Cycnos | Volume 10 n°2 À quoi jouent les Irlandais ? - | 1. Politique et Société 

Pierre Joannon  : 

Mais à quoi les Irlandais jouent-ils avec leur histoire ?

Texte intégral

1Jusque vers la fin des années soixante, l’historiographie irlandaise avait un sens et un but bien précis : éclairer, étayer et justifier la création d’un Etat national à vocation unitaire nonobstant l’amputation temporaire d’une partie de son territoire.

2Considéré comme l’événement charnière par excellence, le soulèvement de Pâques 1916 — le Rising — figurait l’aboutissement et l’accomplissement de la légitimation centrale de ce discours historique. Célébré à grand renfort de mises en scène et de reconstitutions, le cinquantenaire de l’insurrection marqua l’apothéose de ce moment de la conscience historique irlandaise. Cette apothéose fut suivie d’un brusque déclin. Depuis 1966, et de façon plus nette encore après l’explosion de la poudrière ulstérienne dans les années 1969-1970, le Rising n’a plus été commémoré qu’en catimini et presque à la sauvette. De glorieux, il est devenu odieux ou, à tout le moins, embarrassant.

3De fait, en suscitant, dans l’ensemble du pays, écœurement et dégoût de la violence, la crise nord-irlandaise disqualifiait un certain type de rhétorique nationaliste, celui-là même qui avait assigné au courant de la “physical force” le rôle de moteur de l’histoire irlandaise. Un nouveau discours se substituait à l’ancien, réhabilitant les modalités passées et présentes d’action politique non violente en tant qu’elles sont supposées prendre en compte les diversités irréductibles et les aspirations contradictoires d’un corps social accepté comme hétérogène et d’une Histoire reconnue comme aléatoire.

4Clio, travestie en révolutionnaire faisait dans le nation-building ; revêtue de l’uniforme des casques bleus, elle fait maintenant dans le peace-making. On ne peut pas dire qu’elle ait gagné au change !

5Quand donc le présent cessera-t-il de s’approprier le passé ? Comme un long fleuve, tour à tour tumultueux et tranquille, la mémoire ne peut pas plus renier sa source qu’elle ne peut contester son embouchure. La politisation du récit historique ne profite, en définitive, ni à la politique ni à l’histoire, et elle condamne le citoyen à la schizophrénie et au désarroi, ainsi qu’on peut le constater à la lecture de 16 on 16 et Revising the Rising, ouvrages dans lesquels l’insurrection de 1916 et ses protagonistes sont accommodés à toutes les sauces 1.

6Pour ceux que l’on qualifie de “révisionnistes” comme d’ailleurs pour les activistes partisans de la force, il n’est pas douteux que l’I.R.A. Provisoire, aile terroriste du mouvement républicain, est bien l’héritière de Patrick Pearse, des insurgés de 1916 et des combattants de la guerre d’indépendance. Tandis que les républicains de la tendance dure ne songent qu’à s’en glorifier, les révisionnistes ne laissent pas de s’en affliger, englobant du même coup dans leur exécration la tradition nationaliste révérée jusqu’alors, et tout spécialement l’héritage de Patrick Pearse :

For Patrick Pearse had said
That in every generation
Must Ireland’s blood be shed.2

7Sans vouloir nous immiscer dans un débat de fond où ce qui est en jeu n’est rien moins que la re-définition de l’identité irlandaise, qu’il nous soit permis de formuler quelques réflexions inspirées par le triomphe médiatique de la nouvelle orthodoxie révisionniste3.

8Obnubilés qu’ils sont par l’insurrection nationaliste de Pâques 1916, les révisionnistes font peu de cas de la rébellion orangiste qui la précéda, l’inspira, et la justifia, en réduisant à néant les derniers espoirs d’un Home Rule pour toute l’île et en démontrant on ne peut plus clairement que, en Irlande tout au moins, la force continuait de primer le droit. Oubliés les discours séditieux des leaders du parti Tory, les appels à la révolte, la fronde des généraux anglais, la levée d’unités rebelles, la souscription d’un emprunt destiné à financer les menées factieuses, la constitution d’un gouvernement provisoire de l’Ulster, l’importation de cinquante mille fusils et deux millions de cartouches, la collusion avec l’Allemagne impériale à quelques mois de la guerre, autant de préparatifs de guerre civile destinés à faire pièce à la volonté du Parlement britannique d’administer à l’Irlande une dose homéopathique d’autonomie interne. Oubliée cette évidence formulée par un historien de l’époque : “Si pénible que fût la constatation, dans un temps où la possibilité de la guerre civile avait disparu de l’esprit de la plupart des Irlandais, même des extrémistes, il fallait bien reconnaître que la Force Physique, par la volonté de l’orangisme ulstérien, régnait de nouveau en Irlande”4.

9Face à ces préparatifs de putsch que les orangistes et leurs alliés conservateurs ne prenaient même pas la peine de déguiser, le gouvernement anglais disposait d’un arsenal répressif dont il avait abondamment fait usage contre les mouvements nationalistes irlandais. Devant la sédition orangiste, le Cabinet de St James capitula sans combattre ; il toléra que des milices privées fussent levées, armées et entraînées dans le seul but de défier son autorité ; il souffrit que des ministres d’un gouvernement issu d’élections démocratiques prissent langue avec des mutins en état de rébellion ouverte contre une délibération du Parlement. Il n’est pas exagéré de dire que le gouvernement d’Asquith, par son incroyable pusillanimité, engagea l’Angleterre dans le bourbier sanglant où elle se trouve, aujourd’hui encore, empêtrée. Car si l’Orangisme avait été mis au pas avec la même détermination que les gouvernements anglais montrèrent en d’autres circonstances, si le Cabinet Asquith avait été résolu à imposer ce “monopole de l’exercice de la contrainte” qui, selon les meilleurs juristes, caractérise l’“Etat” moderne, il n’y aurait assurément pas eu de “Volontaires Irlandais” ni probablement de rébellion au mois d’avril 1916, de guerre d’indépendance trois ans plus tard, et de terrorisme urbain à Belfast en 1993. Les dépositions de tous les hauts fonctionnaires à la commission d’enquête réunie après l’insurrection de Pâques, concordent sur un point : c’est la rébellion de l’Ulster qui a mis le feu aux poudres en Irlande.

10Entre la rébellion de l’Ulster et le soulèvement de Pâques, il y avait eu pourtant l’union sacrée : tout pouvait encore être sauvé ! A l’aube de la première guerre mondiale, John Redmond n’avait-il pas offert à l’Angleterre, sans aucune contrepartie, le soutien enthousiaste de l’Irlande nationale ?

11A lieu de saisir l’occasion par les cheveux, on fit tout pour ruiner la concorde entre les deux îles et décourager les bonnes volontés.

12Carson, Bonar Law, Birkenhead, les ennemis les plus virulents de la cause irlandaise, ceux-là même qui prêchaient la révolte en 1912 et appelaient de leurs voeux la guerre civile, furent généreusement pourvus de maroquins alors que Redmond était tenu à l’écart des conseils de la Couronne.

13Alors que les orangistes de l’Ulster Volunteer Force étaient pris en charge par le War Office, et formés en corps distincts, les Volontaires nationaux furent dispersés. La propagande pour les enrôlements fut confiée, en Irlande catholique et nationaliste, à des protestants unionistes. On refusa à l’Université nationale de Dublin la formation des officiers, telle qu’elle fonctionnait à Trinity College et à l’Université de Belfast. Aux troupes irlandaises on donna des officiers protestants et unionistes. On leur interdit le port de leurs “badges” distinctifs, on leur défendit d’arborer le drapeau vert traditionnel, on leur refusa l’autorisation d’accepter les fanions brodés à leur intention par les femmes d’Irlande. On s’opposa à la création d’un corps d’armée irlandais composé de toutes les divisions et de tous les régiments d’Irlande. Les War Lords anglais auraient voulu convaincre les Irlandais qu’ils n’étaient que de la chair à canon, qu’ils ne s’y seraient pas pris autrement.

14Summa injuria : le Home Rule Act voté le 25 juin 1914, promulgué le 18 septembre et inscrit au Statute Book du Royaume fut “gelé” par un Ordre en Conseil qui reportait son application jusqu’à six mois après la fin des hostilités. Comme si cela n’était pas encore suffisant, Asquith promit aux orangistes de déposer un Bill d’amendement prévoyant un traitement séparé pour l’Ulster. Même le tortueux Lloyd George devait en convenir : “A l’époque décisive du recrutement, on a perpétré en Irlande une série de stupidités, touchant de près à la malignité, et qui sont à peine croyables. Rien n’est difficile comme de recouvrer l’occasion perdue quand une fois les susceptibilités nationales ont été offensées et l’enthousiasme initial tué”5.

15Aussi bien est-il loisible de s’interroger — et d’interroger les historiens révisionnistes par la même occasion — : dans ce creuset profond de l’âme populaire où s’élaborent lentement les résolutions irréversibles que l’avenir est destiné à accoucher dans le fracas des armes, quelle substance fut la plus active : la “perversité” doctrinale de Pearse, ou les “stupidités” et la “malignité” du gouvernement anglais ?

16On vient d’évoquer la “perversité” doctrinale de Pearse. Et certes, c’est dans la critique de cette théologie révolutionnaire, véritable insurrectionnisme christique, que les “révisionnistes” sont les plus à l’aise pour ne pas dire les plus convaincants. Encore conviendrait-il de la replacer dans son époque, et de situer approximativement la place qui lui revient dans cet alliage composite et volatil que constitue le nationalisme irlandais.

17L’inévitabilité de la guerre, sa désirabilité au point de vue moral et la croyance quasi mystique en la régénération des peuples par le sang versé, d’une génération à l’autre, sont autant d’idées qui traînent dans toute l’Europe à la veille et au début de la première guerre mondiale. En France, c’est Jules Soury qui affirme sa foi “en la vertu regénératrice du fer et du feu pour les peuples déchus, avilis, résignés à n’avoir plus d’histoire”6 et Barrès qui vante “la force régénatrice de la guerre”7. En Allemagne, Stefan George se fait le chantre de la “guerre sainte”. En Angleterre, le poète Wilfred Owen s’écrit lyriquement :

Il faut semer pour le nouveau printemps
Et que le sang soit la semence.

18Même romantisme guerrier en Italie chez un Filippo Marinetti, chef de l’école futuriste, ou un Gabriele d’Annunzio. En Russie, dans son livre “Les Huns arrivent” Valeri Brioussov appelle de ses vœux la tourmente qui assurera la rédemption d’un monde pourri8. Interminable serait la liste de tous les poètes, de tous les romanciers, de tous les idéologues pour qui le salut ne pouvait venir que d’un grand cataclysme, d’une épopée sanglante et régénératrice. Cela, c’était au début de la guerre. Le spectable intolérable de la boucherie humaine des deux conflits mondiaux et des innombrables guerres locales a fermé bien des bouches imprudentes9. En fusillant Patrick Pearse et en jetant son corps dans la chaux vive, les Anglais ont figé à jamais sa pensée guerrière. L’art de la conjecture est un exercice fallacieux. Mais qui sait ce que Pearse — horrifié par les massacres civils pendant l’insurrection de Pâques — eût pensé et dit aux Irlandais d’aujourd’hui si d’aventure il avait vécu ? Que l’on se souvienne d’Ernst Jünger, héraut lyrique de “la guerre, notre mère”, soldat triomphant s’installant dans une capitale vaincue, ouvrant un cahier blanc et traçant sur la première page ce titre “La Paix”. Est-il extravagant d’imaginer semblable évolution chez un homme comme Pearse qui n’avait, finalement, rien d’un guerrier à l’âme endurcie ? Sûrement moins que de supposer une seule minute qu’il eût pu donner sa bénédiction aux poseurs de bombes d’Enniskillen et de Warrington !

19Dans le procès intenté par les révisionnistes à l’insurrection de 1916, il y a, au surplus, quelque exagération à prendre Pearse comme bouc émissaire et cible unique de ce qui fut, à la vérité, une aventure collective résultant d’inspirations très diverses. La part de responsabilité de James Connolly n’est pas moins grande. Elle est même plus lourde à certains égards, et notamment en ce qui concerne la date du soulèvement. Pearse devait confier à Desmond Ryan que Connolly était décidé à descendre dans la rue à la tête de sa petite “Citizen Army” sans attendre la réalisation d’une des deux conditions fixées par l’I.R.B. : débarquement allemand ou extension à l’Irlande de la conscription. De fait, c’est l’impatience du leader ouvrier qui força la main aux membres du comité militaire de l’I.R.B. Ce que confirme l’ancien Président d’Irlande, Sean T. O’Kelly, à l’époque membre de l’I.R.B. : “If it were not for Connolly, the Rising might not have taken place exactly when it did”10. Or, même si James Connolly n’était pas insensible au romantisme guerrier dont le climat moral de l’époque était pour ainsi dire saturé, ses motivations profondes étaient d’une toute autre nature. Ainsi que l’écrit David Thornley, il ne faisait qu’“appliquer jusqu’à ses extrêmes conséquences l’enseignement marxiste sur la tactique que le prolétariat doit adopter dans le contexte d’une guerre impérialiste”11.

20A côté de celles de Pearse et de Connolly, il y avait d’autres influences, d’autres motivations, d’autres hommes comme The O’Rahilly et Desmond Fitzgerald qui ne croyaient pas à l’insurrection et se battirent pourtant, ou comme de Valera, W.T. Cosgrave ou Michael Collins, qui n’étaient assurément ni des utopistes en quête de mort glorieuse, ni des socialistes rêvant à la dictature du prolétariat.

21Aussi bien l’héritage de 1916 n’est-il point une propriété privée, c’est un bien commun, indivis. L’Etat Libre et la République, le Fine Gael et le Fianna Fail, Eamon de Valera et Jack Lynch, Garret FitzGerald et Charlie Haughey, le Sinn Fein et l’I.R.A. sont tous à des degrés divers, mais de manière irréfutable, héritiers de l’insurrection de Pâques et fils légitimes de la même tradition nationaliste. Opposer les uns aux autres dans un effort illusoire pour séparer le bon grain de l’ivraie, rattacher par force certains hommes à la tradition interrompue du Redmondisme constitutionaliste, précipiter les autres dans les limbes sulfureuses d’un blanquisme “à l’irlandaise”, relève du fantasme plus que de l’histoire.

22Où l’on évolue en plein domaine imaginaire, c’est lorsque les révisionnistes, pour faire ressortir la noirceur du soulèvement de Pâques, en viennent à porter aux nues un Home Rule paré de toutes les vertus, et de la plus importante de toutes : l’unité nationale. A les en croire, c’est 1916 qui a scellé la division de l’Irlande. Ainsi, Francis Shaw ne craint-il pas d’affirmer : “The resort to arms in support of the separatist doctrine in 1916 inflicted three grave wounds on the body of the unity of Ireland. The first is the wound of Partition” 12. Même son de cloche chez Robert Kee : “The logical and reasonable solution to the Irish problem was Home Rule for all Ireland with special safeguards, and even a degree of internal autonomy for parts of North-East Ulster”13.

23Les suppositions sont, par définition, vaines, gratuites et invérifiables. Cette dernière est, de surcroît, controuvée. Dès le dépôt du projet d’amendement Agar-Robartes, le 2 mai 1912, il est évident que la “solution raisonnable” au problème du Home Rule est à chercher dans une forme d’exclusion, temporaire ou définitive d’une partie de l’Ulster. Comment pouvait-il en être autrement dès lors qu’on cédait au chantage armé des orangistes pour qui le Home Rule “all round” — avec garanties spéciales ou large mesure d’autonomie interne — était pur anathème. Le Government of Ireland Act de 1920 qui institutionnalise la Partition de l’Irlande est le fruit empoisonné de la révolte ulstérienne de 1912 et de l’abdication anglaise, bien plus qu’il n’est la conséquence de 1916 et de la guerre d’indépendance. Sur le moment, on ne s’en avisa pas. Mais le Home Rule est bel et bien mort en cette funeste année 1912, tué par le “Covenant” et par la pusillanimité de politiciens à courtes vues. Car le Home Rule était essentiellement une formule de compromis. Il représentait le degré d’abandon de souveraineté auquel les nationalistes, qu’ils fussent constitutionalistes ou extrémistes, étaient prêts à consentir pourvu que l’unité nationale fut préservée. En réalité, le Home Rule était la dernière chance de l’Irlande et de l’Angleterre. Cette chance fut irrémédiablement gâchée en 1912, comme furent gâchées, en d’autres temps et en d’autres lieux, maintes occasions semblables de régler pacifiquement, sur des bases modérées, les grands différends coloniaux de ce siècle finissant.

24Quant à supposer que le Home Rule, limité aux vingt-six comtés du Sud de l’Irlande, aurait tôt ou tard conduit cette partie de l’île à l’indépendance dont jouit aujourd’hui la République, c’est plus que douteux. D’abord parce qu’il y a une différence de nature et non pas de degré entre le statut de Dominion obtenu par Griffith et Collins en 1921 et les dispositions contenues dans le Home Rule Act de 1914 et le Government of Ireland Act de 1920. Toute la différence qui sépare une province du Royaume-Uni dotée d’un régime de self-government limité et délégué, donc parfaitement révocable, et ce qui, au terme de la Formule Balfour constituait “des communautés autonomes dans le cadre de l’Empire Britannique de statut égal, et qui ne sont en aucune manière subordonnées l’une à l’autre pour tout ce qui touche leurs affaires intérieures ou extérieures, quoique unies par une commune allégeance à la Couronne et librement associées comme membres du Commonwealth Britannique des Nations”14. Avant même que soit élargie et développée la notion juridique de dominion par les Conférences Impériales de l’entre-deux guerre, la pratique constitutionnelle était telle que chaque dominion jouissait en fait sinon en droit, d’une indépendance quasi totale dans la détermination de ses orientations politiques intérieures et extérieures. Aussi Bonar Law et Lloyd George s’opposèrent-ils longtemps à ce que l’Irlande fut érigée en dominion. Michael Collins avait pleinement réalisé, quant à lui, l’extraordinaire liberté d’action conférée par ce statut libéral en pleine évolution :

The Dominions of the British Commonwealth are now free and secure in their freedom. This we should aim for in any treaty. We should, constitutionally, have the same equal, at least, as that of Canada.15

25C’est ce statut, calqué sur celui du Canada, qui permit à l’Irlande de s’émanciper progressivement de la Grande-Bretagne. Sous le simple régime de “Devolution” aménagé par les lois de Home Rule de 1914 et 1920, les Irlandais n’auraient jamais pu aller aussi loin, aussi vite, à considérer même qu’ils l’eussent souhaité. Le Dr. Garret Fitzgerald a, sur ce point, répondu par avance à Conor Cruise O’Brien, dans un article capital auquel nous nous permettons de renvoyer le lecteur16.

26Une comparaison avec la résistance au nazisme en Europe occupée ne nous semble pas incongrue. Le professeur anglais M.R.D. Foot, ancien agent du S.O.E. pendant la guerre et historien qualifié de la Résistance, n’hésitait-il pas à affirmer que Michael Collins avait été “the greatest resistance leader of the twentieth century” et qu’en matière de Résistance, “the Irish had shown the way”17.

27Au sein de la Résistance coexistaient plusieurs courants et plusieurs tendances. Il y avait des militaires décidés à poursuivre le combat, des hommes venus de la vieille droite anti-allemande, des socialistes et des francs macons révoqués, des juifs et des communistes pourchassés. Le choix de la clandestinité était affaire de situation, d’opportunité et de tempérament plus que d’idéologie : “Character not class, made people into resisters, or collaborators, or would be neutrals”18. Premier point commun avec le soulèvement de Pâques et la guerre d’indépendance de 1919-1921.

28Deuxième trait commun : les résistants ne pouvaient invoquer aucun mandat démocratique à l’appui du combat armé contre les forces de l’occupant. En 1940, reconnaît Henri Frenay “95% des Français étaient pour l’armistice”19. Il leur suffisait de croire que, à défaut de légalité, ils avaient la légitimité pour eux. Toutefois, à un moment donné, il importe que les prétentions à la légitimité soient confirmées par les instruments de la légalité. Les élections organisées à la Libération furent le test de la légitimité de la Résistance. En Irlande, où des élections libres eurent lieu à intervalles réguliers entre 1918 et 1921, le Sinn Fein et l’I.R.A. purent vérifier qu’ils incarnaient bien la légitimité nationale. Aux “élections khakis” de 1918, le Sinn Fein enlevait 73 sièges sur 105. Les révisionnistes ont beau jeu de faire remarquer que ce raz-de-marée électoral n’était pas pour autant un “vote pour la guerre”. C’est l’évidence même, et il n’est pas mauvais de rappeler que le Dail Eireann devait attendre mai 1921 pour reconnaître l’existence d’un état de guerre dont les premiers coups de feu avaient été tirés en janvier 1919. Mais au-delà de ces arguties, que dire des élections organisées en pleine guerre d’indépendance : élections municipales de janvier 1920 où Sinn Feiners et Nationalistes s’adjugèrent 99 Conseils Municipaux sur 127 ; élections aux “County and Rural Districts Councils and Boards of Poor Law Guardians” de juin 1920 où le Sinn Fein obtint la majorité dans 28 County Councils sur 33, dans 182 Rural Councils sur 206, dans 138 Poor Law Boards sur 154 ; élections générales de mai 1921 au Parlement d’Irlande du Sud où le Sinn Fein enleva 124 sièges sur 128 ? Il est difficile de ne pas considérer ces résultats comme un “mandat démocratique” en bonne et due forme.

29Rien de tel aujourd’hui. Pourtant les consultations électorales démocratiques n’ont pas manqué depuis 1969, au nord comme au sud de l’île. En Irlande du Nord, le Sinn Fein plafonne à 12% des suffrages, soit un tiers environ des électeurs de la communauté catholique dont les deux tiers lui préfèrent le Social Democratic and Labour Party légaliste opposé à la violence ; en République d’Irlande, le Sinn Fein recueille moins de 2% des voix, chiffre dérisoire qui révèle l’étendue de son impopularité au sud du “Border”. En invoquant en guise d’alibi la prétendue absence de mandat démocratique des hommes de 1916, les militants du Sinn Fein et les terroristes de l’IRA Provisoire s’efforcent avant tout de masquer un déficit de représentativité qui, après vingt ans de lutte armée, ôte toute légitimité à leur combat.

30Et si ce n’était aussi tragique, il y aurait quelque ironie à relever la contradiction dans laquelle s’enferme le mouvement républicain lorsqu’il invoque le droit à l’autodétermination à l’échelle de l’Irlande toute entière alors même que sa violence insensée est honnie au sud par 98% de l’électorat et par tous les partis politiques représentés au Parlement de la République, vomie par la communauté protestante d’Irlande du Nord, désavouée par le SDLP au nom de la majorité des catholiques d’Ulster, condamnée par toutes les Eglises et tous les syndicats d’Irlande. En dépit de sa puissance de feu et de ses capacités de destruction, l’I.R.A. Provisoire ne représente qu’elle-même, société secrète galvanisée par le ressentiment plus que par l’idéalisme, vouée contre tout espoir, contre toute logique, à bâtir son utopie sanglante sur les cadavres de ces “catholics, protestants and dissenters” qu’elle prétend unir, et les ruines d’une province qu’elle prétend chérir. Héritière sans doute d’une partie, mais d’une partie seulement, de la tradition de 1916 à l’ensemble de laquelle elle fait quotidiennement injure par la barbarie de ses méthodes, la puérilité de sa doctrine et l’obstination criminelle de sa campagne. D’où la réaction outragée d’un ancien compagnon de De Valera : “It is blasphemous to mention the name of Pearse and the Provos together. They have disgraced everything that the Army of the Republic stood for”20.

31Raison de plus, dira-t-on, pour ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, comme n’ont que trop tendance à le faire les révisionnistes et leurs émules. On ne voit guère pourquoi l’Irlande, et elle seule, devrait humilier sa mémoire et couvrir du manteau de l’oubli ce qu’elle adorait jadis avec tant de ferveur. Certes, un peuple gagne toujours à poser sur son passé un regard neuf et dénué de complaisance, ne serait-ce que pour rétablir une vérité trop souvent embellie par ceux-là même qui en profitent sans vergogne. L’hagiographie et le carriérisme vont généralement de pair. Le résistantialisme a prostitué la Résistance et certains à Dublin ont fait du nationalisme un juteux fonds de commerce. La France et l’Irlande ont connu au même degré cette amertume qui prend la place de l’espérance au moment précis où les mystiques se défont en basse politique. Défendre un héritage, c’est aussi lui restituer cette intégrité sans laquelle les générations futures auraient quelque excuse à n’éprouver qu’agacement, indifférence et cynisme. Mais c’est aussi faire barrage aux entreprises de liquidation fussent-elles inspirées par les plus louables motifs. A cet égard, le succès populaire remporté par la campagne “Reclaim the Spirit of 1916” lancée par Robert Ballagh et les résultats du sondage publié par l’Irish Independent à l’occasion du soixante-quinzième anniversaire du Rising ne laissent-ils pas d’être révélateurs : 65% des personnes interrogées considèrent le soulèvement de Pâques avec un sentiment de fierté et ils ne sont que 14% à déplorer qu’il ait eu lieu ; 58% estiment que les insurgés eurent raison de prendre les armes contre 24% qui eussent préféré les voir recourir à des méthode d’action légale ; enfin 66% se déclarent persuadés que “les hommes de 1916” s’opposeraient aujourd’hui à la campagne de violence de l’IRA Provisoire et ils ne sont que 16% à être convaincus qu’ils l’approuveraient21. Dans ces conditions, comment ne pas s’interroger sur la portée réelle de la déconstruction de l’Histoire à quoi s’adonnent les révisionnistes et de la prétendue crise d’identité dont les Irlandais seraient affligés en permanence aux dires des média.

32Le poète John Montague qui n’a jamais cessé de clamer son horreur de la violence et de dénoncer la rhétorique simplificative des champions de la haine meurtrière, est sans doute plus proche du bon sens populaire lorsqu’il écrit ces mots qui sont la meilleure conclusion à notre propos : “One can speculate that 1916 should not have happened, but it did, and we cannot ignore it ; the meaning of the adjective ‘terrible beauty’ in the Yeats refrain has tumbled all the way from ‘awe’ to ‘awful’. Nevertheless, it gave dignity to aspects of Irish life that one does not find in Wales, or worse, Scotland, where one can smell the defeat. Small matters, indeed, but I am glad to sport an IRL plate, glad to see my country’s representatives in London or Brussels. But we should live, not die for Ireland”22.

Notes de bas de page numériques

1 16 on 16. Irish Writers on the Easter Rising edited by Dermot Bolger,Dublin, The Raven Arts Press, 1988 ;  Revising the Rising , edited byMairin Ni Dhonnchadha and Theo Dorgan, Derry, Field Day, 1991.
2 W.B. Yeats :  “Three Songs to the One Burden”.
3 Révisionniste, ce courant de pensée l’est par rapport à la tradition nationaliste dominante et pratiquement incontestée jusque vers le cinquantenaire de l’insurrection de Pâques 1916. Il s’exprime au travers d’oeuvres diverses dont on ne prétend donner ci-après qu’un échantillonnage restreint :  Francis Shaw, “The Canon of Irish History - A Challenge” in Studies , Summer 1972 ;  Robert Kee, The Green Flag, London, Weidenfeld & Nicolson, 1972 ;  Conor Cruise O’Brien, States of Ireland, London, Hutchinson, 1972 ;  F.S.L. Lyons, Culture and Anarchy in Ireland 1890-1939, Oxford, Oxford University Press, 1979 ;  Roy Foster Modern Ireland, 1600-1972, London, Allen Lane, The Penguin Press, 1988; etc.
4 Louis Tréguiz (Y.M. Goblet), L’Irlande dans la crise universelle, Paris, Alcan, 1921, p. 54.
5 Cité par L. Paul Dubois, Le drame irlandais et l’Irlande nouvelle, Paris, Perrin, 1927, p. 30.
6 Jules Soury Campagne nationaliste, Paris, Imprimerie de L. Maretheux, 1902, p. 195.
7 Maurice Barrès “Mes Cahiers” in L’oeuvre de Maurice Barrès, Tome XIII, Paris, Club de l’Honnête Homme, 1968, p. 222.
8 “Ecrivains et Poètes de la Guerre”, in Histoire du XXe siècle, Paris,Tallandier, 1970, pp.670-671.
9 Cette sombre exaltation n’a pas disparu. Elle reparaît à l’occasion des guerres de décolonisation :  “La thèse de Fanon, fondée sur sa conception de “l’effet purificateur de la violence”, c’est que la décolonisation ne peut intervenir d’une manière efficace que là où les colonisés ne se contentent pas de conquérir leur liberté dans la lutte révolutionnaire, mais extirpent ensemble, par l’action violente, l’héritage colonial d’infériorité et de soumission", Irène Gendzier, Frantz Fanon, Paris, Le Seuil, 1976, p.209.
10 C. Desmond Greaves, The Life and Times of James Connolly, London, Lawrence & Wishart, 1961, pp.314-316.
11  David Thornley :  “The Development of the Irish Labour Movement” in Christus Rex 18 (janvier-mars 1964), p.15.
12  Francis Shaw, op. cit., p.151.
13  Robert Kee, op. cit., p.752. Il est à noter que Conor Cruise O’Brien ne partage pas cette illusion. Pour lui, il est évident, dès mai 1914, que le Home Rule ne sera pas applicable à toute l’Irlande. Cf. States of Ireland, Panther Books, Frogmore, 1974, pp. 86-7.
14 Guillaume Faucon, Le Statut de l’Etat Libre d’Irlande, Paris, Arthur Tousseau, 1929, p. 30.
15 Cité par Rex Taylor, Michael Collins, London: Mel Books, 1970, p. 130.
16 Garret Fitzgerald, “The Significance of 1916” in Studies, Spring 1966, pp. 29-37.
17 M.R.D. Foot, Resistance - Analysis of European Resistance to Nazism, 1940-1945 , London, Eyre Methuen, 1976, pp.7 et 13. Le Professeur Foot s’est attaché, ailleurs, à dégager l’influence directe des “Irish Troubles” de 1919-1921 sur certains aspects de la résistance au nazisme. Cf. “The I.R.A. and the Origins of S.O.E.” in War and Society edited by M.R.D. Foot, London, Paul Elek, 1973, pp. 57-69.
18 M.R.D. Foot, Resistance, op. cit., p. 11.
19 Henri Frenay, La nuit finira — Mémoires de Résistance 1940-1945, Paris, Robert Laffont, 1973, p.431.
20 The Irish Times , 6 mai 1976.
21 Cité par Declan Kiberd “The Elephant of Revolutionary Forgetfulness” in Revising the Rising, opus cit., p. 3.
22 John Montague “Living for Ireland” in 16 on 16, opus cit., p. 18.

Pour citer cet article

Pierre Joannon, « Mais à quoi les Irlandais jouent-ils avec leur histoire ? », paru dans Cycnos, Volume 10 n°2, mis en ligne le 16 juin 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1326.


Auteurs

Pierre Joannon

Consulat d’Irlande, Antibes.
Pierre Joannon est Consul Général d’Irlande dans le Sud de la France, Président de l’Ireland Fund de France, membre du Directoire de l’Institut du Droit de la Paix et du Développement de l’université de Nice – Sophia-Antipolis. et rédacteur en chef de la revue Études Irlandaises.