hommes du XXe siècle », paru dans Cycnos, Volume 11 n°2, mis en ligne le 25 juin 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1437.


Auteurs

Alain Blayac

Université Paul Valéry, Montpellier III