Cycnos | Volume 9 La censure aux Etats-Unis - | 1. Censure et roman 

Noëlle Batt  : 

William Burroughs, entre Censure et Césure

Plan

Texte intégral

11959 : Publication de The Naked Lunch chez Olympia Press à Paris, n° 76 de la Traveller’s Companion Series.

21962 : Réimpression de Naked Lunch  qui paraît pour la première fois aux Etats-Unis chez Grove Press.

31962 : Premier procès intenté au livre à Los Angeles. Le chef d’accusation est l’“obscénité”.

412 janvier 1965 : Autre procès à Boston alors même que la présomption d’obscénité est levée à Los Angeles.

57 juillet 1966 : La Cour Suprême du Massachussetts lève l’accusation portée par la Cour de Boston et du même coup la censure qui menaçait le livre.

6Naked Lunch n’est pas le premier roman auquel de tels procès aient été intentés. Maurice Couturier donne, dans ce même numéro, une liste de ses prédécesseurs en la matière. Nous nous attacherons donc à mettre en valeur dans cette situation les traits qui la rendent paradoxale et lui confèrent ainsi quelque originalité.

7Le premier de ces traits est que l’auteur de Naked Lunch , William Burroughs soi-même, avait, dans l’introduction à l’édition américaine du livre, rendu publique son “obscénité” :

The junk virus is public health problem number one of the world today.
Since Naked Lunch treats this Health problem, it is necessarily brutal, obscene and disgusting. Sickness is often repulsive details not for weak stomachs.
Certain passages of the book that have been called pornographic were written as a tract against Capital Punishment in the manner of Jonathan Swift’s Modest Proposal. These sections are intended to reveal capital punishment as the obscene, barbaric and disgusting anachronism that it is.  (p.xliv) 1

8Cette déclaration aurait pu désamorcer tout jugement ultérieur en le condamnant, par anticipation, à la redondance, mais la cour du Massachusetts a préféré opter pour une réduplication, à sa manière. Au procès de Boston,  le juge ne se contentera pas de citer l’énoncé mais il soulignera le lieu et l’acte d’énonciation de l’auteur doublement coupable d’avoir non seulement créé l’obscénité, mais de l’avoir «déclarée» au sens juridique du terme.

9Voici le dialogue qui s’engage entre la cour et le poète Allen Ginsberg, cité comme témoin  de la défense :

The Court : Mr. Ginsberg, do you consider that this book is obscene?
Ginsberg : Not really, no, sir.
The Court : Well, would you be surprised if the author himself admitted it was obscene and must be necessarily obscene in order to convey his thoughts and impressions?
Ginsberg : The sentence you are referring to-
The Court : Well, it’s on page xii of the Introduction : “Since Naked Lunch treats this Health problem, it is necessarily brutal, obscene and disgusting. Sickness is often repulsive details not for weak stomachs”.
Ginsberg : Yes, he has said that. I don’t think that he intends that to be obscene in any legal sense or even obscene as seen through his own eyes or though the eyes of a sympathetic reader. He is dealing with matters very basic and very frightening. (p.xxi)

10Ginsberg fait donc ici allusion à la possibilité d’un autre sens qui pourrait être conféré au mot “obscène”, et au fait que l’intention d’obscénité qui pourrait être imputée à Burroughs serait à apprécier en fonction de cet autre sens, différent du sens légal au nom duquel la cour accuse.

11A la recherche de cet autre sens, nous trouvons le premier sens du mot latin obscenus, “de mauvais augure”, mot dont est dérivé l’ancien français obscène (1534), dont est dérivé à son tour l’anglais obscene. On notera que le mot  n’a pas la même valeur (au sens saussurien du terme), en français et en anglais, le dernier-né recouvrant un domaine de sens plus large (“choquant” aussi bien qu’“indécent”).

12Il est évidemment tentant de retenir ici le premier sens latin “de mauvais augure” (même si je ne puis  affirmer que c’est à coup sûr le sens qui était présent dans l’esprit de Ginsberg à ce moment-là), dans la mesure où la mythologie burroughsienne se veut une mythologie d’anticipation qui pousse à l’extrême les travers de notre société jusqu’à les déformer de manière proprement insupportable. C’est d’ailleurs ce qu’a tenté d’expliquer Norman Mailer dans la  déposition qu’il a faite au procès juste avant Ginsberg :

[…] Burroughs leaves you with an intimate, detailed vision of what Hell might be like, a Hell which may be waiting at the culmination, the final product, of the scientific revolution. At the end of medicine, is dope; at the end of life is death; at the end of man may be the Hell which arrives from the vanities of the mind. Nowhere as in Naked Lunch’s collection of monsters, half-mad geniuses, cripples, mountebanks, criminals, perverts, and putrefying beasts is there such a modern panoply of the vanities of the human will, of the excesses of evil which occur when the idea of personal or intellectual power reigns superior to the compassions of the flesh.
We are richer for that record; and we are more impressive as a nation because a publisher can print that record and sell it in an open bookstore, sell it legally.
[…] A Great Society can look into the chasm of its own potential Hell and recognize that it is stronger as a nation for possessing an artist who can come back from Hell with a portrait of its dimensions. (p.xviii)

13Voici donc analysée la fonction de Naked Lunch : : être un miroir grossissant des vices de la Grande Société de Lyndon B. Johnson et témoigner des risques encourus.  Ou comment l’obscénité peut devenir le gage même de la moralité !

14Il semble donc bien qu’il y ait un hiatus, un décalage, entre le fonctionnement du texte tel que se le représentent les censeurs et le fonctionnement du texte burroughsien tel que le conçoit son auteur et tel aussi que semblent le comprendre et le lire ses amis écrivains.

15Je rappelle la définition officielle que donne la Cour Suprême de l’obscénité :

Three elements must coalesce : it must be established that (a) the dominant theme of the material taken as a whole appeals to a prurient interest in sex; (b) the material is patently offensive because it affronts contemporary community standards… and (c) the material is utterly without redeeming social value. (p.viii)

16S’il est difficile d’innocenter le livre de Burroughs du chef d’accusation  énoncé dans la proposition (b), les deux points énoncés en  (a) et (c), en revanche ne semblent guère le concerner. La proposition (c) a été réfutée par Norman Mailer dans le passage de sa déposition citée plus haut. Quand à la proposition (a), elle s’applique bien mal au livre tout simplement parce que, comme le dit Mailer, “c’est l’enfer” et que l’on peut trouver mieux que Jérôme Bosch ou Samuel Beckett comme incitation à la sexualité lascive. Je n’oublie pas qu’Aristote nous dit en définissant sa mimesis que les hommes peuvent trouver du plaisir à la représentation dans l’art des choses les plus viles, celles-là même dont ils auraient du mal à supporter la vue dans la réalité (La Poétique, 1448b), mais ce n’est pas de ce genre d’effet que s’occupent les Cours de justice.

17D’ailleurs, à supposer qu’un lecteur naïf cherche dans Naked Lunch les incitations prévues par la Cour, la stratégie de représentation mise en place par Burroughs le lui interdirait. En effet, la représentation est extrêmement distanciée ; la vision froide et désengagée, un peu schizophrène ; l’esprit qui la gouverne est celui de la parodie.

18Tout élément de la diégèse est construit à partir d’un point de vue métadiégétique. Le lecteur n’a jamais le sentiment d’être de plain-pied dans l’histoire. L’émotion n’est pas proposée pour être partagée ; elle est disséquée par un regard narquois adressé à la scène diégétique à partir d’une autre scène, une ob-scène.

19L’écriture a une nudité métallique qui ne cède jamais à la sentimentalité ni à l’ornementation rhétorique, qui vise, en fait, le degré zéro de l’artifice. L’écriture est aussi nue que l’est le festin. Voici ce que Burroughs disait de son titre :

The title means exactly what the words say : NAKED Lunch - a frozen moment when everyone sees what is at the end of every fork. (p.xxxvii),

20et le commentaire qu’en fait Ginsberg dans sa déposition au procès de Boston dont nous avons parlé plus haut :

It relates to nakedness of seeing, to being able to see clearly without any confusing disguises, to see through the disguise.(p. xxii).

21Il y a du Beckett dans le Burroughs de Naked Lunch. Le sexe, comme la drogue sont des métaphores du contrôle. L’orgie n’est que l’assiette du pouvoir.

22Par ailleurs, si l’on replace Naked Lunch dans l’ensemble de l’œuvre, on ne peut qu’être frappé par le fait, ironique, que dès le roman suivant, The Soft machine, et dans les deux qui suivront, The Ticket That Exploded et Nova Express , Burroughs, coupant l’herbe sous le pied de la censure, s’empare lui-même des ciseaux, et détournant la vocation castratrice de l’instrument, en fait une arme de résistance au conditionnement et un instrument dédié au combat créateur.

23C’est en effet dans la trilogie que Burroughs, sous l’influence de son ami le peintre Brion Gysin, importe en littérature le collage pratiqué depuis longtemps en peinture et l’adapte sous forme de cut-up, fold-in et divers modes de manipulation de bandes magnétiques.

24L’une des originalités du texte burroughsien2 est d’être un texte double : un texte qui représente ce qu’il dénonce et un texte qui opère ce qu’il préconise.

25La représentation des chaînes du contrôle passe par trois métaphores : la drogue, la sexualité, le pouvoir politique. Le conditionnement par les chaînes langagières --ou l’on retrouve à l’œuvre plusieurs caractéristiques du Langage Unidimensionnel de Marcuse-- y est activement dénoncé.

26L’opération de résistance est pratiquée dans le texte même via le cut-up qui scinde les phrases, les paragraphes, les chapitres ; les démonte, les remonte, autrement, et crée du sens en jouant avec l’aléatoire, en articulant systémique et extra-systémique.

27Burroughs praticien de la césure, n’offre plus de prise à la censure.

Notes de bas de page numériques

1 Toutes les citations renvoient à la première édition de poche de Naked Lunch (Grove Press, First Evergreen Black Cat Edition, New York, 1966) qui reproduit fidèlement l'édition originale du livre chez le même éditeur en 1962.
2 Je renvoie ici à ma thèse : L'Ecriture de William Burroughs, Université de Paris VIII, Paris, 1975 et à deux articles, l'un dans la RFEA N°1 : “Rupture et Déplacement dans l'oeuvre de W. Burroughs”, l'autre dans TREMA N°2 : “Bitextualité dans l'oeuvre de W. Burroughs”.

Pour citer cet article

Noëlle Batt, « William Burroughs, entre Censure et Césure », paru dans Cycnos, Volume 9, mis en ligne le 10 juin 2008, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=1176.


Auteurs

Noëlle Batt

Université de PARIS VIII