Cycnos | Volume 21 n°1 L'Identification -  

Agnès Celle  : 

Constructions résultatives et identification du résultat

Résumé

Les structures résultatives de l’anglais associent deux lexis, la seconde lexis étant susceptible de construire le terme du procès de la première lexis. Dans ce cas, la traduction française met l’accent sur le changement d’état. Toutefois, le terme n’est pas forcément atteint. Soit on s’intéresse au seuil qui est franchi à un certain point, ce qui peut donner libre cours à l’appréciation de l’énonciateur. La qualification est alors privilégiée dans la traduction, ou bien une relation de concomitance est explicitée si la perception de l’énonciateur est en jeu. Soit l’altération qualitative est constante sans qu’un changement d’état soit envisagé. On introduit alors un verbe de causation dans la traduction française..

Abstract

Resultative structures combine two lexis schemas, the second one being able to indicate that the process of the first lexis has reached an endpoint, in which case only change of state is maintained in the French translation. However, the process of the first lexis is not necessarily viewed as having an endpoint. The interlexis relation may trigger a threshold effect, in which case either subjective evaluation or a relation of concomitance is emphasised in the French translation – more specifically when perception is at stake. Change of state may also be blocked by continuous dynamic alteration, which requires a causative verb in the French translation.

Index

mots-clés : causation , effet de seuil, état résultant, gradient, orientation, terme

Plan

Texte intégral

1On définit généralement les constructions résultatives de l’anglais comme des structures complexes en deux parties où le verbe de la première partie exprime le moyen ou la manière d’arriver au résultat exprimé dans la seconde partie. D’un point de vue syntaxique, il est difficile de proposer une description adaptée qui convienne à tous les schémas que recouvre cette construction. D’un point de vue sémantique, la structure résultative se distingue des structures causatives car la relation de cause à effet n’est pas marquée par un verbe de causation. Dans le cadre théorique de la TOE, cette « intrication de lexis »1 peut s’analyser en termes de repérage et il n’est nullement nécessaire de postuler l’existence d’une troisième lexis du type « X cause Y ». L’objet de cet article est de préciser la nature de ce repérage et de contraster le français et l’anglais essentiellement à partir des traductions françaises des structures résultatives.

2Comme le souligne G. Deléchelle (1987) à propos de l’exemple [1] que je lui emprunte :

[1] a. John kicked the ice but nothing happened to it.
b. John kicked the door open

3le verbe kick n’est pas causatif. Pourtant, si l’on transforme [1] a. en [1] b., on obtient un énoncé « résultatif, donc causatif ». Le repérage entre les deux lexis autorise une relation de cause à effet, ce qu’A. Culioli (1990 : 200) définit comme un mixte de concomitance et de consécution. Dans le cas particulier des structures résultatives, on n’a pas affaire à deux relations prédicatives complètes, dotées de tous leurs arguments et de leurs déterminations quantitatives et qualitatives. C’est par accumulation de déterminations successives que l’occurrence se construit, et cela implique qu’il y ait un point d’identification entre les deux lexis. En [1] b. c’est l’argument but the door qui constitue le point d’identification. On construit à la fois la validation de la relation John kick the door> et l’état résultant the door open>. Mais l’identification peut se faire à un autre niveau :

[2] When they grew tired of waiting, the dinner smells climbed off the curtains and drifted through the Sea of Queen windows to dance the night away on the dinner-smelling sea. (A. Roy, The God of Small Things, p. 123)

4La seconde lexis quantifie la première, ce qui suppose ici une relation d’identification temporelle entre les deux lexis. « The night away » délimite temporellement le procès visé dance en introduisant la borne de sortie. Autrement dit, c’est la durée du procès dance qui est spécifiée par la seconde lexis. La traduction française explicite cette identification temporelle avec jusqu’au petit matin :

[2’] Quand elles en eurent assez d’avoir attendu, les odeurs du dîner descendirent des rideaux et s’échappèrent par les fenêtres de l’hôtel pour aller danser sur la mer jusqu’au petit matin. (C. Demanuelli, p. 151)

5L’état résultant en [1] b. et la borne de sortie en [2] indiquent que la seconde lexis met fin au procès qu’elle quantifie. Mais ce n’est pas une caractéristique commune à toutes les structures résultatives :

[3] a. Mr. Crackenthorpe grumbled : « You two will eat me out of the house and home. » (A. Christie, 4.50 from Paddington. p. 43, chap. 5, II)

b. « It’s very kind of you, but I ought really to get on with what I was doing. With six people in the house – « Eating me out of house and home… That’s all they do whey they come down here ! Eat. They don’t offer to pay for what they eat, either. (A. Christie, 4.50 from Paddington, p. 87, chap. 12)

[4] Increase and multiply. Did you ever hear such an idea ? Eat you out of house and home. (J. Joyce, Ulysses, p. 124)

6Ici, la seconde lexis ne met pas fin au procès. Le point d’identification est non pas l’argument but mais le gradient, ce que l’on peut gloser par « eat so much that ». De fait, le terme qui figure après le prédicat (me, ou you) ne peut en aucun cas être identifié comme l’argument but de la première lexis bien que l’état résultant exprimé dans la seconde le concerne. L’identification à partir du gradient débouche moins sur la construction d’une occurrence que sur une valuation de l’énonciateur : valuation d’un comportement en [3], valuation de l’ordre divin en [4]. Cette identification entre les deux relations n’est pas forcément maintenue en français. En [4’], le lien au procès eat n’est pas traduit :

[4’] Croissez et multipliez. A-t-on idée de ça ? vous ruinent et vous mettent sur le pavé.  (Morel, Larbaud, Gilbert, p. 218)

7Il n’y a plus d’effet de seuil. On a simplement deux propriétés coordonnées, sans que la relation au procès origine (manger) soit explicitée, et sans qu’il y ait la moindre orientation entre ruiner et mettre sur le pavé.

8Dans les exemples suivants, contrairement aux apparences, ce n’est pas le terme du procès qui est construit par away ou par out of sight. Pourtant, ils admettent la glose en in (et non en for) qui révèle normalement qu’un terme est atteint :

[5] So Small God laughed a hollow laugh, and skipped away cheerfully. (A. Roy, God of Small Things, p. 19)

[6] The Negro limped out of sight, round the corner of the Paseo. (G. Greene, Our Man in Havana, p. 8)

9On pourrait en effet gloser ces énoncés par He skipped away in a second et He limped out of sight in a minute. Cela semble indiquer qu’il y a un terme atteint au niveau de l’énoncé. Pourtant, rien ne permet de déterminer si skip prend fin en [5] et il est clair en [6] que limp ne cesse pas au-delà de la limite marquée par out of sight. Round the corner of the Paseo ne fournit pas un repère constructeur mais une spécification. La seule limite construite par la construction résultative concerne la perception de l’énonciateur sans qu’il y ait pour autant épuisement des procès skip et limp. Away et out of sight marquent la sortie du domaine de perception : au-delà d’une certaine limite, qui est spécifiée en [6], la perception n’est plus possible. Cela produit une relation de concomitance, et non de consécution, entre le procès limp et un point limite qui coïncide temporellement avec la sortie du domaine de perception de l’énonciateur. Il est mis un terme à la perception de l’énonciateur, et c’est pour cela que la glose en in fonctionne, sans qu’il soit mis un terme au procès. La traduction française privilégie soit la détermination qualitative en l’absence de point limite, soit le franchissement de frontière si un point limite peut servir de repère, mais dans les deux cas le repérage par rapport à l’énonciateur est d’emblée spécifié :

[5’] Alors Petit Dieu lance un rire qui sonne un peu creux et s’éloigne gaiement sur une pirouette. (C. Demanuelli, p. 34)

[6’] Le nègre tourna au coin du Paseo et disparut clopin-clopant. (M. Sibon)

10En [5’], le verbe déictique s’éloigner marque le repérage par rapport à l’énonciateur sans que le présent construise un terme. La pirouette est envisagée de façon concomitante. En sautillant serait également possible avec la même valeur. En [6’], au coin du Paseo est pris comme repère du procès tourner, lui-même discrétisé par le passé simple. Le franchissement de ce point limite permet ensuite d’expliciter la sortie du domaine de perception de l’énonciateur avec le verbe disparaître. En français, clopin-clopant est repéré par concomitance par rapport à disparaître. On a deux occurrences coordonnées, tourna et disparut, dotées de leurs déterminations quantitatives respectives. Or en anglais, la quantification concerne seulement la sortie du domaine de perception. Il n’y a pas de stabilisation pour he - limp> et pour he - skip>.

11Dès lors que le résultat n’exprime pas le terme notionnel du procès, l’identification peut être partielle et déboucher sur une telle dissymétrie. C’est ce qui ce qui se produit lorsque la perception est en jeu. L’identification se fait par rapport au paramètre S et non par rapport au paramètre T. A la différence du marqueur de visée to qui vise quantitativement le point d’aboutissement d’un procès, into permet cette identification sur les S qui ne stabilise pas le procès :

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12En [7], le passage à l’intérieur du domaine de perception est explicite. La perception est d’abord impossible, puis le verbe surgir marque l’entrée dans le domaine de perception. En anglais, c’est into view qui marque l’entrée dans ce domaine, tandis que dash spécifie qualitativement l’occurrence. Aucune visée n’est attachée à ce procès, dont la source est un inanimé, et aucune télicité ne lui est associée. Malgré la présence de suddenly, malgré, comme précédemment, la possibilité de gloser l’énoncé avec in a second, into view ne met pas un terme au procès dash. La suite de l’énoncé est claire à cet égard : rien ne peut interrompre la course folle de l’équipage. Le résultat concerne non pas le terme de dash, mais l’entrée dans le domaine de perception de l’énonciateur. C’est à nouveau la relation de concomitance qui est au premier plan, et non la relation de consécution.

13On doit distinguer le cas où into marque un simple changement de localisation. L’identification procède alors du paramètre T, et elle implique qu’il y ait coïncidence entre la localisation atteinte et le terme visé du procès :

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14De la même façon, on peut contraster [6] et (9] :

[9] The damaged liner limped into New York. (Longman)

15Le port de New York est forcément le point d’aboutissement de limp, atteint et préalablement visé. Avec to, c’est également le terme du procès qui est construit :

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16La structure résultative n’est pas totalement impossible en français. Mais l’identification sur les S n’est pas possible : on ne pourrait avoir ni clopiner hors de vue ni foncer en vue en [6] et [7]. La structure résultative du français est d’un emploi extrêmement limité, pour ne pas dire figé. Elle ne peut s’appliquer aux schémas transitifs que dans des conditions bien précises :

[11] Ainsi le Deccan Herald du 11 février 2001 informait qu'« un jeune fonctionnaire du service des impôts, Sathish Kumar, est accusé d'avoir brûlé à mort sa femme, Lakshmi, parce qu'elle se montrait incapable de lui rapporter l'argent de ses parents » (Le Monde Diplomatique)

[12] Bertrand Cantat est maintenant accusé d’avoir battu à mort sa compagne. (France Info, 9 août 2003)

[13] Le jeune père est condamné pour coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner après avoir battu à mort son bébé de trois mois. (France Info, 15 août 2003)

17Dans ces trois exemples, la seconde lexis introduit un point d’aboutissement à la première, ce qui déclenche le passage de vie à trépas. Il y a par là-même délimitation quantitative de l’occurrence et le terme but change d’état. Il faut également insister sur une contrainte en français qui ne vaut pas dans les structures résultatives de l’anglais : le syntagme nominal qui apparaît après un verbe transitif coïncide nécessairement avec le terme but de la lexis 1, dont le changement d’état est exprimé dans la seconde lexis. C’est bien sa femme en [11], sa compagne en [12], et son bébé en [13] qui sont affectés par les procès brûler et battre, et qui changent d’état. On a vu en [3] et [4] que ce n’était pas nécessairement le cas en anglais. Lorsque les conditions énoncées ci-dessus sont réunies pour former une structure résultative en français, il n’est pas certain qu’elle soit pour autant choisie dans le sens anglais / français:

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18En [14] et [15], la structure résultative correspondant à burned to death et à tortured to death serait possible en français : brûlés à mort, torturés à mort. Mais ce choix n’est pas fait par le traducteur du Monde Diplomatique. En [14], burned to death est traduit par brûlés, parce que le point d’aboutissement est d’emblée spécifié par le verbe tuer au début de l’énoncé. Or en anglais, même si la notion de killings ne laisse aucun doute sur l’issue des procès qui la composent et qui sont ensuite détaillés, à chaque fois le point d’aboutissement doit être marqué. La traduction de torture to death en [14] et [15] construit d’abord le changement d’état pour introduire ensuite sa localisation temporelle par rapport à l’occurrence de torture (sous la torture, après avoir été torturés). De ce fait, la relation de cause / conséquence n’est pas privilégiée en français.

19En français, ému aux larmes et rire aux larmes expriment également un résultat atteint par un point extrême : « au point que les larmes coulent des yeux », selon la définition du dictionnaire Lexis. Mais on peut faire une différence entre battre quelqu’un à mort et rire aux larmes, indépendamment de la question de la transitivité. Dans le cas de la mort, le franchissement de frontière épuise nécessairement le procès battre. Dans le cas des larmes, le point extrême ne construit pas un point de non retour. L’avènement des larmes ne met pas fin à l’émotion ou au rire : il en manifeste plutôt l’intensité extrême par le biais d’un gradient. Bien que le changement d’état soit dans les deux langues compatible avec la construction d’un point extrême dans l’exemple suivant, on constate à nouveau un décalage concernant la productivité et les conditions d’emploi de cette structure :

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20En français, la honte et les larmes sont envisagées comme des propriétés localisées par rapport à l’argument but.2 En anglais, une orientation est introduite entre la honte et les larmes, qui permet d’identifier les larmes comme la manifestation d’une honte extrême. En dehors des énoncés qui comportent un point limite permettant le changement d’état, il n’y a pas de structure équivalente aux résultatifs de l’anglais. L’exemple [14] fait apparaître la différence entre la structure résultative du français et les structures résultatives de l’anglais : le résultat peut en anglais être exprimé par un adverbe (apart), par un adjectif (dead), ce qui est impossible en français standard. L’énoncé [17], pourtant attesté, exploite cette impossibilité et est perçu comme une transgression :

[17] Avant les fêtes je vais maigrir belle. (Couverture de Santé Magazine, décembre 2002)

21L’énoncé est cependant interprétable. Il cible un lectorat féminin susceptible de s’identifier à un instant t (avant les fêtes) au projet annoncé. La transgression provient de la difficulté de repérer la première lexis par rapport l’état résultant3 belle. Là se dessine une profonde différence entre les deux langues. La deuxième lexis peut être représentée sous la forme d’un adjectif qui exprime un état résultant en anglais :

[18] I want to break free. (Queen)

22La diversité des structures possibles en anglais n’a rien d’hétéroclite. Ainsi, il n’y a pas interchangeabilité en [2] entre shot dead et tortured to death (? ? shot to death, *tortured dead). On ne pourrait pas non plus transformer [19] et [20]:

[19] Spun to death. (Daily Telegraph, mort de David Kelly 19-07-03)

[20] 45 people have been crushed to death in a stampede at a hindu religious festival. (Euronews, 27-08-03)

23Spun dead et crushed dead ne sont pas possibles car rien ne permet de construire un dernier point pour passer dans l’état résultant. Il manque la frontière. De façon symétrique, l’adjectif ne peut être remplacé par to + nom dans les exemples suivants :

[21] A shutter across the way creaked open and then regularly blew to in the slight breeze from the sea, click clack like an ancient clock. (G. Greene, Our Man in Havana, p. 8)
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24Le changement d’état peut affecter le terme source dans les structures intransitives comme en [21], ou bien le terme but dans les structures transitives. Shoot, creak, strike et knock sont des procès à bornes confondues, qui notionnellement impliquent une borne de sortie : il suffit qu’il y ait occurrence pour que la borne de droite soit atteinte. Ces procès n’impliquent pas pour autant un état résultant au niveau notionnel. Les adjectifs dead, blind, shut et stiff construisent un état résultant au niveau prédicatif4. Vu que les bornes sont confondues, on ne peut avoir struck you to blindness, shot to death ou knock you to stiffness. On ne peut viser une occurrence quantitative avec to que s’il y a un chemin entre deux points, ou entre deux bornes, ce qui est le cas avec burn / torture somebody to death, spun / crushed to death.

25En [21], [22] et [23], la frontière est réduite et on a deux zones. On ne tire pas jusqu’à ce qu’il y ait passage de vie à trépas5, la nuit ne frappe pas au point qu’il y ait cécité. Les propriétés qualitatives et quantitatives de la première relation suffisent à entraîner le changement d’état. En [23], le verre de whisky supplémentaire va suffire, aux yeux de l’énonciateur, à déclencher un changement d’état. La structure résultative est impossible en français (*ça va te frapper raide) car on ne peut reconstruire un lien entre un état résultant et une occurrence origine. La traduction a recours à abattus par balles ou simplement à abattus dans le cas de shot dead, à frappé de cécité dans le cas de struck you blind. Si linéairement l’agencement des marqueurs semble correspondre à celui de la langue d’origine dans le cas de frappé de cécité, il reflète pourtant une différence sensible dans l’organisation du repérage, déjà observée en [16]. Indépendamment de la différence d’orientation (active en anglais, passive en français), après la préposition de, la notion de cécité est envisagée comme une propriété localisée par rapport à l’argument but. La seule occurrence construite dans l’énoncé est l’occurrence de frapper. En anglais, la structure résultative met à nu l’enchaînement des repérages : on construit une orientation entre une occurrence validée (struck) et un état résultant.

26Comme cela a déjà été noté6, le résultat n’est pas lié à une véritable relation de cause à effet, mais à une simple concomitance dans le cas où le procès exprime un son comme en [21]. Cela rejoint notre analyse des cas examinés précédemment où le résultat est relatif à la perception de l’énonciateur. En fait, l’agencement au niveau prédicatif reflète la façon dont énonciativement l’occurrence est perçue. Le procès creak est la manifestation situationnelle de l’occurrence et c’est à travers celle-ci que l’énonciateur a accès à l’état résultant. Le point commun à tous ces énoncés est la construction d’une orientation entre deux lexis.

27On a affaire à un cas différent lorsque le procès implique déjà en lui-même une altération qualitative du terme source, comme dans les exemples suivants où la coïncidence entre le terme source et le but produit le sens « moyen » :

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28En français, le verbe pronominal exprime la coïncidence entre la source et le but. Dans la surface mère fonctionne comme localisateur spatial de l’altération qualitative qui est envisagée de façon statique sans son terme. En anglais, la transformation exprimée par melt s’accompagne d’une orientation qui est impossible en français avec le pronominal. Cela explique qu’on puisse, si la quantification le permet, déboucher sur un changement d’état en anglais :

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29En français, la coïncidence entre la source et le but marquée par se bloque le franchissement de frontière7. En [25], en un uniforme bien-être est concomitant au procès ; ce procès à l’imparfait est purement qualitatif. En anglais, into a state of changeless ease est explicitement construit comme un état résultant des procès melt et mingle au niveau prédicatif. La différence entre les deux langues est encore plus marquée en [26] où le prétérit construit une occurrence spécifique. Pour mieux cerner cette différence, on peut dans un premier temps supprimer la relative :

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30En [26’] a., la structure résultative implique en anglais un processus de transformation du mouvement d’opposition initial qui débouche sur l’avènement d’un nouveau mouvement qualitativement différent du mouvement initial : l’Intifada. Ce n’est pas le cas en français en [26’] b. L’Intifada est un préconstruit et le processus d’élargissement de l’opposition vise à l’englober dans une relation partie / tout, et non à construire son existence. [26’] b. ne peut donc être la traduction de [26’] a. Si l’on revient à l’énoncé d’origine, on constate que l’avènement existentiel de l’Intifada est construit en français au sein de la relative par le verbe devenir et non par s’élargir à. En anglais, le changement d’état est construit par broadened into ; le verbe become dans la relative a une autre fonction : il marque une transformation, postérieure à l’occurrence de broaden, relative à la connaissance que l’on a de ce mouvement.

31L’articulation des paramètres quantitatif et qualitatif permet de marquer la discontinuité dans la structuration narrative, ce qui revient à expliciter au co-énonciateur toutes les étapes du processus de construction d’occurrence. En français, la discontinuité est seulement marquée par des adverbes et il n’y a pas forcément renvoi à une occurrence :

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32En [27], le passage de freeze à silence n’est pas maintenu en français dans la juxtaposition des propriétés silencieux et figés. En [28], elle a un sanglot localise l’occurrence de sanglot par rapport à elle sans que soit traduite la valeur inchoative de break into. Soit on privilégie en français l’altération qualitative, et la détermination reste qualitative sans qu’un terme soit envisagé : se fondre, s’élargir. Soit l’occurrence est repérée par rapport à un localisateur et la discontinuité est simplement marquée par des adverbes comme en [29]. Aucune altération qualitative n’est alors envisagée : elle a un sanglot. Cette séparation des déterminations quantitative et qualitative constitue une différence fondamentale par rapport à l’anglais. C’est ce qui explique qu’on puisse avoir rire aux larmes en français, et non laugh to tears en anglais. Rire n’implique ni terme, ni altération du terme source, ce qui en français n’est pas un obstacle à la localisation des larmes par rapport au terme de départ : il y a identification entre le gradient associé à rire et un seuil qui déclenche la survenue des larmes. On aurait dans ce cas en anglais non pas une structure résultative, mais he laughed until he cried8, c’est-à-dire une délimitation purement temporelle du procès laugh. La structure résultative construit le résultat en l’articulant sur une altération qualitative, ce que laugh ne peut construire car rien ne permet de stabiliser la relation, à moins d’introduire un terme but par le biais du pronom réfléchi : he laughed himself sick9. Le réfléchi coïncide d’un point de vue référentiel avec le terme source, et pour qu’un changement d’état concernant ce dernier puisse être envisagé, le réfléchi est nécessaire étant donné que laugh n’implique pas de terme. L’introduction du terme but stabilise alors la relation et permet de construire l’état résultant, comme dans les exemples suivants :

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33La non-coïncidence entre la source et le terme but rend possible en français le changement d’état, mais ne permet pas pour autant de relier la validation à un état résultant au sein de la même prédication. Une fois le terme atteint, on ne peut aller au-delà, à moins de construire une nouvelle relation. Or en anglais, l’argument but est un point d’identification à la croisée de deux lexis qui cumule les déterminations, si bien qu’on peut passer d’un domaine à l’autre sans construire les étapes du changement d’état au moyen de prédications distinctes :

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34En [32], l’état résultant de the lady et de a huge policeman est issu de la validation de la relation prédicative. La validation peut conduire à l’entrée dans un domaine avec into, ou à la sortie d’un domaine avec out of. On peut gloser la structure résultative par she had cursed the lady, so that, in the end,10 the lady partially swooned, pour faire apparaître le lien de cause à effet. Mais les deux relations prédicatives de la glose sont toutes les deux dotées de leurs déterminations quantitatives et qualitatives et construisent ainsi deux occurrences, ce en quoi elles diffèrent de la construction résultative. Dans la structure résultative, les deux déterminations sont intriquées sans que l’une soit indépendante de l’autre. La seconde relation quantifie la première, ce qui peut amener au franchissement de frontière et pondérer ainsi l’occurrence quantitativement ; mais dans le même temps la première relation qualifie la seconde, ce qui peut laisser le changement d’état tributaire de la perception, de la téléonomie, ou de la conation d’un sujet et déboucher sur une pondération qualitative. En [32], la représentation de l’énonciateur construit un état résultant totalement hyperbolique que la glose ne peut faire apparaître en actualisant la seconde relation. La valuation est également marquée par le choix du verbe worm dans l’exemple suivant, qui marque l’appréciation de l’énonciateur sur la conation de S2 :

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35Il est difficile de décomposer cette structure en deux occurrences distinctes : le lien entre la validation (c’est-à-dire l’aveu) et le procès conatif worm est lié à une représentation de l’énonciateur, tout comme son équivalent en français tirer les vers du nez. En [32] et [33], c’est le repérage par rapport au point de vue de l’énonciateur qui est marqué : il porte une appréciation sur une occurrence. Mais la qualification inhérente à la structure résultative se prête également à l’expression de la discordance des points de vue lorsque différents sujets sont impliqués :

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36En [34], la forme be+ing permet de reprendre et d’interpréter la temporelle en when. Du point de vue de l’énonciateur, cette occurrence équivaut à un processus motivé et orienté, déclenché par S2 identifié à l’argument source. L’énonciateur dénonce l’exploitation de l’holocauste à des fins politiques en mettant au jour une orientation dans le discours de Menahem Begin, ce qui est indissociable d’une valuation. En [35], on a le cas inverse : the children provoke the soldiers into killing them est repéré par rapport au point de vue de these same people, et non par rapport au point de vue de l’énonciateur. L’orientation de la relation émane de S2, qui a préconstruit une relation de causation entre these children – provoke the soldiers> et the soldiers – kill – them>. L’énonciateur récuse cette orientation qu’il qualifie de solution de facilité : it is easier to see these children as hoodlums and devils. La structure résultative a vocation à placer l’orientation de la relation dans la dépendance par rapport à un point de vue. Si l’occurrence est validée, elle peut être valuée par l’énonciateur. Si l’occurrence fait l’objet d’une visée téléonomique, la discordance inter-sujets est marquée. Or cette prépondérance qualitative ne peut apparaître si les deux relations disposent de façon indépendante de leurs déterminations quantitatives et qualitatives. On remarque d’ailleurs que la glose en so that peut difficilement être formée si les points de vue sont discordants comme en [34] et [35].

37En français, il est difficile de maintenir l’orientation. En [34], le présent reprend par identification la subordonnée temporelle dans il manipule l’holocauste, mais il n’est pas possible de construire une orientation vers une altérité qualitative. On ne pourrait le faire qu’en ajoutant un autre énoncé : il en fait un argument politique. En [35], l’orientation est traduite par une délimitation temporelle, et le repérage par rapport au point de vue de S2 est d’emblée spécifié par ils considèrent, ce qui permet de réintroduire, à un autre niveau, la discordance des points de vue.

38La distinction entre prépondérance qualitative et prépondérance quantitative se retrouve au passif. La différenciation entre la source et le but va permettre en anglais l’orientation passive, particulièrement fréquente avec les constructions résultatives. L’argument but est alors pris comme terme de départ de la relation prédicative :

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39En [36] l’agent est indéfini et l’état résultant du terme but est construit par la prédication au pluperfect. Dans la traduction, on permet d’introduire un agent indéfini dans une prédication à orientation active, et le gradient associé au procès feuilleter rend possible le passage à l’état résultant. L’occurrence est ainsi délimitée quantitativement. Mais le plus souvent, avec des formes de présent et de prétérit, l’altération qualitative du terme but ne débouche pas sur un état résultant :

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40A la différence de [36], où l’agent indéfini est néanmoins récupérable derrière une classe de lecteurs, il est beaucoup plus difficile ici de reconstruire la source11. Elle est plutôt liée à une cause qu’à une agentivité en [37] et [38], et la négation rend la question de l’agentivité non pertinente en [39]. Néanmoins, ces énoncés ne sont pas envisageables sans relation à une source, ce que révèle la série de manipulations suivantes :

[37’] * I am priced.

[38’] * Tyrone, goaded …

[39’] * They are not bribed.

41Ces énoncés déterminent le terme but, affecté qualitativement par le procès. Il s’agit dans tous les cas de procès liés à la causation, qui visent ou interdisent une valeur au sujet. En [37], la valeur souhaitée par S2 est barrée par les prix de l’immobilier, et la conséquence est « I cannot buy my own home ». En [38] et [39], goad et bribe construisent également une relation de causation, qui est niée par la négation en [39]. Il n’y a pas de changement d’état dans ces énoncés qui, à travers l’altération du terme but, visent à qualifier ce dernier. Aucun terme n’est mis à la pression qui s’exerce sur l’argument but et il n’y a donc pas de changement d’état le concernant. Le fait que le sujet ne puisse acquérir son logement en [37] ne met pas fin à la pression exercée par les prix. En [38], l’indication scénique caractérise Tyrone comme étant harcelé. En [39], le silence est le cas et il s’agit de comprendre pourquoi.

42En français, soit on envisage une relation de propriété, comme en [37] et [38], en intégrant obligatoirement l’altération qualitative du terme but avec un verbe de causation. On reconstruit également la source en [37] : l’état de ma fortune ; mais dans d’autres cas on peut avoir on. Soit on construit une occurrence avec un verbe de causation, et cette occurrence peut être remise en question comme en [39]. Mais il n’est pas possible de concentrer toute la détermination sur l’argument but.

43Les structures résultatives de l’anglais articulent les paramètres qualitatifs et quantitatifs dans la détermination d’une occurrence. Elles impliquent un point d’identification entre deux lexis, susceptible de coïncider avec le terme but. L’argument but peut alors cumuler les déterminations. En français, la validation et l’état résultant ne peuvent être construits dans une même prédication et on privilégie soit le changement d’état dans une occurrence quantitative, soit la qualification dans un énoncé de type propriété.

Notes de bas de page numériques

1 Terme emprunté à A. Culioli (1982).
2 Voir J. Guillemin-Flescher sur la localisation de propriété avec de et with (1981 : 212).
3 Certains francophones présents au colloque « L’identification » ont interprété cet énoncé comme je vais maigrir en restant belle, et d’autres comme je vais maigrir pour devenir belle. De fait, l’adjectif a généralement une fonction adverbiale en français (bronzer idiot, vieillir beau) et ne peut exprimer le résultat. Or dans ce contexte, il est difficile d’écarter l’interprétation en termes de résultat, ce qui constitue une transgression. Après vérification sur le site internet de la revue Santé Magazine, il apparaît que ce slogan affiché en couverture est ensuite détaillé dans l’article avec je vais maigrir belle, mince et tonique. Si les adjectifs belle et tonique peuvent qualifier le processus d’amaigrissement, la minceur en revanche est nécessairement l’objectif à atteindre, ce qui brouille l’interprétation initiale des deux autres adjectifs. Mais cet objectif ne ressort clairement qu’à la lecture de l’article. L’objectif est donc présenté de façon insidieuse.
4 Ce qui amène M.-L. Groussier et C. Rivière (1996 : 179) à privilégier le concept de conséquence par rapport à celui d’état résultant.
5 Sauf à imaginer une improbable itération.
6 Voir notamment M.-L. Groussier et C. Rivière (1996 : 179).
7 Je rejoins l’analyse du moyen de N. Rivière (1997 : 34) : « La construction préserve l’expression d’une modification dont le terme n’est pas encore atteint. »
8 D’après le dictionnaire Robert & Collins.
9 Exemple emprunté à C. Rivière (1995).
10 Je reprends ici la glose proposée par M.-L. Groussier et C. Rivière (1996).
11 Ce qui rejoint l’analyse de J. Guillemin-Flescher (1994 : 180) concernant le passif des verbes représentant une activité.

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Pour citer cet article

Agnès Celle, « Constructions résultatives et identification du résultat », paru dans Cycnos, Volume 21 n°1, mis en ligne le 25 juillet 2005, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=12.


Auteurs

Agnès Celle

Agnès Celle est maître de conférences à l’UFR d’Etudes anglophones de l’Université Paris 7. Elle est spécialiste de linguistique anglaise et de linguistique contrastive (anglais / français ; anglais / allemand). Elle a travaillé sur la deixis et les connecteurs et sur la référence à l’avenir, l’hypothèse et les modalités de prise en charge de l’énoncé, notamment à travers l’étude du futur et du conditionnel et de leurs traductions en anglais et en allemand. Au-delà des questions de temps, aspect et modalité, elle s’intéresse à différentes périphrases verbales et verbo-nominales de l’anglais et du français. Université Paris 7 Denis-Diderot, équipe LILA, celle@paris7.jussieu.fr