Cycnos | Volume 11 n°2 Autour d'Orwell - 

Martine Faraut  : 

Quand George Orwell traque le fascisme dans un roman édouardien

The Secret of the League d’Ernest Bramah

Texte intégral

1Lorsque Ernest Brahmah publie The Secret of the League en 1907, les réconfortantes certitudes de l’ère victorienne ont depuis longtemps disparu. Les craintes qu’avaient suscité, dès les années 1870, les évocations à la fois sordides et inquiétantes d’un sous-prolétariat grouillant dans les venelles de l’East End et dans les bas quartiers des villes industrielles1 n’avaient fait que s’amplifier. Dans la mesure où ce “peuple des abîmes”2 fut immédiatement assimilé à une “classe dangereuse” et confondu sans discrimination et sans grande justification3 avec la classe ouvrière tout entière, la (relative) montée en puissance d’un mouvement socialiste et ouvrier dans les dernières années du XIXe siècle ne fit qu’intensifier les terreurs des classes moyennes et possédantes. Les historiens s’accordent aujourd’hui pour estimer que la psychose d’un “affrontement imminent”4 qui tenaillait alors nombre de Britanniques était sans fondement. Elle demeure compréhensible, cependant, dans la mesure où l’émergence du new unionism, ponctuée par de grandes grèves à partir de la fin des années 18805, pouvait laisser entendre que le mouvement ouvrier, loin de rechercher désormais son intégration dans les cadres d’une société dominée par les valeurs de la bourgeoisie, tentait “de s’organiser hors des structures d’accueil que lui offrait le système en place” et qu’il semblait même “vouloir partir à la conquête de ce dernier”6. Le fait qu’une composante essentielle du Labour Representation Committee constitué en 1900, puis du Labour Party fondé en 1906, sera l’Independent Labour Party de Keir Hardie qui s’abandonnait volontiers à une rhétorique révolutionnaire et dont le programme promettait l’instauration d’un collectivisme pur et dur n’était pas fait pour apaiser les alarmes. Dès 1895 le Spectator n’écrivait-il pas, à propos de l’ILP :

They would, in fact, extinguish property altogether, for of course no one would be allowed to possess what he had only inherited, and no one would accumulate by thrift what he would not be allowed to keep. They would reduce all society to one dead level, that of a horde of workers receiving from the State, and the State only, the wages or doles which their necessities required, without regard, apparently, either to the kind of work demanded of them, or to their capacities for performing it. Their object, in fact, would be to reduce the community to an army of private soldiers, all alike obeying orders, all sustained alike, all living the same lives, and all, it inevitably follows, kept in their places by a compulsion which would soon develop a more than military rigour. They would secure universal freedom from hunger, as there is in a workhouse; universal labour, as there is in a prison; universal equality, perfect as that of frogs under a flagstone7.

2Aux elections législatives de 1906, la menace d’une nouvelle barbarie parut se préciser. L’effondrement du parti conservateur s’accompagna de l’arrivée aux Communes de 29 élus travaillistes. A vrai dire il s’agissait là d’une percée toute relative. La composition du Parlement en 1906 n’avait rien d’inquiétant. Les classes aisées y étaient fort bien représentées, la finance et les assurances occupaient 50% des sièges, la classe ouvrière seulement un dizième. L’immédiateté du péril socialiste et collectiviste n’était rien moins qu’évidente, mais remplis d’appréhension, les contemporains de John Burns et de Keir Hardie pouvaient-ils évaluer la situation avec le détachement de l’historien ? Dans le climat de fin de monde qui était le leur, le pire n’était pas seulement possible. Il devenait inéluctable. C’est ainsi que le pacte électoral conclu en 1903 par les Libéraux avec les Travaillistes fut plutôt une bonne affaire à la fois pour le parti de Herbert Gladstone et pour l’ordre établi8 mais apparut à beaucoup d’Edouardiens comme une opération qui allait permettre au loup collectiviste d’entrer dans la bergerie libérale et capitaliste et qui confirmait l’effondrement des immunités idéologiques du parti libéral. L’influence croissante, après 1895, du “néo-libéralisme” ne faisait-elle pas des héritiers de Gladstone les fourriers du collectivisme ? Où s’arrêterait l’interventionnisme étatique et les vastes réformes sociales qu’ils préconisaient pour remédier aux désavantages sociaux d’une partie de la population ? L’on était sur une pente glissante menant droit au socialisme. Ce fut donc sans surprise, mais avec un frisson que l’on prit note en 1906 du Trade Disputes Act qui assurait aux syndicats une complète immunité juridique en cas de grève (et paraissait ainsi leur accorder un blanc-seign pour paralyser toute l’économie du pays). Le gouvernement libéral laissa entendre qu’il envisageait d’autres réformes sociales. Sa principale préoccupation était de ne pas perdre ses électeurs ouvriers au profit du nouveau Labour Party, mais même pour le très flegmatique Balfour tout ceci paraissait annoncer “a new era”. Et tandis que le libéral Harold Cox se contentait de constater avec une inquiétude mal dissimulée que “the spirit of socialism pervades the whole House to a greater extent than in any previous parliament”9, le leader conservateur retrouvait dans les résultats de 1906 “the faint echo of the same movement which has produced massacres in St Petersburg, riots in Vienna, and Socialist processions in Berlin”10. Lorsque des élections partielles en 1907 conduisirent quelques députés socialistes de plus aux Communes cet écho annonciateur de la révolution parut s’être considérablement rapproché et l’inquiétude s’accrut en conséquence11. Frans Coetzee conclut avec justesse : “To many of those who fancied themselves patriots, no greater threat could be posed to the fabric of the nation than a doctrine that stressed the primacy of international loyalties and seemed calculated to mobilize workers as a class enjoying an overwhelming preponderance of numbers”12.

3De même que l’utopie traduit les rêves, les espérances et les besoins d’une société, la contre-utopie se repaît de ses cauchemars et de ses terreurs. Le début du siècle vit donc la publication de plusieurs romans inspirés par la lutte des classes et le péril socialiste. The Secret of the League de Bramah, significativement intitulé lors de sa parution What Might have Been: the Story of A Social War13 fut l’un de ceux-ci14. Médiocre par la forme, il présente un intérêt sociologique certain puisqu’il permet de mieux saisir ce que Samuel Hynes a appelé The Edwardian Turn of Mind15 et peut-être même plus comme nous allons le voir. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il ait un moment retenu l’attention de George Orwell grand amateur de “good-bad books” et décrypteur accompli des messsages et des vues-du-monde qui se dissimulent sous les styles les plus polis. Il lui consacra quelques paragraphes d’un bref essai tout imprégné des angoisses d’une autre époque — la sienne. The Secret of the League cesse d’y être le simple reflet de frayeurs irréelles, le miroir d’une histoire révolue, et y est dépeint comme une prophétie de la menace fasciste planant sur la Grande-Bretagne depuis le début des années trente16.

4The Secret of the League, situé aux alentours de 1918, décrit une Angleterre sinistrée17 après une élection générale où les Travaillistes s’emparent des trois quarts des circonscriptions. Le capitalisme est muselé : redistribution forcée des richesses, confiscation des dividendes et intérêts bancaires au dessus de 5% — ce qui ne manque pas d’entraîner la ruine de nombreuses familles. Un impôt sur la propriété (personal property tax) en particulier est venu mettre un point final à toute capitalisation : “For the first time in history, property — money, merchandises, personal belongings — was to be saddled with an annual tax (in addition to the tax income) (p. 119). Un certain nombre de bouleversements constitutionnels majeurs — confiscation des biens ecclésiastiques, abolition de la Chambre des Lords — ajoutés à la suspension des programmes de défense militaires, à l’abandon des colonies, et à une législation sociale aberrante permettent au gouvernement de faire régner une sorte de millénium prolétaire où l’ouvrier est désormais entièrement pris en charge par l’Etat. Tout l’intérêt de The Secret of the League se situe en fait dans la contre-offensive des classes possédantes alliées aux classes moyennes et déterminées à battre le socialisme en brèche. Afin de reconquérir le pouvoir et d’abolir la législation sociale excessive qui paralyse le pays, tous les “Strikes Acts, Unemployed Acts… (all) preposterous Acts of Injustice” (p. 56), un groupe d’aristocrates, de bourgeois, d’industriels et de libéraux déçus fondent en secret une ligue, The Unity League18, qui grâce à une habile conspiration économique va déstabiliser et discréditer le gouvernement socialiste jusqu’ici solidement en place. Après avoir stocké patiemment des combustibles, les cinq millions d’adhérents de la Ligue boycottent l’industrie du charbon dont ils sont les plus gros consommateurs : “It was now the turn of the consumers to learn the strike lesson, the most powerful class of all” (p. 170). Ils sont aidés en cela par les puissances étrangères (la France, la Russie et l’Allemagne) qui lèvent une taxe sur les importations de charbon anglais. Cela provoque la perte de millions d’emplois et des émeutes ouvrières et plonge le pays dans la guerre civile. Le gouvernement est renversé. Au départ la Ligue ne s’était fixé qu’un seul et légitime objectif : obtenir par des moyens constitutionnels “an adequate representation of the middle and upper classes in Parliament” (p. 55). Mais une fois victorieuse, elle exige “the passing of a bill to amend the Qualification of Voters in parliamentary elections (p. 273) de manière à réduire fortement le droit de vote en vigueur : “substituting for it a £10 occupation qualification with ...a plurality of voting power in multiples of £10 according to the rateable value of the premises occupied” (p. 273). C’est-à-dire que les nouveaux maîtres du pays veulent revenir à la situation de 1832 après que la première loi de réforme eut donné le droit de vote aux classes moyennes, mais non, contrairement à ce qu’ils avaient espéré, aux ouvriers. Ce n’est évidemment pas par hasard que les membres de la Ligue s’inspirent de la réforme de 1832. Pour les Whigs, sa fonction historique était de faire obstacle à “la démocratie” en réconciliant aristocratie et classes moyennes au sein d’un bloc au pouvoir et en barrant aux masses l’accès au système politique. En d’autres termes c’est une dictature ploutocratique qui est imposée de fait par l’aristocrate et chef de la Ligue, Sir John Hampden.

5A la lecture de ce bref résumé on conçoit qu’Orwell ait pu voir dans le roman de Bramah une “prophétie fasciste” au même titre que The Iron Heel, The Sleeper Awakes et Brave New World, également mentionnés dans l’article que publia Tribune le 12 juillet 1940. La date a de quoi surprendre. Depuis la fin 1939, Orwell se démarquait des marxisants de l’Independent Labour Party et s’orientait vers un social-patriotisme qui peu à peu l’amenait à revoir nombre de ses concepts. C’est ainsi que dès le 4 mai 1940 était paru dans Time and Tide une interprétation du fascisme qui commençait à rompre avec les théories faisant de celui-ci l’instrument du grand capital19. Il est néanmoins difficile de se défaire d’idées agitées pendant des années (toute la deuxième moitié des années trente en fait) et il est naturel que pendant quelques mois se soient enchevêtrées dans l’esprit d’Orwell d’anciennes certitudes et de nouvelles convictions en gestation20.

6Ces vieilles certitudes caractérisaient avant-guerre toute l’extrême-gauche britannique. Les variantes étaient nombreuses, mais au départ figurait immanquablement le point de vue marxiste faisant du fascisme la phase ultime d’un capitalisme en perdition : pour résister au flot montant de la révolution prolétarienne, les capitalistes abandonnaient la démocratie qui les avait si bien servis et instauraient un régime autoritaire en s’appuyant sur des aventuriers déclassés et sur la terreur qu’éprouvaient les classes moyennes à l’encontre du socialisme21. Une autre version imaginait que les classes moyennes finiraient par mettre la main sur le capitalisme et le ferait fonctionner mieux que par le passé, aux dépens à la fois des ploutocrates et des ouvriers22. D’autres enfin, recentrant le débat sur l’Angleterre des années trente, estimaient qu’une révolution fasciste sur le modèle continental était peu probable, la crise économique n’étant pas suffisamment aiguë. Elle était assez inquiétante cependant pour amener une classe capitaliste aux bénéfices déclinants à mater le mouvement ouvrier de façon à pouvoir mener une politique économique lui permettant de surnager. A nombre d’observateurs, il semblait que le Gouvernement National alors en place suffirait à mener à bien une telle tâche, d’autant qu’il pourrait compter sur la collaboration des syndicats modérés, traîtres à leur classe. Le soutien des classes moyennes à ce que Cripps appelait “country-gentleman, English Fascism”23 paraissait tout acquis. C’est d’ailleurs la thèse que soutient Orwell dans The Road to Wigan Pier24 — sans véritablement remettre en question le postulat réduisant le fascisme à un dernier soubresaut capitaliste25. Avec ses plus proches amis de l’Adelphi26, cependant, il allait plus loin que les autres membres de la gauche britannique27 en suggérant que la société servile, “the slave state”, qui résulterait de la prise du pouvoir par les fascistes, ne serait pas nécessairement malheureuse — du moins matériellement :

The slave state, or rather the slave-world… would probably be a stable form of society, and the chances are, considering the enormous wealth of the world if scientifically exploited, that the slaves would be well-fed and contented28.

7Dans la mesure où dans The Secret of the League les conspirateurs assurent vouloir le bien être de tous et en définitive établissent “a social autocracy for the public good” (p. 278), le scénario de Bramah pouvait plus aisément encore passer pour une annonce des appréhensions de cette fraction de la gauche fréquentée par Orwell avant la guerre. Très certainement, donc, si l’on applique à The Secret of the League une grille explicative élaborée dans les années trente pour rendre compte d’un phénomène politique né après la première guerre mondiale, le roman de Bramah contient les prémices d’un régime qui était encore à inventer. Quant à l’auteur, vivant dans une époque dont le climat rappelle à Orwell celui de l’entre-deux-guerres, il devient alors le type même du brave bourgeois, “a decent and kindly writer”29, qui envisage avec jubilation l’écrasement du mouvement ouvrier qu’on lui a présenté comme son ennemi mortel. Sa réaction est bien celle qui, selon Orwell, risquait d’être celle de toute la classe moyenne des années trente si la propagande socialiste ne cessait de la harceler30 : “It is simply the reaction of a struggling class which felt itself menaced not so much in its economic position as in its code of conduct and way of life”31.

8L’inconvénient d’une telle démarche et de telles hypothèses, c’est qu’elles reposent uniquement sur des supputations et des déductions risquées. Car de Bramah l’on ne sait à peu près rien qui puisse expliquer sa rédaction d’un ouvrage fascisant32 et même si l’avenir pouvait paraître gros de menaces pour les classes moyennes édouardiennes est-il bien justifié, intellectuellement et historiquement, de considérer que leur état d’esprit était identique à celui qui trente ans plus tard, d’après Orwell, les poussait à accueillir les dictateurs fascistes à bras ouverts ? L’approche d’Orwell pose problème. Contrairement à ce qu’il fait le plus souvent — examiner en quoi l’œuvre qu’il analyse est un reflet de son époque — il va dans “Prophecies of Fascism”, si l’on y prend garde, beaucoup plus loin. Le roman de Bramah n’est pas simplement typique du début du siècle (“when the growth of the labour movement was beginning to terrify the middle class”33), il devient pour Orwell un paradigme du comportement politique de la bourgeoisie quand elle se trouve confrontée à la modernité et au socialisme : “As a political forecast it is trivial, but it is of great interest for the light it casts on the mentality of the struggling middle class”34. Pour preuve le va-et-vient constant dans ce bref essai entre les époques édouardienne et victorienne et les années trente. Soucieux d’étoffer son modèle, Orwell évoque The Iron Heel, les romans de Gissing et dans la foulée Franco, la guerre civile espagnole, Hitler, et la collaboration considérée comme historiquement acquise de la bourgeoisie et du fascisme pendant l’entre-deux-guerres — comme si tout se tenait nécessairement.

9L’extrapolation est un jeu intellectuellement dangereux chez l’historien — même de la littérature. Pour garder sa cohérence elle doit apparaître comme un prolongement rigoureusement logique d’un processus historique et non comme le fruit d’une imagination débridée. En l’espèce il semblerait qu’on ne puisse disculper Orwell de ce péché majeur qu’après une analyse minutieuse du contenu de The Secret of the League. Le fil rouge de l’intrigue suffit à la rigueur pour conclure, malgré les dates, que l’histoire est celle d’une nation qui bascule dans le fascisme, mais les indices sont maigres pour accuser l’auteur d’y adhérer. Limité à deux ou trois colonnes dans Tribune, Orwell n’avance aucune preuve de la grande peur qui aurait saisi Bramah en 1906-1907. Il la déduit de ce qu’il croit observer autour de lui. Tout ce qui est absent de “Prophecies of Fascism” incite à poursuivre l’enquête. La pensée de Bramah était-elle aussi “politiquement incorrecte” que le suppute Orwell ?

10Il est de fait que Bramah, à la lumière de ce qu’il écrit, ne peut guère passer pour un démocrate au-dessus de tout soupçon. L’intérêt national dans The Secret of the League ne s’identifie jamais à la démocratie et si Bramah n’est pas philosophiquement hostile à cette dernière, il est tout à fait prêt à la sacrifier et à donner sa bénédiction à un pronunciamento lorqu’il y va de la survie de la Grande-Bretagne. Il estime, certes, que c’est regrettable — “had the times been less critical some other means of effecting the same end might have been found” (p. 274) — il n’en reste pas moins convaincu que la fin justifiait les moyens : “It was wholly immoral according to the democratic tendency of the preceding age, but it was wholly necessary according to the situation which had resulted from it” (p. 273). Le régime antérieur est devenu une curiosité historique, rien de plus, et c’est d’ailleurs lui qui est la cause directe du cauchemar dans lequel est plongé le pays dans le roman. Si les libéraux ne s’étaient pas abandonnés à une alliance contre-nature avec les socialistes de façon à reprendre le pouvoir (l’allusion à 1906 ne fait aucun doute), alors même que leurs “alliés” “had always laughed uproariously at the ‘alliance’” (p. 30), rien de fâcheux ne se serait produit. Bref, la démocratie engendrerait inéluctablement une politique politicienne, une course à corps perdu vers le pouvoir d’où la nation sort fréquemment perdante. Le reproche n’est pas nouveau même à l’époque de Bramah — lequel par l’intermédiaire de son héros enfonce le clou en faisant de la démocratie le terrain d’action favori des ambitions les plus médiocres. Les libéraux une fois au pouvoir vont se faire manipuler, puis déborder par les socialistes. Ce ne sont que des “pathetic fools” (p. 30), arrivés aux commandes de l’Etat parce que dans les dernières années le système politique était devenu un champ clos où ne s’affrontaient plus que “Conservative ineptitude, Radical pusillanimity, Labour selfishness” (p. 57).

11En contrepoint apparaît alors, sans surprise, le thème du chef naturel qui sort non point des urnes, mais émane de la nécessité historique. Il va de soi que les conspirateurs de Bramah n’agissent pas par égoïsme ou parce que leurs dividendes ou leurs usines sont menacés. Significativement les principaux fondateurs de la Ligue ne sont pas des capitalistes stricto sensu, mais des hommes dont les liens avec le monde et les valeurs de l’aristocratie, voire de la chevalerie sont évidentes. Ce sont des guerriers beaucoup plus que des marchands. George Salt, glorieux vainqueur d’une bataille navale dont le souvenir seul suffit à le rendre immédiatement populaire à la foule (p. 264), a eu l’idée de la Ligue et convaincu Sir John Hampden d’en prendre la tête. La noblesse de ce dernier est telle qu’il n’hésite pas à jouer les bons samaritains vis-à-vis d’un membre du gouvernement socialiste alors même que cela contrarie ses plans (pp. 150-158). Pour autant Bramah n’est pas un admirateur des vieilles élites établies. Tant mieux si aristocraties “historique” et “naturelle” se recoupent, comme dans le cas de Sir John Hampden, autrement il faut que la première, déliquescente et ne s’identifiant plus à la nation, cède la place à de vrais patriotes. Bramah n’est pas tendre avec les aristocrates de son époque. Par le truchement de l’un de ses personnages, Irène, membre de la Ligue, il fustige leur oisiveté, leur reproche d’être davantage préoccupés de tennis, de mondanités que de la défense de la Grande-Bretagne. Irène déplore qu’un diplomate puisse s’intéresser au bridge “when the Sultan of Turquey is contemptuously ordering us to keep our fleet out of sight of Mitylene and we apologize and obey” (p. 72).

12La contre-révolution n’a donc aucunement pour but de revenir en arrière, mais bien plutôt d’introduire un unanimisme politique où, sous la houlette des meilleurs (y compris des socialistes vaincus et repentis qui se voient offrir deux ministères) regroupés en un parti “reconstruit” (p. 58) dont on se demande s’il ne va pas finir par être unique, la Grande-Bretagne, reconciliée avec elle-même, retrouvera sa grandeur et sa prospérité. L’objectif ultime de la Ligue est “the restoration of that public confidence which in a country possessing natural ressources is the foundation stone of national prosperity” (p. 276). Le but de la conspiration, en définitive, n’est pas de sauver le capitalisme pour lui-même, mais parce qu’il apparaît comme le régime le plus efficace pour assurer la pérennité de la nation. D’ailleurs, même économiquement, la Ligue ne tient pas à rétablir le statu quo ante et “what was good and practical of socialistic legislation was retained” (p. 286). Peut-être s’agit-il uniquement, ce faisant, de réconcilier les ouvriers avec le capitalisme — une nouvelle version de ce Bismarckisme que les classes dirigeantes anglaises tâchèrent, à moindre coût, d’imiter en Grande-Bretagne à la fin du dix-neuvième siècle35. Le narrateur n’affirme t-il pas que : “A ‘capitalistic’ government was in office, but the masses discovered they were not worse off than before” (p. 286). Mais le suffixe -istic et les guillemets laissent planer le doute. La Ligue n’aurait-elle pas engagé le pays sur une troisième voie devant dialectiquement aboutir à la fois à la synthèse et à la transcendance du capitalisme et du socialisme. Ce “capitalistic” semble bien impliquer que désormais l’économie a perdu son primat, qu’elle est au service du politique — comme Thyssen se retrouva un jour au service d’Hitler. Du coup, Bramah se retrouverait encore plus authentiquement fasciste qu’Orwell ne l’imaginait dans son interprétation d’avant 1940. Il est impossible de le prouver faute d’éléments plus copieux, mais il est indéniable à la lecture du roman que ce n’est pas la sécurité du capital, mais celle de la Grande-Bretagne qui préoccupait Bramah : “England and her destiny are the stakes”(p. 58). Irène, la jeune personne déjà citée, a rejoint la Ligue par orgueil blessé, ressentant comme beaucoup d’autres désormais “the shame of being Englismen”(p. 58). C’est parce qu’elle est “dispirited at the shameful part that our country was being made to play before the world” (p. 68) qu’elle vient gonfler les rangs de la Ligue. Cette dernière est profondément nationaliste. Le plus grand tort du gouvernment socialiste est à ses yeux de provoquer par son indifférence et son inertie le démantèlement de l’Empire — “colonies dropped off shamefacedly into the troubled waters of weak independence” (p. 103) — et, pire encore, la perte de l’Irlande qui profite du chaos régnant pour s’arroger l’indépendance (p. 212). Symptômatiquement, l’un des objectifs primordiaux de la Ligue est de reprendre “the building up of a treasonably neglected navy” (p. 58). Sous cet angle, ce qui rend le régime socialiste insupportable et condamnable, ce n’est pas tant qu’il soit collectiviste, mais qu’il soit aux mains d’“incompetent traitors” (p. 218). Evidemment le collectivisme dans The Secret of the League génère l’incompétence tout aussi sûrement que le capitalisme est un instrument essentiel de l’efficacité nationale36, mais l’emploi du mot “traître” traduit bien que les enjeux réels ne sont pas la bonne santé de la balance commerciale, mais la nécessité de conserver la balance commerciale en bonne santé pour avoir les moyens d’accroître la puissance nationale. D’où l’importance accordée au libre-échange dans le roman. Celle-ci apparaît a contrario lorsque l’introduction de droits sur le charbon anglais par les puissances continentales achève de mettre le pays à genoux. C’est l’effet pernicieux et paralysant du protectionnisme sur une économie nationale qui est ainsi mis en relief et la Ligue elle-même ne l’accepte comme arme contre le socialisme qu’avec beaucoup d’hésitation, car elle craint de “désorganiser le commerce” (p. 176). Mais on est loin avec Bramah du libre-échangisme cobdénien, générateur de paix, de bonheur et de richesse matérielle pour l’humanité tout entière. Cet aspect téléologique et humaniste de la doctrine d’Adam Smith n’a pas droit de cité dans The Secret of the League. Il paraît assez raisonnable de conclure que le retour au protectionnisme était inconcevable pour Bramah comme pour le libéral-impérialiste Haldane car il risquait de menacer “la stabilité de l’Empire”37 et, en créant des monopoles, ne permettrait certes pas à la nation d’atteindre son efficacité maximum.

13Bramah n’était pas le seul à penser ainsi. L’analyse qui précède le situe, en fait, au confluent de deux courants politiques et idéologiques qui, dans les premières années du siècle, opéraient sur les franges des partis libéral et unioniste : d’une part le libéral-impérialisme, essentiellement incarné dans les premières années du siècle par la Liberal League38 et d’autre part la “droite radicale”, plus difficile à cerner mais s’étendant des impérialistes conservateurs dont Milner, l’ex-Haut Commissaire britannique en Afrique du Sud, était devenu le guide incontesté, aux Die-Hards39 en passant par certains cercles journalistiques et intellectuels40 et de nombreuses ligues nationalistes41. Entre les deux grandes tendances, les différences étaient plus de degré que de nature. Il est vrai que les libéraux impérialistes, d’origine souvent patricienne, n’appréciaient guère le style volontiers fulminatoire, la xénophobie et la fascination à peine voilée pour la violence de la Radical Right. Mais les points de contact étaient nombreux qui, objectivement, les rapprochaient — et permettent de leur associer Ernest Bramah : un mépris certain pour le parlementarisme et la vie politique traditionnelle, une grande méfiance vis-à-vis de la démocratie, mais en même temps le goût de l’appel direct au peuple, un fort penchant populiste, une propension au césarisme ou du moins à imaginer un gouvernement de patriotes et d’experts qui se situerait au-dessus des partis, un anti-individualisme marqué, la recherche d’une société organique, la conviction que la quête pour plus d’efficacité passe aussi par davantage de réformes sociales et enfin un patriotisme exacerbé qui fait de l’Empire le socle de la puissance anglaise. La seule véritable pomme de discorde, mais elle était de taille, était que les libéraux impérialistes jugeaient le maintien du libre-échange indispensable à la permanence de la puissance britannique, tandis que la droite radicale y voyait l’une des raisons du déclin politique et économique du pays et était ardemment protectionniste.

14Ainsi Bramah apparaît plus près des libéraux impérialistes que des amis de Milner et de Maxse. Ces derniers, en raison du maximalisme de leurs positions et de leur horreur du libre-échange vu comme un solvant de la spécificité nationale, ont été perçus par certains de leurs historiens — encore qu’avec beaucoup de prudence — comme de possibles proto-fascistes42, alors que cela n’a jamais été le cas pour les premiers. Son attachement au libre-échangisme, à un système économique ouvert devrait donc suffire à mettre Bramah à l’abri de toute accusation de fascisme pur et dur. En dépit du penchant pour l’autoritarisme et l’élitisme qui transparaît dans son roman, il est bien difficile de l’imaginer en train de soutenir Mosley qui désirait mettre en place un capitalisme fortement encadré par l’Etat. Il est d’ailleurs significatif que pendant l’entre-deux-guerres la fraction de la droite conservatrice qui resta attachée au libéralisme économique ne fut jamais tentée de flirter avec le fascisme43.

15Il reste néanmoins cette intrigue de The Secret of the League, indéniablement fascisante, et cette peur qu’éprouve Bramah à l’égard du mouvement ouvrier — laquelle se traduit dans le roman par une peinture, sur le mode grotesque, du socialisme, de ses partisans et de l’idéal égalitaire44. Cela ne l’éloigne que davantage de la droite radicale qui ne se préoccupa guère du “péril socialiste” avant 1914. Le réel danger — et c’était là un type d’analyse incontestablement plus fasciste que celui de Bramah — venait des “Cobden millionnaires”, des “radical plutocrats”, bref de la finance internationale et de la “gauche caviar”. S’il fallait donc absolument transporter Bramah dans le monde troublé de l’entre-deux-guerres, c’est en tant que partisan du général Franco qu’il conviendrait de l’imaginer, beaucoup plus qu’en habitué des rassemblements de Nuremberg. Mais l’interprétation qu’avait Orwell du fascisme dans les années trente manquait trop de nuances pour qu’il s’en aperçoive45.

16L’extrapolation, nous l’avons dit, est un terrain miné, mais enfin, à ce stade, il n’est plus guère possible de laisser Ernest Bramah reposer parmi ceux qui, avant 1914, “lived in a state of perpetual tension, ever conscious of the fragility of the social order and the dangers that threatened it from within and from without”46. Avec plus de recul qu’Orwell, l’on est alors amené à voir en Bramah le premier avatar d’un autre néo-libéralisme que celui défendu par Hobson ou Hobhouse, un néo-libéralisme qui s’installa fermement parmi la droite conservatrice dès l’entre-deux-guerres et connut son efflorescence après 1979. Ainsi que le note G. C. Webber :

The common distinction that is drawn between Tories and neo-liberals tends to obscure the fact that the two do not really stand in opposition to one another and that there is nothing very “liberal” about neo-liberals anyway. In fact they disagree with the “Tories” more about means than they do about ends. Neo-liberals believe, like the Tories, in the need for hierarchy, order and authority. But they also believe what the Tories do not: that these will be the natural results of the free play of market forces47.

17On a là un portrait-robot tout à fait acceptable de Bramah. Décidément, il n’était ni fasciste, ni national-socialiste, mais national-libéral et thatchérien !

Notes de bas de page numériques

1 Voir notamment Gareth Stedman Jones, Outcast London. A Study in the Relationship between Classes in Victorian Society (Londres: Pantheon Books, 1984).
2 Titre du livre narrant la plongée de Jack London dans les taudis de l’East End en 1903 (The People of the Abyss (New York: The Macmillan Company, 1903).
3 “Black Monday”, le 8 février 1886, qui épouvanta tant les Londoniens, ne fut guère plus que le dérapage d’une manifestation de chômeurs de l’East End, en réalité d’un lumpenprolétariat mal contrôlé par Hyndman et sa Social Democratic Federation. Cela dit, il est vrai qu’il n’y avait rien de bien rassurant dans les manchettes d’une presse socialiste qui, à la même époque, appelait de ses vœux la Révolution finale en des termes effrayants recommandant le terrorisme aveugle, le crime et la dynamite, y compris l’assassinat de la famille royale ! Voir E. P. Thompson, William Morris, Romantic to Revolutionary (Londres: Merlin Press, 1977), pp. 567-570 et 589-595.
4 Voir Standish Meacham, “ ‘The Sense of an Impending Clash’: English Working-Class Unrest before the First World War”, The American Historical Review, 77, (1972), pp. 1343-64.
5 Notamment entre 1888 et 1893, mais après 1900 il y eut chaque année plusieurs centaines de grèves auxquelles participèrent plusieurs centaines de milliers de travailleurs.
6 G. Bonifas et M. Faraut, Pouvoir, classes et nation (Paris: Masson, 1994), p. 71. Voir pp. 70-74 pour une analyse de cette question.
7 The Spectator, 20 Avril 1895, p. 526.
8 Les Libéraux n’acceptaient en fait de laisser le champ libre aux candidats travaillistes que dans les circonscriptions où eux mêmes n’avaient aucune chance de faire élire un de leurs partisans. De plus le pacte enfermait les Travaillistes dans une coopération dont ils ne purent jamais électoralement faire l’économie jusqu’en 1914. De ce fait, même s’il l’avait voulu, le Labour n’aurait pas pu parler de lutte des classes et jusqu’à la guerre sa politique, à bien des égards, ne se distingua guère de celle de son allié libéral. Voir à ce sujet Denis Dean, “The Character of the Early Labour Party, 1900-1914”, in Alan O’ Day ed., The Edwardian Age, Conflict and Stability (Londres: Macmillan, 1979), pp. 109-110 et Kenneth D. Brown,”The Anti-Socialist Union, 1908-49”, in Essays in Anti-Labour History, K. D. Brown ed. (Londres: Macmillan, 1974), p. 237.
9 Cité par Kenneth D.Brown,”The Anti-Socialist Union, 1908-49”, op. cit., p. 235.
10 Cité dans Frans Coetzee, For Party or Country (New York: Oxford University Press, 1990), pp. 98-99.
11 Cf. Henry Pelling, Popular Politics and Society in Late Victorian Britain (Londres: Macmillan, 1979), pp. 130-146.
12 Frans Coetzee, op. cit., p. 99.
13 The Secret of the League est le titre de la deuxième édition, en 1909 (Londres: Thomas Nelson & Sons). C’est à elle que renvoient les références citées dans cet article.
14 On peut citer aussi The Sleeper Awakes de H.G. Wells, 1899 , The Iron Heel de Jack London, 1907, The Master Beast de Horace W.C. Newte, 1907, Red England, A Tale of the Socialist Terror (anonyme), 1909.
15 Samuel Hynes, The Edwardian Turn of Mind (Londres: Oxford University Press), 1975.
16 George Orwell, “Prophecies of Fascism” dans The Collected Essays Journalism and Letters of George Orwell, eds. Sonia Orwell and Ian Angus, 4 vols (Londres: Secker & Warburg, 1968), II, pp. 30-33. Par la suite abregé en CEJL.
17 “going to the dogs” selon Orwell, CEJL, II, p. 32.
18 L’idée qu’une ligue de nature patriotique pourrait sauver le pays des menaces intérieures et extérieures qui pesaient sur lui était dans l’air du temps depuis le fin de l’époque victorienne. Une Liberty and Property Defence League, d’obedience conservatrice avait fait son apparition dès 1882, à laquelle plus de 150 associations locales finirent par s’affilier. Voir les détails dans N. Soldon, “Laissez-Faire as Dogma: the Liberty and Property Defense League, 1882-1914” dans Essays in Anti-Labour History, op. cit., pp. 208-233. Et aussi Edward Bristow, “The Liberty and Property Defence League and Individualism”, The Historical Journal, 28 (1975), pp. 761-789. Ensuite fleurirent surtout des associations nationalistes préoccupées par le devenir de l’Empire et par le péril allemand, mais sur le front intérieur la Liberty and Property Defence League reçut en 1908 le renfort d’une Anti-Socialist Union qui se révéla nettement plus remuante qu’elle (voir Coetzee, op. cit., pp. 101-106, 124-127, 155-158).
19 CEJL, II, p. 25 : “National Socialism was simply capitalism with the lid off, Hitler was a dummy with Thyssen pulling the strings — that was the official theory, proved in many a pamphlet by John Strachey and tacitly accepted by The Times”. L’idée que le fascisme est en fait “a form of oligarchical collectivism” apparaît ici pour la première fois . Elle sera développée plus amplement dans “Will Freedom Die With Capitalism?” (Left News, avril 1941, pp. 1682-1685) où le fasciste, “the man of power”, devient le successeur du capitaliste, “the man of money” : “Hitler was written off as the ‘tool’ of the German heavy industrialists, the ‘pawn’ of Thyssen (we have recently seen which of the two is the pawn)” (p. 1684).
20 De plus, le fait d’écrire pour un journal d’extrême gauche, Tribune, le conduisait presque nécessairement à taire son révisionnisme.
21 Cette analyse marxiste est la plus orthodoxe. Elle abonde dans les écrits des années trente, notamment dans les ouvrages de John Strachey, The Coming Struggle for Power (Londres: Gollancz, 1932) et The Nature of Capitalist Crisis (Londres: Gollancz, 1935) et dans le livre de R. Palme Dutt, Fascism and Social Revolution (Londres: Martin Lawrence, 1934). Elle apparaît à plusieurs reprises de 1933 à 1935 dans les numéros de l’Adelphi dont on sait qu’Orwell était un lecteur assidu.
22 Cette thèse est soutenue en particulier par G. D. H. Cole dans What Karl Marx Really Meant (Londres: Gollancz, 1934).
23 Cité par Ben Pimlott, Labour and the Left in the 1930s (Cambridge: Cambridge University Press, 1977), p. 67. Orwell parle, lui, de “slimy Anglicized form of Fascism, with cultured policemen instead of Nazi gorillas” (The Road to Wigan Pier, Harmondsworth: Penguin Books, 1966, p. 203). Cette interprétation était courante non seulement parmi les membres de la Socialist League de Cripps, mais à l’Independent Labour Party et dans le groupe Adelphi — les repères idéologiques d’Orwell à l’époque.
24 Pour une analyse plus détaillée, se référer à Gilbert Bonifas, George Orwell, L’engagement, (Paris: Didier, 1984), pp. 193-226.
25 “Fascism is written off as a manoeuvre of the ‘ruling class’, which at bottom it is” (Wigan Pier, p. 164 ).
26 L’influence déterminante de l’Adelphi sur la pensée d’Orwell pendant les années trente a été clairement établie par Gilbert Bonifas dans l’ouvrage cité ci-dessus.
27 Dont l’étude, dans les paragraphes qui précèdent, a été facilitée par l’ample collection d’écrits politiques rédigé dans les années trente que M. Bonifas a eu l’amabilité de mettre à notre disposition.
28 Wigan Pier, p. 189. C’est pourquoi Orwell peut voir dans Brave New World une autre représentation de l’univers fasciste.
29 CEJL, II, p. 32.
30 On sait qu’il s’agit là d’une des principales préoccupations d’Orwell à partir de Wigan Pier et jusqu’à la guerre (Cf. Gilbert Bonifas, op. cit., pp. 216-226).
31 CEJL, II, p. 32. Comparer avec Wigan Pier, p. 169 : “Our proletarian brothers — in so far as we understand them — are not asking for our greetings, they are asking us to commit suicide. When the bourgeois sees it in that form he takes to flight, and if his flight is rapid enough it may carry him to Fascism”.
32 On ignore à peu près tout la vie d’Ernest Bramah dont même la date de naissance est incertaine (1869? -1942). Ce fermier déçu fut d’abord le secrétaire de Jerome K. Jerome puis à partir de la fin des années 1890 se consacra à l’écriture. Il devint un auteur prolixe et célèbre essentiellement grâce à ses romans policiers mettant en scène un detective aveugle Max Carrados et à ses contes chinois (The Kai Lung stories). On pourra toutefois consulter utilement William White, “Ernest Bramah in Periodicals” Bulletin of Bibliography, 32 (1975), pp. 33-34 et “ Ernest Bramah. A First Checklist”, Bulletin of Bibliography, 22 (1958), pp. 127-131, qui fait le point sur les ouvrages critiques et bibliographiques disponibles sur l’auteur.
33 CEJL, II, p. 32.
34 Ibid.
35 Cf. G. Bonifas et M. Faraut, Pouvoir, classes et nation, chapitres 8 et 9.
36 Lorsque le Capital et les industriels ont a nouveau carte blanche “trade improved, industry revived, the natural demand for labour increased phenomenally” (p. 285).
37 L’expression est de Haldane, cité dans H. C. G. Matthew, The Liberal Imperialists, the ideas and politics of a post-Gladstonian élite (Oxford: Oxford University Press, 1973), p. 168.
38 Fondée en 1902 par Lord Rosebery dont les ambitions sont amplement évoquées dans l’ouvrage ci-dessus.
39 Les pairs du Royaume, rebelles à la politique par trop accommodante à leurs yeux suivie par les chefs du parti conservateur après 1906.
40 Notamment la National Review de Leopold Maxse.
41 Pour plus de détails sur le fonctionnement, la politique et les facettes idéologiques de la droite radicale édouardienne, on peut consulter, outre Coetzee et Matthew déjà cités, John A. Hutcheson, Leopold Maxse and the National Review (New York: Garland, 1989) ; G. R. Searle, The Quest for National Efficiency (Londres: The Ashfield Press, 1990) ; Paul Kennedy, “The Pre-War Right in Britain and Germany” et G. R. Searle, “The ‘Revolt from the Right’ in Edwardian Britain”, dans Paul Kennedy et Anthony Nicholls eds, Nationalist and Racialist Movements in Britain and Germany Before 1914 (Londres: Macmillan, 1981), pp. 1-39 ; G. R. Searle, “Critics of Edwardian Society: The Case of the Radical Right” dans Alan O’Day ed, op. cit., pp. 79-96 ; G. D. Phillips, “The ‘Diehards’ and the Myth of the ‘Backwoodsmen’”, Journal of British Studies, 16 (1977), pp. 105-120.
42 Outre les essais de Searle, voir le chapitre 1 de Richard Thurlow, Fascism in Britain (Oxford: Blackwell, 1987).
43 Cf. G.C. Webber, The Ideology of the British Right, 1918-1939 (Londres: Croom Helm, 1987), pp. 80-88.
44 Ainsi c’est un pasteur fou qui harangue les foules et leur promet la Fraternité Universelle. Lesquelles foules sont essentiellement composées de mendiants, handicapés, chômeurs, “unemployed and unemployable”, de gens qui sont surtout des aigris “embittered with life”(p. 53). Bramah ne manque pas non plus de railler les optimistes béats du mouvement, “uninteresting nonentities”(p. 53) qui réclament la fonte des épées en socs de charrue et des fusils en instruments de musique (pp. 50-52). Quant à l’égalité de tous, — “the unskilled labourer as the ideal standard” (p. 31) — Bramah fait immanquablement référence aux révolutionnaires français qui eux aussi avaient promis l’égalité et “‘equalised’ a million of their fellow-countrymen through the instrumentality of the guillotine” (p. 53). Enfin l’une des raisons de l’échec du gouvernement socialiste est précisément que les postes-clefs du gouvernment sont occupés par des incapables : “no men of social position were to be found among the labour benches” (p. 105). Et l’on arrive vite à l’absurde : un chiffonnier s’est imaginé, après avoir lu un journal socialiste en faisant les poubelles, qu’il pouvait entrer en politique ; il finit député (p. 171).
45 En fait Orwell établit une intéressante distinction dans “Spilling the Spanish Beans” (CEJL, I, pp. 270-271), mais elle ne réapparaît plus ailleurs.
46 G.R. Searle, “Critics of Edwardian Society: The Case of the Radical Right”, op. cit., p. 94.
47 G.C.Webber, op. cit., p. 80.

Pour citer cet article

Martine Faraut, « Quand George Orwell traque le fascisme dans un roman édouardien », paru dans Cycnos, Volume 11 n°2, mis en ligne le 25 juin 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1435.


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Martine Faraut