Cycnos | Volume 11 n°2 Autour d'Orwell - 

Monique Curcuru  : 

La classe ouvrière dans The Road to Wigan Pier

Texte intégral

1La période de l’entre-deux-guerres, et particulièrement les années 1930, sont marquées par une explosion d’ouvrages, d’articles et de commentaires sur les questions sociales. Le problème du chômage de masse a été à l’origine de nombreux débats sociaux, et a fait l’objet de beaucoup de recherches. Le genre nouveau de la “littérature des indemnités” (“dole literature”) est illustré par le roman de Walter Greenwood, Love on the Dole, dont l’intrigue se déroule à Salford, et The Road to Wigan Pier d’Orwell.

2Le sujet lui a été proposé par Gollancz, éditeur renommé en même temps que réformateur social. En 1936 il fonde le Club du Livre de Gauche, qui est dirigé par John Strachey, un des théoriciens marxistes anglais de premier plan. Le Club publie chaque mois des livres anti-fascistes et organise des groupes de discussion dans le pays ; à la fin de 1937, il comptait 50 000 membres. Gollancz envisageait un livre sur la pauvreté dans le Nord de l’Angleterre en 1936, qui soit écrit par un observateur extérieur avec assez de talent pour faire partager son expérience au lecteur et la rendre inoubliable.

3Ce livre était destiné à un public bourgeois bien que la pratique de la lecture s’élargisse avec le développement des collections de poche et des bibliothèques. Dans les années 1930 les vieilles régions industrielles (le Nord de l’Angleterre, le Sud du Pays de Galles, les Lowlands d’Écosse) déclinent, ne produisant plus que 38% des biens industriels, et on assiste à un exode massif de plus de 500 000 habitants. Wigan fait partie des villes dont la population diminue de 1911 à 1951. Les éditeurs du Club du Libre de Gauche ont considéré l’œuvre d’Orwell comme essentiellement politique, et cette enquête sur la vie des pauvres et des chômeurs marque effectivement un tournant dans la production d’Orwell qui se considérait jusque-là comme romancier avant tout, ayant publié trois romans réalistes. Cependant il était parti dans le nord de l’Angleterre sans idées préconçues et sans opinion politique bien définie.

4Comme il l’indique au début de la deuxième partie, son but était de “voir le chômage à son pire degré et les catégories les plus typiques de la classe ouvrière”. Le chômage avait atteint son niveau le plus haut (2 093 000 personnes) en janvier 1933, soit 22,1% de la population active, et diminué lentement ensuite (15,5% en 1935 et 13,1% en 1936) mais les taux des régions traditionnelles restaient élevées.

5Gollancz fut satisfait dans l’ensemble puisqu’il déclara : “Il y a longtemps que je n’avais lu de livre aussi vivant ni aussi plein d’une brûlante indignation contre la pauvreté et l’oppression”. Il fut surtout impressionné par la première partie du livre qu’il décida de publier séparément, pensant qu’“elle s’avérerait être une des meilleures armes pour faire prendre conscience au grand public des conditions de vie épouvantables d’un grand nombre d’Anglais aujourd’hui”1.

6The Road to Wigan Pier fut effectivement le premier livre d’Orwell qui toucha un large public. Dans sa préface, Gollancz décrit la première partie comme un “témoignage terrible sur les mauvaises conditions de vie, les logement infects, les salaires misérables, le chômage irrémédiable et les infamies de l’examen des ressources2 ; c’est aussi un hommage rendu au courage et à la patience — patience qui est excessive”. Le contrôle des ressources était devenu l’un des aspects les plus détestés de l’entre-deux-guerres ; en janvier 1932 près d’un million de chômeurs y étaient soumis.

7A l’époque actuelle le livre d’Orwell apparaît comme une étude historique de la classe ouvrière britannique. A la fin des années 1970 et pendant les années 1980, il a servi de base à des comparaisons entre la période contemporaine et les années 1930, et a fait figure de précurseur, puisque cette enquête sur le chômage et ses conséquences pouvait faire mieux comprendre la situation présente. Malgré les différences entre les deux époques, notamment le rôle des syndicats, l’existence du service national de santé depuis 1946 et la suppression du contrôle des ressources, la vie en Grande-Bretagne avec trois millions de personnes inscrites au chômage se situait dans la continuité de l’expérience des années 1930 telle que l’a décrite Orwell.

8Orwell se rendit dans le Lancashire et le Yorkshire en février et en mars 1936 et passa trois semaines à Wigan. Il note dans son journal qu’après avoir voyagé seul pendant quelques jours dans les Midlands, il put rencontrer des socialistes de la classe ouvrière et des membres du Mouvement des Ouvriers Chômeurs. Il assista à un discours prononcé par le dirigeant communiste du mouvement. Celui-ci avait organisé à partir des années 1920 des campagnes et des “marches de la faim” pour que le gouvernement central modifie des mesures concernant les chômeurs. Au début des années 1930 le mouvement comptait entre 50 000 et 100 000 membres, mais ne parvenait à mobiliser qu’une fraction des chômeurs, même au plus fort de la dépression. En 1932 il organisa des campagnes contre le contrôle des ressources et en 1935 contesta les règlements de l’Unemployment Assistance Board. Le mouvement commença à décliner ensuite, mais grâce à ces contacts, Orwell eut la possibilité de descendre dans une mine, et obtint des informations sur les conditions de logement. Il visita lui-même une centaine de maisons.

9Il alla voir les mineurs au chômage occupés à ramasser illégalement du charbon, et compléta ses recherches à la bibliothèque de Wigan, que fréquentaient aussi les chômeurs pour rester au chaud. Il cite dans The Road to Wigan Pier le livre annuel des houillères et l’annuaire des métiers du charbon. Il avait décidé d’approcher la pauvreté ouvrière le plus près possible afin d’en restituer l’expérience. Dès les premiers jours et les premières nuits de son voyage, il se mit à vivre avec la plus extrême frugalité et supporta l’inconfort et les privations.

10Après ce séjour, Orwell éprouva de la difficulté à trouver le ton juste pour relater l’expérience des autres. Il se servit de son journal comme d’un matériau brut qu’il remania. Il décrivit lui-même sa première version comme un “livre d’essais”. Ses notes sur Wigan étaient classées en différentes rubriques : population, santé, emploi (y compris les salaires et les allocations de chômage), logement, religion, mineurs ; Orwell a pris aussi des notes sur Sheffield et Barnsley.

11Il les a utilisé pour de nombreuses descriptions, comme celle du garni des Brooker par exemple. Il a développé certaines scènes dans la version définitive, pour enrichir la description à l’aide de détails enregistrés dans sa mémoire. Enfin il a réorganisé les événements comme sa première expérience, au caractère représentatif : “J’eus l’impression que cet endroit devait être assez normal comme hôtel meublé dans les régions industrielles”. Dans le journal Orwell note une expérience antérieure, où il rencontre Joe, qui devient dans The Road to Wigan Pier un pensionnaire des Brooker.

12Orwell se limite à décrire une communauté minière ; la première partie, documentaire, de l’ouvrage est divisée en sept chapitres qui correspondent aux rubriques des notes : après l’évocation du garni, deux chapitres sont consacrés à la mine ; le chapitre 4 traite du problème du logement, des taudis et de leur éradication. Les chapitres 5 et 6 décrivent les conditions de vie des chômeurs depuis les budgets familiaux avec les indemnités de chômage jusqu’à l’alimentation, et le ramassage du combustible sur les crassiers. Dans le chapitre 7, Orwell aborde successivement l’opposition entre le Nord industrialisé et le Sud, et l’emploi des jeunes, avec de donner une image sentimentale des intérieurs ouvriers.

13Le premier chapitre fait le portrait des Brooker, de leurs malheureux pensionnaires et décrit avec force détails leur mode de vie littéralement répugnant. Ce chapitre a paru trop pittoresque pour être représentatif à John Farrimond, originaire de Wigan, d’abord mineur puis romancier, qui a écrit : “Dans toutes les années que j’ai passées à Wigan… je n’ai jamais rencontré ni entendu parler de personne qui soit aussi immonde que les Brooker. Il y avait beaucoup de saleté, mais les immondices sont une autre chose”3. Farrimond reconnaît cependant l’exactitude des chapitres sur Wigan dans leur ensemble, au point qu’Orwell pouvait “servir de guide de Wigan dans les années 1930”. Edith Sitwell dans une lettre à la mère de Geoffrey Gorer considère qu’on ne peut égaler “l’horreur de ce début” et compare l’œuvre d’Orwell pour le monde moderne à celle d’Engels pour le monde de 1840-1850.

14A ce premier chapitre qui décrit un intérieur ouvrier des plus sordides s’oppose l’idéalisation du chapitre 7 qui conclut la première partie. En fait pour la majorité de la classe ouvrière en 1936 il était difficile d’accéder à un logement municipal décent, dont le loyer était plus élevé ; les chômeurs n’avaient pas droit à certaines catégories de ces logements. Dans les régions industrielles il y avait en outre une pénurie de logements. C’est d’ailleurs un premier aspect du contraste avec le Sud de l’Angleterre. Un personnage d’Orwell, voyageur de commerce, évoque “le sentiment de déclin stagnant et vide de sens” qui émane des garnis de bas étage.

15La plupart des logements ouvriers formaient des “dédales de taudis”, “avec de sombres cuisines à l’arrière”, les faubourgs étaient constitués de rangées de maisons de brique grises, noircies par la fumée, qui entouraient “les crassiers, les cheminées fumantes, les hauts-fourneaux, les canaux et les gazomètres”. Le nombre de pièces variait de deux à cinq ; derrière la maison se trouvait une cour juste assez grande pour la poubelle et les toilettes. Aucune maison n’était pourvue d’eau chaude ; la plupart avaient cinquante ou soixante ans d’existence et un grand nombre étaient insalubres.

16Les autorités locales pouvaient “condamner” une maison mais devaient reloger ses habitants avant d’en décider la démolition : ainsi à Wigan plus de 2000 maisons avaient été condamnées et à Leeds et à Sheffield il existait des milliers de maisons du type “dos à dos”, chaque côté de la maison comportant une porte d’entrée, qui avaient également été condamnées. Ces logements auraient dû être démolis avant la première guerre mondiale ; dans les grandes conurbations, plus d’un demi-million de maisons étaient condamnées pour insalubrité. La plupart de ces logements sont surpeuplés : une maison de trois pièces abrite huit à dix personnes. Selon Orwell le problème du surpeuplement tend à s’aggraver. D’après la loi sur le logement de 1935 une maison était considérée comme suroccupée si plus de deux personnes par pièce l’habitaient. En fait l’étude des conditions de logement en Grande-Bretagne organisée après le vote de la loi a montré que moins de 4% des neuf millions de logements ouvriers étaient suroccupés.

17Outre les taudis et les garnis, il existe aussi des roulottes dans beaucoup de grandes villes du Lancashire et du Yorkshire : Wigan avec une population de 85 000 habitants en comporte environ 200, qui logent chacune une famille. Environ 1000 personnes habitent donc dans des roulottes de gitans qui sont anciennes et en mauvais état, ou dans des autobus dont les roues on été enlevées. ces abris qu’on classe aujourd’hui dans la catégorie des “logements temporaires” n’ont aucun équipement sanitaire. Certaines personnes vivent depuis plusieurs années dans ces roulottes et paient presque le même loyer que pour une maison.

18Orwell fait état de l’action des municipalités pour supprimer les taudis, ainsi à Liverpool et Sheffield ; mais les résultats sont limités en raison de l’ampleur des besoins : il faudrait 10 000 logements neufs à Sheffield pour remplacer les quartiers de taudis. Les municipalités font face à un manque de ressources et de terrain puisqu’elles construisent des “cités” comportant parfois des centaines de logements, généralement en alignement, dans les banlieues des villes industrielles, et qui forment presque des villes miniature. La loi Greenwood sur le logement de 1930 prévoit des subventions pour l’éradication des taudis, qui fut ainsi accélérée pendant l’entre-deux guerres. De 1931 à 1939, 700 000 maisons furent construites par les autorités locales, permettant de reloger les quatre cinquièmes des habitants de taudis.

19Ces logements sont pourvus d’une salle de bain4 et d’un petit jardin, et les cités ont quelques magasins, dont les prix sont plus élevés que ceux du centre-ville, mais sont dépourvues de pubs. Les habitants ont aussi des frais de chauffage et de transport plus importants.

20Le relogement se fait aussi en immeubles, mais les appartements sont moins appréciés que les maisons. Orwell donne l’exemple d’appartements ouvriers au centre de Liverpool, construits sur le modèle d’immeubles ouvriers à Vienne, dont il apprécie l’architecture. A Leeds, la municipalité construit de grands immeubles dans la cité de Quarry Hill près du centre-ville où 2000 taudis ont été détruits. Orwell critique cependant l’atmosphère des cités qu’il compare à des prisons et le caractère “inhumain” du relogement. Cependant il reconnaît que les logements municipaux sont supérieurs aux taudis qu’ils remplacent, qui ont un caractère dégradant, surtout pour les femmes.

21Aux corvées multiples des femmes dans les taudis correspond le labeur des mineurs sur le front de taille. La mine dans laquelle Orwell descend apparaît comme un monde souterrain aussi horrible que le garni des Brooker. Mais il décrit les mineurs avec respect et admiration, qualifiant leur travail de “surhumain”. La journée de travail est de sept heures et demie, et bien que la plupart des mines en Angleterre soient anciennes, les conditions y ont été améliorées ; le gouvernement entreprend d’ailleurs leur modernisation à partir de 1936.

22Les salaires des mineurs varient d’une région à l’autre ; ils peuvent cotiser à un Fonds de Bienfaisance et à un syndicat. Ils bénéficient de réduction sur le charbon qu’ils achètent pour leur usage personnel. La productivité des houillères a augmenté de 1914 à 1934, passant de 253 tonnes de charbon extraites annuellement par mineur à 280, mais elles ne peuvent vendre toute leur production.

23Le taux des accidents dans les mines reste très élevé : 1 mineur sur 900 est tué chaque année et 1 sur 6 est blessé, à la suite d’explosions de gaz ou l’effondrement du toit. Les mineurs infirmes reçoivent une indemnité ou une pension d’invalidité de la société des houillères.

24Orwell fait allusion aux grèves des mineurs qui eurent lieu après la guerre et à la grève générale : avant la guerre la position économique des ouvriers était assez forte en raison du faible taux de chômage et de la prospérité nationale. Alors que la guerre était une période de salaires élevés et de plein emploi, les salaires baissent ensuite et le chômage s’instaure, notamment après le krach de Wall Street en 1939 et la crise financière et politique de 1931. En 1929 le nombre des mineurs avait diminué d’un cinquième par rapport à l’avant-guerre et un cinquième des mineurs étaient au chômage. Le taux de chômage dans les houillères s’élevait à 42,4% en 1932 et 34,4% en 1935.

25Les mineurs s’étaient mis en grève en 1921 pour protester contre les réductions de salaires envisagées par les propriétaires des mines, mais le mouvement n’avait pas été soutenu par d’autres syndicats. En 1926, alors que le gouvernement retire ses subventions et que le patronat veut à nouveau imposer une réduction de salaires et une augmentation de la journée de travail, une grève nationale déclenchée par étapes concerne près de neuf millions d’ouvriers pendant neuf jours, puis les mineurs poursuivent la grève seuls jusqu’en décembre.

26En 1936 le chômage était le principal problème politique et social en Grande-Bretagne : en se basant sur un nombre de chômeurs supérieur à deux millions, Orwell dénombre vingt millions de personnes sous-alimentées et vivant dans la misère. Au début des années 1930 paraissaient beaucoup d’articles sur la possiblité d’avoir un niveau de vie convenable en ne touchant que des allocations de chômage. Orwell cite un journal qui affirme que trois shillings et onze pence et demi par semaine suffisaient pour se nourrir de façon équilibrée à condition de savoir acheter. En fait les revenus variaient suivant les taux d’indemnités, le coût de la vie et la capacité des familles à se débrouiller avec un petit budget.

27Orwell commença à se préoccuper du problème du chômage en 1928 à son retour de Birmanie. Dans le Sud le chômage est moins visible parce que plus dispersé, et le contraste avec les régions en déclin du Nord s’accentue pendant les années 1930. A Wigan une grande partie des mineurs et des ouvriers du textile était au chômage et l’emploi ne garantissait pas un niveau de vie au-dessus du seuil de pauvreté. Sur les 10 000 chômeurs, entre 4000 et 5000 mineurs étaient restés sans emploi pendant les sept années précédentes. La proportion de chômeurs à Sheffield étaient comparable ; au total 250 000 mineurs étaient au chômage.

28Cependant Orwell souligne que la vie communautaire dans les villes industrielles n’est pas affectée par le chômage. Les chômeurs sont aidés par le mouvement des centres professionnels et par le mouvement national des chômeurs qui procure des asiles, fait venir des conférenciers communistes, et donne un avis juridique sur le contrôle des ressources qui est appliqué de façon très stricte. Toutes les villes industrielles ont des “clubs de vêtements” où les chômeurs paient une cotisation hebdomadaire.

29Orwell considère que le chômage a affecté les relations entre le patronat et les ouvriers depuis le début des années 1920 ; la classe ouvrière est devenue “servile”. En outre il fait état des préjugés de la bourgeoisie selon lesquels les chômeurs sont des “fainéants paresseux et oisifs qui vivent d’indemnités”. Cependant la reconnaissance du problème du chômage commence à battre en brèche la conception d’une classe ouvrière choyée et démoralisée par les divers avantages dont elle bénéficie — indemnités de chômage, pension de retraite, enseignement gratuit. En outre la crise de 1931 avait obligé à diminuer les services sociaux : ainsi le taux des indemnités de chômage avait baissé de 10% et des règlements plus stricts avaient été instaurés pour l’octroi des allocations.

30La classe ouvrière, qui est symbolisée dans The Road to Wigan Pier par les mineurs, constituait alors 80% de la société britannique. Orwell décrit quelques individus comme le vieux Jack âgé de 78 ans, qui a passé 50 ans de sa vie à travailler à la mine, mais il tend plutôt à généraliser, et à analyser les attitudes, les valeurs et les modes de vie dans leur ensemble. Il note ainsi une différence dans les rapports familiaux qui sont moins “tyranniques” dans les familles ouvrières que dans les familles bourgeoises. La classe ouvrière fait preuve de franchise envers tous ceux qu’elle considère ses égaux ; mais l’ouvrier se sent soumis à une “autorité mystérieuse” et l’opposition entre “eux” et “nous” est clairement perçue par la classe ouvrière comme par la bourgeoisie. Pour l’ouvrier l’autorité est ressentie comme une contrainte et une limite à l’initiative. Une autre différence entre les deux classes réside dans la durée de l’enseignement : la classe ouvrière juge indigne et lâche de continuer à étudier jusqu’à avoir presque l’âge adulte.

31Cependant la société britannique ne se résume pas pour Orwell à une dualité de classes, qui seraient les riches et les pauvres. Il conçoit une société hiérarchisée, où les critères de classe sont à la fois le revenu et la culture. L’Angleterre est pour lui “le pays le plus rongé par le système de classes” ; en fait Orwell est sensible aux différences de position et de classes sociales, et Gollancz estime qu’il a fortement exagéré les distinctions de classe.

32Il existe néanmoins une mobilité sociale qui conduit d’une part à la “prolétarisation” d’une partie de la bourgeoisie — Orwell se donne lui-même en exemple, étant d’origine bourgeoise et ayant un revenu “ouvrier” — d’autre part à l’“embourgeoisement” de la classe ouvrière. Sous l’influence des moyens de communication de masse, le cinéma, la radio, les accents disparaissent plus vite dans le Sud que dans le Nord de l’Angleterre. Les différences de classe ont été atténuées également par la fabrication de vêtements à bon marché. Il subsiste une incompréhension flagrante entre les classes puisque la bourgeoisie n’a de contacts avec la classe ouvrière que dans des relations de service, comme employés, domestiques ou commerçants, et les personnages appartenant à la classe ouvrière en littérature sont souvent comiques.

33L’analyse que fait Orwell de la société britannique est confirmée par l’étude de G.D.H. et M.I. Cole sur la Condition de l’Angleterre, publié en 1937, qui conclut à la persistance de “deux nations” en Grande-Bretagne ou plutôt de trois si l’on tient compte des catégories intermédiaires de plus en plus nombreuses entre les riches et les pauvres, et qui insiste sur la rigidité sociale qui caractérise le pays5.

34Le point commun entre les deux groupes sociaux est la dépression économique qui affecte même la bourgeoisie, pour la première fois de son histoire. Pour la classe ouvrière le problème du chômage ne peut être résolu temporairement qu’en stimulant une industrie artificiellement, grâce au réarmement par exemple.

35Orwell dénonce cependant l’industrialisation capitaliste, qu’il rend responsable du développement de garnis misérables, et des paysages urbains du Yorkshire et du Lancashire. Dans les derniers paragraphes de The Road to Wigan Pier, il souhaite que disparaissent les divisions sociales et que s’établisse une alliance politique entre la bourgeoisie et les catégories défavorisées, afin d’éliminer “la malédiction des différences de classe”.

Notes de bas de page numériques

1 Cité dans P. Stansky & W. Abrahams, Orwell: The Transformation (Londres: Constable, 1979), p. 183. Voir aussi Bernard Crick, George Orwell: A Life (Londres: Secker & Warburg, 1980), pp. 204-205.
2 L’assistance sociale avait été transférée par deux lois de 1929 et 1930 au gouvernement local (comités d’assistance publique). A partir de 1935 un organisme centralisé, l’Unemployment Assistance Board, garantit le paiement des aides aux chômeurs en fin de droits qui satisfont à l’épreuve des ressources (Means Test).
3 P. Stansky & W. Abrahams, op. cit, p. 150.
4 A cette époque moins de la moitié des maisons anglaises disposaient d’une salle de bains.
5 G. D. H. et M. I. Cole, The Condition of Britain (Londres: Gollancz, 1937).

Pour citer cet article

Monique Curcuru, « La classe ouvrière dans The Road to Wigan Pier », paru dans Cycnos, Volume 11 n°2, mis en ligne le 20 juin 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1428.


Auteurs

Monique Curcuru

Université Stendhal, Grenoble III