Cycnos | Volume 14 n°2 La problématique de l'auteur - | 2. Pratiques textuelles 

Jean Marcet  : 

“Dear  Me” : les  autobiographies  de  guerre  de  Gertrude  Stein

Résumé

This paper proposes to explore some of Gertrude Stein’s narratives written during the war years. Her openly autobiographical Wars I have Seen and its satellite works, Mrs Reynolds and Brewsie and Willie, which are purportedly fictional, constitute an unpremeditated, informal trilogy working towards a resolution of personal and narrative questionings triggered off by The Autobiography of Alice B. Toklas. A close reading of these texts betrays her irrepressible urge to portray herself through the mediation of an outside observer.

Texte intégral

1Et s’il avait plu dans l’Ain en octobre 1932 ? La portée de la question nous paraît minime. Gertrude Stein la juge pourtant digne d’être abordée et l’introduit ainsi :

I always remembered that Victor Hugo said that if it had not rained on the night of the 17th of June, 1815, the fate of Europe would have been changed […]. If there had not been a beautiful and unusually dry October at Bilignin in France in nineteen thirty two followed by an unusually dry and beautiful first two weeks of November would The Autobiography of Alice B. Toklas have been written.1

2Il est clair qu’associer ainsi métonymiquement The Autobiography of Alice B. Toklas aux guerres napoléonniennes, c’est chercher à lui conférer une dimension épique. L’évocation conjointe de la bataille de Waterloo et du nom de l’auteur de La Légende des siècles situe le livre dans la double sphère de l’Histoire et de la légende.

3Effectivement, pour un livre prétendument entrepris par plaisanterie (“as a joke2), The Autobiography of Alice B. Toklas, même si elle ne décida pas du sort de l’Europe, fut lourde de conséquences pour Gertrude Stein. Loin de se contenter de retracer le passé de son auteur (le vrai, pas celui qui figure dans le titre), elle “écrivait” également son avenir, imprimant à sa vie et à son écriture une direction nouvelle. Je me propose ici de me pencher sur les grands textes narratifs des années de guerre: Mrs Reynolds (1940–1942), Wars I Have Seen (1943–1944) et, plus succinctement, Brewsie and Willie (1945), auquel je consacrerai ultérieurement un article séparé. Littérairement aussi bien qu’humainement, il est tentant de percevoir ces quasi-autobiographies, fictions et pseudo-fictions comme un aboutissement, une résolution de la problématique personnelle et narrative issue de The Autobiography of Alice B. Toklas.

4Gertrude Stein joue pleinement cette carte dans la “Transatlantic Interview” de janvier 1946, quelques mois à peine avant sa mort. Elle y souligne son regain d’intérêt pour la forme narrative à partir de The Autobiography of Alice B. Toklas : “The bulk of my writing [since then] has been largely narration.” (“Transatlantic Interview”, p. 19). Elle y propose aussi Wars I Have Seen comme l’un des exemples les plus réussis de cette nouvelle approche narrative. Authentique sentiment de réussite ou auto-satisfaction de circonstance, elle devait également se déclarer fort satisfaite de Brewsie and Willie, qui est le prolongement sinon la suite de Wars I Have Seen, le décrivant dans une lettre comme “one of the best things I have ever done.3

5Pourtant, dans les premiers temps, l’écriture autobiographique inspirait à Gertrude Stein de sérieuses réserves, notamment parce que le “je” y est un personnage public, otage de l’image de soi à faire partager au lecteur, ce qui exclut tout épanchement trop intime, restreignant le champ des sujets qui peuvent être abordés sans risques. Elle n’avait pourtant jamais cessé de se mettre en scène, depuis le tout début de sa carrière d’écrivain, mais dans des textes poétiques ou de fiction, et en usant de masques et de stratagèmes dont j’ai déjà eu l’occasion de parler4. The Autobiography of Alice B. Toklas semble, malgré la duplicité de sa stratégie énonciative, s’engager dans la voie d’une relative transparence qui contraste singulièrement avec les œuvres précédentes.

6Si la célébrité offre des satisfactions indéniables (“I always do like to be a lion […]”, Everybody's Autobiography, p. 318), elle n’est pas dénuée de dangers, dont celui de trahir l’intégrité de l’écriture et, partant, l’intégrité du moi:

If [the writer] uses these words indirectly he says what he intends to have heard by somebody who is to hear and in doing so inevitably he serves mammon. (Lectures in America, p. 23)

7D’où l’inaptitude des écrits autobiographiques à rendre compte du moi réel, manifestée avec humour dans les lignes suivantes par le glissement de l’affirmation péremptoire à la perplexité d’une interrogation dubitative:

I am I yes sir I am I.

I am I yes Madame am II.

When I am I am II.5

8Le corps à corps de Gertrude Stein avec ses entreprises autobiographiques successives fait naître la conscience aiguë d’un déchirement, en même temps que d’une confusion entre le moi vécu et le moi raconté, ou encore entre le moi sujet et le moi objet de connaissance, entre personne et personnage :

The minute you or anybody else knows what you are you are not it, you are what you or anybody else knows you are and as everything in living is made up of finding out what you are it is extraordinarily difficult really not to know what you are and yet be that thing.” (Everybody's Autobiography, p. 92)

9Les années 30 voient Gertrude Stein, malgré ses réticences, lancer une offensive de charme auprès du public. Propos explicatifs et textes à visée didactique se multiplient, et une tournée de conférences aux Etats-Unis est organisée à grand renfort de publicité. Durant cette période, le souci de concilier les impératifs de la création, la jouissance trouble du jeu de la révélation-dissimulation et le désir d’auto-promotion, se traduit par la coexistence des deux modes d’écriture, celui des autobiographies (“my moneymaking style”6, dit-elle) et celui, libre de toute contrainte extérieure, qu’elle appelle “the main one, the truly creative one”7. La réflexion théorique verse volontiers dans la métafiction, notamment avec des exercices de style et des variations sur le thème du double et de la gémellité, comme dans “The Autobiography of Rose” et dans Ida. Je renvoie ici aussi à un article précédent8 . De plus, on voit se déployer au fil des volumes (Everybody’s Autobiography, Paris France, Wars I Have Seen) une sorte d’autobiographie à géométrie variable, chaque nouveau livre se focalisant sur la figure auctoriale, alors que changent en surface perspective et angle d’approche. Mais pas question, évidemment, de réitérer le subterfuge de L’Autobiographie. Comme le souligne Lynn Bloom dans son article “Gertrude Is Alice Is Everybody: Innovation and Point of View in Gertrude Stein’s Autobiographies”, l’effet serait désastreux :

“Imagine the third volume of Stein’s Autobiography, Wars I Have Seen, rewritten as Wars Alice B. Toklas Has Seen! Once is genius, twice is gimmickry, thrice is boredom.”9

10De plus, pour clore une série autobiographique où, paradoxalement, la présence de l’auteur est consciencieusement excisée des titres décentrés, la résurgence du “je” n’est probablement pas un fait indifférent. Même si, selon Balzac, “les titres des livres sont souvent d’effrontés imposteurs10, le passage de cet “auteur hors de soi” à un “je” sans détours ne marque-t‑il pas la reconquête d’une simplicité de bon aloi ?

“I like a thing simple, but it must be simple through complication. Everything must come into your scheme; otherwise you cannot achieve real simplicity.” (“Transatlantic Interview”, p. 34)

11Après une longue période de complaisance narcissique, on aurait pu s’attendre, avec l’arrivée de la guerre, à voir Gertrude Stein se détourner de ces préoccupations, ô combien futiles en regard de la magnitude des événements qui ébranlaient le monde. Or nous allons voir qu’elle ne s’efface qu’en apparence devant son sujet.

12Illustrant parfaitement la perméabilité des genres et l’interpénétrabilité des volumes, Mrs Reynolds, Wars I Have Seen et Brewsie and Willie forment comme une trilogie non préméditée dont la guerre constitue le fil directeur.

13Rien de moins héroïque que la guerre vue par Gertrude Stein : une guerre sans violence, une guerre de civils, plus, une guerre de femmes, à l’écart des combats ; teintée d’inquiétudes et engluée dans des considérations terre-à-terre, sans doute, mais nullement spectaculaire, totalement dépourvue de rebondissements dramatiques.

14La meilleure description de Mrs Reynolds, et, une fois n’est pas coutume, la plus claire, a été écrite par Gertrude Stein elle-même dans un très court épilogue :

This book is an effort to show the way anybody could feel these years. It is a perfectly ordinary couple living an ordinary life and having ordinary conversations and really not suffering personally from everything that is happening but over them, all over them is the shadow of two men, and then the shadow of one of the two men gets bigger and then blows away and there is no other. There is nothing historical about this book except the state of mind.11

15Malgré sa désignation, qui pourrait laisser attendre un prolongement de la diégèse, l’épilogue s’apparente plutôt au paratexte, puisqu’on y voit, comme dans une postface, l’auteur guider par la main son lecteur, prendre en charge lecture et commentaire après avoir assuré l’écriture, soucieuse, comme le disait tout à l’heure René Alladaye à propos de Nabokov, d”occuper les deux pôles de la communication”. L’objectif généralisateur (“anybody”, “ordinary”) est illustré dans le corps du texte par de multiples stratégies de déréalisation.

16En premier lieu, le jeu des noms propres est un puissant facteur de dépersonnalisation : dépourvue de prénom, Mrs Reynolds est complètement identifiée à son présent statut marital (“Mrs Reynolds the wife of Mr Reynolds”, p. 22), y compris, ce qui est plus remarquable, avant son mariage : “Then Mrs Reynolds was eighteen but she was not yet Mrs Reynolds.” (Mrs Reynolds, p. 7) et variantes diverses. Mais ni prénom ni nom de jeune fille pour prendre le relais. Comme dans mainte autobiographie, le passé recomposé fait de l’enfant une excroissance de la personne (en général célèbre) qu’il est devenu. La permanence du “je” est d’ailleurs maintes fois affirmée chez Gertrude Stein : “We inside us do not change […]12, ou encore : “and so as I was then so am I now.13 Façon commode de bien faire parvenir au lecteur un message subliminal : “Génie je suis, graine de génie je fus toujours.”

17Dans un univers de fiction autonome où est éludée toute délimitation de l’espace géographique, même les personnages des deux dictateurs se voyant attribuer des noms anglo-saxons, le temps s’organise lui aussi selon un agencement chronologique purement interne, en marge du calendrier, et n’est ponctué que par les incessantes références à l’âge des protagonistes : celui de l’héroïne, essentiellement dans l’ébauche de biographie des premières pages ; puis celui du dictateur Angel Harper, dont la seule existence est synonyme de destruction et de guerre, forces incontrôlables face auxquelles on est réduit à un sentiment d’impuissance : “Oh dear said some one Angel Harper is forty-five. Oh dear. And there was just this to do and it was done” (Mrs Reynolds, p. 96). Ses années, sinon ses jours, sont littéralement comptées.

18L’attente interminable de la fin du conflit s’exprime laborieusement dans les répétitions de l’écriture, commentées dans l’introduction par Lloyd Frankenberg : “Its effect is one of endlessness. It is a question of how much each reader can tolerate of this endlessness.14

19Les “nonpersonnages” de Mrs Reynolds, comme les appelle Bettina Knapp15 sont-ils complètement coupés du monde réel, ou sommes-nous encore en présence d’un leurre ? C’est bien le vécu qui fait irruption dans le roman avec les prophéties de Sainte Odile, replongeant ponctuellement Mrs Reynolds dans le monde de l’Histoire et de la géographie:

I have seen the terror in forests where the Germans shall be called the most war-like people of the earth... From the Danube the war will commence etc. (Mrs Reynolds, p. 33)

20Richard Bridgman confirme cet enracinement dans le réel en énumérant un certain nombre d’éléments qui fleurent l’autobiographie (traits physiques, activités, goûts, anecdotes, formules), mais dévoile en Mrs Reynolds un portrait composite incorporant aussi des données biographiques qui désignent Alice et non Gertrude (anniversaire, rêve)16.

21Entre Mrs Reynolds et Wars I Have Seen, les conditions de production n’ont guère changé. L’exil loin de Paris se prolonge et la guerre qui s’éternise justifie la mise en chantier d’un nouveau livre dont le manuscrit, analysé par Elizabeth Sprigge17, indique de façon appuyée le dessein autobiographique : sur la couverture du premier cahier figurent les mots “An Emotional Autobiography”, barrés, et sous lesquels on peut encore lire : “I am really writing my autobiography” ; puis, en en-tête de la première page, “Gertrude Stein’s war autobiography”. Mais la perspective est bien la même que dans le roman Mrs Reynolds, celle d’une chronique de la vie quotidienne en temps de guerre d’un couple où l’une des deux figures, mise en avant par le titre (“Mrs Reynolds”, “I”) apparaît comme dominante bien que tributaire de l’autre (Mr Reynolds, Alice). Le trop lent écoulement des jours et des mois donne à la question du temps, depuis toujours au centre de la problématique narrative de Gertrude Stein, une acuité inhabituelle, mais l’imprévisibilité de la durée du conflit fournit du même coup la solution ; en excluant une structuration préétablie, elle impose à l’écriture, pour retranscrire le vécu au jour le jour, la forme d’un “quasi-journal” (le mot est de Richard Bridgman, Gertrude Stein in Pieces, p. 330). Encore les cartes y sont-elles brouillées : le texte, dont la seule division est le paragraphe, est présenté d’une seule traite ; quant aux dates, qui au demeurant bafouent occasionnellement l’ordre chronologique, elles apparaissent dans le corps du texte et non en annonce des entrées quotidiennes comme le voudrait la convention du genre :

If time exists, your writing is ephemeral […]. In it [Wars I Have Seen] I described something momentous happening under my eyes and I was able to do it without a great sense of time. There should not be a sense of time, but an existence suspended in time. (Transatlantic Interview, p. 20)

22“All Wars Are Interesting”, proclame sur le manuscrit un titre provisoire. Ce n’est pas le discours que tient implicitement le titre définitif, si l’on en croit Marie-Claire Pasquier : “Wars I Have Seen : Le survol est souverain et les autres guerres, celles que Gertrude Stein n’a pas vues, ne méritent pas qu’on s’y arrête”18. Aussi éloquent que le titre est cette exclamation, “Dear me”, que j’ai choisie pour titre de cette étude : sa répétition pour ainsi dire incantatoire (Wars I Have Seen, p. 26) souligne la primauté du moi, reléguant les guerres, vues ou non, au statut de simple toile de fond.

23Illustration : Gertrude Stein, dans Picasso (1938), avance l’idée que les guerres jouent un rôle dans la prise de conscience par la population de changements que seuls les créateurs, tels Picasso et Gertrude Stein, avaient perçus auparavant (“Wars are only a means of publicizing the things already accomplished19). Cette idée, elle la prolonge dans Wars I Have Seen. La deuxième guerre mondiale, affirme-t‑elle, est parvenue à accomplir ce que la première n’avait pas réussi à mener à bien : “It does end the nineteenth century, kills it dead, dead dead.” (Wars I Have Seen, p. 51). Un parallèle étonnant entre les effets de la guerre et ceux de la démarche créatrice de Gertrude Stein nous offre un insolite “Portrait of the Artist as a Gangster” :

“[…] I so naturally had my part in killing the nineteenth century, and killing it dead, quite like a gangster with a mitraillette, if that is the same as a tommy gun.” (Wars I Have Seen, p. 59)

24A croire que la deuxième guerre mondiale n’avait eu pour objet que de fonder les théories artistiques de Gertrude Stein, signant du même coup l’arrêt de mort du réalisme:

By that time we were all interested in realism in literature, and that kind of thing went on until 1938, when it was all over, there was an end of the nineteenth century and realism was the last thing the nineteenth century did completely. Anybody can understand that there is no point in being realistic about here and now […]. (Wars I Have Seen, p. 28)

25Après la grisaille des longues années de l’occupation, l’arrivée tant attendue de l’armée américaine de libération transfigure l’univers de Gertrude Stein et restitue au monde contemporain cette dimension légendaire dont Wars I Have Seen déplorait — et reflétait — l’absence (“This war 1943 is not very legendary that is one of its troubles”, Wars I Have Seen, p. 12). C’est le point d’orgue idéal pour une autobiographie de guerre :

What a day what a day of days, I always did say that I would end this book with the first American that came to Culoz, and today oh happy day yesterday and today, the first of September 1944. There have been six of them in the house […]. Oh happy day, that is all I can say oh happy day.” (Wars I Have Seen, p. 161)

26Le lecteur naïf pourrait s’imaginer que cette belle envolée lyrique qui emprunte aux “spirituals” des accents mystiques (“oh happy day”) s’explique simplement par le plaisir de voir s’achever la guerre et, après cinq longues années d’isolement forcé, de revoir enfin des compatriotes. Il s’avère très vite qu’elle traduit aussi l’immense gratification autolâtre de la notoriété retrouvée :

“[…] and I told them who we were, and they knew, I always take it for granted that people will know who I am and at the same time I kind of doubt, but they knew of course they knew.” (Wars I Have Seen, p. 161)

27Mélange embarrassé d’insécurité et de fatuité face au regard de l’Autre, à la fois convoité et redouté. Les mois suivants sont euphoriques, car même si le regard que l’on porte sur elle est parfois irrévérencieux, comme le raconte Thornton Wilder dans son introduction à Four in America, peu importe ! seule compte la sensation d’être devenue, ou redevenue, aux yeux de ses compatriotes, un véritable monument : “Hundreds of our soldiers, scoffing and incredulous but urged on by their companions, came up to Paris to see the Eiffel tower and Gertrude Stein”20. Pour la deuxième fois en vingt-sept ans elle côtoie les soldats de son pays, et elle s’émerveille de la différence de comportement entre les “doughboys” de la première guerre mondiale et les GI’s de la libération : “The older generation always told stories that was all there was to their talking but these don’t tell stories they converse” (Wars I Have Seen, p. 164). Cette armée nouvelle qui, par son rapport au langage, bouleverse les schémas traditionnels de la narration en abolissant l’univocité de la relation narrateur-narrataire , impose un nouvel “art d’écrire” dont les dernières pages de Wars I Have Seen posent les jalons.

28Car l’épilogue ne se contente pas de mettre fin au livre, il annonce dans le même souffle l’écriture d’une nouvelle œuvre : “Write about us they all said a little sadly, and write about them I will” (Wars I Have Seen, p. 163). On mesure la distance parcourue depuis The Autobiography of Alice B. Toklas, dont les dernières lignes, proclamant l’autonomie du livre, annonçaient une clôture : “[…] and she has and this is it.21 Point catégoriquement final. Fin présumée de l’intermède autobiographique. Ici, par contraste, le futur (“[…] and write about them I will.”) représente une ouverture, une brèche dans la couverture que l’on s’apprête à refermer.

29“Write about them I will.” Je reprends à mon compte la formule et ne fais qu’amorcer ici quelques directions. A mettre en avant, la place de la métafiction dans ce texte presque exclusivement composé de dialogues et où Gertrude Stein n’apparaît, en surface du moins, que de façon fort discrète, au travers du regard de ses personnages et des propos qu’ils tiennent ; il sera montré parallèlement par quels stratagèmes Gertrude Stein astreint le lecteur à associer son nom à celui de Susan B. Anthony, la militante des droits des femmes, confortant la place au firmament des pionniers qu’elle s’était déjà assurée, dans ses précédents livres, en s’auto-conférant une stature monumentale comparable à celle de Picasso.

30La boucle est bouclée : malgré le “je” apparemment retrouvé de Wars I Have Seen, voici le lecteur renvoyé, encore et toujours, à la démarche-clé du texte fondateur, The Autobiography of Alice B. Toklas, où trône, comme l’écrit Shirley Neuman, “the auto-referential clothed in biographical dress22 : toujours le même dessein “auto-hagiographique”, pour reprendre un terme utilisé par Philippe Lejeune23, le même désir de s’offrir au regard du lecteur, et toujours le même besoin, à moins qu’il ne soit devenu un réflexe, de recourir pour se “mettre en texte” à la médiation, la caution, devrait-on dire, du regard de l’autre.

Notes de bas de page numériques

1. Everybody’s Autobiography (1937) (New York : Vintage Books, 1973), p. 9.
2. “A Transatlantic Interview”, in A Primer for the Gradual Understanding of Gertrude Stein, éd. par R. B. Haas (Santa Barbara : Black Sparrow Press, 1971) ; cf. aussi “Portraits and Repetition”, in Lectures in America (1935) (New York : Vintage Books, 1975), p. 204.
3. Lettre à W. G. Rogers, citée dans W. G. Rogers, When This You See Remember Me: Gertrude Stein in Person (1948) (Indianapolis and New York : Charter Books, 1964), p. 232.
4. Jean Marcet, ‘This Must Not Be Put in a Book’ : les stratégies érotiques dans l’écriture de Gertrude Stein”. Revue Française d’Etudes Américaines, 20 (mai 1984), 209–228.
5. “The Question of Identity, A Play”, in The Geographical History of America (New York : Vintage Books, 1936), p. 68.
6. Samuel S. Stewart, Dear Sammy, Letters from Gertrude Stein and Alice B. Toklas, (Boston : Houghton Mifflin, 1977), p. 26.
7. Ibid.
8. Jean Marcet, “Am I One or Am I Two?”. Cycnos, 2 (hiver 1985-86), 79–89.
9. Lynn Bloom, “Gertrude Is Alice Is Everybody : Innovation and Point of View in Gertrude Stein’s Autobiographies”. in Twentieth Century Literature, 24 (1978), 82.
10. Cité par Groupe µ in Rhétorique générale (1972), (Paris : Seuil, 1982), p. 201.
11. Mrs Reynolds, in Mrs Reynolds and Five Earlier Novelettes (New Haven : Yale University Press, 1952), p. 267.
12. “Portraits and Repetition”, in Lectures in America, op. cit., p. 195.
13. Wars I Have Seen (New York : Random House, 1947), p. 8.
14. Mrs Reynolds, op. cit., p. xii.
15. Bettina Knapp, Gertrude Stein (New York : Continuum, 1990), chap. 6, “Fact and/or Fiction”, p. 169.
16. Richard Bridgman, Gertrude Stein in Pieces (New York : Oxford University Press, 1970), p. 320.
17. Elizabeth Sprigge, Gertrude Stein : Her Life and Work (New York : Harper and Bros., 1957), p. 243.
18. Marie-Claire Pasquier, “L’Art du titre chez Gertrude Stein”. In’Hui, n˚ 0 : Gertrude Stein encore (1983), 30.
19. Picasso (London : B.T.Batsford, 1938), p. 29.
20. Thornton Wilder, introduction de Four in America (New York : Yale University Press), p. xxvii.
21. The Autobiography of Alice B. Toklas (1933) (New York : Vintage Books, 1960), p. 252.
22. Shirley Neuman, Gertrude Stein : Autobiography and the Problem of Narration (University of Victoria, 1979), p. 15.
23. Philippe Lejeune, Je est un autre (Paris : Seuil, 1980), p. 54.

Pour citer cet article

Jean Marcet, « “Dear  Me” : les  autobiographies  de  guerre  de  Gertrude  Stein », paru dans Cycnos, Volume 14 n°2, mis en ligne le 18 juin 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1418.


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Jean Marcet